‹ Relation du voyage de la commission scientifique de Morée dans le Péloponnèse, les Cyclades et l'AttiqueChapitre 21 sur 40 · Voir la planche n.* 2 ci-contre · texte numérisé non relu

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quel Terreur a été reproduite dans la plupart des plans de Navarin , qui se répandirent lorsque l'amiral de Rigny releva dans l'Orient la gloire de notre marine par une victoire signalée, remportée sur les Turcs d'Europe et d'Afrique.

J'ai par la suite visité l'énorme bloc calcaire que de loin j'étais tenté de croire façonné par la main de l'homme; mais la mer n'étant pas assez tranquille alors, je ne me hasardai point à passer sous la voûte. Du coté qui regarde Navarin, il existe, à mi-hauteur de son escarpement , contre le portique naturel , une corniche , ou plutôt une sorte de petit plateau en retrait, sur lequel je trouvai un tombeau que sa blancheur m'avait fait remarquer de loin; le batelier grec qui me conduisait, me dit, qu'un papas, mort anciennement en odeur de sainteté, y reposait. On m'a assuré depuis qu'il était celui d'un Àga fort vénéré même des chrétiens par son humanité, vertu rare chez les Musulmans, et qui mourut à Navarin lorsqu'il faisait la tournée de son sandjiac. Dans cette dernière hypothèse le monument serait fort moderne, puisque la Morée n'eut de gouverneurs turcs que depuis l'an 1715: ce dernier asile d'un chrétien ou d'un croyant avait été récemment violé; je reconnus que les grosses pierres en avaient été précipitées dans la mer, où je me reproche presque comme un sacrilège d'avoir fait rouler moi - môme une partie de ce qui en restait pour jouir du bruit et de la vue des belles gerbes d'écume que produisait leur chute. J'ai cité la place de ce tombeau, que personne ne réparera probablement jamais, pour que les voyageurs qui pourraient avoir la curiosité d'en reconnaître les traces, ne le confondissent pas avec une autre cons-

traction funéraire , élevée en l'honneur du comte de Santa-Rosa ; celle-ci gît vers la pointe méridionale de Sphactérie , où le philhellènc piémontais reçut avec une mort glorieuse une modeslc sépulture.

Vers deux heures nous entrions dans la passe, rangeant la côte et passant au pied de Navarin , que nous avions déjà aperçu entre les écueils de la pointe méridionale de Sphactérie; à deux heures nous étions mouillés par vingt-cinq brasses en dedans du port , et fort proche du débarcadère , autour duquel s'élève un faubourg, dont l'étendue s'accroissait chaque jour, et que j'ai retrouvé trois ou quatre fois plus grand que je ne l'avais laissé , quand j'y suis revenu à la fin de l'année: un grand nombre d'embarcations de tout genre s'y trouvaient réunies. Le Triftent, monté par M. l'amiral de Rosamel , et le Scipion , vaisseaux de haut -bord, dominaient dans la rade. A côté de quatre frégates françaises, on remarquait l'Hellas , appartenant au gouvernement grec , et qui portait l'amiral Miaulis , dont le nom n'était prononcé qu'avec respect par nos marins ; construit en Amérique avec un luxe extraordinaire , ce magnifique bâtiment avait été précédemment à Lord Cochrane; il a été plus tard réduit en cendres par ce même Miaulis, alors si fier de traiter à son bord le général Maison et les officiers de son état - major à l'instant même où nous jetâmes l'ancre. La bonne tenue de l'Hellas se faisait admirer, l'équipage en était excellent et nombreux. Une foule de transports numérotés formaient avec des corvettes et des brigs de guerre une forêt de mâtures autour de nous; des canots voguant d'un navire à l'autre, revenant de terre ou s'y rendant, animaient

un tableau dont je ne pouvais détacher mes regards , quand les cris de joie de nos matelots attirèrent mon attention. M. ' de Robillard avait permis à son équipage de fêler le mardi gras, et bientôt sortit de l'entrepont une procession bouffonne , en tète de laquelle deux gabiers , grotesquement accoutrés et barbouillés de noir, portaient un grand mannequin qui fut jugé sur le pont, et condamné à être pendu; l'exécution eut lieu au bout de la vergue de misaine, et carnaval fut ensuite jeté à l'eau : deux ou trois jours après , ses restes furent retrouvés au rivage , où l'on crut d'abord qu'ils étaient ceux d'un pauvre marin noyé. Pendant la cérémonie, qui me rappelait ces baptêmes des tropiques et de la ligne que j'avais autrefois vu célébrer sur l'Atlantique, on apercevait au loin en mer, par l'ouverture de la passe, une masse énorme «'avançant avec une pompeuse rapidité, c'était le vaisseau le Conquérant , qui ramenait l'amiral de Rigny sur le théâtre de sa victoire.

Je lis dans Bellin 1 , ingénieur de la marine, dont les renseignements sur divers points de l'Adriatique et de la Morée sont assez exacts. « De Prode (Prodano) à « Navarin , on compte quatre lieues au sud. Navarin a est le plus beau port qu'il y ait à ces cotes; il est « très-grand et très-sûr, sa figure à peu près ovale, « ayant à peu près une lieue et demie de longueur, fl et une lieue un quart de largeur, fermé du côté de « la mer par une lie (Sphactérie) qui a une lieue et « un quart de long, très -peu de largeur, et assez

1 . Description géographique du golfe de Venise et de la Morée , in -4.° Paris, 1771.

élevée; l'entrée est du côté du sud , entre un cap sur lequel est bâtie la ville et la forteresse qu'on nomme le nouveau Navarin , et plusieurs petits écueils qui sont proches de la pointe du sud de nie 1 . Cette passe peut avoir une demi-lieue de largeur; pour y entrer il faut ranger la côte de la ville à petite portée de canon, on y trouve cinquante brasses d'eau ; lorsqu'on est. en dedans on peut mouiller partout où Ton veut,, y ayant trente, trente-cinq ou quarante brasses du côté de l'ile ; mais le meilleur mouillage est à une encablure ou deux de distance du petit écueil ou îlot qui est à peu près au milieu du port. Ce mouillage est à dix-huit ou vingt brasses; on mouille 'aussi entre cet écueil et la terre , on y trouve neuf, six, cinq et quatre brasses d'eau. L'entrée est défendue par le canon du fort et de la ville. Au fond du port, et du côté du nord, est le vieux Navarin, ville fort ancienne, connue sous le nom de Pilus et de Coryphasium , bâtie sur une hauteur escarpée qui n'est que roche , dont la pente va se perdre à la mer. Cette ville est en assez mauvais état aujourd'hui , il y a derrière elle un étang assez con- ; sidérable qui communique avec le fond du port par un canal fort étroit; ce qui rend les environs fort . malsains; il y a aussi un passage fort mauvais entre t le cap sur lequel le vieux Navarin est bâti, et la , pointe du nord de l'ile (Sphactérie); aussi n'est-il ( d'aucun usage, si ce n'est pour quelques bateaux du , pays. Le nouveau Navarin est mieux fortifié et plus

1. Ceux qui sont figures dans la planche n.° 2, p. 94 du présent chapitre.

« peuplé que le vieux. Le fort qui est au-dessus de « celte ville fut bâti par les Turcs en 1752, etc. »

Deux cartes , une vue et un plan sont joints à celle notice. Dans le plan le pourtour des murs est très-exactement figuré; ces murs sont demeurés les mêmes, la citadelle seule a change* de forme par l'explosion d'un magasin à poudre , dont je parlerai vers la fin de cette relation, et par les travaux fort bien entendus de M. le lieutenant-colonel du génie français, Audoy; dans la vue , le profil des mêmes lieux pris du sud-ouest a quelques rapports avec la réalité; dans les cartes enfin (pl. 36 et 37 ) tout est à sa place, et c'est là seulement qu'on trouvait indiqué avant la publication de la carte de Gell , qui le marque aussi , le petit port, du vieux Navarin , peut-être celui où se retirait la flotte du roi Nestor, que M. Pouqueville a signalé comme une vallée ( sous le nom de vallée des Bœufs) , et quelques cartes comme un village, enfin ce Bo/Joxoi/ua, si remarquable par sa forme régulière , et dont on trouvera la vue dans la planche X de notre atlas.

Il parait qu'au temps où Bellin publia son livre, le vieux Navarin n'était pas encore tout à fait désert; on verra par la suite qu'il y existe quelques traces d'enclos de jardins assez récemment abandonnés. Les ouvrages des Turcs au nouveau Navarin sont plus anciens qu'il ne le dit, ainsi que d'autres auteurs, puisqu'on lit dans le voyage du baron de Beauveau en 1 604 : « Navarin , un des plus beaux ports du monde, est dé- « fendu par deux châteaux, l'un, le vieux Navarin sur « une haute montagne , fut assiégé de la sainte Ligue, a en 1572; il lient une des entrées qui depuis ce temps « lui a été bouchée, en telle sorte, qu'à présent il n'y

« saurait passer que de petites barques, mais sur la « grande entrée plusieurs grands vaisseaux peuvent « passer de front. Les Turcs y ont fait un lieu fort « avec un château , et une ville de guerre. *

Quand je visitai ces lieux, le vieux Navarin était entièrement abandonné, et le nouveau entièrement détruit ; la ruine de cette dernière ville était la conséquence des sièges qu'elle avait supportés pendant la guerre de l'émancipation ; les Musulmans qui l'habitaient avaient été chassés ou tués. Les débris de la population grecque, que ces Turcs y toléraient avant la sainte insurrection , vivaient réfugiés dans les grottes des environs , ou commençaient à se construire des baraques en planches, confondues avec les maisons de bois élevées par des étrangers de tous pays au bord de la mer, où les Turcs eurent leur douane, contre le débarcadère. On dit qu'anciennement il y avait un village grec sur la hauteur; je le trouve indiqué sous le nom de Navarino dans plusieurs cartes modernes; il n'en restait plus une trace d'habitations dans ces lieux , où l'on voit seulement des carrières à ciel ouvert , d'où furent extraites les pierres des remparts de la ville. Le nouveau Navarin , du commencement de ce siècle , pouvant donc être déjà nommé vieux , nul indigène n'y habitant plus en 1828; ce n'était qu'une citadelle réparée par nos troupes, et dans l'enceinte de laquelle vivaient seulement, lorsque j'en partis, le commandant de la place, les intendants militaires, le payeur , la garnison , en un mot , ce qui tenait à l'armée; la population commerçante, ou les habitants du pays, étaient descendus au rivage, et s'y construisaient une ville nouvelle.

tôt

Les géographes ont jeté la plus grande confusion sur tout ce qui concerne les deux Navarins, et beaucoup de cartes en ont si mal représente* les alentours, qu'il est diiïicile d'y reconnaître ce qui convient au vieux ou bien au nouveau , appelés indifféremment Pylos par les uns , tandis que d'autres leur contestent également ce nom. Certains plans font de Sphactérie une simple presqu'île, tandis qu'ailleurs on la métamorphose en archipel. Les vues qu'on a de ces lieux semblent avoir été laites de mémoire; des tableaux qu'on croirait devoir être plus exacts , parce qu'ils ont été commandés par le gouvernement même, ont tellement sacrifié le paysage aux effets de bataille, qu'on n'y est plus en Murée, attendu qu'on y a trop prodigué la verdure et les Agavés. Les enviions de Navarin n'offrent pas plus d'Àgavés que de verdure. Le sol y est rougeâlre,, et les rochers d'un blanc sali; les plantes curieuses, qu'y rencontre le botaniste en assez grand nombre, croissent clair -semées dans les fentes des pierres , sans produire d'ombrages , et sans communiquer au canton aucune aimable teinte v Le panorama, au centre duquel on a récemment introduit tout Paris, sur le vaisseau que montait pendant la bataille mon illustre et ancien ami Milius , donne des idées plus justes, au moins pour la partie du tableau où le nouveau Navarin se trouve représenté à la base du Saint-Nieolo, cl pour le midi de Spbacléric J'y ai reconnu , au premier coup d'œil , la louche de M. Baccuet , qui a visité les lieux avec moi et qui les a parlai I ornent rendus; mais le reste du pourtour est loin de présenter la même exactitude. Le vieux Navarin , qui esl le vrai Pylos, et la chaîne Gérénienne , ainsi que les monts

qui sont du côté de Koubeh, «ont beaucoup trop rapprochés du spectateur, et conséquemment trop élevé*; on n'y aperçoit pas au fond de la rade ce vaste espace marécageux , et ces monticules richement cultivés , qui forment un premier plan de pentes étendues entre la mer et les grandes hauteurs.

A peine avions-nous jeté l'ancre , que M. de Robillard se rendit à bord de l'amiral Rosamel pour prendre ses ordres ; lorsqu'il revint nous annoncer que dès le soir même chacun était libre d'aller à terre , et que le lendemain il présenterait au commandant des forces navales les directeurs des trois sections de la Commission scientifique, le Conquérant passa tout près de nous, pour aller mouiller un peu plus loin; l'Hellas salua ce magnifique vaisseau de vingt coups de canon , qui lui furent rendus. Le lendemain je fus avec mes collègues à bord de l'amiral de Rigny , qui nous promit les secours empressés de la marine , toutes les fois que nous jugerions nécessaire de les réclamer. M. de Rosamel , que nous visitâmes ensuite, nous montra la même bonne volonté. Je l'avais connu à Boulogne, lorsqu'il était aide-de-camp de l'amiral Bruix, et que j'y fus envoyé par le général en chef du camp de Bruges , pour porter la nouvelle d'un combat rendu devant Blanckenberg , par l'amiral Verhuel, combat dont le résultat fut la jonction d'une flottille hollandaise , partie de Flessingue , avec la flottille française stationnée à Ostende. L'amiral de Rosamel ne fut pas la seule ancienne et honorable connaissance que je trouvai dans le port de Navarin; Bougainville, qui faisait avec moi , en 1800 , partie de l'expédition de découvertes connue sous le nom du capitaine Baudin,

y commandait le Scipion, à bord duquel je ne manquai point de le venir embrasser.

Après avoir fait nos visites de mer, nous songeâmes à celles de terre, et nous partîmes pour le quartier général sans nous arrêter au port; nous étions si joyeux de fouler le sol de la Grèce , que nous refusâmes les chevaux qui nous étaient offerts. Nous voulions aller à Modem en nous promenant, Navarin n'en étant qu'à deux lieues. Pour y arriver, on s'élève sur les pentes pierreuses que déchire le ravin caverneux dans les grottes duquel habitaient de malheureuses familles grecques , et qui s'ouvre sur la place du faubourg nouveau. Au milieu de cette place informe se voit un vieux puits d'eau saumâtre; les alentours en étaient alors tellement remplis de boue , qu'on y avait jeté des pierres çà et là, afin d'y pouvoir arriver en sautant d'unt de ces pierres à l'autre. En atteignant le haut dVIa col- Une, nous traversâmes un grand aqueduc, doS nous visiterons bientôt l'origine. Il était alors détruit aux abords de la place; mais il abreuvait encore l'hôpital de la marine, que nous reconnaîtrons en allant à Pylos. Le mont Saint -Nicola s'élevait en face, conique, blanchâtre, dépouillé, séparé de la ville de Navarin par un ravin profond, qui ajoute du côté méridional aux obstacles, de ses approches. La route laisse la montagne à droite, et,, après un pont mesquin, s'élève par un cot dont la hauteur au-dessus du niveau de la mer est d'environ cent cinquante mètres. A gauche sont des pentes abruptement coupées, dans les flancs rouilles desquelles se creusent des grottes naturelles où se retirent quelquefois des bergers. Le sol est rougeàtre et rocailleux: il a été cul-

tivé naguère et doit être assez bon , quoique léger; on distingue beaucoup d'enclos en pierre sèche et des terrassements en degrés sur les pentes praticables; ils furent des limites de propriétés maintenant abandonnées ; si l'on s'en rapporte à Gell , ainsi qu'aux voyageurs qui écrivirent avant nous, ces lieux avaient été plantés de Mûriers , de Cyprès et autres arbres utiles ; je n'y vis plus que deux pauvres Figuiers. Un poste français occupait les ruines de quelques maisons de campagne, à gauche du chemin, près d'une fontaine desséchée dont les canaux avaient été rompus; ici commençait une voie pavée, large de deux mètres environ , composée de petites pierres arrondies, mal jointes, défoncée de distance en distance, mais passablement tracée. Cette route datait du temps des Vénitiens ; nous en trouverons par la suite de semblables en beaucoup d'endroits; partout elles sont horriblement délabrées et dangereuses. Dans le peu de circonstances où je prenais des montures, je préférais me hasarder à travers les précipices voisins que de suivre de pareilles voies, que j'abandonnais ordinairement pour chercher un passage à droite ou à gauche, quelle que fût la difficulté des lieux.

Du col où nous sommes parvenus, on jouit d'un magnifique point de vue en se retournant vers Navarin. La citadelle disparaît presque entièrement aux pieds du voyageur dans les pentes qu'il a gravies. L'aqueduc circule dans le second plan. Le port, rempli de vaisseaux, la teinte bleue du fond de la rade, Sphaclérie et le vieux INavarin ou l'antique Pylos , bordent le tableau à gauche ; les plaines et les coteaux du fond de la baie, surmontés par la chaîne des monts Géréniens,

complètent l'encadrement de cette riche marine représentée dans notre planche VI.

Des buissons d'obscurs Lentisques, parmi lesquels s'élevaient des Phlomides frutescents à feuilles blanchâtres , protégeaient, contre les vents assez forts qui régnent habituellement sur le col , une végétation fleurie, qui me fit reconnaître au premier coup d'œil la nature et la richesse de la flore péloponnésiaque. Je me crus un instant dans les parties méridionales de cette Andalousie que j'ai autrefois tant parcourue à la tète de colonnes mobiles. Entre plusieurs espèces d'Anémones il s'en trouvait une qui brillait d'un rouge de feu - partout où de l'herbe pouvait croître ; l'éclat de ses fleurs effaçait celui des autres. Dans les richesses végétales dont j'étais environné, je remarquai une Fritillaire, avec quelques autres jolies liliacées printanières; de gracieux Cyclamens, dont les feuilles sont si agréablement peintes de violet, de vert tendre et de blanc lavé; diverses orchidées bizarres par la ressemblance de leur corolle avec des mouches; une Pervenche d'un bleu tendre; la Mandragore 1 , et surtout une légumi-

1. Atropa mandragora, L. Cette plante, également commune dans le midi de l'Espagne, fleurit pendant presque tout l'hiver, et ses fruits , qui ont la grosseur d'un œuf de pigeon au plus et la couleur de l'Abricot , sont en pleine maturité dans la belle saison. Sa racine est fort grosse, et l'ancienne droguerie , qui lui attribuait des vertus aphrodisiaques, leur trouvant je ne sais quelles formes analogues aux deux sexes humains, les appelait mâles et femelles. On lit dans nos livres sacres c que Rubcn , étant sorti à la campagne quand on sciait le froment, trouva des Mandragores qu'il apporta à Lia, sa mère, à laquelle sa sœur Rachcl dit: Donnez-moi ces Mandragores de votre fils; à quoi celle-ci répondit : n'est-ce pas assez que vous m'ayez enlevé mon mari que

lieuse (Phaca betica L.), qui se trouve si abondamment dans les lieux analogues du midi de l'Espagne, que les botanistes lui imposèrent le nom de cette Bétique où pour la première fois elle fut observée.

Quand nous eûmes perdu Navarin de vue avec sa rade et les monts qui l'entourent, comme nous marchions directement au sud, une plaine s'ouvrit devant nous; la mer la bornait à quelque distance et l'Ile noirâtre de Sapience s'élevait à l'horizon comme pour la clore ; nous aperçûmes alors les alentours de Modon vers la droite où se terminaient les hauteurs qui forment le prolon~ gement du Saint- Nicolo. En descendant toujours le long de la route vénitienne , culbutée et souvent interrompue par de larges rigoles, qu'agrandissent les eaux pluviales de la mauvaise saison , nous arrivions par une pente douce au point où le vallon commence à s'élargir tant soit peu , non loin de l'emplacement d'un village récemment détruit par les Africains d'Ibrahim. Les itinéraires signalent en ce lieu un vieil Olivier qu'ils appellent agyra (peut-être pour agrya), planté précisément à moitié chemin de Navarin à Modon. Je

vous veuillez encore avoir mes Mandragores ; mais Rachel ajouta i Je consens qu'il couche cette nuit avec vous , pourvu que vous me donniez les Mandragores de votre (ils. Lors donc que Jacob, sur le soir, revenait des champs, Lia alla au-devant de lui et lui dit: Vous viendrez cette nuit avec moi, parce que j'ai acheté cette grâce en donnant à ma sœur les Mandragores de mon fils. Ainsi Jacob dormit avec elle cette nuit.» (Genèse, chap. XXX, v. 14 - 16.) Comme les Mandragores ont une saveur désagréable et nauséabonde , le docte Calmet , qui a disserté sur le marché des deux saintes femmes , aïeules de Dieu fait homme , prétend que le texte a été mal compris, et qu'il faut lire : des Citrons, ce qui ne ferait point que l'anecdote ne soit tout à fait extraordinaire.

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ne découvris pas le vieil Olivier , mais il existait effectivement un assez gros arbre au bord de la route, preV cisément à moitié de la distance des deux villes, et cet arbre était d'autant plus remarquable qu'il ne s'en trouvait pas d'autre dans les environs : je ne sais pas si on l'appelle agyra ou agrya dans le pays; j'y ai seulement reconnu un Caroubier ( Ceratonia sUiqua L.). A quelque distance était une fontaine avec un bassin contigu , mais il ne s'y trouvait plus d'eau. Un Provençal avait planté sa tente tout contre : il connaissait la source par laquelle cette misérable construction avait jadis été alimentée, et dont quelques buissons, composés d'Àlaternes, de Lentisques et d'Arbousiers , dérobaient la vue. Il en vendait le cristal aux passants, avec du vin , de l'eau-de-vie , de mauvaises liqueurs et quelques grossiers comestibles. Le général Schneider, en réparant plus tard la route , a fait rétablir le canal et le bassin , où le voyageur peut maintenant se désaltérer sans payer tribut au cantinier , que M. Blouet n'a pas dédaigné de représenter dormant à rentrée de sa tente, avec la petite bâtisse à sec, ombragée du drapeau blanc, dans la figure 1 de sa planche 8.

Des collines, plus basses, fuyaient à gauche, et sur leurs pentes, creusées par de petites gorges , on distinguait les ruines de hameaux saccagés où quelques employés de l'armée s'étaient établis. Vis-à-vis était un four à chaux, au sud du mont Saint-Nicolo , dans un vallon aride, à l'entrée duquel se voyaient les traces d'une grande ferme non loin d'un puits dont les bords étaient éboulés; on avait fait environner ce puits d'une balustradegrossière, pour empêcher qu'on s'y précipitât dans l'obscurité. Comme je m'enfonçais dans le silen-

deux vallon, en déplorant les horribles événements qur en ont fait une solitude, et que, m'abandonnant à de tristes pensées , j'étais demeuré en arrière , je m'entendi* appeler par mon nom; ne reconnaissant pas la voix de mes compagnons de voyage, déjà fort éloignés, je croyais m'étre trompé, quand mon nom retentit de nouveau, et fut pour la première fois répété par les échos du Péloponnèse : m 'étant retourné , j'aperçus le marquis de Dalmatie, monté sur un cheval du pays, et suivi d'un chasseur d'ordonnance ; il arrivait de Smyrae, et nous nous rencontrions, comme à point nommé, en Morée, où j'avais précisément à lui remettre des lettres dont sa famille m'avait chargé. M. Soult se rendait à bord du Conquérant , où M. de Rigny devait le recevoir pour le reconduire en France : le lieu et la singularité de la rencontre ajoutèrent au plaisir que j'éprouvai en revoyant le fils d'un guerrier qui dans le temps de gloire daigna m'admettre dans l'intimité de sa famille militaire. Après nous être fait une multitude de questions mutuelles], et nous être entretenus de Paris et de l'Asie sur des ruines grecques , il fallut nous séparer: je voulais arriver au quartier général avant la nuit, et quoique je n'en fusse guère à plus d'une lieue , je jugeai à la manière dont je me détournais à chaque instant du chemin, que trois heures au moins m'étaient indispensables pour y parvenir. Etant rentré dans la roule qui longe la base des hauteurs de droite, je trouvai celles-ci formées de ce calcaire dur, criblé de trous , âpre à sa surface, que nous allons désormais rencontrer si fréquemment , et qui nous fatiguera par sa blanchâtre monotonie. Dans le profil de leurs coupures, un peu au-dessous de leur faite, j'aperçus un

quartier de roc qui de loin se dessinait sur le bleu du ciel comme l'eût fait la tête d'une statue colossale. A mesure qu'on avance, l'intervalle apparent qui existe entre ce bloc et la montagne diminue, et quand on est arrivé vis-à-vis , on ne le distingue plus des roches environnantes. J'ai plusieurs fois marché avec précaution, les yeux attachés contre sa masse bizarre, m'appliquant à le reconnaître; mais arrivé au point où l'on ne voit plus le jour par derrière , il ne m'était plus possible de le distinguer: j'ai gravi sur les pentes de l'escarpement pour le retrouver, et y étant parvenu, j'ai vu qu'il ne tardera point à s'écrouler et à rouler dans la plaine , où l'on rencontre beaucoup de roches du même volume et qui. furent évidemment détachées des hauteurs, d'où se doit détacher à son tour la pierre suspendue qui a si souvent frappé mes regards quand j'allais, par ce coté du vallon, de Modon à Navarin, ou de Navarin à Modon.

A peu près au point où la roche dont je viens de parler commence à se confondre avec les roches voisines, la roule s'élève sur un plateau de peu de hauteur, où dut exister autrefois quelque population importante. J'y ai trouvé sur la gauche, parmi les touffes de Pimprenelle épineuse ( Poterium spinosum L. ) , si commune dans tous les lieux découverts , et sous les feuillages piquants de nombreuses carduacées, le bassin d'une fontaine creusée dans le vif de la pierre; on y voit aussi des vestiges de citernes, les indices d'enclos en moellons , recouverts d'humus végétal ; en un mot , des marques très-nombreuses du long séjour de l'homme. Dans les flancs de la montagne, où quelque ville dut être adossée, on découvre aussi des tombeaux creusés

ito

dans le roc; j'en ai visité plusieurs par la suite: Boblaye m'en a fait connaître un dont Ventrée était cachée par des Lentisques , et qui consiste en une pièce carrée de sept à huit pieds ; les parois en avaient été soigneusement polies, et des restes de peinture s'y distinguaient encore très-bien. Ces tombeaux ressemblent tellement à ceux qu'on retrouve à Égine , qu'il est impossible de n'y pas reconnaître les mains d'un même peuple. Ils remonteraient donc à la plus haute antiquité. Les débris d'habitations que je venais de trouver à la base des monts , sont moins anciens , si l'on en juge par ceux d'une petite chapelle qui les domine et qu'on aperçoit de tous les points de la plaine de Modon, parce qu'ils s'élèvent au bord du plateau sur lequel la route nous a conduits. Nous nous arrêtâmes comptaisamment à examiner ce reste mesquin en briques et en cailloux, qui ne mériterait pas la moindre attention s'il n'était isolé. On ne conserve aucune tradition dans le pays sur ce misérable reste, qui n'offre rien d'intéressant dans sa construction , mais qui fut une nouveauté pour nous , parce qu'il était la première vieille construction qui frappa nos regards sur une terre où nous venions interroger des ruines. Cette chapelle a été bâtie sur le plan de tous les autres édifices dont le mauvais goût atteste les siècles du christianisme à son aurore; les murs y sont bariolés intérieurement de peintures où Ton reconnaît de ces caricatures de Saints priant, et appliqués, au mépris des règles de toute perspective , sur des fonds unis bleus , jaunes ou rouges. MM. Poirot et Ravoisié ont pris une vue trèsexacte de la masure , en copiant ses fresques grossières ; on en trouve les détails aux planches 10 et 1 1 du tra-

vail de MM. les architectes 4e la Commission scientifique.

Peu après ces vestiges d'une époque reculée, nous pas-» saines près des ruines modernes d'un camp d'Ibrahim : celles-ci bordaient la route à droite ; les soldats de ce sanguinaire Egyptien y furent logés dans de véritables maisons : on ne peut donner le nom de baraques aux habitations qu'ils s'y étaient construites en pierres sèches. J'ai vu depuis des restes de villes grecques qui ne présentaient guère plus d'importance par leur étendue; des tas de haillons , des chinons , des lambeaux d'étoffes grossières en laine rouge, de vieux morceaux de souliers , babouches ou autres chaussures , en encombraient les rues infectes : il est impossible de se faire une idée de la malpropreté qui régnait de ce lieu jusqu'à l'entrée de Modon, où nous arrivâmes à travers un faubourg démoli, mais que commençaient à réparer quelques pauvres familles indigènes.

Le général en chef nous attendait et nous reçut avec une extrême bonté ; il se déclara l'appui de la Commission ; voulant la seconder efficacement dans ses travaux, il nous engagea à voir son chef d'état-major, le général Durrieu , et l'intendant général M. Volland , par les soins desquels il devait être largement pourvu aux besoins des trois sections.

La ville de Modon était alors dans un état de destruction complète; il n'y existait aucune auberge, on n'avait pas eu le temps de nous y arranger des logements; il était trop tard pour en partir, lorsque nous eûmes rempli tous nos devoirs. Le général Durrieu avait d'ailleurs voulu nous retenir à dîner; en le quittant, chacun se casa comme il put. Le général

Cubière, alors colonel du 27.° de ligne, et l'un de mes anciens compagnons de guerre, me donna l'hospitalité. Il logeait dans la maison qu'avaient occupée les femmes d'Ali Pacha, et dans laquelle , dit-on, deux de ces malheureuses étaient mortes de la peste.

Je revins à Navarin dans la matinée du 5, mais comme j'avais hâte de m'y rendre pour faire débarquer nos effets et pour m'entendre avec l'administration militaire sur les moyens quelle pourrait nous fournir de voyager dans l'intérieur du pays le plus commodément possible , je pris un cheval à la porte de Modon , où l'on en trouvait de prêts à toute heure du jour; pour quatre ou cinq piastres du pays (la piastre valait un peu plus de sept sous ) on faisait alors le voyage d'une ville à l'autre. En arrivant au point le plus élevé du col que j'avais traversé la veille et qui sépare le versant de la conque 1 de Modon de celui de Navarin , je m'arrêtai pour admirer de nouveau le magnifique tableau dont j'avais chargé M. Baccuet de saisir l'ensemble pendant que j'allais régler nos affaires au quartier général : en comparant la vue qu'il en a faite avec celle qui se trouve en regard de la page 59 du tome VI d'un voyage en Grèce fort estimable sous beaucoup de rapports, on trouvera que l'une et l'autre n'offrent aucune ressemblance , et qu'elles ne se conviennent absolument en rien ; mais je puis affirmer

1 . Je donnerai désormais ce nom à ces petis bassins d'une forme

à peu près hémisphérique , qui s'ouvrent sur la mer en plaines abaissées du côté de la plage. Les conques terminent ordinairement les baies peu considérables que les sables et autres débris rejetés par les flots , avec les marais alimentés par les eaux pluviales de l'intérieur du pays, concourent à combler,

us

que la nôlre ressemble beaucoup au site dont j'ai voulu donner une idée.

Pendant mon absence , la plupart de mes collaborateurs avaient parcouru les environs du port: ils y avaient déjà fait des observations diverses; les matelots eux-mêmes avaient rapporté plusieurs curiosités qu'ils croyaient pouvoir intéresser la Commission. Des Tortues de terre et d'eau douce se promenaient sur le pont de la frégate, où l'on avait péché plusieurs poissons , entre autres des Cépbalo 1 et des Smarides.* J'employai le reste du jour à nous procurer des effets de couchage et de campement. L'amiral de Rigny ordonna que les premiers nous fussent fournis par la Cybèle , où nous primes les cadres , matelas et couvertures dont nous nous étions servis durant la traversée. Un tel secours nous devait être d'autant plus utile, qu'il eût été impossible de trouver un lit en Morée,

1. Le Céphalo {Mugil Cephalus, L.) est l'un des poissons les plus communs du Levant ; il y hante à peu près indifféremment la mer et l'eau douce; l'embouchure du Pamisus et de l'Eurotas, ainsi que l'étang d'Osman - Àga , au nord de la baie de Navarin. On prétend en avoir vu encore plus dans l'intérieur. J'en ai observé des individus vivant depuis plusieurs années, comme des Dorades de la Chine, dans des viviers de divers jardins 9 qu'alimentaient des sources vives , à Naxie et à Tine ; ces captifs n'y grandissaient pas , mats paraissaient néanmoins n'y pas souffrir.

2. Le Smaride ( Sparus Smaris L. ) , vulgairement appelé Picarel sur les côtes de Provence, est abondamment répandu dans toute la Méditerranée, où on le voit nager, par troupes, à demandes profondeurs comme à la surface des flots autour des embarcations qui sont à l'ancre. On en pèche d'innombrables quantités en certains endroits, et on les sale à la manière des Sardines ; dans cet état le Picarel est la nourriture habituelle à bord du frugal matelot grec, qui nomme ces poissons MttçtS'a, ou McuçtSu»

les Grecs n'en connaissant pas l'usage et dormant tout habillés sur des coussins en manière de divans. Mon projet était de camper , et cependant je ne voulais pas que mes compagnons dormissent sur la terre. M. Volland nous fit délivrer des tentes , des piquets , des outils , des bidons , des marmites et des sacs , en un mot , tout ce qui put se trouver à notre usage dans les magasins de l'armée.

La rade de Navarin est trop vaste pour que les gros temps n'y fassent point ressentir leur influence. Elle n'est pas un port , à proprement parler , et pour peu que le vent du midi souffle avec violence, la mer y devient très-dure; son grand avantage est l'excellence du fond et la sécurité qu'elle peut inspirer aux plus nombreuses flottes. Comme le temps était mauvais , la Gybèle fut cruellement secouée , et le roulis nous y fatigua durant toute la nuit. Nous l'eussions abandonnée dès le lendemain, mais il n'y avait point encore de logement à terre; il était prudent de ne point quitter le vivre et le couvert que nous trouvions à bord, avant qu'on n'eût assuré au quartier général quelque gîte où la Commission pût s'installer. Pendant qu'on le préparait , M. de Robillard voulut nous faire les honneurs d'un pays qu'il connaissait parfaitement, ayant été de station , quelques mois auparavant , au fond de la baie pour observer la passe du nord , lorsqu'après la bataille , si fatale à la marine turque , on péchait son artillerie et les carcasses de ses navires engloutis sous les flots. La Cybèle, ayant reçu l'ordre de retourner vis-à-vis de cette petite passe , nous y transporta.

M. de Robillard est un marin qui ne navigue pas seulement pour obéir, en changeant de place, aux

ordres que lui donne son amiral, il observe encore les lieux où il touche, lient un journal fort intéressant de ce qu'il y voit, et ne néglige aucune occasion d'augmenter ses connaissances. Durant les longues soirées où nous avions erré sur la mer Tyrrhénienne , il nous avail lu d'excellents chapitres de son recueil consacrés à Pylos cl à Messène. J'ai plus lard reconnu l'exactitude de tout ce qu'il y écrivit sur les villes de Nestor et d'Epaminondas : pour nous prouver l'exactitude de ses récits touchant la première, il nous conduisit à la grotte qui porte encore le nom du sage fils de Nélée , et nous enseigna ensuite le sent ier qui conduit à l'acropole du vieux Navarin : il nous avait promis des ruines au moins helléniques, nous ne trouvions d'abord que des constructions du moyen âge; mais nous ayant fait tourner les remparts du nord par une brèche composée de moellons roulants, pratiquée du côté de la mer au point de l'enceinte où le mur transversal, qui séparait la ville du château, vient aboutir, nous cheminâmes , non sans peine , après être descendus par un casse-cou, contre des assises de grandes pierres qui forment le soubassement des remparts septentrionaux, lesquels sont très-modernes en comparaison de la substruction découverte par le commandant. M. Blouet était de la promenade : nous eussions sans aucun doute trouvé plus lard l'un ou l'autre , et pro • bablement tous les deux, ces substruclions primitives; mais M. de Robillard n'en a pas moins le mérite de les avoir signalées à la Commission scientifique. Je suis revenu avec lui les jours suivants aux mêmes lieux, afin d'y vérifier d'autres rencontres qu'il avait faites, entre lesquelles je dois citer un véritable mur cyclo-

peen, les débris d'une ville inférieure moins ancienne, quelques cryptes, enfin une mosaïque parmi les ruines romaines et du moyen âge au bord de la mer.

Le 9 seulement il fut possible de mettre à notre disposition la grande chaloupe de la frégate ; on y plaça les bagages de la Commission, qu'elle transporta à Modon , sous la surveillance de notre botaniste, qui déjà, se trouvant indisposé, était hors d'état de cheminer par terre. Mes autres compagnons de voyage partirent en chassant , en herborisant , en cassant des roches , se préparant ainsi aux travaux plus grands dont je dois rendre compte. Une maison avait été enfin désignée au quartier général pour chaque section; celle qui avait été affectée à la mienne, se trouvant de suite habitable , MM. les architectes et les antiquaires s'y réunirent d'abord à nous pour ne s'en séparer que lorsqu'on eût mis des portes et des contrevents à leur demeure. Tout en faisant nos arrangements, nous ne laissions pas de parcourir les environs de la ville et d'en étudier les diverses curiosités.

Modon est certainement la Méthone des anciens, mais non celle d'Homère, qui fut une ville de Thessalie , puisque ses guerriers marchaient à la guerre de Troie sous les ordres de Philoctète 1 . La position de cette ville est bien choisie, et les hommes durent s'y fortifier de bonne heure. Pausanias, qui la nomme Mothone 2 , et Strabon 3 ne doutent pas qu'elle ne soit celle que désigne le prince des poètes 4 sous le nom

1. Iliade, liv. II, trad. de Dacier, t. I.", p. 101. — 2. Ub, IV, cap. 35. — 3. Ub. VIII, cap. 4, $. 3. — i. Iliade, liv. IX, vers 150-152.

de Pédasos \ et qu'il caractérise par l'épi thè te de riche en vignobles. Il n'existe plus, à la vérité, un seul vignoble dans les environs de Modon , et l'Olivier parait avoir été depuis bien des siècles la culture dominante sur l'extrémité méridionale de ta Messénie ; mais il ne s'ensuit pas qu'Homère se fût trompé; il est toujours fort exact dans ses désignations , et l'on sait que le commerce de ses vins , enrichissant Méthone dans les temps reculés , fut même une fois la cause de sa ruine. « Les Illyriens, dit Pausanias, ayant goûté la douceur « de commander aux autres, ne songèrent plus qu'à « étendre leur domination ; ils firent provision de « bâtiments propres à courir les mers , et après avoir « écume tout ce qui se trouvait à leur portée , ils al- « lèrent mouiller au port de Mothone. D'abord, sous « l'ombre d'amitié, ils envoyèrent dire aux habitante « qu'ils venaient pour acheter les récoltes de leurs « vignes; quelques gens de la ville se pressèrent de les « leur apporter et reçurent le prix qu'ils en atten- « datent ; ils prirent même en retour quelques-unes « des marchandises des Illyriens. Le lendemain les « habitants des campagnes vinrent en plus grand « nombre avec leurs vins pour faire le même trafic ; a mais bientôt les traîtres étrangers , voyant leur proie « dans leurs filets, enlevèrent toute cette multitude, « particulièrement les femmes, et faisant voile pour « leur pays , ils laissèrent la ville et son territoire « changés en un désert. »

On ne sait pas exactement à quelle époque le nom

t. Écrit Pédasus cl Pédalos par plusieurs, entre autres par Gcdoya, t. \.'\ p. 402.

de Pédase fit place à celui dont le Modon moderne est évidemment dérivé. Le témoignage de Pausanias n'est pas une grande autorité sur ce point , quand il raconte que les Mothonéens attribuent ce changement à une fille d'CEneus, fils de Porthaon qui , ayant passé au Péloponnèse avec Diomède , eut de sa concubine une fille nommée Mothone « pour moi , ajoute notre « auteur , je crois que cette ville a tiré son nom « d'une grosse roche que les gens du pays appellent « Mothon et qui forme au devant une espèce de rade , fort étroite, en rompant la furie des vagues de la « mer dans laquelle on la voit s'avancer. * Méthone favorisa les Mcsséniens lorsque ceux-ci occupaient le mont Ira 1 pendant la guerre cruelle que leur firent les Spartiates, lesquels se vengèrent en chassant ce qu'il y restait d'habitants pour donner la ville aux Naupliens que Domicratidas , roi d'Argos, chassait, au contraire, de ses États, parce qu'ils s'étaient montrés dévoués au parti de Lacédémone. Les descendants des Naupliens y furent trouvés par les Messéniens lorsque ceux-ci revinrent de Sicile pour occuper de nouveau leur première patrie ; ces Messéniens qui n'avaient pas voulu , comme on l'a vu plus haut ( pag. 88 ) , qu'on égorgeât les Zanclèjens, vaincus, eurent encore la générosité de ne pas déposséder de Méthone les petits-fils de leurs ennemis. Les Athéniens avaient, 431 ans avant J. C, attaqué le port sans pouvoir réussir à s'en rendre les maîtres. Au commencement de l'empire romain , Méthone , toujours habitée par les descendants des Naupliens , joue encore un certain rôle , et ses dés-

1 . Tausan. , tib. IV, cap. 18 — Strab. , cd . de Gossclin, t . III, p. 237.

astres recommencent avec le siège qu'Agrippa en lit par terre et par mer; l'ayant prise, il y condamna à mort Bagouas ou Bogouas 1 , roi des Maurusiens, qui avait suivi le parti d'Antoine , et qui s'était jeté dans cette place. Il fallait qu'après cet événement elle eût conservé quelque importance , puisqu'elle mérita que Trajan , maître du monde , se souvint d'elle et voulût réparer sa détresse ; il accorda des privilèges et des franchises à ses habitants, en leur laissant se choisir un gouvernement aristocratique, qui durait encore vers lè commencement de l'empire d'Orient; mais en 1124, sous Manuel Comnène ,■ successeur d'Alexis, le doge de Venise, Dominico Michaeli, revenant de son troisième voyage en Terre-Sainte, où ses conquêtes avaient été nombreuses, attaqua Modon et s'en empara 2 ; il la détruisit, à ce qu'il paraît, de fond en comble, t parce « que, dit la chronique de Morée 3 , les Grecs qui y « avaient leur marine entravaient, à l'aide de leurs bà- « timents , les opérations maritimes de la république, c et sortaient de ce port pour porter dommage aux « places vénitiennes. * Dès Tannée suivante la ville rentra sous la domination impériale , mais elle ne se repeupla qu'imparfaitement. On trouve qu'en 1166 seulement elle avait un évêque du rite d'Orient , appelé Nicolas. Environ trente- huit ans plus tard, les croisés s'étant rendus maîtres de Gonstantinople, il y eut à Modon , protégés par des seigneurs francs, d'autres évèques , relevant du pape de Rome i on conserve depuis cette époque le catalogue de dix-neuf de

1. Dion Cassius, lib. L., cap, 2, p. 611. — 2. Descr. gèogr. de la Morcc, p. 80. *— 3. Traduction de Buchon, p. 127.

ces prélats, qui se «ont succédé sans interruption jusqu'en 1506 , que le siège épiscopal fut translaté à Corinthe pour n'y pas subsister longtemps.

La Morée ayant formé dans le moyen âge un État particulier, soumis à des conquérants champenois, qui partagèrent le pays en fiefs féodaux , l'évèque de Modon obtint dans cette distribution deux fiefs de chevalier et son chapitre en reçut autant. On trouve dans les documents de cette époque qu'un Geoffroy de Ville- Hardouin , revenant de la Terre-Sainte avec Renaud de Montmirail , Etienne du Perche et autres gentilshommes français^ , voulant prendre* la route de Constantinople , fut jeté par la tempête dans le port de Modon, et qu'il se proposa d'y séjourner pendant tout l'hiver pour réparer son bâtiment. Ce Geoffroy de Ville -Hardouin était fils de Jean et de dame Clinie, lequel Jean , chef de la seconde branche d'une famille illustre, était frère puîné du célèbre Geoffroy de Ville- Hardouin , maréchal de Champagne et grand chancelier , qui ajouta par la suite le titre de maréchal de Romanie à ses précédentes qualifications , lequel est plus connu sous le nom du Chroniqueur, parce qu'il est resté de lui une histoire curieuse et naïve de l'établissement de l'empirje latin. Le neveu de Ville-Hardouin le maréchal ou le chroniqueur s'était croisé en 1 190. « Durant le séjour qu'il fit à Modon , dit du Cange 1 , « il se joignit à un seigneur du lieu qui , profitant „ des troubles de l'empire en dissolution , voulait se « rendre indépendant ; s'étant donné réciproquement

1. Edition de Buchon, t. II, p. 57; et De l'établissement des Français en Morée, p. 36.

« leur foi et ayant juré alliance , ils conquirent enc semble plusieurs places et étendirent assez loin leur « domination. Toutefois Geoffroy de Ville- Hardouin « en jouit peu , car le seigneur grec étant venu à mou- « rir, son fils parvint à faire révolter le pays contre « lui pour en demeurer seul possesseur. Se voyant « ainsi dépouillé de ce qu'il avait enlevé aux Grecs , « Geoffroy vint à Farinée du marquis de Montférat , qui était pour lors au siège de Nauplie de Romanie; « c'est là qu'il trouva Guillaume de Champlitte, l'un « de ses meilleurs amis , auquel il dit que s'il voulait « passer avec lui dans la Morée avec quelques troupes , « il leur serait facile de faire de grandes conquêtes, « lui promettant de relever de lui pour la part qu'il « en ferait. Ils partirent ainsi de l'armée du consente- , ment du marquis , emmenant avec eux deux cents , < chevaliers d'élite et autres bonnes troupes, et arri- « vèrent en Morée, où d'abord ils se saisirent de Mo- « don , qu'ils fortifièrent. Ce fut là où ils défirent * Michel Comnène , duc de Duraz , qui était venu avec « une puissante armée, à dessein de les assiéger dans « Modon; ils poursuivirent ses débris jusqu'à Koron, « et l'ayant prise , Geoffroy demeura maître de celte « ville, dont il fit hommage à Champlitte. » Les deux aventuriers ayant ensuite conquis Kalamata et la presque-totalité de la Morée , Champlitte prit le titre de prince d'Achaïe, qu'il conserva jusqu'à sa mort, arrivée vers 1210. Ville -Hardouin, qui lui succéda et qui s'était jusque-là intitulé sénéchal de Romanie , fut alors désigné sous le nom de Geoffroy 1 . er , ou le Grand.

On trouve quelque différence entre ce qui vient delrc rapporte d'après le savant investigateur des

ëcriU byzantins , et la manière dont la Chronique de Romanie conte les choses. Selon celle-ci, Guillaume de Champlitte avait déjà soumis le nord du Péloponnèse , où il avait pris terre près de Patras, le 1." Mai 1205, quand il fut rencontré par Geoffroy de Ville-Hardouin au siège d'Argos, et no a de Nauplie. L'historien de Morée, qui confond notre Guillaume de Ville-Hardouin avec son oncle le sénéchal de Champagne, ou le chroniqueur, ne fait point partir les deux aventuriers du golfe argotique , pour venir directement à Modon; mais il les y fait venir par terre en passant le long des rivages d'Achaïe et d'Elide , où d'abord ils s'emparent de la ville d'Arcadia, dont les habitants se sauvèrent dans le château : ce n'est qu'ensuite que, se dirigeant sur Modon, l'une des douze places fortes du Péloponnèse , ils trouvèrent cette ville encore toute bouleversée, et dans le triste état où nous avons vu , tout à l'heure que les Vénitiens l'avaient laissée (p. 1 1 9), Il n'est du reste pas dit un mot , dans tout le cours de ce récit, qui porte le plus frappant caractère d'exactitude , de Michel Comnène , duc de Duraz , ni de la défaite de sa grande armée.

Pendant le règne de Geoffroy H , Modon avec Koron repassa sous la domination vénitienne, par suite d'un arrangement que fit ce prince avec la république. ' Geoffroy, « voulant reprendre Monembasie, Corinthe « et Anaplion, ou Nauplie, sur l'empire grec qui lui « avait enlevé ces places, ne trouva d'autres moyens « que la cession de deux ports de Messénie, pour ob- « tenir les secours de ses alliés , avec lesquels il fut « stipulé qu'en échange desdites villes avec leurs vil- « lages et dépendances, la république fournirait au

« prince deux galères pour la garde du pays, et payerait « la solde de l'équipage, le prince n'étant tenu qu'aux , frais de l'entretien. » Venise envoya donc quatre galères au lieu de deux , et toute la partie méridionale du pays devint sa propriété jusqu'en 1498 , que , sous Bajazet II, les Turcs la lui enlevèrent. Modon devait être alors plus forte qu'elle n'avait jamais été, car le siège fut rude, et les assaillants étaient, disent les historiens, au nombre de cent cinquante mille hommes, ce qui parait être une exagération. Une imprudence de la garnison chrétienne causa sa perte , et* le massacre fut affreux ; Adrien Folconi ou Falconi , qui occupait alors le siège épiscopal , animait les citoyens au combat et fut tué sur la brèche dans ses habits pontificaux. Coronelli , qui rapporte ce fait 1 , dit encore que sous la domination vénitienne cette ville était le chef-lieu de la province de Belvédère, et il la nomme son boulevard. « Ceux « qui veulent conquérir là Morée, ajouta-t-il , croient « ne pouvoir s'assurer de leur conquête s'ils ne s'em- « parent d'abord de cette place importante, qui pour « cette raison a si souvent changé de maîtres. * C'est pendant cette première période de la domination vénitienne que furent érigés plusieurs bâtiments publics, •où l'on reconnaît ses traces; nous les avons retrouvées dans plusieurs écussons d'armoiries sculptées sur divers murs , dans les parois d'une grande citerne près de la mer , où se "lit une inscription horriblement gravée et que M. Dubois m'a communiquée 3 ; enfin, dans une

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