‹ Relation faite par m. de Fontrailles des choses particulières de la courChapitre 41 sur 89 · C. D. M, T. III · texte numérisé non relu

C. D. M, T. III

w 11 parlolt d'ordinaire des choses les plus saintes avec une si grande impiété, qu'il étoit aisé à voir que Dieu n'étoit pas dans son cœur comme dans celui de notre cousin le cardinal duc de Richelieu.

» Son imprudence, la légèreté de sa langue, les divers courriers qu'il envoyoit de toutes parts, et les pratiques ouvertes qu'il faisoit en notre armée , nous ayant donné sujet d'entrer en soupçon de lui, l'intérêt de notre Etat , qui nous a toujours esté plus cher que celui de notre vie nous obligea de nous assurer de sa personne et de quelques-uns de ses complices. Notre résolution ne fut pas plus tût exécutée que, par la bouche des uns et des autres, nous avons eu connolssance que le dérèglement de ce mauvais esprit i'avoit porté à former un parti en notre Etat; que le duc de Roui lion de voit donner entrée aux étrangers en ce royaume par Sedan ; que notre très-cher frère, le duc d'Orléans, devoit marcher à leur tête ; et que ce misérable esprit se devoit retirer avec eux, s'il voyoit ne pouvoir mieux servir ce parti , et ruiner notre cousin le cardinal de Richelieu en demeurant auprès de nous. Nous apprîmes que le roi d'Espagne devoit fournir à ce parti douze mille hommes de pied et cinq mille chevaux ; qu'il lui devoit donner quatre cent mille écus de pension , et au duc de Rouillon et au grand écuyer à chacun quarante mille écus; et qu'en outre il devoit munir la place de Sedan et en payer la garnison. Cette connolssance nous fit résoudre de faire arrêter le duc de Rouillon, et avoir tellement l'œil aux déportemens de notre frère le duc d'Orléans , qu*il ne nous pût faire le mal qu'il avoit projeté. Dieu bénit tellement nos résolutions, que le duc de Rouillon fut trouvé caché dans le foin , où il s'étoit mis pour pouvoir ensuite se retirer dans le Milanois. Au même temps notre cher frère le due d'Orléans , pressé par sa conscience et par le mauvais succès qu'avoient eu ses mauvais desseins, nous envoya l'abbé de La Rivière pour nous dire en général qu'il avoit failli et avoit besoin de notre grâce, sans spécifier particulièrement en quoi. Nous répondîmes que bien qu'il dût être las de nous offenser, et d'agir contre lui-même, agissant contre nous et contre l'Etat , nous ne voulions pas nous lasser d*user de notre clémence envers lui ; qu'en cette considération nous désirions qu'il nous donnât une entière et sincère confession de sa faute , une déclaration particulière de tous ses desseins , de tous ses complices, et de tous les projets qui avoient été faits pour troubler notre Etat , et qu'en ce cas il recevroit des effets de notre bonté. Nous aurons l'œil à sa conduite ,

nCLATION OB FONTBAILLSS.

et agirons avec lui selon que It; bien de nuire Etat le requerra , sans toutefois nous séparer du bon naturel dont II a reçu tant de preuves. L'Importance de cette affaire nous b obligé de vous en donner avis, pour vous convier à rendre grâces & Dieu de l'assistance continuelle qu'il lui plaît nous départir, pour goraotir le royaume des mauvais desseins qai se font , tant au dehors qu'au dedans d'icelui , pour en troubler la prospérité.

■ Au reste , les expériences que nous avons faites de votre fidélité, en différentes occasions, font que nous sommes très -assuré que , si elle étoit capable d'accroissement , vous la redoubleriez en ces rencontres, où la malice de tant de mauvais esprits fait voir que nos bonnes intentions ont besoin d'être secondées. Cependant nous vous assurons qu'il n'y a rien que nous ne voulions faire pour votre avantage en toutes les rencontres.

• Donné & Fontainebleau le 6 d'aoàt 1642.

. Signé Louis ; et plus bas, as. Lombhie.

• A. nos améa et féaux conseillers, les gens tenant notre cour de parlement à Paris. •

Le même Jour, 6 d'août, la copie de cette lettre fUt envoyée à M. de Monlbazon , gouverneur de Paris, oij il n'y a antre cliangement sinon qae le Roi parle au singulier , an lieu qu'il parle au pluriel à messieurs du parlement. Il y a de plus ces mots dans la lettre du duc de Montbazon :

■ Le Roi d'Espagne devoit donner nu duc d'Orléans quatre cent mille écus pour faire des levées en France, et six vingt mille écus de pension. ■ Ce qui est plus vraisemblable que ce qui est dans la lettre au parlement.

Cette lettre fnt composée par le cardinal et donnée au Bol. Le secrétaire d'Etat ordinaire, qui étoit M. le comte de Brienne, la signa, parce qu'il signe tontes les lettres qui s'adressent au parlement.

Lettre de Cinq-Mars , écrite à sa mère après la prononciation de son arrêt de mort.

■ Madame ma très - chère et très - honorée mère , je vous escris parce qu'il ne m'est plus permis d'espérer de vous voir pour vous conjurer, Madame, de me rendre deux marques de vostre dernière l>onté; l'une, Madame, en donnant à mon ame le plus de prières qu'il vous sera possible , co qui sera pour mon salut ; et l'autre, soit que vous oblenlés du Boy le bien que J'ai emploie dans ma charge de grand-

écuyer , et ce que j'en poavois avoir d'antre part auparavant qu'il fuat confisqué , ou soit que cette grâce ne vous soit pas accordée , que vous ayez assez de générosité pour satlsfhire A mes créanciers. Tout ce qui dépend de la fortune est si peu de chose , que vous ne me debvez pas refuser en la dernière supplication qw je vous fais pour le repos de mon ame. CnÙ$moy. Madame , en cela plus tost qne vos senlimeus, s'ils répugnent à mon sonhet, pQisqne, ne fesant plus un pas qui ne me condniici la mort , je suis plus capable que qui que ce soit de Juger de la valeur des choses dece monde.

>• Adieu, Madame, et me pardonnéssIJeiM ; vous ay pas assez respectée autant queJ'ayTo- \ eu, et vous asseorés que Je menn, Uaduw j ma très-chère et honorée mère, vostre trèihumble , Irès^béissant et très-obllgé fils et crviteur,

>■ H. n'ËFPUT DB Cllf (^ICui. ■

Lettre de M. de Thou , èertie à la prineemie Guémenée, après la prononciation de tt»

arrêt de mort.

• Madame , je ne vous ey Jamais en de Tobligatlon en toute ma vie qu'ai^ourd'hal, qn'tttant près de la quitter , Je la pers avec ntolia de peine parce qne vous me l'avez rendue imr malheureuse. J'espère qne celle de l'ulR monde sera bien différente ponr moy de eetkcy , et que j'y trouveray des félicités autant fUdessus l'imagination des bonunes qu'ella doivent être dans leurs espérances ; la mlout, Madame, n'est fondée que sur la bonté dcDin et le mérite de la passion de son fils , Ksic Cipable d'effacer mes péchés, dontj'estoiindt vable à sa Justice , et qui sont à un tel aw qu'il n'y a rien qui les surpasse qnecehddan miséricorde. Je vous demande pardm de toM mon cœur. Madame , de toutes leseboanq* J'ay fbictes qui vous ont pu déplaire, et lUi h mesme prière à tontes les personnes que JV hayesàvostre occasion; vousproteftant,lbdame, qu'autant que la fidélité qoejedottst mon Dieu me le doit permettre , je roenn trop asgeurément , Madame , votre trMmndih '^ très -obéissant serviteur,

> DiThoc.

- Le lundi 12 septembre liiJS. •

HKLATION DR FOMTB AILLES.

If. de Marca^ conseiller d'État , à Tienne , secrétaire d'État, laquelle \Uon de tout ce qui s'est plissé à tion duprocès de messieurs de CinqdeThou.

osfeor,

qae tous auriez pour agréable d'être i choses principales qui se sont pasgement qui a été rendu contre inesrand et de Tliou ; c'est pourquoi j'ai rté de vous en donner connoissance i, M. le chancelier commença par la de M. le duc d'Orléans , laquelle il forme Judiciaire à Villefranche en , où étoit lors Monsieur , dont lect faite en présence de sept commisissistoient M. le chancelier. En cette dara que M. le Grand l'avoit solllci-

une liaison avec lui et avec M. do t de traiter avec l'Espagne : ce qu'ils solu eux trois dans l'hôtel de Venise , g Saint-Germain , environ la fête des ère. Fontraiiles fut choisi pour aller où il arrêta le traité avec le comtexpiel le roi d'Espagne promettoit de uze mille hommes de pied et cinq aux de vieilles troupes, quarante \ à Monsieur pour faire nouvelles louze mille écus de pension annuelle s le Grand et de Bouillon. Avec cette dévoient entrer dans la France du dan, qui serviroit de place de sûreté

besoin , et faire les progrès qu'ils

dans le royaume, à la charge de ne cune place de celles qui seroient ques à ce que la paix générale fût ue le Bol eût rendu à l'Empire et à toutes les places qu'il occupe , même

a eues par achat. Il y a d'autres ar- Nit été copiés , aussi bien que les prénr le traité fait avec M. le comte. Ce orté par Fontraiiles au mois de mars and , qui l'envoya à Monsieur par le ubijoux. Monsieur le rompit aussitôt t que M. le Grand avoit été arrêté ; lins il retint une copie , laquelle a sntée contre-signée de lui et du set ses commandemens. Après la déclaklonsieur , l'on a procédé à l'interro- I. le duc de Bouillon dans le château Encise en cette ville. M. le chanceé de M. de Laubardemont et de moi,

y vaqua une après-dlnée. Ledit sieur de Bouillon accorda par ses réponses ce qui regardoit la liaison avec Monsieur et le traité d'Espagne, quoiqu'il dit qu'il ne l'eût pas approuvé. M» le Grand fût interrogé dans le château par M. le chancelier, assisté de quatre commissaires. Il dénia toutes choses avec beaucoup de fermeté. Deux jours après on lui confronta au même lieu M. de Bouillon : ce qui ne l'obligea pas à reconnoltre son crime , quoiqu'il parût extrêmement surpris de la confession dudlt sieur duc de Bouillon. Ensuite on lui fit lecture de la déposition de Monsieur. Après l'avoir interpellé de donner des réponses s'il en avoit , il dénia comme auparavant. Le procès-verbal fut fait sur cette lecture de la déposition de Monsieur , qui s'étoit approché de Lyon , étant venu au lieu de Vivay, qui n'est qu'à deux lieues. M. le chancelier l'interrogea de nouveau sur ces contredits des accusés, en présence de sept commissaires; il persista en tout ce qui étoit contenu en sa déposition. Ensuite M. le Grand fut ouï sur la sellette dans la chambre du présidial de Lyon, où il confessa ingénument la liaison avec Monsieur et M. de Bouillon, et le traité fuit avec l'Espagne : sur quoi il fut condamné. Pour M. de Thou, il étoit chargé par Monsieur de lui avoir dit qu'il savoit la liaison avec M. de Bouillon et M. le Grand, et que M. de Bouillon baiiloit à Monsieur la place de Sedan pour retraite ; et de plus, d'avoir parlé à M. de Beaufort pour l'engager au parti , et d'avoir rapporté à Monsieur qu'il l'avoit trouvé froid. Il étoit chargé par M. de Bouillon qu'il l'avoit engagé en amitié avec M. le Grand , et qu'il leur avoit donné toutes les assignations de leur entrevue , même de celle après laquelle lesdits sieurs le Grand et de Bouillon se séparèrent d'avec M. de Thou à minuit, à la place Boyale, d'où ils étoient allés à l'hôtel de Venise conclure le traité d*Espagne avec Monsieur. On lui confronta les dépositions de M. de Bouillon ; il accorda ù-peuprès ce que disoit celui-ci , mais il nia ce que Monsieur disoit contre lui , comme aussi ce que disoit le lieutenant des gardes de M. de Bouillon, savoir : qu'il lui avoit un jour donné charge de dire à M. de Bouillon qu'il eût désiré le voir , car Monsieur étoit un étrange homme. Plusieurs de nous étions disposés à ne le condamner pas sur ces preuves ; mais il arriva que M. le Grand , oui sur la sellette, dit que M. de Thou avoit su le traité d'Espagne , et l'avoit improuvé. Ledit sieur le Grand persistant , ledit sieur de Thou , au Heu de se tenir dans sa dénégation, accorda qu'il avoit eu connoissance du traité par Fontraiiles à Careassonne ; qu'il

BBLATIO:^ DE FONTRAILLES.

Tavoit blâmé , et ne Tavoit point découvert de peur d'être accusé par les complices ; qu'il faisoit état d'aller en Italie , et de voir en chemin le sieur de BouMIon, pour le détourner de cette entreprise; qu'il croyolt que ce traité n'étoit point en terme de nuire à l'Etat , à cause qu'il falloit avoir plutôt défait M. de Guébriant. La confession du traité sans l'avoir révélé, Jointe aux preuves qui sont au procès des entremises pour la liaison des complices, et le temps de six semaines , ou plus, qu'il avoit demeuré près (le M. le Grand , logeant dans sa maison près de Perpignan , le conseillant en ses affaires , après avoir eu connoissance que ledit sieur le Grand avoit traité avec l'Espagne , et partant qu'il étoit criminel de lèse-majesté : tout cela joint ensemble porta les juges à !« condamner, suivant les lois et ordonnances qui sont expressément contre ceux qui ont su une conspiration contre l'Etat et ne l'ont pas révélée, encore que leur silence ne soit point accompagne de tant d'autres circonstances qui étoient en l'affaire dudit sieur deThou. Il est mort en vrai chrétien, en homme de courage : cela mérite un grand discours particulier. M. le Grand a aussi témoigné une fermeté toujours égale , et fort résolu à la mort, avec une froideur admirable , une constance et une dévotion chrétiennes. Je vous supplie que Je quitte ce discours funeste, pour vous assurer que je continue dans les respects que Je dois , et le désir de parottre, par les effets, que je suis, Monsieur, votre trèshumble et obéissant serviteur ,

» Marca.

» De Lyon^ ce ir» septembre 1642. »

Relation de tout ce qui s'est passé depuis la détention de MM, le Grandet de Thou jusqu'à leur mort,

M. de Cinq-Mars entra à Lyon, un jeudi quatriesme de septembre mil six cent quarantedeux , sur les deux heures après midi , dans un carrosse à quatre chevaux , et dans lequel il y avoit quatre gardes-du-corps ; devant marchoient deux cents cavaliers mal montés, la plupart catalans, puis cent hommes de pied de bonne mine; après le carrosse suivolent trois cents cavaliers bien faits, dont les premiers estoient des i>ardes de monseigneur le cardinal duc de Richelieu. M. de Cinq-Mars estoit vestu de drap de Hollande, couleur de nràre, tout couvert de dentelles d'or, avec un manteau d'escarlatte cou-

vert de galons d'argent et gros boutons à queue. Quand il fut sur le pont du Rosne , il demanda à M. de Serton , lieutenant des gardes do Roy, qui estoit à cheval près la portière , sMI agréeroit que l'on fermast le carrosse : ce qui lui ftasl refusé. Il passa sur le Pont-de-Bois, par la hm Saint-Jean et le Change ; tout le peuple de la ville estoit par les rues, et lui ne faisoit autre chose que de se montrer seulement à Tune et à l'autre portière, saluant tout le monde Jusqu'aux pauvres qui estoient sur le pont, avec des soaii qui tiroient des larmes de tout le peuple; même en la rue de Flandres et ailleurs il salua piv* sieurs personnes , les nommant tout haut et wttant à demi-corps du carrosse. Estant arrivée Pierre-Scise, il fust fort surpris quand on \q dict de descendre du carrosse, et montant dlet: « Voyci donc le dernier logis que je feray. • Il croyoit auparavant aller au boiÎB de Vineennei, car il avoit demandé à ses guides sib se croyoient pas qu'on luy permist d'aller à h chasse. Sa prison estoit au pied de la graaie tour ; elle n'avoit point d'autre vue que deux petites fenestres qui tomboient sur on petit jardin ; au bas desdites fenestres, il y avoit corpde-garde et dans sa chambre aussi , où M. de Serton avec quatre gardes couchoient et aaietoient incessamment; dans rarrière-chambre, de même , et à toutes les portes autant.

M. le cardinal de Bichy le fust voir, le lendemain cinquiesme, et luy demanda s'il agré^ roit qu'on luy envoyât quelqu'un avee qil il peust s'entretenir pour divertir l'ennuy de n prison; il respondit qu'il en seroit très-qrei, mais qu'il ne inéritoit pas que personne prit cette peine.

Le mesmejour cinquiesme, M. le chaneeUer le fust aussy voir et le traicta fort civilemest, luy disant qu'il n'avoit point de sc^et de enhidre , mais bien d'espérer toutes choses ; qsl sçavoit bien qu'il avoit à faire à on juge fil n'avoit garde d'estre ingrat de ses bleniUli contre son bienfaiteur, et qu'il se souvenolt tiii' bien que c'estoit par ses bontés et par son pMvoir que le Roy ne l'avoit pas déponédé de ■ charge; que cette faveur estoit si grande qn'cNe ne méritoit pas seulement un souvenir immorid, mais des reconnoissances infinies, et que ee sernit dans cette occasion qu'il lesferoltpareistie.

Le sujet de ce compliment estoit pria sor ce que M. le Grand adoucit une fois le Roy qot estoit fort en colère contre M. le ehancieiier; pourtant la véritable cause n'estoit antre qoe la crainte que l'on avoit qu'il ne le récosast pov Juge, comme estant la créature de M. le cûrd!nal , et que l'on diroit qu'il voulolt fiiire psar

RELATION DB FOMTBAILLBS.

5 par le peapic qui l^aymoit paâsion-

rand respoDdist que celle civilité le . de lionle et de confùsiou ; « mais , croy bien que de l'air qu*ou procède lire , on en veut à ma vie. C'est faict, I^msieur , le Roy m'a abandonné ; Je B comme un cadavre à qui il ne reste le esprit ; Je suis une victime qu'on » à quoy M. le chancelier respoudist itimens n*esloient pas Justes et qu'il les expériences contraires.

me, M. le chancelier le fùst ouïr, actes six messieurs des requestes , de lens et six conseillers du parlement te, depuis sept heures du matin eox heures de l'après-disncr.

urdlnal de Lyon fist appeler le révéliala Valette , de la compagnie de Jé- 11 donna commission de l'aller voir fols qu'il le demanderoit. Il y fut le four de sa prison, sur les cinq heures ^t y demeura Jusqu'à huict.

and estoit dans un lit de damas na- «imodé d'un dévoyement d'estomac (ardé pendant son voyage et qu'il eust

I mort : ce qui le rendoit tout pasie tout livide.

Ifalavalette sceut si bien entrer dans qu'il le demanda mesme Jour sur le is le lendemain au matin et au soir , is les autres Jours. Ledit père rendist ite à M. le chancelier et à MM. les inc de Richelieu et de Lion, de tous gloires , responses et entretiens qu'il vec ledit sieur le Grand; à quoi il saitement , principalement le cardinal Q , avec lequel il demeura fort longore qu'il ne se laissast voir à per-

esme , M. le chancelier avec les auarlirent de Lyon pour aller à Yivay , ir, frère du Roy , se rendit de Yille-

II estoit, et les pièces furent confronlit sieur , frère du Roi , avolt, quelauparavant, dict à M. le chancelier, esté voir à Yillefranche, tout ce qu1l il sieur le Grand.

redi douziesroe, tous les juges siépalais présidial de Lyon, où le sieur trs fusl traduict , sur les huict heu- In , du lieu de Pierre-Scise , où il esoier , dans un carrosse de louage , iosté du cocher et trois gardes-duluy. 11 estoit extrcsmcment pasie et luse de son indisposition ; passant

par les rues il saluoit souvent le peuple qui y estoit en grande foule pour le voir ; il estoit accompagné du chevalier du guet et de sa compagnie d'archers qui alloit devant et derrière le carrosse.

Estant audit palais, il fut conduit devant ses Juges, où il respondit sur la sellette et confessa, après plusieurs dénégations , tout ce que Ton voulust sçavoir de lui , ilst toutes ses responses avec tant de présence d'esprit, de tranquillité et de douleur , que ses juges se regardoient les uns les autres d'estonnement et d'admiration , en cette contrainte, de ce qu'ils n'avoient jamais veu ny oui parler d'une constance plus forte ny d'un esprit plus ferme et plus clair.

Par après on le ilst retirer de la présence de ses Juges, et se voulant arrester dans une. chambre qui avolt vue sur la rivière de Saône , ses gardes l'en firent sortir promptement, possible à cause que dans ce mesme temps M. le cardinalduc se faisant remonter, sur ladite rivière, pour son départ de Lyon, et le firent passer dans une autre chambre où il demeura plus d'une heure avec ses gardes , pendant lequel temps M. le chancelier recueillit les voix de ses Juges, et son arre^t de condamnation fust résolu , portant qu'il auroit la teste tranchée sur un échaffaud, en la place ordinaire où l'on défaict les criminels, parce qu'il estoit criminel de lèze-ma- Jesté en premier et deuxiesme chefs , pour trois causes , et que auparavant il auroit la question ordinaire et extraordinaire, affinq.u'il nommast ses complices.

Cependant , sur les dix heures , M. de Thou fut traduict de Pierre-Scise au palais, dans le mesme carrosse, accompagné par lesdits archers du guet. Estant au hault des d^rés et sous le portail dudit palais , il osta un Juste-au -corps noir qu'il portoit, estant vestu de la mesme couleur , et prist son manteau ; fut conduit devant ses Juges et interrogé sur la sellette. Après les ordinaires demandes, M. le chancelier luy demanda si M. d'Efllat ne luy avoit point déclaré sa conspiration , à quoi il respondit :

« Messieurs, je vous puis nyer absolument quej'e l'aye sceu, et vous ne me pouvez pas convaincre de faux, parce que vous ne pouvez sçavoir que par M. de Cinq-Mars tout seul que je le sache ; car je n'en ay parlé ny escript à homme du monde. Lors un accusé ne peut pas accuser un autre validement , et on ne peut condamner un homme à la mort que par le tesmoignage de deux hommes irréprochables:

ainsi vous voyez que j*ay ma vie, ma mort , ma condamnation et mon absolution dans mn pensée; pourtant. Messieurs , j*advoue et j<* eon-

RRLATION DE F0NTBAILLE8.

fesse que J*ay sceu la oonspiralion , pour deux raisons:

» La première, e'est que, durant les trois mois de ma prison , J*ay si bien envisagé la mort et la vie, que J'ay cogneu très-clairement que, de quelque vie dont Je puisse Jamais Jouir, elle sera malheureuse , et que cette mort sera glorieuse, puisque Je la tiens pour le plus assuré tesmoignagc que Je puisse avoir de ma prédestination , et que Je suis très-bien prest à mourir et que Je ne me trouverai Jamais en si bonne disposition , c*est pourquoi Je ne veux pas laisser échapper cette occasion.

» La deusiesme cause , est que mon crime soit notoirement punissable de mort; néantmoins vous voyez qu'il n'est ny noir, ny énorme, ny fort estrange. J'ai sceu la conspiration , J'ai faict tout mon possible pour l'en dissuader ; il m'a creu son amy unique et fidèle, et Je ne l'ay pas voulu trahir : c'est pourquoi Je mérite la mort ; Je me condamne moi-mesme par la loi de QuiS' guis, » Et ce discours, qu'il prononça avec une vivacité d'esprit merveilleuse , estonna si fort ses juges , qu'ils ne sçavoient se rassoir de l'estonnement où il les avoit Jettes. Il n'y en avoit pas un qui n'eust passion extrême pour conserver à la France la plus grande espérance de la cour, et c'est ainsy qu'il estoit nommé par ses ennemis mesmcs. Là -dessus Ton le fit sortir; et fust condamné M. de Thou à avoir la teste tranchée. Et sortant de la salle , le révérend père Manbrin , de la compagnie de Jésus, qui Tavoit confessé à Pierre-Scise , se trouva là, à qui il dict , tout transporté de Joie : « Allons , mou père , allons à la mort et au ciel , allons à la vray gloire. Qu'ay-Je faict en ma vie pour Dieu , disoit-il, qui m'ayt peu obtenir la faveur que Je reçois cejourd'huy d'aller à la mort avec ignominie pour aller plus tost à la gloire ?» Et disant cette pensée, incessamment il fàt conduit en la chambre de M. de Cinq-Mars^ qui , d'abord qu'il l'eust apperçu , courut à luy, disant : « Amy, amy, que Je regrette ta mort I » Et l'autre , en l'embrassant et le baisant : « Eh I dict-il , que nous sommes heureux I » Et l'un demandant pardon à l'autre , ils s'embrassèrent cinq ou six fois de suite, avec desextrémités d'un amour inconcevable , qui tiroit des larmes de tous les gardes, qui fondoient en pleurs à ce triste spectacle, comme qui les enst tirées d'un rocher. Ledit sieur de Thou disant plusieurs fois à M. le Grand : « Quoy I Monsieur, sommes-nous condamnés? nous a-t-on prononcé quelque arrest? » A quoi M. le Grand respondist : « Cher amy, un peu de patience nous fera sçavoir ce que nous deviendrons. » Et recommencèrent

leurs embrassemens, pendant lesquels quatre de leurs Juges survindrentavec le greffier, qui lev dirent : « Messieurs , vous êtes condbimDés. > A l'instant le greffier les pria de se mettre à genoux; lors ledict sieur le Grand, regardant M. de Thou : « Amy, amy, dit-il, vous allei estre hors d'inquiétudes, » Puis lediet sieor de Thou se mist à genoux , baisa la terre , et ledict sieur le Grand , cherchant un lien pour t'^ puyer, se mist en un coin de la chambre, m genou en terre , tenant son chapeau de la main gauche , appuyé sur le oosté d'une façon tmilB cavalière; et ainsi entendoient tous dcnx la prononciation de leurs arrests , avec nne oodstance et résolution admirables.

Mais sur la fin , M. le Grand ayant ony parler de la géhenne , il dict à ses Juges, avec eette même douleur : « Cette question, Messieurs, me semble bien rude^ et une personne de mon âge et de ma condition ne devroit pas estre si^letls à toutes ces formalités. Je sçay bien ce que c^est que des coustumes de la Justice ; mais Je ifflj aussy que c'est que ma condition. J'ay tout diet, Je diray tout sur quoy l'on m'interrogera. Je prends la mort en gré et de grand cœur, et après cela , la question , Messieurs , J'advoue ma Mblesse, voilà ce qui me fait bien de lapayna. • Il poursuit ce discours durant quelque tenqi avec tant de douceur, que la pitié ne permetloit à ses Juges de luy contredire ny même de M

respondre.

Le père Malavalette entra alors dans h chambre et l'embrassa, luy demandant qn'ert^e qu'il désiroit de ces messieurs , qui estofcnt il civils , qu'il pouvoit espérer d'enix tout mMft que du Roy. • Ce n'est rien , mon père,diet-fl; Je leur ad voue une de mes foibles8es,etJ>j bien de la peine à me soumettre à recevcirli question : cela me travaille bien , non pas pow* tant de l'appréhension du mal , car Je vais à b mort avec Joie , mais c'est que J'ay tout dit • B alors le père l'embrassant , lui dit : « Moosim soyez hors de peine , vous n'avez pas à ftini des Juges impitoyables, puisqu'ils donnent de# des larmes à vostre afQiction. » Et tout inooifr nent il tira à part deux maistres des requeitti qui estoient dans la chambre, et leur dict qulk ne cognoissoient pas cet esprit, qu'ils voyoicBt l'extrême violence qu'il faisoit à son natvd; qu'il ne failloit pas si fort esbranler sa veilB pour le renverser. Gomme il continnoit, dent autres Juges survindrent, qui lui dirent en s^ cret qu'il ne soufAriroit pas la question , miii qu'ils l'avoient condamné pour garder les ftT' malités. Tout à l'heure le père alla trouver M. ^ Grand, et, le tirant d'auprte des gardes, hii

BELATION Ufc FOM'lUlLLfeh.

diet : « HoDiiear, esle5-vou8 capable d*UD secret important? » Sor quoi 11 lay diet : « Mon père, Je vous prie de croire qne Je n'ay Jamais esté infldelle à personne, qu'à Dieu. — Eh bien ! luy diet le père , vous n'avez pas la question , ngr mesme n*y serez présenté ; prenez seulement li peine d'aller à la chambre, où Je vous accomptperai pourestre caution de ma parolle. » Us teent à cette chambre où M. le Grand vid seuknent les cordes, et fut interrogé sur quelques points: à qooy il satisfist fort amplement, de- ■enrant plus d'un quart-d'heure à faire escrire son testament de mort , qu'il dicta mot pour iaot,avec éloquence admirable et sans aucune émotion d'esprit, prit la plume et signa tout ce qoll avoit diet.

Il fut conduit dans la chambre où estoit M. de Thon avec son confesseur, où ils recomncBcèrent de nouveau leurs embrassemens; puis, i» retirant au fond de sa chambre, ils parlerait ensemble environ demie- heure avec grande iHietion qu'ils tesmoignoient par des gestes et des ezelamations qu'ils faisoient sans cesse.

Durant ce temps , le père Malavalette pria 1« Juges qui estoient là de luy promettre qu'ils Mieroient point liés, et qu'ils ne verroient point le bourreau que quand il leur devroit don- Mr le coup : ce qu'il obtint après quelques difficillés. Sur ce temps M. le Grand embrassa M. de Thou , et finit son discours par cette belle pirolle : « Cher amy, allons penser à Dieu ; allom travailler et employer le reste de notre vie 1 aostre salut étemel. — C'est bien diet, n'est-ce FM, mon père ?» dit M. de Thou à son confesiBiir, en le prenant par la main à un coing de la chambre où II se confessa. M. le Grand sufUt les gardes de lui bailler une autre chambre : os qu'ils luy refusèrent , disant que celle-cy es- Mt assez grande, et que, s'il luy plaisoit d'aller i l'autre coing, il se confesseroit commodément. Hais M. le Grand redoubla ses prières avec tant de douceur, qu'il obtint une chambre où il fist Une confession générale de toute sa vie durant plus d'une grosse heure ; et puis escrivit trois lettres. Tune à madame la maréchalle, sa mère, eo laquelle il la prioit de faire payer deux de ses créanciers, auxquels il escrivit une lettre à chacun. Après il diet au père qu'il n'en pouvoit plus , et qu'il y avoit vingt-quatre heures qu'il n'avoit rien pris. Sur quoy le père pria son compagnon d'aller quérir du vin et des œufs , et , les apportant l'un et l'autre, il le pria de laisser le tout sur la table. Après qu'ils furent sortis, le père luy présenta à boire; mais il ne voulut que se raffratchir la bouche et n'avala rien du tout.

Cependant M. de Thou s'est oit confessé et avoit escript deux lettres avec une promptitude merveilleuse, et puis, se promenant en cette chambre à grands pas , il récita à haute voix le Miserere avec une ardeur d'esprit incroyable , des tressaillemens de tout le corps si violens, qu'on eust diet qu'il ne touchoit pas terre et qu'il alloit sortir hors de luy-mesme; il répétoit plusieurs fois les mcsmes versets avec des fortes exclamations comme des oraisons jaculatoires , disant encores quelques passages de saint Paul et d'autres de l'Ecriture ; puis, revenant au Miserere^ et disant cent fois de suicte : Secundum magnam misericordiam tuam. Pendant ses prières, plusieurs gentilshommes le furent saluer ; mais il les escartoit tous avec le bras , disant : « Je ne pense qu'à Dieu , Je ne pense qu'au ciel , Je suis hors du monde. »

Un gentilhomme qui, de la port de madame dePontac,sasœur, qui estoitvenueen cette ville pour intercéder pour luy et luy demander s'il n'avoit besoin de rien, auquel il luy rcspondist : « De rien , mon amy, si ce n'est de ses prières, si ce n'est de la mort pour aller à la gloire. » Et comme il recommençoit le psalme : Credidi propier quod locutus sum , etc. , un père cordelier, qui l'avoit confessé àTarrascon, luy vint demander quelle inscription il vouloit mettre sur la chapelle qu'il avoit fondée en leur Eglise ; il lui respondit : « Comme II vous plaira, mon père. » Mais comme l'autre le pressoit , il demanda une plume, et, avec une vitesse qui monstre une focilité et une présence d'esprit extraordinaires, sur l'heure même il ilst cette inscription : Votutn in carcere pro libertale conceptum , Franciscus Augustus Thuanus , jatnjam carcere liberandus , meriti persolvit. Confitebor tibi Domine , in toto corde meo , quoniam exaudisti verba oris mei.

Après qu'il eust la plume, il recommença à prier avec des transports plus violens et de si grands efforts de tout son corps qu'il ne pouvoit plus se soutenir^ tous les gardes estant ravis de ce spectacle qui les fesoit frémir de respect et d'horreur et les faisoit pleurer de compassion, Jusqu'à ce qu'un des Juges vînt qui demanda ce que l'on attendoit et où estoit M . le Grand : sur quoy on fist heurter à la chambre de M. de Cinq-Mars, lequel, reconnoissant ce que c'estoit, respondit avec une douceur admirable, qu'il y estoit tout à l'heure. Il tira encore le père Malavalette en un coin , où il lui parla de sa conscience avec des scntimens de la bonté de Dieu et de l'énormité de ses offenses, que le père ne peust s'empêcher de l'embrasser et d'adoucir en sa personne la force de la grâce de Dieu et ad-

RBLATlOiN DE F0NTBAILLE9.

mirer celle de Tesprit de rhomme. En sortant, il rencontra M. de Thon sur les degrés , et s*e8tant salaez ils s'encouragèrent l*nn l'autre avec un zèle et une joye qui faisoient cognoistre que le Sainct-Esprit avoit remply leurs âmes et leurs sens de ce torrent de volupté qui fait le bonheur des saints.

Sur le bas des degrés , ils rencontrèrent leurs juges ausquels ils firent chacun un beau compli« ment, les remerciant, de la douceur qu*on ne sçaurolt ny exprimer ny s'imaginer.

Quand ils furent sur le perron, ils regardèrent avec attention une grande foule de peuple qui estoit devant le palais, aux fenestres et par les toits des maisons, les saluèrent de tous les costés. M. de Thon , remarquant qu'on les menoit au suplice en carrosse , dict à haute voix au peuple : « Messieurs , quel excès de bonté de nous conduire à la mort en carrosse, nous qui méritons d'estre charriés sur un tombereau ou d'estre traisnés sur une claye I » Après ils entrèrent en carrosse : M. le Grand et M. de Thou se mirent au fond , les confesseurs se mirent chacun à la portière, proche son patient, et les deux compagnons désespérés se mirent sur le devant ; les gardes du carrosse estoient environ cent hommes du guet et du prévost , trente cuirassiers et les officiers de la Justice.

Ils commencèrent ce voyage pitoyable par le récit des litanies de la vierge. Après M. de Thon embrassa M. le Grand par quatre fois et l'exhorta, non pas avec le zèle d'un prédicateur, mais d'un séraphin, luy disant sans cesse : « Cher amy , qu'avons-nous fait de si agréable à Dieu durant notre vie qui l'aye obligé nous faire cette grâce de mourir ensemble, de mourir comme son fils , d'effacer tous nos péchés par un peu d*infamie, de conquérir le ciel par un peu de honte ? Hélas I n'cst-il pas vray que nous n'avons rien faict pour luy? Ha! sondons nos cœurs, espuisons nos larmes et rendons actions de grâces, agréons la mort avec toutes les affections de nos âmes. »

M. de Ginq-Mai*s respondit avec divers actes de vertus de foi , de contrition , de charité , de résignation , les multipliant tous et chacun en son particulier, autant de fois qu'il y avoit d'ames heureuses dans le ciel ou de créatures dans Tunivers ; durant tout le chemin ils ne firent autre chose.

Le peuple estoit en si grande foule par les rues qu'à peine le carrosse pouvoit rouler. La désolation estoit si grande, qu'il estoit très asseuré que si un chacun eust perdu son père, sa mère et tous ses parens , il n'y eust pas eu plus de larmes et de gémissemeus : c'est une chose si

lamentable et si funeste que quelque coosidé ration qu'on se puisse figurer , elle n*aiTiven jamais à la moitié de celle-cy.

Quand ils furent sur la descente da pont M. de Thou dit à M. de Cinq-Mars : « Eh ! bien cher amy , qui mourra le premier ? — Gelo) que vous trouverez bon , luy respondit-il. p 1a père Malaval lette, prenant la paroUe^ dict i M. de Thou : « Vous êtes le plus vieux, Monsieur. — 11 est vray , dict-il. — Et ensuite vous estetk plus généreux. — Fort bien , dict M. de Tboi à M. de Cinq- Mars; vous voulez m'oavrirk chemin à la gloire. — Hélas ! dict M. le Grand, je vous ay ouvert le précipice , mais précipitoa» nous à la mort et nous surgirons dans le ciel d dans la gloire. »

Durant le reste du chemin , M. le Grand redoubla sans cesse ces actes d'amour, sereoonmandant aux prières du peuple qui le salooil. mettant la teste hors du carrosse et disant to«l haut : « Priez Dieu pour moy I » ce qui esmentid fort une trouppe de damoiselles, qu'elles pouièrent un cry qui toucha si fort le père MalavalMti qu'il ne peust retenir ses larmes, et que M. k Grand l'ayantaperçu, luy dict : «Quoylmon père, vous estes donc plus sensible à mes intéresistic moy-mesme? je vous prie de ne me pas afOIgn par vos larmes. » Pour le père Maubrun,il fttttsi fort esmeu par les larmes du peuple , des garda et des juges, que, ny dans le palais, ny sur k chemin il ne peust prononcer un mot , les stth glots estouffant lesparolles dans sa bouche. H. d< Thou passa le reste du voyage en disant nMk fois: Credidi propter guod locutus sum, M.^ et fist promettre au père Malavallette qa*U k réciteroit tout entièrement sur l'eschaffaolt.

Le lieu où se faisoit l'exécution est uneptaH publique et ordinaire à faire Justice, Domniii les Terreaux, au milieu de laquelle, dès kl deux heures après-midy , se rendirent troto fê nous avec leurs compagnies, qui pouvoientlUn trois ou quatre cens hommes fort bien armci ayant eu ordre de ce faire par M. legouveroeM qui faisoit tous les soirs entrer en garde , Xmé au chasteau de Pierre-Scise, place du Change qu'à rHerberie , un des capitaines bourgeois 4i ladicte ville. Lesdites trois compagnies firent « cercle au milieu de ladicte place des Terreaux conduites par le sergent- major de la ville, qril les ayant mises en ordre , fist faire un cry Ipu les tambours desdictes compagnies de oequ^tti avoient à observer incontinent. L'on vint dresser l'eschaffault au milieu dudict cercle éiev^ d'environ sept à huict pieds de haolt; au miliei d'iceluy il y avoit un poteau ou ptlot, esievé a» dessus de deux pieds , sur lequel MM. le Grand

BBLATIOM DE FOMTBAILLES.

eideThou dévoient avoir la teste couppée. L'on n*avoit pas aoooustumé de faire telles exécutions de la sorte, mais n'y ayant point de l)ourreau propreà la faire aotrement, il fallat mettre ledit pIoL

Quand iesdits siears le Grand et de Tbou furent arrivei andict lien , qui fut sur les cinq heum, le père Malavallette descendit le premier di earroMe et prit M. le Grand par la main , à ^quelques archers vouloient prendre son mantMO, et alors il demanda à M. Grand, prévost de Lyonnois , à qui est-ce qu'il le donneroit ; le piérost loy dict qu'il estoit en sa disposition. QMbpitt-Qns desdits archers dirent qu'il le fal- Mt donner aux pauvres ; ce qu'il agréa et le donna an compagnon du père; puis , comme il N foaloit acheminer vers l'eschaffault , après ii9ir haussé ses chauses (action qui luy estoit ordinaire), on archer du prévost , nommé Lenftij, loy prist son chapeau, qu'il luy osta incontioê^ des mains et le luy remist sur sa teste, luy diant qo'il ne faisoit pas bien , et monta seul nrresdiaflànlt , couvert et sans estre lyé, avec ne addresse et gayeté majestueuse, faisant plustort paroistre qu'il alloit faire une action de Joye que de tristesse. Estant sur ledlct eschaf- Ût, la première action qu'il fist, ce fbst de iWBier encorres ses chausses , puis (ist un tour nr kdlet eschaffault , sa teste couverte , ouvriot les bras et accommodant son collet avec I ieso maintien , puis fist un autre tour, et sahiBt de tons costez le peuple fort profondément otavec des souris et une douceur charmante ; *Qree temps, le père Malavallette et son com- Aignon montèrent et l'abordèrent , à qui il de- «landa ce que l'on vouloit faire de ce pilot qui ^ttoit eslevé sur ledict eschaffault, croyant que J^Qu loy denst couper la teste comme l'on fait à •^Ws. Ayant sceu à quoy il devoit servir, il Jettason chapeau sur ledict eschaffault , se mist A genoux sur un petit bilot qu'il y avoit au pied dodlel pilot , essaya de se mettre sur ledict pilot, demandisint comme il falloit faire et s'il se- ■"■Qitbien comme cela ; puis, s'estant levé, il prist iceradfix de la main du père, l'adora, l'embramet le baisa avec une douceur inconcevable, et le rendict au père qui dict au peuple de prier Dieu pour luy ; et M. le Grand , ouvrant tebraset puis Joignant les mains , fist la mesme ^Icoiande. Sur cela, le bourreau, qui estoit monté *^r l'eschaffault , qui avoit mis un sac de toile ^un coing d'iceluy, couvert de son manteau, ^'approchant pour le déshabiller, M. le Grand ^ retira , et le père fist esloigner ledict bour- '^u, puis luy-mcsme le déboutonna et son coml^nou luy tira son pourpoinct. M. le Grand,

fouillant dans sa poche, donna quelque chose au compagnon du père : l'on tient que c'estoit un relève-moustache couvert de diamans. Le bourreau se présenta encorres derrière luy pour luy coupper ses cheveux , mais il se retourna et demanda les cizeaux; le père les prist de la main du bourreau et luy donna , et tout à l'heure il appella le compagnon du père et , luy donnant les cizeaux , le pria de luy coupper les cheveux : ce qu'estant fait, ii se remist à genoux devant le pilot, prist encorres le crucifix qu'il adora, et pria le compagnon du père de luy tenir tousjours devant les yeux, et récitèrent ensemble CAve maris Stella , etc. ; puis le père luy donna une médaille , luy fist gaigner l'indulgence, baisa le crucifix , receut l'absolution et embrassa le père qui tint un grand Miserere^ puis le baisa, après il s'fgusta encorres une autre fois, puis s'estant relevé la teste, le bourreau croyant que son rabat, qui estoit cousu à sa chemise, luy pouvoit empescher de faire l'exécution, à cause que le vent luy faisoit voltiger , luy descousit : ce qu'ayant faict , il dict audict sieur le Grand de se bien ajuster et embrasser franchement ledict pilot. Alors il embrassa ledict poteau et s'ajusta dessus; pendant lequel temps le bourreau tirade sou sac son gros couteau de boucher, se mist à son costé gaulche, luy donna un coup dudict gros couteau qui le tua, encorres qu'il laissast un peu de peau que le l^urreau couppa par un second coup , luy prenant la teste par les cheveux eu frappant ledict second coup; puis il jetta la teste sur Teschaffault , qui tomba à terre, qui fust à l'instant ramassée et remise sur ledict eschaffault. L'on remarqua que dans le temps que les deux coups furent donnez, le corps, qui estoit à genoux, se leva droict contre ledict pilot où il demeura aiusyjusques à ce que le bourreau luy osta les bras d'autour d*iceluy, où il estoit si fermement attaché qu'il sembloit qu'il y fust lyé et cordé.

Le couteau estoit faict à la façon des haches anciennes, ou bien comme celles d'Angleterre ; le l)ourreau estoit un vieil gaigne deniers de la ville, qui n'avoît Jamais faict exercice, et duquel Ton fust coutrainct de se servir à cause que l'exécuteur ordinaire avoit eu une jambe rompue depuis un mois ou deux. Le peuple estoit si nombreux , tant a la place qu'aux fenestres, sur deséchaffaulx et sur les toitzdes maisons, qu'il ne se pouvoit pas dire plus. Il rompit le profond silence qu'il avoit accordé durant toute l'action par un gémissement effroyable, quand il vit lever lahache; les pleurs, les soupirs et les plaintes faisoient un bruit et un tumulte si horrible que Ion n'cust sceu où l'on estoit.

BBLATION DB FONTBAILLES.

L'exécution estant faicte , le père et son compagnon descendirent de l'escbaffault , et le bourreau prist le corps entre ses bras , le porta à l'un des bouts dudict eschaffault , luy osta des gants coupez qu'il avoit aux mains , avec lesquels il estoit mort , pour voir s'il n'avoit point de bagues ; puis luy tira son hault de chausse où estoient attachez des bas de soye verts ; c'estoit le mesme habit qu'il avoit lorsqu'il entra à Lyon; mist le tout dans son sac , luy ayant laissé seulement sa chemise; puis couvrist la teste et son corps qu'il mist auprez d'un drap que le compagnon du père luy Jetta sur l'eschafTault; Jetta son manteau par-dessus, et demeura , en attendant que M. de Thou fust monté.

Cependant M. de Thou , qui durant tout ce temps-là avoit esté dans le carrosse que Ton avoit fermé , en sortist et monta sur l'eschaffault avec tant de promptitude que l'on eust dict qu'il voloit; y estant, la première chose qu'il fist , ce fust d'embrasser le bourreau, l'appelant son père et le priant de ne le point faire languir. Il fist deux tours , salua le peuple de tous les oostez , Jetta son chapeau en un coing, après il se despouilla dans un moment avec l'ayde du bourreau , qui luy coupa les cheveux, et puis, comme le père Maubrun ne pouvoit pas parler, tant 11 estoit tousché de ce triste spectacle. Il pria le père Malavalette ( qui estoit descendu quand l'on eust exécuté M. de Cinq-Mars ) de monter sur l'eschaffault au lieu de luy : ce qu'il fist. Ils s'embrassèrent et récitèrent à haute voix : Credidi propterquod locutus sum , etc.; et après avoir faict et dict cent exclamations avec une voix forte , avec une ferveur de séraphin et avec des gestes ou plustost des transports et des haliies si violentes qu'on eust dict

que son âme s'envoloit au ciel , eslevant î corps de terre, il baisa plusieurs fois leemeff receut l'absolution , gaigna l'indulgence , avant que de mettre la teste sur le potea balsa le sang de M. le Grand qui y estoit , c manda un mouchoir pour se bander, disan «Messieurs, vous direz que Je suis un poltron que J'appréhende la mort ; » et luy ayant e Jette deux mouchoirs, il dit : « Messieurs, Dl vous le rende en Paradis; » il fùst bandé de I' d'iceux , puis receut le coup qui donna sur I de la teste , ne fist que l'escorcher , et se vc lant lever tomba à la renverse du costé gaoei et porta la main où il avoit eu le coup, le boi reau le voulant frapper sans prendre garde qi aloit fraper sur la main , le frère luy frappa bras; le bourreau luy donna un autre cou qui ne fist que l'escorcher sous l'oreille et ï batist entièrement sur l'eschaffault. Là il Jel les pieds en l'air avec grande furie , et re« trois coups au gosier : on croit que ceux4à tuèrent ; il en receut cncorre deux autres api qui luy séparèrent la teste. Le bourreau l'ays despouillé porta son corps luy seul dans le a rosse , et vint quérir celuy de M. le Grand, traisnant le long de Teschelle sans qu'aucu personne luy aydast , et les ayant mis dans i dict carrosse, avec leurs restes , ils furent ei portés dans l'église des Feuillans, et le lend main celuy de M. de Thou fust embaumé emporté par sa sœur , madame la présidente Pontac; celuy de M. le Grand fust enterré so les balustres de l'église desdits Feuillans par bonté et authorité de M. Du Gué , trésorier France à Lyon , qui l'obtint de M. le chanc lier. Ainsy moururent ces deux personnes, premier plus cavalièrement que l'autre , dm tous deux fort constamment et religieusema

riN DE LA ABLATION DB FONTBAILLES.

MEMOIRES

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