DES COTES DE PROVENCE AUX ATTERRAGES DE MESSÉNIE
Sur les sept heures du soir , la lune étant resplendissante, le commandant, profitant d'un bon vent d'ouest , fit mettre à la voile pour gagner la pleine mer, en repassant entre l'Ile du Titan et la terre ferme. On trouva ensuite des vents contraires , qui nous retinrent en vue des côtes durant la journée du 1 3 ; nous distinguions le golfe Juan , et derrière les Iles de Lérin se cachait pour nous cette plage de Cannes dont le nom me rappelle involontairement l'ordonnance du 24 Juillet 1815.... Les Alpes maritimes présentaient leurs sommets éblouissant de glace par-dessus la direction de Nice. Cependant, le 14, de grand matin , nous commençâmes à faire bonne route » et les rivages de France ayant peu à peu disparu , nous distinguâmes la Corse, qui, s'élevant majestueusement sur la droite, paraissait composée de deux grandes masses principales de montagnes; la méridionale, plus élevée, avait ses moindres sommets couverts de neige. Nous avions le cap sur la Gorgone, rocher de l'archipel toscan , élevé de trois cent soixante -trois mètres, situé vis-à-vis Livourne , couvert de buissons et non de bois, comme oh l'imprime encore dans Maltebrun, couronné par une tour de signaux et rendez-vous des pêcheurs de sardines. Capraïa , Ue du même groupe , se montra bientôt ; celle-ci paraissait trois ou quatre fois plus grande et aussi haute que la Gorgone, qui s'effaçait vers le nord-est. Nous approchâmes alors beaucoup du cap Corte, et l'on signala l'Ile d'Elbe. Notre route coupait probablement celle que suivit une fois l'empereur Napoléon. Le calme
nous surprit ici , el jusqu'au 26 il n'alterna qu'avec des vents contraires qui, nous poussant d'îles en lies, rendirent notre traversée souvent fort désagréable. Des marsouins que nous rencontrâmes > voyageant vers le nord-est , furent pour l'équipage le pronostic de ces contre -temps.
En passant près de Capraïa , je remarquai que cette lie est à peu près quatre fois plus longue que large et qu'elle n'a pas moins d'une lieue et trois quarts du nord au sud; elle est montueuse, toute brisée, de constitution calcaire, et l'on y distinguait seulement quelques touffes d'une verdure sombre, probablement formée par des Lentisques et autres arbres à feuilles persistantes. Il y existe un petit port et un village vers le nord-est, c'est-à-dire sur la côte opposée à celle que nous longions, en gouvernant autant que possible sur l'Ile d'Elbe. Dans la matinée du dimanche, nous étions fort près du cap Pomonte, qui est la pointe terminale de celle-ci vers le sud-ouest. La Corse demeurait au loin sur notre droite, et ses cimes étaient entièrement couvertes de nuages noirs qu'on eût crus enserrer des tempêtes; mais qui , au lieu de produire des tonnerres et des éclairs, se réduisirent en neiges abondantes pendant la nuit. Je pus à loisir contempler l'Ile d'Elbe. ... La cime du mont Capanne, élevé de huit cents mètres , en paraissait être le point culminant, et la Cybèle en était proche, quand sa marche se trouva totalement suspendue par l'une de ces intermittences de calme dont nous étions déjà fatigués.
Des vallons peu étendus , encaissés entre des contreforts rocailleux et sillonnant une pente brusque, se présentaient à nos regards; le pays semble être aride,
et sa teinte est généralement blanchâtre , quand «a surface brisée ne se diapré point de nuances sombres produites par une végétation rase, éparse en bouquets et sortant des interstices des rochers. Au-dessus d'une dépression, dans la direction de l'est-nord-est, le pilote nous indiquait la position de Porto-Longone, entre les sommets qui forment la charpente de Me et la montagne deCalamita, qui lui est unie par la plaine de Capolivéri. Cette plaine de Capolivéri est, comme les isthmes qui rattachent Gien à la Provence et desquelles il vient d'être question (p. 51 ) , formée par les débris marins réduits en parcelles arénacées et précipités sur la ligne d'opposition, toujours existante où deux , courants viennent à s'entre-choquer , entre les caps correspondants de deux lies voisines. Beaucoup de côtes présentent des réunions semblables; la montagne de Gibraltar et les hauteurs sur lesquelles s'élève Alger doivent en être citées comme des exemples importants. On pourrait signaler beaucoup de faits pareils en Morée, où l'isthme de Corinthe doit probablement son existence à des causes de ce genre.
On apercevait à l'horizon quelques points incertains de la côte de Toscane, lorsque vers midi la frégate mit le cap sur Pianosa, qu'on distingua bientôt comme une ligne noirâtre au ras de l'eau. Quand on en fut à une petite distance , Montécristo , autre solitude du même archipel , à cinq lieues environ dans le sud-est de Pianosa, se montra par-dessus celle-ci comme une haute montagne qui dominerait une rive horizontalement unie.
Pianosa, la Planaria des anciens , est toute plate et formée de blocs calcaires; sa surface ne s'élève guère nulle part à vingt-cinq pieds au-dessus de la mer;
on y distingue tout au plus quelques buttes éparses. Deux d'entre celles-ci paraissaient , du point où nous les voyions, ne pas tenir à l'Ile; tronquées à leur sommet, elles saillaient à droite et à gauche comme deux grosses tours. On vira de bord pour gouverner de nouveau sur File d'Elbe, dont on s'approcha rapidement pour changer encore de direction à portée de canon d'un cap fort étroit et assez élevé qui sépare deux golfes appelés d'Âcona et de la Stella. De ce point je pus distinguer parfaitement , avec ma lunette , un très-grand village , situé sur le double sommet qui nous restait à l'est et qui doit être Capolivéri , d'où la plaine citée précédemment a pris son nom. Les mai T . sons, blanches, y sont groupées sur un mamelon der- „ rière lequel on voyait une autre cime, couronnée d'une forte tour carrée. Une muraille d'enceinte régnait à la circonférence. Au pourtour de la Méditerranée, dans les lies surtout, les lieux habités furent de tous temps ainsi perchés et environnés de défenses, parce que les rivages n'ont jamais cessé d'être infestés par des pirates , et ce ne sera que lorsque les puissances barbaresques auront été anéanties ou contraintes à se plier à l'état de civilisation complète , qu'on pourra vivre en sécurité dans les positions riveraines que leurs escarpements ou la difficulté de leur abord n'empêcheront point d'être embellies par la culture et l'établissement de propriétés commodes. La glorieuse conquête d'Alger fut l'aurore de cet avenir; nos arrière-neveux, n'étant plus aigris par les dissensions politiques, pourront apprécier tout ce qu'eut de philanthropique et de généreux l'expédition dont la destruction du principal repaire des brigands fut le résultat.
Les pentes un peu sèches sur lesquelles s'étendaient nos regards, paraissaient passablement cultivées; on y distinguait des populations avec des enclos fermés par des murs ou par des haies grisâtres et plantés d'Oliviers. La côte d'Italie se montrait plus distinctement; mais elle disparut de nouveau, lorsque, voulant nous diriger sur Montécristo , nous fûmes repoussés sur Pianosa. On s'approcha beaucoup plus de cette dernière qu'on ne l'avait fait l'autre fois; aussi j'y distinguai mieux les rochers en forme de tours qui m'avaient paru flanquer ses extrémités. L'un d'eux semblait s'y réunir par une série de grosses pierres qu'on eût dit être plantées comme des bornes, et dont la disposil ion me rappelait ces cônes en terre , appelés témoins, qu'on laisse dans les terrassements pour justifier de la profondeur à laquelle on a creusé. Pianosa s'étendait évidemment en longueur du nord au sud environ une bonne lieue, toujours très-basse, rocailleuse, surtout au bord de la mer, où l'on apercevait, en divers endroits , quelques traces de plage. L'intérieur était assez verdoyant, et je suis tenté de croire qu'il y existe de véritables prairies aux mois où le soleil n'y a point dévoré l'herbe. On y voyait aussi des buissons élevés, que par leur teinte je jugeai être formés d'Oléastres , d'Âlaternes, de Myrtes, de Lentisques, peut-être d'Arbousiers et de ces petites espèces de Chênes qui ne perdent pas leur feuillage: on eût dit la végétation des côles de Provence.
Quand l'empire français s'étendait sur les côtes voisines, quelques paysans vinrent s'établir à Pianosa, y creusèrent des citernes qu'on y reconnaît encore, et plantèrent des jardins où des légumes , d'excellente qua-
lité, réussissaient à merveille; plus tard l'empereur Napoléon , lorsque Porto-Ferraïo était sa capitale , y faisait mettre au vert plusieurs chevaux. L'on aperçoit près de la mer une jolie maisonnette blanche, qui avait été bâtie par ses ordres à l'usage des palefreniers chargés de garder ces animaux. Il s'y élève aujourd'hui un petit fort, près duquel nous passâmes, et sur ses mauvais remparts j'aperçus deux pièces à barbettes , une cloche montée sur de longs ais de bois , le pavillon toscan , et trois ou quatre soldats composant la garnison. Une grève au fond d'une petite anse paraissait devoir servir de débarcadaire; on distinguait aux alentours quelques cultures, et un peu à gauche comme des ruines d'une tour qui me sembla avoir été taillée dans le roc, j'y crus apercevoir une fenêtre, qui n'était peut-être qu'un trou naturel , comme on en voit à travers les montagnes affreuses qu'on range pour entrer dans la rade de Marseille , en y venant le long de la côte, dans la direction de l'est.
On eût dit que la Cybèle ne pouvait sortir d'entre les lies d'Elbe et Pianosa , contre lesquelles nous semblions être attachés , quand on parvint pendant l'aprèsmidi à doubler la dernière, contre le cap sud de laquelle nous passâmes presque à portée de fusil; nous y reconnûmes une seconde écurie impériale, et c'est au moment de nous en éloigner définitivement que je vis le prolongement de la cote, toujours basse, fuir au loin vers le nord -ouest, ce qui me fit juger que l'Ile est presque carrée dans sa partie méridionale. La nuit fut d'une parfaite tranquillité et quasi chaude; dans la matinée du 16 nous approchâmes à deux mille mètres tout au plus de celte lie de Montécristo, qui fatiguait nos regards depuis vingt-quatre heures.
Montécristo ( YOgiosa des anciens) est un sommet de six cent quatre-vingts mètres de hauteur , dont les pentes sont brusques, fracassées, dépouillées de verdure et qui se distingue de fort loin: on assure qu'il s'y trouve beaucoup de Lapins et de Chèvres sauvages; il y existe une fontaine située au fond d'une grotte de la partie du sud-ouest, et près de laquelle on voit des traces d'habitations qu'on dit avoir été celles de pauvres trappistes ; du côté opposé gisent les ruines d'un couvent et plusieurs citernes , non loin desquelles se trouve, au nord-ouest, la cale par où l'on peut débarquer avec le moins de risque. L'un des officiers de la Cybèle y était autrefois descendu , et il nous raconta que des habitants des côtes les plus voisines de l'Italie viennent de temps à autre y faire des parties de chasse; ces 1 divertissements ne sont pas toujours exempts de dangers, parce que des écumeurs de mer fréquentent le même rocher, dont la circonférence est de trois quarts de lieue tout au plus et l'accès ordinairement si difficile, qu'on n'est pas tenté de les y venir attaquer. Montécristo est calcaire ; sa couleur est blanchâtre , avec des teintes ferrugineuses aux endroits que n'ombrage point un peu de végétation noirâtre.
Le faible vent qui s'était élevé vers midi étant absolument contraire, il fallut mettre le cap à l'est, en se résignant à faire la moins mauvaise route possible, et nous fûmes portés sur Giglio (l'antique JEgUium)^ lie que nous avions distinguée au loin dès la veille, et du genre Montécristo par sa conformation, sa nature, sa teinte et sa hauteur, mais qui a près de deux lieues de longueur dans la direction du nord-ouest au sudest. Giglio d'ailleurs n'est point déserte; on assure
qu'elle a compté jusqu'à neuf cents habitants et qu'on y trouve quelques Talions assez bien cultivés ; on y a exploité de beaux marbres. En nous en approchant , nous distinguâmes un gros Ilot à sa base, puis des places verdoyantes éparses sur des pentes plus adoucies qu'on ne les supposerait d'abord, diverses maisonnettes, des Vignes et des terrains à blé que soutenaient des amas de pierres en manière de murs échelonnés; nous verrons désormais en grande quantité de tels murs sur les cotes de Calabre, de Sicile, de Morée et des Cyclades, mais nulle part ils ne sont aussi nombreux et aussi bien entendus que daos cette belle partie du Magne qu'on appelle le canton de Zarnate.
Sur l'un des sommets j'observai avec «îa longue vue un village protégé par un mur d'enceinte , au centre duquel s'élevait le clocher ; on rangeait la pointe du sud, d'où la frégate ne passa pas à plus de cinq cents mètres , et nous reconnûmes que les rochers en étaient de même nature que ceux que nous ne cessions de voir depuis Toulon. Quand l'Ile se montra par l'autre côté, nous y revîmes le village dont il vient d'être question ; il présentait un tout autre aspect : une grosse tour qui en cachait la plus grande partie dut plus d'une fois servir d'asile aux gens du pays, que tourmentaient habituellement les barbaresques.
Nous portions sur l'Italie, et nous en fûmes tout près dans la soirée ; Montécristo avait enfin disparu dans l'ouest; Giglio nous restait à l'arrière; le mont Argentaro , qui forme une presqu'île sur la côte d'Obitello , s'élevait devant nous , lorsqu'on jouit tout à coup d'un spectacle atmosphérique imposant , qui se prolongea jusqu'à la fin du jour. Des nuages sombres,
qui dès le matin semblaient nous poursuivre et nous menacer d'une abondante pluie , sans que les rayons d'un soleil ardent, qugen perçaient l'épaisseur de temps à autre /eussent pu les dissiper, attirés par l'attraction que doivent exercer au loin les hauteurs de Giglio, s'accumulèrent autour de l'Ile avec une surprenante rapidité , pour nous en dérober subitement la vue : la montagne parut alors comme fut au temps des miracles le Sinaï sous la gloire du Seigneur, et de sa masse orageuse semblaient prêts à jaillir des tonnerres et des éclairs. Les sombres vapeurs de la mer Vêtant ainsi accumulées à l'ouest, l'horizon devant nous s'en trouva dégagé et la cime d'Àrgentaro fut dorée par les rayons du couchant. Nous naviguions , parlant sans métaphore, entre un abime de ténèbres et des flots de lumière. Lorsqu'on eut viré de bord, on passa contre Me de Giannuti (VÀrtemisia des Romains), qui nous resta dans le sud; elle y était peu visible, parce qu'elle n'est pas aussi élevée que Giglip ou Montécristo , quoi- * qu'elle le soit six ou sept fois davantage au moins que Pianosa. Comme la nuit était close, et que j'étais descendu dans la chambre du commandant pour me rendre raison dans son Neptune des routes tenues pendant la journée , l'on distingua dans la direction que tenait la frégate deux bateaux pêcheurs jetant ou levant des filets. L'officier qui vint rendre compte de cette rencontre , demanda avec la plus impassible tranquillité s'il fallait se déranger un peu ou passer dessus : Arrivez , dit M. de Robillard , et qu'on ne dérange pas ces bonnes gens.
Les vents furent tellement contraires durant la nuit du 1 7 au 1 8, qu'à la pointe du jour nous avions rétrogradé de plus de huit lieues: nous nous trouvions de
nouveau sous le vent de l'éternel Montécristo , errant toujours en vue des lies d'Elbe et de Giglio. Ce n'est que dans la matinée du 19 qu'on parvint à s'éloigner enfin de ces parages , et que la fi>cgale se trouva assez près de l'embouchure du Tibre. Ceux des membres de la Commission de Morée qui avaient autrefois visité Rome, prétendirent alors en reconnaître les environs avec les lunettes du bord. . . Le temps était magnifique, le soleil brillant; une risée favorable du nord permit durant quelques heures de faire bonne route, et vers midi , pour la première fois depuis que nous avions quitté la France, on perdit là terre de vue; nous étions en pleine mer , autant qu'il est possible de s'y trouver, lorsqu'on navigue sur la Méditerranée. C'était une nouveauté pour la plupart des passagers. Ce majestueux isolement exaltait l'imagination de l'un d'eux, que la camaraderie prétend être un métaphysicien profond , et qui se rendait en Grèce « uniquement , répé- « tait-il aussi , pour recueillir des images et chercher « des couleurs pour orner des tableaux. * J'aperçus cet émule de l'auteur des Martyrs , seul et pensif sur la dunette, rédigeant son journal, où il essayait de peindre en prose poétique l'émotion que lui causait la grandeur du spectacle; il me permit plus tard de jeter les yeux sur sa feuille du 19; elle commençait de la sorte: « Ici donc règne la teinte d'azur! comme « exilés entre les cieux et l'onde , elle nous environne « tantôt riante , tantôt sombre , sans que la pointe bru- « nàtre du rocher lointain, la blancheur de la plage « sablonneuse , ou la verdure d'une rive fleurie y ajou- « tent d'autres nuances en un seul point du vaste ho* « rizon. Nulle terre, même vaporeuse, n'apparaît à
« nos yeux ; nous sommes prisonniers dans les vagues « limites d'un cercle immense: c'est le désert liquide. a L'infini est sous nos pas , ainsi que sur nos tètes; « mais le néant n'y saurait disputer l'empire à la teinte « d'azur , car j'entends la voix des grandes eaux qui « s'élève pour m'appeler à de religieuses pensées. »
La cloche du dîner vint se joindre à la voix des grandes eaux , pour avertir notre penseur qu'il était temps de descendre dans l'entrepont. Ce lieu devenait après chaque repas une véritable académie. Les soirées étant longues, chacun cherchait à les remplir utilement par des lectures préparatoires: Strabon, Pausanias, Thucydide, Barthélémy, l'Itinéraire à Jérusalem, ou M. de Pouqueville, passaient de main en main. Mais l'idée merveilleuse qu'on eût été tenté de se former du pays que nous allions explorer , d'après les magnifiques descriptions où s'obstinèrent tant d'auteurs , n'était guère en harmonie avec ce que nous en rapportaient les marins chargés de nous y conduire; ceux-ci avaient récemment visité la Morée et s'accordaient à la représenter comme la plus triste, la plus ingrate et la plus barbare des contrées du globe. Sans prédilection ni mépris pour elle , je tenais pour fort exagérés , en sens contraire, les divers rapports qu'on nous en faisait, et tout ce que j'en avais lu; sur le chapitre de la Grèce, comme sur tout autre sans exception , j'attendais que j'eusse vu , pour asseoir mon jugement. La majesté de ce désert liquide, au centre duquel voguait notre frégate, pour employer les termes de notre compagnon de voyage, ne me ravissait point en extase; cependant, lorsqu'arrivés au point où, le 10. e méridien oriental de. Paris coupant le 41. e parallèle, aucune terre
ne demeura plus visible pour la Cybèle, je ne restai point insensible aux grandeurs d'une telle situation; je m'abandonnai à mon tour aux méditations qu'elle commandait , avec la réserve néanmoins qu'y pouvait mettre un voyageur pour qui pareille chose n'était pas nouvelle; je me demandai, en promenant mes regards sur l'espace, comment il se faisait que je n'éprouvasse point ces fortes sensations qui m'agitèrent à vingt ans , lorsque , partant pour un autre hémisphère , je me trouvai sur l'Océan, hors de portée de tout rivage, à la distance d'une largeur de continent du continent le plus voisin. La Méditerranée ne m'inspirait point, encore que toute terre eût disparu autour de nous , cette sorte de stupéfaction, mêlée d'un respect qu'on ne sait à quoi rapporter, par lequel tout être humain bien organisé se sent saisi , lorsqu'il est parvenu dans les hauts parages d'une mer qui enserre le globe. La Méditerranée n'a jamais produit sur moi d'autre émotion que celle qui naît à la vue d'un grand lac, dont le rivage s'est effacé dans le lointain. Elle ne me donna jamais l'idée de l'infini ; l'habitude de voir des cartes d'Europe, où elle n'occupe guère qu'un espace égal à celui de certains empires , la rapetisse toujours dans ma mémoire. J'ai trouvé ses vagues courtes, roulantes plutôt que balancées, désordonnées, clapoteuses et sans majesté, quoique parfois mugissantes et furieuses. Je n'y ai jamais admiré, même par les gros temps où j'ai couru de grands dangers à sa surface , de ces lames énormes telles qu'on en voit sur l'Océan arriver de si loin , s'élever comme de longues Alpes avec leurs profondes vallées, s'enfler avec pompe et pousser tout à coup sur leur crête de lapis diapré d'écume éblouissante, le vaisseau qui
semblait prêt à se briser contre le fond de l'abîme ou devoir s'engloutir entre les (lanes verdàtres d'un préeipice mouvant. L'idée d'isolement n'a rien de grand à la mer, quand elle ne s'y confond pas avec celle de cette prodigieuse dislance de toute terre qui proscrit l'espoir du sauvetage, et tant qu'on sait qu'il existe des cotes assez rapprochées de soi pour qu'pn les puisse apercevoir de quelques points de l'horizon ; c'est ce qui arrive dans le bassin étroitement circonscrit que nous traversions et sur lequel on ne saurait cheminer pendant deux jours, qu'on n'y découvre une île ou quelque cime des montagnes de terre ferme, tandis qu'on peut errer des mois entiers sur la face de l'Océan sans en découvrir une borne; chute et mort sont, dans son immensité, une même chose pour tout malheureux qu'on n'y verrait pas tomber de l'arrière d'un bâtiment poursuivant sa route; l'infortuné, parvînt-il à s'accrocher sur le plus solide corps flottant, n'y prolongerait ses heures d'angoisses que pour expirer à la fin en désespéré par la soif même, au milieu des eaux. Aussi me semble-t-il que si je me trouvais préservé, après un naufrage en plein Océan, sur quelque bouée qu'un premier mouvement d'instinct m'eût fait saisir, le second serait de me laisser couler à fond, afin d'en finir plus tôt , sans attendre ce que les souffrances humaines doivent avoir de plus effroyable; tandis qu'en pareille extrémité, au milieu de notre Méditerranée, je lutterais obstinément contre la destruction, soutenu par la conviction qu'il n'y a pas un quart de lieue carrée de sa superficie qui demeure assez longtemps hors de la vue des hommes pour qu'on y doive jamais perdre l'espoir. Quoi qu'il en soit , notre majestueux isolement i. 5
cessa bientôt, lorsqu'ayant viré de bord pour gouverner au plus près le cap à l'est, on distingua dans la matinée du 21 les lies Ponces, dont je reconnus aussitôt la nature volcanique. Leur aspect n'avait rien de celui des lies calcaires entre lesquelles nous avions si tristement erré depuis quelques jours; leur couleur grisâtre se prononçait à mesure que nous en approchions; fracassée et haute , Palmerolle fut la première dont nous pûmes bien distinguer les formes et près de laquelle nous demeurâmes jusques au lendemain , qu'ayant fait trois lieues tout au plus , nous approchâmes à portée de canon de Ponce proprement dite. Le pilote nous fit remarquer vers le nord , Sennose ou Zannosa , avec une roche voisine , appelée la Botta , qu'on croirait d'abord , à sa forme , être un petit navire sous voiles. D'ici Palmerolle semblait être coupée à pic et nous présentait comme une grande muraille sur laquelle ma longue vue me faisait parfaitement reconnaître des couches de lave, parallèles ou brisées, disposées en assises entre des masses, de scories grisâtres; quelques bandes noires devaient être composées d'obsidiennes. Ponce, plus étendue, non moins rocailleuse, semblait cependant composée , sur quelques pentes adoucies de sa surface, d'une terre d'apparence légère, formée du détritus des pumites qui donnèrent leur nom à cette lie, dont la masse passe pour être trachitique. De grands quartiers de roche, tombés à la base des escarpements qui tiennent lieu de rivage, forment çà et là des caps en contre-forts;, qui doivent ne pas longtemps résister au choc des vagues. Aucune verdure n'égayait ce séjour, oû cependant je distinguai en plusieurs endroits de ces gradins en pierres sèches qui
protègent contre t'éboulement un peu de terrain propre à la culture. En voyant le pays par le côté du Levant, il me parut moins austère; j'y crus apercevoir des teintes d'herbes et des buissons; il y existe, diton, un fort bon mouillage, où quatre frégates pourraient relâcher au besoin. On y trouve aussi un village et, nous assura-t-on, des ruines antiques. Je reconnus, en effet, que de gros fragments de rochers, dont j'avais pris d'abord l'entassement pour un effet naturel, présentaient , à mi -hauteur dans l'enfoncement d'une falaise volcanique, les débris d'un monument assez considérable, non loin duquel s'élevait une de ces tours de signaux que les Espagnols appellent Attalaya. Notre pilote, grand praticien de la Méditerranée, et que j'interrogeai sur chaque lieu que nous longions, ne put me donner aucun renseignement sur ces objets; il me dit seulement que la Botta se liait à la grande île par une ligne de récifs, où se trouvaient bien quelques brèches par où pouvaient passer d'assez fortes embarcations , mais où n'existaient guère que deux ou trois brasses d'eau. Le calme dont nous étions si contrariés était sans doute cause de ce qu'on ne voyait pas de brisants marquer la place de cette barre. On reconnut aussi Vendoténa, autre écueil, probablement d'origine plutonienne, et qui lie les îles Ponces à celle d'Ischia, rattachée elle-même par Procida au système volcanique qu'on doit appeler vésuvien ». M. de Robillard fit jeter la sonde à mon invitation entre Ponce et Vendoténa , après avoir ordonné de mettre en panne pour
1. On peut consulter sur les lies Ponces le voyage publié vers la fin du dernier siècle par le savant Dolomicu.
obtenir un résultat positif; on ne trouva nulle part fond à cent cinquante brasses.
La journée du 23 se passa tout près discbia et de Procida , en vue desquelles on profita de quelques souffles de brise pour essayer de gagner un peu dans le sud. Nous approchâmes surtout de la première de ces îles, dont on distinguait parfaitement les nombreuses villa éblouissantes de blancheur , comme des bastides des environs de Marseille , mais qui ont sur les brûlantes retraites des Provençaux l'avantage d'être embellies par une agréable végétation. La ville principale s'offrit aussi à nos regards. Le plus haut sommet de l'Ile atteint à sept cent soixante-six mètres d'élévation , il est nommé Eupoméus ; on trouve sur son faîte un cratère appelé Cremata , qui pourrait bien n'être qu'assoupi, encore qu'il n'ait point donné d'éruption depuis 1301 . Gomme j'en examinais la forme, le temps se brouilla, et des nuages nous dérobèrent entièrement la vue de l'île, ainsi que celle du Vésuve. Cette montagne avait commencé à se distinguer parfaitement vers le nord -ouest. A partir de ce Vésuve si souvent visité , et dont on a donné tant de descriptions , il existe donc jusqu'à Pal mero lies une région volcanique longitudinale dans la direction du sud-est au nord-ouest , absolument analogue à celle que nous visiterons dans l'Archipel , et qui de Nanphio aboutit à Egine, en passant par Santorin, les îles de Christiania , Mélos , les Kaïméni voisins , Poros et la presqu'île de Métana.
Le temps s'obscurcit de plus en plus, il tomba de la pluie durant toute la soirée. La nuit fut humide , c'était jouer de malheur que de ne pas jouir du beau
ciel de l'Italie , en vue de Naples , dont on assurait que nous eussions dû apercevoir les feux, lorsque près du silencieux Montécristo nous n'avions cessé de voir briller le soleil. A' la pointe du jour, le 24, on se trouvait assez près de Caprée, mais il fallut céder aux vents qui nous reportèrent sur Naples. Quand nous en fumes à peu de distance , le Vésuve se montra distinctement au milieu d'un éclairci; je reconnus très-bien son profil avec la crête de la Somma. Il en sortait beaucoup de fumée épaisse, qu'un courant d'air, passant pro- • bablement sur son cratère, poussait parallèlement au sol des campagnes dans la direction la plus contraire à celle qu'eussent dû prendre les vents pour nous être favorables.
Le Vésuve avant disparu une dernière fois dans un lointain brumeux, et la frégate portant au sud -ouest , nous fûmes bientôt sur Caprée , lie qui n'était guère connue depuis près de vingt siècles que-par ses Cailles grasses et par les débauches d'un tyran ; elle sera désormais célèbre par l'un des plus glorieux faits d'armes dont s'illustrent les fastes militaires de la France. Cette lie n'offre dans tout son pourtour qu'une masse de rochers à pie, élevés de trois à quatre cents pieds ; son sommet atteint à cinq cent soixante et treize mètres. Je ne m'informai point à son effrayant aspect si l'on pouvait y découvrir encore quelques traces du palais de Tibère ; mais je cherchai à m'expliquer , sans trop pouvoir y parvenir, moi, voyageur aux pieds agiles, comment quinze cents soldats français, commandés par le général Lamarque, avaient pu, en plein jour, et en attachant échelles sur échelles, escalader un inaccessible escarpement que défendaient cinquante bou-
ches à feu et deux mille Anglais d'élite, sous les ordres de ce misérable geôlier, qui plus tard, sur un autre rocher , devint comme l'impitoyable vautour d'un autre Prométhée 1 . Le souvenir du scélérat couronné, qui , fatigué de puissance et de voluptés, termina sa honteuse carrière où sir Hudson Lowe a commencé la sienne , ne me revint dans l'esprit que lorsque Caprée et ses remparts naturels eurent disparu à nos yeux, et que nous fûmes parvenus à l'extrémité du golfe de Salerne, dont les montagnes littorales, élevées de six à sept cents mètres au moins, présentaient des sommets couverts de neige. Quelques Dauphins, venant se jouer pendant l'après-midi sous le taille -mer de la Cybèle, et dont on ne put harponner un seul , furent pour les matelots d'un heureux présage; notre pilote assurait que des vents favorables ne tarderaient point à suivre ces animaux, mais on n'éprouva que des bourrasques inconstantes, .qui firent grossir les vagues et causèrent un insupportable roulis; le retour du mal de mer en fut la conséquence pour la plupart des passagers.
Par 39° 49' de latitude, et 1 1° 55' de longitude est de Paris , le calme nous reprit , et la température s'éleva au point qu'après dix heures du soir le thermomètre de Réaumur se tenait encore à 17 degrés. Ayant gagné après minuit quelques lieues au sud, on se trouva le 25 vers midi à distance égale du cap Palinure et de Stromboli. Les montagnes d'Italie paraissaient encore fort élevées , quoique nous en fussions assez éloignés ; nous les voyions blanchies de neige qui descendait beaucoup plus bas que dans les hivers
1> Voir la planche n.° 1, ci-contre.
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ordinaires. Pendant quelques heures de calme et de soleil , la mer fut couverte de créatures flottantes , appartenant, pour la plupart, au genre Biphore (Salpa). Ainsi qu'ils le font dans l'Océan, ces animaux Tiennent nager à la surface de l'eau lorsqu'elle est unie comme un miroir, et paraissent, en y trouvant un certain bienêtre, absorber une partie de cette lumière qu'ils reflètent pendant l'obscurité. Les espèces dont je pus me procurer quelques individus étaient décrites , j'y reconnus les Salpa pofycratiea, maxima, fasciata et democratica. 1
Comme j'étais occupé à étudier plusieurs de ces êtres singuliers au microscope, un matelot, perché sur je ne sais quelle vergue, assura qu'il voyait au loin flotter une grande Tortue endormie , qu'il serait facile de saisir, à moins, ajouta-t-il, que ce ne soit un matelot tombé à l'eau, et qu'il serait possible de sauver. « Un c canot à la mer » fut le cri général qui ne parut point séditieux à M. de Robillard, à qui pourtant les moindres riens étaient antipathiques, pour peu qu'ils parussent sortir des bornes de l'obéissance passive , M. de Robillard commanda donc qu'une embarcation fût aussitôt "armée ; le palan gémit, et la petite chaloupe fut promptement à flot. La route de la frégate étant nulle , il ne fut point nécessaire de mettre en panne; Baccuet, nageant comme un poisson, voulut accompagner les rameurs en cas qu'il fallût s'exposer pour sauver un homme ; il demanda vivement mon agrément , je demandai celui du commandant qui raccorda, et notre leste compagnon s'étant précipité plutôt qu'il n'était descendu dans le bateau rapide,
t. Lamk. An. sans vertèbres, t. HI, p. 116 et 117.
tous les membres de la Commission escaladèrent la dunette et les haubans; les longues vues étant braquées et les cdeurs palpitant , on se rappelait avec anxiété ce qui s'était dit la veille sur l'espoir qui doit soutenir jusqu'au dernier instant un naufragé dans la Méditerranée; on faisait des vœux ardents pour que le secours n'arrivât pas trop tard; l'idée de capturer une Tortue avait fait place à la plus douloureuse inquiétude! Cependant nos rameurs volaient pour ainsi dire, et laissaient à peine dans l'eau des marques de leurs avirons; l'embarcation arrivait comme une flèche droit sur l'objet qu'il était question d'atteindre. On distingua alors notre compagnon de voyage saisissant une gaffe et harponnant le corps flottant. À la vue du crochet de fer, « il était déjà « noyé, » se disait -on tristement, et l'on aperçut avec effroi nos gens revenir lentement , tramant à la remorque un cadavre défiguré , lequel se trouva être celui d'un Cochon , mort sans doute depuis peu , car nul oiseau ou poisson vorace ne l'avait encore entamé: on abandonna la capture le long du bord , non sans de grands éclats de rire , et la chaloupe fut galment remise à sa place. Cette expédition avait duré plus de trente minutes; dès qu'elle fut terminée, il s'éleva tout à point un peu de vent , et nous nous rapprochâmes enfin assez de Stromboli pour qu'il fût possible d'en bien distinguer le profil , et d'observer le phénomène étrange qui caractérise ce volcan unique jusqu'ici dans son genre. Sa forme, du point de vue où nous l'avions à stribord sous le vent , en courant la bordée du sud-est , et louvoyant pour gagner la côte de Calabre , était , qu'on me passe la comparaison , celle d'un petit pâté ; mais elle changea bientôt , et sa cime ne nous paraissant
plus arrondie, elle devint tronquée et légèrement inclinée à l'ouest; au-dessous dans cette direction, en un point qui sur la pente de la montagne répondait aux deux tiers de la hauteur dé Me, était une dépression , que je ne pus d'abord discerner que très-obscurément , mais que je reconnus bientôt pour être celle où s'ouvrent divers cratères contigus, de l'un desquels nous vîmes tout à coup jaillir une gerbe de matières fondues; qui , après avoir répandu un éclat rougeatre, disparut comme le fait une girande d'artifice , où se voient toujours quelques fusées retardataires.
Stromboli a de tout temps occupé les naturalistes. Ce que Pline en rapporte lui convient encore, et depuis que le compilateur romain parla de ses éruptions, elles n'ont pas cessé de reparaître de cinq minutes en cinq minutes, avec une régularité surprenante. La hauteur totale de Stromboli au-dessus du niveau de la mer , est de six cent cinquante mètres , .disent les uns , de huit cent dix-neuf, disent les autres. On évalue sa circonférence à quatre lieues. Dans la partie du nord-est, la base de la montagne se prolonge en une plaine fertile qui supporte une bourgade avec des habitations environnées de vignobles d'où proviennent des vins estimés. Le coton y réussit également. Spallanzaui en a donné la description , accompagnée d'une figure médiocre , représentant l'Ile prise d'assez près et par la côte où les éruptions continuelles se voient de face et le mieux; nous ne pûmes les admirer que Me loin et de côté, mais leur effet n'en paraissait pas moins magique.
Dans la journée on avait distingué Volcano , autre Eolienne en travail , dont les éruptions connues ont eu lieu dans les années 1444, 1550, 1639, 1775, 1780
et 1786. La hauteur de son principal sommet, où existe le cratère actuel , n'atteint pas huit cents mètres ; elle est conséquemment inférieure d'une centaine de mètres à celle de Stromboli. Les volcans de l'archipel Ae Lipari, Stromboli surtout, avaient tellement absorbé mon attention pendant tout le temps qu'il lut possible d'en distinguer les clartés ou les profils, que j'avais à peine tourne les yeux du côté des belles rives de Sicile et de Calabre, dont on approchait enfin dans la soirée du 26. La nuit fut fatigante, parce que la mer était toujours houleuse et le roulis très-dur; mais on gagna quelques lieues au sud -est. Le soleil se leva radieux le 27 , et répandit sur l'un des plus beaux tableaux qui se puissent admirer dans l'univers un éclat qui nous en fit mieux distinguer les magnificences. La frégate se trouvait en face du détroit de Messine; près de nous y engager , le commandant fit un signal , auquel accourut à force de rames, pour n'être pas devancé, un pilote sicilien; sa barque était montée par six ou sept matelots couverts de laine et vêtus presque aussi lourdement que le*ont les pécheurs, de Baleine dans les parages d'Islande et du Groenland. Il faisait cependant chaud ; mais l'almanach marquait qu'on était en hiver , me dit l'homme du gouvernail, auquel je demandais par l'une des fenêtres de l'arrière sous laquelle flottait le bateau, s'il ne trouvait pas son caban trop lourd par le temps qu'il faisait.
Le pilote sicilien , quoique la Cybèle vint évidemment de France et qu'elle n'eût pu toucher en aucun port dont l'état sanitaire donnât la moindre inquiétude, nous déclara que ni lui ni les siens ne monteraient à bord et qu'il lui était enjoint de n'avoir aucun
contact avec nous; il s'amarra après avoir obtenu du commandant qu'on diminuât de voile pour attendre la marée. A ces mots de marée et à la manœuvre qui s'ensuivit , je demandai comment, la Méditerranée n'y étant pas sujette, on prenait des mesures pour l'attendre 1 . Par ce mot de marée, le pilote voulait dire
1 . On m'expliqua de la sorte ce que voulaient dire les Messinois : « Le rapprochement de la Calabre et de la Sicile a lieu « vers le fond de deux espèces de golfes opposés au sommet, c dans lesquels, lorsque les vents sont opposés eux-mêmes , les « flots sont poussés de loin en sens contraire, et s'entrechoquent « assez rudement dans le détroit , où leur masse s'élève d'un côté « ou de l'autre, en raison des vents dominants. Il arrive ainsi que « la mer monte au nord ou au sud , non par l'effet d'un flux , mais c par suite de l'impulsion donnée de loin à sa masse : c'est la pré- « tendue marée. Vers le moment où le soleil atteint au méridien , « il y a ordinairement une bonace, qui donne aux vagues le « temps de s'équilibrer : c'est le prétendu descendant. * Une telle explication ne me satisfit pas ; il est possible qu'en beaucoup de circonstances les deux parties de la Méditerranée qui s'unissent au détroit de Messine , soient grossies par deux vents contraires, car les mêmes vents ne régnent pas toujours au nord et au sud du prolongement des côtes de Calabre et de Sicile ; mais il doit être beaucoup plus ordinaire que l'impulsion des vents y soit la même : il ne peut donc y avoir alors des flots obéissant à des impulsions opposées; néanmoins les eaux , poussées de loin soit par des vents de nord-ouest, soit par des vents de sud-est constants , trouvant des deux côtés un resserrement de rivages a peine interrompu par le détroit , s'y accumulent en trop grande masse pour pouvoir toutes à la fois se déverser d'un côté à l'autre : il arrive dans ce cas que ces eaux s'élèvent sensiblement du côté d'où vient l'impulsion, ce qui cause comme une ligne de laisses beaucoup plus élevée que la limite moyenne, et marquée par des débris marins accumulés , ainsi qu'on voit des tas de Goémons sur les rivages de l'Océan, se dessécher pendant la basse marée, en attendant que le flot revienne les humecter quelques heures plus tard : mais ici le phénomène n'a aucune espèce de régularité.
simplement que, les vents de sud régnant depuis quelques jours, et causant dans l'entonnoir formé par les côtes de la Sicile et de la Calabre une accumulation d'eau capable de renforcer des courants contraires, il était prudent d'attendre, pour ne pas être obligé de lutter contre trop d'obstacles entre Messine et Reggio, que le passage du soleil au méridien amenât des risées qui nous pussent être favorables. On flotta donc plus qu'on ne navigua durant toute la matinée , laissant au loin vers le nord-nord-ouest ce volcan de Stromboli , sur lequel j'avais attaché mes regards pendant deux jours et deux nuits , en regrettant vivement de n*y avoir pu descendre. Dans une ligne qui s'étendait au couchant se distinguaient les autres lies de l'archipel de Lipari , semées comme des roches grisâtres sur une étendue d'azur, et diminuant graduellement de hauteur en fuyant vers l'horizon ; les côtes de Calabre s'élevaient fièrement du côté de l'est: le phare était au midi à petite distance ; nous pûmes en contempler les alentours tout à notre aise. C'est alors que nous vîmes se jouer autour de nous, et plus particulièrement sous le gouvernail, un joli poisson du genre Centronote 1 , célèbre chez les navigateurs , qui le disent être un inséparable compagnon du Requin et qui l'appellent Pilote.
A l'instant de quitter la mer Tyrrhénienne , la Sicile se présentait à nous majestueuse et riante , mais non encore autant que nous la devions trouver dans la soirée; une plage sablonneuse s'étendait sous nos yeux,
1 . Voyez Dictionnaire classique d'histoire naturelle , à l'article Gastérostée, t. VII, p. 155.
se prolongeant vers la gauche , c'est-à-dire dans la direction du Levant, en forme de bec et tellement basse, que Ton distinguait par- dessus et du pont de la frégate, sans avoir besoin de monter dans les hunes, des navires qui voguaient de l'autre côté , ainsi qu'on voit souvent en Hollande, par-dessus les digues et comme à travers la campagne,' des embarcations sur un canal qui demeure invisible. Une tour, que sa position à l'extrémité du bec rend beaucoup plus remarquable que sa hauteur, est ce phare si célèbre parla beauté du panorama dont il est le centre : carré d'un côté , arrondi de l'autre, on voit à sa base un bâtiment surmonté d'une plate-forme. Ce phare n'a rien d'imposant , et la bâtisse même m'en parut être assez grossière; cependant nul site au monde ne mériterait peut-être mieux qu'on y élevât un digne monument. Il est surprenant que chez les anciens , où l'on choisissait avec un discernement exquis l'emplacement des temples, on n'ait point songé à placer sur le cap où se trouve maintenant une mesquine bâtisse, quelque grande construction consacrée à Neptune , entouré de son humide cour ; ce chef-d'œuvre, qu'on eût aperçu de très-loin, eût dominé deux mers, et les soubassements au moins en seraient venus jusqu'à nous.
A droite de la tour , du côté de l'ouest , le terrain s'élevait en collines heureusement accidentées, couvertes d'une admirable culture et parsemées de maisons blanches, la plupart très -jolies. On voyait aux environs de plusieurs de ces habitations des plantations qu'entouraient des haies d'Agavé , avec des bois d'Oliviers, ombrageant un sol rougeâtre. Les champs se teignaient de la plus tendre verdure et reflétaient, s'il
est permis de s'exprimer ainsi , des idées printanières , auxquelles des neiges répandues sur les hautes régions des monts Pélores, mêlaient des pensées d'hiver. Ces monts Pélores , couronnant le paysage, sont, à ce qu'on prétend , de constitution granitique: cela peut être; mais leurs pentes inférieures sont évidemment calcaires; leurs cimes que nous avions en face, s'élevaient à près de mille mètres et présentaient quelque chose de la forme qu'a la Rhune , montagne des Pyrénées occidentales , quand on l'aperçoit des hauteurs de Saint- Jean-de-Luz.
. Cependant la Cybèle se trouvait doucement portée vers le golfe de Sainte-Euphémie , sur la côte italienne; nous y fûmes bientôt tout vis-à-vis d'un grand village construit comme à trois étages , sur une pente brusque, au pied de laquelle était une gorge qui sert de havre et qu'à rendu célèbre une sauglante parodie du débarquement de Cannes. Le pilote de la frégate me le fit remarquer, ainsi qu'une église voisine; « C'est Pitzo, 9 me dit-il , comme si Pitzo devait être plus connu, que tout autre point du royaume de Naples et n'avait besoin que d'être nommé pour réveiller quelque redoutable souvenir. Je trouve ce lieu mentionné dans le traité de géographie de ce Maltebrun qui fut d'abord l'un des plus acerbes défenseurs des violences de nos deux restaurations , mais qui écrivait en 1828, quand son ardeur fut calmée : « Pitzo , petit port où Joachim « Murât débarqua le 8 Octobre 1815, lorsqu'il tenta « de reconquérir un trône occupé par un prince qui « ne l'avait pas usurpé. Pris et maltraité par ceux qui « l'avaient longtemps salué du titre de roi , condamné « comme un vil criminel, enterré dans une église qu'il
« avait £ut lui-même restaurer , sa mort peut être consi- « dérée non-seulement comme une de ces catastrophes « fatales qui naissent des révolutions politiques, mais « comme un trait caractéristique chez une nation qui « prouva plus tard qu'elle n'était point digne des ins- « titutions qu'on lui voulait donner. * C'est M. de Pradt qui a dit si judicieusement à ce sujet: « Ceux-là « n'entendaient point la royauté qui ont fait tomber « sous le plomb meurtrier de ses anciens soldats et « par sentence d'une commission militaire celui que « des traités solennels avaient admis au rang des rois « de l'Europe. » Quoi qu'il en soit, l'histoire remarquera, au sujet de Pitzo, que le premier et le dernier régicide ( pour me servir de l'expression qu'il est convenu de donner aujourd'hui aux sentences qui frappent des têtes couronnés); l'histoire, dis-je, remarquera que le premier et le dernier régicide commis en Europe depuis que les trônes ont commencé à s'y affermir sur le principe de la légitimité, l'ont été dans le royaume de Naples , sous le règne de deux princes issus de la maison de France: l'un, frère, de S. Louis, Charles d'Anjou, qui fit en 1269 trancher la tête au roi Conradin , et l'autre de nos jours.
Partout à nos yeux la côte de Calabre s'élevait fièrement et présentait des pans de rochers escarpés, et comme entassés confusément de la manière la plus pittoresque; leur bouleversement épouvantable est cependant égayé par d'agréables maisonnettes entourées de verdoyantes cultures, et qui reposent la vue à travers les témoignages d'un fracassement général. Ce désordre ne date certainement pas de l'époque où l'on prétend que l'Ile de Trinacrie fut violemment séparée des Calabres
pour former ce que depuis on appela, je ne sais trop pourquoi, les deux Siciles, puisqu'il n'existe véritablement qu'une Sicile ; rien n'est moins probable que la réalité d'une telle révolution physique. Il a été longtemps d'usage en géographie de détacher ainsi les lies des continents voisins: c'était alors qu'on faisait aussi yoyager les Alpes sous la mer , pour lier les points les plus éloignés du globe par un système d'enchaînement impossible. Il est plus rationnel de croire à la réunion successive des îles avec les grandes terres voisines , qu'à leur séparation instantanée, surtout quand ces îles et ces terres se rapprochent par deux caps entre lesquelsdoit exister nécessairement une ligne d'entrechoquement de deux mers. Nous avons déjà cité sur nos côtes la réunion de Gien à la plaine d'Hyères ( pag. 5 1 et 55 ), et rappelé d'autres faits du même genre; la Sicile un jour se réunira de même à la pointe Calabroise voisine par un isthme bas et sablonneux, composé de débris précipités, ainsi que se comblera quelque jour le Pas-de-Calais. Le cap ou bec qui supporte le phare s'alonge insensiblement chaque jour , en protégeant les dépôts que les flots roulant le long des deux plages contigues y viennent abandonner. Le même phénomène aura lieu vers l'embouchure de la Gironde, qui doit se fermer dans la suite, par la prolongation de la pointe sablonneuse du Verdon , si ressemblante à cellè du phare de Messine; et qu'on n'argue pas de la puissance des courants qui circulent par les détroits de Messine , de Calais ou du Verdon, pour soutenir que ces passes ne se boucheront pas un jour. Sans doute elles ne se fermeront pas subitement comme nous fermons une porte : la nature ne va pas si vite ; elle commence , suspend ,
détruit, recommence, pour les suspendre et les continuer encore, ses œuvres immenses, sans compter avec les siècles , dont le nombre n'est rien pour elle : des tempêtes peuvent renverser ses travaux de mille ans; mais ces mêmes tempêtes comptent aussi parmi les agents qu'elle emploie; elle s'en servit pour fermer l'embouchure de l'Adour au cap Breton; il a fallu en ouvrir une nouvelle à ce fleuve sous Bayonne, et celle-ci se fermera par les mêmes causes en dépit de tous les efforts humains. La nature et le temps rattachèrent, comme on l'a dit plus haut, les hauteurs d'Alger à l'Afrique, la Morée à la Grèce, une lie d'Hyères à la Provence, Gibraltar à la péninsule Ibérique. L'Angleterre et la France, la Sicile et la Calabre, seront à leur tour des prolongements les unes des autres : ainsi le commandent les lois qui régissent les courants et les dépôts de la mer dans Tordre immuable des enchaînements naturels.
Le fracasse ment de cette côte de Calabre, qui semblait comme suspendue sur la Cybèle , en un point où la frégate s'en rapprocha presque à portée de pistolet , avait un air trop récent pour qu'on n'y reconnût pas un effet de l'épouvantable tremblement de terre qui , en 1 783, causa tant de désastres dans le midi de l'Italie. Ce tremblement de terre ravagea aussi la partie orientale de la Sicile; les villes de Messine et de Reggio, sur les deux rives opposées du détroit , furent alors renversées de fond en comble. Les premières secousses s'en firent sentir le 5 Février, un peu après midi, et se renouvelèrent, à de très-petits intervalles de temps, durant plusieurs mois. Des sommets de montagnes s'abîmèrent sur leur axe de manière à devenir des plateaux ou des enfoncements; des vallons se comblèrent i. G
par la chute de leurs propres parois , et de grandes masses de terre se détachant de la côte , en glissant sur les escarpements qui résultaient de leurs cassures , entraînèrent dans la mer des bourgs riverains, en obstruant plusieurs des ports d'alentour. Au seul lieu appelé Sciglio, dont on nous montra remplacement, deux mille sept cents personnes avaient été englouties avec leurs demeures ; la contrée changea de face , et cependant aujourd'hui de nouvelles habitations se sont élevées sur ce qu'on pourrait appeler le cimetière des anciennes , sur ce même sol tout miné , qui , d'un moment à l'autre, peut s'entr'ouvrir encore ainsi qu'un insatiable tombeau. Le Calabrais et le Sicilien se sont habitués à cette idée; ils bâtissent et ils dorment paisiblement sur les flancs mêmes des volcans où se préparent les éruptions qui leur creusent des sépulcres: mais aussi la terre n'y refuse rien aux besoins de l'homme ; le. ciel y est serein , et comme ils n'y aperçoivent pas* l'épée de Damoclès suspendue sur leurs têtes, ils ne songent point aux feux d'un véritable enfer qui, sous leurs pieds, gronde au fond des abîmes où tôt ou tard ils seront engloutis. On évalue à près de soixante mille les victimes du tremblement de terre de 1783; il y en eut seulement trente mille à Lisbonne, durant celui de i 755.
Peu après Pitzo, en face de la pointe du phare, s'élève un promontoire à la base duquel existe, du côté du nord , un enfoncement circulaire entouré d'escarpements affreux : nous en approchâmes assez pour y distinguer l'agitation extraordinaire des -flots provenant d'un fort remous; il en sortait un mugissement continu , qui parut à plusieurs aussi fort que le bruit
des vagues poussées par une tempête contre des récifs, et pourtant la mer était aussi calme que le ciel était serein. Cet enfoncement écumant et mugissant était le gouffre où des chiens dévorent de temps immémorial l'infortunée Scylla. Depuis bien des siècles les poètes répètent ce vieux conte , dont l'origine doit remonter à l'époque des premières navigations, qu'on faisait avec de frêles embarcations et le long des rivages. Les esquifs de ces premiers temps devaient se trouver souvent entraînés par le remous , qui a pu diminuer de violence à mesure que la baie où il se forme encore a diminué elle-même d'étendue. Des éboulements de terre, si fréquents entre le Vésuve et l'Etna, ont comblé une partie du trou , qui maintenant n'aurait pas même un nom sur les cartes les plus détaillées , si la mythologie ne s'était chargée de sa célébrité. Ce sont les débris des montagnes environnantes qui , roulant au fond de Scylla, y formèrent sous l'eau ces amas de rocailles entre lesquels jaillissent de continuelles gerbes d'écume; mais, lorsque le nom de Scylla s'est transmis jusqu'à ce jour au lieu même où l'antiquité l'attachait, je ne crois pas qu'on trouvât un marin qui ait entendu parler de Charybde et qui indiquât, du côté opposé, la place où se trouvait cet écueil. Vers le bord septentrional du gouffre est un très-gros village, qu'on pourrait même, à la quantité des maisons blanches qui s'y font remarquer sur un sol noirâtre, qualifier de ville. La partie inférieure présentait au bord de la mer plusieurs rues au-dessous les unes des autres, jusqu'à ce que, l'escarpement de la côte devenant trop roide pour qu'on ait pu y adosser d'autres habitations, un chemin diagonal s'en élevât pour arriver à un second étage de maisons
nombreuses, entassées sur un plateau dominé par une haute montagne coupée à pic.
On courut lentement plusieurs petits bords durant la matinée; nous allions paisiblement de Charybde en Scylla , lorsque, le pilote ayant prononcé qu'il n'y avait plus nul inconvénient à tenter le canal, nous nous y engageâmes : il est fort étroit ; lorsqu'on s'y trouve dans la partie la plus resserrée , on pourrait entendre des cris humains poussés de l'un et de l'autre rivage. On aperçoit de suite l'éblouissante Messine , et l'on jouit d'une vue magnifique, où les monts Pélores, vus sous un nouvel aspect, s'élèvent tantôt arides et rougeâtres , tantôt délicieusement verdoyants , en pentes radoucies ou brusquement escarpées , dont la base , enrichie de la plus belle culture, s'abaisse mollement en une plage demi-circulaire, au bord de laquelle sont bâties parallèlement à la mer des maisons à qui leurs portiques donnent un aspect monumental. Ces maisons nombreuses , où les toits sont remplacés par des terrasses , dont le rez-de-chaussée se compose d'arcades , et que percent d'innombrables croisées à contrevents verts, produisent, sur un fond de campagne qui s'adosse à des rochers en murs , un tableau des plus ravissant, que circonscrit un cadre bleu, formé par le ciel et par les flots. A tout instant on voit aller et venir des navires de toute espèce et de toute grandeur : il ne s'écoule guère un quart d'heure sans que des voiles s'y croisent. Le détroit de Messine représente, qu'on me passe la comparaison , pour deux moitiés de la Méditerranée qu'il unit, le Pont-Neuf à Paris, où l'on rencontre le plus de passants à toute heure , allant et venant d'une rive de la Seine à l'autre.
« Obligés de courir des bordées au plus près entre la Galabre et la Sicile , pour sortir du défilé et gagner enfin la mer Ionienne , nous étions indécis sur le choix du côté vers lequel nous devions tourner nos regards pour jouir du tableau le plus riche ; les deux vues sont également pittoresques : doit-on négliger Messine pour Reggio , Reggio pour Messine ? Le regret de ne plus voir l'un, se mêle nécessairement au plaisir d'admirer l'autre : à chaque instant la scène change, les sites les plus variés se succèdent ; on navigue de surprises en surprises, d'émotions en émotions; mais cependant, au milieu de la grande diversité des paysages qui se suivent, on reconnaît à tous une physionomie commune , formée de grands contrastes que produisent d'affreuses fractures et des pentes charmantes ; une verdure aussi fraîche que variée et la plus rebelle aridité; des maisons bien carrées, symétriquement bâties, éblouissantes de blancheur, et des blocs irréguliers , noirâtres , entassés confusément , souvent d'une manière menaçante. Des gorges, s'ouvrant vers la mer en vallées riantes, paraissent, en se rétrécissant et quand l'œil les remonte dans le lointain, des précipices horribles; leurs parois sont couvertes d'arbres sombres , dont la feuille ne tombe jamais ; leur lit est encombré de galets énormes , roulés les uns sur les autres avec fracas quand le cours impétueux des eaux s'y grossit par les pluies , brûlants de sécheresse et éblouissants de lumière quand y règne l'été. Les côtes de Morée et de l'Archipel, vues de loin, m'ont offert en plusieurs endroits un aspect pareil; mais nulle part autant que sur les côtes de Galabre les torrents n'ont cette apparence étrange qui résulte de la largeur et de la
teinte de leur lit, que les crues ne remplissent jamais d'un côté à l'autre, où nulle végétation ne peut s'établir quand l'eau n'y coule plus, et dans lesquels le plus impétueux courant n'est suspendu que par une période de dessèchement complet. Dans les mois où l'on ne court pas le risque de se noyer en traversant un torrent aussi glacial que furieux , on peut y être suffoqué par la chaleur exhalée de cailloux qu'échauffe un soleil ardent , ou aveuglé par la lumière réfléchie qui jaillit des pierres brûlantes.
La nature se montre ici dans ce qu'elle a d'extrême: le ciel est serein, le sol fertile, la végétation riche, l'eau pure et salubre; mais les tempêtes sont fréquentes et la terre est prête à s'entr'ouvrir pour vomir des laves ou pour engloutir ses productions les plus précieuses , avec des habitants , sans cesse' menacés par le voisinage des incendies souterrains; enfin, la chaleur y vient, à son tour, tarir jusqu'à la moindre goutte des sources les plus riches, et des vents brûlants y dessèchent en peu d'instants jusqu'au dernier brin d'herbe.
J'ai vu peu de contrées aussi bien cultivées que les deux rives du détroit : celle de Calabre est généralement plus brisée que celle de Sicile, mais les hameaux et les villages n'y sont pas moins riants et répandus ; une multitude de terrasses y soutiennent le sol ensemencé sur les pentes où les pluies le pourraient entraîner; on y voit beaucoup de beaux Oliviers; des Vignes régnent en longs festons de perches en perches dans toute la contrée autour des habitations; quelques Cyprès et de ces Pins-piniers qui caractérisent le paysage en Italie, s'élèvent à propos, mais sans profusion , pour orner les champs. Nous y reconnûmes aussi beaucoup
de Mûriers , mais ils étaient entièrement dépouillés de leurs feuilles , tandis que des Orangers étaient parés des leurs dans les moindres jardins ; beaucoup d'Amandiers teignaient la campagne de leurs fleurs roses. La multitude des clos remplis de légumes indiquait un canton d'abondance.
En doublant la pointe du phare, nous nous étions d'abord dirigés droit sur Messine, longeant la plage méridionale du cap avancé en bec , par-dessus lequel nous distinguâmes plusieurs vaisseaux voguant sur la mer que nous abandonnions, et toujours Stromboli, produisant dans ce panorama à peu près l'effet de Montécristo par-dessus Pianosa. Au bord de l'eau était une sorte de rue, formée par des cabanes de pêcheurs et par leurs embarcations, tirées au rivage; il y en avait un très-grand nombre. Une route , qui suivait parallèlement la côte, conduisait à la ville dont nous approchions: des habitations de plus en plus nombreuses la bordaient.'
Il n'existe point de port à proprement parler à Messine, mais une rade qui est sûre, quoique ouverte, et que protège un môle recourbé. Une ligne de très-belles maisons à un seul étage y règne le long de la mer, avec des arcades ; une multitude d'églises et d'autres édifices publics s'élèvent de toutes parts ; quand nous en fûmes très -près, nous remarquâmes qu'un grand nombre de façades étaient également peintes de diverses couleurs, où le rose dominait. On porte le nombre des habitants à soixante-dix mille. Ileggio, en face, n'en a guère que vingt mille. On sait que Messine, cité dont la fondation doit remonter à la plus haute antiquité, était peu considérable et ha-
bilée par des pirates , lorsque les citoyens de Messène , chassés du Péloponnèse vers la deuxième année de la troisième olympiade 1 , Tinrent s'établir dans cette parlie de la Sicile. Les descendants de ces nobles exilés, étant retournés en Grèce quand Épaminondas y eut ébranlé la puissance de leurs ennemis, laissèrent leur nom à leur pays adoptif; il Ta toujours gardé depuis. Messine, auparavant, s'appelait Zanclé, et ce nom de Zanclé était tiré d'un mot qui, dans la langue du pays, signifiait une faux; les habitants du canton faisant ainsi allusion à la figure légèrement recourbée que formait le cap protecteur de leur port. Ce cap était celui à l'abri duquel nous venons de voir tant de bateaux pêcheurs tirés au rivage , et occupant sans doute l'endroit même où s'échouaient les flottes Zancléennes. Alors le cap, en forme de faux, était barré du côté de la terre ferme par un mur d'enceinte et protégé par un fort ; ces défenses ayant été forcées, et les vaincus s'étant réfugiés dans leurs temples , Anaxias, chef des Reggiens, voulut les y massacrer; mais les Messéniens, ses alliés, qui avaient eu le plus de part au succès , déclarèrent qu'ils n'y consentiraient jamais, disant: « que des mal- « heureux d'origine grecque ne devaient point être , « au mépris des liens du sang, traités comme eux- « mêmes l'avaient été si indignement par les Spartiates , « quand ceux-ci les contraignirent d'abandonner leur « cher Péloponnèse. * L'asile fut donc respecté , et les Zancléens reconnaissants partagèrent leurs terres avec
i. Pansa ni as, Ub. IV, cap. 23. Il y a la vingt-neuvième olympiade dans le texte, mois c'est une erreur des copistes qu'a fort bien relevée Gédoyn , t. l. er , p. 376 , note 2.
les vainqueurs; les deux peuples se jurèrent en outre fidélité réciproque et vécurent par la suite dans la meilleure intelligence. Nous allions bientôt visiter le lieu d'où étaient venus ces généreux émigrants. 11 fallait qu'alors la voix de la patrie fût bien impérieuse pour ramener sur l'Ithome , qu'ils ne pouvaient connaître que par tradition , leurs descendants après qu'ils eurent pu apprécier les douceurs du séjour de Messine , incomparablement plus agréable que ne dût l'être jamais celui d'une montagne escarpée.
Nous passâmes si près de Reggio que je distinguai , sans employer de longue vue , des passants dans plusieurs de ses rues. Les maisons de cette ville me parurent très-jolies , elles sont bâties comme celles de Messine , et peintes des mêmes couleurs, surtout aux terrasses , qui sont généralement roses ; un grand bâtiment carré, entouré d'arcades au rez-de-chaussée, s'élève au milieu du port. La campagne, admirablement cultivée aux alentours , est bornée par d'assez hautes montagnes dépouillées de végétation et dont le faite présentait alors quelques neiges.
Parvenus , après avoir beaucoup louvoyé , à l'extrémité de la Calabre ultérieure , qu'on appelle la pointe dans les traités de géographie où l'Italie se compare à une botte, le profil des montagnes me présenta des rochers d'une forme bizarre. Ces rochers étaient comme d'immenses piliers épars, debout autour d'une masse cylindrique encore plus grande et , de même que les autres, tronquée au sommet. On distinguait parfaitement les couches en assises horizontales dont ils étaient composés, et qui correspondaient à celles des montagnes voisines, toutes calcaires: ils en avaient
été détachés évidemment, mais sans avoir été renversés. Je les suppose ainsi disposés depuis une époque, moderne, peut-être ne datent-ils que du tremblement de terre dont il a été parlé plus haut. S'ils eussent existé avant cette catastrophe , quelque voyageur les eût signalés , et l'antiquité n'eût pas manqué d'y reconnaître le théâtre des malheurs de Niobé, changée en pierre au milieu de sa famille qu'assassina le dieu du jour. Ce tragique événement ne saurait s'être passé sur le mont Panthélique , où , quoiqu'on le répète par habitude, on ne reconnaît aucun bloc de marbre qui ressemble le moins du monde à celte mère en larmes, entourée de nombreux enfants percés de flèches.
En nous éloignant du dernier cap de la Calabre, pour courir un dernier bord dans le détroit vers le sudouest, nous nous rapprochions des bases de l'Etna, et nous espérions voir ce volcan comme nous avions vu Stromboli; mais le ciel, qui avait été pur durant toute la journée , se couvrit d'épaisses nuées bien avant la chute du jour, et la Sicile disparut au milieu de brumes humides et noirâtres ; la température s'abaissa par un vent aigre, elle devint même très -froide; le roulis étant fatigant , force nous fut de descendre dans l'entrepont, sans avoir pu admirer le plus élevé des volcans d'Europe, et le mal de mer vint tourmenter de nouveau ceux des passagers qui ne pouvaient s'habituer au désagréable mouvement du navire. Vers la pointe du jour , le 28 , on se trouvait par le quatorzième degré et demi à l'orient de Paris; un vent terrible du nordouest s'éleva et nous mit dans la nécessité de diminuer la voilure: la pluie tombait par torrents, les vagues se heurtaient avec fracas; chacun demeura tristement
étendu sur son cadre; cependant la frégate gagnait du chemin. La nuit fut affreuse dans toute rétendue du mot ; je ne me souviens point d'avoir été si violemment et si désagréablement secoué depuis une tempête que j'éprouvai par le travers du canal de Mozambique en 1801 , lorsque je naviguais sur l'hémisphère austral.
Dans ce parage d'une autre moitié du globe les vents du nord sont redoutables , parce qu'ils acquièrent plus de violence en passant entre les parois rétrécies du canal formé par l'Afrique et par Madagascar. La situation où nous étions sur la Méditerranée, entre le seizième et le dix-septième degré de longitude, était analogue : nous éprouvions l'influence du vent qui , venant de l'Adriatique et passant à travers le canal d'Otrante, comme celui d'un soufflet sort de son tube rétréci , exerçait sa violence accrue dans la ligne que nous coupions en portant le cap au sud-est. Le temps demeura tout aussi mauvais pendant la journée du 1 Mars, où tombait le dimanche gras; nous courûmes risque de passer la nuit de celui-ci bien chaudement; le mousse chargé d'entretenir une lanterne fixée au bas de l'escalier contre la cloison qui séparait ma niche de la chambre du capitaine, y ayant mis maladroitement le feu pendant son quart , je m'en aperçus aussitôt, j'avertis un pilotin de service, qui me pria de ne pas réveiller les voisins, assurant qu'à l'aide de quelques seaux d'eau que ie coupable se hâterait d'apporter, l'accident n'aurait pas de suite. « Quand nous « n'en viendrions pas à bout à l'instant, ajouta-t-il, « la frégate ne pourrait jamais brûler par la pluie qui « tombe. * Celte raison ne m'eût point déterminé à garder le silence, si les efforts de deux ou trois matelots
qui s'étaient empressés de seconder les efforts des coupables, ne fussent assez promptement venus à bout d'arrêter l'incendie. Tout se fit sans bruit, car les travailleurs paraissaient redouter plus que la flamme le réveil du commandant, et surtout celui de son lieutenant, homme sévère et prompt à jouer de la garcette ; ni l'un ni l'autre, je crois, n'en ont rien su.
Tout en souffrant beaucoup, nos voyageurs se réjouissaient à l'idée que , filant neuf à dix nœuds , on ne tarderait point à découvrir les côtes de Grèce: en effet, la pluie ayant cessé et le ciel s'étant éclairci vers midi dans la journée du 2 , Zante frappa nos regards; nous étions tout près des rochers appelés îles Strivali , ces antiques Strophades, qui furent le séjour des Harpies.
La terre de Morée s'élevait devant nous et semblait com posée de deux immenses groupes : l'un par bâbord r dans la direction du nord-est, l'autre par s tri bord, à l'est sud-est; le premier était bien plus considérable, et quoique trois fois au moins plus éloigné que le second , il se montrait environ trois fois plus haut. Les monts Olénos formaient ce groupe revêtu de neiges éblouissantes et qui devaient être bien épaisses, car on ne voyait dans leur étendue aucune de ces taches noirâtres provenant d'une fonte, commençant sur des points exposés à l'influence locale d'une température adoucie. Les pentes de cet Olénos que nous admirions, regardaient pourtant le sud , et nous les verrons tout aussi blanches à la fin de Mai.
On eût pu facilement mouiller à Navarin vers la brune, tant le vent nous était devenu favorable; mais, sur les quatre heures de l'après-midi le commandant
jugea prudent de mettre en panne; il ne voulait point exposer sa frégate contre les écueils méridionaux de Sphactérie. Nous passâmes donc les heures d'obscurité à la hauteur de Prodano, très -désagréablement ballottés , les flots étant encore émus par suite de la tempête des jours précédents.
Dès le point du jour chacun était sur le pont et venait contempler la terre de Grèce. « Salut ! terre fé- « conde en héros, mariai -je, comme à mon insu, « avec le grand Camoëns; salut, patrie de l'éloquence, € des beaux -arts et de la liberté! La gloire des armes « et la gloire des lettres ont porté ton nom jusqu'aux « cieux, et ce nom ne saurait périr. 1 »
Le temps s'étant encore amélioré, quelques nuages, restes de cette tourmente qui nous avait assaillis en arrivant sur la mer de Sapience , erraient çà et là dans l'ouest ; l'orient brillait au contraire d'un singulier éclat ; une série de montagnes s'y dirigeait du nord au sud vis-à-vis de nous, et quoique plusieurs sommets se détachassent avec une certaine majesté dans le profil du pays , on n'y apercevait de neiges en aucun endroit , le faîte éblouissant de VOlénos ayant disparu et le Taygète ne se montrant pas encore; parmi ces montagnes, disposées en rideau , les unes bornaient la vue à l'horizon, d'autres, plus rapprochées, semblaient surgir des flots. Nous avions le cap sur l'une de ces dernières, appelée Saint-Nicolo, sa hauteur a été fixée par M. Peytier à quatre cent quatre-vingt-un mètres.