‹ Relation et naufrages d'Alvar Nuñez Cabeça de VacaChapitre 36 sur 42 · CHAPITRE XXXL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXL

Nous Toyageons dans la direction du maïs.

Apuès deux journées de halte > nous nous déterminâmes à chercher le pays du mais.

Nous ne voulûmes pas prendre la route où les Indiens tuent leurs vaches , parce que c'était vers le nord, et cela nous aurait fait faire

un grand détour. Nous étions persuadés qu'en

marchant continuellement vers le couchant , nous parviendrions où nous voulions aller.

Nous traversâmes toute la contrée jusqu'à la mer du Sud. La crainte de la famine ne nous détourna pas de ce dessein; en efiFet, nous souffrîmes beaucoup de la faim pendant les dix-sept jours dont on nous avait parlé.

Tout le long de la rivière , les habitants nous donnèrent beaucoup de manteaux en cuir de vache. Nous ne mangeâmes pas des fruits dont il a été question : nous ne vivions que d'une poignée de graisse de cerf que nous avions gardée pour le moment des privations.

Enfin nous' traversâmes la rivière , et nous marc^iàmes encore pendant dix-sept jours.

Au coucher du soleil , nous arrivâmes dans de grandes vallées» au milieu de montagnes trèsélevées. Nous parvînmes chez une peuplade qui y pendant le tiers de rannée, ne vit que de poudre de paille, et comme c'était dans cette saison- là que nous y passâmes, nous fûmes obligés de nous en nourrir comme eux.

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Nous trouvâmes ensuite des maisons fixes, où il y avait -beaucoup de mais en réserve. On nous fit présent d'une grande quantité de farine , de calebasses , de haricots et de beaucoup d'étoffes en coton. Nous donnâmes tous ces objets à ceux qui nous accompagnaient ; et ils en ftirent on ne peut plus satisfaits. Nous remerciâmes vivement le Seigneur de nous avoir conduits dans un pays si riche en vivres. Plusieurs de ces maisons étaient construites en terre ; d'autres en nattes de roseau. De là nous fimes cent lieues dans l'intérieur : nous trouvions toujours des maisons fixes , du mais et des haricots.

Les naturels nous donnèrent beaucoup de cerfs , d'étoffes de coton , meilleures que celles de la Nouvelle -Espagne , des coquillages, des coraux qui viennent dé la mer du Sud, un grand nombre de turquoises que les Indiens se procurent dans le Nord ; enfin ils nous apportaient tout ce qu'ils possédaient. Ils me firent présent de cinq émeraudes

dont ils avaient fait des flèches qui leur ser-* vent dans leurs danses et dans leurs divertissements. Conàme elles me parurent très-belles, je leur demandai où ils se les étaient procurées, ils me dirent qu'ils les avaient eues dans des montagnes fort élevées qui sont vers le Nord : qu'ils les achetaient pour des panaches et des plumes de perroquets. Suivant eux, ces mon- * tagnes étaient fort peuplées , et il y avait des maisons fort grandes. Nous remarquâmes que dans ce pays les femmes étaient traitées avec plus d'égards que dans tout autre endroit des Indes que nous ayions vu. Elles portent des chemises de coton qui leur descendent jusqu'aux genoux 9 avec des demi-manches qni pendent à terre , et qui sont faites en peau de cerfs sans poil. Elles les lavent avec des racines dont l'odeur est très-forte, par ce moyen elles les conservent très-propres. Ces chemises sont fendues par devant; elles s'attachent avec des courroies. Ces Indiens portent des souliers. Tous venaient vers nous

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pour que nous les touchassions et que nous

fissions sur eux le signe de la croix , et ils étaient si importuns, que nous avions bien du mal à endurer leurs obsessions. Qu ils fussent malades ou bien portants , nous étions toujours obligés de les bénir. Il arrivait souvent que les femmes qui nous suivaient , mettaient au monde des enfants. Aussitôt ils prenaient le nouveau né , et nous l'apportaient pour le faire toucher et nous faire faire sur lui le signe de la croix. Ils nous accompagnaient toujours jusqu'à ce qu'ils nous eussent confiés à d'autres naturels. Toutes ces peuplades étaient fermement persuadées que nous venions du ciel. Lorsque nous étions en marche, nous restions toute la journée sans prendre de nourriture, et le soir nous mangions si peu qu'ils en étaient étonnés. Jamais ils ne s'aperçurent que nous étions fatigués , et en vérité nous étions si accoutumés au mal , qu a peine y étions-nous sensibles.

Nous les traitions avec beaucoup de ré-

serve et d'autorité ; pour cela nous ne leur parlions que rarement. Le nègre était toujours chargé de s'entendre avec eux ; c'était lui qui prenait des informations sur la route que nous voulions suivi^e, Bur les peuplades et sur tout ce que nous voulions savoir. Nous traversâmes beaucoup de nations diJBerentes , et Dieu ne cessa de nous protéger ; car tour jours nous les entendions et nous nous fair sions comprendre. Nous nous exprimions par signes , ces gens nous répondaient de même »

et^avec autant de facilité que s'ils avaient parlé notre langue et nous la leur« Nous en connaissions six » mais nous ne pouvions pas nous en servir dans tous les endroits; puisque nous en trouvâmes plus de mille difiFérentes dans toute cette contrée.

Ceux qui étaient en guerre faisaient à l'in-r stant la paix pour venir nous recevoir -et nous porter tout ce qu'ils possédaient, si bien que nous les laissâmes tous en pailx.

Nous leur fîmes entendre par signes qu'il y

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avait dans le ciel un être que nous appellions Dieu , qu'il avait créé le ciel et la terre, que nous Tadorions et le regardions comme ncAre maitre , que toutes les bonnes choses venaient de lui, que nous lui obéissions, et que , s'ils faisaient de même , ils s'en trouveraient fort bien. Nous découvrîmes de si bonnes dispositions chez ces gens-là , que si nous avions pu nous faire comprendre parfaitement, nous les aurions convertis. Nous nous expliquâmes le mieux possible, et par la suite, au lever et au coucher du soleil, ils poussaient de grands cris , élevaient les mains au ciel , et touchaient tout le corps. Ce sont des gens bien faits , très-intelligents et propres à tout.

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ÇHA.PITRE XÎÇ^XU.

On nous donne des cœurs de cerfi.

r Da98 le village où Tpn nous fit présent des émeraudes , on donna à Dorantes plus de sïjfi cents cœurs de cerfs ouverts (coraçones de venados abiertos)^ dont ils ont toujours de grandes provisions pour leur nourriture , ce qui fit que nous appelâmes cet endroit le

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village des Cœurs (elpueblo de los coraçones). On peut entrer de ce côté dans beaucoup de provinces de la mer du Sud , et , si l'on veut y pénétrer par un autre endroit, on court risque de périr. La côte ne possède pas de maïs^ on n'y mange que de la poudre de paille de blette (hledo), et des poissons qu'ils pèchent sur des radeaux , car ils ne construisent pas de canots. Les femmes couvrent leur nudité avec de l'herbe et de la paille; ce sont des gens très-tristes et peureux. Nous pensons qu'à partir de la côte , dans la direction

des villages que nous avions laissés , il doit y avoir plus de millelieues de pays habitées. Les naturels ont une grande abondance de vivres : ils sèment trois fois par an des haricots et dii mais. On y trôtJVe trois espèces dé'èeifté, ils eta ont d'aussi grands qtife les jétities tattf éàtlk d'Espâgtie. Lieiirs matifeôns s(Stxt fixesr : \\% \û% ttommcfût buios. fis ont des poisons qu'îhi retirent d'un arbre aussi élevé que noâ |)Oii&mieirs. Il suîffît de cueillir le fruit et d'en fret-

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ter les flèches. Lorsque l'arbre n'a pas de fruit, ils cassent une branche et ils empoi3onnent leurs flèches avec la sève qui en découle. Il y a beaucoup d'arbres de ce pays qui sont si vénéneux , que si , après avoir écrasé les feuilles, on les met dans l'eau , les. cerfs et tous les ahi^ maux qui en boivent meurent à l'instant.

Nous séjournâmes trois jours dans ce village. A une journée de marche au delà il y eu avait un autre dans lequel nous reçûmes une averse si considérable , qu'une rivière en ftit augmentée, et nous fûmes obligés d'attendre quinze jours pour la passer. Pendant ce temps-là, Gastillo vit au cou d'un Indien une boucle de ceinturon d'épée dans laquelle était introduit un clou en fer. Il la prit, et il demanda ce que c'était. Ils nous répondirent que cela venait du ciel , que cette boucle avait été apportée dans ce pays par des hommes qui portaient de la barbe comme nous , qui étaient arrivés du ciel sur les bords de cette rivière , qu'ils avaient des chevaux ,

des lances et des épées , et qu'ils avaient tué deux naturels à coups de lances Nous nous informâmes le plus adroitement possible de ce qu'avaient fait ces hommes ; ils nous raconte* rent qu'ils avaient été à la mer^ qu'ils avaient mis leurs lances dans l'eau, qu'eux-mêmes s'y étaient mis ensuite , et que jusqu'au coucher du soleil ils les avaient vus sur l'eau. Nous remerciâmes Dieu avec ardeur de ce que nous entendions ; car cela nous fit concevoir l'espérance d'avoir des nouvelles des chrétiens. D'un autre côté, nous étions extrêmement affligés y pensant que ce Qe pouvaient être que des gens qui étaient venus par mer faire de découvertes. Enfin iiou$ eûmes sur eux des rapports si certains, que nous nous remimes en route avec plus d'aixleur encore ; et plus nous avançâmes , plus nous entendîmes parler deux.Nou^ dîmes aux naturels que nous allions chercher ces gens afin de leur dire de ne pas les tuer, de ne pas les mctr tre en esclavage, ni les arracher à leur pays;

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en un mot , de ne leur faire aucun des torts dont ils se plaignaient : cela leur fit un plaisir extrême. Nous parcourûmes une grande distance déserte ; les habitants s'étaient enfuis dans les montagnes, en abandonnant leurs cultures dans la crainte des chrétiens. Ce fut pour nous un chagrin cruel de voir un pays si fertile , si beau , si bien arrosé de ruisseaux et de rivières , et de ne trouver que des villages abandonnés , réduits eh cendres, et quelques habitants décharnés, malades et fugitifs. Gomme ils ne pouvaient cultiver la terre, ils assouvissaient leur faim avec des écorces d'arbres et des racines. Pendant la route nous souffrions aussi de la famine, les naturels ne nous étaient que très - peu utiles ; ils étaient si affaiblis, qu'ils semblaient près de mourir. Ils apportèrent des manteaux qu'ils avaient sauvés des mains des chrétiens , et nous les donnèrent. Ils nous racontèrent que ceux-ci ayant pénétré dans le pays, avaient détruit et brûlé les villages , emmené

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la moitié des hommes, toutes les femmes et les eafants, et que ceux qui avaient pu s'échapper étaient encore en fuite. Nous les voyions si efiFrayés, qu'ils n'osaient s'arrêter nulle part , encore moins travailler à la terre ; ils n'y pensaient même pas. Ils semblaient décidés à se laisser mourir, préférant finir ainsi que d'être traités aussi cruellement qu'ils l'avaient été. Ils paraissaient nous voir avec beaucoup de plaisir ; cependant nous craignions qu'en arrivant chez les naturels qui étaient près des chrétiens, et en guerre avec eux, ils ne se vengeassent sur nous en nous maltraitant. Lors* que Dieu nous permit d'y arriver, ces Indiens eurent pour nous la même crainte et le même respect que les autres ; ce dont nous ne fûmes pas faiblement étonnés. Cela prouve que, pour convertir ces gens et pour les soumettre à votre majesté impériale , il faut les traiter avec douceur; et que cest le seul moyen d'y parvenir. Ils nous conduisirent dans un village , qui est sur la oréte d'une montagne :

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pour s'y rendre il faut gravir une bauteur très - escarpe Nous trouvâmes un grasd nombre de naturel^ qui s'y étaient refilés dansia crainte des chrétiens. IJ& nous reçurent fort bien , nous donnèrent ce qu'ils posséf»

daient, entre autres choses, plus de deux rnilk charges de mais , que nous dis^tribuâmes aux misérables qiii nous y avaient conduits. Le lendemain nous expédiâmes quatre messagers dans le pays , comme nous en avions l'habitude, afin de rassembler le plus de monde possible dans un village des environs, et nous partîmes avec tous les habitants de l'çndroit où^nous étions. Nous trouvions toujours les traces des endroits où les chrétiens avaient passé la nuit. A midi nous rencontrâmes nos envoyés, qui nous dirent qu'ils n'avaient vu personne , que tous les naturels s'étaient enfuis au fond des forets , dans la crainte que les chrétiens ne les tuassent ou ne les fissent esclaves. La veille au soir, en se cachant der-^riére des arbres, nos gens avaient aperçu les

chrétiens, et ils les avaient vus emmener beau, coup d'Indiens enchaînés. Ceux qui nous, accompagnaient en furent très -effrayés; plusieurs revinrent sur leurs pas pour donner avis chez eux de l'arrivée des chrétiens , et un plus grand nombre se serait en allé de même , si nous ne leur eussions dit de ne pas le faire et de n'avoir aucune crainte. Cela les consola beaucoup, et ils furent moins tristes. Il y avait avec nous des Indiens qui venaient de cent lieues de là, nous avions bien de la peine à leur persuader de retourner chez eux. Nous séjournâmes dans cet endroit pour les tranquilliser. Le lendemain nous marchâmes toute la journée , et nous passâmes la nuit sur la route. Le jour suivant, ceux que nous avions envoyés en éclaireurs nous menèrent où ils avaient vu des chrétiens. Le soir, quand nous arrivâmes dans cet endroit, nous vîmes clairement qu'ils avaient dit vrai , et nous reconnûmes que c'étaient des cavaliers, aux

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pieux auxquels on avait attaché les chevaux.

DepuiÀ cet endroit, que l'on nomme le Rio Petutan , jusqu'à la rivière où Diego de Guzman arriva, on peut compter quatre-vingts lieues, à partir de celui oùnous avions entendu parler des chrétiens ( i ) , et depuis Fendroit où nous avions été ai^rêtés par la pluie, il peut y avoir environ douze lieues, et autant de ce dernier village à la mer du Sud. Dans toute la contrée où finissent les montagnes , nous remarquâmes des traces nombreuses d'or, d'antimoines , de fer, de cuivre et d'autres métaux. Dans la partie où les maisons sont fixes, la température est si élevée, que l'on a très-

(i) Ce passage étant très-obscur, je reproduirai le texte: Desde aquî, que se llama el Rio de Petutan, hastà el Rio donde ilegd Diego de Guzman puede haver hastà d/, desde donde supimos de chrisiianos ochenia léguas. On peut proposer cette version : Depuis le Rio Petutan , jusqu'à la rivière où arriva Guzman, qui est l'endroit où nous entendîmes parler des chrétiens, etc. Ou bien encore celle-<;i : Du Rio Petutan, qui est la rivière où entra Diego de Guzman , on compte quatre-vingts lieues jusqu'à l'endroit ou nous entendîmes parler des chrétiens.

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chaud , même au mois de janvier. Depuis ces maisons jusqu'à la partie méridionale du pays, qui est dépeuplée , et jusqu'à la mer du Nord la contrée est déserte et très-pauvre. C'est là que nous souffrîmes une famine incroyable^ Les Indiens qui parcourent ce pays, sont de mœurs très-cruelles. Ceux qui ont des inaisons fixes , et ceux qui sont au delà , ne font aucun cas de For et de l'argent, et ne pensent pas qu'on puisse en tirer un avantage.

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