‹ Relation du voyage de la commission scientifique de Morée dans le Péloponnèse, les Cyclades et l'AttiqueChapitre 24 sur 40 · Voyage de la Grèce, t. VI, p · texte numérisé non relu

Voyage de la Grèce, t. VI, p

à la mer, sur une très-petite largeur; le reste des côtes est composé de rochers escarpés et entassés avec une telle confusion , qu'on n'y saurait trouver un mètre carré en surface qui fût assez uni pour faire commodément deux enjambées. Des branchages secs avaient été accumulés vers l'un des bords de l'enfoncement , comme une provision préparée d'avance à l'usage des marins et des pêcheurs qui, descendus sur l'île, ont besoin d'y faire du feu. Les gens du préfet se mirent sur-lechamp à en allumer, afin d'obtenir un ardent et considérable tas de braises ; pendant que le bois flambait en pétillant , on tuait le Mouton , qui fut écorché , ouvert et vidé avec une rapidité surprenante. Son corps fut ensuite frotté extérieurement et intérieurement de graisse et de sel ; on l'empala , à proprement parler , au moyen d'un long pieu façonné avec un échalas choisi parmi les arbrisseaux du lieu ; deux fourches taillées dans un fourré de lentisques servirent à supporter la broche improvisée. Les entrailles de la victime , nettoyées , bien épicées et coupées en rouelles , furent enfilées dans les plus longues baguettes qu'on pût obtenir des Myrthes d'alentour, et réservées pour être rôties à grand l'eu, quand il en serait temps, c'està-dire un quart d'heure avant que la grosse pièce du festin fût entièrement cuite. M. le préfet nous prévint que toutes ces viandes que nous venions de voir mourir seraient tendres et exquises dans deux heures tout au plus , mais qu'il fallait les manger à point si nous voulions avoir un idée exacte des délices que peut offrir un festin hellénique ou repas de klephte.

Ce nom de klephte désigne aujourd'hui , à proprement parler , un conquérant de grand chemin , un

voleur à main armée; il se prend en mauvaise part: dans l'origine , et naguères même , il fut au contraire honorable et répondait à celui de héros. Le peu de Grecs qui savent qu'il est question dans les temps de leur histoire primitive des Dioscures, de Persée, d'Hercule, de Thésée, d'Oreste et autres grands redresseurs de torts , disent que ces illustres anciens étaient de puissants klephtes , et plus d'un capitaine de nos jours se les proposa pour modèle. Lorsque je conduirai le lecteur chez le célèbre Kolokotroni, je donnerai quelques détails sur ces klephtes modernes, qui prétendent être les imitateurs des forts de la Grèce héroïque, comme je dirai ingénument ce que sont les palikars , lorsque sur les ruines d'Éleusis je visiterai dans son camp Vazo , l'un de leurs plus dignes chefs ; je dois aujourd'hui me borner à décrire Sapience, à relever les erreurs singulières dans lesquelles on est tombé au sujet de cette rocailleuse solitude, à collecter ses productions naturelles , à mesurer la hauteur de son plus grand pic , à prendre enfin sur sa rive le dîner de héros ou de voleurs que nous y faisait préparer le préfet de Messénie.

On vient de voir que Sapience , qui semble être la plus grande des GEnuses de l'antiquité , est aussi la seule de ces îles qui porte des traces certaines d'un établissement des hommes avec les ruines d'un château ; la privation d'eau en a chassé les habitants , et quand il y existerait des sources , comme il s'y trouve à peine en quelques endroits de la terre végétale capable de lier les rochers dont elle est un amas, on n'en pourra jamais obtenir assez de ressources agricoles pour nourrir seulement une population de vingt fa-

milles. C'est pourtant cette lie de Sapience sur laquelle des pereonnes sachant lire et écrire , puisqu'elles ont fait des livres, et qui rêvaient la résurrection de Tordre de Malte , jetèrent dernièrement leur dévolu , pour établir la capitale d'un nouveau grand maître; il est vrai que c'était en attendant mieux. Je lis dans un ouvrage où ce sujet est traité gravement 1 , le passage suivant , qui prouve à quel point ceux qui s'entremirent dans une telle affaire, connaissaient peu ce dont ils parlaient ; c'est l'ordre souverain lui-même qui , sous l'autorité de notre Saint-Père le Pape, s'adresse à ses agents ou commissaires près du gouvernement grec. « Ce qui importe le plus à l'ordre, est-il dit dans une « de ses notes officielles, c'est d'avoir d'abord un chef- « lieu en propre , quel qu'il soit; car, dès qu'il aura « planté son pavillon dans une ile ou sur un rocher, « la France lui rendra vingt- neuf millions de biens « non vendus , la Belgique seize, la Sardaigne huit en- « viron , d'après l'assurance qui vient d'en être donnée « à notre commissaire M***. C'est pourquoi il faut « tenir essentiellement à se faire céder de suite les îles « Sapienza , composées de trois Ilots, dans lesquels se « trouvent deux bons ports. Le rocher du milieu , « appelé l'Ile Verte , peut servir pour un lazareth. " Et plus loin on lit 2 : « 11 faudra non - seulement se « procurer tous les détails qui concernent les îles sus- « 'dites de Sapienza , mais encore y aller en personne,

t. Mémoires historiques et militaires sur les événements de la Grèce, jusqu'au combat de Navarin; Taris, 1828, chez Brissot- Thivars. — 2. T. !.", p. 213.

« et prendre note du climat , de la nature du terrain , « de sa fertilité, des grains et denrées qu'on y récolte, « de la qualité des eaux, des pluies et des vents qui y « régnent , de la position des villages , du nombre de « leurs habitants, de leur naturel, du commerce, et « des rapports qu'ils ont avec la Morée et les étran- « gers, etc. » Enfin, les régénérateurs de la chevalerie dans l'Orient comptent, quelques pages après, pour fournir aux premiers frais de leur établissement dans les lies de Sapienza , sur le revenu que donnent les douanes du petit archipel. Il fallait que l'appât d'un emprunt de plusieurs millions qu'on cherchait à négocier sur de pareilles bases , et dont on promettait une part au gouvernement grec d'alors , tentât beaucoup celui-ci , puisqu'on voit l'un de ses ministres entrer en pourparlers avec les auteurs d'un plan* où les habitants, les villages et les douanes des lies Sapienza sont mis en ligne de compte.

Si le choix de Sapience pour chef-lieu d'un empire chevaleresque est une idée véritablement bouffonne, la possession de cette île par l'Angleterre serait une chose très-sérieuse, et à laquelle les cabinets d'Europe paraîtraient avoir tacitement consenti sans en connaître le danger. Quand des nécessiteux qui voulaient extorquer de l'argent à cette espèce de dupes avides qui se jettent si légèrement dans tous les emprunts publics , donnaient une importance illusoire à des rochers, les cabinets de l'Europe ignoraient sans doute que ces rochers existent et qu'ils ont leur importance réelle. Depuis qu'en se faisant adjuger l'archipel Ionien, la Grande-Bretagne a stipulé que toute lie située sur les côtes du Péloponnèse , de Corfou jusqu'à Cérigo, serait

considérée comme ionienne , et lui serait conséquent* ment acquise, Sapience, Vile Verte, Cabréra et Vénético , font partie des possessions de cette Angleterre dont les prétentions s'étendent jusque sur Prodano et sur Sphactérie J . Il n'est pas jusqu'aux écueils de Trinisa , ainsi qu'au rocher de Marathonisi , où se yoit le château du général mai note Dzanetaki , qui ne pussent être considérés comme des ioniennes au même titre , lorsqu'une compagnie de Londres songera à s'approprier les revenus du bassin de l'Eurotas. Si donc la Grèce constituée devenait jamais florissante par le commerce , que ses habitants parvinssent à tirer de leur propre pays de nombreux objets d'exportation , à construire .des navires dans leurs ports pour transporter ces objets, ou que des vaisseaux étrangers trouvassent quelque profit à les y venir prendre, l'Angleterre , avec des forts sur Prodano , sur la pointe de Sphactérie , à Sapience ou Vénético , à Marathonisi , enfin à Cervonisi, entre Cérigo et l'extrémité sud-est de la Morée, avec des forts, dis-je, sur tous les rochers de son pourtour, intercepterait, quand lui en prendrait fantaisie, toute communication avec les côtes d'Élide , la baie de Navarin , le port de M odon , les golfes de Messénie ou Koron, et de Laeonie ou Kolokhyta? Nul ne pourrait doubler les caps Thénare ou Malée sans la permission de l'amirauté de Londres ; et qu'on n'allègue point que les îlots déserts sur lesquels je voudrais appeler la sollicitude des puissances

1. Voyez l'état nominatif des lies et écueils composant le gouvernement des lies Ioniennes, dans l'Atlas de l'histoire de ces lies; chez Dondey-Dupré. Paris, 1823.

qui ont intérêt à ce que la navigation de la Méditerranée ne tombe pas définitivement tout entière au pouvoir d'une seule; et qu'on n'objecte pas, dis -je, que ces Ilots n'offrent aucune ressource pour que des populations s'y puissent établir: ce ne sont pas des populations qu'on y établirait , mais d'imprenables batteries, années de gros calibre, avec tous les moyens nécessaires pour abriter ses propres flottes et brûler celles des autres. Ce n'est point pour son importance commerciale que la compagnie, sous la protection de la métropole, fit autrefois de Sainte-Hélène, dans l'Atlantique , une forteresse inexpugnable ; ce n'est pas pour protéger la ponte des tortues qu'elle a récemment occupé l'Ascension : quand ellç prend possession d'un rocber, la Grande-Bretagne entend que la mer qui le baigne lui demeure assujettie dans la vaste étendue de l'horizon dont il est le centre. S'il n'existe pas de possibilité d'en obtenir des récoltes , elle y accumule des magasins de vivres; si l'eau de source y manque, elle sait bien y creuser des citernes; et si par une influence particulière du climat , la pluie même n'y tombait jamais, elle saurait encore dérober de liquides tributs aux brumes humides des nuits 1 , comme les habitants primitifs de l'Ile de Fer en obtenaient des feuilles d'un arbre révéré de leurs montagnes 3 . Il est

1. A l'Ascension, rocher privé de sources, non moins âpre que Sapience , c'est au moyen de toiles vernies , qui forment la couverture d'une étabte à Bœufs, que l'on obtient, pour désaltérer les animaux, l'eau qui se condense à la surfuce de ces toiles , et qui coule en gouttes dans un réservoir où l'on finit par en accumuler des aprovisionnements de plusieurs tonnes.

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