TERRENEUVE
Treize jours après, l’escadre royale était en vue de Terreneuve, et le 23 juillet, à 7 h. du soir, le Hero et l’Ariadne jetaient l’ancre dans le hâvre de St. Jean. Le lendemain, à midi, Son Altesse Royale foulait pour la première fois le sol des immenses domaines de Sa Majesté dans l’Amérique du Nord. Cet évènement mémo- ‘able, dont la nouvelle fut de suite communiquée par le télégraphe dans toutes les colonies, créa partout la plus vive sensation. Dans plusieurs endroits, des salves d’artillerie et le son des cloches, se joigiitent aux joyeuses acclamations du peuple.
Suivant les historiens, Terreneuve est la première partie de PAmérique que découvrirent les explorateurs européens. On rap-
porte qu’en 936, 1... «, fils d’un des compagnons d'Eric le Rouge, comte de Norvège, y penétra le premier. En mai 1497, Cabot, navigaeur au service d'Henri VIE, lui donna le nom de Prima Vista, qu’a garde une petite île qui l’avoisine. Les Portugais ÿ fondéèrent les premiers établissements de pêche en 1502; les espagnols, les français et les anglais les suivirent de prés, et comme toutes les autres contrées de l’Amérique du Nord, elle fut successivement prise, perdue et reprise par ces deux dernières nations, jusqu’à la paix d’Utrecht, en 1713, époque à laquelle Louis XIV la céda à l’Angleterre. Cette cession précéda d'environ 50 ans celle du Canada. On peut par conséquent regarder Terreneuve comme la plus ancienne des colonies que l'Angleterre possède en Amérique. En 1729, elle fut séparée de la Nouvelle-Écosse, et le capitaine Osborne en fut nommé gouverneur ; Sir Alexander Lannerman en est maintenant le quarante-unième gouverneur.
L’ile est de forme triangulaire et à une étendue de 420 milles sur une largeur d’a peu près 300 ; sa superficie est de 36,000 milles carrés.
La population de Terreneuve, en 1857, était de 129,000 âmes, dont 50,000 catholiques, 42,000 protestants appartenant à l’église d'Angleterre, 20,000 méthodistes. Elle possède une école normale, 12 écoles de grammaire (grammar schools) où académies, 300 écoles élémentaires fréquentées par 18,000 élèves. Le système d'éducation que lon y a adopté paraît également convenir aux catholiques comme aux protestants ; chacun administre ses propres affaires suivant sa croyance : les catholiques ont leur burea' et leur inspecteur catholiques ; les protestants, de leur côté, ont leur bureau et leur inspecteur protestants, etc.
Terreneuve ne renferme qu’une cité, St. Jean, et cinq villes, lesquelles sont: Hâvre de Grâce, Carbonear, Brignes, Port de Grâce et Placentia, autrefois Plaisance. St, Jean est le port de mer le plus oriental de l'Amérique. Ce hâvre est excellent ; il est entouré de deux montagnes et son entrée est défendue par de nombreuses batteries. La cité est bâtie sur une éminence ; elle est éclairée au gaz et bien approvisionnée d’eau. En 1807, il ne se publiait qu’un seul journal à St. Jean ; les lecteurs de Terreneuve en ont maintenant neuf à leur disposition. Le gouvernemen responsable y a été établi en 1854. En 1852, on y créa un Conseil Législatif et une Assemblée Législative, qui furent réunis en 1843, puis séparés en 1848. Les membres de la chambre basse sont au nombre de 20.
Les principaux édifices sont : la cathédrale catholique érigée depuis l’incendie de 1846; la cathédrale anglicane, monument élégant dans je style gothique ; la maison du Pariement également appelée la Maison coloniale (colonial building) et renfermant les bureaux publics, ete. Elle est dans le siyle gr. La population est de 20 à 25,000 âmes.
Le correspondant du Montreal Gazette décrit ainsi le premier de ces monuments : ‘ Sur un site des plus beaux, formé par un
tertre au cœur de la cité, s’élève la cathédrale avec le palais de l’évêque. Lille est dans le style italien et flanquée de tours qui dominent les édifices avoisinants. Elle m’a semblé être d’un tiers où d’un quart moins grande que celle de Notre-Dame à Montréal, mais l’intérieur en est infiniment mieux décoré; rien n’y est sombre ; la lumière y ruisselle. L’évêque, Mgr. Mallock, aime les beaux-arts ; et j’ai vu ici d’admirables copies de quelques chefsd’œuvres des grands maîtres italiens.??
L’arrivée du Prince eut lieu au bruit du canon de tous les vaisseaux de guerre ancrés dans le port qui se pavoisèrent et dont les vergues se couvrirent de matelots, et parmi lesquels se trouvait la frégate française, le Sésostris. Quoiqu'il eût plu toute la matinée, le temps se trouva plus propice au moment du débarquement. Le gouverneur, les autorités civiles et militaires, les sociétés nationales et autres reçurent le Prince sur le quai et lui firent coriège à travers les rnes décorées de beaux arcs de triomphe jusqu’à la résidence du gouverneur. Après la lecture des adresses, eut lieu la réception officielle. Vint ensuite une revue de la milice, Le soir le Prince dina avec les évêques catholique et protestant de l’île, le juge en chef Sir Francis Brady et les autres juges. 1l y eut aussi un feu d’artifice, qu, vû de la mer, dut offrir un beau spectacle. Le second jour, le ciel fut très serein et l’enthousiasme de la population éclata de mille sortes. Dans la matinée, Son Altesse Royale visita les deux cathédrales, à l’entrée desquelles les deux évêques à la tête de leur clergé vinrent le recevoir ; le Prince ne put s’empêcher d’admirer hautement ces deux beaux édifices dont les orgues firent, dans cette circonstance, entendre l’air de l’hymne national. Une grande foule emcombrait les deux églises. A Ja suite d’une légère collation, donnée chez le gouverneur, eurent lieu des régattes sur le lac Quidi-vidi, en présence d’un immense concours de peuple qui acclumait le prince. On ne saurait imaginer de scène plus gaie ni plus animée. Les régattes terminées, Son Altesse Royale se rendit jusqu’au village pittoresque de Quidi-Vidi, où on le vit examiner avec intérêt les procédés employés dans la salaison et la dessiccation du poisson. On lui offrit, ce jour là, au nom des habitants de l’île un très beau chien de Terreneuve portant un collier sur lequel, entr’autres choses, étaient gravées les armes d'Angleterre. Son Altesse Royale fut enchantée de ce présent et appela le chien “ Cabot ” en l:onneur du célèbre navigateur qui découvrit ce pays. Dans la soirée, le Prince prit part à un grand bal qu’il ouvrit en dansant avec Lady Biady, femme du juge en chef. C’est durant ce bal qu’une jeune dame allemande née à Gotha, capitale des Etats au Prince son père, eut l’honneur de lui être présentée par le Dr. Acland. Son Altesse Royale l’accueillit avec la plus grande affabilité et lui adressa la parole en allemand.
Le 27, eut lieu le départ du Prince pour Halifax. L’enthousiasme fut poussé à un tel point qu’on détela les chevaux de son
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carosse qui fut trainé à bras depuis le palais du gouvernement jusqu’au quai de la Reire. Le temps était magnifique. Au moment où :l s’embarquait, des saives furent tirées par les vaisseaux et les acclamations des marins montés sur leurs vergues se mêlèrent en même temps à la voix du canon et à celle de la multitude qui bordait le rivage. La description suivante de la personne et des manières du jeune Prince, écrite à St. Jean par un correspondant du Montreal Cazette, s’accorde en tout point avec le jugement que l’on en a porté dans tous les endroits qu’il a honorés de sa présence, et quelque flatteur que ce jugement lui puisse être, le langage de la presse et celui des personnes qui ont pu l’approcher, ne laissent pas que de l’être bien davantage. ‘ La danse est l’amusement favori du Prince ; il s’y livre avec entrain et sans affectation. Ses manières respirent la bienveillance. L’air de calme dignité qui règne dans toute sa personne ne l’abandonne jamais, 1l porte Puniforme de colonel des gardes du corps (Life Guards) en même temps que l’ordre de la Toison d’Or et le ruban et l'étoile de celui de la Jarretière. Il paraît enchanté de tout ce que l’on fait pour sa réception et sa conduite aura l’effet d’unir toutes nos populations dans un même sentiment d’amour et de bon vouloir. Il ressemble beaucoup à la Reine ; sa figure est agréable et empreinte d’une douceur presque féminine. Ses formes sont frèles et n’indiquent point l’âge qu’il a réellement atteint. Sa taille est d’a peu près 5 pieds six pouces. A bord de son vaisseau, il ne montra aucune raideur dans ses manières, dont le naturel et la grâce li gagnent, an contraire, tous les cœurs.??