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Qu on l'explique comme on le pourra, cet immense pouvoir de digestion doit être le résultat de Ja pratique et de l'habitude; et malheureusement, cette habitude une fois contractée, les résultats d'un régime de sobriété sont la faiblesse, la souffrance et la faim. C’est ce qui est complétement prouvé par l'appétit des bateliers du Canada. L'Esquimaux est un animal de proie, qui n'a d'autre jouissance que de manger. N’étant guidé ni par la raison, ni par aucun principe, il se repaît de tout ce qu'il peut trouver, et dévore aussi long-temps qu'il le peut, comme le vautour et le tigre. Le demi-sauvage du Canada fait aussi sa nourriture de tout ce qu'ilpeut se procurer, par suite de la même impulsion; et pourtant il n’y gagne rien en force, ni en énergie ; seulement, lorsque l'habitude est invétérée, il ne peut s'y soustraire qu’en adoptant un système de modération qui ramène sa constitution et son estomac à un état plus naturel. Cependant avec six livres de viande, ou buit livres de poisson par jour , ce qui forme sa ration régulière, il n’est pas capable de plus grands efforts qu’un Anglais, avec sa livre de viande , ou une quantité analogue de poisson.
Pour en revenir à notre diner, la vue des usages de nos hôtes à table ne nous amusa pas peu. La tête et l’arête du milieu de deux saurmons en ayant été retirées, on présenta ces
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deux poissons à Ikmallik et à Tullahiu, comme étant les plus âgés. Ceux-ci les coupèrent en long en deux parties égales, qu'ils divisérent encore une fois de la même maniere. Ils roulerent ensuite chaque partie de manière à en former un cylindre d'environ deux pouces de diamètre , s'en enfoncèrent un bout dans la bouche aussi avant qu'il put entrer, et prenant ensuite leur couteau , coupèrent le poisson à la hauteur de leur nez, non sans quelque risque d’en couper l'extrémité ; après quoi ils passèrent ce qui restait à un de leurs compagnons. La même scène se renouvela jusqu'à ce qu'ils eussent mangé tout ce qu'ils avaient de poisson. Un d’entre eux qui s'était mis ensuite à dévorer ce qui était resté sur nos assiettes, y trouva du jus de citron, dont le goût acide lui fit faire des grimaces qui firent pousser des éclats de rire à ses compagnons. L'homme semble véritablement être, comme on l’a dit, un animal riant, même quand il se rapproche, autant que possible, de la race inférieure des quadrupèdes.
Nous allâmes ensuite essayer de pêcher au tramail, quoique nos amis nous assurassent que nous ne prendrions aucun poisson; et ils nous promirent dans ce cas de partager avec nous nos provisions. Leur prophétie se réalisa; car, en trois coups de filet, nous ne primes qu’une demi-douzaine de petits poissons, qu'ils nomment kanayoke, et le dernier ne nous rapporta
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qu'une gros.e ierre. Cet échec les fit beaucoup rire; mais, s'il ne leur donna pas une grande idée de notre dextérité dans cet art, il eut du moins l'avantage de les empêcher de convoiter notre filet. Au surplus, la gloire que nous avions perdue à la pêche fut compensée par celle que nous obtinmes en tuant au vol une mouette et une oie sauvage ; et en leur présentant ces deux oiseaux avec quelques autres que nous avions tués, nous avancâmes encore davantage dans leurs bonnes graces. Après vingt-cinq heures de veille et de travail, il était nécessaire que les naturels allassent se reposer; je les envoyai donc se coucher, en leur disant que nous nous reverrions quand le soleil serait au sud.
J'allai voir avec Ikmallik un des trous dans e juil.
lesquels ils conservent le poisson gelé, et voyant qu'il paraissait s'y trouver au moins une quarantaine de saumons, je lui en offris un grand couteau, qu'il accepta sur-le-champ. De tous ceux avec lesquels nous trafiquions, c'était ce- Jui qui s'était toujours montré le plus satisfait de ses marchés ; ses compagnons le prenaient pour modèle, et deux autres vinrent m'offrir de me vendre aussi leur magasin pour le méme prix. Si j'avais su ce que contenaient les trois dépôts, j'aurais à peine osé en offrir si peu, car jy trouvai deux cent vingt saumons, pesaut l'un dans l'autre cinq livres, de sorte
que j'avais le poids d'une tonne de saumon
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pour une valeur de sept shellings six pences.
Nous avions alors plus de poisson que nous ne pouvions en emporter; mais comme ces provisions fraiches étaient nécessaires pour la santé de l'équipage, et surtout de ceux qui étaient menacés du scorbut, nous primes divers moyens pour en laisser en arrière le moins que nous pourrions. Nous fimes deux sacs de nos lits de peau de veaux marins; Ikmallik nous en prêta un troisième, et nous réussimes ainsi à empaqueter deux cent dix saumons, gardant les dix autres pour nous en servir sur-le-champ. L'offre de deux morceaux de hois pour faire un manche de javeline et une rame, nous valut en outre le prêt de quatre chiens et l'assistance de trois hommes qui devaient nous aider au transport de nos bagages, ramener les chiens, et recevoir la récompense promise.
Après avoir diné tous ensemble comme la veille, nous étions prêts à partir, quand, nous montrant un veau marin sur la glace à environ un demi-mille, ils nous dirent qu'ils allaient nous faire voir comment ils tuaient ces animaux. Huit d'entre eux coururent sur-le-champ le long du rivage pour s’en approcher, et s’avancèrent ensuite à pas lents vers l'animal, jusqu'au moment où il leva la tête pour les regarder. Ceux qui étaient en face Ge lui pousstrent de grands cris, et trois autres coururent vers lui avec une vitesse incroyable, Mais à l'instant
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où celui qui était en tête des autres levait sa javeline pour le frapper, le veau marin plongea dans une crevasse de la glace et disparut. Nous n'avions pas oublié que la mauvaise réussite de notre pêche les avait fait rire, mais nous n’exercâmes pas de représailles; et dans le fait, nous étions désappointés du résultat de leur tentative.
Ils nous montrerent ensuite la manière dont ils prennent le saumon. Leur arme est une javeline dont la pointe d'os ou d'ivoire est barbelée, et qu’ils lancent contre le poisson dans l'eau. Ils nous dirent que cette pêche n'offrait aucune difficulté, attendu que les saumons remontaient en si grande quantité dans les canaux entre la glace et la terre, qu'on ne pouvait y lancer une javeline sans qu’elle en percât un. Cela arrivait sans doute dans le temps du frai, quand ces poissons remontent les rivières, et c'était parce que cette saison était passée, qu'ils abandonnaïent un endroit dans lequel nous serions venus pêcher plus tôt, si nous eussions été mieux informés. Ce fait en confirme un autre, qu'on a traité de fable; c'est que, dans quelques rivières d'Amérique, les poissons sont en si grand nombre dans certaines saisons, qu'ils y sont écrasés sous les pieds des chevaux quand on les passe à gué. Et s’il en fallait une autre preuve, la relation de La Peyrouse la fournirait.
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Nous partimes enfin , traînant les trois sacs de poisson à la suite du traîneau, qui n’était pas en état d’en supporter le poids. La glace étant inégale et pleine de trous et de crevasses, notre marche fut si difficile qu'il nous fallut quatre heures pour arriver à la première île, qui était à quatre milles. Je me décidai à y enterrer deux de nos sacs de poisson, et le troisième fut placé dans la barque sur le traîneau A minuit, nous arrivâmes à la seconde île, et nous fümes obligés de nous y arrêter pour souper et pour nous reposer , ayant encore treize milles de distance à | ; jusqu'au vaisseau.
La route coutinua à être fort mauvaise le lendemain, car nous eûmes à traverser des mares d’eau dans lesquelles nous entrions souvent jusqu'aux genoux, et nous rencontrions des trous dans la glace et de larges crevasses. Je tombai dans une de ces fentes ; le traîneau se renversa en même temps près de moi, et le sac de saumons serait entré dans la crevasse et aurait été perdu, si mon corps ne l’eût arrêté. Cet accident n'eut d'autre suite que de me faire prendre un bain complet. Peu de temps après, il commenca à neiger et à pleuvoir, tandis que nous avions encore sept milles à faire. Cependant notre persévérance nous conduisit en vue du vaisseau , à trois milles de distance. Là, nous éprouvâämes de nouvelles diflicultés. La glace s'était séparée, et nous fûmes obligés de déchar-
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ger le traineau, et de porter tout notre bagage pièce à pièce par-dessus les fragmens détachés. Enfin, nous arrivâmes assez près pour arborer notre pavillon, et le commandant Ross répondit à ce signal en déployant le sien. Il était revenu, quelques minutes avant nous, d'une expédition qui, comme la nôtre, avait la pêche pour objet. Nous trouvâmes tout à bord dans le meilleur ordre
J'ai peu de choses à ajouter à la relation de cette courte expédition. Les naturels donnent le nom de Tatchik à la rivière d’où nous reveuions. Elle n'était qu’à quinze milles du vaisseau , quoique le détour que nous avions pris nous en eût fait faire vingt. Elle a environ cinq cents pieds de largeur sur six à dix de profondeur. Le fond en est plein de grands bloss de granit. Le courant était tres-fort quand nous y arrivämes, mais il l'était moins à notre départ. Deux milles plus haut, il se trouve une chute d'eau qui en empêche la navigation. Les natu rels me dirent qu'elle sortait d un lac dont les eaux venaient de plusieurs autres plus éloignés.
Je dois ajouter aussi que les naturels cherchèrent à nous amuser de leur mieux par leurs chants et par leurs danses. Nos tentatives pour répéter les mots qu'ils prononcaient les amusaient beaucoup. Si cette rencontre avait été heureuse pour nous, en nous procurant une si grande provision de poissons, j'appris
4° juill.
que tôt ou tard ils auraient passé entre nos mains; qu'ils avaient emmagasiné ces saumons dans le dessein de nous les vendre l’année suivante. J'aurais même pu m'en procurer cent trente de plus; mais ils étaient moins beaux, et nous ne pouvions les emporter. Je dois encore
ajouter que nous leur achetâmes trois louveteaux.
Pendant notre absence, il ne s'était passé à bord rien de remarquable. Quelques-uns de nos hommes s'étaient tellement fatigués dans les précédentes expéditions, qu'il fallut les ménager. Le thermomètre, à minuit, fut à 37°. Il ne varia pas le lendemain, et nos hommes commencérent à se remettre de leurs fatigues. Le 3 fut
le jour de mon retour et de celui du commandant Ross. Il fit du brouillard le matin, et il tomba ensuite de la neige et de la pluie. Dans la soirée je fis partir quelques hommes pour aller chercher les deux sacs de saumons que nous avions laissés en arrière.