ET SUR SES MÉMOIRES
f.e comte de BrienneécrivU^s Mémoires pour MnslraclioD de ses eofaoU. On pourrait donc s'attendre à y trouver, sur les négociations dont il fut chargé, toutes les particularités qui aaraient été pour eux d'utiles leçons, et pour nous «les révélations piquantes. Cependant , quoique l'auteur ne montre pas dans ses Mémoires les sentiments de commande que l'on est convenu d'appeler réservé diplomatique , il y garde un religieux silence sur les secrets d'étal. Des négociations importantes essayées à plusieurs époques , et qui furent long-temps l'objet de ses soins, y sont quelquefois à peine indiquées. Peut-être Brienne a-t-il pensé qu'en ne cherchant point à se déguiser à lui-même la gravité des circonstances et la diffîoulté des atTaires qu'il eut k suivre ou à diriger, il suffisait , pour lea faire bien connaître , de les présenter sous leur véritable jour. D'ailleurs il a pu croire que pour ses fils, nourris aux affaires dès leur plus tendre jeunesse, un mot qui réveillerait leurs souvenirs, serait sou^ veut plus instructif que de longues et minutieuses narrations. Il est donc probable qu'il s'est uniquement proposé de rapporter les principaux événements arrivés sous Louis XIII el durant le rèsne de Louis XIV jusqu^à Tannée 1661. Si aux détails qu'il donne il avait à en ajouter d'autres qu'il se réservait de communiquer à Tatné de ses enfants , lequel devait lui succéder comme il avait lui-même sucoédé à son père, ces détails mystérieux , transmis de père en fils, ont été avec eux ensevelis dans la tombe.
Henri-Auguste de Loménie, sieur de La Yilleaux- Clercs, comte de Brienne, etc., était fils d'Antoine de Loménie, secrétaire d'Etat du roi Henri IV, huguenot converti par les soins du
(1 } Le père Seoaolt , Oraison funèbre du comte de Brienne.
(2) La belle collection des manuscrits de Brienne se compose de 360 volumes , contenant des traités de paix, des négociations , des relations d'ambassades , des mémoires et instructions aux ambassadeurs et ministres du roi , etc. Elle fut formée par les soins d'Antoine de Lomrnie. rangée et mise en ordre par Pierre Dupuy. sous la direction duquel elle fut transcrite . pour en fomter uno suite de volumes. Antoine de Loménie abandonna , dii-on, à Pierre Dupuy tous les documents originaux, en
R. P. Coton ; son areul , Martial de Loménie , sieur de Versailles, greffier du conseil, avait été, selon une tradition , tué à la Saint-Barthélémy comme protestant, ou, selon nne autre, étranglé dans les prisons du ChAtelet, à l'instigation du maréchal de Retz qui voulait avoir ses terres. La mère de Henri-Auguste de Loménie était Anne Aubourg de Porcheux; ce fut elle qui introduisit la religion catholique romaine dans la famille de son mari , élevée dans les croyances du protestantisme ; elle n*eut que ce fils, qu'elle mit an monde earannée 1595.
Le comte de Brienne fut naturellement destiné aux charges publiques , et son père , l'un des ministres habiles du règne de Henri IV, « le nour- » rit, dès sa plus tendre jeunesse, à la politique, v el lui fit tuecer , avec le lait , ce bel art qui fait » régner heureusement les souverains (1) ; » il lui apprit aussi en peu de temps tout ce qu'il n'aurait pu acquérir qu'après une longue expérience, en le faisant travailler habituellement dans sa bibliothèque , que Ton pouvait avec raison appeler l'académie des politiques, et en lui faisant étudier ces curieux manuscrits où sont contenus les plus utiles documents sur les afl*aires importantes de TEtat (2). Les voyages que le jeune de Brienne fit en Allemagne, en Pologne eten Italie, par ordre de son père , durent aussi le bien préparer à la carxière qu'on lui destinait. Il était de retour à Paris vers la fin de l'année 1609; on dit qu'il fut même, dès cette époque, remarqué par Henri IV, qui lui permit d'assister quelquefois au conseil. Marie de Médicis, régente de France, le chargea, en 1614, de négocier avec quelques députés des Etats-généraux « dont les esprits étoient indisposés (3) , » et son habile intervention obtint d*eux
reconnaissance de la peine qu'il avait prise de les classer et f^ire transcrire. Henri-Auguste de Loménie hérita de cette collection , et la vendit au Roi 40.000 livres , en l'année 1661 ou 1662. Le comte de Brienne, après avoir passé plus de quarante ans dans les affaires , se retira avec une médiocre fortune , compromise même par son désintéressement, comme il le dit lui-même dans ses Mémoires. C'est ce qui le détermina sans doute à se dessaisir d'une pareille collection.
(3) Le père Senault. Oraison funèbre, page 13.
NOTICB SUR LB COMTE DE BBIENIIE
la nomiDation d'an président agréable à la coar. Ce succès lui valut la survivance de la charge de son père Tannée suivante; et en 1617, il obtint celle de mailre des cérémonies et de prévôt des ordres du Roi. Jusqu'à la mort de son père (Antoine de Loménie),sa principale occupation a étoit d*ac- » compagner le Roi et d*acquérir Fhonneur de ses » bonnes grâces, à quoi il réussit (1). » Les services que le jeune Loménie rendait alors ne furent pas toujours inutiles à lui et an Roi , comme on le voit par la quittance suivante: a Nous, Henri- Auguste de Loménie de La Yille-aux-Clercs, conseiller du Roy en son conseil d'Estat et secrétaire des commandemens de S. M., confessons avoir eu et reçu comptant... la somme de douze mil livres, dont il a plu à S. M. nous faire don en considération des services que nous lui avons rendus, pour nous donner moyen de supporter la despense qu*il nous convient faire à sa suite ; de laquelle somme , etc.
» Le â3* jour de décembre 1621 (2). v
L'ambassade d'Angleterre , où IL fut chargé de négocier sur certaines difficultés qui arrêtaient le mariage de Henriette-Marie de France avec le prince de Galles , fût pour le comte de Brienne une occasion plus importante de se signaler ; sa sagesse et sa prudence firent cesser tous les obstacles (3).
A partir de cette époque , on peut étudier ce personnage dans ses propres Mémoires; nous ne le suivrons donc pas durant les différentes phases, de sa longue et honorable carrière.
Dès son entrée dans les affaires il se fit cette maxime : a QuMl n'est jamais permis de faire une chose mauvaise quelqu*avantage qu'on en puisse tirer, et que le service de Dieu doit être préféré à tous les honneurs et à toutes les gloires du monde. » Il fut fidèle à ces préceptes ; aussi son
(1) Mémoires de Brienne , page 2.
(2) Cette qoUlaoce fait partie des titres originaux de la Bibliothèque du Roi; on trouve dans la même collection one autre pièce de Tannée 1625 , portant quittance fie la somme de 3,000 livres « dont 11 a plu au Roy nous faire don. » et la lettre patente qui y est Jointe ajoute : « en coosldéraiion des bons, Ûdèles et recommandables services quMl nous a rendus. »
(3) Ce fût sans doute pendant cette ambassade que Brienne prit , à r<^gard des Anglais , une certaine défiance dont II ne se départit Jamais. On lit en effet dans ses Mémoires de fréquentes récriminations contre eux. Voici l'une des plus polies :
« Nous primes , dans les trois traités que nous fîmes avec les Anglols, toutes les précautions nécessaires pour n*étre pas trompés par eux , car ils ne vont pas toujours droit dans leurs traités : ils se réservent d*y chercher quelque interprétation qui soit à leur avantage . suivant le génie de leurs ancêtres Normands , et se font quelquefois peu de scrupule de tromper ceux qui négocient avec eux. »
(4) C'est Mazarin que le père Scnault veut déslgupr. Les Mémoires du Ois de Brienne contiennent, sur le ca-
panégyriste, le R. P. Senanlt, remarqna-t-il que: « quoiqu'il fût accablé des soins de sa charge , il disoit tons les jours son bréviaire , pendant que quelques ministres ecclésiastiques , sous prétexte des afDiires, s'en faisoient dispenser (4). » Plus loin il ajoute : « qu'un homme de sa naissance et de son rang, au lieu d'envoyer des diamans, des perles ou des bijoux à la femme qu'il recherchoit en mariage, lui envoya les OEuvrei de Grenade^ œuvres qui ont répandu la dévotion dans l'église. »
Le comte de Brienne n'estimait pas que sa vie pût être proposée pour modèle; mais il la trouvait entremêlée de tant d'accidents , qu'à son avis elle pouvait servir à l'instruction de ses enfants. Il ne fut pas du nombre des ministres complaisants qui sont toujours de l'avis du prince et s'abstiennent soigneusement de choquer ses inclinations; il ne fut pas non plus d'une « fidélUé incommode (b); » mais il se ménagea entre la complaisance et la sévérité, entre la crainte et l'audace, et «conserva toujours uii^ honnête liber» f^ (6). » Le comte de Brienne ne s'abaissa ni devant Tomnipotenoe de Richelieu, ni devant la faveur de Mazarin (7); il résigna sa charge quelque temps avant la mort du premier, et la reine régente Anne d'Autriche, confiante dans le zèle et l'affection de Brienne pour son service , la Ini rendit en 1643. Mazarin ne l'aimait pas, et ne put cependant obtenir de la Reine son éloignement. Par condescendance pour Anne d'Autriche, et quoique le retour de ce ministre loi parût devoir être funeste à la France, Brienne signa et expédia l'ordre du Roi qni rappelait Mazarin. Il avait été chargé , en 1651 , d'informer Monsieur et le parlement de l'exil de ce même ministre.
La bienveillance delà reine mèrede Louis XIV pour le comte de Brienne tenaitaussi à l'affection de cette princesse pour M"* de Brienne sa femme (8), que toute la cour savait être la confidente
ractère peu religieux du cardinal ministre, des particularités assez curieuses.
(5) Le père Senault, Oraison funèbre.
(6) idem,
(7) Brienne fût presque toujours sur le qui vive avec Mazarin , et les termes dont II se sert souvent en parlant de ce ministre , semblent indiquer presque du mépris pour ce cardinal. Il dit dans ses Mémoires :
« La déférence de Monsieur pour le Cardinal augroentoit le crédit d'un ministre odieux aux gens de bien. »
(8) Il ne nous parait pas sans intérêt de rappeler, à propos de madame de Brienne, un passage des Mémoires de son fils ( Henri-Louis), relatif à l*intimitéquiexisu entre la Reine et madame de Brienne , et qui sert aussi à expliquer la grande faveur dont Jouissait le cardinal MaxArin auprès d'Anne d'Autriche.
« Tout le monde sait ce que la médisance a publié de la passion mutuelle d'Anne d'Autriche et de Maxarin. Les cabinets des curieux sont rempli» de libelles diffamatoires sur ce sujet. La détractation publique et particulière n'a Jamais été poussée plus loin ; et cette tache, que tant de plumes séditieuses se sont efforcées d^imprimer au nom d'une vertueuse princesse , lui ftra moins
ET Sun SES UÉMOIBIS.
iDfimed'ADDe d'Anlriche. Cedo influeace le maiD- Unl aa pouvoir jusqu'après la mort de Mazaria ; mais avant celte époque, son crëdil cornmeaçait à dfelioer. Les chansons satiriques ne cessaient de poorsaivre les roinislres, naguère si vivement ridiculisés par les pamphlets de la Fronde. On en Irouve la preuve dans une chanson ayant pour litre : Portrait de la cour en evnlrt-viriU, et qui àrcola pcodant l'année 1659:
Le Telller devient nugniBque ; Briennc eit homme q jl voil clilr ; On croit La Vrillière un grand clerc ; Le Plesfis ifslt U politique.
Les EacDltés arfoîbUes du comte de Brienoe ne devaient bientâl plus surDre à la jenne et volon- Uire autorité de Louis XIV; de hantes capacités diplomatiques devaient aussi attirer de prf férence l'allention da Roi; un ijrand règne se préparait, et il (allait pour réaliser et modérer à la Fois les idées gigaulesqDes du nouveau prince, une Torce physique et morale bien an-dessus de celle du comte de Brienue. Hugues de Lidnne , si malhen-
4e tort dam in sièclei A venir qu'elle ne feri de honte i Doire histoire. PeuL-éire, et je ne le déuvoue pai , la Seine iccorda^-elte »on Mlime au cardinal avec trop peu de m^naBemenl. Qoolqu'll a'j eQt tint doute en cela rien que d'innocent , le monde > qui lera IouJoud ind- (hanl, ne pal «'empêcher d'en parler en des lermei pen ■HpeclneDi ; et la licence alla il loin . que chacun crnt rotrcequiD'éloit pas, et qaeeeui memcqullecroyolent le moios l'aainrolenl comme véritable. La galanterie de laBelne, l'il y en a eu, «toit toute tplriluclle; elle «toit dani les mœurs, dans le caractère espagnol, ri lenoU de miortei d'amours qui n*tn9plrenl point souillure :J' pals aa moins Juger alnal d'après ce que m'a raconté ■M mère. La Reine avolt pour elle beaucoup de bonté , M ma mère l'almolt sincèrement: elle osa l'enlretenli ra jour de tous ces mauvais propos. Voici comment la chose le paira.
■ C'éloll i l'époque où la faveur du cardinal aupréf de la Reine éclaloll lihremeat aui yeui de la cour, el quand te monde matin , comme J'ai déjà dit el ne puii trop le répéter, taitoitleplusde bruit de leurs prétendues amours. Madame de Brienne s'èlolt un soir recoclllie, teiao M coutume, quelques Inslana dans l'oratoire de la Bcine. Sa Majïiié r entra sans l'apercevoir; elle avoll ■n ctiapelel dans l'une de ses rosins , elle s'agenouilla, uupira . el parut tomber dans une méditation protonde. Onmouvcmeniquc Gl ma mère la lira de sa rêverie. ■ Eit-ce vous, Uaijame de Brienne 1 lui dit Sa Mi^eslé. Venei. prions ensemble, nous serons mlem ciaucèes. d Quand la prière Tut Unie, ma mère, celte vèrilableamle, ou pour parler plus respertueusetnml. celte serrante tidèle, demanda pennlsiloii a Sa Hajeslè de lui parler avec fnncblse sur ce qu'on disoll d'elle et du csrdinal. La bonne Reine, en l'embrassant tendrement, lui permit de parler. Ma mère le fil alors avec tout le ménagenienl possible; mais comme elle ne dègulsoil rien à it Iteinc de tout ce que la médisance publioll contre si vertu, elle s'aperful. sans en faire semblant, ainsi qu'elle me l'a dli elle-même après m'avolr engagé au secret, qve plus d'une Tols Sa Majeslt rougit juique doni Ir Nant det yeux; ce tUrcot ses propres paroles.
■ Kiifln lorsqu'elle eui Oui. la Reine , les jfeui niouil-
reux pendant son ambassade i Itome contre le cardinal de Itelz, el bien pins encore tout récemment en Espagne , contre le prince de Cx>ndé , et qui avait ainsi préludé par deux échecs éclatants à une carrière diplomatique des plus justement renammées,Hngaesde Lionne (ut chargé,en 1663, du déparlement des aiïaires étrangères (1], en remplacement du comte de Brienne. Comme c'était l'habitude el le goùl dn temps, des chansons célébrèreut la Tortane nouvelle de Lionne , el le repos forcé que le Roi exigea d'un vieux et Adèle serviteur. D'une chanson , riche en cooplels, et qui rappelle les dirTérenles nouvelles du moment, nous ne donnerons que le couplel qui se rapporte i Brienne, remplacé dans sa charge par Lionne:
L'aticlage du aolell (2)
N'aura jamais son pareil :
11 est de quHire cbevaui
Précédés de deux ca val les (3) ;
Il est de quatre cbevaui .
Bien meilleurs qu'ils ne sont beaui.
lés de larmes, lui répondit : ■ Pourquoi , ma chère . ne m*as-iu pas dit cela plus lût ? Je t'avoue que je l'aime . et Je te puis dire même lendrement ; mais l'affection que je lui porte ne va pas Jusqu'à l'amour, ou , si elle j va stnsqueje le sDche, mes sens n'y ont point de part; mon esprit seulement est cbarmè de la beauté de sou esprit. Cela serolt-il criminel? Ne me Ilatle point: s'il j a même dans cet amour l'ombre du pécbè, J'y renonce dès maintenant devant Dieu et devant les saints dont les reliques reposent en cet oratoire. Je ne lui parlerai désormais , Je l'assure , que des araires de l'Etal , el je romperal la conversation dés qu'il me parlera d'autre chose. ■ Ma mère, qui élolt à genoux, lui prit la main . la baisa, la plata près d'un reliquaire qu'elle venoit de prendre sur l'autel : a Jurez-moi , Madame , dll-elle , je vous supplie, jurez-moi sur ces salniei reliques de tenir à Jamais ce que vous venei de promettre à Dieu. — Je le jure, dit la Reine en posant sa main sur le reliquaire, CI je prie Dieu, de plus, de me punir si j'i fois le moindre mal. — Ah 1 c'en est irop . reprit ma mère loul en pleurs. Dieu esl Juste, el sa bonté, n'en doniei pas, ter* bieniat conuoltre voire Innocence. * Elles te mirent eesuilc à prier tout d'une voii, cl celle dont J'ai su ce [ail, que Je n'ai pas cru devoir isire , à présent que la Reine a reçu dans le ciel la rècompenie de ses bannes cenvres , m'a dit plusieurs tols qu'elles ne prièrent Jamais l'une el l'autre de meilleur cceur. Quand elles eurent achevé leur oraison , que cet Incident prolongea plus que de coutume. Madame de Brienne conjura la Reine de lui garder le secret. Sa Majesté le lui promit , ei. en effet . elle ne s'est Jamais aperf u que la Reine en ail parlé au cardinal , ce qui , à mon avis , esl uoe grande preuve de son Innocence, »
(1) La Biographie universelle contient quelques erreurs au sujel de Brienne. Elle indique înciacteroenl la due de sa retraite ; ce fut à lui qne Lionne succéda, et non pasi Mazarin.
(21 Louis XIV avait pour devise un soleil qui éclalrall un globe.
(3) Mademoiselle de La Valllère et madame df Mon-
NOTICE SUB I.E COMTE OI BfiIBNNI
Od K^it gae d*an coup de pied lia renversé Brié....
On Mit que d*aD coup de pied Il a tout estropié.
Le comte de Brienne mourat en t666« Des témoignages éclatants de regrets lui furent donnés par ses anciens collègues. Le Tellier, devenu chancelier , dit en plein conseil , lorsqu'il en apprit la nouvelle, « qu'il n'avoit jamais vu un homme plus intelligent dans les affaires , moins ébranlé dans les dangers, moins étonné dans les surprises, et plus fertile en expédions pour s en démêler heureusement, y» Et le roi Louis XIV ajouta: <c Je perds aujourd'hui le plus ancien , le plus fidèle et le plus informé de mes ministres. »
Le comte de Brienne avait épousé , en 1643 , Louise de Béon, issue de l'illustre maison de Luxembourg; il en eut sept enfans ; quatre d'entr'eux vivaient encore en 1668.
L'atné, Henri-Louis, avait obtenu la survivance delà charge de son père, et il l'exerça simultané* ment avec lui pendant les dernières années de son ministère, et quelque temps encore après qu'il se fût retiré des affaires.
Nous joindrons en conséquence à cette notice sar le comte de Brienne, quelques détails sur la yie de son fils, dont il parle souvent dans ses Mémoires.
Les dernières années de la vie de Brienne le fils furent extrêmement agitées, et on a attribué à des motifs divers les causes de la longue détention qu'il eut à subir. Des documents inédits et originaux , conservés à la Bibliothèque du Roi, éclaircissent tous ces événements ignorés ou plutôt mal connus jusqu'ici. C'est ce qui nous a déterminés à enrichir cette notice de ces documents ; ils ne sont pas non plus sans intérêt pour la moralité de l'histoire.
Henri-Louis de Loméuie (1) avait épousé Henriette Bouthillier, fille du comte de Chavigny, femme qui fut en grande réputation de beauté, si on en juge par le fragment suivant d'une chanson du temps :
Pour mettre leur pouvoir au jour, Le Ciel , la Nature et T Amour, De corail, d'ivoire et d^ébenne Firent Brienne, firent Brienne.
Mais la beauté de madame de Brienne ne trouva pas grâce devant la malignité satirique de ce temps , et à cet éloge si gracieux de la belle comtesse , ces mêmes chansons ajoutaient :
Un prélat k Pont-sur-Seine Adresse souvent ses pas,
(1) On a de ce Henri-Louis de Loménie des mémoires dont nous avons cité ci-dessus un fragment relatif à la ceine Anne , une relation très détaillée du traité des Py-
Pour voir la chaste Brienne Pleine de divins appas :
Ce n'est pas pour lui chose vaine S*il y va crotter $t% bas.
Cette dame mourut en 1664, et sa perte ayan^ plongé son mari dans la douleur, il demanda des. consolations à la religion et se retira cette même année à l'Oratoire , où il fut fait sous-diacre. Le feu sacré de la poésie se mêla bientôt aux inspirations de la piété. 11 abandonna l'Oratoire en 1670, pour voyager en Allemagne; il visita le Mecklembourg où il dupa le duc Christian-Louis , et revint à Paris trois ans après. Des ordres sévères du Roi l'attendaient à son arrivée; il fut successivement exilé dans plusieurs maisons de Bénédictins, puis bientôt après enfermé à Saint- Lazare (1674) , où il subit due rigoureuse détention jusqu'en 1692, sous prétexte d'aliénation mentale. On le voit du moins par la lettre suivante entièrement écrite de sa main:
A Monsieur de Ponlckarirain,
Le 14 Janvier 1692.
a Monseigneur ,
Y> Le 28 de ce mois, il y aura dix-4)uit ans révolus depuis le jour que je fus conduit dans la maison des pensionnaires de Saint-Lazare , où je suis encore et où je resterai tant qu'il plaira à Sa Majesté. Il m'est fort indifférent en quel lieu je fasse pénitence , et je puis dire que de toutes les maisons régulières que je connois , je choisirois celle de la Mission si j'estois encore à quitter le monde. J'y avois renoncé de très bonne foi quand j'entrai dans l'Oratoire ; je m'attendois d'y finir mes jours; Dieu ne l'a pas permis: j'adore sa conduite sur moi. Il falloit que j'eusse besoin d'une plus grande solitude que celle que je m'estois choisie. Je n'ai pu. Monseigneur , éviter de vous dire cela afin de vous faire connottre mon état. La grâce que je vous suplie de demander de ma part au Roy, est de permettre à M. le lieutenant civil de me venir entendre sur une affaire que j*ai pardevant lui. Un fermier, qui me doit et ne veut pas me payer , a cru se mettre à couvert en signifiant à mon procureur une prétendue interdiction dont je n'ai aucune connoissance, et qu'on m'avoit cachée avec beaucoup de soin jusques à présent. Je ne suis pas en peine de la faire casser, pourvu que je puisse me défendre. Sa Majesté est trop juste pour me refuser si peu de chose. SI je suis insensé (car on ne peut m'avoir interdit que sous ce prétexte) , je dois estre déclaré tel par un juge en personne, et nullement sur un avis des parens qui po^voient alors avoir des motifs de politique et d'intérest pour me traiter de la sorte, moi absent. Quand on a donné
rénées , conclu dans File des Faisans . et la description des cérémonies du mariage de Louis XIV avec Tintante d'Espagne.
IT SUB SES MBMOmBS.
(oat M>D bien Yolontairemeot et qa*OQ ne s'est réserré qu'une pensioD alimentaire fort modique , OB B*eal pl«8 eo étal d'emprunter de persoune. U s'agit oniquemeni de sayoir si j'ay perdu la rai- •OB ou DOD. Et quand mtoe il seroii vrai que mon chagrin m'euat fait faire dea démarches irrégu- Uères, ai Dieu m'a redonné ma pleine raison , les lois me sont fovorables , et je dois eslre jugé sur la Mtoatioii présente de mon esprit et non sur mes Cm tes passées. U ne me reste plus , Monseigneur , qu'à voQS témoigner la part que je prends à la justice que Sa Majesté a rendue k yostre mérile; j'ai l'honneur d'estre dans vostre alliance par feue ma femme ; M. de Brienne , mon père , a eu l'ayaotage d'estre confrère de monseigneur Tostre aïeul et son ami particulier. 11 m'a ditsou- Tent qu'il lui avoit de très-grandes obligations. Je ne vous parle point de ce que j'ay esté: il y a long-temps que j'ay mis au pied de la croix ces foibles avantages de ma naissance. L'unique faveur que j'espère de vostre intégrité est de parler directement au Roy de la très-humble supplication que je lui fais par votre entremise. J'aurois pu adresser un pîacet k Sa Majesté , mais çauroit esté manquer en quelque sorle à la con- Sauce entière que je prens en vous; je me trouve, Monseigneur, dans vostre département, et j*ay beaucoup de joie de dépendre de vostre ministère. Heureux dans mon affliction, si vous écoutez favonblement , comme je l'espère , les cris de ma douleur, et si vous ajoutez foi à mes paroles quand je vous proteste que je ne cesse de prier Dieu pour la personne sacrée et pour la prospérité des armes victorieuses du Roy , nostre incomparable Majesté, et en particulier pour vous dont je seray toute ma vie, avec un profond respect et une trèsparfaite reconnoissance , Monseigneur , le trèshumble , très-obéissant et très-obligé serviteur ,
» Db Lomênib Bribnne.
» l'oubliois. Monseigneur, à vous dire qu'estant détenu dans cette maison par un ordre du Roy, que feu M. de Soignelay a signé, M. Joly , supérieur-général de la mission, qui a reçu cet ordre, ne me laissera pas parler à M. le lieutenant civil, à moins d'un autre ordre signé de vous, supposé. Monseigneur, que Sa Majesté m'accorde ma très-humble et très-respectueuse suplication. r>
Le lieutenant civil visita l'infortuné Brienne et rendit compte, par la lettre suivante , du parfait état de sa santé et de sa raison. Le procès-verbal de l'interrogatoire subi par Brienne indique aussi les motifs de famille qui avaient amené cette injuste détention.
< Monsieur, suivant l'ordre qu'il vous a plu m'envoyer , j'ai esté à Saint-Lazare et j'ay parlé long-temps avec M. de Brienne que j'ai trouvé de très bon sens et d'une conversation fort aisée; fai été mesme surpris de le voir si raisonnable, après une détention de dix-huit ans, sans avoir le
moindre commerce avec ses parens ni d'autres personnes , enfermé avec tous les enfans de correction et ceux qui sont foibles d'esprit, ne sortant qu'avec eux, enfermé dans le mesme endroit et ayant toujours à ses cétés un des frères de la maison. Je suis persuadé qu'un homme fort sage en deviendroit fou; il demande à Sa Majesté trois choses qui me paroissent très-raisonnables :
» i° De demeurer dans Saint-Lazare, mais qu'on le loge hors de la maison où sont les insensés et les correctionnaires , et qu'on ne le mène pas se promener avec eux ;
» 2» Qu'il lui soit permis d'avoir la conversation des pères de la maison et des gens de. lettres qui ont coustume d'y venir ; d'aller aux exercices et d'avoir une honneste liberté;
9 3" Qu'on luy paye 5,000 1. qu'il s'est réservées de pension viagère lorsqu'il a fait une donation de tout son bien à son fils.
» J'ai proposé à MM. de Saint-Lazare de le mettre dans une chambre de leur maison ; il m'a paru qu'il leur convient fort d'avoir une pension de 2,000 liv. , mais qu'ils ne sont pas d'humeur à se donner le moindre seing. lis m'ont dit qu'ils avoient peur qu'il ne retombât dans quelque extravagance nouvelle ; mais comme il arrive souvent que ceux qui ont eu ces maladies eu reviennent , il me semble qu'il y auroit beaucoup d'injustice de retenir un homme enfermé pour toute sa vie par cette seule appréhension. Vous trouverez. Monsieur, la famille partagée: madame de Gamache et madame de Gayen vous demandent sa liberté, et mesme elles ont pris des mesures avec MM. de Sainte-Geneviève de Paris, qui veullent bien s'en charger ; et je crois que ce seroit tout le mieux. M. l'évèque de Coutence n'est pas du mesme avis ; et comme on ne paie à son frère que 3,000 liv. par an, au lieu de 5,000 liv. qu'il s'est réservées, et qu'il veut avoir sa bibliothèque que M. de Coutence prétend avoir acheptée, il a peur qu'il ne fasse des procédures lorsqu'il sera en liberté; mais ce n'est pas une raison pour le laisser en captivité. Je suis persuadé que la maison de Sainte-Creneviève lui conviendroit fort ; je m'en informerai si vous l'ordonnez.
» Je suis avec respect. Monsieur, vostre trèshumble et très-obéissant serviteur ,
» Le Camus, lieutenant civil.
» Le 5 février 1692. »
Interrogatoire de M* de Brienne,
« L'an mil six cens quatre-vingt-douze, le deuxiesme jour de février, nous, Jean Le Camus, chevalier, conseiller du Roy en ses conseils, maistre des requestes ordinaire de son hostel , lieutenant civil de la ville, prévosté et vicomte de Paris , pour l'exécution de l'ordre du Roy du trentiesme janvier, signé Pontcharlrain, à nous adressé, nous sommes transporté avec maistre Nicolas Gaudion, greffier en la maison des prostrés de la congréga-