‹ Relation faite par m. de Fontrailles des choses particulières de la courChapitre 22 sur 89 · III. c D. M., T. m · texte numérisé non relu

III. c D. M., T. m

qui voudront savoir mes véritables sentimens sur la conduite qu'il faudrait tenir avec cette république , pourront lire un écrit que J*avois dressé sur ces affaires , dans l'intention de le présenter à Sa Majesté ; mais Je crus devoir le supprimer, parce que J'ai bien connu que le Roi entroit dans les sentimens de Lyonne et de Colbert^et qu'ainsi ce que Je pourrois remontrer ne ferait aucune impression sur l'esprit de Sa Majesté.

Dans le temps que ceci se discutoit avec le plus de chaleur, et qu'il étoit aisé de s*apercevoir que les commissaires du Roi n'étoient point d'un même avis, ce monarque résolut d'envoyer un ambassadeur en Angleterre. Je ne dirai rien de ses instructions secrètes, n'en ayant point de connoissance, sinon que M. de Turcnne faisoit son possible pour lier une étroite amitié entre le Roi et celui de la Grande-Rretagne ; et comme c'étoit dans le temps qu'on parloit du mariage de celui-ci avec l'infante de Portugal , Je conjecturai que tout ce que faisoit M. de Turenne n'étoit que pour engager le Roi à déclarer la guerre à l'Espagne en faveur de l'Angleterre et du Portugal ; mais Je trauvois quelque difliculté que les Anglois consentissent à ce mariage de leur Roi , et à rompre avec TEspagne, d'où ils tirent un profit très-considérable par le trafic qu'ils y font ; car le commerce est l'idole à laquelle ces insulaires et les Hollandois sacrifient. Cependant on parloit de ce mariage avec certitude , et des conditions que le roi de Portugal offroit à Sa Majesté Rritannique , comme de lui donner en dot une somme trèsconsidérable , la ville de Tanger en Afrique , et une autre dans les Indes orientales. Ces considérations me parurent si avantageuses pour les Anglois , que Je ne doutai plus que l'espérance de se maintenir dans la Jamaïque ne les fît consentir à ce que J'avois Jugé qu*ils dévoient refuser. Je crus qu'il étoit de mon devoir d'avertir de tout ceci la Reine-mère, afin qu*elle prévînt le Roi son fils , et l'empêchât de prendre une résolution qui pouvoit avoir de fâcheuses suites. Sa Majesté négligea cet avis ; mais l'événement fit connoître qu'il n'étoit pas sans fondement.

[ 106 1 ] Le comte d'Estrades , ambassadeur du Roi en Angleterre , y fut très-bien reçu de Sa Majesté Rritannique, qui affectoit de le mener à la chasse et de lui faire partager ses dlvertissemens; mais quoique le Roi d'Angleterre lui donnât toutes ces marques d'amitié , d'où l'on pouvoit conclure que l'ambassadeur étoit dans une étroite liaison avec Sa Mcyesté Rritannique^ il y a pourtant beaucoup d'apparence que ce Roi ne fut pas fâché que l'ambassadeur de Ve-

MEMOIDES DU COMTE DE BR1ENNE

nise , qui vint à Londres , ue conviât point ceux de France et d*£spagne de grossir son cortège de leurs carrosses , suivant la coutume. On s'en plaignit à l'ambassadeur de Venise à la cour de France , et celui-ci dit , pour excuser son collègue , qu'il n'avoit feit que ce qui avoit déjà été pratiqué en Angleterre par un de ses prédécesseurs , dans le temps que le comte de Soissons y ctoit. Le Roi résolut de tirer raison de cette affaire , et fit savoir secrètement au comte d'Estrades qu'il vouloit que la première fois qu'il seroit invité à quelque cérémonie , aussi bien que l'ambassadeur d^Ëspagne, il prit le pas devant lui avec une telle hauteur, qu'on i*econnût la différence qu'il y a entre la couronne de France et celle d'Espagne. Le secret qu'on eut pour les serviteurs du Roi ne fut pas si bien gardé à l'égard de l'ambassadeur d'Espagne que la chose ne vînt à sa connoissance. Il en fut même averti de la part du Roi son maître, et il donna un si bon ordre à ses affaires, que le Jour que l'ambassadeur de Suède fit son entrée à Londres, il eut tout l'avantage sur les François : car il ménagea tellement la populace de longue main qu'elle se déclara en sa faveur : ce qui étant venu à la connoissance du roi de la Grande-Bretagne, il fit entendre au comte d'Estrades qu'il ne pouvoit pas contenir le peuple ; mais qu'il feroit afficher un placard portant défenses à ses sujets de s'intéresser dans les différends qui pouvoient survenir entre les ministres des princes étrangers. Et d'autant que , suivant les apparences, l'avantage ne devoit point être du cAté des François , il ordonna à quelque soldatesque de se tenir en bataille en plusieurs places pour empêcher le désordre , qui fàt si grand que cette soldatesque , bien loin de nous favoriser et même d'arrêter la fureur du peuple , qui d'ailleurs avoit violé la franchise due à la maison de l'ambassadeur , se mit en devoir de la forcer. Le comte d'Estrades s'en plaignit. Le roi d'Angleterre essaya de se justifier ; mais tout le monde crut avec raison qu'il étoit très-aise de ce désordre , et que l'avantage fût du côté des Espagnols , étant persuadé que nous ne manquerions pas d'avoir du ressentiment de cette affaire, et qu'ainsi nous nous engagerions dans ses intérêts : au lieu que si la fortune nous avoit favorisés, le mauvais état des affaires d'Espagne obligeant Sa Majesté Catholique de dissimuler , le roi de la Grande-Bretagne , à ce qu'il croyoit^ ne seroit pas venu à $es fins. Le comte d'Estrades manda cette affaire à Lyonne, dans une dépêche qu'il lui adressa pour le R<^. Il y faisolt un détail de ce qui s'étoit passé dans la journée , et de la

résolution qu'il avoit prise de repasser la i

pour en venir rendre compte , ne se trouy

point d'ailleurs en sûreté à Londres. Le B

qui étoit peut-être impatient de rompre a

l'Espagne, fit tenir un conseil à la persuasion

M. de Turenne, et m'ordonna de m'y trooi

Après avoir entendu la lecture de la lettre

comte d'Estrades , Sa Majesté , devant que

demander nos avis y voulut déclarer le sk

qui étoit que le comte de Fuensaldagne, amb

sadeur de Sa Majesté Catholique en Fram

sortiroit incessamment de son royaume; que

commissciires qui travailloient à mettre i

bornes dans le pays d'Artois discontinueroiei

et que le roi d'Espagne feroit faire réparati

de l'outrage fait au comte d'Estrades , et de

neroit un acte par lequel il déclareroit devi

céder la prééminence au Roi. Je pris la libei

de représenter à Sa Majesté qu'elle demand

ce qu'elle ne pouvoit obtenir , et qu'il me |

roissoit que ce seroit assez que le roi d'Espig

déclarât qu'il vouloit que ses ambassadeurs \

eussent en Angleterre et partout ailleurs av

ceux de France , comme ils faisoient à Rone

à Venise; que c'étoit en effet laisser ceux (

Roi en possession de la préséance, sans fiii

de déclaration de n'en plus conserver la pi

tention. Le Roi ne se trou voit point éloigné (

se contenter de ce que je faisois ; cependant

me commanda d*aller trouver le comte de Fufl

saldagne; mais je le fis avertir auparavant qi

je paiierois en homme qui souhaitoit la dwi

de la paix et qui ne prétcndoit aucun Km

tage dans la guerre , afin que le ministre dV

pagne ne se laissât pas surprendre par ceoxf

avoient des intérêts contraires. On dépêcha i

courrier à l'archevêque d'Embrun , ambaMi

deur du Roi en Espagne , pour lui ordonDflr^

faire ses plaintes de ce que Vatteville avoit ^

trepris. La mauvaise situation des affairai i

Sa Majesté Catholique l'obligea de blâoter hv

tement ce que son ambassadeur avoit sans doil

fait par son ordre. Cependant le Roi téfflolgl

du chagrin de ce que l'archevêque d'fimhn

avoit mis cette affaire en négociation , et je I

défendis parce que je croyois qu'il avoit eu P

son de le faire , comme aussi de ne poûiC Mit

de Madrid , si l'on ne lui en doanoit un ofA

précis : ce que j'appuyai si fortement que l

Majesté me parut contente de sa oonduite, 0

sut depuis que le roi d'Espagne avoit coi^

les premiers ordres envoyés au comte de F110

saldagne et au marquis de La Fuente pourU

surcr le Roi que Vatteville , qui avoit agi '

son chef, seroit révoqué de son emploi ( eefi

fut exécuté ) , et qu'à l'avenir ses ambassade^

DEUXIEME PAnTlE. [iGGl]

seeoBdairoient en tous lieux comme ilsavoient aceootumé de faire , c*est-à*dire qu'ils n'interfiendroîent dans aucune fonction publique, acepté à la cour de l'Empereur, où la préséance te est conservée sur ceux de France , sans topliqoer davantage : ce qui est une marque de Tadresse des Espagnols. Le Roi parut être «yiAit , et me dit un jour : « Vous n'auriez ja- Biis cru qu'ils feroient cette déclaration. » J'en tombai d'accord , en prenant la liberté de faire nwmvenir Sa Majesté qu'elle ne s'y étoit pas iM» plus attendue ; mais que j avois été d'avis fn'elle s'en contentât , et que , comme elle s'y éloit déterminée , je ne pouvois m'cmpécher f en avoir de la vanité.

Le nonce et l'ambassadeur de Venise furent «rpris du compliment que je fis au comte de Foeosaldagne de la part du Roi , quoique j'eusse adouei le plus qu'il m'avoit été possible les panies aigres que j'étois chargé de lui dire. Le pnmier de ces ministres étrangers en fut frappé, pme qu'il jugeoit qu'une rupture entre les counnnes serviroit de prétexte légitime au Roi pov ne point entrer dans la ligue qu'il avoit proposée de la part du Pape entre Sa Majesté , rEmpereur, le roi d'Espagne et les Vénitiens , (nr s'opposer aux forces ottomanes qui menafiiait la chrétienté de faire une irruption dans hEoogrie ; et l'ambassadeur de Venise , parce flll perdoit l'espérance de voir le Roi assister M r^Miblique fortement attaquée par le Grand- Seigneur dans le royaume de Candie. Je conedttai au nonce de s'employer pour adoucir reprit du Roi , et l'ambassadeur de Venise de eertinaer ses instances pour engager ce moeuqoe à assister sa république. Le Roi reçut ftvMrablement ce qui lui fut exposé par le MBee, mais non pas sans témoigner l'envie fifil avolt de faire la guerre à l'Espagne si l'on lehd eût fait satisfaction. Pour le Vénitien , il U fit espérer de faire des choses extraordinaires fttr sa république, pourvu qu'il pût être con- ^liDCU qu'il en tireroit de grands avantages. le nonce fut consolé , quand il sut que les pou- VQirt qu'on avoit envoyés au cardinal Antoine htberin pour traiter , par l'intervention d'Aukevllle , des conditions de la ligue, n'étoient pas 'évoqués. L'ambassadeur eut aussi des paroles HMz précises que Sa Majesté persistoit dans Ml premiers sentimens.

La naissance du prince d'Espagne fournit un fiétexte pour envoyer un gentilhomme au Roi Cittolique lui en faire compliment , et lui con- Armer ce que Sa Majesté Catholique savoit déjà , <pie la Reine sa fiUe étoit heureusement accou- <héed'un Dauphin. Le Roi Catholique envoya à

la cour de France faire de pareils complimens , avec ordre de s'en retourner en diligence ; mais le Roi voulut que cet Espagnol fût auparavant témoin de la magnificence d'un ballet qu'il devoit donner.

Je dis à l'ambassadeur de Venise que Sa Majesté ne pouvoit donner de secours à sa république nia la ligue dans laquelle elle devoit entrer à la sollicitation du Pape. Cet ambassadeur en parut très-mortifié , et se souvint bien alors que je Pavois averti qu'il éloit de l'intérêt des Vénitiens de faire désister Sa Sainteté d'en continuer la poursuite , et que l'ouverture en seroit inutile à leur république , Sa Majesté se trouvant hors d'état de fournir eu même temps à deux grandes dépenses. Je trouvois aussi qu'il y avoit autant de raisons pour rejeter les propositions du Pape qu'il m'en paroissoit d'aider la République ; car , comme je pris la liberté de le présenter au Roi , il étoit de l'intérêt de la chrétienté qu'il y eût quelqu'un de ces potentats qui pût être le médiateur de la paix entre la Porte, l'Empereur et la République. Les saints lieux ne pouvoient être conservés que par la considération particulière que le Grand-Seigneur avoit pour quelque roi chrétien ; et d'ailleurs il y avoit plusieurs raisons qui dévoient empêcher Sa Majesté à rompre ouvertement avec le Sultan. Ainsi je croyois que l'outrage fait à son ambassadeur devoit être dissimulé. Mais tandis qu'on sauvoit les apparences avec les infidèles , le Roi étoit pourtant dans l'obligation d'aider sous main les Vénitiens , puisque c'étoit la cause de tous les princes chrétiens , et qu'ils soutenoient depuis un grand nombre d'années une rude guerre contre un redoutable ennemi.

Je dis au Roi , qui me fit l'honneur de me demander quelles mesures il devoit garder avec l'Espagne et l'Angleterre, que, selon les lumières que j'avois , il me paroissoit devoir empêcher l'agrandissement de l'une et de l'autre; que , s'il lui arrivoit de conquérir toute la Flandre , ou au moins une partie, par la jonction de ses armes à celles du roi d'Angleterre , et que ce monarque vînt à y gagner Nieuport ou Ostende , Sa Majesté y perdroit bien plus qu'elle n'y gagneroit ; que le plus grand bonheur qui lui pouvoit arriver, supposé que les Anglois ne lui voulussent point céder Dunkerque, seroit que cette place fût reprise par les Espagnols : par la raison que les Anglois sont les anciens ennemis de la France et le seront toujours , quelque alliance, paix ou trêve qu'ils puissent faire avec nous. Ils sont d'ailleurs persuadés qu'on leur fait injustice en ne leur rendant pas la Normandie, le Poitou et la Guienne. Et bien que

if.

MKNOIBBS DU COMTE DB BBIBNNB,

ces provinces aient été confisquées suivant les lois reçues par toute la terre, celui qui perd trouve toujours qu'on ne lui fait pas Justice. D*ailleurs, si la France ne peut éviter d'être frontière de l'Espagne , qui pourroit entreprendre sur elle , il y a bien moins de prudence à rétre d'un autre Etat dont la puissance peut devenir considérable. « Il faut, syoutai-Je, que Votre Majesté prenne garde aux mauvais conseils qu'on lui peut donner , et qu'elle fasse en sorte de ne pas se liguer eu faveur de l'Angleterre : cette nation a beaucoup de venin sous une belle apparence. » Le Roi entra fort bien dans ce sentiment ; mais on lui représenta le peu de santé de Sa Majesté Catholique ; qu'il n'y avolt aucune apparence que le prince qui venolt de lui nattre , en l'année 1661, pût vivre, et qu'ainsi l'alliance et l'amitié des Anglols lui devcnolent nécessaires. J'espère que le Roi , en avançant en âge, démêlera quelle est la fin de ceux qui lui proposent de s'embarquer dans une nouvelle guerre avec l'Espagne.

La fermeté des ambassadeurs des Etats-généraux à demander que Sa Mcyésté s'expliquât sur la garantie de leur pèche , et la nécessité de rompre avec les Anglols sur un point très-délicat , qui est ie salut , en cas que la flotte de France et la leur se rencontrassent ; tout ceci , dis-Je , a fait que des gens qui sont dans les intérêts du Roi ont estimé que cette affaire devoit être mise en négociation , et ont paru fort mécontens de la franchise ordinaire avec laquelle j'ai dit au Roi qu'il falloit que sa flotte , étant foible de voiles, évitât la rencontre de celle d'Angleterre; mais que si le hasard faisoit qu'elles se trouvassent en présence , il falloit combattre , quand même on devroit avoir du désavantage , plutôt que de baisser le pavillon. Ces mêmes personnes ayant su que les Hollandois étoient résolus de joindre leurs forces à celles du Roi, si l'on étoit dans la nécessité de combattre pour l'honneur des couronnes, n'ont pas manqué de le mander en Angleterre , d'où ils ont eu souvent avis que, pourvu qu'on refusât aux Hollandois ce qu^ils demandoient , il n'y avoit rien que le Roi ne pût espérer des Anglols. On a été dans Tobligation de faire aux Hollandois un mystère de cette négociation , et de la celer à ceux en qui le Roi pouvoit prendre confiance , parce que la probité et le courage de ceux-ci ne leur auroient Jamais permis de consentir à une chose qui seroit honteuse à Sa Majesté , à qui les Etatsgénéraux étoient en droit de demander ce qui assure leur liberté , puisque d'autre côté les Anglols le leur offroient, pourvu qu'ils se désistassent , de presser la France de se déclarer en

leur faveur. Pour trouver donc un prétexte d détourner Sa Majesté des Hollandois , ils ob continué à faire négocier en Angleterre, et Vcn y est coi^venu de cet expédient : que les flotte venant à se rencontrer au-delà du cap de Finii tère , elles se salueront également l'une Faulre mais que, dans la Manche, les François éri teront la rencontre de celle d'Angleterre ;*d'oà suivant les termes de la marine, il est aisé d conclure que le Roi consent que son amiral rend obéissance à celui de Sa Majesté BritanniqM J'éviterois de parler de ceci , si Je ne m'y croyoi obligé par le zèle que j'ai pour ma patrie, c parce que j'écris ces Mémoires tant pour lia struction de mes enfans que pour faire connottr que je n'ai jamais eu que des sentimens dliOD neur et d'une véritable gloire. Pour faire téi aussi que ceux qui ont part aux affaires, et ei qui le Roi pouvoit avoir confiance , en ont ataw par malice ou par Ignorance ( ce que J'ain mieux croire ) , il faut savoir que les rois d'An gleterre s'étant prétendus seigneurs de la Mao che , qu'ils étendent jusqu'au cap de Finistère le roi de France leur en a ^comme accordé 1 titre , en ordonnant à ses flottes d'éviter la m contre, des Anglols , avec qui il y a beaueonj d'apparence qu'on en est convenu, puisqu'au-dri de ce même cap de Finistère ceux-ci ont conaeBl que les flottes se saluassent également H serol en vérité bien difflciie d'éviter leur renoooii dans une mer étroite ; au lieu que les Anglois n seront Jamais dans la nécessité de reoonnollr le pavillon de France dans la haute mer, à moia qu'une tourmente extraordinaire ne fit appro cher les deux flottes : ce qui ne peut arriver qn par deux vents contraires qui souffleroient ei même temps. Je conviens que depuis long-teofi les rois d'Angleterre ont prétendu l'empire dsh mer, etque, pour cet effet, ils ont fait frapperéa monnoies où leur efQgie étoit représentée suriii navire , tenant d'une main une épée et de raalre un monde. Mais , loin d'avoir été reconnus teb par les rois de Suède et de Danemarck , eem^cî les ont forcés jusque dans les rades de France i leur rendre les honneurs qu'ils prétendoicsl d^eux. On en doit donc tirer cette conséquence, qu'on a fait un grand préjudice à fa Fm» d'avoir mis cette chose en négociation , et de te s*en être pas tiré au moins avec un avanti|9 égal ; mais il ne faut pas s'étonner sll se tnaie des personnes qui veulent traiter les aCGBdiii'e cette manière, et qui croient avoir bien gttp^ quand on n'a pas tout perdu. Tout le mondeBe sait pas préférer la gloire et l'honneur à if^ vues particulières. Les rois de France doonokal autrefois la conduite de leurs afhires à des geB^

d*épée et de naissance , plutôt qu*à des personnes de robe et de petite extraction. Si l'on yenoit à s'élever par de belles actions , on recevoit le titre de ctievalier , pour faire connoître que , s'étant élevé par son ccmrage au-dessus de sa eonditlon , l'on entroit dans une autre , où l'on ne leroit plus excusable s'il arrivoit de commettre la moindre lâcheté. Enfin Je n'eusse pas Dinqué de dire ma pensée au Roi s'il m'eût pnlé de cette affaire, étant persuadé que ses lu- ■ières l'auroient porté à suivre mes sentimens , Migré ce qu'on fait pour lui faire entendre que fii n*est malheureux quVn certaines choses ne perd rien , et qu'il y a des occasions où , pour ma intérêt , il est permis de faire tort à sa réputation. Cependant il nous en arrive de grands iooonvéniens avec les Anglois, en ce que nous avons beaucoup perdu avec eux, et que nous courons risque de perdre avec les Hollandois , qui persistent toujours à vouloir que le mot de pfcAf soit exprimé dans les articles où les choses pi leur doivent être garanties sont énoncées , iBtant pour empêcher les Anglois de rien entreprendre sur leur liberté, que pour persuader le BNDde que la garantie générale comprend tout, fBiDd il n'y a point de réserve. D'ailleurs ils wt assez éclairés pour croire que s'ils étoient attaqués par les Anglois , nous n'abandonnerions point lear protection. Les Anglois eux-mêmes noient bien ignorans s'ils se pouvoient imaginer que , faute d'avoir mis un mot dans un traité, on abandonnât la défense d'un allié. Je ai'en sais expliqué avec les ambassadeurs des Etats-généraux , en leur conseillant de signer ee traité de la manière que le Roi le leur propoteerolt , et d'espérer que le canon exprimera un Jaor ce que la plume aura oublié : et peut-être fwnoiis serons réduits à les en prier. Je dirai Blême librement que celui qui suivra les sentiaens de l'autre sera le plus sage , quoique la difliérence des deux Etats soit si grande, qu'apparemment ce sera toujours aux Hollandois à foeevoir la loi , bien loin de prétendre la donner. Je crois que peu de personnes ignorent que M. de Lorraine , n'étant pas content de ce qui avoit été arrêté au traité des Pyrénées pour ses intérêts , fit faire plusieurs ouvertures pour améliorer sa condition , et qu'enfin il engagea le eaidinal Mazarin , de manière que, sous le prétexte honnête d'assurer au Roi un chemin pour aUeren Alsace, Son Eminence donna atteinte an traité qu'elle avoit conclu, en restituant le dndié de Bar, légitimement confisqué sur lui , moyennant l'échange ou la cession de quelques terres. Le duc accorda ce qu'on vouloit de lui , et se flatta pendant long-temps que Nancy luy

UBUXlitME PABTIB. [l66l] 1 G."»

seroit rendu sans être démantelé; mais, ne l'ayant pu obtenir du Roi , il céda , et l'on députa des commissaires de la part du Roi et du duc pour travailler à planter des bornes, afin qu'on connût ce qui appartenoit à la France. Toutes les fois que les commissaires s'assembloient, il survenoit des incidens qui les empêchoient de rien conclure ; et Sa Migesté faisoit menacer alors M. de Lorraine que, si les commissaires abusoient de sa bonté, elle feroit plan ter les bornes, et que l'on verroit qui seroit assez hardi pour les abattre. Le duc revint à Paris, et fit plusieurs propositions, dont l'une étoit de renoncer à son duché en faveur de mademoiselle de Nemours. Mais il fût aisé de connoître qu'il ne cherchoit qu'à gagner du temps, puisqu'au lieu d'aplanir les difficultés qui se rencontroient, il en faisoit toujours naître de nouvelles. Enfin le Roi , après avoir fait pour lui ce que naturellement il ne devoit pas espérer, qui étoit d*approuver la loi salique, se lassa de sa manière d'agir ; et le duc, par l'envie de nuire à son frère et à son neveu, et d'élever un bâtard qu'il avoit eu de la princesse de Gantecroix^ fit proposer à Sa Majesté de lui céder en héritage les duchés de Lorraine et de Rar. Lyonne, qui avoit été employé pour négocier les conditions du mariage du prince Charles et de mademoiselle de Nemours, fût nommé commissaire , et s'aboucha plusieurs fois avec Le Cocq, greffier de la chambre-des-comptes, et beaufrère de l'intendant de mademoiselle de Guise. Ils arrêtèrent, sous le bon plaisir du Roi, certains articles rédigés depuis en traité , et signés par Sa Ms^esté et par M. de Lorraine. Des raisons ont obligé à tenir secret ce traité, qui d'ailleurs étoit assez public, non pas à causer du Roi , qui y fut trompé en tous les articles , mais à cause de ceux qui s'en étoient mêlés. Ln réunion de la Lorraine à la France éblouit Ick personnes les moins éclairées ; et le Roi même , pressé par un mouvement d'ambition et par le désir d'avoir la gloire de faire des choses avantageuses à sa couronne, manda le chancelier et les secrétaires d'Etat, etc., et les fit lire en leur présence. Le maréchal de Yilleroy s'y trouva aussi. Ce qu'il y a de beau dans ce tiaité pour le Roi , c'est la réunion de la Lorraine à la France , et que dès à présent , dit-on , des places en seront livrées à Sa Majesté, dans lesquelles on pourra mettre des garnisons. De plus , M. ùv Lorraine, devant Jouir des i*evenus ordinaires et extraordinaires , ne pouvoit néanmoins imposer au-delà d'un million de livres bnrroisi's. Ce qui rend ce traité moins honorable , c^estquc le duc stipule que ceux qu'il aura pourvus des

lOG

MÉMOIBES DU COMTE DE OBIENNE ,

bénéfices ou offices y seront maintenus après sa mort; qu'il prendra, sur le million imposé, par préférence à toute charge, la somme de sept cent mille livres ( la différence de s'expliquer donnoit lieu de croire que M. de Lorraine y trouveroit son avantage); qu'il Jouîroit de sept cent mille livres excédant le million; qu'il auroit deux cent mille livres de rente, une moitié dans une terre honorée du titre de duché et pairie , et l'autre sur des revenus du Roi dont il auroit l'entière disposition , et même de les céder à son bâtard; que lui et ceux de sa maison jouiroient non-seulement des privilèges des princes du sang , mais seroient même réputés être du sang royal , et, en cette qualité, capables de succéder à la couronne de France, si les princes de Bourbon venoient à manquer; que quatre princes du sang de Lorraine ne laisseroient pas , sans avoir aucune pairie, d'avoir entrée et séance au parlement, immédiatement après ceux de la maison de France ; qu'ils seroient réputés pairs-nés comme ceux-ci; que la restriction qu'on en fait à quatre n'est que pour éviter la confusion qu'un plus grand nombre pouvoit causer ; et qu'aucuns princes bâtards , ni sortis de bâtards de France y ne pourront le disputer à la maison de Lorraine. Le Roi voulut que ce traité fût lu , et se trouva surpris de ce que le chancelier ne l'approuva pas. Je me crois obligé de dire, à l'honneur du chancelier, qu'il parla en homme de bien , faisant connoltrc à Sa Majesté qu'elle ne pouvoit faire des princes du sang par une déclaration, et que la justice vouloit que les parlemens lui fissent des remontrances sur cet article. Mais le Roi fit bien parottre qu'il ne trouvoit pas bon d'être contredit : ainsi le chancelier se tut, et eut ordre de se préparer à parler au parlement lorsque Sa Majesté iroit y tenir son lit de justice , pour faire enregistrer l'édit qui devoit être expédié pour donner de la force au traité. Je m'attendois toujours que le Roi me demanderoit mon sentiment ; mais voyant qu'il Tévitoit et jugeant bien que c'étoit par conseil , je le regardai plusieurs fois pour lui en faire naître l'envie. Je souhaitai même de parier sans être interrogé; mais je m'en abstins, pour ne rien faire de contraire à la retenue dont j'ai toujours fait profession. Si Sa Majesté m'eût demandé mon sentiment, je me serois excusé de le dire, parce que je suis sorti d'une fnmilie qui a si souvent soutenu que la maison de Lorraine ne peut avoir de prétention sur la couronne de

(1) Lestoile rend compte dans son Journal de Henri I II ( page 162 de notre édition, tome 1". 2« série de la Collection de MM. Michaud et Poujoulat), du traîtcnient qui fût infligé à François de Rosière, archidiacre de Toul. 1

France, que je ne pouvols comprendre qi l'héritier des rois pour lesquels, aussi bien qi pour la justice de leur cause , on a répandu tft de sang, tombât d'accord que cette prétentii pouvoit être soutenue ; car qui déclare une fc qu'une succession peut être ouverte en favci de celui qui la demande, convient qu'il est < la maison. Je n'aurois pas encore manqué dei présenter à Sa Majesté le livre que les Lorraii mirent au jour, sous le régne du roi Henri m la réprimande qui fut faite à celui qui en éb Fauteur (1) , le désaveu qu'ils firent de ce livre, la foiblesse de leurs citations, en leur repréw tant leur origine véritable. Ensuite je serois c tré en matière , si ce monarque me l'eût cov mandé, pour lui faire voir qu'il achetoit ce q lui appartenoit , et qu'il donnoit par-là occasli à une guerre.

Je n'ai que deux choses à dire pour pnrav que le Roi est seigneur souverain de la Lorrain l'étendue des Gaules du temps de César, et V rection du royaume d'Austrasie par l'empere Gharlemagne. Si l'on m'allègue que les rois • France y ont renoncé, je réplique qu'ils ne Fo pu faire, n'étant qu'usufruitiers et non pas pr priétaires du royaume. Mais , supposé que maison de Lorraine possède à juste titre le d ché que le duc Charles a cédé au Roi , il fti examiner si c'est de son chef ou de celui de duchesse, sa femme, qu'il le possède. Pd prouver qu'il appartient à cette princesse , U i a qu'à lire son contrat de mariage , et se sou^ nir comment les filles y ont succédé autreM et que, pour en détruire le droit , il faut coni nir d'un autre : que la couronne de Frat n'auroit jamais voulu avouer que, par la loi i lique, les filles en étoient exclues au profita mâles. Si cette loi est constante, M. de Lorrai ne peut vendi'e au préjudice de ceux qu'elle l pelle ; et si elle n'a point de lieu , quel droit a duc Charles de nous céder ce qui appariieni son neveu? L'une des propositions sera Xo\^ véritable, et la nullité de la vente reconm Mais, supposé que la chose pût se faire pour bien public, puisque ce qui est échangé tl< lieu de ce qu'on possédoit en propriété, laji tice voudroit que les terres et revenus que Roi s'oblige de donner demeurassent affec aux légitimes héritiers du sang dont l'exclUBi rend le contrat vicieux. Quelque garantie < donne M. de Lorraine de la vente, avec la p session dans laquelle il met Sa Mi^esté, i

auteur de cet ouvrage, ajunt pour litre: StemfMU Lotharintjiœ ac Barri ducum , tomi seplem , imprJ à Paris par Guillame Chaudière, Tan 1580.

DEIIXIÈBIB PARTIE. [I6GI]

cda D'approche point de ce qu'elle fera pour s'y inaiotenir avec son épée. Pourquoi doue avoir cédé ce qu'on possédoit à si bon titre , pour Tacquérir ensuite de celui qui n'étoit pas en pouvoir de vendre ? Si d'ailleurs le Roi m'eût demandé la raison de ce que Je témoignois tant d'élolgne- ONDt pour la maison de Lorraine , j'aurois répoodo qu'il m'étoit impossible d*aimer ceux qui ODt voulu dépouiller les véritables héritiers de Bogues Gapet, sur une supposition reconnue finisse par tous ceux qui sont versés dans la iec- . tare de l'histoire, que des princes sortis de In maison d'Alsace aient prétendu être de celle de Pépin, etqu'iis se soient encore donné une autre origine aussi peu fondée que In première , dVtre descendus de Godefroy de Boni lion : ce qui s'appelle confondre deux duchés et deux tiges, pour «n tirer de la gloire et de l'avantage. 11 est bien vrai que la Moselle, la haute Lorraine et le Brabantfaisoient partie do royaume d'Austrasie, elque depuis qu'il fut occupé par les Allemands, les Empereurs y établirent des gouverneurs sous le nom de ducs , qui dans la suite des temps sont devenus héréditaires. Mais de conclure que cette couronne a appartenu à ceux qui ont commandé Mw Tautorité des empereurs Othon , Henri et QdesConrads, c'est ce qui n'a aucune apparence de raison. La division qui fut faite du royaume est une preuve suffisante pour inférer «ni'll oe reste aucun prince du sang de Charle- 'wgne ; ce qui a été ainsi reconnu par l'archidiacre des Rozier, quiavoit écritàla sollicitation de la maison de Lorraine.

On a voulu persuader ensuite au Roi que le doc ne pouvoit se dépouiller de son Etat au to-. talou en partie; et Sa Majesté s'est arrêtée à cette raison , qui lui eût paru très-peu imporl4»te si on lui eût remontré en même temps que ^ Barrois, fief de la couronne de France, ayant ^é légitimement confisqué, M. de Lorraine, pour le recouvrer et le conserver dans sa famille, avoit pu démembrer quelques villages et ■néme quelques portions de ce duché, qu'on a &it entendre au Roi qu'il possédoit en titre de souveraineté,

là justice de l'arrêt du parlement rendu ^tre M. de Lorraine est fondée sur une loi '«pie et bien établie, que le présomptif héritier ^ la couronne ne se peut marier sans le coni^tement du Roi. Pour prouver que le duc est ^vassal , il n'y a qu*à voir les hommages que ■Qi-méme et ses prédécesseurs ont rendus aux i^is; d'où il faut tirer la conséciuence qu'il est "ge, et que ce terme , comme on en convient , "est pas seulement une simple confiscation de *^^f,mais soumet encore la tôte du vassal à Té-

pée de la justice du souverain. Mais quand il seroit souverain , en possédant des Etats qui ne relèvent de personne , il ne laisse pas pour cela d'être sujet de la couronne de France pour son duché de Bar,qu*il ne possède pas à même titre. Ce n'est plus à nous à disputer si la Lorraine est possédée en tout ou en partie en souveraineté : c'est à l'Empereur à entrer dans cette contestation. Quelques-uns de ses prédécesseurs, dans la décadence de l'Empire, se sont contentés , pour éviter toute contestation , d'assujétir le duc de Lorraine à contribuer aux charges du même Empire , sans exprimer ce qui en pouvoit être mouvant. D'où il faut conclure que , de l'aveu des ducs, et suivant les prétentions des Empereurs , le duché de Lorraine relève pour le tout ou en partie de l'Empire.

Ceux qui ont conseillé au Roi de donner des successeurs à la maison de Lorraine l'ont voulu flatter, en lui disant que c'étoit une marque de son absolue et souveraine puissance, sans considérer que celui qui peut disposer du total de son Etat , en peut , à plus forte raison , céder une partie , d'où les Espagnols et les Anglois pourroient conclure que les rois Jean et François r** auroient pu céder le premier à ceux-ci , la souveraineté de la Guienne, et le second , à ceux-là , celle de la Bourgogne : maximes si fausses qu'elles ont été combattues par les Etats de ces deux belles provinces du royaume , qui sont demeurées réunies à la monarchie , nonobstant la cession forcée que les rois eu avoient faite à des étrangers. Il est bien constant que l'autorité de nos rois n'est point bornée , et qu'à certains égards ils sont maîtres de nos corps et de nos biens; mais ils n'ont pas une puissance assez despotique pour être en droit de céder leur royaume, et d'appeler à leur succession d'autres que ceux à qui elle appartient par le droit du sang. Il se contracte entre le Roi et son Etat une espèce de mariage qui ne peut être dissous, et qui étnbliroit cette maxime, que le Roi me peut donner à un autre , établiroit que j'ai aussi la liberté de me donner moi-même. Les conditions doivent être égales entre le mari et la femme, et rien n'est permis à l'un qui ne le soit à l'autre. Il n'y a jamais eu que les étrangers qui ont tâché de donner atteinte à la force de nos lois. Si l'on me demande pour quelle raison je marque tant d'éloignement pour la maison et pour la personne du duc Charles , je dirai ce que je n'aurois pu dire au Roi , que je ne puis oublier que ce prince arbora autrefois des étendards dans lesquels il avoit fait représenter une couronne de France renversée par la foudre , avec cette inscription : Flamma metuenda iy-

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