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Kingston. Les loges orangistes et le Conseil de Ville étaient en séance, et après de longs pourparlers, les autorités n’ayant point voulu assurer au Duc de Newcastle aue ses instructions seraient suivies, après avoir attendu jusqu à trois heures c'e l’apres-midi le lendemain, le Prince et sa suite partirent pour Belleville; mais avant de partir, S. A. R. reçut à bord, les adresses des autoritès des comtés voisins et celle du Modérateur de l’Eglise Presbytérienne d’Ecosse pour tout le Canada, laquelle, par suite d’un malentendu, u’avait pas pu être reçue à Montréal.
Kingston avait fait, comme toutes les autres villes, de grands > y 3»
préparatifs, et la plus intense agitation régnait dans son enceinte par suite de cette malencon:i-euse affaire. Une correspondance eut lieu entre le Duc de Newcastle et le maire de la ville ; elle fut publiée dans les journaux, et une polémique assez vive s’engagea sur cet incident.
Nous n'avons point les mêmes raisons que S. A. R. pour passer outre, nous allons donc entrer, avec ia permission de nos lecteurs, dans cette ville, à raquelle Pobstination de quelques-uns de ses citoyens a «donné, dans cette circonstance, une certaine célébrité.
Kingston, autrefois appelé Catarakoui, par les sauvages, est un des points militaires les plus importants du pays. Un fort y fut bâti, par le Comte de Frontenac, en 1673, et l’on en voit encore les restes. Ce fort fut pris, en 1756, par le Colonel Bradstreet. La construction de la ville elle-même ne remonte guères au-delà de 1783. Pendant la guerre de 1819, Kingston, comme station navale, acquit une grande importance. On y a établi, sur une pointe qui s’avance dans le lac et sur l’Ile aux Serpents, des fortifications assez imposantes. Deux tours gardent l’entrée du port, qui est iarze et sûr.
Au point de vue commercial, Kingston est aussi très avantaeusemen!: située ; elle est sur la route du Grand-Tronc, et elle est aussi le point de départ du canal du Rideau. Cependant sa population, qui s’élève actuellement un peu au-delà de 16,000 âmes, (en y comprenant le pénitencier et le village de Portsmouth) n’a guêres augmenté depuis le receisement de 1851.
L2 premier aspect de Kingston, lorsqu'on y arrive par le lac en venant de Toronto ou des Etats-Unis, a quelque chose qui plaît singulièrement aux voyageurs du Bas-Canada ; les fortifications de PTle peuvent rappeler aux citoyens de Montréal l’Ile Ste. Hélène, tandis que les tours et les casemates de la terre ferme font que ceux de Québec se sentent un peu rapprochés de leur nid daigle. Les blanches murailles des forts, les couvertures de ferblanc de la ville, tranchant sur la verdure de la terre et sur l’eau verte du lac, les maisons de pierre et les édifices assez imposants qui s’élèvent en amphithéâtre, quoique sur une pente très douce, forment un agréable contraste avec les villes de briques et à toits plats, monotones et rectilignes qu’on vient de laisser.
L’Hôtel de Ville et le marché ne forment, comme à Montréal et dans les principales villes d'Amérique, qu’un même édifice, C’est une des constructions les plus grandes et les plus élégantes de ce continent ; elle a ‘iême semblé hors d& proportion avec les ressources et l’importance de la cité. Le palais de justice, d'ordre grec, et nouvellement construit, la cathédrale catholique et plusieurs autres édifices, méritent l’attention de l’étranger.
Kingston est le siége d’un évêché catholique. Le premier évêque fut Mgr. Gaulin, né dans le Bas-Canada ; le second Mur. Phelan, sulpicien chargé pendaut hien des années de la direction des Irlandais catholiques de Montréal, et l’évêque actuel est Mar. Horan, né à Québec, pendant longtemps agrégé au séminaire de cette ville, et premier Principal de l’École Normale Laval. Les catholiques, qui forment environ le tiers de la population, ont un collége classique, un pensionnat de filles, dirigé par les Sœurs de la Congrégation, un Hôtel-Dieu, fondé par celui de Montréal, et p'usieurs grandes écoles sous la conduite des Frères des Ecoles Chrétiennes.
Les presbytériens y ont une Université, très florissante, connue sous le nom de Queen’s College, et l’on v trouve, comme partout, de nombreuses écoles sous le contrôle du département de Pinstruction publique.
Kingston a plusieurs banques, de grands chantiers pour la construction des vaisseaux, des fonderies, des usines, une fabrique de locomotives et des distilleries importantes. La distillerie de
whiskey de M. Morton consomme annuellement 200,000 minots de grains.
Le pénitencier provincial, vaste et sombre édifice entouré de murs élevés, attriste le voisinage de cette ville par sa sinistre présence. Le 31 décembre 1859, il contenait 801 détenus, qui se distribuaient comme suit: 626 appartenaient au Haut-Canada et 175 au Bas-Canada ; 527 étaient protestants, 259 catholiques, ?2 juifs, et 13 ont déclaré n’avoir aucune croyance religieuse ; enfin, 710 appartenaient à la race blanche, 66 à la race noire, 29 étaient mulâtres, et 5 sauvages.
Kingston a été, de 1841 à 1844, le siége du gouvernement. Lord Sydenham, qui avait fait choix de cette ville pour capitale, y est mort et y a été inhumé ; son successeur, Sir Charles Bagot, a eu le même sort ; mais ses restes ont été rapportés en Angleterre,
Belleville est située sur la rivière Moira, au fond de Ja baie de Quinté, profonde et singul ‘& échancrure de la rive nord du lac Ontario ; elle est à 220 miles de Montréal et à 113 de Toronto. Sa population est actuellement d’environ 6,000 âmes.
Cette petite ville avait fait de tiès grands préparatifs ; les dames surtout avaient pris une part très active à l’ornement de
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ses rues el de ses places publiques ; malheureusement, là comme a Kingston, les loges orangistes, influencées assure-t-on par celles de cette dernière ville, tinrent absolument la même conduite, et le steamer qui portait le Prince dut continuer sa route.
Comme pour la récompenser de ces deux mécomptes, une bril- Jante ovation attendait S. A. R. à Cobourg. La ville entière était illuminée lorsque le Kingston se présenta au quai, vers neuf heures du soir ; des fusées annoncèrent au loin son arrivée, et au milieu des décharges d’artillerie, des acclamations de ia foule, le carosse dans lequel monta $S. A. R. fut traîné par les membres d’une société patriotique, les Native Canadians, lesquels portaient, pour insigne, une feuille d’érable en argent, à la boutonnière.
Conduit à l'Hôtel de Ville, le Prince y reçut les adresses des autorités, et ouvrit en dansant avec Mile. Beatie, fille du maire, un bal qui se prolongea bien tard dans la nuit.
Nulle ville du Canada, dit-on, ne contient une population plus anglaise que celie de Cobourg ; partout ailleurs, on le sait, parmi les émigrés des Iles Britanniques, les enfants de l’Ecosse et ceux de lfrlande sont de beaucoup les plus nombreux; ici dominent les fils de la blonde Albion. Il leur convenait assurément mieux qu’à tous autres de rendre aux choses leur premier aspect et de faire disparaître les quelques obstacles qui venaient de se rencontrer, d’une manière si pénible, sur la voie triomphale parcourue par le fils de leur souveraine. Rien ne fait apprécier les bonnes choses de ce monde comme un contretemps auquel on vient d’échapper ; aussi assure-t-on que le bal de Cobourg fut le plus gai et le plus charmant de tout le voyage.
Cet endroit a environ la même population que Belleville ; les méthodistes y ont une grande institution, connue sous le nom de Victoria College.
Le Prince reçut Quelques instants l’hospitalité de l’Honorable Sydney Smith, Maître Général des Postes, à sa résidence, et une fois remis des fatigues de la nuit, il reprit, par Île chemin de fer, la route de l’ouest. Chemin faisant, on voulut lui faire voir le lac à la folle avoine (Rice lake), dont le paysage est du petit nombre de ceux qui, dans cette partie du pays, ont quelque chose de remarquable. Il y fut reçu par la tribu des Mississagas, dont le chef, âgé de plus de cent ans, le harangua et lui fit une foule de présents curieux et emblématiques.
Après avoir eu, à Peterborough et à Port Hope, une réception aussi bruyante qu’enthousiaste, le cortége royal reprit à ce dernier poste le Kingston, lequel aborda au quai de Toronto le sept septembre, vers sept heures du soir.
Les nouvelles de ce qui s’était passé à Kingston et à Belleville
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étaient alors répandues dans toute Ju province ; aussi attendait-on. partout, avec la plus vive anxiété, le résultat des pourparlers qui avaient eu lieu entre les autorités municipales et les loges orangistes de l’ancienne capitale du Iaut-Canada. Toronto est, pour toute cette partie de l’Ouest qe l’on appelle la péninsule, le centre de la vie politique, elle contient les hommes et les partis les plus extrêmes, et son journalisme a pour écho une centaine de petites feuilles, publiées dans les autres villes et villages,
De plus, c’est encore là que siése la grande loge et que se trouve le grand-maiître, M. Hylliard Cameron, et l’on assurait que c'était sur l’avis de ce dernier que les loges de Kingston avaient réglé leur conduite ; évidemment celle que tiendraient les orangistes, dans leur quartier général, devait décider finalement de la nature des rapports que le Prince aurait avec la population du Haut-Canada.
Ce fut donc avec bonheur que l’on apprit la brillante réception du sept septembre, jour qui, nous en sommes certain, restera longtemps dans la mémoire des citoyens de cette ville. Un vaste amphithéâtre avait été élevé sur l’esplanade près du quai. De chaque côté du dais sous lequel le Prince devait recevoir les adresses des autorités, s’avançaient, en demi cercle, des poteaux chargés de trophées et d’écussons, et surmontés de bannières et d’oriflimmes. Une foule de quinze à vingt mille âmes couvrait lamphithéâtre et y faisait onduler les innombrables drapeaux des associations, qui vinrent ensuite défiler, au bruit du canon et au son de la musique militaire, devant NS, A, R. Comme l’adresse du maire de Toronto emprunte aux circonstances une importance toute particulière, nous la donnons tout au long, ainsi que la réponse du Prince : .
Qu’il plaise à Votre Altesse Royale,
Nous, le Maire, les Echevins et les Conseillers, au nom des citoyens de Toronto, souhaitons respectueusement à Votre Altesse Royale la bienvenue la plus cordiale à votre arrivée dans la capitale du Haut- Canada, en même temps que nous nous efforçons de lui exprimer notre reconnaissance, appréciant pleinément l'honneur que Votre Altesse Royale nous fait en ce moment.
Les annales de notre jeune cité n’offrent guères autre chose que l'histoire d’un progrès continu dans une tranquillité à peine interrompue. Ces troubles passagers eux-mêmes ne méritent aujourd’hui d'être mentionnés qu'en autant qu'ils ont donné à cette ville l'occasion de prouver que, même à son berceau, son attachement à la constitution britannique avait pu soutenir l’épreuve du fer et du feu, et que parce qu’ils font voir l’hcureuse influence des relations sociales et mercantiles ; elles ont fait en effet, des combattants de nos vicilles luttes, les bons voisins et les bons amis d’aujourd’hui.
Les générations qui ont vu la hutte du pionnier, bâtie de troncs d’arbres, remplacer la cabane d'écorces du peau-rouge. ne sont pas encore toutes disparues, et cependant V. A. R., nous l’espérons, peut
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déjà contempler avec plaisir dans 12 coup d’œil qu'offrent nos rues, nos chemins de fer, nos demeures ct nos établissements publics, ies heureux résultats de l'esprit de travail et d'entreprise, nourri par les libertés constitutionnelles dont nous jouissons. Nous nous permettons aussi de croire que V. A. R,. trouvera dans les institutions établies parmi nous pour le soulagement de l’indigence, pour l’instruction publique, pour l'administration de la justice et pour le culte divin, l’œuvre du génie national, qui, avec l’aide de la Providence, a fait à notre méère-patrie la glorieuse position qu’elle occupe aujourd'hui parmi les nations de la terre.
Nous désirons encore réitérer à V, A. R. nos sincères remerciments pour l'honneur qu'elle nous à fait, et nous saisissons avec empressement cette occasion de renouveler l’expression de notre fidélité et de notre dévouement à notre souveraine, sous la bienveillante protection de laquelle nons jouissons des inestimables bienfaits de la liberté civile et religieuse; nous ne doutons pas non plus que nos droits d'hommes libres et nos intérêts, comme sujets britanniques, ne continuent à être protégés par l'héritier présomptif de Sa Majesté, que nous sommes heureux de saluer aujourd'hui comme notre futur souverain.
Le Prince a répondu:
Messieurs, —Je recois cette adresse avec la plus vive satisfaction; et je vous prie de faire parvenir à vos concitoyens que vous représentez dans ce moment, l'expression de la reconnaissance que mérite la récéption plus que cordiale que vous venez de me faire.
Vous croirez facilement que j'ai accepté de grand cœur la mission que Sa Majesté m'a donnée, en me chargeant de visiter pour elle ses domaines de l’Amériqur du Nord ; et maintenant que je suis arrivé à cette étape éloignée de mon voyage, je puis dire, avec vérité, que l’idée que je m'étais faite du plaisir et de l'instruction que j'en retirerais a été plus que réalisée. Je ne regrette qu’une chose, c'est que Sa Majesté n'ait pas pu elle-même recueillir les témoignages d'affection et de fidélité que l’on a si généreusement offerts à son représentant, sentiments tempérés en même temps que fortifiés par l'intelligence ct l'indépendance de caractère des Canadiens (1).
Vous avez parlé des progrès étonnants qui se sont accomplis en cet endroit même, dans le cours d’une génération. J'ai déjà été frappé, dans ce voyage si rapide, de l'avenir de grandeur et de prospérité que promettent à ce pays, une énergie et une industrie dont les résultats sont déjà de toute part si évidents ; et j'ai ressenti le légitime orgueil que tout Anglais doit éprouver, en voyant les mâles vertus de ses compatriotes, leur esprit d'entreprise hurdi et ne doutant de rien, leurs projets si bien conçus et si courageusement exécutés, permettre à ce jeune pays de dévancer déja, par ses progrès, plusieurs des vieilles nations du monde.
La cérémonie se termina par le chant du God Save the Queen et d’une cantate de circonstance, par un chœur formé de plus de
(1) A loyalty tempered and yet strengthened by the intelligent independence of the Canadian character.
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cinq mille enfants des écoles ; après quoi une immense procession, aux insignes et aux bannières sans nombre, escorta le Prince à l’ancien Hôtel du Gouvernement, qui avait été préparé et meublé pour $. A. R.
Une circonstance imprévue vint jeter un nuage sur la joie qu’éprouvaient, à bon droit, les citoyens de Toronto. Les orangistes avaient élevé un arc de triomphe dans King Street, et quoiqu’il ne fut point décoré des emblémes ordinaires de leur ordre, on y voyait un portrait du Roi Guillaume d'Orange, dans l’attitude que l’on a coutume de donner ñu vainqueur de la Boyne. En ’appercevant, le Duc de Newcastle se sentit compromis et pensa que le Maire l’avait trompé en lui assurant qu’il n’y aurait aucune manifestation oraugiste. Il écrivit donc à M. Wilson que ni Jui, ni les membres du conseil municipal, ne seraient présentés au Prince à sa réception du lendemain, et qu’ils devaient considérer tous rapports entre eux et S. À. R. comme étant suspendus, jusqu’à ce qu’ils eussent douné des explications suflisantes de leur conduite. Ces explications furent données subséquemment ; mais tant qu’il fut dans la ville, le Prince évita de passer sous le maiheureux arc de triomphe. Le dimanche, le Duc de Newcastle voulut s'assurer de ses propres yeux de l’état des choses, et ayant été reconnu par la foule peu sympathique qui entourait le monument improvisé, il fut hué à plusieurs reprises ; mais sut imposer le respect par son sang froid et sa contenance digne et impassible.
Le Duc de Newcastle est, en eflet, remarquable par la fermeté et l’indépendance de son caractère, et ce sont surtout ces qualités qui Pont porté, jeune encore, dans les plus hautes régions du pouvoir.
Henry-Pelham Clinton, Duc de Newcastle et Comte de Lincoln, connu pendant longtemps sous ce dernier nom, est né en 1811 et est le cinquième duc de cette famille, qui, cependant, remonterait selon certains antiquaires jusqu'aux dues de Normandie. Elle a pour devise : ‘4 Loyaulté n’a honte.” Le ’omte de Lincoln montra de bonne heure des dispositions libérales ; il fut élu pour le comté de South Notts en 1832, n’étant âgé que de 21 ans. Il s’attacha au parti de Sir Robert Peel, et adopta toute les vues libérales de cette nouvelle école. Il se prononça énergiquement en faveur des dotations catholiques Irlande et pour les réformes commerciales. 11 fut nommé Lord de la Trésorerie sous le premier ministère Peel, en 1834, c’est-à-dire à l’âge de 93 ans, et dans la seconde administration de cet homme d’état, de 1844 à 1846, il remplit le poste plus important de Premier Commissaire des Bois et Forêts. En 1846, il fut nommé Principal Secrétaire pour l’Irlande.
En 1852, Lord Aberdeen le choisit pour Ministre de la Guerre dans son cabinet. C’était pendant la guerre de Crimée, et l’où sait par quelles épreuves l’armée anglaise dût passer à cette
époque. Les vices d’une mauvaise organisation, les fautes de subalternes incapables, et les graves complications du hasard, tout cela fut amèrement reproché au jeune ministre, qui cependant attendit la réunion des chambres et s’y défendit avec modération, avec talent et avec courage. Il crut toutelois devoir remettre son portefeuille, lequel passa entre les mains de Lord Panmure, qui, bientôt aux prises avec les mêmes difficultés, ne tarda point à rendre justice à son prédécesseur. Une enquête fut faite sur le département de la guerre, et l’opinion publique se rangea entièrement du coté de la déclaration faite par Lord John Russell, que le Duc de Newcastle avait eu à lutter contre des circonstances et contre un ordre de choses qu’il lui avait été impossible de contrôler,. Peu de temps après le Duc de Newcastle parcourut luimême la Crimée et l’Orient.
Le Duc est d’une taille élevée et robuste, il parait étre à Papogée de la force physique, et sa physionomie, empreinte de sévérité, indique aussi une grande vigueur intellectuelle.
Ses premières démarches, en prenant possession des domaines paternels, ont été toutes de bonté envers ses tenanciers, il leur a fait des remises considérables, et l’on cite de sa part des traits d’humanité et de charité qui lui font honneur.
Tels sont en peu de mots la biographie et le portrait de l’homme d'état sous la responsabilité duquel s’est faite la promenade viceroyale de l’héritier présomptif, et qui, indépendamment de limportance d’une telle mission, a dû acquérir dans son voyage une
connaissance de ces contrées propre à influer grandement sur nos destinées, soit dans les conseils de notre souveraine, soit dans les délibérations du parlement anglais.
Le lendemain de son arrivée à Toronto, le Prince reçut, à Hôtel du Gouvernement, plus de mille personnes, et répondit aux adresses du synode de l'Eglise d'Angleterre, de l'Université dite Trinity College, du synode de Eglise Presbytérienne, de la Société St. George, du Conseil Municipal du Comté et à plusieurs autres encore
Le soir S. A, R. prit part à une fête qui lui fut donnée par les membres du Barreau, au Palais de Justice (Osgoode Hall). M. Hylliard Cameron, bâtonnier, y présenta une adresse, et après que le Prince eut parcouru les diverses salles et admiré surtout la belle bibliothèque du Barreau, il fut, ainsi que le Duc de Newcastle et ie Comte de St. Germain, élu membre honvraire de PAssociation des Avocats. Le tout se termina par un bal que le Prince ouvrit en dansant avec Mde Cameron, et qui finit à minuit, le lendemain étant un dimanche.
Le Prince entendit le service divin le lendemain à la cathédrale anglicane, et là comme dans les autres villes épiscopales,
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il fut reçu à la porte de l’église par l’évêque, le clergé et les marguilliers, et conduit processionnellement au banc qu’il devait occuper. Le sermon fut prêché par l’évêque, qui prit pour texte le premier verset du Ps. 72,
Une grande foule était rassemblée au dehors, et, à la sortie du Prince, elle fit entendre de vigoureux Aourrahs.
Le lundi, S. A. R. et sa suite partirent, par le Chemin de fer du Nord, pour Collingwood, sur la baie Georgienne, dans le lac Huron.
[1 y a cinq ans, le village de Collingwood n’existait point, et les rives du lac Huron étaient, en cet endroit, aussi incultes et aussi sauvages que lorsque les premiers missionnaires y vinrent évangéliser la grande tribu dont il porte le nom. Un chemin de fer, qui coupe l’entrée de la grande péninsule formée par les trois lacs, Huron, Erié et Ontario, a donné à cette endroit une importance qui va toujours croissante, en le liant avec Toronto. On y construit déjà des navires pour la navigation du lac; et deux lignes de bateaux à vapeur le mettent en communication, l’une avec Chicago, au fond du lac Michigan, et l’autre avec les îles Manitoulines, les mines de Bruce, le Sault Ste. Marie et le lac Supérieur. La population excède déjà 2000 habitants. La distance de Toronto est de 96 milles.
Sur toute la route les populations se pressaient aux gares du chemin de fer, ornées de drapeaux et de verdure ; à Newmarket, Aurora, Bradford et Barrie, le Prince fut harangué par les autorités. Le convoi arriva à Collingwood à une heure de l’après-midi. Après avoir reçu quelques adresses et fait une excursion dans la baie, sur le vapeur Rescue, le Prince repaitit pour Toronto, où il arriva à six heures et demie.
Le mardi, le Prince assista aux régates du Yacht Club, à l’inauguration du Parc de la Reine, où il posa la première pierre d’un piédestal destiné à recevoir une statue de Sa Majesté, à l’inauguration des jardins botaniques de la Société d’Horticulture, où :il planta de sa main un jeune érable, et à une revue des milices ; ce qui ne l’empêcha point de visiter aussi l’Université de Toronto, le Collége du Haut-Canada, le Département de l’Instruction Publique, Ecole Normale du Haut Canada et le collège presbytérien appelé Knox College ; après une journée aussi bien remplie, il ouvrit le soir, en dansant avec Mde Wilson, femme du Maire, un bal donné en son honneur au Palais de Cristai.
Les édifices occupés par l’Université et par le Département de lInstruction Publique feraient honneur aux pays les plus avancés de l’Europe.
L'Université forme un vaste quarré, ouveit à une de ses extrémités. La principale façade a environ 300 pieds de longueur ; au centre se trouve une énorme tour de 120 pieds de hauteur; l’aile
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qui est à l’est a 260 pieds de longueur ; celle qui est à l’ouest a environ 200 pieds. La grande salle des séances publiques a 90 pieds ‘de longueur sur 38 de hauteur.
Cette construction est en brique blanche et en pierre blanche de l’Ohio; !es ornements sont en pierre de Caën, de la même couleur; la toiture en ardoise violette, est surmontée de riches ouvrages de serrurerie. La bibliothèque de l’Université contient environ 13,000 volumes ; le musée possède diverses collections ; celle d’ornithologie a 1000 sujets, presque tous du Canada; celle de botanique contient 6000 plantes, et celle de miné: ralogie, à peu prés le même nombre d’échantillons.
L'histoire de l’Université de Toronto, autrefois King’s College, occupe une place considérable dans la politique du Haut-Canada ; cette institution a toujours été et est même encore aujourd’hui, un sujet de dispute entre Les divers partis et sectes de la population.
L’Ecole Normale et le Département de l’Instruction Publique occupent un élégant édifice, devant lequel s’étend un superbe jardin botanique. La façade a 184 pieds de front sur 85 de profondeur. L'édifice est d’ordre dorique et couronné par un dôme, dont le sommet se trouve a 95 pieds de terre.
Une école de grammaire-modèle, une école élémentaire-modeéle, un gymuuse, une école de dessin, un vaste musée d’objets destinés à l’éducation, un dépôt de cartes, de livres et d’instruments pour les écoles et pour les bibliothèques de paroisse, un musée d’histoire naturelle, une galerie de peintures et de statues, et une bibliothèque départementale complètent cet établissement, le plus vaste de ce genre et le plus richement installé qu’il y ait en Amérique.
Le Prince, à sa visite, reçut une adresse du Conseil de l’Instruction Publique et félicita le Dr. Ryerson et les membres de ce corps sur les développements vraiment étonnants qu’a pris l’éducation populaire dans cette section de la province.
Le mercredi, 12 septembre, $. A. R. quitta Toronto, se dirigeant par le Chemin de Fer du Grand-Tionc vers London.
C’est au général Simcoe que la capitale véritable du Haut-Canada doit son existence. Cet homme remarquable, qui a été, pour bien dire, le fondateur de Ja civilisation du Haut-Canada, fut nommé leutenant-gouverneur de cette province en 1792. Avec le coupd’œil et la sagacité qui le distinguaient, il désigna le site occupé actuellement par Toronto comme étant, par sa position dans une baie et par la largeur du lac en cet endroit, plus à l’abri d’un coup de main que Kingston et les autres postes déjà établis. De graves objections furent faites à ce projet, et ce ne fut qu’après bien des difficultés que l’on se déc:da à y fonder une ville, que l’on nomma York.
Joseph Bouchette, notre grand géographe, fut chargé, en 1793, de
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lever le plan du port de York ; et voici comment il décrit l’état de ces lieux :
“ Je me rappelle, dit-il, l'aspect sauvage de cet endroit, lorsque j’entrai, pour la première fois, dans ce beau bassin, qui fut ainsi le théâtre de mes premiëres opérations hydrographiques, De noires forêts, sans aucun sentier, bordaient le rivage, et leurs arbres se miraient dans le lac, où leurs ombres renversées formaient comme une seconde forêt. Le sauvage nomade avait construit son habitation éphémère sous leur feuillage épais—c'étaient deux familles de Mississagas ; et la baie et lee marécages qui l'avoisinaient servaient de retraite au gibier, qui y était même assez abondant pour nous incommoder pendant la nuit. Le printemps suivant, le lieutenant-gouverneur se rendit au site de la nouvelle capitale, escorté par un détachement des ‘ Queen’s Rangers,” et commença de suite l'exécution d’un projet qu'il nourrissait depuis si longtemps. Son Excellence passa tout i’été et tout l'hiver sous une tente, ou plutôt dans une sorte de maison en toile qu’il avait fuit fuire exprès ; et ei frêle que fût cette habitation, il sut la rendre très comfortable ; l’hospitalité et l’urbanité de son vénérable et aimable propriétaire la rendirent bientôt aussi remarquable par le plaisir qu'on y trouvait que par l’étrangeté de sa construction ** (1).
En 1797, la législature, qui s’assemblait à Newark, aujourd’hui Niagara, fut convoquée à York. En 1834, le nom de la capitale, dont on avait fait ‘ Little York ?? pour la distinguer de son Rome nyme européen, et auquel on ajoutait assez irrévérencieusement les épithètes de muddy et de dirty, par suite du mauvais état de ses rues, fut changé en celui de Toronto, ancie', nom sauvage, qui, selon les uns, veut dire l’endroit où il y a des arbres, près de l’eau, et selon d’autres, la place du conseil. En 1820, Toronto avait 250 maisons et 1500 habitants ; en 1834, elle avait 10,000 habitants ; en 1851, elle en comptait 30,000, et elle en a aujourd’hui environ 44,000.
La ville est bien bâtie, presqu’exclusivement en briques, plusieurs rangées de maisons ont des balcons en fer qui font un assez bel effet ; mais les rues larges, les grands espaces vacants et le peu de solidité apparente des constructions, lui donnent une physionomie tout américaine. King Street, qui est la rue du con:merce de détail, a de belles boutiques et est ordinairement parcoure par de riches équipages. Le parc et les avenues de l’Université oi une pelouse d’une charmante fraîcheur et sont ombragés par des arbres et des arbustes qui forment la végétation la plus luxuriante ; c’est la plus belle promenade de la ville,
(1) Joseph Bouchette cest certainement un des hommes de science les plus actifs et les plus entreprenants que l'Amérique ait produits. La publication de ses cartes et de ses deux grands ouvrages, surtout à l’époque où elle a été faite, peut être considérée dans son genre comme un effort vraiment héroïque. Deux de ses fils, dont l’un lui a succédé daus la charge d’Arpenteur Général, et dont l’autre est Commissaire des Douanes ont présenté à $. A. R. un exemplaire des ouvrages de eur père.
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ll y a sept églises anglicanes, quatre églises catholiques, six églises presbytériennes, vingt et une églises et chapelles appartenant à diverkes autres sectes, et une synagogue, Fa cathédrale anglicane et la cathédrale catholique sont de beaux édifices gothiques en brique blanehe ; l’intérieur de cette dernière égiise a êté peint dans un goût tout nouveau en Amérique, mais très ancien en Europe. Le palais de cristal et l’asile des aliénés sont de vastes constructions, situées à l’ouest de la ville, L’Hôtel de Vilie (St. Lawrence Hall), et le Palais de Justice (Osgood Hall) sont du petit nombre des édifices bâtis eh pierre. Outre l’Université et l’Ecole Normale, il y u encore Trinity College, fondé par l’évêque anglican lors de la modification apportée à la charte de King’s College ; Upper Canada College, sorte de succursale de PUniversité de Toronto; le College $St, Michel, confié à des
rêtres de l’ordre de St. Bazile, six grandes écoles communes sous e contrôle du Départemeut de l’Instruction Publique, installées dans de très belles maisons et fréquentées par environ 5000 élèves, un bon nombre d’écoles catholiques dirigées par les Frères des Ecoles Chrétiennes et par les Sœurs de Nt. Joseph, et beaucoup d’académies et d'écoles indépendantes.
Toronto a été, jusqu’à tout récemment, le seul siége épiscopal anglican du Haut-Canada. Il fut créé en 1839 seulement, et Pévêque actuel, le Très Rév. John Strachan, en est le premier titulaire. Né dans la ville d’Aberdeen, en 1778, cet homme distingué vint en Canada en 1799 (1).
{l a été, avec le gouverneur Simcoe et le juge en chef Robinson, un des fondateurs de la société haut-canadienne, et il peu‘, avec ce dernier, contempler le prodigieux développement qu’elle a pris, quoiqu’en bien des points dans une direction tout-à-fait opposée aux idées et aux principes qu’ils chérissaient. Leur vie toute entière a été une vie de luttes et de combats.
Bien qu’établi encore plus récemment, le diocèse catholique de Toronto en est déjà à son troisieme titulaire. Mgr. Power, homme d’un grand mérite et universellement aimé, en fut le premier évêque. Mgr. de Charbonnel, de la famille des Cogtes de Charbonnel, en France, lui succéda. Il eut aussi, lui, de grandes luttes à soutenir et de grandes difficultés à vaincre dans les finances de son diocèse ; il a achevé de construire et d’orner sa cathédrale tout en soldant les dettes dont elle était obérée, en grande partie, avec son propre patrimoine ; il a établi les couvents, les colléges et les écoles dont nons avons parlé. L’évêque actuel est Mor. Lynch, tout récemment nommé.
Piès de Toronto est la résidence de Npadina, où est mort M.
(2) On peut se faire une idée du changement qui s’est opéré dans nos moyens de communication, lorsqu'on saura que, parti d'Angleterre dans le mois d’aoùt, et ne faisant cependant joint une tournée princière, il ne put arriver à Toronto que le dernier jour de décembre.
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