‹ Relation du voyage de la commission scientifique de Morée dans le Péloponnèse, les Cyclades et l'AttiqueChapitre 23 sur 40 · ILES ORNUSES. EXCURSION A SAPIENCE. FESTIN HELLÉNIQUE · texte numérisé non relu

ILES ORNUSES. EXCURSION A SAPIENCE. FESTIN HELLÉNIQUE

Vis-à-vis Modon, à une lieue environ de distance, s'élève brusquement du sein des flots l'île de Sapience, qui n'est point, comme on l'a imprimé quelque part, la Spkagia de l'antiquité , mais qui fut la principale des Œnuses ou (Emisses 1 . Ces OËuuses forment un petit archipel disposé à peu près vis-à-vis la côte méridionale de Messénie. Leur nom ancien ne viendrait-il pas de celui que portait le fils de Porthaon , dont il a été parlé* plus haut (p. 118), et que Pausanias appelle GEneus , en le disant père de Mothone ? Elles sont au nombre de quatre ; savoir :

1.° Vbkético ( Tkéganusse 2 ), la plus orientale et qu'on n'aperçoit pas de Modon , est située au sud du

1. Pausanias (Ub. IV, à la fin du chapitre 34), mettant le mot au singulier, semble ne désigner qu'une seule CEnusse; mais Pline (Ub. IV, cap. 12) met le plurtelj, et veut évidemment parler d'un petit archipel. — 2. Pausanias (loc. cit. ) signale cette lie comme déserte.

cap Gallo (Agritas promontorium) , à un peu 'plus de douze cents mètres de distance. Quelques roches sous l'eau ne permettent pas aux fortes embarcations de s'approcher trop de sa pointe nord, dont les marins doivent se tenir à trois ou quatre cents mètres-; mais on peut avec sécurité traverser par le milieu de la passe que suivit, en 1735, le vaisseau de ligne l'Aquilon. Au sud, à un peu plus d'un tiers de lieue, sont les Four* migues, écueils au ras de l'eau, qui occasionnèrent quelques naufrages. Vépético n'est qu'un bloc de grès , prolongement du terrain de Koron , élevé et perpendiculairement taillé dans la plus grande partie de sa circonférence, qui doit être dune lieue au moins; sa croupe est couverte de quelques buissons , dont la verdure disparait durant, les chaleurs de l'été. « Les re- « cherches qu'on y a faites , dit M. de Pouqueville 1 , « n'ont procuré que la découverte d'un caveau funé- « raire , entouré de sarcophages de deux pieds de • , hauteur, sans couvertures ui inscriptions , ainsi « que des déblaiements, qui prouvent qu'on y a fait « des fouilles. • Boblaye, qui a mouillé tout près, y distingua une source et quelques ruines que le patron du caïque assurait être celles de bains antiques.

2.° Cabrera 3 , appelée aussi par les Grecs modernes Skhiza, qui vient ensuite au sud-est de Sapience, est beaucoup plus grande que Vénético, non moins élevée , et escarpée dans presque tout son pourtour; elle de-

1. Voyage de la Grèce ; t. VI , p. 63. — 2. Ecrit Kabréra dans la carte de Barbie du Boccage , qui ne s'est pas donné la peine de réfléchir sur 1 etymologie latine ou franque , mais non grecque , du nom de cette lie.

meure également déserte à cause de sa sécheresse ; je ne sache point que les hommes s'y soient jamais établis fixement, quoique j'y trouve le signe d'un village dans une vieille carte de Nuremberg, reproduite en Hollande sans millésime , signe qu'Arowsmith a conservé. Le nom de cette tle indique assez que des gardiens de Chèvres, dont quelques-unes, s'étant échappées, sont devenues sauvages, s'y rendent parfois dans la saison où le soleil n'a point dévoré la maigre végétation qui de loin colore quelques points de sa superficie. Sa constitution géologique est la même que celle de la côte opposée où se terminent les hauteurs orientales du petit bassin Méthonique, c'est-à-dire qu'on y trouve, outre le calcaire, de nombreuses alternances d'argile marneuse avec des bancs minces de grès vert. Il y existe, dans la partie du sud , une anse dans laquelle on peut mouiller par quinze brasses d'eau et par tous les vents , pourvu que celui du sud ne souffle point avec trop de violence. 1 Si quelque navire se trouvait dans la nécessité de s'y ' réfugier, il faudrait qu'il rangeât la côte de bâbord pour éviter trois pointes de roches qui sont sous l'eau, à stribord en entrant. C'est au fond de celte baie qu'on trouve des restes de masures qui paraissent avoir été élevées par des pêcheurs, mais qui n'ont jamais constitué le village idéal que je t rouve marqué sur plusieurs cartes.

3.° L'Ile Verte, Amariani ou Santa- Maria, qui gît précisément entre la précédente et la suivante, n'est qu'un rocher ovale d'un peu plus de mille mètres

1 . La carte anglaise*, dite de G cil , marque le mouillage au nordest) peut-être en cxiste-t-il effectivement un en cet endroit de l'Ile.

du nord au sud, sur un peu moins de large: cette lie est plus basse que Sapience et que Cabrera; son nom n'empêche point que dès le mois de Mai elle ne présente un aspect d'aridité complet ; je l'ai vue à la fin du printemps déjà toute jaunâtre et entièrement brûlée par le soleil.

4.° Sapience, enfin , est la plus grande 1 , au moins en longueur , car elle a presque deux lieues et demie du nord au sud; elle se rétrécit, dans cette direction, en une langue de terre montueuse, pour former en dedans, c'est-à-dire du côté oriental, une assez bonne rade, où l'on a de dix à vingt-cinq brasses d'un fond excellent à deux encablures de la côte. C'est en ce point de l'île que se trouve Porto Longona, crique assez commode, couverte par le rocher appelé Spalmadar, et au fond de laquelle on voit les traces d'un village avec quelques citernes; le tout fut protégé par un château probablement vénitien, maintenant tout à fait en ruines. C'est en ce lieu qu'aborda vers 1 309 , Ramond de Montaner, chroniqueur catalan, qui raconte «qu'étant parti « de Koron , il vint coucher dans l'île de Sapiencia , où , « lorsque le jour parut , il vit venir quatre galères et « ini vaisseau qui se trouvèrent composer la flotte de

1 . On voit dans les vieilles cartes , faites d'après les renscigDomcnts des Vénitiens, son nom écrit Sapienza ou Sapianze , et ce même nom y est donné < au cap qui répond à la base du Saint - Nicolo , vers la moitié de la distance de Modon et do Navarin, cap qui maintenant n'a plus do désignation particulière. Dans la carte russe de 179>, cette lie est indifféremment appelée 2at7r/?n-**su , 2<p*>/*/ et Uçûrn-, ce qui est une faute grossière et en quelque sorte triple.

« Rimbaud Dessor, autre aventurier de ses amis.? » Dans la carte d'Arowsmith remplacement du village est mal à propos marqué dans le nord de File , en face de Modon 3 , où nous n'avons rien trouvé qui pût faire supposer que des hommes aient jamais fait la moindre construction.

Le mouillage entre Sapience et le continent est excellent et fut autrefois très-fréquenté des navigateurs; une escadre s'y mettrait aisément à l'abri des tempêtes, et pourrait y arriver indifféremment par la passe du nord , entre la terre ferme et l'Ile ; par celle du sud , à gauche ou à droite de l'Ile Verte; ou enfin par celle de l'est, entre Cabrera et la côte du port Lambro. Pour mouiller dans cette rade, les vaisseaux et les frégates, s'ils viennent d'Europe, suivent ordinairement la première, c'est-à-dire celle du nord, dite du Mandraki; il peut y avoir une lieue de distance de Modon à Sapience ; on trouve entre les deux de six à sept brasses d'eau; la passe est fort saine, en observant seulement de s'approcher beaucoup plus du sud que du continent , à cause de quelques roches qui se prolongent suivant la direction du nord jusqu'à trois ou quatre cents mètres. Le côté où mouillent les grandes embarcations s'appelle le fer à cheval, parce qu'effectivement la rive de Sapience y présente à peu près cette forme: on y trouve de dix à douze brasses fort près de terre, où les montagnes de l'île amortissent les vents assez avant dans la baie de Modon ; le fond de celle-ci

1. Traduction de Buchon, t. II, p. 244. — 2. L'auteur de la carte de 1807 n'a pas manqué de reproduire cette erreur.

n'est pas moins bon , quoiqu'il y ait quelque danger à y mouiller, parce que les chrétiens et les Turcs, dans les divers combats qu'ils s'y livrèrent , y ont laissé une multitude d'ancres capables de scier les cables sous l'eau.

Comme je formais le dessein d'explorer Sapience ayant de quitter le quartier général , j'eus la visite du préfet de Modon ; il parlait fort bien le français , et s'était fait précéder à l'orientale d'un présent, composé de deux Moutons nourris sur les pentes de Saint- Nicolo , et d'une caisse d'Oranges venues de Mistra. Depuis le temps où Tordre et le calme s'étaient rétablis en Morée par la présence des troupes françaises, le gouvernement grec n'avait pas encore trouvé les moyens de former en Messénie d'écoles d'enseignement mutuel. M. le préfet venait présenter aux membres de la Commission scientifique une souscription pour l'ouverture d'un établissement de ce genre, dont il eût bien désiré pouvoir doter le chef-lieu de son département. L'état-major de l'armée, les officiers de la ligne et les moindres employés de l'administration avaient rivalisé de générosité dans leurs offrandes, voulant tous contribuer ainsi à rapporter chez les Grecs , tombés dans l'ignorance , ces lumières dont l'Europe doit au moins les premières lueurs à leurs aïeux. Notre don parut à M. le Préfet digne de la mission qui nous avait été confiée , et désirant témoigner sa reconnaissance à mes collègues; il me pria de les inviter au festin hellénique qu'il se proposait de leur offrir dès le lendemain sur l'Ile même que je me préparais à visiter.

Ce fonctionnaire vint donc nous chercher le jour

suivant, accompagné de quatre palikars, qui nous formèrent une suite d'honneur. Un bateau , à L'arrière duquel se trouvaient étendus les tapis où nous devions prendre place , attendait à l'embarcadère. Parmi les provisions était un baril rempli-d'eau douce, dont on n'eût pas trouvé une goutte, bonne ou mauvaise, au terme de la promenade; un beau Mouton vivant et fort gras, attaché par le front au pied du màt, y semblait être comme une victime sur laquelle veillait, armé d'un coutelas, le sacrificateur chargé de l'égorger bientôt; en regardant cet animal quand nous doublâmes la pointe du môle où se dressaient des tronçons de colonnes antiques , je fus tenté de me croire remonté vers ces temps où, sur la même mer et sur des embarcations pareilles , les premiers habitants de Pédase allaient offrir sur la principale des GEmises les prémices de leurs troupeaux , afin de conjurer la fureur des vents K Accompagnés de nos palikars bizarrement vêtus , au milieu des marins parlant un langage où se reconnaissaient des mots que nous avait appris le Jardin des racines grecques , il me semblait voir dans chacun de mes collègues de la Commission, un nouvel Anacharsis venant de quelque contrée cymérienne pour chercher des leçons au pays qu'illustrèrent les sept sages.

Le temps était fort beau, et quoique nous fussions seulement dans les premiers jours de Mars, il faisait

1. Tausanias dit ( lib. IV, cap. 35) que Mothone était désolée par des vents terribles, et que par cette raison Minerve, qui les fit cesser, y était adorée sons le nom d'Anémotis, d'ctvtfxoç, qui signifie vent.

une chaleur dont nulle brise ne diminuait l'intensité; nous gouvernâmes sur 111e que nous avions en face , et dont nous atteignîmes le mouillage en moins d'une heure. Quoique la mer parut assez unie, il y avait cependant d'assez fortes houles au milieu du canal. Nous laissâmes à gauche un écueil , qui s'élèvè de cinq ou six mètres , et dont le plateau , de quelques pas d'étendue , est couvert par divers gramens et autres plantes des régions littorales ; cet ilot était celui dont nous avons dit tout à l'heure (p. 126) qu'on aurait tort de le prendre pour le rocher Mothon. Je ne vois * nulle part que les anciens lui accordassent un nom particulier. M. de Pouqueville, qui croit néanmoins y reconnaître la grosse roche de Pausanias , l'appelle Saint-Bernardin et pense qu'il est le produit d'une éruption volcanique ! . . . . Boblaye y descendit , et l'a trouvé composé de grès vert, tout rempli de ces agates de couleurs variées qu'on voit sur le rivage opposé roulées en petits fragments et formant une multitude de brillants galets qui ne portent aucune trace de l'action des feux souterrains.

Nous débarquâmes au fond de la courbe en fer à cheval que forme la côte septentrionale de Sapience en se creusant vers son milieu. 11 s'y trouve une petite baie sablonneuse l , dans laquelle notre canot tirait trop d'eau pour que nous y pussions atterrir. 11 nous fallut donc sauter lestement sur des rochers, dont on doit approcher avec beaucoup de précaution pour ne s'y

1 . Cette petite baie correspond à peu près, dans notre planche VII , à la direction de la voile blanche d'une embarcation qu'on y voit entre un navjrc à l'ancre et l'Ile de Sapience.

pas briser, et contre lesquels il est impossible d'aborder pour peu que la mer soit agitée. Quand nous fûmes parvenus à débarquer, non sans courir le danger de tomber à l'eau, le canot alla mouiller à vingt pas au large à cause de l'arène, qui se prolonge assez loin en mer ou il n'y a guère que trois pieds de profondeur, tandis qu un peu à droite ou à gauche, et contre les parties rocheuses où nous avions pris pied, il y avait au moins trois ou quatre brasses. Cest probablement de cet endroit qu'a voulu parler M. de Pouqueville ' • mais nous n'y avons pas plus trouvé , les traces d'un « cimetière de pestiférés turcs , que de chaussée recou- , verte d'une végétation parasite. » Je crois même pouvoir affirmer qu'il n'existe pas de végétation parasite dans toute l'Ile de Sapience , du moins en prenant le mot dans sa véritable acception. Il ne s'y trouvepas non plus de bruyères; les arbustes de la famille des éricinées sont d'ailleurs assez peu répandus dans l'Orient et n'y dominent jamais dans les plateaux arides, comme ils le font dans ces landes de l'Europe occidentale, auxquelles on a étendu le nom de Bruyères; désignation qui donne une assez juste idée de l'aspect de ces landes, mais qui en donnerait une très -fausse, si on l'appliquait aux solitudes couvertes par les buissons aromatiques qui forment le caractère botanique des surfaces non cultivées du bassin méditerranéen; ce genre de solitudes buissonneuses s'appelle Maki ou Maqui.

Le fond de la baie était le seul espace où l'on pût parcourir cinquante pas horizontalement et parallèlement

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