‹ Relation faite par m. de Fontrailles des choses particulières de la courChapitre 21 sur 89 · M., T. III · texte numérisé non relu

M., T. III

[1653] Le cardinal Mazarin (3) , délivré de la crainte que lui eausoit celui de Retz , prit la résolution devenir trouver le Roi; mais, pour contenter sa vanité et pour s'assurer entièrement contre la mauvaise volonté du peuple de Paris, il obtint que Sa Majesté vtnt à sa ren^^ contre (4). Le Roi le conduisit au Louvre, où l'on lui avoit fait préparer un appartement. Sa Majesté ayant jugé qu'il y seroit mieux qu'au Palais-Royal , où il étoit allé descendre, après avoir ordonné que la porte de la conférence fût gardée par une compagnie du régiment des Gardes : ce qui a continué depuis. Le nonce crut ou ût semblant de croire que l'arrivée du cardinal Mazarin faciliteroit la liberté du cardinal de Retz. Quand il pressoit trop , on lui disoit qu'il avoit vu la tête du premier mise à prix , sans s'en être beaucoup mis en peine : de quoi le nonce s'excusoit le moins mal qu'il pouvoit ; et quand il recommençoit ses poursuites on lui répondoit que quoique , par le concordat , le Pape se fût réservé le jugement des causes majeures, particulièrement lorsqu'un cardinal étoit accusé, cette clause étoit si contraire aux privilèges du royaume, qu'il n'étoit pas possible que le Roi y consentît. On lui ajoutoit que , pour le délit , l'archevêque de Rennes et ses suffragans avoient procédé contre le cardinal de Châtillon , qui étoit évêque de Beauvais et du nombre de ceux-ci , et le juge royal pour les crimes de félonie et de lèse-majesté ; que les évêques mêmes craignoient la conséquence de pouvoir être cités et jugés à Rome, se souvenant que le feu Roi avoit obtenu des commissaires dans le royaume , pour procéder extraordinairement contre quelques prélats qui étoient compris dans la réserve, de même que les cardinaux ; et qu'ainsi le Pape ne pouvoit pas leur ôter la eonnoissance ni le jugement des crimes dont le cardir.al de Retz étoit convaincu. Cette contestation favorisoit le prisonnier, car il n'étoit pas encore cité à aucun tribunal. Je dis un jour à Mazarin que j'étois surpris que si peu de chose nous arrêtât, qu'il falloit demander des commissaires au Pape. « S'il les accorde , disois-je, nous aurons ce que nous voulons, qui est de faire procéder contre le cardinal de Retz • et sur le refus de Sa Sainteté , le Roi fera ce qui a été mis en usage par ses prédécesseurs , qui

(3) Ce ministre fit son entrée à Paris le 3 février 1653, (et non pas leOde ce même mois), comme le prouve une lettre autographe de lui , insérée dans notre édition des Mémoires de Retz , page 425.

(4) Voyez à ce sujet la lettre que Mazarin écrivit au ministre Le Tellier ; elle est insérée dans les Mémoires de Rclz. note 2. pnge 425.

MEMOIRES DU COMTE DE BEIENNB

est de demander justice aux évéques de son royaume de Tun d'entre eux qui lui a manqué de fidélité. Les évéques s'y porteront ou en feront difficulté , soit pour être intimidés par le Pape , ou par des considérations particulières qu'ils n'oseront déclarer. Le refus du Pape à déléguer des juges sur les lieux, et celui que feroi:\]^ les évéques de France , mettront le Roi en droit de renvoyer la connoissance de ce crime à son parlement. Nous avons plusieurs exemples dans l'antiquité qui établissent le droit de Sa Majesté , et qui sont fondés sur le bon sens , qui veut que les privilèges et autres grâces accordées exemptent bien un évéque de la jurisdiction temporelle, mais ne lui donnent pas pour cela la liberté de tout oser impunément. D'où il faut conclure que la lenteur des évéques à faire justice , ou le refus de la rendre , remettront le Roi dans les droits qu'il a, sans avoir égard aux exemptions accordées par les empereurs et les rois ses prédécesseurs : de animadvertere in clericum cujuicunque digniiatis vel gradûs; et qu'ainsi le bref du Pape pouvant être autorisé , soit par les commissaires délégués par Sa Sainteté et reçus par le Roi , ou par les évéques du royaume , ou par le parlement , le cardinal de Retz seroit jugé. »

Mazarin ne voulant point faire de préjudice à sa dignité , ni consentir à ce que le Pape demandoit , s'excusoit auprès du nonce tantôt par une raison , tantôt par une autre , et tenoit toujours en prison celui dont il craignoit l*esprit. Pendant qu'on agita la question pour savoir qui devoit être juge du cardinal de Retz , Tbiver se passa, et le printemps s'approcbant , il fallut songer aux moyens de continuer la guerre. Le Roi étoit à la vérité délivré de celle qu*il avoit eu à soutenir contre ses sujets , mais il ne laissoit pas d'en avoir encore à réduire, et d'être occupé à faire tête à ses ennemis. Il eut aussi , malgré tout ce qu'on put faire, le malheur de perdre dans la même année trois places de conséquence. Rarcelone se perdit faute de moyens pour être conservée. Dunkerque eut le même sort, parce que les Anglois , anciens ennemis de la France , nous empêchèrent d'y faire entrer du secours , et , sous prétexte de représailles , favorisèrent ceux qui étoient en guerre avec nous, sans avoir fait d'alliance avec eux. La même chose arriva à Casai , pour avoir été négligée depuis la mort du feu Roi , quoique les ministres de Mantoue nous avertissent souvent

(1) Jean Silhon fut Pun des premiers membres de TAcadémie Françoise. Il servit sacceasivement Richelieu et Mazarin ; il fit l'apologie de ce dernier dans ao ou-

du mauvais état de la place , que les roagasli des vivres avoient été épuisés pour faire subtil ter la garnison , qui depuis un très-long tens] n'avoit pas été payée ; que les canons n'ayai point d'affût étoient hors d*état de servir, et V poudres réduites en pâte , parce qu'on avoit fà gligé de les rebattre , et qu'il étoit à craindi que les Espagnols ne s'en emparassent^ ou mén M . de Mantoue, pour éviter qu'el les ne tombasm entre leurs mains. Mais il arriva ce qu'on n*ai roit jamais cru : c'est que Tarmée d'Espagne c fit le siège pour la remettre au duc de Mantooi La citadelle de Turin avoit été autant négligée mais l'affe^ion que Madame Royale a toqjOQi conservée pour la France empêcha que Ton i nous en fit sortir avec honte ; et l'on permetio tous les jours aux soldats , «qui y étoient en pet nombre , de se fournir de pain dans la ville. 0 ne fit rien de considérable cette campagne qi pût réparer tant de pertes , et celle que Ton ( de Rocroy diminua beaucoup la joie qu'on ci de la prise de Montrond. Sainte-MenehouU qui fut la dernière de nos conquêtes , ne pot pai ser pour un gain considérable , après tom k malheurs qui nous étoient arrivés ; mais ce qi nous consola fut qu'étant vaincus dans le» pq étrangers , nous étions victorieux dans le nMn [1654] Le Roi étant rentré dans Paris, In le peuple témoigna une joie extraordinaire i revoir Sa Majesté. On croiroit que le cardliM avoit beaucoup de bonne volonté pour moi après l'exactitude avec laquelle il envoyoitsi voir de mes nouvelles, ou se donnoit la peine d venir lui-même dans le temps de ma malatt J'avoue que c'est le jugement que j'en fis; nai je m'aperçus bientôt que je m'étois trompé, aa dessein ayant toujours été de me perdre et i me déshonorer. Il me fit proposer, soos le ^é cieux prétexte de rétablir ma santé, de me M vir d'un nommé Silhon (1) pour iûre les ià pêches du Roi sous mes ordres, et 8*étant pei suadé que je me laisserois surprendre à cet aiti fice , il déclara la chose comme résolue* SittMi en recevoit des complimens de beaucoup d monde. La chose étant venue à ma connoii sance^ je disque je n'y consentirois Jamais* L Tellier ayant voulu m'en faire l'ouverture, J lui répondis d'une manière que le cardinal pi connoitre qu'il falloit me faire plus de mal 0 me laisser en repos , et que je mettrois le ton pour le tout , plutôt que de souffirir qu*on den nât la moindre atteinte aux droits de ma ehaigi

▼rage Intitulé : Eclaircissemens de quelques digMUé touchant f administration du cardinal Atuzarim.SiÊ bon mourut en 16G7. (A. E.)

DEUX1ÈMB PABTIE. [|654]

et à mon honneur. Ce n*est pas que je n^eusse beaoeoup de peine à me donner garde de tout ce que ce premier ministre entreprenoit contre moi; mais ia raison demandoit que Je dissimulasse avec lui , parce que Son Eminence avoit toute la confiance du maître et tout le pouvoir de l*autorité royale. J*eus , quelques jours après, nue fièvre tierce qui ne servit qu'à rétablir par- &itement ma santé.

Leurs Mi^estés ayant passé Tliiver à Paris, OQ se prépara pour entrer en campagne au printemps. On disposa tout pour le sacre du Roi, et Ton fit pressentir le duc d'Orléans pour savoir s'il s'y trouveroit ; mais il ne répondit pas positivement, et il ne put si bien dissimuler qu'on ne s'aperçût qu'il s'en vouloit excuser. Le prince deConti , qui avoit épousé une nièce du cardinal, Déjugea pas devoir s'y trouver, ni attendre que cette cérémonie fût aclievée pour aller servir au liCQqni lui étoit destiné. Ainsi le Roi n'eut à son saere de princes de son sang que Monsieur, son frère unique , et M. de Vendôme, qui , à la vérité, étoit sorti de sa maison , mais qui , n'en pouvant prétendre ni le rang ni les avantages , se laissa pas d'occuper la seconde place. Entre les pairs, le due d'Elbœuf eut la troisième, le duc de Caudale la quatrième ,. et les ducs de Roannes et Bournonville les deux dernières. Lorsqu'il n'y avoit que six pairs de France , les rois en étolent servis aux actions solennelles, n y avoit bien plus de pairs au temps du sacre de notre monarque ; mais comme il n'y en assista pas un nombre suffisant, il fallut remplacer ceux qui manquoieot par des seigneurs dont la iNtane seroit parfaite s'ils pou voient être élevés à la même dignité. Le commandement de l'armée fat donné aux maréchaux de Turenne et de La Ferté ; et pendant qu'elle s'assembloit , le Roi vint à Sedan, où l'on résolut le siège de Stenay sons les ordres de Fabert. Le cardinal , •e souvenant des services qu'il lui avoit rendus, songea à l'élever et à récompenser son mérite et sa valeur. Le prince de Coudé ayant demandé aux Espagnols de ne le point abandonner dans cette rencontre, il se trouva tant de difficultés à le secourir, que ce prince , jugeant bien quil loi seroit impossible de les surmonter, leur fit une proposition bien hardie : c'étoit de faire le siège d'Arras. « Si je le prends , leur dit-il , vous y gagnerez et moi aussi avec usure , étant dans vos intérêts et ne ra*en voulant pas détacher. » Le siège étant formé, les maréchaux de

(1) Noas avons donné dans notre édition de Retz ( Pige 435. note i ), la lettre du Roi au Pape au sujet de U sortie de Vincennes du cardinal de Retz , et le Mé-.

Turenne et de La Ferté eurent ordre de faire l'impossible pour le faire lever. Le Tellier Alt envoyé à Péronne pour diligenter les choses dont ils pourraient avoir l>esoin ; et le bonheur du Roi Ait si grand en cette rencontre, qu'ils en vinrent à bout avec très-peu de forces. Sa Majesté, pour encourager son armée , se rendit à Péronne, où elle reçut l'agréable nouvelle qu'elle avoit forcé les ennemis dans leurs lignes ; et voulant voir la ville d'Arras qu'elle avoit délivrée, le Roi y alla , et revint ensuite à Péronne, où il apprit que le cardinal de Retz s'étoit sauvé du château de Nantes où il étoit prisonnier sur sa parole. Nous l'étions allé trouver, le nonce et moi, l'année d'auparavant, pour le disposer à renoncer à l'archevêché de Paris, moyennant une grande récompense (i) que nous lui offrîmes et qu'il De voulut point accepter. De quoi s'étant repenti tout de bon ou en apparence, il souhaita que le maréchal de La Meilleraye fil^t chargé de sa personne , jusques à ce que le Pape eût accepté la résignation qu'il feroit. Le maréchal y avoit de ia répugnance ; mais étant pressé par sa femme , dont le frère avoit épousé une cadette de ia maison de Retz , et étant d'ailleurs prié par le cardinal de le faire, il se laissa persuader, après avoir tiré parole du Roi qu'il pourroit donner toute liberté au prisonnier, excepté celle de sortir de sa prison , et du cardinal de Retz qu'il ne feroit rien qui pût l'obliger à le maltraiter. Peut-être que si Sa Majesté avoit dès alors nommé quelqu'un à l'archevêché de Paris, le cardinal eût été trop heureux d'accepter la récompense dont on étoit eonvenu. Mais étant averti que le Pape ne vouloit députer personne pour gouverner le diocèse pendiant son absence , faisant semblant d'ailleurs de croire qu'on le vouloit resserrer, et craignant que les incommodités du maréchal de La Meilraye ne donnassent lieu à le transférer dans une autre prison , il ne songea uniquement qu'aux moyens de pouvoir se mettre en liberté. Je n'aurois jamais parlé de cette affaire, parce que je n'y eus aucune part , si ce n'étoit par la raison que ce fut à moi que le cardinal de Retz dépêcha un gentilhomme pour me prier de faire entendre au Roi que la seule nécessité d'assurer sa vie et de se mettre à couvert de ses ennemis l'avoit obligé à prendre la résolution qu'il avoit exécutée; mais qu'en quelque endroit qu'il fût, Sa Majesté auroit en lui un fidèle serviteur, et quiambitionneroit toute sa vie l'honneur de ses bonnes

moire, rédigé par Brienne et adressé au cardinal d'Est, des grâces accordées par le Roi au cardinal de Reiz.

MBMOIBBS DU COMTE DE BRIENNB

grâces , étant assuré que si le Roi veDoit à connottre son innocence , il le protégeroit contre ia persécution de ses ennemis, qui , pour le rendre odieux , avoient prévenu Sa Majesté. Je dis au gentilhomme que Je le troavois bien hardi de s'être chargé d'une pareille commission sans savoir auparavant si le Roi Tauroit agréable, et d'être venu à la cour de la part d'un sujet rebelle, duquel Sa Majesté avoit de justes raisons de se plaindre; que j'allois lui rendre compte de ce qu1l m'avoit dit; qu'ensuite je lui ferois savoir la volonté du Roi , et ce qu'il y auroit à faire. Je rapportai au cardinal Mazarin ce qui étoit venu à ma connoissance. Il balança pour savoir s'il devoit faire arrêter ce gentilhomme ; mais je m'y opposai en lui disant : « Qn'a-t-il fait que ce que vous pourriez désirer qu'il fit, qui est de vous avoir éclaire! des raisons que le cardinal de Retz veut publier dans le monde pour se justifier ? Sa conduite vous donnera assez de prise sur lui, car il n'y a aucune apparence qu'il reste dans le royaume ; et je ne vols point qu'il y ait d'autre réponse à lui faire, sinon une forte réprimande au gentilhomme , en lui disant que le cardinal de Retz, ayant manqué à ce qu'il doit au Roi , pouvoit bien aussi manquer de parole au maréchal de La Meilleraye. » J*écrivis à Rome la conduite du cardinal de Retz , et nous jugeâmes qu'il passeroit en Espagne, comme il le fit en effet; et cela donna lieu de le blâmer de plus en plus.

On manda avec un soin extraordinaire en Angleterre l'avantage que les armées du Roi avoient remporté , afin de détourner le protecteur Olivier Cromwel de faire alliance avec l'Espagne (l), comme il en étoit recherché. Et comme nous en eûmes connoissance , aussi bien que des dispositions de son esprit et de sa nation, nous le recherchâmes de notre côté. La commission en fut donnée à Bourdeaux. Il y réussit; mais il nous engagea à ne point contraindre les Anglols à décharger leurs canons et leurs * armes à Blaye en remontant la Garonne. Quoiqu'ils eussent été déchargés de cette condition par un traité de l'année 1610, nous ne laissions pas d'en être toujours en possession , et de nous prévaloir de cet avantage pour réduire sous l'obéissance du Roi la ville de Bordeaux , qui étoit toujours dans le parti des révoltés , nonobstant le pardon qui lui avoit été accordé déjà pour le même sujet. L'armée de terre fut commandée

(1) Le prince de Condé entretenait aussi à cette même époque de grandes relations a?ec le Protecteur, et il en obtint quelques secours pour son parti.

(9) Le cardinal de Retz repousse celte imputation dans ses Mémoires. (A. E.)

par le duc de Candale, celle de mer par M. de Vendôme; et le Iwnheur de la France fit qu'elles réussirentdans leur entreprise, etque la province de Guienne et sa capitale , qui croyoient faire la loi, la reçurent : ce qui contribua beaucoup au rétablissement de l'autorité royale. Leurs Majestés revinrent de Péronne à Paris , et retournèrent ensuite à La Fère où elles passèrent tout le reste de la belle saison , l'armée du Roi ayant séjourné dans le pays des ennemis , pour leur faire sentir les incommodités de la guerre. On eut avis alors que le cardinal de Retz , ayant débarqué en Espagne et reçu de l'argent du Roi Catholique (2), s'étoit enfin rendu à Rome. Ses revenus furent mis sous la main du Roi , qui prétendoit avec justice que la régale de Tarchevéché de Paris lui appartenoit, parce que cette Eminence ne lui avoit pas fait le serment de fidélité qu'elle lui devoit , et sans lequel elle ne pouvoit jouir du temporel , et pourvoir aux bénéfices qui étoient vacans. Il se fit un grand nombre d'écrits , tant pour établir le droit du cardinal de Retz que pour le détruire. Il y voulut embarrasser les consciences, en établissant des vicaires^-généraux qui dévoient , sous son autorité, gouverner l'église de Paris. On fit attendre au Pape qu'on ne le souffriroit pas ; mais enfin, par un accommodement, le cardinal ftil reconnu archevêque , et Sa Majesté eut le choix de ceux qu'il présenta pour gouverner à sa place (3). Il n'y eut rien de nouveau pendanl l'hiver : cependant le crédit du cardinal Mazarin augmentoit toujours , quoique le Roi avançât en âge. Les grâces dépendoient du premier ministre, à qui tout le monde faisoit la cour; el grand nombre de gens , qui n'osoient pas blâmer ouvertement la conduite de Son Eminence. ne laissoient pas de le faire dans leur cœur Comme on se disoit déjà qu'il étoit temps di songer à marier le Roi , le cardinal , qui n'osoU contraindre les vœux publics, les éludoit en de mandant quelle princesse on devoit choisir. 1 proposa d'abord celle de Savoie , dont on fit voii le portrait, mais si désagréable qu'il la rendol odieuse. On en fit voir des princesses de Pan» et de Modène , qui ne servirent qu'à leur don ner l'exclusion. L'embonpoint qu'elles avoien pouvoit les rendre stériles à l'âge de vingt snâ Son Eminence ne laissoit pas de souffrir que l* monai'que fit plusieurs galanteries à l'une de ae nièces , disant pourtant qu'il ne consentirolt ja

(3) Dans notre Complément de la vie ducardinald Betx, nous avons donné , d'après les documents origi ginaux , tous les faits qui se rapportent à cette époqa de la vie de Retz , et à ses intrigues pendant son s^ôa à Rome , durant les années suivantes.

mais qu'il Tépousât; maïs, quelque créaDce que la Reine prit en ce que le cardinal lui disoit , elle ne laissoit pas d*eD avoir de l'inquiétude. Il me souvient que ce premier ministre me faisant voir un jour les deux portraits qui lui avoient été envoyés des princesses de Parme et de Modène , il lui échappa de me dire que ce qui les exciQoit de parvenir à de grandes fortunes étoit d*étre trop grasses. Je lui répondis : « Je Tavoue. » Mais mon intention étant de lui ôter la pensée de nous donner pour Reine une de ses nièces , je lai ajoutai qu*un mauvais mariage causoit beaucoup de désordres , et que celui qui avoit été contracté par les Farnèzes avec une Aldobrandine étoit un grand obstacle à la fortune des princesses qui en étoient issues. Quant à celle de Savoie, il n*eut jamais la pensée de la faire épouser au ^Roi ; car, bien qu*il fût partial de cette maison , ne Tétant que pour les puînés , Madame Royale ne pouvoit se résoudre à les élever si haut. Je le disois quelquefois à la Reine en luifgoutant : « Priez Dieu, Madame, pour la paix , et, en exauçant Votre Majesté , il lui donnera pour belle-fille une nièce. » Plus la chose paroissoit éloignée au sentiment des autres , et plus j'en étois persuadé : non que je crusse le cardinal capable de reconnoitre les obligations quil avoit à la Reine , mais parce quil comprcndroit qu'on ne pouvoit faire de mariage qui fût plus avantageux. Celui du Roi avec la princesse de Savoie avoit ses difficultés, en ce que ce monarque n'avoit pas encore atteint rage prescrit par les canons de TËglise pour avoir la disposition de sa personne. C'étoit un obstacle pour la nièce de Mazarin, à qui je Ae manquai pas de dire dans les occasions : « Un roimajeur a le gouvernement de^on Etat, mais non pas la liberté de disposer de lui-même , les lois de l'Eglise y étant entièrement contraires ; car, quand il seroit marié au préjudice de ses canons , ils sont eu sa faveur pour rompre un Buiriage qui ne pourroit être approuvé ni de INeu ni des hommes. » Je faisois mal ma cour; nuiis je me satisfaisois moi-même de telle ma- ^^^ que je méprisois des choses que je devois craindre , pour faire naître dans l'esprit du cardinal plusieurs soupçons qui favorisoient le dessein de la Reine , et qui ont pu contribuer au bonheur dont nous jouissons présentement.

[1656] La Rarde ne cessoit point de travailler su renouvellement de Talliance avec les Suisses. S'il eût été aidé d'une somme d'argent considé-

DIUXIËME PABTIE. [l6ââ] 149

rable , il eût pu y dfsposer les cantons. Quand on pressoit le cardinal de le faire, il demandoit quel en seroit le fruit; mais , quand il avoit be* soin de recrues , il louolt l'ambassadeur du Roi de l'application avec laquelle il travailloit ^ cette affaire. Un jour qu'il m'en parloit , je lui dis que le sentiment de plusieurs de nos rois et de leurs ministres avoit été d'attacher à la France cette nation , qui en beaucoup d'occasions avoit rendu de très-grands services ; que quand elle en avoit été détachée , on s'en étoit toujours très-mal trouvé. « Ce qui étoit bon alors , répondit Son Eminence , ne serviroit de rien présentement ; car, quand les Suisses se retireroient , nous avons des hommes qui les valent bien. » Il entendoit parler des Allemands et des Italiens. « Les Suisses, lui répliquai-je, ont tant remporté de victoires sur les premiers, qu'il est aisé de juger que leur nation doit être préférée à ceux qui n'ont pu leur résister qu'en étant soutenus par cette même nation. » Mon discours trop libre ne plaisoit point au cardinal ; mais j'eusse trahi ma conscience et fait tort à ma réputation si, comme bien d'autres, je n'a vols songé qu'à acquérir son amitié par ma complaisance. J'encourageois souvent La Rarde , contre le sentiment de Son Eminence , à continuer ses soins , et quelquefois j'engageois Mazarin à faire de même. Si cette affaire eût pu réussir sans donner aucun argent, il Tauroit désivée au-' tant que je Teusse fait moi-même ; mais il regardoit les trésors du Roi comme lui appartenant , et il ne pouvoit se résoudre à les dépenser, quelque avantage qu'on en pût retirer. En effet, le cardinal, pour en avoir été trop bon ménager, a fait perdre à la France la Catalogne. Les Espagnols ont surpris Casai par son avarice; DuniLcrque est demeuré aux Anglois, aidés de nos propres forces. Il n'importe pas de dire en quelle année nous nous joignîmes à Cromwel (1); mais c'est une belle chose à savoir que ce qui nous y nécessita , et les conventions que nous fîmes avec lui. Les Espagnols lui offrirent une armée pour reprendre Calais , pourvu qu'il nous voulût déclarer la guerre , et s'engager de ne faire ni paix ni trêve avec nous qu'ils n'y fussent compris. Nous en avions la preuve , et nous craignions avec raison la liaison de ces deux nations; mais pour l'empêcher, nous proposâmes aux Anglois de les aider à prendre Dunkerque, pourvu qu'ils favorisassent nos vues sur Gravelines. Nous nous prévalûmes du désir de cette

(t) Les flragnients inédits que Ton a trouvés ci-dessus, Niquent aumeins à quelle époque le cardinal Maiarin ^de trèsjiamblet instances pour arriver à ce traité , et

quelles humiliaUons Ton eut à supporter de la part du Protecteur, puisque Ton fut plusieurs fois obligé d« rappeler les négociateurs français.

ISO

MBM0IRK8 OU COMTE DE BEIBNNE ,

natioii d'avoir un pied dans les Iodes , et , lui faisant voir la facilité qu'elle avoit d'y réussir, nous lui fîmes oublier l'étroite amitié dans laquelle elle avoit vécu avec les Espagnols. Nous insinuâmes que l'espérance d'un bon commerce ne devoit pas empécber les Anglois de songer à se rendre maîtres des ricbesses des Indes occidentales. Ce qui Ait représenté à Cromwel fit impression sur son esprit, d'autant plus qu'il voyoit bien que si les Anglois n'étoient occupés, ils auroient peine à souffrir Tautorité qu'il prenoit sur eux ; car il avoit déjà oublié qu'ils n'étoient à lui que sur l'espérance qu'H leur avoit donnée d'ériger l'Angleterre en république. Mais il n'en avoit plus la pensée, et vouloit élever sa puissance beaucoup au-delà de celle des rois. Je fàs l'un des commissaires qui traitèrent avec son aml)assadeur. Nous convînmes de quel nombre d'hommes il nous aideroit, combien il nous donneroit de navires pour prendre Gravelines, et de quelles forces nous aiderions les siennes pour prendre Dunkerque. Il y avoit de plus cela de particulier dans le traité que , si la première de ces places étoit prise avant la seconde, elle leur seroit laissée en dépôt Jusqu'à ce que nous leur eussions remis celle qui leur devoit rester. Nous eûmes soin d'assurer le libre exercice de la religion catholique aux bourgeois de cette ville qui y voudroient demeurer, et nous primes, dans les trois traités que nous fîmes avec les Anglois , toutes les précautions nécessaires pour n'être pas trompés par eux; car ils ne vont pas tOD\{ours droit dans leurs traités : ils se réservent d'y chercher quelque interprétation qui soit à leur avantage, suivant le génie de leurs ancêtres normands, et font quelquefois peu de scrupule de tromper ceux qui négocient avec eux. Ce ftot à trois différentes fois qu'on s'accommoda avec ces insulaires; mais, étant inutile d'en marquer le temps (l) , J'ai mieux aimé dire de suite ce que Je savois de ces affaires.

J'ai d^à fait voir le^énie du cardinal et son avarice, en parlant de la négociation des'Suis» ses; mais Je n'ai rien dit de la haine qu'il portoit à notre nation et aux avantages de la France ; c'est ce que (e démontrerai clairement. Il blâmoit souvent nos rois de l'alliance qu'ils avoient contractée avec les Suisses, autant que s'ils Teussent faite avec les Turcs ; et , pour tourner ces monarques en ridicule, il me dit un Jour: « Les vieux politiques sont inexcusables de s'être portés à ces deux alliances; J'en suis surpris,

(1) Ce traite fst de Tannée 1055. Le dernier éditear en avait confonds la date a?ee celle de la mort da Protecteur, arrivée en 1658.

et Je n'en comprends pas la raison; maisjesul un politique moderne qui censure volontiers c qu'ont fait ceux qui m'ont précédé. » Gomme j m'adressoit la parole en présence de plusleor autres qui étoient dans la chambre , Je me trou vai obligé de lui répondre ainsi : « Je veux erdr que si les vieux politiques dont la conduite von parolt si ridicule étoient encore en vie, ils pow roient être du sentiment de Votre Eminenee et qu'ils oubiieroient que les François , avee I secours des Suisses, conquirent le Hilanois mais qu^ils le perdirent faute d'avoir consorf leur amitié; que lorsque François T' fut attaqu* par Tempereur Charles-Quint , dont les intérêt étoient favorisés du Pape , des princes dltaH et du roi d'Angleterre Henri VIII , dès que 1 flotte Ottomane parut , le Pape , l'Empereur < les autres princes lui demandèrent la paix dans laquelle Sa Majesté Britannique fût bla heureuse d'être comprise. » Le cardinal , me té moignant dans une autre occasion son averskM pour la France^ m'accusoit de louer toujours I conduite du roi Henri-le-Grand, qui a su oon server la monarchie dans sa maison par sa va leur, sa bonté et sa générosité. Je lui répondis « C'étoit un grand roi , craint et aimé de m voisins, qui n'étoit point gouverné. Il avoi donné à mon père et à moi toutes les marqiM de sa bienveillance. » Le cardinal fût étonné d ma liberté, et J'avoue que Je ne le ftis paè mota de son emportement.

Les Portugais, qui avoient fait connoitre, éi l'année précédente, qu'ils n'étoient pas capabk de prendre un parti qui leur fût avantageux renvoyèrent les deux secrétaires de leur m l>assadeur,qui continua de donner des marqw de leur foiblesse , en disant au Roi que les dei secrétaires avoient apporté de l'argent, etqm' étoit prêt à nous le remettre , pourvu qull il employé contre l'ennemi commun, et qu'on doi nât des assurances qu'on ne traiteroit JaoM sans Sa Majesté Portugaise. Sur ce que l'amlMi sadcur de ce monarque me demandoit unedMN qu'il disoit avoir déjà été accordée par le feu Bo Je lui dis d'en représenter l'acte. Il s'offkrit à oel et crut y satisfaire en nous faisant voir une il rangue que le conseil suprême avoit faite auft son maître , par laquelle il paroissoit que ! Msyesté Très-Chrétienne l'exhortoit à soutes ses justes droits et lui offroit ses troupes poi s'y maintenir, à condition qu'on feroit aupin vant un traité qui r^leroit ce que dhacun dt Rois aurolt à faire^ et que celui de Portugal d< puteroit à Sa M^esté Très-Chrétienne ; à qo ayant satisfait , sans que le traité eût été réglé J'en coiicluoîs que nous n'étions engagés à ai

DBUXIBME PARTIE. [|656]

oioe diiMe , et les personnes de bon sens étoient daméme sentiment. Pour faire yoir néanmoins à l'ambassadeor de Portugal que le Roi étoit dans le dessein d'assister Sa Mi^Jesté Portugaise, Je loi dis : « Puisque tous avez de Targent, aides-noos^en , et Je vous donnerai toutes les asnuranoes que vous pourrez désirer pour le ravoir, ii votre maître ne veut point souscrire à un trai* té que Je vous signerai. » Je me réduisois même à ae recevoir que cinquante mille écus. Mais l'anbassadeur , qui savoit bien qu'ils n*étoient point à La Rochelle, mais seulement des sucres qoli avoit ordre de vendre, s*en défendit, et /en oonclua que le roi de Portugal seroit toujours on ami assuré, pourvu que nos affaires prospérassent , et qu'on fût dans le dessein de Tsasister; mais qu'il ne téroM Jamais rien qui fttà l'avantage de la France , ni même de ses propres intérêts , qu'on voyoit bien qu'il ne con- Boiisoit pas. Cet ambassadeur me demandoit lOQvent pour quelle raison on avoit donné des mnines immenses aux Suédois, aux Hollandois et au landgrave de Hesse, et qu'on demandoit an contraire de l'argent aux Portugais. Je n*eus pas de peine à lui répondre qu'ils agissoient tons pour la cause commune , au lieu que le Roi m maître demeuroit sans action , sur ce qu'il élDlt persuadé qu'il lui étoit bien permis de reeonvrer ce qui lui appartenoit ; mais qu'il ne poQvoit , sans commettre un crime énorme, ennhir le bien d'autrui. Qu'ainsi ii n'avoit d'autre denebu que de défendre le sien propre, bien éUgné de faire des conquêtes sur ses ennemis. «Hais, aJoatai-Je, il est aisé de comprendre que Sa Hi\{e8té Portugaise n'a point de moyen plus itr, pour recouvrer ce qui lui appartient, que de se trouver en état de rendre des places et des frovinoes au roi d'Espagne. »

Feu de Jours avant que les secrétaires de cet imbassadeur fussent de retour, J'avois dit à la 4eine qae mon second fils ayant l'âge requis par les canons pour posséder des bénéfices , Je settrfs bien aise qu'il fût pourvu d'une abbaye; et Sa Migesté m'ayant assuré qu'elle s'y emploietoit volontiers, Je suivis le conseil qu'on me doona d'en parler à Le Teiiier, afin qu'il en fît ouverture au cardinal. Le Tellier s'en chargea aivee plaisir. Il est bon de remarquer ici qu'il me dit, pour me faire voir qu'il ne l'avoit pas ooUié j que le cardinal avouoit que le Roi et la Seine me dévoient beaucoup , et que l'étois en droit d'espérer les grâces qui dépendroient de la libéralité de Leurs Majestés ; mais que , pour M, Il ne se croyoit pas obligé de récompenser les services que Je leur avois rendus. Cela fait asMz connottre quel étoit son génie et* son aveu-

glement, témoignant par ce discours qu'il regardoit la nomination des bénéfices comme un droit qui lui étoit absolument acquis. Je répondis à M. Le Tellier que, quoique J'eusse méprisé les richesses, et que même bien loin d'en amasser. Je me fusse endetté de sommes considérables , Je ne laisserois pas de faire un fort beau présent au cardinal , s'il vouloit signer ou faire imprimer ce qui m'avoit été dit de sa part , parce que Je me trouvois ainsi dans une grande élévation , puisque, de l'aveu de Son Eminence, Je pou vois prétendre aux grâces qui dépendoient du Roi^ et que Sa Majesté ne pourroit me les refuser sans injustice. Trois abbayes étant venues à vaquer alors par la mort de M. de Ghâteauneuf ; le Roi en donna une à mon fils, et agréa mon remerclment , qui parut un crime à plusieurs courtisans. Mais Je me conduisis en cette rencontre comme J'avois fait en toutes les autres , c'est-à-dire que Je reconnus ne devoir les grâces qu'à ceux de qui elles dépendoient.

La fin de cette année et le commencement de la suivante (1556), se passèrent à Paris comme les précédentes. On y parla de la paix, dont l'on n'avoit point d'envie, et l'on ne songea qu'aux moyens de s'opposer aux ennemis. On eut de fréquentes conférences avec M. de Turenne. Ou permit tout au maréchal de La Ferté , pourvu qu'il promit des troupes, et quoiqu'on maltraitât les vieilles compagnies, on exigea pourtant de leurs capitaines de les rendre complètes. Ils eurent beau remontrer que cela leur étoit absolument impossible : on leur reprocha que d'autres faisoient mieux leur devoir qu'eux, sans considérer que ceux-ci étoient bien autrement traités. On résolut le siège de Cambrai , et, pour en ôter la connoissance aux ennemis, le Roi s'avança en Picardie et obtint des Anglois que leurs troupes seroient employées à ce qui seroit trouvé de plus avantageux. La révolte de la garnison d'Hesdin , qui étoit un obstacle pour attaquer les places maritimes, fit que les Anglois y consentirent. Les ennemis, qui ne prévoyoient pas ce qui s'étoit concerté entre eux, avoient pris un soin tout particulier de les munir , et tellement dégarni les autres places , que , sans un malheur extraordinaire, Cambrai attaqué eût été vraisemblablement pris. Les troupes du Roi l'investirent. M. le prince , qui se trouvoit à la tête des siennes qu'il amenoit pour former un corps du côté de la mer, sachant les postes occupés par les nôtres, et le mauvais état de la ville de Cambrai, résolut de la secourir : ce qui lui réussit , et fit Jugera M. de Turenne que le siège ne pou voit être continué. Les Anglois s'en plaignirent : on s'excusa le mieux

MÉMOIRtS Dir COMTE DE IIB1E^NE,

qu'on put. Le bon Iraitenient qu'on lU à leurs troupes les conteiitn en quelque façon. Tout le monde sait aussi de quelle manière nous fûmes forcés de lever le siège de Valenciennes : ainsi Je n'en dirai rien. Le cardinal , pour épargner une dépense de cent mille écus , fut cause de l'affront que nous y reçûmes; car nous l'eussions évité si le pont et la chaussée, qui donnoient commu ni cation d'un quartier à l'antre, eussent été tels qu'on y eût pu marcher en bataille. La facilité de s'entre-secourir eût pu empêcher les Espagnols de nous forcer dans nos lignes. M. de Turenne, battu par les ennemis, ne perdit point courage. Il maintint son armée en discipline , empêcha que ce malheur ne fût suivi d'un autre, et, avant qu'elle fût en quartier d'hiver, reprit La Capelle dont les ennemis s'étoient emparés. Monsieur, qui avoit été long-temps sans venir & la cour, croyant que l'occasion s'en présentoit, et qu'il en devoit profiter, Ht agréer son voyage au Roi par l'entremise du cardinal, et vint à La Fère rendre ses devoirs à Sa" Majesté. Les courtisans lui parlèrent , les uns selon leurs véritables sentimens , et les autres suivant ceux du ministre. II y en eut qui lui conseillèrent de s'en retourner le plus tôt qu'il pourroit : à quoi il paroissoit assez disposé. Mais il s'en trouva aussi, du nombre desquels j'étois, qui furent d'avis qu'il ne précipitât rien ; mais que s'il s'y croyoit obligé, parce qu'il s'étoit déclaré qu'il ne venoit à la cour que peu de jours, il se conservât néanmoins la liberté d'y venir quand il voudroit , sans en demander la permission. Il nous le promit, et n'en fit rien; et, quoiqu'il fût dans les bonnes grâces du Roi, Il passa le reste de sa vie comme s'il eût élé en exil. Sa déférence pour le cardinal augmentoit le crédit d'un ministre odIeuK aux gens de bien , et diminuolt de telle manière la dignité de la naissance de Monsieur, que beaucoup de personnes neconnoissoieotplus de différence entre un fils de France et un particalier. Ce prince commença de souhaiter le mariage de la fille atnée de son second lit avec le Bol ; mais il n'osoit se déclarer, parce qu'on croyoit que le cardinal ambitionnoit cet honneur pour une de ses nièces. Il est bien vrai que Monsieur n'eût pas d'abord trouvé la Reine favorable à son dessein ; mais elle s'y seroit portée dans la suite , tant elle craigooit que le Roi ne s'amonracbât de la demoiselle Olympe, nièce de cette Eminence , non pas tant par sa beauté que par la familiarité dans laquelle il vivoit avec elle. La Reine ne pouvant s'empêcher de m'en marquer son chagrin , Je pris la liberté de lui direqu'il falloit qu'elle ne fît semblant de rien, oti qu'elle téipoiguât au cardinal qu'elle servit

obligée de rompre avec lui; mais Sa Hiflestéiic put s'y résoudre, et espéra du temps le remède au ma) qu'elle craignoit.

[ Les affaires du cardinal de Retz , qut n'avoient cessé d'attirer notre attention à Rtnite depuis l'évasion de cette Eminence, devinrent encore plus désavantageuses pour nous pendant cette même année , et mirent M. de Lionne dans un grand embarras. La Rocheposet m'avoit laformé, rm commencement de l'année, de la position de notre ambassadeur A l'égard du Pape, par la dépêche suivante:

• JenesçaissiVotre Excellence est satla&lctfl delà continuation de mes soiugs, mais ce douta n'empêchera pas que Je luy donne toujours avis de ce qui viendra ô ma connolssance et qai me paroltra regarder ce service. Le Pape se moque ouvertement de M. de Lionne; il y a quinze jours qu'il lui refuse audience; et sur l'affairs de M. le cardinal de Retz, on lui ^it faire le plus estrange personnage du monde; car, pour l'amuser, les choses qu'on lui accorde tirent tetlemenl de longueur que c'est une pitié. Qnotqu'il y ait plus de dix ou douze jours que M. le cardinal de Retz ait envoyé , par un courrier exprès , sa commission pour les grauds-vicaires, M. de Lionne n'en a rien sceu; et pour preuve de cela, il a mandé à la cour qu'il n'écrivoit pas au long parce qu'il se réservoit de la faire par un courrier extraordinaire qu'il de** pécheroit au premier jour , pour porter la commission du grand-vicaire queM. le cardinal de Betz a choisy , laquelle on luy fait espérer , et qu'il nesçait point encore estre partye. Le Pape dit qu'il voudroit bien qu'on peut travailler an procès de M. le cardinal de Retz , mais que c'est une chose impossible, parce que leRoy ne voudra pas recevoir des commissaires italiens et qu'il n'en veut pas nommer de francois. Il est même à craindre que la chose se passant, l'intention de ce costé icy ne soit pas fort bonM pour son Eminence , car je sçay d'un cardinal de mes amis, que le Pape croit qu'en travaillant au procès du cardinal de Retz, ledit canliBal donnera, sous prétexte de se Justifier, des répliques s[ furieuses et fera des demandes si eztnh vagantes sur le sujet de son EmineDce , que cela ne produira qu'un embarras fascheux. ■

Bientêt après Lionne lui-même rendit compta de SB position par un mémoire spécial , et dont voici les termes :

i Le concert du Pape avec M. le cardinal de Retz , dans l'envoy que celuy-cy a fait secrètement de la députation d'un vicaire , est mainte-

DEUXIEME TaK^

nant justifiée aussi claire que le jour , quelque protestatiOD que Sa Sainteté continue à faire qa'il n'a Heo sceu de la chose que lorsque l'on a sdvertl. 11 y a mesme là dedaus une particularilé qui me fait Juger qu'il o'y a pas eu seulement une simple condescendance de la part du Vafe, que le cardinal en usa cornme il a fait, poor avoir lieu de mériter envers le Boy par sa (cemptitude (ce qui a été son excuse] , et dispoier, s'il lui est possible, les choses à l'accoinnodemeotde ses affaires; mais qu'il y peut avoir «ode II malice pour nous embarrasser : car je Inwve qu'au lieu d'adresser la commission à ses ia;i, pour la présenter ao Roy, comme le Pape nd'avoit faitdire par monseigneur Bispigliosi , Il est plus vraysemblable qu'il l'ait adressée a rasKmblée même du clergé , pour se la rendre brorable et mériter envers elle plustot qu'eunn le Boy : et Dieu veuille qu'il n'y ait encore qoclqu'autre pièce notable là dedans , dont ils K t'eipliquent pas Icy , capable de jeter la discorde entre le Roy et l'assemblée.

• Il se voit maintenant pour quelle raison le P^ie fut huit Jours entiers à me refuser l'audince, et que les prétextes mandiez et les pUintes tirées par les cheveux, dont il se servit, K ftirent qu'une couleur pour donner temps à Mie commission d'approcher de Paris, sans Are obligé de me le descouvrir Icy : qui est une OAdoite inexcusable , dont mesme Je ne comptodspas la raison; elle se verra mieux de delà, f la manière avec laquelle la chose aura été fartée.

>I1 Importe aussi de sçavoir une particularilé 'nt H. de Valeran m'a advertl,qui est que, de- Itii qu'il a l'employ de malstre des courriers, 11 n'a Jamais veu le paquet du palais excéder la graoenr de deux doigts au plus; cependant ce- Isi qu'on luy envoya la semaine passée, et qui a oté porté par l'ordinaire que j'ay fait courir, iiolt l'épaisseur de plus de douze doigts; dont on Fat Juger que les dépêches du cardinal de Retz tlloinit sous cette enveloppe. LediL sieur Valem m'a aussi adverti que le Pnpe n'adresse pas directement ses dépescbes à M. le nonce, mais ^'11 leur fait faire une pose à Lyon , entre les 0)^ d'un nommé...., qui peut-être les adresse Mm) à un autre , marchand à Paris. »

Le père Donean nous informoit aussi pres- ^'«D même temps du malheurde M. de Lionne:

• Il ne se peut dire combien M. de Lionne est ^"it^Sé de ce qne le cardinal de Retz a envoyé ^iMlucen la commission pour un grand-vit*lre, car le bean est que, plus de quinze jours 'P'Èi cet envoy, il ne le sçavoit pas, et sollicitoit

l'expédition avec empressement et avec des demandes qui ne plarsoient pas au Pape , et queiques-uns estiment qu'il le faisait sans ordre. Il voidbien que le Pape et le cardinal de Relz l'ont Joué. Il a esté trois semaines à vouloir tous les jours faire partir un extraordinaire pour porter ce qui étoit déjà envoyé : ce qui étoit cause qu'il ii'écrivoit presque point par les ordinaires. Eufin le Pope lui envoie dire par l'abbé Salvetti, mardi au soir, que le cardinal de Retz avoit envoyé commission, et l'abbé lui ajouta que Sa Sainteté n'en avoit rien sceu : ce qui néanmoins n'est pas véritable , parce que le père Sforzame l'avuit dit plus de dix jours auparavant et ne le pouvoit sçavoir que du Pnpe. A ce propos de M. de Lionne, je vous diray conlldemmeat qu'il est dans un grand mépris, non seulement auprès des François de condition qui sont icy, mais, ce qui est bien pis, des ministres du Pape et de Sa Sainteté même, qui en a parlé en termes de peu d'estime, l'appel an tjîsca/e espia per il negolio de cardinal di liets , disant qu'il ne voulojt point traitter de la paix avec un^scale e vna spia ; et à moy-méme Sa Sainteté m'en fit plainte en la dernière audience que j'eus : de sorteque Votre Excellence rendroitun bon service à la France si elle persuadoitàM. le cardinal Mazarin d'envoyer icy bienlAt im ambassadeur, le Pape témoignant le désirer beaucoup. "

Enfin quelque temps après, M. de Lionne tuiméme , comprenant sa position, nous en rendit compte dans un grand mémoire se résumant en trois points : l'un d'aller son chemin sans faire semblant de s'apercevoir de l'intention du Pape ; l'autre de le rappeler sans en expliquer- les motifs, et le troisième de lui ordonner de ne demander plus de grâces pour les particuliers. La chose ayant été délibérée , on résolut de le rappeler, et Je lui en envoyai l'ordre, contenu dans une lettre du Roi , dont suit la teneur :

' Monsieur de Lionne , voyant que votre séjour à Rome ne sert qu'à augmenter de plus en plus les mauvais traittemens que je reçois, tant en votre personne que dans mes affaires, et qu'a la fm le procédé du Pape pourroit m'obliger de rompre la bonne intelligence que je veux , autant qu'il me sera possible, conserver avec Sa Sainteté , J'ai résolu de vous envoyer cet exprès chargé de cette lettre , que je vous écris pour vous dire que vous ayez , aussitôt que vous l'aurez reçeue , à vous mettre en chemin pour vous rendre incessamment près ma personne, sans vous arrêter que le temps nécessaire pour prendre congé de Sa Sainteté , avec laquelle je

MEMOIRES DU COMTE DB BBIENNE

ne yeux pas que vous entriez en aucune matière ; mais vous verrez ce que J'écris à mon cousin le cardinal Bicchi, qui sans doute le fera savoir au Pape ; et vous consulterez avec luy quels de ces cardinaux vous devez visiter, et générallement toutes les autres choses qui seront à faire pour mon service ; après quoy Je m*asseure que vous serez bien aise d*aprendre la satisfaction qui me reste de ceux que vous m*avez rendus depuis vostre départ de ma cour, et J'avoue que votre conduite a été telle ^ qu'elle me fait désirer avec impatience votre retour près de moy, affin que je vous employé à des affaires qui feront connolstre à tout le monde la parfaite confiance que J'ay en vous; sur quoi Je prie Dieu qu'il vous ayt, Monsieur de Lionne, en sa sainte garde. »

Le même courrier portoit au cardinal Bicchi les ordres du Roi pour suivre ses affaires en cour de Rome , par une lettre que Je rédigeai ainsi :

« Mon cousin , voyant que la continuation des mauvais traitemens que l'on me fait à Rome, Jnsques à me refuser Justice contre un cardinal mon suject , après avoir tant de fois promis positivement à vous , au sieur de Lionne , conseiller ordinaire en mes conseils, commandeurprévost et maître des cérémonies de nos ordres, et mon ambassadeur extraordinaire vers les princes d'Italie, étant chargé de mes affaires à Rome , qu'elle me seroit rendue , pourroit à la fin porter les choses à de fâcheuses extrémités que Je désire éviter autant qu'il me sera possible. J'ai Jugé à propos de rappeler auprès de moy ledit sieur de Lionne, afûn d'empêcher au moins que le mépris continuel dont on use envers ce mien ministre, venant à éclater davantage, ne me contraigne , malgré moy, à rompre la bonne intelligence que J'ay tousjours souhaité passionnément d'entretenir avec Sa Sainteté. La conduite que J'ay tenue à son égard durant le conclave et depuis , vous est assez cogneue pour n'avoir pas besoin de vous en rien dire ; vous sçavez si elle me donnoit lieu d'attendre , non seulement Justice , mais aussi toutes sortes de démonstrations d'amitié de la part du Pape; et s'il me pouvoit tomber dans l'esprit qu'un de mes subjets , notoirement criminel envers l'Eglise et envers moy, se trouvant assez insolent pour faire vanité de me tenir tête, rencontreroit un asile auprès de Sa Sainteté ; mais il vaut mieux n'en plus parler, afûn d'épargner au Pape l'importunité de mes poursuites, et à moy le chagrin de tant de refus en une cause si Juste, espérant que pour cela les crimes dudit cardinal ne demeureront pas impunis ; aussy bien

mes sollicitations seroient fi>rt inutiles contre « homme , lequel ( à ce qu'il dit partout et qa' a mandé luy-même icy) possède entièreiiMi l'esprit du Pape , et est auprès de Sa Sainteté directeur de toutes les affaires qui regarda cette couronne, se vantant que les mauvais tn temens que J'ay reçus à Rome en la persom du sieur de Lionne et dans les autres dioaei sont des effets de ses conseils ; et qu'enfin il eu le crédit de persuader au Pape que c'est conduite qu'il faut tenir pour tirer de moi toi ce qu'il voudra, et particulièrement en favei dudit cardinal. C'est un grand malheur qi Notre Saint-Père le Pape n'ait pu se défend des artifflces et suggestions d'un homme si va versellement décrié; et Dieu veuille que eet conduite ne soit point fatale au public , et qi Sa Sainteté même ne s'en aperçoive pas tn tard. Pour moy, quoi qu'il arrive , Je conae veray, etc. » ]

[1657] Le Roi alla une seconde fois à Sedn et, pendant le séjour qu'il y fit, Montmédi ( attaqué et pris. Ce monarque en partit pour rendre à Metz , et ne fût visité que du seul priii de Deux-Ponts. Le sujet de ce voyage étoit pu appuyer la négociation dont on avoit cbajqgé maréchal de Gramont et Lionne, poar eof cher que les électeurs ne concourussent à élev à la dignité impériale le fils de l'Empereur d cédé depuis peu; mais leur voyage fût inutUe, ils ne firent que dépenser beaucoup d'arge mat à propos. Apre» s'être flattés de pottvc réussir dans leur dessein , ils demandèrent ^< limitât la puissance du nouvel Empereur par d capitulations , et ils crurent avoir beaucoup fl d'avoir secondé les intentions des princes de !*■ pire. Le cardinal et Servien étoient , aussi M qu'eux , persuadés qu'ils engageroient l*éleelB de Bavière à demander la couronne impérial que s'ils n'y pouvoient réussir , ils y porterole le duc de Neubourg; et que si l'élection de t\ ou de l'autre de ces deux princes étoit traveni ils pourroient faire naître aux Allemands l'eni de la déférer au Roi. Ces trois pensées paiil soient tout-à- fait ridicules à ceux qui ontqoelf connoissance de l'état des choses; car, suppl que les Allemands se fussent lassés d*ètre gfl vernés par un prince de leur nation , il n'y aw pas d'apparence qu'ils eussent préféré le B^ dont la puissance pouvoit faire craindre qo'K donnât atteinte à leur liberté, et n'empiétât s leurs souverainetés. C'estce qu'ilsdevoient oiol craindre de Tarchiduc , parce que , bien qu'il i être aidé de Sa Mi^esté Catholique , l'éloign ment de ces deux princes rendoit lenn tan

DBUXIBMB PARTIS. [1667*68]

moins redoutables que celles de la FiHDce , qui eoifliie à TEmpire. Le pea d'ambition qu'avoit feit ptrottra réieeteor de Bavière depuis la mort is soo père, la situation de ses Etats enclavés diBS les pays béréditaires, le même oonseil (1) AmtU oontinuoit toujours àseservir; toutes en nisoiis , dl»-je , fiisoient Juger que cet électar ne songecrit pas & s'élever à l'Empire. Quant as die de Neubourg, le peu de moyens qu'il ivelt pour soutenir cette dignité , les ennemis it tes envieux qu'il avoit dans le collège électoisl , élolent des raisons trop fortes pour croire fiV y pAt jamais réussir. Le cardinal et Ser- Hn n'osèrent engager le maréchal de Gramont A Lionne à proposer le Roi , et se contentoient démontrer l'envie qu'ils avoient d'élever le duc ds Nenbourg : fidsant d'ailleurs connoltre , et tet obligés de convenir que l'électeur de Balière se trouvant le seul prince catholique aufNl on pût donner la couronne impériale , elle Uimit offerte malgré la répugnance qu'il y •mit Je leur dis , un Jour que nous en parlions mmnble : • Sur quoi fondez- vous ce raisonne- ■mt? Il fiiut que vous conveniez que, pour faire itadr votre dessein , vous avez à gagner cinq toélectmirs, au lieu que l'archiduc n'en aura hnin que de deux. Il faut que vous tombiez f meord que le duc de Saxe ne se détachera pas dB ses intérêts; que l'archiduc se donnera sa ^ en qualité de roi de Bohême. Si vous avez NlMlenr de Bavière , vous perdrez le palatin à mme de ses Etats. Si vous espérez que les trois fcteurs ecclésiastiques soient de même senti- Mat, la chose peut être ; mais elle est bien difleile à croire. Présupposons pourtant que nous blairons gagnés , il nous faut encore une cinplinie Toix : quatre ne suffisent pas pour faire iiKnipereur,mais seulement un partage. Il faut dne eondure que , sans avoir le Brandebourg , vos projets s'évanouiront; car comment -TOUS espérer qu'il soit favorable au duc k Nenbourg , qui est son ennemi capital , et Me lequel il est en contestation pour la succèsém de Juliers? » Servien me répondit : « Il faut qÉll s'assure sur la parole que le Roi lui dondese rendre médiateur , quand Nenbourg déclaré Empereur. — Je doute , lui dis-Je, fM l'électeur de Brandebourg prenne Jamais ce |irtl-là, un homme sage ne choisissant point Fsar Tordinabreson ennemi pour être son maître. — Et pourquoi , m'ajouta Servien , l'électede Bavière , étant soutenu par le Bol , ne tt dédareroit-il pas contre l'archiduc? — Vous

(t) L'électeur de Bavière suivoit aveuglémcnl li's con- Kflida comte de Curtz, ton premier ministre. (A. E.)

voulez, lui répondis-Je en riant, que les princes traitent entre eux sur la foi des gentilshommes; mais les personnes prudentes et éclairées veulent de plus grandes assurances. » Lionne Ait donné pour collègue de cette célèbre ambassade au maréchal de Gramont. Il l'accepta avec Joie à son retour d'Espagne, où il avoit été envoyé pour traiter la paix. Il ne Ait pas assez heureux pour la conclure avec don Louis de Haro , et ne garda pas le secret qui lui avoit été ordonné , puisqu*il Alt connu sur la frontière , et qu'on sut ce qui l'amenoit en Espagne. Un gentilhomme de ce pays , ayant vu signer par le Boi l'instruction dont Lionne étolt chargé , fit de lui à don Louis un rapport des plus avantageux , et de la considération dans laquelle il étolt à la cour de France ; mais parce que ses pouvoirs n'étoient ni scellés ni contresignés , cela causa de la mé« fiance à don Louis, et l'on voulut, pour le ras* surer, que Je signasse les réponses qui lui furent faites des premières lettres qu'il avoit écrites au Boi. Il se présenta d'abord une difficulté qui fit échouer cette négociation. Lionne prétendit, aussi bien que le cardinal , que Sa Migesté Catholique abandonneroit le prince de Coudé ; et don Louis dit au contraire que le Boi son maître ne voulolt point entendre parler de paix que ce prince ne fût rétabli dans ses biens et ses dignités , sous lesquelles il prétendoit que ses gou-* vememens dévoient être compris; mais c'est de quoi nous ne tombions pas d'accord , et cela causa dans son temps de nouvelles difficultés. Cela auroit dû faire entendre , au cardinal et a ceux qu'il employoit , le titre de droit (de verborum significatione ) , et il pouvoit se mieux instruire qull ne l'a été , que plusieurs noms différens signifient une même chose; mais que quand on se sert de celui qui n'est pas en usage , cela fait naître des difficultés et des contestations qu'on a bien de la peine à surmonter. C'est sur quoi Je m'étendrai davantage dans la suite.

[1658] Ce que Lionne fit de plus remarquable dans sa négociation^ fut qu'il refusa un pré* sent que le roi d*Ëspagne lui voulut faire. Il lui eût été aussi glorieux de refuser le titre d'Excellence que don Louis lui donna toigours ; car il eût marqué sa modestie, et ôté au ministre espagnol tout prétexte de se railler de sa vanité. L'espérance de voir la paix conclue entre les deux couronnes étoit entièrement perdue , et le cardinal ne se flattoit point du mariage du Boi avec l'Infante. Il voulut alors faire croire à la Beine et à toute la France que , souhaitant de le voir marié , il n'avoit plus aucune pensée pour sa nièce. Son Eminence proposa à Leurs Majestés

MEMOIUKS DU COMTE DE BBIËN^C,

le voyage de Lyon , et à Madame Royale de Savoie de s'y rendre. Maclame Royale témoigna de la répugnance d'y conduire la princesse Marguerite sa fille. On lui fit savoir que la cour iroit à Grenoble, que Madame Royale se rendroit avec la princesse de Savoie dans une chapelle de dévotion située entre cette ville et Ghambéri , où le Roi la verroit. Mais Tespérance que madame de Savoie conçut de la grandeur desa fille, appuyée sur le crédit du cardinal, lui fit prendre la résolution de suivre le conseil qui lui avoit été donné. Elle prit le parti de venir à Lyon , et cela sera le sujet de ce que Je dirai dans la suite.

Le Roi , qui avoit été dangereusement malade à Calais , après que Gravelines eut été pris , et qui avoit aidé aux Anglois à se rendre maîtres de Dunkerque , glorieux de ce que son armée avoit défait celle des Espagnols, après s*étre un peu rétabli à Compiègne et à Fontainebleau, et avoir fait quelque séjour à Paris, en partit pour Lyon , et prit son chemin par la Bourgogne , où ce monarque s arrêta plus qu'il n'avoit résolu, pour mettre la dernière main à quelques affaires dont il croyoit tirer de grands avantages. Je ne pus suivre Sa Majesté , parce que je tombai malade d'une fièvre continue de quatorze Jours, accompagnée de foiblesse et d'autres incommodités. Enfin les cours de France et de Savoie se rendirent à Lyon à Jours un peu différens. Celle de France, raisonnant sur le bon accueil que le Roi avoit fait à M. et à madame de Savoie , et sur la familiarité avec laquelle il s'étoit entretenu avec la princesse Marguerite, crut qu'elle seroit un jour reine de France. Mon fils entra dans le sentiment du public, et me le manda en diligence. Je lui fis réponse que Je ne croyois point la chose , et que de simples apparences ne me pouvoient faire changer d'opinion sur des raisons qui étoient sans réplique. Le Roi vécut dès le lendemain avec plus de retenue, par le conseil du cardinal. Cela se rendit public dans Lyon, et qu'une dame de qualité, passant d'Espagne en Italie, y étoit arrivée avec un Espagnol qu'on tenoit caché dans un monastère , pour proposer la paix et le mariage du Roi avec l'Infante. Le cardinal en fit à Madame Royale une confidence peu agréable pour cette priifcesse; et, en admirant la conduite desEspagnols^ il dit que leurs conseils étoient profonds , mais non pas Jusqu'à pouvoir surprendra ; qu'il ne pouvolt , à moins que d'offenser la Reine, renvoyer cet Espagnol sans l'écouter; mais que Madame Royale devoit être assurée que le bien de la chrétienté seroit seul capable de faire conclure quelque chose avec lui. Madame Royale demanda

que le Roi l'assurât par écrit qu'il épouseroil k princesse sa fille. Cela fut accordé, mais coodi tienne de manière que Sa Majesté étoit en dnii de faire ce qu*elle voudroit^ sans que la maiiOl de Savoie pût s'en offenser. On prometfoit h chose , pourvu que le bien de Sa Majesté, il grandeur de son Etat, le repos de ses peuples d celui de la chrétienté ne l'obligeassent point! épouser l'Infante. Le Roi continua sou chemift. suivi de cet Espagnol qui s'appeloit Pimentel, qu on défraya et logea chez le cardinal. Aprh qu'il eut montré ses pouvoirs , on traita avec hd et l'on convint d'une suspension d'armes et df plusieurs articles assez importans ; mais il élndi de conclure celui qui paroissoit le plus essoh tiel : c etoit le rétablissement du prince de Coolf dans toutes ses charges , ou son exclusion pon toujours. Mazarin tint ferme , et voulut absohh ment que le prince en fût privé ; parce que SSM cette condition le Roi n*entendroit point à h paix , quelque avantage qui lui en revint. Pimentel s'en défendit, sur les ordres précis qiV avoit. Enfin l'on proposa un messo tetTnine^ à la manière des Italiens : ce fut que i'Espagîsl consentiroit que cet article se mit dans le eoitrat tel que le cardinal le proposoit , mais qiV ne seroit point obligatoire avant qu'il eût étéap» prouvé par le roi d'Espagne. Il me souvient à propos de ceci (et cette digression ne sera pu ^nuyeuse), qu'un jour le cardinal nous de» manda à plusieurs qui étions avec lui , si le Bd^ pour avoir la paix , devoit rendre le gouverna m^nt de Guienne à M. le prince. A cela Jé M répondis que non. « Ni autre chose , me dit* il ? — Je ne vais pas si avant , lui répHquai^ Entre la Guienne et rien, il y a bien de la dît* férence. » Me tournant ensuite vers le rnarécM de Villeroy , je lui dis : « La Rourgogne peÉi être rendue sans aucun péril pour l'Etat, et Cl prince y trouvera la sûreté qu'il peut dé^rer.* Antoine Pimentel et Mazarin s'avancèrent; Si le Roi s'étant mis en chemin pour suivre celnif ci , il en, reçut des lettres qui lui mandoient dl retarder son voyage jusqu'à ce que celles qa*fli attendoit d'Espagne fussent arrivées. Le ei^ dinal les ayant reçues en fit part à Sa Mfljestf ^ qui continua sa marche. Le cardinal ne latai pas de consentir que ses nièces, qui étoient! Rrouage, se trouvassent sur son passage. Jk savoir si c'étoit par complaisanee pour le Rrf . ou pour faire plaisir à celle dont on croyait ei monarque amoureux , on laisse chacun en Jugei comme il voudra. Mais, quoi que m'ait pu An cette Eminence, si le mariage de Sa Majeilf eût pu se faire avec sa nièce , et que Son Emi* neoce y eût trouvé ses sûretés , il est certaii

DEIIXIÈUB PARTIE. [lOoO]

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({a'elle ne s*y seroit pas opposée. La dépêche d'Espagne portoit que le Roi Catholique se délistoit de ce qu*il demandoit en faveur du prince ée Gondé , se chargeant de le récompenser des tenriees qu'il lui avoit rendus. On croit ( et J'ai été de ce même avis) que ce prince fut de celui ietoat accorder à Mazarin, pourvu qu'il s*engageét d'aller aux Pyrénées traiter avec don Louis de flaro , fondé sur un raisonnement trèsjaUe, que qui négocie convient qu'on n'est pas d'aeeord, et qu'ainsi ce qui semble arrêté pounnt être encore agité, on peut faire telles ouvertures que les occasions font changer de rénlotion. Le prince connolssoit aussi le foihie do cardinal, qui ne pouvoit rien refuser à quianque le flattoit , et qui , étant très-timide de m naturel f n'oseroit se montrer a la cour s'il omquoit à conclure la paix. Il se persuadolt eocoreque si les peuples, qui pouvoient espérer d'être appuyés du crédit de la Reine , ve- BoieDt a déclamer contre lui , il seroit maudit et i>lâroé d'eux et des gens de guerre , pour vnÂr perdu une campagne dans laquelle on aurait conquis la Flandre, et donné le temps au roi d'Espagne de respirer, et de s'assurer d'un privant secours du côté d'Allemagne.

[1650] Dans la première entrevue du cardioilctde don Louis, Son Eminence fut surprise dt rang que don Louis prétendoit avoir sur die. Pour s'en défendre , le cardinal allégua sa digaité et l'usage introduit. Don Louis soutint IQ contraire que ce n'étoit point avec un cardinal qull avoit à négocier, mais avec un ministre du roi de France. Mazarin , ne sachant ni soutenir sa dignité ni celle de son maître, convint de l'égalité , qui pouvoit être contestée et gardée , sans pourtant être reconnue : ce qn'on n'a pas manqué de nous alléguer depuis. le mariage y fut arrêté (l) avec la paix , dont nnedes conditions fut que le Roi rétabliroit le prince de Condé en ses biens , honneurs , dignités et goovememens , en lui donnant celui de hargogne au lieu de celui de Guienne. Le cardinal Mazarin dit, pour s'excuser auprès du Bol et du public, qu'il avoit eu de son côté Vautres avantages, et qu*il n'avoit qu'avancé de quelques mois ce qu'on ne pouvoit éviter de Ure bientôt. J'en conviendrai avec lui , pourvu qne ses partisans souffrent qu'on le blâme d'im- Vnidence de s'être vanté souvent qu'il ne le fe- ^tjanmfs. Il n'étoit pas étonnant qu'un prince ^ ttDg fftt privé de ses charges et de ses biens,

J^ Le traité des Pyrénées fat conclu le 7 novembre jj^.tprès Yiogl^aatre conférences entre le cardinal ■•«rin et don Louis de Haro. (A, EJ

et même sa postérité déchue de succéder ù la couronne; mais la déclaration faite contre les descendans des coupables ne pouvoit pourtant être soutenue , les princes du sang étant appelés par le commun consentement des Etats du royaume. S1is étoient exclus, il faudrait tirer la conséquence qu*un roi auroit la liberté de déshériter sou fils, d'appeler un étranger à la couronne, et de démembrer les provinces qui la composent : ce qui est entièrement contraire au droit françois. Comme il restoit encore quelques articles à régler, le cardinal et don Louis convinrent du jour qu'ils dévoient se rassembler sur la frontière. On dépêcha à Colbert un courrier chargé du traité et du contrat de mariage du Roi avec Tlnfante, avec ordre de me rendre les pièces. On m'ordonna d'empêcher qu on ne les lût, et de ne garder le courrier que quatre heures , en le faisant partir aussitôt que j'aurois fait sceller les ratifications stipulées. Je dis à Colbert qu'il seroit difficile d'empêcher le chancelier de les lire, s'il en avoit la curiosité; mais que s'il vooloit v^nir avec moi chez lui , il seroit témoin de la diligence que je ferois pour m'y opposer. Il prit ce parti , et moi celui de lire les articles secrets que je fis valoir au chancelier, en lui disant la nécessité qu'il y avoit de faire partir le courrier ; de sorte que , sans perdre de temps , il scella ce que je lui présentai. Gomme on disoitque le Roi parloit en maître quand il se relâchoit de quelque chose en faveur du prince de Condé , le chancelier n'eut de curiosité que de voir ce seul article. Je fis envelopper les pièces avec un gros carton , et je mis mon cachet sur plusieurs ficelles qui le serroient, afin que si le courrier venoit à déclarer ce qu'il portoit, et faisoit par là naître l'envie d'en faire lecture , on la perdît par la difficulté qu'on y trouveroit. Le courrier fit assez de diligence, puisque celui à qui il devoit remettre son paquet fut obligé de rester sur la frontière un temps considérable , avant que d'Espagne on s'y rendît pour lui remettre le traité , les articles et le contrat de mariage , ratifiés par le Roi Catholique. Les François, pour faire voir la bonne foi et la confiance avec laquelle ils négocioient avec les Espagnols, n'eurent pas la précaution de retenir la copie de ces actes signés par le secrétaire de don Louis, qui eût pu faire difficulté de les signer. Pour vérifier si ceux qu'on rendoit étoient conformes aux originaux, on dit au député du Roi le nombre d'articles dont le traité étoit composé, et qu'il les comptât; car il passoit pour chose constante que, s'ils étoient fidèles au nombre, Ils le seroient en tout le reste. Le cardinal avoit raison

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MEBI0IBE8 DU COMTE DE BBlEIfNE ,

de ne pas vouloir que les pièces fussent publiques avant que les deux traités eussent été, l*un déclaré, Tautre consommé , parce qu'il y avoit 'plusieurs choses omises dont on n*eût pas manqué de lui faire des reproches, et qu'il auroit tâché de réformer à la première entrevue avec don Louis. Du moins il en eût fait Touverture; mais , suivant le sentiment de plusieurs , il vaut mieux manquer que d*exposer ce que Ton fait à la censure d'un tiers. Le jour que ces ministres dévoient se trouver sur la frontière ayant été arrêté , ils s'assemblèrent dans une lie de la dépendance du royaume de Navarre, auquel on renonçoit tacitement II est vrai qu'on peut dire, pour excuser le cardinal , qu'on fit la même fauteen 1615, en bornant les Etats de cette couronne parle cours de la rivière; mais le roi Antoine de Navarre avoiteu plus deprécaution pour ce qui regardoit ses intérêts ; car il protesta que, quoiqu'il remit à Fontarabie madame Elisabeth de France , cela ne lui polirroit causer aucun préjudice, ni lui être objecté comme contraire, non pas à ses prétentions , mais à son droitl

[1660] Le Jour de la publication de la paix ayant été arrêté, on la publia dans Paris suivant les anciens usages, et dans les autres villes du royaume. Qui voudra la regarder avec les yeux d'un marchand , qui met son bonheur dans le gain qu'il fait , pourra la trouver avantageuse à la France , parce que son domaine en est augmenté. Mais qui la regardera des yeux d'un bon politique et d'un grand monarque ^ avouera que les Espagnols , en perdant du terrain , se sont acquis une grande réputation , et conclura qu'elle leur a été plus avantageuse qu'à nous. Si l'on examine ce qu'on eût pu faire sans continuer la guerre, on dira que, quand les Hollandois conclurent leur paix, nous pouvions l'avoir aussi , et plus glorieuse et plus avantageuse; mais si nous eussions continué la guerre , la Flandre eût été conquise , ou du moins les Espagnols nous auroient cédé ce qu'ils ont conquis dans l'Artois.

Le Roi fit le voyage de Provence , qui étoit nécessaire pour son service , et pour faire sentir aux habitans de Marseille qu'il étoit mal content de leur conduite. Mais il eût mieux fait de s'adressera la ville d'Aix qu'à l'autre ; car, quoiqu'on pût espérer que le parlement retiendroit le peuple dans son devoir, la division de cette compagnie , et fenvie qu'avolent quelques-uns de dominer, causa tous les maux de cette province. Le cardinal eut beau en être averti , 11 ne connolssoit les affaires de Provence qu'à demi, ne voyant que par les yeux du premier président d'Oppède^ qui avoit sa confiance. Leurs Majes-

tés , après avoir fait un long séjour à MarseOle se rendirent à Avignon. Le Roi y reçut de graa des plaintes des maux que la ville d'Orange cm soit au royaume , et Sa Mi^esté résolut de s^ii rendre maltresse. Cela se fit par un traité. L Roi ordonna ensuite que les fortifications Aii sent démolies : mais soit qu'on n'eût pas bisi considéré l'assiette de cette place ,' ou q«*ai voulût favoriser celui à qui on en vouloit dM ner le gouvernement , ce qui étoit à faire h changé Jusqu'à ce que madame la douairièr d'Orange en demanda la restitution. Comme) n'étois point du voyage du Roi , Je ne m*atM boeral aucune gloire de ce qui fbt résolu m sujet de cette place, quoique plusieurs aiieée auparavant J'eusse remontré à ce monaïqii qu'il étoit de l'Intérêt de la Justice et de lanH gion que cette ville fût rasée, parce qe*ett servoit de retraite aux' rebelles, et générale ment à toutes sortes de criminels. Pendant ip le Roi étoit en Provence , M. le prince s'y Ne dit accompagné du duc d'Enghlen son fils , el d M. de Longue ville, son beau-frère, lee ém premiers pour assurer Sa Majesté de leur tiê lité, et celui-ci pour lui témoigner la Joieqin avoit de ce que les princes étoient rentrée 4ai ses bonnes grâces. Soit que M. de Lorraine el été averti des propositions des Espagnols 4aB il n'étoit pas content , ou qu'il espérât de tieefe mieux son compte avec le cardinal , il se read à la suite de la cour, et obtint pour traiter lui un commissaire , qui fut Lyonne. Etant à Paris par l'entremise de celui-ci , il fit al bki que le Barrois lui fut rendu , moyennant la ese sion de quelques villages qui donneroientàli Majesté la communication de son royaoflMi à l'Alsace , à condition que les fortificatieBS 4l Nancy seroient rasées : dont M. de Lorraine 1^ moigna beaucoup de douleur. Le Roi ^ermlli Lyonne de recevoir de ce souverain cinqnaili mille écus que son beau -père lui avoit prMifc Peut-être qu'il eût bien mieux fait de n'en folâ parler dans cette coi^oncture ; car, du même du cardinal , qui mourut peu de après que ce traité eut été conclu , on propM^ le mariage de mademoiselle d'Orléans avie k prince Charles de Lorraine, héritier présooftf du duc. Mais il s'y trouva dès-lors et dans h suite tant de difficultés , qu'on n'y a plus pcMi M. de Lorraine vouloit que Mademoiselle li^ cédât des terres dont il avoit envie d'enri^irli fils qu'il avoit eu de la princesse de Ganteeroii* Mademoiselle m'en demanda mon sentiflMitt et Je la fortifiai dans la pensée où elle étoit* n'y pas consentir, mais de lui laisser preoà* •quelque chose d'approchant sur le domaine 1*

DEUXIÈME PABTIE. [I66O]

Lomine , afin qu'il en cédât dès-lora le titre de due et la souveraineté à son neveu. La loi saliijae , qu'il prétendoit , se trouve autorisée par le traité des Pyrénées ; mais son contrat de mariige avee la duchesse Nicole a fait voir qu'elle ■'àjaniais été établie, ni même un fldéicommis qui exdût les filles du fief au profit des mâles. Il ne tat que lire pour voir s'il a été forcé de le passer ainsi ; car, après la mort de la ddchesse , sa femne , décédée sans enfans , a>ant demandé ta permission d'épouser la cadette, elle lui Ait accordée par le Pape : et l'on a traité dans la nite à Rome de ridicules les procédures qu'il y 1 liiitn pour parvenir à la dissolution de son second mariage. Le consentement que le cardinal donna au traité est d'un notable préjudice à la France , en ce que l'on autorise le duc , qui est nKal du Roi , pour changer la nature de son ilef , sans en avoir eu le consentement de son noverain. Son Eminence avoit été bien avertie des droits de Sa Majesté , dont Je Pavois souvent entretenue : ce qui rendit le cardinal inexcusa- Ue de les avoir négligés , pour être aussi peu imtrait de nos coutumes que ceux qu'il y employait étoient peu versés dans la signification des termes. Gela a mis le Hoi au hasard de perdre ee qui lui avoit été cédé dans le comté d'Artois, ou gouvernance signifie autant qu'ailleurs billliage, sénéchaussée et prévôté; le cardinal i^étant contenté de faire écrire : qu^on nous cède ririùisy et s'expliquant ainsi dans les bailliages et diâtellenles. D'où les commissaires d'Espagie ont inféré que la gouvernance d'Arras n'avilit point été cédée à Sa Majesté; ce qui a donné matière à une grande contestation. Mais Haarolt vu l'atteinte qu'il donnoit à sa gloire , 1II avoit consulté ceux qui en savoient plus que hd. Il se piquoit, et Lyonne aussi, d'entendre li bien la langue espagnole « qu'ils n'ont comttmlqué à personne les articles qui leur ont été présentés : et la pensée qu'ils ont eue que le •sm de communauté étoit équivalent à celui têiUiguement^ coAte au Roi une grande étendue de pays , et quantité de villages du comté de Cerdagne , qui lui seroient restés eu propre , à Ici ix>mes des pays qui séparent le Eoussillon de la Catalogue avoient été prises suivant la division que César fait de la Gaule et de l'Espagne , ou au sommet des montagnes , ou qu'on eAt suivi la pente des eaux. Mais le mot de c^mwutnauté leur paroissant bon, les Espagnols, qui l'avoient mis adroitement dans le traité, en ont profité. L'ignorance où l'on a été anasi de ce qui, dans les mêmes montagnes, étoit de la souveraineté du comté de Foix , a bât perdre au Roi des montagnes entières , dont

les Espagnols ont fait abattre les avenues, sans la moindre plainte du cardinal ; et si l'archevêque de Toulouse n'eût été ferme pour les faire rétablir, il seroit arrivé bien d'autres choses ; car le val d'Andaye est en partage entre le comté de Foix et l'évêché d'Urgel. Le Donnezan, qui est aussi une souveraineté située dans la même montagne , et dépendante du comté de Foix, aété tellement oubliée, qu'à peine s'est-on souvenu d'en conserver la souveraineté au Roi. On ne doit point trouver étrange que Je remarque toutes les fautes que le cardinal a commises, ni attribuer à mauvaise volonté ce que Je dis contre sa conduite. Le zèle que J'ai pour le service du Roi et pour le bien de ma patrie me force à les découvrir.

Quelques mois après que Sa Majesté fut de retour à Paris, des députés de l'archiduc de Tyrol s'y rendirent pour demander le paiement de trois millions promis à leur maître par le traité de Munster. Je fus commis avec Lyonne et mon fils pour les entendre. Nous obtînmes d'eux qu'ils ne demanderoient point un million de dalers impériales, mais seulement trois millions de livres' de France : et après que nous leur eûmes fait voir qu'ils n'en pouvoient prétendre des intérêts , nous convînmes avec eux qu'ils seroient payés en cinq termes , savoir : au premier, de la somme de trois cent mille livres, et de même au second ; au troisième , de quatre cent mille ; en mars lG6!t , d'un million ; et en mars 1663 , d'un autre million, moyennant la cession que l'archiduc feroit de nouveau au Roi de tous les droits qui lui pouvoient appartenir dans la haute Alsace , le Landgraviat et sa banlieue. Et parce que le cardinal s'étoit fait donner par le Roi les plus considérables domaines de l'Alsace, il fit payer comptant le premier paiement; il assura le second ; et sans doute que s'il eût vécu , le troisième , le quatrième et le cinquième enrôlent été acquittés , afin que l'archiduc ne tdi pas fondé à prétendre restitution.

Les Etats-généraux nous envoyèrent aussi une ambassade solennelle. Ces ambassadeurs > crurent que le moyen le plus prompt pour diligenter leurs affaires étoit de s'adresser au cardinal , et de le choisir pour être leur médiateur auprès de Sa Majesté. Mais ils furent bien surpris quand ils surent que ce premier ministre inspiroit au Roi de leur demander une sûreté réelle , que les Etats promettroient et observeroient , présupposant qu'ils avoient contrevenu aux anciens traités , et que l'on ne pouvoit en faire de nouveaux sur leur parole. Les ambassadeurs disoient qu'ils étoient d'autant plus surpris de ce discours, que l'on n'en avoit point

HEMOICES DU COMTE i)R DUIR.XNE,

tenu de semblable à M. Boreel , ambassadeur ordinaire de leurs mattres , lorsqu'il avoit proposé le renouvellement de Talliance. Un jour le cardinal , à la persuasion de Lyonne , me demandant en présence du Roi si sans l'exécution de ceci , qu'il croyoit Juste , on pou voit traiter avec les Etats-Généraux , je répondis qu'ils se tiendroient offensés d'une telle proposition , parce que les rois et les républiques , engageant leur foi , sont persuadés qu'on s'y doit fier. Leur demander des places de sûreté , comme Lyonne en avoit fait l'ouverture , c'étoit proprement donner congé à leurs ambassadeurs. Mais, ajoutai-je, il y a un moyen de faire les affaires du Roi et de contenter les Etats : c'est de traiter si bien ceux-ci qu'ils ne puissent trouver ailleui's ce qu'ils perdroient en se séparant de Sa Majesté. II ne faut point leur reprocher ce qu'ils ont fait à Munster, puisqu'il étoit difficile de se persuader qu'ils pussent refuser les offres que le Roi Catholique leur faisoit de la liberté et de la souveraineté pour laquelle ils étoient en guerre depuis près de quatre-vingts ans. On peut se souvenir de ce que le prince d*Orange fit dire , lorsque l'on pressoit les Etats de députer à Munster. Les résolutions prises dans la suite ne le furent que pour avoir offensé les principaux de la République. Soit que ce que je dis ou ce qui fut représenté par d'autres fît impression, on résolut de nommer des commissaires pour conférer avec les ambassadeurs et discuter ces matières , sur lesquelles le Roi déclareroit ensuite sa volonté. Et comme à la première négociation nous avions déjà été nommés , le maréchal de Villeroi , le procureur-général , Le Tellier et moi, nous le fûmes encore à celle-ci. Le cardinal y fit ajouter Lyonne, et je demandai que mon fils en fût : ce que j'obtins avec plus de peine que je ne croyois, parce que le chancelier ayant désiré la même chose , elle lui fut accordée par le Roi, mais seulement après l'ouverture des conférences avec les ambassadeurs. D'abord ils proposèrent une alliance la plus étroite qui eût jamais été conclue entre les puissances, c'est-à-dire de se garantir l'un l'autre tous droits échus et qui écherroient sur les provinces , ou par conquêtes , ou par convention , après qu'elles leur auroient été cédées par des traités authentiques : ensemble les droits de nature et de souveraineté , même celui de la pêche, en quelque lieu qu'on la voulût faire; à la réserve des rades dont les rois propriétaires n'y voudroient pas consentir, comme aussi toutes les places conquises par les armes , sous quelque titre ou prétexte que ce pût être; et d'établir un commerce au profit des nations , mais pourtant

restreint en Europe. Le Roi me commanda de leur dire qu'il falloit examiner les actes les plu importans, avant que de discuter les autres, el avoir fait l'alliance avant que d'établir des loli pour le commerce : à quoi les ambassadeiin firent d'abord quelque difficulté; mais ils se rendirent dans une seconde conférence, où- Je leur donnai à entendre qu'on traiteroit conjoifr tement de l'alliance et de la navigation. L'empressement qu'ils nous témoignèrent pour la pêche nous fit soupçonner qu'ils nous voulc^enl engager à entrer en guerre avec l'Angleterre; car, sur la difficulté que nous leur fimes,fk nous demandèrent pourquoi nous avions changé de résolution , nous représentant que ServtaB et Fouquet, qui avoient été du nombre dM commissaires nommés pour traiter avec Boreel, leur avoient donné un acte par lequel cela leur étoit accordé, comme nous étions, le maréchal de Villeroi, Le Tellier et moi, à la suite du RoL J*avouerai sincèrement que je ne croyois pas qu'on le leur dût refuser ; mais Sa Majesté m'en paroissant fort éloignée, je pris occasion de les faite expliquer, en leur demandant jusqu'où pourroiC s'étendre l'assistance qu'ils nous donneroient, il nous avions quelque différend avec les Angloif, soit pour la pêche ou pour quelque chose de plus essentiel , comme le salut , etc. Ces ambusadeurs répondirent sans hésiter : « Nos maîtres donneront leur flotte pour les combattre. — Mais 'comment, dis-je , Tentendez-vous , pullqu'en voyant la guerre prête à commencer, veol désirez néanmoins une triple alliance entre Ici couronnes de France et d'Angleterre et voti* république ? Ce qui nous fait croire que noo» pourrons difficilement nous accorder à lasatif^ faction des Anglois, qui ne s'empêcheront Ja* mais de nous demander un dédommagement^ si vous voulez continuer à pêcher sur lescôtfli d'Ecosse. » Les ambassadeurs me répondircBl qu'ils étoient persuadés que les Anglois toi* droient ce qui étoit juste; mais que pour p« qu'ils en fissent difficulté, la France et iesÉtiH» frénéraux pou voient bien se passer d'eux. Je (b mon rapport au Roi de ce qui avoit été dit ptf ces ambassadeurs. On ne parla plus de la trij^ alliance , mais seulement de voir si on la pour* roit conclure entre la France et les Etats, h ne dirai pas absolument qu'elle n'étoit point MV haitée par le cardinal : cependant il paroissoR que Son Eminence étoit bien aise que les FW cois pussent prendre les vaisseaux holland^i et qu'il ne se soucioit guère que ceux-ci prisKB* les nôtres , parce qu'il ne perdoit rien d*on côté et qu'il gagnoit beaucoup de l'autre. Lesonpçoe que j'en eus me parut assez bien ft>ndé , sur I*

DEliXIEUB PARTIE. [l6Cl]

propositionqaeLyoïiQeftt aax ambassadeurs que leurs maîtres remissent à Télecteur de Cologne la ville de Binberg , démantelée à la vérité , et celle de Ravestein au duc de Neubourg , et qa'ils donnassent assurance au Roi de restituer leseommanderies et les biens de la religion de Malte, qu'ils avoient saisis aux propriétaires, les ambassadeurs répondirent qu'ils ne pou- Toient rien dire sur de telles propositions ; mais qalls ne manquerolent pas de les mander à leors maîtres , de qui ils étoient persuadés qu'on aurolt une Juste satisfaction. Je me servis de cette occasion pour dire au cardinal , et depuis sa mort au Roi , que Je ne croyois pas qu'il fût à propos d'entrer dans de telles ouvertures avec Ici Etats , ni de s'attacher à lever des impôts sur les vaisseaux étrangers , dont les ambassadeurs avoient ordre de se plaindre et de demander la révocation ; qu'il faliolt plutôt examiner s'il étoit avantageux ou non à la France que cette république subsistât; que , pour moi , J'étob persuadé qu'il étoit de notre intérêt de la (nmerver, quand ce ne seroit que pour ne point perdlre tant de millions dépensés à la former, et peur ne pas donner sujet de dire que le sang det François ne nous coûte guère , puisque , •ibliant la quantité qu'on en avoit répandu , Boos voulions , dans des rencontres qui me panÉsoient si utiles , abandonner des gens que nous avions chéris. J'ajoutai qu'en les traitant différemment des François , ils perdroient beaueo&p de leur commerce, dont ils tiroient le moyen de subsister; que , supposé qu*il vînt à dlinlnuer, il seroit facile aux Espagnols de les asnfjétir, ou quHs seroient peut-être contraints de le donner aux Anglois. Lyonne me répondit : « Il est sans exemple qu'une république se soumette à un autre Etat. — Vous ignorez donc, loi répliquai-Je , qu'ils en ont autrefois pris et exéciité la résolution , et qu'il n'y eut que l'arroganee du comte de Leicester qui les fît changer d'avis. » Sur ce que J'alléguai qu'il y avoit ^eraindre que les Espagnols ne les assujétis- ^t, Lyonne me dit qu'ils pouvoient s'en gafttUr, étant sous la protection du Roi , et aidés ^ tes troupes. •• Je conviens , dis-Je , de cette Pi'^oposiiloQ ; mais il est plus expédient encore 'pi'ils trouvent chez eux leur propre défense que delà chercher ailleurs. La France pourroit être <hos une telle situation que , quelque bonne volonté qu'elle eût , elle seroit hors d'état de se- ^f les Hollandois. » Je n'ai point trouvé Jus- Vi*à présent qu'on m'ait répondu à ceci ; mais je n'ai pas laissé pourtant de presser les ambas- '^rs de consentir A ce que le Roi pouvoit *^halter. Cependant je n'en parlerai plus. Ceux

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