‹ Relation faite par m. de Fontrailles des choses particulières de la courChapitre 35 sur 89 · III. C. D. M., T. IIU · texte numérisé non relu

III. C. D. M., T. IIU

étrange façon que des gens comme nous , chassés sur le prétexte de M. de Beaufort, son fils , le pussent être dans une semblable occasion. Il s'attacha fort à condamner sa conduite , et le blâma particulièrement de ne s'être point voulu lier d'amitié et d'intérêt avec La Bivière , quoiqu'il le lui eût souvent conseillé; qu'il ne doutoit point que ce ne fût notre considération qui l'en avoit empêché, qui étoit aussi la cause effective et véritable de son malheur et de sa disgrâce.

A ce discours si choquant, tenu très-nml à propos , et fort éloigné de ce qu'il savoit en sa conscience , je ne pus me retenir de lui dire que je le suppliois de se bien souvenir que toutes ses conférences secrètes s'étoient passées sans notre participation; qu'il y avoit plus de deux mois que nous ne voyions plus ni lui ni monsieur son fils , et que nous étions bien informés que, dans toutes les mesures qu'ils avoient prises pour s'établir à la cour, nous n'y avions pas été désirés. Il me demanda assez aigrement si j'en étois bien assuré. Je lui répondis que oui , mais que le comte de Béthune et moi n'étions venus le voir pour entrer en conteste avec lui ; qu'il nous sufflsoit de la connoissance certaine que nous en avions eue, et de lui donner celle d'être plus ses serviteurs dans sa mauvaise fortune , que nous le serions si elle étoit meilleure. J'ai remarqué en sa personne un procédé qui contrevenoit entièrement à la bienséance et à l'usage ordinaire : les hommes doivent être , sans comparaison , plus constans dans les adversités que les femmes , dont la foiblesse mérite d'être excusée. Néanmoins il étoit au lit, tellement abattu qu'il n'étoit pasconnoissable; et madame sa femme, levée, recevoit les visites qui lui étoient rendues avec une constance que l'on ne sauroit trop estimer. Je ne dois pas oublier qu'étant allé voir Saint-Ibar avant notre séparation , que je prévoyois d'une grande longueur, nous y rencontrâmes M. le duc de Longueville , qui , avec beaucoup de soin et de bonté , s'étoit employé pour faire rétracter l'ordre que nous avions reçu.

Les considérations qu'il lui plut de nous apprendre qui s'y étoient opposées furent celles de l'autorité royale et de la dignité du ministre , qui ne permettoient pas un changement si soudain; que véritablement l'intention de la cour étoit de réparer le tort qui nous avoit été fait , mais qu'il étoit absolument nécessaire, pour sauver les apparences , que ce fût avec le tempérament convenable à la qualité de ceux qui s'en étoient mêlés.

Satisfaits , comme l'on se peut imaginer, des

MBUOIBES UE MO.NTBESOB.

raisons que nous avions sues d*un prince qui jugeoit bien ce que nous en devions croire , nous revînmes au logis du comte de Béthune pour partir un moment après : ce que nous ne pûmes faire qu'à une lieure de nuit, parce que nous y fûmes retenus par une infmité de personnes et de respect et de qualité , qui nous faisoient rhonneur de nous y attendre pour nous dire adieu.

Durant le temps que nous fûmes exiles, Ton essaya diverses fois de pressentir si nous voudrions nous résoudre à un raccommodement avec La Rivière : le peu de dispositions que Ton y trouva, par les réponses que Ton reçut de nous, fit suffisamment conuoître que c'étoit un mauvais moyen que celui de nous avoir chassés pour nous faire changer de sentiment pour lui. L'on eut aussi dessein de nous obliger à demander notre retour : ce que nous ne voulûmes faire en façon quelconque, n^ignorant pas que des gens qui n'ont point failli prennent toujours mal leurs mesures de rechercher ceux qui les ont maltraités, et de se soumettre à des explications qui diminuent assez souvent la bonne opinion que l'on a prise de leur conduite, qui ne saurait être soutenue dans de pareilles occasions avec trop de fermeté , celle que nous observions ne pouvant nous procurer d'elle-même ni blâme ni mauvais office, dont ceux qui ne nous aimoient pas recevoicnt assez de déplaisir. Il se présenta une occasion qu'ils crurent leur être favorable.

M. de Harlay, de tout temps notre intime ami , nous en voulut donner ce témoignage que de nous venir voir durant notre éloignement. Après avoir demeuré peu de Jours avec nous , s'en retournant à Paris, il nous pria de lui rendre la visite aux fêles de Noël , à sa maison de Beaumont. Le président Barillon , le prince de Marsillac, le marquis de Maulevrier, Du Bourdet et Beloy désirèrent être de la partie , faite sans autre dessein que celui de notre divertissement particulier. Ces messieurs arrivèrent ensemble, et nous y fûmes aussi comme nous l'avions promis. Cette entrevue, quoique fort innocente et de nulle considération , fit un éclat étrange : M. de La Rochefoucauld fut le premier qui en donna avis à M. le cardinal Mazarin , et crut que son zèle seroit fort estimé en usant de ces termes , qu'il ne répondoit plus du prince de Marsillac , son fils.

La Rivière, toujours malintentionné pour nous, employa avec beaucoup d'artifice tous les soins de Monsieur, son maître , et les siens pour la rendre suspecte de faction , et fit son possible pour persuader qu'il y avoit d'autres personnes

qui s'y dévoient trouver de la part de M. de Vendôme et de madame de Chevreuse. L'on délibéra enfin sur cette assemblée d'Importans (qui étoit le nom qu'il leur plaisoit nous donner), et l'on jugea , pour toutes conclusions, que tout ce qui en avoit été dit étoit faux , et qu'il seroit honteux de s'y arrêter davantage. Au retour de ces messieurs à Paris, ils trouvèrent ce bruit si public , qu'il y en eut un d'entre eux qui crut à propos d'en faire un éclaircissement pour sa justification. Le président Barillon, avec sa franchise naturelle , traita l'affaire autrement, et dit à ceux qui en ouvrirent le discours, qu'il nous rendroit encore une visite au printemps si l'on ne nous faisoit revenir, se souvenant fort bien de ce que nous avions fait pour lui lorsqu'il étoit prisonnier, pour manquer vers nous à l'état auquel l'on nous avoit mis.

Le reste de l'hiver se passa sans que la Reine eût agréable de nous rappeler; mais comme les disgrâces de la nature de la nôtre ne peuvent pas toujours durer, notre retour fut accordé au mois d'avril suivant , plus par les soins du comte de Charost , qui parloit hautement de l'injustice que l'on nous faisoit, que pour toute autre considération. L'on nous envoya des lettres du Roi, qui nous donnèrent la liberté de revenir à la cour, sur ce que Sa Majesté étoit satisfaite de notre conduite. Pour ce qui me regardoit , J'aurois attendu quelque temps pour me servir de cette permission ( si je n'eusse dû rendre cette déférence au comte de Béthune, qui avoit des affaires à Paris qui lui étoient de conséquence, et qui n'y vouloit pas retourner sans raoi, de m'en rapprocher avec lui), plus tard assurément que je ne fis. Lorsque nous y fûmes arrivés , ces mêmes personnes qui nous avoient vos quand Ton nous en bannit, nous rendirent leurs visites. La Reine nous reçut avec fort bon visage; et M. le duc d'Orléans , qui vouloit être remercié par nous de notre retour, auquel 11 avoit formé une infmité d'obstacles, ne l'étant pas dans les respects dont nous fûmes nous acquitter vers lui , s'en plaignit hautement, et dit à beaucoupde ceux qui étoient auprès de sa personne que nous lavions été voir comme aurolent fait des Allemands qui passeroient en France : ce qui l'avoit empêché de nous recevoir avec lestérooignages de bonne volonté qu'il avoit résolus.

Ce fut , après huit mois d'éloignement de 1 cour. In manière de laquelle notre disgrâce fl nit, en attendant que mon malheur ordinal me fit tomber dans une autre plus rude et beai coup plus fâcheuse, et dont il étoit impossible procédant en homme de bien , que je me garantir : j'en laisserai le jugement libre à ceu

llfillOIRBS DK MOrVTnKSOR.

qui se donneront la peine de lire la suite de ce discours , si , dans les disgrâces qui me sont du dcfuis arrivées, J*ai été innocent ou coupable. Deux mois de séjour à Paris m*ayant acquitté du respect que je devois à la Reine , touchant la permission que j*avois reçue de Sa Majesté de Tevenir à la cour, je crus que je ne pouvois mieux faire que de retourner chez moi , pour y goèter le repos d'une vie retirée et particulière. Lademeure de madame de Chevreuse à Tours me donnoit sujet de la voir de fois à autre; et bien que ce fût rarement, je ne laissai pas de prendre plus de connoissance de son humeur et do tempérament de son esprit , que je n'en a vois eu dans tout le temps qu'elle avoit été plus heureuse et en plus grande considcraticn. L'abandoDuement quasi général dans lequel elle étoit de tous ceux qu'elle avoit obh'gés, et qui s*étoient liés d'amitié et unis d'intérêts avec elle , me fit juger du peu de foi que l'on doit ajouter aux hommes du siècle présent , par l'état auquel se trouvoit une personne de cette qualité, si uni- Tenellement délaissée dans sa disgrâce , ce qui augmenta le désir en moi de m employer à lui rendre mes services avec plus de soin et d*affec- Uun dans les occasions qui s'en pourroient offrir. Je nignorois pas que les conséquences que Ion voodroit tirer des visites dont j'avois l'honneur dem'tequitter vers elle, quoique sans fondeneot légitime, ne fussent capables de me nuire et de troubler la tranquillité que je m'étois propoiée, par les soupçons que l'onenprendroit; nais l'estime et le respect que j'avois pour sa personne et pour ses intérêts m'engagèrent d'en courir volontiers le hasard, en observant toutefois cette précaution de les régler en sorte que l'on ne p4t remarquer qu'elles fussent trop fréloentes , ni qu'il y eût aucune affectation de sa Pttrtnide la mienne. Les traverses dont toute ^ vie elle avoit été agitée n*étant pas prêtes à Ooir, il lui en arriva une dans cette conjoncture W loi causa un déplaisir extrêmement sensible : ^n médecin fut arrêté dans son carrosse par le P>^6tde rile, en présence de mademoiselle sa Aile, et conduit à la Bastille, sur ce qu'il avoit ^ accusé d'avoir fait , par son ordre , plusieurs Voyages hors de France.

Ce traitement, souffert par un homme qui

^toit son domestique , précéda de peu de jours

^dui qui arriva en sa personne : Riquetti, exempt

^cs gardes du corps du Roi , fut envoyé ù Tours

P<Mir lui porter le commandement de se retirer

à Angoulème , où il la devoit mener. La crainte

^'y ^re retenue et mise sous sûre garde dans la

^delle fit une telle impression dans son es-

P^t, qu'elle se résolut à' s'exposer à tous les au*

très périls qui lui pouvoicnt arriver pour se ga* rantir de celui de la prison , qu'elle croyoit y être inévitable, ù moins que d'y pourvoir promp* tement. Pour l*exécuter, il falloit beaucoup d'In* vention et d'adresse, qui ne lui manquèrent point dans l'extrémité où elle se persuadoit d'être réduite; car elle se sauva de Tours dès le même jour , accompagnée de mademoiselle sa illle, qui ne la voulut point abandonner, et de deux de ses domestiques, tels qu'elle les avoit pu choisir, avecune extraordinaire diligence. Elle se rendit en Bretagne, chez le marquis de Coaquin, de qui elle reçut les services et les assistances qu'elle s'étoit promis, par la facilité qu'il donna à son embarquement. Cette résolution hasardeuse pouvant être sujette à beaucoup d'inconvéniens, n'ayant au dehors nulle retraite assurée , elle jugea plus à propos de confier ses pierreries au marquis de Coaquin , que de les emporter avec elle. Cette considération l'obligea à les laisser entre ses mains , et la bonne volonté qu'elle conservoit pour moi , à m'écrire une lettre qui contenoit plusieurs témoignages de l'honneur de son souvenir, et des excuses infiniment obligeantes de ne m'avoir consulté dans une rencontre si importante, sur ce qu'il avoit fallu qu'elle usât nécessairement d'une si grande précipitation, qu'elle n'avoit pas eu un moment de délibérer pour m'en faire entrer en connoissance.

Je demeurai encore quelque temps en Touraine après qu'elle en fut partie , et ne revins à Paris que pour mes affaires particulières , qui me contraignoient d'y apporter quelque ordre. Les ayant réglées par la vente d'une partie de mon bien , il me sembla qu'il étoit de la bien^ séance de ma profession , ne pouvant aller volontaire dans les armées de France , ni avoir aucun emploi dans lequel je pusse recevoir satisfaction, de passer en Hollande, où je trouverois Saint-lbar , avec lequel j'avois une étroite liaison d'amitié. Au commencement de la campagne , la mort du comte de La Châtre me fut mandée, et celle de madame sa femme six semaines après. La disposition qu'ils avoient faite de leurs dernières volontés, par laquelle ils me nommoient l'un des tuteurs des enfans qu'ils avoient laissés, me contraignit de revenir à Paris, où je demeurai tout l'hiver pour l'utilité d'une maison affligée, à laquelle je devois mes soins et mes services.

Comme j'étois sur le point de retourner en Hollande, madame de Chevreuse s'adressa à moi par deux lettres qu'elle m'écrivit, par lesquelles elle me prioit de recevoir les pierreries qu'elle avoit laissées au marquis de Coaquin, qui me les feroit tenir. Il me les envoya par un

là.

MEMOIBES DE MONTBESOR.

gentilhomme de ses amis nommé Beaufort -Chateaubriand , qui agit , selon qu'il ma paru dans cette commission , en homme d'esprit et avec beaucoup de fidélité. De ma part je suis très-assuré que je la gardai telle , que je n'en parlai à personne du monde qu'à celui qui les vint quérir , peu de jours après, de celle demadite dame de Chevreuse , auquel je les remis de même qu'elles m'avoient été déposées , sans avoir seulement eu la curiosité de les voir. Ce secret , je ne sais pas par quelle voie , ne laissa pas d'être pénétré, et moi arrêté aussitôt dans mon logis par le prévôt de l'Ile , qui me fit voir l'ordre qu'il avoit de s'assurer de ma personne. Le lieutenant criminel y arriva avant que je fusse sorti, et me demanda les clefs d'un cabinet où je raettois beaucoup de choses auxquelles j^étois bien aise que mes valets ne touchassent point.

Je fus conduit à la Bastille cependant qu'il cherchoit dans tous les endroits de mon logis pour trouver ce qui n'y étoit plus, et qu'il interrogeoit mes gens d'un fait duquel ils étoient fort ignorans. Deux heures après il me vint trouver ( fort interdit de n'avoir pu se saisir de ces pierreries que l'on lui avoit fort assuré être entre mes mains ) avec beaucoup d'empressement, et l'ardeur d'un commissaire fort zélé ; il me représenta deux bagues de peu de prix qui étoient a moi, s'enquit fort exactement si je n'en avois point d'autres.

J*ai su du depuis de lui qu'il se trouva fort soulagé lorsque je lui eus répondu que non, dans la crainte qu'il avoit que les archers du prévôt de rtle n'eussent usé de quelque tour de leur métier et détourné ce qu'il cherchoit avec tant de soin. Il ne merenditpas une plus longue visite : après avoir tiré de moi cet aveu, il s'en retourna pour achever celle qu'il avoit interrompue, dont le succès n'a voit pas été conforme à ses espérances , ni aux ordres qui lui avoient été donnés.

Il falloit bien que je fusse recommandé au Tremblay , gouverneur de la Bastille , puisqu'il me logea dans une des tours où l'on met ordinairement ceux qui ne sortent que pour aller au supplice, seulement avec un soldat duquel il se tenoit fort assuré, qu'il avoit choisi pour me servir. Je restai en cet état quatorze jours, sans ouïr parler de chose du monde , et, ce temps-là expiré, l'on m'envoya quérir dans ma chambre, pour être interrogé par le lieutenant criminel , auquel je dis au commencement qu'il ne pouvoit être mon commissaire ni mou juge, parce qu'il n'y avoit point en moi de crime , ni d'indice seulement que j'en eusse commis aucun ; et que la qualité de gentilhomme, que je pensois qu'il ne voudroit pas me contester , me soumettoit à une

autre juridiction que la sienne. Il reconnut que cela étoit vrai ; et j'en sa vois assez pour me défendre de répondre devant lui , si le respect que je voulois rendre au Roi et à la Reine , et la sûreté que Je prenois dans mon innocence , ne m'eussent fait passer par dessus toutes sortes de formalités.

Cette première fois il fût trois heures avee moi , qu'il employa en homme intelligent et qui savoit se servir de tous les avantages qu*ii pouvoit prendre pour me convaincre des chefs que le chancelier lui avoit donnés ; la se.conde fois il en demeura cinq , et insista fort à me faire passer pour une faute capitale d'avoir gardé et remis fidèlement le dépôt qui m'avoit été confié. Je m'empêchai fort bien d'en convenir , et de trop parler dans une telle occasion , où le meil* leur conseil que l'on puisse prendre est celui de peser jusques aux moindres paroles que l'on est obligé de dire, et de s'en bien ressouvenir.

Il falloit nécessairement que madame de Chevreuse se fût relâchée du secret qu'elle devoit inviolablement garder pour son propre intérêt ( elle m'a fait l'honneur , depuis son retour en France , de me dire qu'elle ne s'en étoit confiée à aucun des siens , ou à quelques-uns de ses domestiques ou autre duquel elle eût été trompée); car il me dit tout ce que contenoient les lettres que je lui avois écrites et celles que j'avois reçues , jusques aux moindres circonstances. J\ me laissa après s'être bien tourmenté , jugeant que cela ne produiroit rien de me presser davantage.

Et le soir à minuit , comme j'étois couché, le Tremblay entra dans ma chambre, qui me fit entendre que l'on me vouloit tirer de la Bastille pour me transférer dans une autre prison. U me fut assez indifférent , et je le dis pour la vérité , ce qui ne regardoit que mon intérêt particulier metouchoit si peu, que jen*y faisols réflexion qu'autant que mon honneur m'y pouvoit obliger.

Le Tremblay est vivant, et peut être témoin de la sorte dont je reçus la nouvelle qu'il me vint annoncer ; et Pieaut , exempt du grand prévôt, de celle que je procédai lorsqu'il me conduisit au bois de Vincennes pour me remettre entre les mains de La Ramée, exempt des gardes du corps du Roi. J'y fus quatre mois sans ouïr la messe ni sortir de ma chambre , que pour me promener parfois dans une autre qui étoit proche, à la fin desquels je reçus la lilierté de prendre l*air , le matin seulement , au haut du donjon ou dans les galeries qui regardent les fossés^, ayant toujours auprès de moi , pour obsenrecr*

MBMOIRRS OB MONTRESOB.

mes actions, Tun des enfans de Ln Ramée, qui lenoit la place d'exempt, uq garde du Roi, et le wldat qui avoit le soin de me servir. Quatorze mois (qui fût tout le temps que j'y ai été retenu) se passèrent sans avoir reçu ni demandé aucune grâce particulière ; il est vrai qu'il me paroissoit que Ton vouloit l*exiger de moi , et j'essayois sQtant qu*il étoit en mon pouvoir d'en détourner le discours. Les soins de mes amis , et pri- Yativement à toute autre assistance , celle que me fiilsolt l'honneur de donner à mes intérêts et i mon innocence la maison de Guise , fit effet dans l'esprit de la Reine et dans celui du cardinal Mazarin , pour les disposer à me tirer de la prison.

M. le prince d'Orange me fit aussi l'honneur de leur écrire en ma faveur , bien que je ne lui eom rendu aucun service qui pût mériter cette grâce de lui ; et Dieu permit que dans le temps qu'on prince , à qui j'avois donné la meilleure partie de ma vie , contribuoit à me rendre maiheoreux , un autre , aux intérêts duquel je n'aveto Jamais eu d'attachement , se portoit à m'o- Uigeravec beaucoup de générosité.

Celle de mademoiselle de Guise fut accompagnée de tant de persévérance , que la considétitiOQ d'une princesse si vertueuse me procura ta liberté, qui m'eût été fort indifférente si je ne ''eosse due à la personne du monde qui mérite le plus de respect, et à laquelle j'en veux aussi toujours rendre davantage.

Le eardlnal Mazarin s'étant résolu à me la

fi^re recevoir, voulut qu'elle me fût accordée

i^vee toutes les conditions qui me pourroient sa-

tisAdre, et n'en laisser aucunes dont il me pût

l'ester nul sujet de plainte ni de ressentiment.

Il dépécha d'Amiens, où la cour étoit lors, un

gentilbomme nommé Du Saguon , avec un ordre

À La Ramée de me remettre entre ses mains.

I^'évéque de Goutances et l'abbé de Hugron , ses

domestiques, vinrent avec lui au bois de Vin-

ocnnes, où II entra pour me dire ce que M. le

cardinal lui avoit ordonné. Gefut en substance

Qieje sortirois sans aucunes conditions, et que

l*on avoit été fâché de ma prison , pour l'estime

^ laquelle on m'avoit ; que je la devois oublier,

Puisque j'en étois prié par Son Ëmincnce, et lui

accorder mon amitié qu'il avoit ordre de me

^^Qiander de sa part, et de m'offrir la sienne ;

9Q*aa surplus l'on ne vouloit rien stipuler , con-

'^ssant qu'une personne de mon humeur feroit

^ sa propre inclination toutes les choses justes,

^ que j'étois aussi libre de faire tout ce que bon

^^ sembleroit, dès ce moment qu'il parlolt à

l^oi^qu'avant qu'avoir été arrêté. Ma réponse

ftit

en peu de paroles, que je me ressentois fort

obligé à la bonté du Roi et de la Reine, et aux bons offices de M. le cardinal , et que je ne serois jamais ingrat vers ceux auxquels je serols redevable de quelque obligation , qu'en son particulier je croyois lui en avoir de la peine qu'il avoit prise, et que j'étois son serviteur.

Le comte de Réthune, mon intime ami, le marquis de Rourdeille, mon frère, et le comte de Matha, mon cousin germain , furent présens à tout ce discours , que La Ramée et ceux qui étoient employés à ma garde entendirent distinctement. A ma sortie de ce lieu , capable de plaire à très-peu de personnes , je trouvai quantité de mes amis qui s'y étoient rendus , pour me témoigner la joie qu'ils avoient de me voir délivré de cette captivité. J*arrivai à Paris avec eux, et en trouvai encore plus grand nombre au logis de mon frère, où j'allai descendre; il n'y eut guère de gens de qualité qui ne me fissent l'honneur de me visiter en cette occasion. J'y demeurai quinze jours en attendant que je fusse en état d'aller à Amiens pour faire la révérence à la Reine, et satisfaire aux autres respects desquels Ton jugea que je me devois acquitter.

Après que la liberté m'eut été rendue , le ressentiment qui me restoit des disgrâces que j'avois souffertes m'auroit plutôt porté à me retirer pour toujours hors de France, qu'obligé d*y demeurer davantage ; les raisons qui fortifloient mon inclination à rechercher le repos dans un autre séjour que celui de ma naissance, me sembloient si légitimes , que, pour ce qui regardoit mon seul intérêt et ma satisfaction , je ne trouvois rien qui dût être opposé à un dessein si juste.

L'autorité , qui demeuroit absolue entre les mains de ceux qui m'a voient persécuté sans si^et dans leur foi toujours incertaine, ne me laissoit aucune espérance de rencontrer ma sûreté; leurs actions me paroissoient également suspectes ; et, quelque précaution que je pusse apporter mix miennes , des esprits si difficiles me mett oient en état de douter que mon innocence, sans autre appui , fût suffisante pour me garantir des nouvelles oppressions que leur mauvaise volonté me pourroit susciter sous de faux prétextes ; joint à l'expérience qui m'avoit fait connoitre quelle est la puissance des ministres pour détruire un particulier qui reste sans support , et que , n'étant soutenu d'aucune protection , je me trouvois à tous momens exposé aux mouvemens de leurs caprices. Quant à concevoir des pensées d'avancer ma fortune , j'y voyois trop d'obstacles pour tomber dans cette erreur , et je sentois en moi une répugnance invincible de songer à m'établir, puisque je ne le pouvois qu'au préju-

MBIlQinKS UK MO.NTUESOB.

dice de ma conscience et aux dépens de mon honneur : ce qui me faisoit conclure qu'ayant tout à craindre, et me trouvant dénué de toute espérance , la retraite de\oit être le parti que j'avois a choisir, la cour dans sa servitude n*étant propre que pour des esclaves , et trop contraire à des esprits libres comme le mien. Nonobstant ces réflexions, que j'estimois seules capables, étant à propos exécutées, de me conduire À la tranquillité , qui est le souverain bonheur de la vie , la force de Tamitié et le ressentiment des obligations reçues de personnes dont la vertu m*est en admiration^ me détournèrent d*une résolution que Je n*eusse jamais différée , si Testime de leurs qualités excellentes et la gratitude que Je leur devois ne l'eussent emporté sur ma pente naturelle , et surmonté Taversion que j'avois contractée de me trouver encore exposé au dégoût et aux traverses que J'avois tant de fois souffertes.

Ce fut pour ces considérations que Je préférai leurs conseils à mes opinions ; et comme cette même vertu subsiste égale en toute leur conduite , Je n'ai aucun regret d'avoir plutôt suivi leurs volontés que mes sentimens , sur lesquels J'ai pris assez d'autorité pour me pouvoir avancer Jusques à direque j'ai pour principe et tourné en habitude l'Indifférence et le mépris pour toutes les choses du monde , excepté pour ce qui les regarde; mais, tout bien examiné, il faut honorer ce qui le mérite , d'un esprit détaché d'Intérêt. Si cette façon de procéder n*est pas ordinaire , elle en est plus glorieuse , et J'ose me flatter de cette créance , que cette preuve de respect et d'affection n'est pas indigne de leur être agréable.

Les premières civilités que les prisonniers reçoivent , lorsqu'ils ont recouvré leur liberté , m'ayant été rendues, il s'agissolt de délibérer ce que J'avois à faire pour ce qui regardoit la cour. Ceux qui avoient le pouvoir de m'ordonner, et mes plus particuliei*s amis, jugèrent qu'en attendant que J'allasse en personne remercier la Reine et M. le cardinal Mazarin (ce qu'ils estimoient se devoir de toute nécessité), il étoit bien à propos que mon frère voulût par avance satisfaire à ce respect, et pressentir de quel visage J'y serois reçu. Sa santé ne lui permettant pas de me rendre cet office, le comte de Matha, mon cousin germain , eut la bonté de prendre cette peine pour moi , qui suivais les avis qui m'étoient donnés purement pour contenter des personnes auxquel lesje voulois absolument obéir. Il fut donc remercier le cardinal de la manière dont J'étois sorti du bois de Yincennes , reçut de lui des civilités qui coucluoieut que Je restoi^ li-

bre de demeurer, ou d'aller où bon me sembleroit ; et que si c'étoit à la cour, J'y serois le très-bien venu. M'ayant rapporté cette réponse, je partis huit ou dix Jours après avec le comte de Béthnne , le président de Thoul et mon frère, pour alUr a Amiens, où étoient Leurs Ma-' jestés.

Nous rencontrâmes M. le duc d'Orléans à Clermont , auquel J'eus l'honneur de faire la révérence et d*en être favorablement traité» bien que , dans les assurances que Je lui donnai de la continuation de mes respects, je n'y eusse mêlé aucun compliment sur le sujet de ma liberté, laquelle aussi il avoit tenue en telle indifférence, qu'il s'étoit peu mis en peine d'apporter ce qui dépendoit de son autorité pour me la procurer. Nous fûmes le lendemain chez M. d'Oailly, l'un de nos plus chei*s amis , où le jour d'après M. le duc de Joyeuse , qui étoit celui qui avoit le plus contribué à me tirer de prison , excepté mademoiselle de Guise , eut la bonté de me venir voir.

En l'honneur de sa compagnie et de celle de ces messieurs, j'arrivai à la cour : nous allâmes descendre au logis de M. le cardinal. Comme il revint de celui de la Reine , et qu'il entra dans la salle de son appartement , je le saluai , el lui dis que Je venois le remercier des bons offices que j'avois reçus de lui pour me tirer du lieu où j'étois. Il prit la parole ensuite, et commença un discours assez embarrassé , car il étoit composé d'une certaine gravité de ministre , au travers de laquelle Je remarquois néanmoins qu'il' avoit l'intention de me bien recevoir. Son langage confus m'obligea à l'interrompre , et je le tirai d'un grand embarras lorsque Je lui dis que je savois que la Reine étoit si sage et si bien conseillée , que tout ce qu'elle faisoit étoit Juste, et qu'elle ne pouvoit faillir ; que je ne me plaignois nullement de ma prison, et me louois beaucoup de la sorte que la liberté m'avoit été rendue , parce que toutes les conditions qui mepouvoient obliger avoient été observées, sans qu'il y en eût aucune qui me dût donner de la peine. Avec un visage plus calme , il s'enquit si J'avois été malade et reçu beaucoup d'incommodités. Je lui répondis que j'avois eu la colique et la goutte, que J'aurois aussi bien eues ailleurs, et que, pour d'autres incommodités, je n'en avoii souffert aucune , parce que ses ordres rendoleot la prison si douce , que la mienne m'avoit été fort aisée à supporter.

Il se tourna lors du côté du maréchal de Schomberg et du marquis de Mortemart, croyant, à ce qu'il me parut , que je ne parlois pas tout-à-fait comme Je pcnsois , et leur dit : «-Si Je voulois

MRUOIRRS DB AlONTttESOr.

cruire M. de Montrésor, il meseroit obligé de sa prison. » Je lui témoignai que j*en a vols perdu lesoQvenir, et que le seul qui me restoit du t>ois deVtncennesne regardoit que la manière de laquelle J'en étois sorti, que j*estimois m*étrc lionorable.

En présence de beaucoup de personnes de qualité qui s*étoîent approchées dans la curiosité devoir ce qui se passeroit, il me voulut faire comprendre que je n^étois pas indigne des bontés de la Reine, et que j'avois assez de mérite pour lai donner lieu de me rendre de bons oflices auprès de Sa Majesté : je l'en remerciai sucdnctement et en termes fort modestes, et me retirai à mon logis, prévenu du peu d'estime que je faitois de sa capacité. Le lendemain , étant allé à onze heures le voir, il nous pria de dîner STce lai : ce que nous fimes. Incontinent après ètresorti de table, il entra dans sa chambre, et iD*en?oya Tabbé de Palluau me prier de Vy aller troQver. Son discours commença sur le sujet de ma prison, de laquelle il me fit des excuses , et médit que s'il eût pu croire que je ne me fusse méléqoedes pierreries de madame de Ghevreuse, je B'aarols pas été retenu ; qu'il me supplioit d'en perdre le souvenir, et de considérer qu'ayant pris m moi cette confiance , il y avoit occasion de se persuader qu'elle pou voit s'étendre à d'autres pratiques , que les conjonctures et son éloigBcment rendoient suspectes. Je lui avouai ingénoment qu'il y avoit quelque lieu de s'assurer de ma personne ; mais qu'après avoir examiné Bies actions ,J'étois demeuré trop long-temps en prison , et le traitement que j'a vois reçu par son tDloistère réparoit cette longueur ; qu'ainsi je n*eofaisois aucune plainte , ni d'avoir été chassé AU premiers mois de la régence sans occasion : ce que Je ne lui attribuois qu*en ce qu'il s'étoit 'tUché À le souffrir, étant en puissance de l'em- Pfcher ; que pour ce qui touchoit à madame de Cbevreuse , la vérité et mon affection à son ser- ^ m'obKgcoient à lui dire qu'il ne m'avoit ja- '^ para qu'elle eût la moindre envie de m'em- P'ûyer contre mon devoir.

Il entra en discours sur Saint-Ibar , duquel '' ide dît que M. Servien lui avoit écrit en bons ^^1*11168 : ce qui me donna moyen de lui faire con- ^tre son mérite et sa naissance , et de lui re- ^^^senter que s'il étoit avantageux à un gentil- ^^^Himie tel que lui d'être honoré des bonnes St^ces d'an ministre comme Son Emineuce, ^ns la place qu'elle tenoit elle ne devoit pas "^^liger ses semblables , desquels elle pouvoit ^^er des services considérables et pour l'Etat et Bour sa personne.

Il revint à ce qui me touchoit en particulier^

pour m'insinuer qu'il souhaitoit de m'obliger dans ma fortune, et s'enquit comme quoi J'étois auprès de M. le duc d'Orléans , ayant appris que j'avois toujours conservé le très-humble respect que je devois à Son Altesse , et que je l'avois vue a Glermont^ et été bien traité d'elle. Il tomba sur le chapitre de La Rivière , et se montra curieux d'être informé de ce qu'il y avoit à démêler entre nous. J'avois prévu que tous ces contours ne tendoient qu'à ménager un accommodement dont il étoit sollicité par le maréchal d'Estrées : je lui dis qu'il n'y avoit rien en conteste de lui à moi ; qu'il étoit à Monsieur, et que l'ayant quitté, je croyois qu'il m'avoit oublié de sa part : ce que j'avois fait de ia mienne. H insista civilement pour savoir quelles plaintes J'avois à faire de son procédé à mon égard : je le suppliai de m'en dispenser, lui alléguant que ceux qui formoient des plaintes sembloient vouloir venir à un accommodement ; et que ce n'étoit pas mon intention de changer la conduite que J'avois tenue vers lui depuis plusieurs années.

Ayant continué de me presser de lui dire ce qui en étoit , je lui déclarai en peu de paroles qu'en diverses occasions il avoit employé toutes sortes de moyens pour me perdre ; qu'ii étoit l'une des principales causes de la mort de M. de Thou , mon cousin germain ; auteur de la supposition faite à M. le comte de Réthune, parce qu'il étoit mon intime ami ; qu'il m'avoit été fort ingrat, et que non - seulement il avoit porté M. le duc d'Orléans a m'abandonner lorsque je souffrois pour son service, mais encore n déposer contre moi ; que je n'avois été chassé au commencement de la régence que par son entremise dans le crédit de Son Altesse , duquel il s'étoit servi , contre son honneur propre , pour me jeter dans une disgrâce que je ne m'étois nullement attirée ; que j'aurois une infinité de choses particulières que j'y pourrols ajouter ; mais qu'il suffisoitde dire à Son Eminence que, le connoissant pour un fourbe et un trompeur, je nedésirois ni société ni bienséance avec lui.

Sans me répondre directement , il s'expliqua qu'il ne me demandoit pas d'être de ses amis ; qu'un simple salut étoit peu de chose , que je le rendois bien à nn laquais ; et que j'ôtasse cet obstacle à ma fbrtune, que La Rivière recherchoit ; que je ne lui voulusse plus dénier la civilité que l'on gardoit à tout le monde; que je f^rois plaisir à la Reine , a Son Altesse et à lui ; que cela ne me pouvoit nuire, ni tirer à aucune conséquence.

Je le suppliai de ne m'y vouloir point obliger , (a liberté que mon innocence et les bons offices

MEHOIUKS DE MOUTAESOB.

m'avolent rendue ne devant être i^iiagée dans l'opinion générale ni particulière avec le crédit â*un tel homme que La Rivière , et qu'il n'y auroit personne qui ne crût que ce seroit sous cette condition de m'accommoder avec lui qu'elle m'auroitété accordée; qu'il importoit peu au service de la Reine de quelle manière nous eussions à vivre ensemble; que le sien n'y étoit point intéressé : et pour ce qui regardoit M. le duc d*Orléans , m'en ayant laissé user à ma mode tant que j'avois eu l'honneur d'être à lui , à présent que je n'y étois plus il avoit moins de droit de prétendre de me faire changer une façon d'agir de laquelle il y avoit long-temps que j'étois en possession; et qu'en cas des civilités, c'étoit une prescription plus que suffisante , les lois du royaume n'imposant point cette contrainte; que pour rendre le salut à un laquais , Je n'étois pas nécessité d'en faire de même vers lui, que j'estimois beaucoup moins , par les convictions que j'avois qu'il étoit homme sans foi, et qu'il avoit livré son maître pour son profit particulier , dans toutes les occasions qui s'en étoient présentées ; que, pour ce qui touchoit ma fortune , Son Eminence me permettrait de lui dire qu'elle auroit peu de bonne volonté de la rendre meilleure , si elle en étoit retenue par une si foible considération. M. le cardinal me repartit lors qu'elle ne l'empêcheroit pas , mais qu'il y auroit plus de facilité à me la procurer sije voulois lever cette opposition. Sur cela je hki dis qu'il étoit assez extraordinaire de s'y arrêter , et que je n'en comprenois pas la raison ; que La Rivière étoit ministre d'un grand prince, comblé de grâces et de bienfaits qui excédoient non-seulement son mérite , mais encore ses espérances ; que je devois être considéré comme un gentilhomme rejeté par les divers malheurs qui avoient agité ma vie ; que je ne faisois que sortir du cachot, et qu'à peine je voyois la lumière qu'il recherchoit mon amitié ; que je ne voulois point de la sienne , et que j'osois demander à Son Eminence lequel étoit l'homme de bien , de lui ou de moi ; qu'au reste, par ses artifices, il m'avoit fait passer , et un certain nombre de gens avec lesquels j'avois liaison, pour des esprits difficiles , ennemis des favoris et des ministres , qui ne voulions rien tenir d'eux , et chercher sans, mesure les occasions de les desservir ; qu'il étoit juste qu'il plût à Son Eminence d'en juger par sa connoissance propre , et de nous mettre à couvert de la calomnie, pour n'être pas tous les jours exposés à de nouvelles disgrâces ; que je ne niois pas que nous ne fussions fermes dans nos opinions , mais que c'étoit sans être opiniâtres ; et que les services dont

j'avois essayé de m'acquitter vers des personnes malheureuses , n'y étant engagé que par l'estime do leurs bonnes qualités, n'empêchoient pas que je ne reçusse obligation de celles qui seroienten autorité , et d'en avoir le ressentiment que Je devrois.

Je vis bien qu'il m'écoutoit avec assez d'attention et faisoit quelque réflexion sur ce que je lui disois : il me pria de lui dire franchement quel homme c'étoit que La Rivière, et qu'il seroit bien aise de le savoir de moi , auquel il vouloit ajouter créance. N'ayant aucun intérêt de lui celer, je lui dis que je le tenois pour fort ambitieux , peu secret et d'un talent fort médiocre, et de plus infidèle et fort ingrat , et que je soohaitois qull n'eût point à faire l'expérience de ces deux dernières qualités ; que je lui parlois sans passion , et que j'étois si peu dissimulé , que Je ne m'étois jamais pu résoudre de faire la rodndre action qui pût témoigner à Son Eminence que j'étois son serviteur, lorsque je n'avois pas une véritable intention de l'être ; que mes sentimens pouvoient être acquis aux seules conditions qu'un homme de bien vouloit se tenir obligé ; que je n'étois pas si contraire à ma fortune que mes amis lui avoient fait entendre , mais que je ne prétendois jamais l'avancer que par des moyens honnêtes et sans reproches. Cet entretien finit en me conviant de penser à ce qu'il m'avoit proposé, et moi en l'assurant qu'en telle matière ma résolution étoit prise.

Ensuite il me parla fort ouvertement de l'état des affaires , dont je fus surpris , et me demanda quelle étoit mon opinion du succès d'une campagne si fâcheuse dans son commencement, à cause de la prise de Landrecies , qui pouvoit avoir des suites qui élèveroient le cœur aux ennemis , vu la foiblesse de l'armée. Je lui dis que sa prudence y avoit pourvu par les recrues qui venoient de toutes parts pour accroître le nombre des troupes qui étoient en Flandre sons la conduite du maréchal de Gassion , ce qui le me^ troit en état de faire quelque entreprise considérable ; et que les progrès de M. le prince en Catalogne, dans la conquête de Lérida, répareroient la perte de Landrecies, qui étoit sans comparaison moins importante. Il me repartit (à condition d'en garder le secret) que, pour le siège de Lerida , il ne s'en promettoit rien d'hen- reux ; qu'il craignoit que M. le prince ne se pût résoudre à le lever , et qu'il y ruinât et peut-Àre ^ y perdit sa personne. Il usa de ces termes: « M. de Montrésor , voici une mniheurense cam- pagne ; » et il avoit raison, car sans la prise d La Basséc il se trouvoit enveloppé dans d grands embarras.

MEMOinKS DE MO?ITHESOB.

11 eût continué ce discours y qui lui tenoit fort au cœur, si en se promenant il n*eût vu La Moossaye , qui ne faisoit que d'arriver de Catalogne. Le marquis deMortemart, quelque adroit courtisan qu'il soit, se méprit dans cette rencontre; car, dans la pensée qu'il eut qu'il apportoit la nouvelle de la prise de Lérida, il entra pour lui donner le premier avis d'une chose qu'il estimoit lui être si agréable. Il me pria lors de passer dans la salle et de ne m'en pas en aller, parce qu'il vouloit encore parler à moi.

Après avoir entretenu La Moussaye, il sortit avec iiD visage fort composé et fut à pied au logis de la Reine , où Je le suivis. Dans la rue il se Umma de nu>n côté , et me dit : « J'ai appris la vérité de ce que vous avez vu que Je soupçon- Dois : le siège de Lérida est levé; M. le prince j t'est retiré de devant sans combat , parce qu'il \ enjogeolt la prise impossible ()) "* ( témoignant ; qa'U étoit satisfait de la conduite qu'il avoit tel une). J'entrai chez la Reine avec lui ; il me présenta à elle, et J'en fus assez bien reçu.

Le lendemain , le maréchal d'Estrées , pour me pressentir sur le sujet de La Rivière, pria M. le duc de Joyeuse , et ces messieurs avec lesqieb J'étois venu à Amiens , à dîner. Dans l'entretten que nous eûmes , J'essayai de le désabuser de ce rajustement qu'il s'étoit proposé : néanmoiitt il se Fétoit tellement mis en fantaisie , qu'il m'en fit de nouvelles instances. Y étant aussi allé avec M. le duc de Joyeuse deux heures «près, Son Eminence quitta le Jeu et se retira ^ particulier , et me fit appeler.

Etant seul avec elle comme la première fois, elle me demanda si J'avois bien pensé à la propoiitioo qu'elle m'avoit faite : Je lui répondis que ^Qi , et que Je demeurois dans mon sentiment accoutnnié. « Quoil me dit -elle, voudriez -vous Men refàser la Reine , M. le duc d'Orléans et ^ cardinal Mazarin ?» Je lui répondis qu'il ne ^i^'appartenoit pas d'en user avec si peu de res- P^; mais que Je prétendois que mes excuses ^t Justes et bien fondées , elles seroient favorablement reçues. Il y ajouta comment Je m'en garantirois vers M. le duc d'Orléans qui le sou- '^itolt, et restoit persuadé que le mépris que Je '^iaois de La Rivière regardoit sa personne. Je '■^'étendis fort sur la distinction qu'il y avoit à ^re entre Son Altesse et lui , que sa bonté souf- ^U à son service ; que n'ayant ni obtenu ni '^'^éme désiré que Je me fisse cette violence pen- ^^i que j'avois Thonneur d'être son dômes-

^t) Noua avons donné dans les Mémoires inédits de '^^rretenet, qol font partie de la collection de MM. Ml- ^baiid et Poii^oulat. la lettre du prince de Condé par la-

tique, il y avoit peu d'apparence qu'elle voulût l'exercer quand Je ne Tétois plus; et que, pour en être plus certain, il eût agréable de me faire parler à elle en sa présence, pour avoir le plaisir de voir comme Je m'en défendrois ; que Je n'étois pas si ignorant de la façon d'agir du maréchal d'Estrées , que Je ne connusse les impor^tunités qu'il lui rendoit pour satisfaire la vanité de La Rivière, qui ne tireroit pas cette bassesse de moi , qui me promettois que Son Eminence ne me voudroit pas gêner dans cette rencontre , dans laquelle J'osois lui représenter qu'il y avoit des gens auxquels il falloit toujours laisser quelque sujet de mortification. M. le duc de Joyeuse, le maréchal de Villcroy et le commandeur de Jars rompirent la conversation , dont Je reçus une extrême Joie.

Le lendemain , le comte de Béthune et moi fûmes rendre nos devoirs à M. le duc d'Orléans, qui étoit de retour à Paris. Comme nous attendions qu'il fût éveillé , dans une salle où quantité de personnes de condition se promenoient , La Rivière y passa , qui en reçut de grandes civilités , excepté de nous deux , qui ne crûmes pas devoir ôter nos chapeaux pour un pareil personnage. Notre visite fut , par cette rencontre , peu agréable à Son Altesse, qui ne daigna pas nous regarder , et par conséquent elle fut fort courte. Nous prîmes ensuite résolution d'aller dire adieu au cardinal pour éviter les nouvelles recharges que Ton nous pourroit faire , qui auroient été véritablement très-inutiles , mais qui n'eussent pas laissé d'être fort importunes. Etant à son logis , le maréchal d'Estrées , fertile en expédiens , y vint , qui pressa fort le comte de Béthune de ne s'en point aller ce Jour-là. Et Je n'ai Jamais vu homme plus obstiné à conduire une affaire que lui cet accommodement, pour lequel nous avions tant d'aversion , surtout dans cette rencontre , et par son entremise, que nous avions aussi de si Justes raisons de rejeter : le comte de Béthune , pour avoir pris le parti de La Rivière à son préjudice, nonobstant leur proximité; et moi, parce que, avant et après mon retour d'Angleterre, associé avec M. de Vendôme , il m'avoit rendu tous les mauvais offices qui étoient en son pouvoir auprès de M. le duc d'Orléans, et par des voies peu honnêtes. Le comte de Béthune le laissa dire, et fit sa révérence au cardinal , qui reçut de lui force complimens. Gomme je me baissai pour lui faire la mienne , il me releva , et me dit : «Quoi! vou-

quelle 11 annonce la levée du siège de Lérida, à Mazarin (page 507, tome 2 de la 3* série ).

MEMQlfiES DE UONT^E^QB.

lez-vous VOUS en aller sans achever Taffaire dont je Yoas ai parlé?» Je lui dis que Je lui avois toujours témoigné que c*étoit une chose que Je ne pouvois faire, et que j*estimois inutile à son service ; il me répondit que M. le duc d'Orléans en seroit fort piqué. Je lui fis paroltre que j*en aurois un extrême déplaisir, mais que ce seroit sans sujet , puisque Je rendois tous respects à sa personne ; que J'avois eu l'honneur d'être auprès de lui vingt-deux ans, sans m*étre prévalu d'aucun avantage pour ma fortune de tous les services que J'a vois essayé de lui rendre, et qu'il ne se pouvoit plaindre justement de ma fidélité et de mon zèle ; qu'il étoit bien à propos de délivrer Son Eminence des importunités qu'elle recevoit ; et que , n'étant pas disposé à changer mon ancienne façon d'agir, les subtilités et les finesses du maréchal d'Estrées ne seroient pas suffisantes pour me persuader ni m'y contraindre; que J'honorois Son Altesse , mais que Je ne pouvois m'imposer une si dure mortification que celle qu'il désirolt de moi pour contenter l'orgueil de son ministre. Ayant bien vu quej'étois résolu à partir, il me pria qu'il ne me restât aucun mécontentement de ce qu'il m'avoit pressé; qu'il faisoit quelque estime de moi , et que je le verrois par des effets; qu'il étoit de mes amis, et qu'il désiroit que je fusse des siens ; et m'embrassa en usant de termes fort honnêtes. Ce fut la fin de la persécution que je souffris dans ce voyage : et pour dire la vérité , je trouvai fort étrange qu'il eût attendu cette bassesse du comte de Béthune et de moi , qui ne faisois que sortir de prison. Du depuis il m'a donné une infinité de paroles de m'obliger solidement dans ma fortune , auxquelles je n'ai jamais voulu ajouter foi, ni m'assujettir à le voir qu'une fois tous les deux mois, et seulement pour n'être pas Tunique à vivre d'une manière différente des autres personnes de ma condition. Mais après ce que J'ai observé, si l'état des affaires ne change, et que je me trouve toujours aussi inutile à ceux que J'honore et à moi-même, que je l'ai été jusqu'à présent, je suivrai la résolution quej*ai différée, pour Jouir dans la solitude de la tranquillité qu'il y a long-temps que je me propose, et travailler à m'acquérir un bien qui surpasse tous les autres. Je suis né, je l'avoue , avec de l'ambition : j'achèverai ma vie dans ce premier sentiment que la nature a mis en moi , qui ne saurolt être plus glorieusement adressé qu'à celui seul dont l'être infini comprend tout , et qui ne trompe jamais nos espérances lorsque la foi et les œuvres les accompagnent.

OOO

Mort de Carondelei , gouverneur de fi mentionnée aux Mémoires de M, trésor^ ci-devant transcrits ^pour ini avec le cardinal de Richelieu (1).

Je ne veux faire languir les désirs i du peuple belgique , qui reste si glori fidèle à Dieu et à son prince parmi tar sions chatouilleuses et inévitables, pan rudes secousses , semblable au rocher vents et vagues impétueuses au mil mer, donnant ces traits volans de ma p mercenaire à sa louable curiosité , su ment de la forteresse de Bouchain.

Je ne mettrai à la tête de mon dii dignes remarques que les bons esprit faire sur cette occurence , tant pour n le soin particulier que la divine Providi à la conservation des moindres place des monarchies, et des royaumes et \ qu'au regard de la police , et ce qui s tre pour la moralité.

Je diffère tout cela , qui pouvoit fondement assez solide; je commenc par la fin, pour satisfaire à l'impat gens de bien.

La sérénissime Infante, avertie de bo des intelligences dès long-temps prati le gouverneur Garondelet continuoil France , trouva bon et nécessaire, pai seil , de couper proche aux malheurs alloient éclore, capables non-seuleme dre le pays de Uainaut et l'Artois ave bresis , mais de mettre au hasard tov des autres provinces.

Son Altesse donc ordonna au marc tonne, ambassadeur ordinaire et cor aux armées de Sa Majesté par deçà , d'; au commencement de ce mois d'avril quoi , le quatrième jour , quantité de prit les avenues de cette place et o( les passages des frontières de France.

Le 5 , un camp volant d'environ 1 fantassins, tant Espagnols, Walloni liens , y arriva avec quelques pièces et munitions de guerre à proportion, un pont sur la rivière de l'Escaut , ai troupes se puissent entre-donner la m

Le gouverneur, étonné de cette visi son lieutenant Quenon vers le mestn Ribaucourt, qui commandoit aux t marquis s'étant arrêté à Valanclennei que tous ces appareils se faisoient 8 qu'il ne tenoit la place que pour le

(1) Vuyei plus haut . pagei 188 et suivaiil

UEUOIRES DE l|OStTBES>OR.

esté et de Son Altesse Sérénissime, et qu*il t de venir dîner avec lui.

nconrt répond que tout ce qu'il faisoit ar l'ordre du seigneur marquis , et qu'il oit Son Altesse de sa proposition, comme

aidant le marquis envoya le seigneur iigostin Spinola, capitaine de ctievauy à BoQcbain , chargé d'une lettre de Son *j contenant ses ordres, afin de disposer le neur à la raison, qui, après plusieurs pro- Mis de fidélité, condescendit à ce que son I sergent-major Carondelet allât trouver qois avec Spinola ; et icelui rencontré en 1, le sergent-major fit sonner fort haut lintes de ce qu'on le traitoit en rebelle , l foit chose quelconque contre le service l pour mériter ce traitement.

I s'il avoit refusé la garnison qu'on lui envoyée , ce n*avoit été que pour pourla sûreté de sa personne : le seul nom de leval , capitaine de la compagnie que le nrcomte de Buquoy lui avoit envoyée^ lui Mez donné sujet d'arrière-pensée, vu que rdie qu'il avoit avec ledit comte ne pert pas de se fier à lui ni à personne des et moins d'obéir à ses ordres, s'il ne vouiQrir risque de se perdre; du reste, qu'il irit Sou Excel lence d'être ouï en ses défenses qu'être condamné; que c'étoit une justice lai demandolt, et point de grâce; qu'il toit entre ses mains son gouvernement, ens , la forteresse et tout ce qui étoit <fëà sa libre disposition.

te demande étoit trop juste pour l'en éeon- Le marquis poursuit son voyage vers Bon- , accompagné du sergent- major , et y fait ie régiment d'Espagnols dedon Francisco s, après qu'on l'eut de nouveau assuré gouverneur étoit disposé d'y recevoir telle on que le marquis voudroit.

Dit le régiment et y est reçu avec joie, se Induire à tâter de son vin. Quelques sanlevées, le gouverneur et ses frères font des ees incroyables pour retenir le marquis à ar ebez eux ; mais leurs efforts ne réussismarquis donc part pour Gambray, ayant que que toute l'artillerie de la place étoit e de notre côté , et nulle pièce vers les ois.

rouve quelque prétexte spécieux de mener gent-major quant et soi ; à quoi le gou- Df ne s'opposa point, ains l'accompagna B bien avant; dont il fut admonesté du •nr marqua de retourner, et requis que

combien qu'il ne vouloit nullement douter de sa fidélité , néanmoins il pourroit donner ses décharges par écrit, afin d'ôter toute sorte de soupçon des esprits ombrageux , et s'exempter des discours du monde.

Le gouverneur lui promet, et son frère , le sergent-major du comte de Fressin, passe à Gambray avec le marquis. Je vois bien , mon cher lecteur, que tu es pantelant, et aspirant avec un ardent désir à la catastrophe de cette sanglante tragédie ; mais un peu de patience.

Gomme quoi la fine trame et obscure mèche de ce feu, qui alloit embraser cette pauvre patrie, fiit découverte , l'on en parle diversement.

Tant y a que les premières bluettes en parurent à Tubis , où un Inquais , envoyé de Bouchain à Bruxelles au doyen Garondelet , rencontrant à l'improviste les ^ens dudit marquis , s'en épouvanta , et s'écarta de son droit chemin pour avouer le tortu que prenoit son maître , qui l'envoyoit porter à son frère des lettres d'un chiffre inconnu , cousues tant dans ses souliers qu'en son pourpoint, comme elles y furent trouvées après qu'on l'eut fouillé chez un sellier, où même il jeta un poulet dans la bourre, écrit d'un caractère ordinaire , qui fut renvoyé par la poste au comte de Buquoy : ce qui fit observer de plus en plus ce bon prêtre.

Le marquis étant à Gambray pour visiter les vieilles munitions de la citadelle et pourvoir aux nouvelles, ou soit qu'un messager venant de France porter des lettres au gouverneur de Bouchain fût pris , ou soit qu'un soldat habillé en paysan , qu'il y envoya incontinent après le partement dudit marquis, fût attrapé , ou soit que l'un et Tautre arrivassent, ou qu'un messager alloit et venoit journellement pour nourrir ces fidèles correspondances , ce bon seigneur, disje , connut par ces lettres l'infidélité du traître gouverneur. Je n'ai point d'épithète plus propre.

Aucuns disent qu'elles chantoient un remercîment bien grand des offres à lui faites, accompagnées de solennelles protestations de remettre la partie à une meilleure occasion ; qu'il avoit été forcé de recevoir quatre compagnies du roi d'Espagne de garnison, maïs qu'il s'en pourroit aisément défaire : cependant que le secours qui lui étoit si libéralement promis de Trêves, de deux cornettes de cavalerie et huit mille hommes de pied, se pouvoit différer ; qu'il en communiqueroit a\ec ses amis , et qu'il nous falloit quelquefois reculer pour sauter davantage.

Le marquis ayant pénétré l'épaisseur de ces ténèbres , et vu clairement le fond de ces secrètes menées, demeure perpiex , ne sachant ce

MBMOIRBS DR MONTRBSOR.

qu*il doit plus admirer, oa la cauteleuse subtilité des traîtres qui Tavoieut presque abusé, ou le bonheur par où il s'en trouvoit désabusé.

Il dépêche donc incontinent Tadjudant Rocas àBouchain , vers Appelmans, sergent-major de Ribaucourt,qui avoît été laissé avec ordre d'en tirer la compagnie du gouverneur, de se saisir de sa personne et de son lieutenant : suivant quoi l'ordre étant communiqué à ceux qu'il convenoit , le lieutenant du gouverneur fut appréhendé tandis qu'on dînoit.

Après qu'on se fut levé de table , le sergentmajor Appelmans, appelant le gouverneur à part, lui demanda les clefs de la place : lors il commença à se plaindre qu'on lui faussoit la promesse que le marquis lui avoit faite; qu'on commençoit à le suspecter et douter de sa prud'hommie ; que c'étoit lui faire tort; bref. Il se laissa emporter à la colère et aux calomnies contre les Espagnols; et s'approchant d'Appelmans pour le suborner comme il avoit jà fait plusieurs autres , lui dît : « Et vous , Monsieur, vous feriez bien mieux d'être compatriote et de notre patrie , que de servir à cette nation. Si vous voulez , je puis avoir dans peu de jours une armée à notre secours , et notre fortune y sera meilleure. »

Appelmans, bon Flamand , c'est-à-dire Franc et non François , lui répartit que s'il continuoit ce discours , il n'y auroit rien qui le pût empêcher de lui mettre l'épée dans le ventre ; qu'il ne se devoit tant fâcher de ce qu'il lui avoit dit ; qu'il avoit encore charge de l'arrêter prisonnier , ce qu'il faisoit de la part du Boi ; et lui demanda les clefs du magasin , se saisissant de son épée.

Ce fut jeter de l'huile sur la braise et souffler le feu jà allumé ; ce fut enflammer sa fureur, laquelle lui fournissoit d'armes tout ce qui se présentoit.

A l'Instant il prit un grand couteau qui étoit près des fenêtres de sa chambre , qu'il fourra dans le corps d'Appel mans , et puis en donna à revers au capitaine de Fresne , avançant pour le saisir au collet , et lui perça le bras droit.

Appelmans lui porta une estocade dans l'épaule, qui ne flt qu'effleurer à cause de sa foiblesse. En voilà deux mortellement blessés, qui n'ont guère vécu depuis.

Sur cette entrefàite , qui ne ftit sans cris et grand bruit, Rocas s'avance, qui n'en eut meilleur marché que les autres; car d'abord il M blessé de ce funeste couteau , et mourut deux heures après.

Les soldats étoient déjà tout alarmés : ceux qui étoient demeurés dans la salle, et qui

avoient commandement de prendre le goi neur, accoururent au secours, dont il t premier d*un coup de pistolet (qu'aucuns i avoir été lâché contre Fresne avant qu*i blessé du couteau , et qui l'esquiva s'abalsfl et sortit plein de rage et de fureur, ayant poigne deux épées; mais étant environn tous côtés, tandis qu'aucuns demandent cordes pour le lier, et qu'autres crient tu tuairement, un mousquetaire lui met le m quetsur la poitrine ^ et, tirant, ne lui fit brûler sa casaque et le pourpoint de satin jusques au canevas, d'autant qu'il n'étoitdi à plomb : ce que voyant un autre soldat, ero, qu'il fût charmé, voulant rentrer dans sa i son , lui donna du gros de son mousquet si tête et l'assomma.

Son flis à même temps , âgé de onze à è ans , sortit à la place , et tira une carabin milieu des soldats, dont il en blessa un i cuisse. S'il y a quelque malentendu en ceei ne s*en faut étonner, car ceux-là mêmes ^ trouvent présens en semblables accidens i pour la plupart si émus , qu'ils ont de la p d'en faire la relation véritable.

Aussitôt que le frère , qui étoit à Camh en eut le vent , il s'éclipsa promptement ; i la diligence du marquis le rendit visibte l'arrêta prisonnier, et on le garda pour s'éd cir de lui , comme des autres prisonniers plusieurs points qui concernent le bonhca ces pays et la conservation de l'Etat , avanl d^ les faire mourir.

Que remarquerons-nous sur ce funeste év ment ? Avant toutes choses, il faut être ave pour ne voir, insensible pour ne sentir l'ad rable et incompréhensible providence de Di je veux donc et dois réciter à bon droit qo juste colère du Roi des rois a voulu, povr offenses , agiter le vaisseau de ces province! non submerger, transverser et non renvoi faisant journellement d'étranges ressorts ] tirer notre bien de notre mal , et notre sala notre naufrage , dont nous devons prudemn faire profit, et rendre des actions de grâce i Divine Majesté, comme la Sérénissime Infi fit publiquement avec sa cour en la mattr église de Bruxelles, le 1 1 du courant.

Entre toutes les ruses humaines, il n' finesse plus fine que d'être homme de bien faut enfin que le masque de la malice toi et paroisse en son jour.

La vérité peut être pour un temps voilée ténèbres de l'ignorance humaine; mais flo ment elles se dissipent, et la vérité éclate fl gré tous les ol)stacles qu'on y puisse appoi

MBM01BB8 OK UONTAESOB.

11 y a preiqQ*ou ao , oa pent-étre plus , que | I artificet se tramoient à la sourdine , et voilà qB*OD les prêche publiquement. Le trompeur est «Niveiit trompé ; le maître des feux artificiels Cl est souvent brûlé; plusieurs creusent la fosse M ib tombent et sont pris aux filets qu1ls ont teidas : tout cela se voit en ce succès tragique. Le chemin de la vertu est le droit sentier qui eoadait les hommes aux honneurs; ceux qui pensent y parvenir par des voles obliques en loot souvent reculés ; la fin de ces cerveaux icmplis de fumée est rarement heureuse : car, 01 ils déchoient de leurs états, ne perdant que tel biens, ou avec leurs biens ils perdent la vie. Que les superbes travaillent tant qu*ils voudront, que les ambitieux courent aux grandeurs porail toutes sortes de crimes , ils n'y profiteront rien : leur diligence étant contre la loi de ïïiea , tout s'en Ira en fumée, le soleil de la difine Justice dissipera le tout; mais les hommes •noglés de leurs passions effrénées n'y font aocone réflexion. Il faut avouer que celles-là mt toutes violentes et extrêmes sur lesquelles la raison n'a point d'empire; mais l'ambition , étiat impétueuse et furieuse, emporte ses esdiTcs à d'étranges extrémités.

Les médecins disent que le poison a une telle fNoe qu'il corrompt le sang et Tesprit , assiège (tinlBete le cœur par une contagion venimeuse, d altère totalement la bonne coroplexion de cehiqui Ta bu : semblablement le venin de cette vdente envie de dominer est une opération si PQliunte, qu'encore qu'elle se rencontre es ciprits de bonne trempe , elle ne laisse pas de les ^Drrompre entièrement.

Tous ceux qui ont connu les trois frères qui ^*oiit donné sujet de traitcrcette histoire à lahâte (omme me l'ont contée les témoins oculaires), ''regretteront les belles qualités que l'empestée ^«obitloD de monter aux dignités , l'un de l'E- Klise et les autres du siècle , a corrompues et Perdues en eux ; et ceux qui sont atteints de ttième mal apprendront de se guérir par l*ellél^ore de la modération , retournant à leur de- 'Voir, heureux d'être faits sages aux dépens d'autrui.

Je ne puis passer sous silence ce qui se ren- ^dontre ici de remarquable pour ceux qui gou- "vement les peuples autorisés de leurs rois , au vcgard des avis qu*on leur donne des trahisons ^i se brassent contre leurs Etats et service : c'est de s'assurer au plus tôt des personnes suspectes et des places où ils commandent, pour après s'informer à loisir de ce qui en est, et, les ^vant coupables, les punir selon l'exigence ^ cas , ou les chefs seulement de la conspira-

tion, pour r exemple , ou tous ceux qui y ont trempé , pour la faute.

Car en telle occurrence l'incrédulité est périlleuse, tout délai est dangereux, le moindre ombrage est réputé pour crime, et les moindres soupçons donnent lieu à la loi des Justiciaires , qui ne peut être trop rigoureuse , la rigueur y étant tenue pour clémence, et la grâce pour rigueur. Ainsi les princes et les ministres, en ces pratiques de perfidie, doivent prendre premièrement le bouclier de l'assurance , et puis dégainer l'épée de la Justice ; c*est le docte Dallington, ou celui qui suit ses traces , qui nous l'apprend.

Recevez en gré cet écrit, attendant qu'aucun qui ait plus de part aux affaires que moi ( car Je n'y en ai point) vous en donne une relation, laquelle pourra bien être plus exacte et mieux faite, avec plus de temps et informations , mais non avec plus de sincère affection à ce qui est du service du Roi et du bien public, à quoi Je veux faire aboutir ces lignes. J*aurai pour le moins servi d'éperon pour faire courre en cette lice quelque meilleure plume.

Relation de Vassassinat commis en la personne de M. de Puylaurens à Bruxelles , dont est fait mention aux Mémoires ci-dessus.

Le 3 mai , entre huit et neuf heures du soir, M. de Puylaurens, revenant de la ville et montant les degrés pour entrer en la salle du Palais, accompagné de huit ou dix gentilshommes, on lui a tiré un coup de carabine qui ne l'a blessé que fort légèrement à la Joue droite , où la balle est demeurée , entrant si peu avant dans la chair, qu'en tirant ses cheveux , qui étoient entrés avec la balle, elle est tombée à ses pieds. M. de La Vaupot a été aussi blessé à la même Joue droite , et a l'os de la mâchoire offensé ; mais sa blessure ne laisse pas d'être fort légère et sans danger quelconque.

Le troisième qui a été blessé est M. de Roussi lion, beau -frère de M. de La Vaupot, Jeune gentilhomme aimé et estimé d'un chacun. Celui-ci est dangereusement blessé à la tête et a été aujourd'hui trépané ; on ne sait encore ce que l'on doit espérer de lui.

C'est une espèce de miracle comme la plupart de ceux qui étoient sur les degrés n'ont point été tués ; car la carabine qu'on a prise a le calibre comme pour une balle de longue paume, et davantage. Elle étoit chargée de vingt-cinq balles de pistolet et de sept postes , qu'on a ramassées , et la plupart d'étain et non pas de plomb ; et le coup a été tiré environ de

MBMOIRBS DR MONTRRSOB.

vingt pas, et nppnyé sur une table de pierre ; mais ce qui a empêché le grand effet qu1l devoit faire , c'est qu'il n'y avoit pas assez de poudre pour chasser avec violence une si grande quantité de balles, ou que celui qui a fait le coup s'est trop hâté , tirant lorsque les têtes ont commencé À paroitre , avant qu'il pût tirer au corps. Mais il ne pouvoit pas choisir un lieu plus propre ni plus favorable pour entreprendre une si grande méchanceté , que celui où il s'étoit mis ; car il avoit une porte derrière fort proche, où à ces heures-là il n'y a personne ; et là il y avoit un homme à cheval qui en tenolt un autre par la bride^ sur lequel il monta , n'étant pourtant poursuivi de qui que ce soit que d'un laquais de M. de Puylaurens, qui dit lui avoir porté un coup d'épée , laquelle il retira sanglante environ l'épaisseur de deux doigts , ne sachant s'il avoit blessé l'homme ou le cheval, à cause qu'il étoit nuit, et comme les autres ctoient à cheval, ils furent bientôt sauvés.

Les uns s'amusèrent autour des blessés , les autres à recueillir la carabine et la casaque que le meurtrier avoit laissées ; si bien qu'il ne courut autre fortune que celle de ce laquais.

La carabine étoit couverte de taffetas noir , pour empêcher la lueur du canon, et la casaque étoit toute neuve, verte, et doublée de jaune , et seulement faufilée : qui fait Juger que celui même qui s'en est servi i'avoit faite , pour ne s'en fier pas au tailleur.

C'est merveille comme Monsieur ne s'y trouva pas; vu que depuis quelque temps M. de Puylaurens ayant eu divers avis de ce qui lui est arrivé, ne sortoit plus guère sans lui.

On ne sait pas jusques ici qui a fait ni qui a fait faire le coup ; on eu soupçonne plusieurs , pour ce que M. de Puylaurens a plusieurs «nuemis ; et comme la plupart n'y ont point contribué, il est certain que l'on calomnie beaucoup d'innocens.

La plupart ne le haïssent que pour ce qu'il s'est porté à faire raccommodement.

On peut croire que ce ne sont pas des domestiques de Monsieur, ni ceux qui sont dans ses intérêts qui lui veulent mal à cause de cela; au contraire, ils l'aiment et adorent tous depuis qu'ils ont reconnu en lui de si bonnes intentions, et quMIs lui ont vu rendre un service si signalé à leur maître et à la France , que de le porter à la paix. Au reste, on a pris deux hommes avec quelques indices ; ils sont entre les mains de la justice, mais la plupart ne les croient pas coupables.

Etant deux jours devant à la comédie , où étoit M. de Puylaurens, ils se mirent à le re-

garder long-temps fixement sans le comme en le morguant. Ils sont, à dit, au père de Ghanteloube ; et la I voyé dire au marquis d'Aytonne avouoit pour être à elle, et que, 8*1 voient coupables, elle le prioit d'en h mais qu'aussi, s'ils ne l'étoient point raison de l'outrage qu'on leur a ; prendre pour cela. La plus commi est qu'ils sont innocens.

Le prince Thomas et le marquis t aussitôt après cet accident, accouru lais et se rendirent auprès de Mons portant de leur côté tout ce qu'il pou d'eux et de leur sage conduite.

Monsieur se trouva au palais qu{ riva ; et, dans ce tumulte , Monsieu l'épée à la main à la chaude, il pou' un grand désordre si par malheur o contré quelqu'un de ceux que l'on su

M. de Puylaurens ne s'est point di tré étonné d'un si horrible attentai paroître une modération et une gêné veilleuses envers ses ennemis.

Les deux prisonniers seront dema tés à l'ouvrier qui a fait la carabine, voir vendue, le jeudi saint, à un Fi contrefaisoit l'Allemand , et à un p qui dit avoir parlé à l'un des prise devant cette mauvaise action , et'so avoit sur lui le manteau que l'on a p

Récit de ce qui se passa un peu ave du cardinal ^arrivée le jeudi 4 déce sur le midi.

Le congé des sieurs de Tilladet, d< Des Ëssarts, capitaines aux gardes, f mercredi 26 de novembre. Le Roi, i fert que le cardinal lui fît cette vi( néanmoins assez de cœur pour voulo dant leur éloignement leurs chaq exercées par leurs lieutenans , et que slons leurs fussent payées dans les li retraite. Pour ledit sieur Des Essj qu'il étoit beau-frère du sieur de Tr^ mandant les mousquetaires, il fallut contenter le cardinal , le Roy l'envi en Italie ; mais sa peur ne s'arrêta p^ ville, qui en étoit le principal objet, éloigné de la cour, pour le mettre repos. Le Roi ayant fortement résist fin contraint d'obéir. Il envoya, le mier décembre , lui donner son coi des siens, et peu après le fit visiter ses ordinaires , et l'assurer de la ce

MEMOIRES DE MONTBESOB.

de sa bonne volonté , et lui dire qu'il a voit donné son éloignement à la nécessité desimportunités de son ennemi ; mais qu'il ne laissoit pas ée lui conserver toute sa bienveillance , bien qpll le laissât partir ; et que ce ne seroit que pmr un pea de temps ; qu*il vouloit que ses posions lai fussent payées, avec augmentation ie moitié, dans le lieu de Montirandel , où il mloit qu'il se retirât. M. de Tréville partit le Jour même, et ne voulut point voir M. le cardinal, qui pensoit bien disposer à sa fantaisie de la charge et de celles des trois autres ; mais le Roi s'opiniâtra à ne le pas souffrir et à faire c&rager le cardinal. Tellement que Texil de ces personnes si redoutables à une ame timide^ B'iyant pas eu le succès qu'elle en espéroit , et Inte sa violence n'ayant servi qu'à donner de Il raideur à l'esprit du Roi , ce pauvre liomroe K vit bien loin de la fin qu'il s'étoit proposée, nie crut encore bien mieux lorsqu'il eut appris irec quelle hauteur le Roi avoit parlé à Ghavigsy, lorsqu'il le pressoit pour accepter ceux fut le cardinal vouloit mettre dans les places neantes, et avec quelle colère il lui avoit eonanndé ensuite de sortir de Saint-Germain, n BcbevR de décharger sa bile contre lui en leyaotM. Des Noyers ; il lui dit mille choses lipes, et loi commanda de les rapporter toutes n cardinal de Richelieu. Peu de temps après H. le cardinal Mazarin étant venu pour adoucir les choses , et pour tenter l'accommode- Aic&t dudit Chavigny qui étoit venu avec lui , le Roi les reçut tous deux très-froidement , et fémoigna un tel mépris pour le dernier , qu'il >^ voulut pas même le regarder. Toutes les marques d'Indignation qui avoient été entreteikues par les défiances que ie maître et le valet ^voient Tan de l'autre depuis la mort de M. le Crrasd, altérèrent tellement leur santé , qu'ils «n ont tous deux perdu la vie à sept mois l'un 4c l'autre. Le cardinal fut abattu le premier : la nuit du vendredi 28 novembre , il fut saisi 4*QDe griève douleur de côté avec la fièvre. Le dimanche, dernier jour du mois, le mal de côté s'augmentant avec redoublement de fièvre , ^1 follut recourir aux remèdes. Messieurs les niaréchaux de Brézé et de La Meilleraye , et noadame d'Aiguillon, couchèrent au Palais- Cardinal , étant tous en grande consternation. €h eut recours deux fois à la saignée dans cette noiMà. Le lundi au matin , premier de décembre, le cardinal se porta un peu mieux en apparence ; mais sur les trois heures après midi iit fièvre redoubla avec crachement de sang , et ^ne grande difficulté de respirer. La nuit de ce ^me Inndi , tous les principaux de sa parenté

et de sa famille y couchèrent encore. Il fVit saigné cette nuit-là deux fois encore , mais elle ne laissa pas d'être fort mauvaise. Bouvard , premier médecin du Roi, veilla toute la nuit auprès du lit du malade.

Le mardi au matin, il y eut une grande consultation de médecins, sur les neuf heures. Ce même Jour, sur les deux heures après midi , le Roi vint voir le cardinal , après toutes les sollicitations très-pressantes qui lui en avoient été faites. Tl entra dans sa chambre avec M. de Villequier et quelques autres capitaines de ses gardes ; s'élant approché de son lit, M, le cardinal lui dit qu'il prenoit congé de Sa Majesté ; qu'il voyoit Lien qu'il falloit partir, mais qu'il mouroit avec cette satisfaction qu'il ne l'avoit jamais desservi , et qu'il laissoit son Etat en un haut point, et tous ses ennemis bien abattus ; qu'en reconnoissance de ses services passes , il le supplioit d'avoir soin des siens; qu'il laissoit dans le royaume plusieurs personnes très-capables et bien instruites des affaires, entre autres M. Des Noyers, et quelques autres qu'il nomma, pour s'en servir dignement. Le Roi lui promit d'avoir mémoire de ses recommandations , et lui témoignant plus de tendresse qu'il n'en avoit, lui fit prendre lui-même deux jaunes d'œuf. Après qu'il fut sorti de sa chambre, il entra dans sa galerie, et l'on remarqua qu'en se promenant et considérant les tableaux qui y étoient , il n*avoit pu s'empêcher de rire plusieurs fois. Il s'en retourna au Louvre , ou il fut accompagné , de la part de Son Eminence , du comte d'Hareourt et du maréchal de Brézé et de quelques autres. Il avoit résolu de ne point quitter le Louvre jusqu'à ce qu'il eût vu le cours de cette maladie , et y demeura en effet jusqu'après la mort du cardinal. Ledit sieur comte d'Harcourl étant de retour au Palais-Cardinal , Son Eminence ne Taperçut pas plus tôt que, le faisant approcher de son lit : « M. d'Harcourt , lui dit-il , vous allez perdre un grand ami. » Ces paroles lui tirèrent des larmes des yeux, et, se tournant vers madame d'Aiguillon : « Ma nièce , lui dit-il , je veux qu'après ma mort

vous fassiez » Ces ordres secrets la firent

sortir de la chambre toute fondante en larmes. Ensuite il demanda aux médecins , avec beaucoup de fermeté, jusqu'à quand il pourroit encore vivre; qu'ils le lui dissent franchement, puisqu'aussi bien il étoit très-résolu à la mort. Ces iiommes , nés à la flatterie comme les autres, lui dirent qu'il n'y avoit rien encore à désespérer ; que Dîeu, qui le voyoit si nécessaire an bien de la France, feroit un coup de sa main pour le lui conserver , et que , selon leur art ,

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ils ne pouvoient faire aucun jugement du succès (le son mal juqu'au septième. Il appela Chicot , médecin du Roi y en particulier, et le conjura , non comme médecin , mais comme son ami , de lui parler à cœur ouvert. Chicot , après quelques excuses, lui dit nettement que dans vingtquatre heures il seroitou mort ou guéri. « Voilà parler comme il faut, lui répondit le cardinal. C'est assez , je vous entends ; » et en même temps envoya chercher ceux dont il avoit besoin en cette conjoncture. Sur le soir, la lièvre redoubla étrangement , et Ton fut obligé de le saigner deux fois. A une heure après minuit ^ le curé de Saint-Eustache lui apporta le saint viatique. Lorsqu'il eut posé le Saint-Sacrement sur une table qui avoit été préparée pour le recevoir, il dit au curé : « Mon maître , voilà mon juge qui me jugera bientôt. Je le prie de bon cœur quil me condamne si j'ai eu autre intention que le bien de la religion et de l'Etat. » Il communia ensuite , et à trois heures après minuit il reçut l'extréme-onction par les mains dudit curé. Avant que l'on commençât la cérémonie , il se tourna vers le curé et , « Mon pasteur, lui dit-il , je vous demande ce sacrement d'extréme-onction , de me parler comme à un grand pécheur, et me traiter comme le plus chétif de votre paroisse. » Ce qu'il ût en faisant réciter à ce grand docteur son Pater nostefj et le symbole de la foi. li témoigna en prononçant ces paroles beaucoup d'émotion , beaucoup de tendresse de cœur et beaucoup de douleur de i>es fautes , embrassant sans cesse un crucifix qu'il tenoit entre ses bras ; de sorte que tous les assistans fondoient en larmes , et croyoit-on qu'à cette fois-là il alloit expirer, tant il paroissoit être mal. Madame d'Aiguillon étoit cependant inconsolable, et comme hors d'elle-même. Après avoir fait tout ce que sa passion lui conseilloit, elle retourna à sa maison, où il fallut aussitôt la saigner au pied avec grand'peine. Les paroles aussi et les dernières volontés de M. le cardinal , qu'il lui avoit déclarées les larmes aux yeux , étoient trop touchantes pour n'en venir pas à Textrémité où elle étoit réduite. Il lui défendit expressément, mais en des termes de tendresse et d'amour, de se retirer après sa mort dans iin cloitre , et que si elle vouloit lui déplaire après son décès, elle n'avoit qu'à y penser ; qu'elle seroit plus nécessaire dans le monde ; et il la prioit d'avoir soin de l'éducation de ses neveux Du Pont. Après il lui baisa les mains , et lui dit qu'elle étoit la personne du monde qu'il avoit le plus aimée. Le lendemain , troisième du courant , les médecins l'abandonnèrent le matin aux empiriques , voyant qu'ils n'avoient plus de

MONTBBSOfi.

remèdes pour lui , à cause que l'inflamniatioi

étoit à la poitrine , et que la douleur du côt

alloit tantôt à droite et tantôt à gauche. Il fu

aussi tellement mal , que sur les onze heures I

bruit de sa mort se répandit par toute la ville

Le sieur Bouvard , qui l'avoit veillé la nul

passée , alla du matin rendre compte au Roi d*

l'état de son mal ; et lui ayant fait entendre qn'i

ne pourroit passer le jour, on envoya faire de

défenses à toutes les postes de donner des che

vaux sans billet. Ce matin même, le Roi maaâi

le parlement pour le venir trouver sur les deu

heures après midi. Cela donna sujet de croire qo

le cardinal étoit mort ; mais le Roi avoit en?oji

quérir ces messieurs pour faire vérifier la dé

claration contre M. le duc d'Orléans. Il leur dit

« Messieurs, je veux que vous vérifiiez ladéda

ration qui est entre les mains de mon proen

reur général , contre mon frère. Il est tant cl

fols retombé en la même faute après lui avoir tar

de fois pardonné , que je ne le peux plus sooi

frir ; et j'ai grand sujet d'appréhender qu'ayai

tant failli de fois comme il a fait , il n*ait eneoi

quelque mauvais dessein contre mon Etat. Ces

pourquoi j'ai résolu de lui en ôter les moyeofl

et afin qu'il ne puisse à l'avenir maltraiter

Reine et' mes enfans après ma mort, lui ôt«

toute espérance de venir jamais au gouven»

ment. M. le chancelier vous dira le reste de m^

intentions. » Sur quoi l'on dit que le premier pr

sident fit quelque remontrance pour sursea

cette affaire en faveur de Monsieur, et en coi

sidération de sa qualité. Néanmoins la déclar:

tion fut vérifiée cinq jours après la mort du cft

dinal , c'est-à-dire le mardi 9 décembre , et ne

le vendredi 5, comme dit l'auteur de cette reb

tion. Mademoiselle fut au Roi , et employa ton

sorte d*intercessions pour empêcher ce coiq

mais elle n'y gagna rien. « C'est sans doute i

grand coup d'Etat, dit notre auteur, pour fai

voir que la France , après la mort d'un si grai

ministre , ne laissera pas d'être gouvernée ^

son esprit. » Après que messieurs du parlenie

eurent pris congé du Roi , Sa Majesté tirii

quartier messieurs les présidens de Mesme

de Bailleul, et leur parla assez long-temps. S

les quatre heures du soir, il fut au Palais-Carâ

nal : il trouva que le malade se trouvoit un (H

mieux, par la prise d*une pilule que Le Fèvr

médecin de Troyes , lui avoit fait prendre.

demeura auprès de lui jusque sur les cinq be

res, avec des démonstrations de douleur et i

regret pour l'état auquel il le voyoit. La nuit

passa avec plus de repos et moins de fièvre ;

bien que tout son monde y croyoit un grai

amendement. Le jeudi au matin, quatrième i

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