M TRÈS-CHER PÈRE
j: recû avec bien du plaïfir les deux Lettres, que vous avez eu la bonté de m'écrire, dattées des douze & vingt Aout 1727. VOUS Me demandez une explication de l’état du Pays, la fituation de nôtre Ville, & enfin tout ce qu'on peut apprendre de ces lieux; nais j’efpére avoir fuffifament prévû à votre intention, par la Relation exacte des petites avantures de tout notre Voyage & de notre arrivée ici, que je vous ai envoyé au
mois d'Oftobre 1727. & par plufieurs Lettres que j'ay eu l'honneur de vous écrire.
Je croi vous avoir marqué que notre Ville nommée la Nouvelle Orléans, Capitale de toute la Louifienne. eft fituée fur le bord du Fleuve nommé le Miffifipy du côté de l'Orient, il eft en cet endroit plus large que n'eft la Riviere de Seine à Roüen, de notre côté de ce Fleuve il y a un talut bien conditionné, pour empêcher le débordement du Fleuve dans la Ville, & le long de ce talut, du côté de la Ville, eft un grand foffé pour écouler les eaux qui y defcendent, avec des paliffades de charpente pour la fermer.
Et de l’autre côté de ce Fleuve, ce font des bois fauvages dans lefquels il y a quelques petites Cavernes où logent les efclaves de la Compagnie des Indes; vous VOyez par-là que la Carte de l’état de la Loufienne, dont vous me marquez avoir fait achapt, dans laquelle la Ville de la nouvelle Orléans y eft repréfentée être fituée fur le bord d'un lac nommé Pontchartrain, éloignéede fix lieuës du Fleuve du Miffifipy, n'eft pas exacte, car notre Ville n'eft certainement pas fituée fur le bord d'un lac ; mais bien fur le bord du F leuve même du Mififipy, il eft vray que toute la force de ce Fleuve
ne pafle pas par ici, car audeflus de notre Ville, il fe fépare & forme trois bras de Riviere qui fe rejoignent audeffous, & fe vont décharger avec rapidité dans le Golfe dé Mexique.
Notre Ville eft fort belle, bien conftruite, & régulierement bâtie, autant que je m'y peux connoître, & que j'en ai vu le jour de notre arrivée en ce pays, car depuis ce jour-là, nous avons toujours refté dans notre Cloture, quoi qu'avant notre arrivée l’on nous en avoit donné une trés-mauvaife idée, il eft vrai que ceux qui nous parloient ainfi n'y étoient pas venus depuis quelques années, qu'on a travaillé & qu'on travaille encor actuellement à la perfe“tionner.
Les ruës y font tres-larges & tirées au cordeau, la grande ruë a prés d'une lieuë de longueur, les Maifons fort bien bâties en Collombage & mortier blanchies en chaud, lambriffées & percées toutes à jour, les deffus des Maifons font couvertes de bordeaux, qui font de petites planches taillées en forme d’ardoife, il faut le fçavoir pour le croire, car cette couverture a toute l'aparence & la beauté de l’ardoife, il fuffit de vous dire qu'il fe chante ici publiquement une chanfon, dans laquelle il y a que cette Ville a autant dabbe:
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rence que la Ville de Paris, ainfi c’eft tout vous dire.
En effet elle eft trés-belle, mais outre que je n'ai pas aflez d'éloquence pour pouvoir vous perfuader toute la beauté qu'en dit la chanfon, c'’eft que je trouve de la difference entre cette Ville & celle de Paris, elle pouroit perfuader gens qui n'auroient jamais vu cette Capitale de France, mais je l'ai vuë & la chanfon ne me perfuadera pas du contraire de ce que j'en penfe, il eft vrai qu'elle s'agrandit journellement, & pourra devenir par la fuite auffi belle & grande, que les principales Villes de France, fiil y vient encor des ouvriers, & qu'elle devienne peuplée à proportion de fa grandeur.
Les Femmes ignorentes pour leur falut, ne le font pas pour la vanité, le luxe qu'il y a dans cette Ville fait qu'on n'y diftingue perfonne, tout eft d'une égale magnificence; la plufpart font réduites à ne vivre avec leur famille que de Saganité, qui eft une efpèce de bouillie & font vétuës d’étoffes de velours ou de damas remplies de rubans, nonobflant la charté, car les étoffes fe vendent régulièrement en ce pays trois fois plus qu'en France, les femmes portent icy, comme ailleurs, du blanc & du rouge pour cacher les rides de leur vifage, avec
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des mouches; enfin le démon poffede icy un grand empire; mais cela ne nous retire pas l'efpérance de le détruire, Dieu aimant, comme il en eft une infinité d'exemples, à faire paroître fa force dans notre foibleffe, plus l'ennemi eft puiffant, plus nous fommes encouragées à le combatre, ce qui nous fait plaifir eft la docilité des enfans que l’on tourne comme l'on veut, les Naigres font aufli faciles à inftruire, quand une fois ils fçavent parler François, il n'en eft pas de même des Sauvages, qu'on ne Bâtise qu'en tremblant à caufe du penchant qu'ils ont au peché, fur tout les femmes, qui fous un air modefte cachent des pañlions de bête.
Nôtre réfidence depuis notre arrivée ici, eft dans la plus belle maifon de la Ville, elle eft à deux étages & audeffus une menfarde, ‘nous y avons tous les appartemens neceffaires, fix portes pour entrer aux appartemens de bas, il y a partout de grandes croifées, cependant il ny a pas de vîtres, mais les chaffis font tendus de toilles fines & claires, qui donnent autant de jours que du verre.
Elle eft fituée à un bout de la Ville, nous y avons une baffe cour & un jardin, qui font bornez & fe joignent d'un côté & d’un bout a de grands Arbres fauvages, d'une hauteur & groffeur prodigieufe, ce
qui nous procure dès premiers la vifite d’un nombre infini de Maringouins, de Frappes-d'abord, & d’une autre efpéce de Mouches ou Bibets avec lefquels je n’ay pas encor fait connoiflance, & ne les connois par nom ny par furnom, mais feulement de vuë, il y en a dans ce moment plufieurs qui voltigent autour de moy & voudroient m'aflafiner.
Ces méchans animaux piquent fans miféricorde, nous en fommes affaillis les nuits, & heureuiement qu'elles ne paroiffent que le foir aprés le Soleil couché, jufques au lendemain au lever du Soleil qu'elles fe retirent dans les bois, ce qui nous oblige les nuits de bien clore nos portes & fenêtres, autrement elles ne manqueroient pas de nous venir vifiter dans nos lits, & quelque précaution que nous prenions nous ne pouvons nous exempter de porter leurs marques.
La Maifon que l'on nous bâtit eft fituée à l’autre extrémité de la Ville, le Révérend Pere de Beaubois & l'ingénieur de la Compagnie qui en conduifent le deffein, fuivant l'idée que nous leur en avons donnée, nous en font fouvent voir le plan, elle fera toute de brique & fuffifante pour y loger une grande Communauté, il yaura tous les apartemens que nous pourons fouhaiter, trés-régulierement
bâtie, bien lambriilée, avec de grandes croifées & des vitres aux chaffis; mais elle n'avance guère, Monfieur Perier, notre Gouverneur & Commandant, nous avoit fait efpérer qu'elle feroit préte à la fin de cette année; mais les ouvriers étant trésrares, nous ferons heureufes d'y pouvoir loger & prendre poffeffion de notre Hopital à Pâques 1729. il nous faudra alors de nouveaux fecours, je prie le Seigneur qu'il nous envoye de bons fujets.
Monfieur Perier & Madame fon Epoufe, qui eft trés-aimable & d'une grande pieté, nous font l'honneur de nous venir voir fouvent , le Lieutenant de Roy eft auffi un parfait honnete-homme & ancien Officier, tous nous comblent de toutes fortes de prefens, l’on nous a donné deux vaches avec leurs veaux, une truye & fes petits, des poulles et des canards mufquez, tout cela commence notre baffecourt, nous y avons aufli des dindes & des oirs, les Habitans voyant que nous ne voulions pas prendre d'argent pour inftruire nos Externes, font pénétrez de reconnoiffance & nous aident de tout ce qu’ils peuvent, les marques de proteétion que nous recevons des principaux du pays nous font refpe@ter de tout le monde, tout cela ne fubfifteroit
pas, finous ne foutenions par nos aëtions, la grande idée que l'on a de nous.
Pendant le Carême nous avons fait gras quatre jours par femaine permis par l'Eglife, & hors le temps de Carême, on ne fait maigre que les Vendredis, nous buvons de la Biere, notre nourriture la plus ordinaire eft du Ris au lait, des petites Féves fauvages, de la viande & du poiffon; mais en Eté nous mangeons peu de viande, l'on n'en tue que deux fois la femaine, elle n'eft pas facile à conferver, la chaffe dure tout l'Hyver, qui commence au mois d'Oétobre, elle fe fait à dix lieués de notre Ville, l'on y prend des bœufs Sauvages en grand nombre qu'on amene ici & aux environs, nous l’achetons trois fols la livre comme le chevreüil, cette viande eft meilleure que le bœuf & mouton que vous mangez à Roûen.
Les canards fauvages y font à trés-bon marché, les Cercelles, Poules-d’eau, les Oirs, & autres Volailles & Gibier y font aufli trés-communs, nous n'en achetons guére, car nous ne voulons pas nous délicater, enfin c'eft un pays charmant tout l'Hyver, & en Eté le poiflon y eft commun & trés-bon, il y a des huîtres & des carpes d’une grandeur prodigieufe qui font délicieufes, à l'égard des autres
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poiflons, il n’en eft point en France de cette façon, ce font de grands poiffons monftrueux qui font affez bons, nous mangeons auffi des melons d’eau & des melons françois, des patates qui font de grofles racines que l’on met cuire dans les cendres comme des marons, cela en a le goût, mais plus fucré, fort moilleux & trés-bon, tout ceci, mon cher Pere, eft comme je vous le raporte, je ne vous dis rien dont je n'aye fait l'expérience, il s'y mange encor beaucoup de viande, poiffons & légumes dont je n'ay point encor gouté, & ne puis vous marquer leur bonté.
A l'égard des fruits du pays, il en eft beaucoup que nous ne trouvons pas trés-excellens, excepté les pêches & les figues qui y font en abondance, on nous en envoye des Habitations une fi grande quantité, que nous en faifons des confitures & de la gelée de Mure qui eft trés-bonne, le Révérend Pere de Beaubois a un jardin le plus beau de la Ville, il eft plein d'Orangers qui portent d’aufli douces & belles Oranges qu'au Cap François, il nous en a donné trois cens aigres que nous avons confites, Dieu mercy nous n'avons encor manqué de rien, notre Révérend Pere a foin de pourvoir à nous faire fournir notre nouriture, nous fommes
bien mieux que nous n'avions crû l'être, mais ce n'eftpas la notre fouhait ni l'intention de notre entreprife, notre principal but eft d'attirer des ames au Seigneur, & il nous accorde les graces d'y parvenir, notre Révérend Pere nous aide bien en cela, il nous dit tous les jours la Sainte Meffe & nous fait des conférences publiques, fi nous avions le malheur de le perdre, foit par maladie ou autrement, nous ferions bien atriftées & bien à plaindre.
Ce Révérend Pere nous a fait la femaine Sainte une retraite & à nos Penfionnaires, plufieurs Dames de la Ville s'y font renduës affiduës, elles fe font trouvées quelquefois aux Exhortations & Conférences jufqu’à prés de deux cens, nous avons eu les Leçons de Ténébres en mufique & un Miferere chaque jour accompagné d'infrumens, notre Mere afiftante, qui eft madame le Boulenger, s’eft fignalée en cette occafion, le jour de Pâques à la Meffe & au Salut nous y chantâmes des Motets à quatre parties, & la derniere des Fêtes de Pâques nous chantâmes la Meffe entiere en mufique, les Convents de France, avec tout leur brillant, n’en font pas tant.
Tout cela fait un affez bon effet, & aide beaucoup
à attirer le Public, les uns par un commencement de dévotion, & les autres par curiofité, & toujours il s'enfuit un Sermon à la fin, car notre Révérend Pere eft d’un zéle admirable, il femble qu'il ait entrepris & qu'il foit certain de convertir tout le monde; mais je vous aflure, mon cher Pere, qu'il à encore beau travailler pour y par venir, Car nonfeulement la débauche, la mauvaife foy & enfin tous les autres vices régnent ici plus qu'ailleurs, mais encor avec abondance démefurée; pour ce qui eft des filles de mauvaife conduite, quoi qu'on les obferve de prés & qu'on les punifle sévérement en les mettant fur un cheval de bois, & les faifant touetter de tous les Soldats du Régiment qui fait la garde en notre Ville, il ne laiffe pas d'y en avoir plus qu'il n'en faudroit pour remplir un refuge: l'on fait le Procez à un voleur en deux jours, il eft pendu ou roué, foit Blanc, Sauvage ou Négre il n'y a point de diftinétion, ni de miféricorde. Notre petite Communauté s'accroit de jour en Jour, nous avons vingt Penfionnaires, dont huit ont fait aujourd'hui leur premiere Communion, trois Dames auffi Penfionnaires, & trois Orphelines que nous prenons par charité, nous avons aufi
lept Efclaves Penfionnaires à inftruire pour le M
Bâtême & la premiere Communion, avec cela un grand nombre d'Externes, & des Négrefles & Sauvageffes qui viennent deux heures par jour pour être inftruites , l’ufage eft de marier ici les filles à l'age de douze & quatorze ans, avant nôtre arrivée l'on en avoit marié une quantité fans qu’elles {cuflent combien:il y avoit de Dieux, jugez du refte; mais depuis que nous y fonimes, l’on n’en marie aucunes qu'elles ne foient venuës à nos inftructions.
Nous fommes accoûtumées à voir des genstous noirs, on nous a donné depuis peu deux Penfionnaires Négrefles, âgées de fix ans & l’une de dix-fept, pour les inftruire à notre Religion, & elles refteront à nous fervir; fi c’étoit la mode ici que les Négrefles portaffent des mouches au vifage, il faudroit leur en donner de blanches, ce qui feroit un effet aflez drôle.
Vous voyez, mon cher Pere, que voilà dequoi exercer notre zéle, je ne puis vous exprimer le plaifir que nous trouvons à inftruire toutes ces jeuneffes, 1l nous fuffit de confidérer le befoin qu'elles en ont, des Penfionnaires de douze & quinze ans qui n’avoient jamais été en confeffe, ni même à la Meffe, élevées dans leur habitation,
éloignées de cinq & fix licuës de cette Ville & par conféquent fans aucun fecours fpirituel, enfin elles n'avoient jamais entendu parler de Dieu: quand nous leur difons des chofes les plus communes, ce font pour elles des oracles qui fortent de nos bouches ; nous avons la confolation de trouver en elles beaucoup de docilité & de grandes ardeurs d’être inftruites, & toutes voudroient être Religieufes, ce qui n'eft pas du goût du Révérend Pere de Beaubois, notre trés-digne Supérieur, il trouve plus à propos qu'elles deviennent des meres Chrétiennes, afin d'établir dans le pays la Religion par leurs bons exemples.
Je fuis toujours trés-contente d’être en ce pays & dans ma vocation, & ce qui redouble ma joye eft de voir approcher le temps de ma Profeflion, je ne puis vous exprimer ie plaifir que j'aurai de prononcer mes Vœux dans une terre Etrangére, où le Chriftianifime eft prefque inconnu; il eft vrai qu'il y a bien d’honnèêtes gens felon le monde, mais il n'y a pas la moindre apparence de dévotion, ni même de Chriftianifme; que nous ferions heureufes fi nous pouvions l'y établir, avec l’aide que nous avons de notre Révérend Pere Supérieur & de quelques Religieux Capucins qui s’y employent
pareïllement, & y font de leur côté auffi tout leur poflible, je vous affure que nous n'y épargnons rien. ;
Je ne puis me difpenfer de vous faire part de la trifte avanture arrivée à nos deux Révérends Peres Tartarin & Doutrelo, nos dignes conduéteurs de voyage, nous venons d’aprendre, par leurs Lettres, qu'à vingt lieuës des Illinois, le Canot dans lequel étoit le Révérend Pere Doutrelo paffant une Riviere a péri, il fe fauva en chemife à la nage, il a perdu toute fa Chapelle, fes habits & tout fon Equipage, il avoit fait cinq cens lieuës affez heureufement, pour faire ainfi naufrage au Port, il n'arriva rien au Révérend Pere Tartarin, qui étoit dans un autre Canot, & qui ufa de charité, ayant deux Soutanes, il lui en donna une, ainfi du refte.
Puifque infenfiblement me voila conduite jufques aux Illinois, je vous dirai, mon cher Pere, que le Révérend Pere Boullenger, qui y eft, demande des Religieufes pour y faire un établiffement, il en a écrit pour cela à la Mere Boullenger fa Sœur, qui lui a répondu n'avoir point encor affez de vocation, pour s'éloigner plus loin que la Nouvelle Orleans, & que cela lui pourra venir dans quelques années; mais quoi qu'elle feroi: :is-zélée à vouloir
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aprendre le Chriftianifme à fes pauvres fauvages Illinois, dont la plüpart comme ceux-ci n'ont jamais entendu parler de Dieu, j'efpére qu'elle ne nous quittera pas, ayant ici aflez dequoi exercer fa charité, nous ne fommes pas trop, & je vous aflure que nous fommes toutes occupées depuis le matin jufques au foir, nousn’avons pes un moment à nous, celui de vous écrire, je le prens fur mon repos de la nuit.
Monfieur Ferier, notre Commandant, nous a fait faire ici il y a quelques jours une prifon, pour y placer une Dame de nos Penfionnaires, qu'il nous avoit lui-même donnée étant féparée d'avec fon mary; mais comme cette Dame commencoit à s'ennuyer au Convent & à vouloir avoir un commerce fecretavec un féculier, il la fait emprifonner avec le confentement de fon mary, en attendant qu'on puifle la renvoyer en France; voilà de la maniere qu'on en ufe icy.
Je vous ay marqué par une de mes précédentes Lettres, que Monfieur Robert Cavelier Sieur de la Salle, natif de Roüen, étoit venu en 1676. & 1685. par ordre du Roy Loüis quatorze, en ce pays de la Louifienne, en qualité de Vice-Roy du Miffifipy, avec nombre de perfonnes de la même Ville
de Roüen, pour en faire la premiere découverte; voilà tout ce que j'en fcavois alors, mais depuis j'en ai apris d'autres circonftances qui vous feront plaitir.
Le Royinforméde cette premiere découverte faite par Monfieur de la Salle, des Terres du Mififipy en l'année 1676. de l'eftime qu'il s'étoit acquis des Sauvages, qu'il étoit aimé des Illinois, des Hurons & de la plüpart des autres Nations du MifMifipy, & qu'il avoit trouvé le moyen de fe faire craindre & refpecter des Irroquois, Nation la plus cruelle & la plus barbare de toute l'Amérique, puifqu'ils mangent les Blancs, le nomma en 1684. Vice-Roy de la Louilienne, lui permit de lever des troupes, luy donna quatre Vaifleaux commandez par le Capitaine Beaujeu, & l'embarquement fe fit à la Rochelle vers le mois de Juillet de ladite année
Monfieur de la Salle mena quand luy des ouvriers de tous métiers pour faire un établiffement, fix Miffonnaires Apoftoliques ; fçavoir trois Ecclefiaftiques & trois Religieux Recolets, les Eccletiaftiques étoient Monfieur Jean Cavelierfon Frère, Monfieur François de Chefdeville fon Parent, qui fortoit de Saint Sulpice à Paris, & Monfieur d’Ai-
manville, qui fortoit aufli de Saint Sulpice; les trois Religieux étoient les Peres Zenoble, Anaftafe & Maxime, & un grand nombre de Volontaires qui s'étoient prefentez pour venir avec lui, tous jeunes gens choifis, enfans de Famille natifs de Roïüen, qui étoient entr'autres les Sieurs Cavelier & Crevel du Moranger, fes Neveux, Henry de Chefdeville, Frere de l'Ecclefiaftique, & Defloges, fes Parents, Oris, Bihorel, de Clere, Planterose, le Carpentier, Thibault, Teffier, le Gras, Minet, de Ville Perdry, Davault, Hurié, Tallon, Gayen, le Noir, l'Archevêque, Liotot, de Marle, Hians, Munier, Jouftel, Duhault Freres, des Liettes, le Clerc, Dumefnil, Saget & beaucoup d'autres au nombre de viron deux cens cinquante, y compris cent foldats & leurs Officiers, dont Monfieur de la Sablonniere étoit le Lieutenant, le Sieur Henry de Chefdeville, âgé de dix-huit ans, mourut de maladie dans le Vaiffeau, aprés trois mois de Navigation. :
Ilavoit projeté d'aborder par l'embouchure du Fleuve du Mififipy ; mais quelque méfintelligence, qui arriva fur la route entre Monfieur de la Salle & le Sieur de Beaujeu, Capitaine du Vaiffeau du Roy, occafionna qu'ilsne purent trouver cette embouchure, & Monfieur de la Salle fe trouva forcé
de débarquer avec fa troupe à viron cent cinquante lieuës plus bas du côte de l'Occident, entre ce fleuve & la Nouvelle Efpagne, territoire de l’Amérique, occupée par les Efpagnols, dans lequel il y a plufieurs mines d’or & d'argent, qui produi- {ent au Roy d'Efpagne tous les ans un profit trésconsidérable, le Sieur de Beaujeu abandonna en cet endroit Monfieur de la Salle, & retourna en France avec fon Vaiffeau.
Monfieur de la Salle & fa troupe montérent enfuite fort avant dans le païs, & aprés avoir traverfé nombre de Rivieres, Forêts & Campagnes, ils fe trouvérent prés le fort des Illinois, lieu que l'on nomme aujourd'hui le petit Rocher, fans approcher de notre canton; il eft vray qu'en ce temps-là il n'y avoit point ici de Ville de la Nouvelle Orléans, c'étoit un lieu defert & champêtre, jufques au temps de la Régence de Monfieur le Duc d'Orléans, qu'on a jetté les premiers fondemens de cette Ville, & c'eft à ce fujet qu'on la nommée la Nouvelle Orleans, & n’a eu apparence de Ville que depuis l’année 1723. qu'on y a travaillé autant qu'on a pü trouver des ouvriers.
Revenons à Monfieur de la Salle, comme ce
brave Capitaine fçavoit fe faire craindre, & eftimer des Sauvages, il fembloit que tout favorifoit aflez fon entreprife; mais au mois de Mars 1687. un jour qu'il fe difpofoit à envoyer Monfieur Cavelier Prêtre fon Frere en France, pour informer le Roy de l'état de fon entreprife, il fut affafliné par le complot funefte de cinq de fes gens, par une efpèce de jaloufie , le crime de Duhault, qui lui donna le cruel coup de mort, ne demeura pas impuny, car peu de temps aprés, Hians lui reprochant fa perfidie, le tua, & les quatre autres complices font depuis morts malheureufement dans ce pays, n'ayant ofé repañfer en France.
Aprés que cette troupe eut perdu ce brave Capitaine, qui avoit feul la connoiffance du pays, elle {e trouva également déforientée & défolée, & fe difperfa; Monfieur Cavelier Prêtre, le Sieur Cavelier fon Neveu, âgé de feize ans, le Pere Anaftafe, Recolet, & les Sieurs Jouftel & Teffier, réfolurent de retourner en France, & pañlant au Village des Accanas, ils y trouvérent une Habitation dans laquelle étoient les nommez Couture, charpentier, & Delaunay, cuifinier, tous deux natifs de Roûüen, que Monfieur Tonty, Commandant alors le Fort . de Saint Loüis chez les Illinois, avoit laiffez dans N
ce pofte pour le garder, & ils prirent enfuite la route du Canada, pafferent par le Fort-Loüis, Mont- Real, & Quebec, où ils s'embarquérent pour retourner en France.
Les Sieurs Defloges, Oris, Thibault, le Gras, Liotot & le Carpentier, furent tuez par les Sauvages, à le refte de la troupe fe retira auffi chacun de leur côté, excepté Monfieur de Chefdeville, Prêtre Miffionnaire, qui refta au même lieu du Rocher, jufques au mois d'Avril 1688.qu'ilavança du côté des Illinois, vers les Irroquois, où il bâtifa & convertit grand nombre d'ames à Dieu, puis il eft décédé dans un Village en odeur de Sainteté, pour être couronné dansle Ciel en récompenfe du zéle ardent qu'il a fait paroître pour le falut des ames de fes pauvres Sauvages, ayant été un des premiers qui a eu la confolation d'ouvrir le Ciel aux premiers Chrétiens & Saints de cette Nation.
C’eft ainfi que la noble & glorieufe entreprife de Monfieur de la Salle a échoüé, & fans cette perfidie, ilauroit découvert dès ce temps-là tout le pays du Miffifipy, auquel il avoit donné le nom de la Loüifienne, & il auroit eu une infinité de Familles qui feroient venus de France & du Canada s'y établir & y planter la Foy , un de ceux qui étoit
de la Compagnie de Monfieur de la Salle au Rocher, nommé Defliettes, qui refta au même lieu du Rocher, & qui n'y eft mort que depuis deux ans, a rapporté cecy de la maniere que j'ai l'honneur de vous le marquer, voilà tout ce que j'en ai pû aprendre.
Votre Ville de Roûüen ne fe glorifie-t'elle point, mon cher Pere, de l'honneur qu'elle a que ç'a été Monfieur de la Salle & fa Compagnie, prefque tous gens natifs de cette Ville, qui ont fait la premiere découverte du Miffifipy, Monfieur de Chefdeville, Prêtre Miffionnaire, qui a planté des premiers la Foy, & enfin aujourd'hui des Religieux et Religieufes Urfulines de la même Ville, qui travaillent de tout leur poffible à l'inftruétion & falut des ames de fes pauvres Sauvages; voilà dequoy exalter vos Citoyens, & les engager d'aller encor à la découverte des autres Terres inconnuës, & d'y porter le Chriftianifime, je ne fçay fi c’efi à cette occafion ou autrement que les Sauvages de la Louifienne font tant d'eftime des Normands, ils confidérent cette Province plus qu'aucune des autres, & les reconnoiffent capables de réüflir dans toutes leurs entreprifes ; fi on leur parloit des Conquêtesdes Ducs de Normandie, les bravoures des Normands à la
Terre Sainte lors des Croifades, leurs Conquétes du Royaume d'Angleterre & autres, ils en feroient encor bien autrement convaincus; mais nous ne fommes pas icy pour cela, fi ils les veulent fçavoir qu'ils s'en informent à d’autres, où lifent les Hifoires.
Je ferois curieufe de fçavoir, & je vous prie de vouloir bien vous informer de quelle famille étoit ce Monfieur François de Chefdeville, Prêtre Miffionnaire, j'xy entendu dire plufieurs fois à mon Grand-Pere & à notre Coufin Autin, Capucin, que nous tions parens de Monfieur Chefdeville, Marchand à Roüen, lequel avoit, je croy, deux fils Religieux Capucins & une fille Religicufe à Saint François, je croi que c’eft elle que j'ai l'honneur de connoitre, elle étoit la Mere Vicaire quand j'ay party de Roüen, nous pourrions être de la mème famille, il vous eft facile de le fcavoir du Révérend Pere Autin, Prieur des Religieux de Saint Antoine, {i il eft encor vivant, où confulter la Généalogie que vous avez de notre famille, fi nous fommes alliez, ce doit ètre du côté de Monfieur Autin, ou de Monfieur Dumontier, vivant Maïtres des Comptes, & fi cela eft comme je le penfe, d'avoir la borité de me le mander par la premiere de vos
Lettres, car i fouhaiterois bien être allié de ce Saint Miffion rire, étant obligé de faire du bien plûtôt à fes parens qu'à autres, j'espérerois avoir plus de part aux Saintes Prieres qu'il fait au Seigneur dans le Ciel.
Vous trouverez cy-joint une Lettre que notre trés-Révérende & aimable Mere Superieure vous écrit, je vous affure, mon cher Pere, qu'elle a toujours, ainfi que toutes nos Meres, mille & mille bontez pour moy, il ne m'eft pas poflible de vous les exprimer, je ne puis me laffer de vous dire que plus je vais en avant, plus je me trouve heureufe d'avoir écouté la voix du Seigneur, lorfqu'il m'appeloit à une fi fainte Vocation, je fouhaiterois que toutes mes Sœurs priffent le même party; je fuis réjoüie d'apprendre que ma Sœur Elifabeth continuë de refter à Saint François avec ma Sœur la Religieufe, plus elle y reftera mieux elle s'y trouvera; car dans la Religion, il femble quelle ne reprefente à nos yeux que des épines, mais aprés en avoir fait l'expérience, ces épines fe trouvent changées en rofes; à l'égard de ma Sœur Louifon, je prie chaque jour le Seigneur de me faire la grace d'apprendre par votre premiere Lettre fa Pro-
feffion au Val de Grace, ce fera pour moy une vraye joye.
J'avois écrit cette Lettre jufques à cet endroit, afin, mon cher Pere, qu'elle fut prête à vous l'envoyer dans le premier Bâtiment qui partiroit pour France ; mais n’en étant point parti, & cejourd’hui 8. May 1728. apprenant qu'il y en a un prêt à mettre à la Voille je l'acheve préfentement ; je n'ai rien de nouveau à vous marquer, finon que j'ai eu depuis plufieurs jours quelques accès de fiévre, je pris hier, pou: m'en guérir, de l'émétique, c’eft la médecine ordinaire de ce pays.
Notre Révérende Mere & chére Supérieure eft toujours indifpofée, & nos autres Meres fe portent parfaitement bien, elles m'ont toutes chargée de vous affurer de leurs civilitez.
Nous fommes debaraffées de la Dame dont je vous parle cy-deffus être prifonniere chez nous, un Confeiller de ce pays s'étant échapé de dire avil la vouloit bien prendre chez lui, Monfieur Perier, notre Commandant, l'a fait conduire en fa maifon, & la chargé de cette garde.
Je prie tous les jours le Seigneur ‘il vous
conferve tous en parfaite fanté, & fu. 4u plus profond de mon cœur trés-refpectueufement,
MON CHER PERE, Vôtre trés-humble & trés-obéïffante Fille & Servante HAcHaRn,
de Saint Staniflas.
Permis d'Imprimer à Roüen ce 2. d'O&tobre
DE HOUPEVILLE.