‹ Relation du voyage des dames religieuses ursulines de Rouen à la Nouvelle-Orléans [microforme]Chapitre 9 sur 19 · LS A · texte numérisé non relu

LS A

jeus grande peur de marcher fi long-tems au milieu des plus épaiffes ténébres.

Le lendemain vingt-cinq nous pafñlämes par Magny, Monfieur le Confeffeur des Dames Urfulines de cette Ville nous arrêta de la part de Madame la Supérieure, nous montämes au parloir pour la faluer, nous y trouvämes un déjeuner bien aprêté, nous reçümes de ces Dames mille honnétetez, elles font toutes gratieufes, notre Mere Supérieure, Madame Tranchepain, & Madame Jude ont demeuré dans cette Maifon plufieurs années, elles y font fort eftimées, c’eft fans doute en leur confidération qu'on nous a fait tant d'amitiez, le foir nous couchâmes à Pontoite, nous logeàmes chez les Dames Urfulines de cette Ville, elles nous reçûrent & régalérent trés-bien.

Nous paflâmes le vingt-fix par Saint Denis, & nous arrivâmes à quatre heures à Paris à l’endroit où f’arrête le Caroffe, nous y trouvâmes la Touriere des Dames Urfulines de Saint Jacques qui nous y attendoit depuis neuf heures du matin, avec ordre de Madame la Supérieure de loüer un caroffe , mais nous avions déja retenu un fiacre, qui nous porta chez lefdites Dames Urfulines de Saint Jacques, où nous fûmes recüës on ne peut

pas mieux, l'on nous donna à chacun un apartement, Madame la Supérieure eut la bonté de nous y conduire elle-même.

Nous cfpérions ne refter à Paris que trés-peu de jours, mais le Révérend Pere d'Avangour, Procureur de la Miffion du Canada & de la Louifienne, nous dit que nous y reflerions plus d'un mois, que notre embarquement étant défigné à l'Orient, et le Bâtiment qui nous devoit porter à la Louifienne n'étant pas encore en état, il étoit plus à propos de refler à Paris qu'à l'Orient, où nous aurions le tems de nous ennuyer, ce retardement me fit une vraye peine, je ne penfois nuit & jour qu'à notre Miffion, cependant il fallut prendre patience, les bonnes manieres de toutes les Dames Urfulines avec lefquelles j'avois l'honneur d'être, adoucirent mes douleurs pendant notre féjour à Paris.

Elles ont eu mille & mille bontez pour nous, Madame de Saint Amand la Supérieure, Dame d'un mérite infini, nous a fait prefent de livres qui feront néceffaires à notre Communauté, & elle a eu la bonté de vouloir bien fe charger de nos commiffions, quand nous aurons befoin de faire venir à la Louilienne quelque chofe de France : Je vous

affure, mon cher Pere, que j'ai reçu de la part de toutes ces Dames les marques de la plus fincére amitié, je ne vous dirai point que dans ce Paradis Terreftre j'ai été tentée & que la tentation a été des plus délicates, mais le Seigneur m'a foutenuë, fortifiée de fa grace, j'ai préféré le fejour de la Nouvelle Orleans à celui de Paris; je vous avouërai feulement qu’au moment de la féparation il y a eu de part & d'autres bien des larmes répandues, j'ai éprouvé que j'étois déja attachée, & que fans peine je me ferois accoutumée dans cette agréable maifon; mais, mon cher Pere, quand Dicu parle il faut obéïr, ceci doit être fecret, je me reconnois tout-à-fait indigne de l'honneur que ces Dames vouloient me procurer en me recevant dans leur illuftre maifon.

Il étoit incertain f'y partant de Paris nousirions par Orleans & enfuite fur la Loire pournous rendre ici, lieu de notre embarquement, ou fi nous irions par la Bretagne , mais il fut à la fin conclü que ce feroit par la Bretagne.

Nous partimes de Paris avec le Révérend Pere Doutrelo & le Frere Crucy Jefuites, qui devoient venir avec nous à la Louifienne, le huit Décembre à cinq heures du matin, aprés avoir entendu la fainte

Meñle, recité les Pricres des voyageurs & déjeûné, le Caroffe de Bretagne vint nous prendre à la porte du Convent, il nous en couta quarante livres par chaque perfonne pour nous porter jufqu'à Rennes, fans compter la nourriture.

De Paris nous fumes diner à Verfailles, on nous fit voir le magnifique Palais du Roi, il y a dequoi fatiffaire la curiofité, j'eus fouvent la penfée de fermer les yeux pour me mortifier, ce genre de mortification ne laifle pas de couter, le foir nous couchâmes à un Village appellé la queüe; le lendemain neuf de Décembre nous dinâmes à Dreux, petite Ville affez peuplée, & fort jolie, le foir nous couchâmes à Brefolles:

Le dix nous dinâmes à Hodan, là nous trouvâmes un Cavalier de bonne mine qui fuivoit nôtre même route, il voulut en payant quelque chofe au cocher remplir la huitiéme place de nôtre Caroffe, pour difoit-il, paffer le temps plus agréablement avec une fi aimable compagnie, nous ne le reçûmes pas des mieux, le Révérend Père Doutrelo, pourle dégouterde fon deffein, lui fit entendre que nous avions trois heures de filence à garder matin & foir, le Cavalier repliqua que fi nous ne voulions pas parler, il f'entretiendroit avec le Frere

Crucv, mais quand il fe fut fait connoître nous vimes bien que nous aurions befoin de lui, qu'il falloit le ménager, qu'étant le Préfident de Mayenne où nos Caifles, Valife & paquets devoient être vifitez, il pourroit nous fauver cette vilite, qui caufe toujours du retardement & de l'embaras, nous le reçûmes dont, il en ufa avec nous avec beaucoup de politeffe.

Le Révérend Pere Doutrelo le pria d'ufer de fon autorité dans fa Ville, pour empêcher l'ouverture de nos Balots , il nous le promit & nous tint parole, il eut l'honnêteté de fe rendre au Bureau de la Douane, & rien ne fut vifité, nous couchàmes à Mortagne, aprés avoir pañlé un endroit aflez dangereux où le Caroffe de Caën à Paris avoit été volé il y avoit huit jours, les chemins commencoient à être très mauvais.

Le onze nous dinâmes au Mefle & nous couchâmes à Allençon, je ne puis rien dire de cette Ville, nous y arrivâmes de nuit & nous en partimes le lendemain douziéme avant le jour, il n'étoit pas encor trois heures du matin que nous étions déja en route, les chemins étoient fi peu praticables qu'à peine avions nous fait une demie lieuë, qu'il fallut mettre pied à terre, nôtre

Carofle embourbé parfaitement, les chartiers joignirent aux douze chevaux qui nous menoient vingt-deux bœufs pour tirer nôtre équipage d'un mauvais pas, nous ne l’attendions point, nous continuâmes nôtre chemin & fimes environ une lieuë à pied. nous avions trés froid, & nous ne trouvions pas de maifons où nous retirer, nous fûmes obligez de nous afleoir fur la terre, le Révérend Pere Doutrelo fe mit fur une petite hauteur dans un bois voifin, là comme un autre Saint Jean-Baptifte, nous exhortoit à la penitence, dans le fond nous avions befoin de patience, aprés nous être un peu repofez, nous reprimes notre route, & à la fin nous eumes le bonheur de trouver une petite Chaumiére, dans laquelle il n'y avoit qu'une pauvre femme couchée, ce ne fut qu'aprés bien des fupplications & des promefles qu'elle nous fit la grace de nous ouvrir fa porte, elle n’avoit ny bois ny chandelle, il nous fallut faire du feu avec du genet, à la lumiere duquel le Révérend Pere dit fon Bréviaire en attendant le jour, nous ne manquâmes pas de récompenfer la charité de la bonne femme.

Notre Caroffe ne vint nous rejoindre qu'à plus de dix heures, nous ne pûmes faire ce jour-là que

quatre lieues, prefque toutes à pied, malgré la latigue nous ne laiffions pas de rire fouvent, il arrivoit de temps en temps de petites avantures qui nous divertifloient, nous étions tous crotez jufqu'aux oreilles, les Voiles de nos deux Meres étoient mouchetez de terre demi-blanche, cela faifoit un effet des plus drôles, nous arrivâmes le foir à Majenne, Monfieur notre Préfident en nous quittant nous preffa fort de venir loger chez lui, nous ne crûmes pas devoir accepter fes offres toutes gratieufes qu’elles étoient, nous fumes à l'Auberge où nous ne reflâmes pas long-tems fans nous coucher, car nous étions trés-laffes, j'oublie à vous dire que pendant la route nous ne gardâmes pas fcrupuleufement nos fix heures de filence, annoncée par le Révérend Pere Doutrelo. |

Le treize nous fumes coucher à Laval, c’eft une Ville fort jolie, il y aune Communauté d'Urfulines, mais nous ny fumes pas loger, il étoit trop tard & il ne convenoïit pas de déranger une Communauté à heures induë, de plus nous devions partir le lendemain de grand matin, c'étoit un Dimanche, le Pere Doutrelo nous dit la Melle à la Paroifle qui eft vis à-vis l'Auberge où nous étions

logez, nous primes enfuite une taffe de Chocola pour nôtre déjeuner avant que de partir, toute la Ville étoit à la porte de nôtre Auberge pour nous voir monter en Caroffe, quoi-qu'il tombät lortement de la pluye, cela n’empêcha pas le peuple d'être dans la ruë depuis cinq heures du matin jusqu'à huit à nous attendre, je remarqué en cette occafion que les Habitans de cette Ville, font aufli curieux qu'on l'eft à Roüen pour ne rien voir de rare.

Nous allâmes ce jour-là dîner à Vitrel, le Frere Crucy fut député pour nous faire aprêter à manger à l'Auberge, pendant que nous irions faluer Madame la Supérieure des Urfulines de cette Ville, elle prit le Pere Doutrelo pour un Prêtre de l'Oratoire, nous la laiffâmes dans cette penfée, fon erreur nous a bien diverti; en voyage, mon cher Pere, on rit de tout, aprés une heure de converfation avec cette Dame Supérieure, nous fumes diner à l'Auberge & montimes enfuite en Caroffe, toute la Ville étoit encor en mouvement pour nous Voir, Vous ne croyez peutêtre pas que votre fille dût un jour ainfi piquer la curiofité des Villes entiéres.

Ce jour-là quinze Décembre nous couchàmes

en un petit Village, où nous trouvämes à l'Auberge deux Peres Capucins qui cherchoient à loger, notre Révérend Pere les invita à fouper avec nous, on avoit envie de les bien régaler, mais on ne put avoir qu'une foupe au lait avec une omelette & quelque bagatelle pour deflert, fi nous ne dépenfimes pas beaucoup nous rimes bien en récompenfe, nous avons toujours été de trésbonne humeur.

Enfin le Mardi feize nous arrivämes à Rennes Ville Capitale de la Bretagne, les Dames Urfulines eurent la bonté d'envoier leur Tourriere un quart de lieue au devant de nous, cette bonne fœur nous fit entrer chez un des principaux de la Ville pour nous chauffer, car il faifoit trés-froid, le maître de la maifon nous recut parfaitement bien, & nous vint conduire jufques dans un Caroffe qui nous attendoit à la porte pour nous mener aux Urfulines.

Je ne puis vous dire toutes les honnètetez que nous avons reçues de cette aimable Communauté, il étoit dix heures du matin quand nous y arrivâmes, & nous y reftâämes jufqu'au lendemain matin huit heures, pendant tout ce temps il n'eft point d’attentions, de gracicufetez & d'amitiez

dont l'on ne nous ait accablez de la part de ces Dames, le Pere Doutrelo fit fa réfidence au Collége des Jéfuites.

Plufieurs Révérends Peres de ce Collége nous tirent l'honneur de nous rendre vifite au Parloir, & nous engagérent à venir voir leur maïfon & leur Eglite, le Collége de Rennes eft mille fois plus beau que celui de Rouen, les Bätimens en font magnifiques & trés-commodes, quoique l'Eglife foit trés-belle, je trouve cependant dans Eglife du Collége de Rouen quelque chofe de pius frapant & de plus augufte, je donnerois auffi la préférence au jardin du Collége de notre honne Ville, pendant que nous vifitions le Collége, à que nous recevions bien des honnîètetez de la part des Révérends Peres qui le compofent, le Frere Crucy étoit occupé à faire mettre en état les deux Chaifes qu'il avoit arrêtées pour continuer notre route, il vint nous prendre en Carofle & nous conduifit à la Meffagerie le prix de ces Chaifes étoit de vingt livres par tête pour nous porter en un jour de Rennes à Hennebon.

Nous fumes diner à Hors & coucher à Hennebon, le Révérend Pere Doutrelo avoit envoyé devant fon velet à cheval, pour nous annoncer à

Madame Tranchepain, notre chére Supérieure de la Louifienne, elle demeuroit depuis quelque tems chez les Dames Urfulines de Henncbon, où elle nous attendoit, comme il étoit ta-d, cette fage Mere nous fit dire de coucher à l'Auberge pour ne pas déranger la Communauté où elle n'étoit pas maîtrefle, & qu'elle envoyeroit le lendemain une Tourriere qui nous conduiroit au Monaftére, nous obéimes fans peine à des ordres fi raifonnables.

Le lendemain huit heures nous arrivämes aux Urfulines, nôtre chére Supéricure nous reçut à bras ouverts, & nous fit mille & mille amitiez, la Supérieure de la maifon, Dame d'un vray mérite, nous reçut pareillement bien, elle fit donner une Chambre au-dehors au Pere Doutrelo, un jour aprés notre arrivée je vis venir deux Religicufes Urfulines de Plehermel conduite par le Révérend Pere Tartarin Jefuite, MifMfionnaire de la Louifienne, nous en avons encore une de Hennebon, ainfi notre Communauté efl compofée de huit Religieufes Profeffe, favoir Madame Tranchepain Supérieure, mes Dames Jude & Boulenger de la maifon de Rouen, de Madame de Saint François Xavier, de la maifon du Havre,

de Madame Cavelier, de la maifon d'Elbeuf, de deux Dames de la maifon de Plehermel, & d’une Dame de la maiïfon de Hennebon, il y a deux poftulantes, ma Sœur le Mañfif venuë de Tours & moi, à une Converfe qui eft la Sœur Françoife, en tout nous fommes onze, fans compter deux Servantes, il y a bien des Communautez en France, qui ne font pas fi nombreufes, mais je doute fort qu'il y en ait dont tous les membres foient plus unis & plus contents de leur fort.

J'oublie à vous dire, mon cher Pere, que fur toute la route depuis Paris jufqu'à Hennebon, nous avons été prefque toujours en guerre le Frere Crucy & moi, le Révérend Pere Davangour m'avoit chargée d’être fa Direétrice, & Madame de faint Amand, Supérieure de fant Jacques, l'avoit chargé d'être mon Directeur, nous nous fommes acquitez de notre commiflion à merveille, de temps en temps nous nous difions avec franchife nos véritez, le tout fe faifoit gayement, de mon naturel je ne fuis pas mélancolique, le bon cher Frere ne l'eft pas non plus, de fois à autre on rioit à nos dépens, maïs étant les plus jeunes il nous convenoit de défrayer la Compagnie.

Les Révérends Peres Tartarin & Doutrelo, qui doivent faire le voyage avec nous, f'embarquérent le lendemain pour l'Orient afin de preffer la charge du Vaifleau qui doit nous porter à la Louifienne, ï ?s fumes témoins de l’'embarquement, ilfe fit. ‘a porte du Meñaftére que la Mer arrofe, nous vimes les deux Peres monter dans une jolie petite barque, & nous leur fouhaitàmes un bon voyage.

Nos Révérendes Meres avant de partir de Roûüen m'avoient accordé deux graces. Premiérement, que mon Noviciat commenceroit du jour de men départ de Rouen pour Paris. Secondement, que je prendrois le Saint Habit de Religion à Hennebon, ayant recu mon extrait Baptiftaire que vous avez eu la bonté de m'envoyer, je fis reflouvenir Madame Tranchepain de fa promefle, elle m'écouta volontiers, & me la tenuë fidellement, le Révérend Pere Doutrelo fe donna la peine d’aller à Vennes demander la permiffion à Monfeigneur l'Evêque, ce Prélat l’accorda fans difficulté, la Cérémonie de ma Prife d'Habit fe fit le dix-neuf de Janvier 1727. avec beaucoup de {dlemnité, j'ai pris le nom de Saint Staniilas, Madame ‘Tranchepain nôtre Supérieure régala

toute la Communauté d'Hennebon, le lendemain de ma Vêture, l’on me donna le voile noir, que je conferverai pendant tout le voyage.

D'Hennebon nous nous embarquämes dans un Carofle d'eau fur la mer, dans lequel Monfieur Morin, riche Marchand de l'Orient, eut la bonté de venir avec nos Révérends Peres pour nous prendre & nous amener ici, nous ne fumes nullement incommodez des deux lieuës que nous fimes {ur mer, nous avons toujours logé chez ledit Sieur Morin, c'eft un homme d'une grande politeffe & d'un vrai mérite, nous lui avons bien des obligations, nous fommes chez lui prefque auffi commodement que dans une Communauté, nous y avons une Chambre qui nous fert de Chœur, une autre de Refectoire, & plufieurs autres de Dortoirs.

Nos Révérends Peres menent avec eux un Menuifier, un Serrurier, & plufieurs autres ouvriers, pour nous mon cher Pere, n’en foyez pas fcandalifé c'eft la mode du païs, nous menons un Morre pour nous fervir, nous menons auf un fort joli petit chat, qui a voulu être de notre Communauté, fuppofant apparemment qu'il ya à la Louifienne comme en France, des fouris, & des rats.

Je ne fuis nullement fâchée des bruits que l'on lait courir dans Rouën, fur mon fujet, on prétend que je n'en füis point partie, & qu'on m'y voit fouvent, cela m'eft glorieux d'être en même tems dans deux Villes fi éloignées l'une de l'autre, je me fouviens d'avoir lû dans la Vie de Saint François Xavier, que ce grand Apôtre des Indes & du Japon fe trouvoit fouvent tout à la fois en divers lieux, ce qui eft regardé comme un trésgrand prodige, je ne fuis pas mon cher Pere, une effez grande Sainte pour opérer de pareils miracles, je fuis certainement, non à Rouen, mais à l'Orient, & j'y fuis toujours trés-gaye & tréscontente dans ma vocation, bien réfolue d'en remplir les devoirs Ie mieux qu'il me fera poffible.

Il partit d'ici le deux de ce mois un vaifleau pour Pontichery, il porte trois Révérends Peres Jéfuites Miffionnaires, avant leur départ ils nous ont fait l'honneur de nous venir voir & de dîner avec nous plufieurs fois, ils voulurent débaucher la moitié de notre Communauté pour établir un Convent d'Urfulines à Pontichery, mais le Révérend Pere Tartarin n'en a voulu donner aucune, nous avons Ja confolation d'être tran{portées

dans un vaiffeau, dont tousles principaux Officiers, nous paroïffent de trés-honnètes gens.

Nos Révérends Peres ne veulent point que nous difions nôtre, comme vous fçavez que l'on dit dans les Convents, parce que, difent-ils, au premier moment nous entendrions les Matelots l'en mocquer, & diroient notre foupe, notre bonnet, ainfi du refte, & il fe trouve que depuis qu'ils nous l'ont deffendu, je ne {Caurois m'empêcher de le dire, & même jufques à dire notre nez, & le Pere Tartarin me dit fouvent, ma Sœur levez notre tête, & le tout pour rire & nous diftraire de nos fatigues.

Le Révérend Pere Tartorin dit, qu'il fe moquera bien de nous fi nous nous trouvons indifpoiées fur la mer aprés notre embarquement & nottamment de celle qui commencera, je fouhaite être la premiere pour en être plütôt quitte, & avoir le plaïfir de rire des autres à mon tour.

L'on embarque dans notre vaiffeau une quanuté de Moutons & cinq cens Poulles, on n'a pas envie, Comme vous le voyez, que nous mourions de faim fur la route.

Enfin, mon cher Pere, eft arrivé ce jour, ce grand jour, ce jour tant défiré, pour notre départ, le

vent f'est rendu favorable, & l'on nous avertit prefentement, qu'il faut nous embarquer dans une heure, je ne puis vous exprimer la joye de toute notre Communauté, pour la mienne elle feroit fans pareille, fi elle n'étoit tempérée par la douleur que je reflens en m'éloignant de vous, & de ma chere Mere pour qui j'aurai toute ma vie la plus vive reconnoiflance, lors que je me rapelle toutes les bontez que vous avez eûës pour moi, je ne puis que je ne m'attendrifle, il n'y a que Dieu feul dont j'entens & je fuis la voix qui puiffe me féparer de parens, dont j'ai mille fois éprouvé la tendrefle & que j'embrafle maintenant de tout cœur.

Nous allons tout prefentement nous embarquer quoi que les pacquets de Madame Cavelier & les miens, qu'on avoit envoyez par le Havre pour être tranfportez ici, ne foient pas ençore arrivez, peut-être que le bon Dieu les ayant jugez fuperflus, aura permis qu'ils foient coulez au fond de la mer, que fa fainte volonté foit faite, f'ils viennent à bon port, on nous les envoyera dans un autre bâtiment.

Monfieur Morin à la bonté de venir avec un aflez grand nombre des principaux Habitans

de la Ville, nous conduire jufqu'à la premiere dinée trois licuës fur mer, & ils reviendront ce foir dans une barque.

Je fuis embaraflée comment nous allons pouvoir monter dans notre Vaifleau, car il eft tréshaut de bord, le Révérend Pere Tartarin dit qu'il nous fera mettre deux à deux dans une pouche, & qu'on nous guindera avec une poulie, comme l'on fait un ballot, mais notre Capitaine quoi que peu expérimenté dans la charge d’une telle Marchandife, nous affure qu'il nous fera monter plus commodément, à fçavoir aflifes dans un fauteüil l'une aprés l’autre.

Adieu mon trés-cher Pere, je vous fupplie de me donner fouvent de vos chéres nouvelles, je n'ai rien au monde de plus cher, que vous & ma chere Mere, foyez perfuadez qu'il ne falloit pas moins, pour me féparer de vos chéres perfonnes, que la gloire d'un Dieu, & le falut de fes pauvres Sauvages, mais je vous aflure que je ne ferai féparée de vous que de corps, je vous ferai toùjours unie d’efprit & de cœur, mais comme je ne puis rien de moi-même, je m'adreffe à celui qui peut feul vous combler de bénédiétions je le prie chaque jour. sour la confervation de vos fantez,

& la fanétification de vos ames, je vous demande en grace de ne pas oublier une fille, qui fera toute fa vie, avec le plus profond refpect & la plus parfaite reconnoiffance,

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