‹ Relation faite par m. de Fontrailles des choses particulières de la courChapitre 7 sur 89 · PREMIÈRE PARTIE. [16I · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. [16I

On députa vers les princes, contre lesquels on procéda par la justice et par les armes. Ils déclarèrent que, leur conduite étant justiflée, ils étoient prêts à recevoir la loi qu*il plairoit au Bol de leur imposer ; et ils obtinrent que les dédaratîoDS qui avoient été publiées contre eux seroient révoquées, mais non pas la liberté du prince de Gondé , quelques instances qu'ils en fissent , le monarque n'ayant Jamais voulu y consentir. On fit courir aussitôt une espèce de manifeste de ce qui avoit été exécuté par Vitry, qoe Ton colora de la nécessité spécieuse, où Ton s'étoit trouvé d*en user de la sorte pour maintenir Tautorité royale, parce que le maréchal d*Ancre s'étoit, dlsoit-on, rois en défense. Cependant on arrêta la veuve de ce maréchal , et après quelques informations faites contre elle, on la conduisit à la conciergerie du Palais, où elle fut condamnée à la mort, non pas de toutes les voix, quoique les Juges en eussent été sollicités au nom et de la part du Roi , à qui il n'en devoit être rien imputé , mais à Luynes , à qui la confiscation des biens des accusés avoit été accordée d'avance, de même que les charges de premier gentilhomme de la chambre et de lieutenant-général de la province de Normandie , desquelles le maréchal d'Ancre étoit revêtu.

Yitry fat fait maréchal de France ; Du Hallier, capitaine des gardes du corps , et plusieurs antres s'enrichirent par le pillage qu1ls firent des meubles et des cabinets de la maréchale d'Ancre. On fouilla même dans les poches du mort, dans lesquelles on trouva des promesses en blanc et des diamans de grand prix ; et sur ce que le bruit se répandit que la Reine-mère devoit rester à la cour, ce qui étoit fort à craindre pour Luynes , il eut le crédit de l'en faire éloigner^ et de la séparer du Roi , son fils, qui ne fit que lui dire un mot , ensuite de quoi il se retira : tant Luynes appréhendoit que ce monarque ne fût attendri par les larmes de cette princesse. La Reine, sa belle-fille, la vît comme elle montoit en carrosse; mesdames Christine et Marie-Henriette, ses filles, et Monsieur, frère unique du Roi, lui firent leurs adieux; et La Carce eut ordre de ta conduire à Blois.

Je fus uYi de ceux qui reçurent les ordres de Sa Majesté. Elle me pria (je rapporte le même terme dont Sa Majesté se servit), elle me pria, disje , de lui faire avoir les réponses des lettres qu'elle écrivoit au Roi, se promettant de mes soins, qoe je la regarderais comme la mère de mon Roi , et comme la veuve de celui qui l'avoit été. Ces paroles roe firent fondre en larmes, et me mirent tout en sueur. Une partie de la cour répandit aussi des larmes en abondance. Mais

laissons aller cette princesse ou sa destinée la conduira , commençons à parler d'un nouveau gouvernement qui paraîtra terrible aux gens de bien , et qui n'aura d'approbation que des créatures de Luynes.

On forma un nouveau conseil , dans lequel le chancelier et le garde -des -sceaux eurent séance. On eut de la peine à régler leurs fonctions; l'injure que l'un avoit reçue de l'autre,' et le mépris que celui-ci faisoit du premier, tout cela, dis-je, étoit cause qu'ils n'étoient jamais d'un même avis. Villeroy fut celui qui parut avoir le plus de part aux affaires ; Jeannin y entra en qualité de surintendant des finances, et les secrétaires d'Etat y prirent les places qui étoient dues à leurs charges. Luynes fit semblant de n'en vouloir pas être, et de se contenter de la qualité de favori. Il me dit un jour qu'il me donneroit part aux affaires , à condition que je ferois un journal de ce qui serait résolu et arrêté dans le conseil , et que je le lui remettrais entre les mains. Je me trouvai si offensé de cette proposition , que je lui répondis qu'il feroit mieux de se rendre lui-même chef du conseil que d'exiger un pareille chose de ceux qui y avoient séance; et que Je lui conseillois de faire ce qu'il avoit résolu avec Deageant et Bu Tronçon, comme la chose arriva dans la suite.

Puisieux, étant rentré en charge, ne songea plus qu'à s'élever et qu'à opprimer ses confrères : ce qui lui étoit d'autant plus aisé , que le chancelier, son père, faisoit valoir ses prétentions. Villeroy, dont il avoit acheté la charge,, n'osoit le contredire; cependant l'amitié qu'il avoit pour Seaux , et Testime qu'il faisoit de mon père, partagea son affection. On accorda au premier la grâce qu'il demanda d'être envoyé en Espagne; et quoique ce fût avec le titre d'ambassadeur extraordinaire qu'on lui avoit donné, le marquis de Seneçai ne laissa pas de le précéder en qualité d'ambassadeur extraordinaire, lorsqu'il y accompagna madame Elisabeth de France. Seaux s'y soumit en apparence, et fit le voyage; mais il y resta si peu , qu'il fut aisé de connoître qu'un emploi aussi limité ne convenoit guère à un génie aussi transcendant que le sien. La France fut peu d'années après privée des services qu'il aurait pu lui rendre.

Quelques jours avant que la Reine-mère se fût retirée , le Roi catholique ayant déclaré la guerre au duc de Savoie , ce prince demanda du secours à la France : ce qui lui fut d'abord refusé, mais il l'obtint à la fin par le moyen de M. de Lesdiguières , qui dit nettement que c'étoit abandonner les intérêts de l'Etat que de ne point

MBUOIIIRS nu COMTE DE BUIENNE,

rendre auprès d'elle et ponr exposer ce qu'il avoit à lui dire.

Le sieur président de Verdun fit une longue harangue , ensuite de laquelle il présenta à ce monarque un grand cahier qui contenoit ce qu*il avoit oublié 4e dire, ou bien ce qu'il n'avoit pas Jugé à propos d'exposer. Le Roi ayant pris ce cahier, on mit en délibération si Ton renverroit le parlement, où si Ton feroit en sa présence lecltare de cet écrit, qui ressembloit à un libelle dtffomatoire. La règle et la bienséance vouloient que Sa Majesté prtt du temps pour l'examiner ; mais elle résolut d'ordonner sur-le-champ la satlsfection qu'elle désiroit. Mon Jeune âge ne me permettant pas alors de discerner la vérité , Je ne puis dire précisément si dans ce cahier le parlement avoit dressé des pièges à ses ennemis en dissimulant, ou bien si quelques-uns des ministres , qu'on appeloit du nom de barbon eroyoient qu'on l'eàt épargné , et que les autres y eussent été maltraités.

Le cahier commençoit par chagriner le maréchal d'Ancre , qui , pour s'attirer l'amitié du parlement et se venger de ses ennemis , parut être du même sentiment. Le Roi me commanda d*en flaire lecture à la place de mon père , qui ne le pouvolt que très-difficilement à .cause de la foiblesse de sa vue : ce qui donna occasion à prédire que J'aurois bientôt la survivance de sa charge, comme en effet elle me fut accordée peu de temps après , tout le monde ayant paru satisfait de la manière dont Je m'étois acquitté de ce qui m'avoit été ordonné. La réponse que le ebancelier rendit au parlement par ordre du Roi, fbt que ses remontrances avoient été entendues^ et que Sa Majesté y auroit tel égard qu'il con- Tiendroit ; et ensuite il lui ajouta , non pas par forme de remontrance , mais en termes forts et précis , que la compagnie s'étoit trop émancipée , et que le Roi songeroit à maintenir son autorité suivant la puissance légitime que Dieu lui ayoit donnée.

Pendant le temps de la harangue du premier président et de la lecture de cette remontrance qui étoit par écrit , tout le monde resta debout , excepté le Roi et la Reine, qui dans de telles oecasions doivent toujours être assis. Il est vrai que le maréchal d'Ancre se fit apporter un siège derrière Leurs Miyestés : et en cela il perdit le respect. Mais il lui échappa encore de dire des paroles offensantes contre le parlement, (jui en ftit fort irrité. Cette compagnie s'étant retirée , ùdQX qui s^éloient trouvés présens à cette audience se donnèrent la libellé de parler suivant lenr caprice. Les plus sages furent surpris , et eu conclurent la guerre; les moins expérimen-

tés ne firent qu'en rire. Mais il parut bientôt après qu'on avoit eu raison d'en craindre les suites : car les princes tinrent conseil entre eux, et ceux de la religion prétendue réformée demandèrent le permission de s'assembler. On députa inutilement vers les premiers , et on essaya de maintenir les autres dans leur devoir. La crainte de l'avenir, qui naturellement devoit faire suivre des avis utiles et prudens, n'empéclra pas la cour de faire le voyage des Pyrénées pour y conclure deux mariages : celui du Roi avec l'infante d'Espagne (C'est la Reine dont il sera tant parlé dans la suite), et celui de madame Elisabeth , sœur de ce monarque, avec le prince d'Espagne, au nom duquel elle avoit été épousée par procureur, à cause du jeune âge de ce prince.

Ce fut dans ce temps-là que la Reine-mère , ayant égard aux services que mon père avoit eu l'honneur de rendre au feu Roi son mari , me procura la survivance de la charge de secrétaired'Etat , avec la permission de signer en sa présence et en son absence , quoique je n'eusse pas encore vingt ans accomplis. Leurs Majestés prirent le chemin de la Loire , après avoir fait expédier des commissions pour mettre sur pied une armée considérable sous le commandement du maréchal de Rois - Dauphin. Le président Jeannin faisoit son possible pour la faire commander par le duc de Guise, qui devoit avoir sous lui le maréchal de Rrissac ; et la raison qu'il en donnoit étoit qu'il falloit opposer un liomme aussi brave que M. de Guise , et un capitaine aussi expérimenté que Rrissac au maréchal de Rouiilon , dont la réputation étoit bien établie ; et qu'il en résulteroit un avantage, en ce que le duc de Vendôme suivroit Leurs Majestés, personne ne pouvant lui contester son rang à la cour, et étant porteur du pouvoir du prince d'Espagne pour épouser Madame en son nom. Mais le duc de Guise, prétendant les mêmes honneurs , demanda de faire le voyage ; ce qui fut accordé , et ce qui obligea M. de Vendôme à se retirer dans son gouvernement de Rretagne. Il y avoit toujours conservé les amis du duc de Mercœur, son beau-père , auquel il avoit suceédé; mais il n'avoit pu mettre dans ses intérêts ni le maréchal de Rrissac, lieutenant-général de la même province, ni le duc de Montbason, que Henri-le-6rand avoit fait lieutenant de roi du château de Nantes , dans le même temps qu'il avoit accordé le gouvernement de la province à M. de Vendôme, et donné la lieutenance-générale de l'évêdié et comté de Nantes au même duc de Montbason , en la séparant de la lieutenance-générale du duché dont Rrissac avoit été pourvu.

PHKMl£Ufi PAJiTU. [lUl&J

On iixa un jour pour le départ de Paris , et i on résolut de faire arrêter le président Le Jay, qu'on savoit être partisan du prince de Condé, et dans les intérêts des ducs de Mayenne et de Bouillon. On donna ordre à un lieutenant des {gardes du Roi d'accompagner mon père, qui devoit tâcher à le persuader de suivre la cour , et, en cas qu'il y fit quelque difûculté,s*assurer de sa personne. Mais soit que mon père fût malade en effet, ou qu'ayant été averti de la résolution qu'on avoit prise, il fît semblant de l'être, son indisposition prétendue ou véritable lui servit d'excuse pour le dispenser d'obéir.

On exécuta cependant l'ordre qui concernoit ie président, qui fut conduit au cliâteau d'Amboise , où il resta jusques à la paix de Loudun. Sa femme se présenta au parlement , dont la séance avoit été continuée par le Roi ; et ayant exposé que des personnes qui lui étoient inconnues et qui se disoient être gardes de Sa Majesté, avoient enlevé son mari, qu'elle avoit cru en devoir demander justice à la compagnie qu'elle supplioit d'y pourvoir ; il y fut délibéré qu'un président et quatre conseillers iroient trouver le Roi pour lui exposer la requête verbale de la femme du président , et lui demander la grâce de vouloir bleu renvoyer leur confrère à l'exercice de sa charge, la compagnie se rendant caution de sa Ûdélité. Ce fut à Amboise que ces députés allèrent trouver Sa Majesté , qui leur répondit que c'étoit elle qui avoit ordonné qu'on arrêtât le président Le Jay , s'y trouvant obligée par de justes considérations et par l'intérêt même du prisonnier ; qu'elle donneroit ses ordres pour qu'il fût bien traité, et que pour eux ils n'avoient qu'à s'en retourner à l'exercice de leurs charges, et à continuer à la servir avec toute la fidélité qu'elle en espéroit.

Ils partirent donc; et ayant fait leur rapport et présenté à la cour les lettres fermées de Sa Majesté, le parlement continua de rendre la justice à son ordinaire , sans faire de nouvelles instances en faveur du président Le Jay.

D*Amboise , Leurs Majestés continuèrent leur voyage ; et , après avoir séjourné un peu de temps à Tours , elles se rendirent à Poitiers, où elles furent à peine arrivées qu'on y vit parottre un manifeste publié sous le nom du prince de Condé et de plusieurs autres princes, ducs et pairs , et offlciers de la couronne, par lequel ils protestoient de leur fidélité au service du Roi , et déclaroient qu'ils avoient été contraints de prendre les armes pour se défendre des violences qu'on exerçoit contre eux , qui étoient si [grandes , qu'on avoit empêché par différens artifices que Sa Majesté ne fît justice aux Etats et

ne procédât à la réformation du royaume,' qui étoit la même chose que ces mêmes Etats et eux avoient demandée ; que le parlement, pour avoir fait des remontrances sur les mêmes désordres, avoit été maltraité , et quelques-uns de cette compagnie arrêtés prisonniers sans qu'il y eût eu d'information faite y ni de décret prononcé contre eux ; et , que voyant une administration aussi violente que l'étoit celle-ci , et dont on ne pouvoit trop craindre les suites , ils avoient eu recours aux armes pour assurer leur liberté et garantir leur fortune contre la haine de leurs ennemis : promettant de les quitter et de se rendre auprès de la personne du Roi toutes les fols qu'ils le pourroient faire avec sûreté , et que leurs ennemis auroient été chassés du royaume ; protestant qu'ils vouloieut vivre et mourir dans rol>éissance quils dévoient à leur souve^ rain.

La nouvelle de cette Ugue ne fut point reçue agréablement , et fit résoudre le Roi à donner une déclaration contre ceux qui avoient pris les armes et qui étoient nommés dans le manifeste. Cette déclaration fût expédiée à Poitiers , où ia petite-vérole dont Madame fut attaquée obligea la cour de séjourner; et aussitê^ que cette princesse fut eu état de souffrir le mouvement du carrosse, elle en partit : et pour fleiice diligence et être plus eu sûreté , elle crut devoir préférer la route d'Angoulême à celle de Saintes.

Le duc d'Ëpernon , qui étoit un des plus considérables seigneurs de la cour, fut- extrêmement surpris d'apprendre, quand elle arriva a Rufée , que le duc de Caudale, son fils, étoit du parti des soulevés , et qu'il avoit voulu ménager le commandant du château d'Angoulême , à dessein d'en empêcher l'entrée au Roi et de forcer cette ville à prendre Le pai*ti des^ révoltés. J« laisse à penser à ceux qui liront ces Mémoires quel fut l'étonnement de ce vieux courtisan : car le Roi se crut obligé de l'aller consoler , et de faire de grandes journées pour mettre la ville et le château d'Angoulême en assurance. Sa Majesté y fut fort bien reçue, et y resta quelques jours pour faire dresser des ponts à Cuistres et en quelques autres endroits , afin de faciliter à la cour le passage des rivières. Mais lorsqu'elle fut arrivée à Montlieu , on eut une fausse alarme qu'il paroissoitdes troupes qui venoient s'opposer à son passage : de sorte que , pour ne rien hasarder , le Roi alla du côté de Bourg , où il s'embarqua pour passer à Bordeaux. 11 y fut reçu avec les acclamations ordinaires; il s'y arrêta plus lon<{*temps qu'il ne l'avoit résolu, à cause de l'Indisposition de la Reine , et en partit néanmoins le plus tôt qu'il put; mais II Alt

MSaiOIBBS DU COMTE DE BBIRIVTfE ,

obligé de séjourner en des lieux qu'il eût bien voulu éviter.

Cependant la guerre s*alluma de toutes parts ; peu de provinces en furent exemptes y et enfin ceux de la religion prétendue réformée se déclarèrent pour les princes. Il fallut former un corps d'armée pour aller quérir la Reine , et on se servit pour cela des troupes que le Roi avoit auprès de sa personne. Le commandement en fut donné à M. de Guise , qui , comme procureur du prince d'Espagne , épousa à Rordeaux madame Elisabeth de France , sœur afnée de Sa Majesté. L'échange des princesses se fit dans le courant de la rivière qui sépare les deux royaumes; et nous ne primes pas les mêmes précautions d'Antoine , roi de INavarre', qui protesta que ce qui se falsoit ne porteroit point préjudice à nos droits : ce qu'il déclara encore dans la ville de Fontarabie quand il y remit madame Elisabeth de France , fille de Henri II, à Philippe II , roi d'Espagne.

On fit quelques Jours après, dans la même ville de Rordeaux, une cérémonie solennelle, dans laquelle Sa Majesté confirma son mariage , qui Ait consommé le soir. J'eus séance à l'église avec -messieurs les secrétaires d'état, quoique mon père y eût aussi la sienne , ses confrères ne pouvant rien refuser a l'amitié qu'ils avoient pour lui.

Le mariage étant célébré , la cour se disposa à partir et à s'approcher de la Loire. Les ennemis la passèrent à Roni , après avoir traversé les rivières d'Yonne et de Seine , et s'être avancés dans le Poitou, où plusieurs villes se déclarèrent pour eux , aussi bien que la Saintonge , où ils furent soutenus par les Rochelois. Comme il fallut marcher en corps d'armée , le commandement en fut donné au duc d'Epernon , qui avoit augmenté de quelques régimeus les troupes qui étoient auprès du Roi.

Lorsqu'on fut arrivé à Poitiers, le duc de Guise fut déclaré et reconnu lieutenant-général de l'armée ; et comme la saison étoit trop rude pour rien entreprendre, aussi s'écoula-t-elle sans qu'il se passât rien de remarquable. L'hiver eut un très-grand rapport avec l'été par sa sédieresse , les eaux ayant été si basses qu'elles donnèrent lieu à l'armée des princes de passer les rivières qui se déchargent dans la Loire , et ceile-ci même au-dessous de l'Allier.

[1616] On avoit déjà fait quelques propositions d*accommodement , et l'on étoit convenu d'un lieu pour l'assemblée; ce fut celui de Loudun , où le Roi , qui souffroit avec peine la durée de la guerre , envoya des députa , qui furent , si ma mémoire ne me trompe,, MM. de Ville-

roy, de Roissise, et de Pontchartrain, secrétaire d'état, qui fut choisi plutôt que les autres, parce que le^ princes et les protestans avoient des places de sûreté qui étoient de son département. Ceux-ci demandolent quantité de choses préjudiciables à la monarchie, et les princes ne pensoient qu'à l'affoiblir. M. de Yilleroy, s'entretenant avec le prince de Condé , lui en fit voir les conséquences , et se servit pour cela de l'amitié qui avoit été de tout temps entre lui et le maréchal de Roui lion , avec lequel il disposa ce prince à songer à ses véritables avantages et à mériter les bonnes grâces du Roi , en favorisant ceux qui vouloient le bien de l'État, et en s'opposant à ceux qui n'en demandoient que la ruine. Le nombre de ceux-ci étoit trèsgrand , les religionnaires en ayant, ce semble, formé le dessein , par la division du royaume en plusieurs cerles ou provinces, dans chacune desquelles ils avoient établi des gouverneurs, ordonné de fondre du canon , de fortifier des places, de battre de la monnoie, néanmoins aux armes du Roi, mais qui n'étoit pas de l'aloi réglé par les ordonnances.

Plusieurs d'entre les grands demandoient des places de sûreté , et quelques-uns même d'entre eux ne dissimuloient point d'avoir des prétentions sur des provinces , et se flattoient de s'y pouvoir maintenir , pourvu qu'ils en fussent mis en possession. M. de Vendôme , qui avoit levé des troupes avec des commissions qu'il avoit obtenues du Roi , s'éloignant de son devoir et ne songeant point à ses propres intérêts , se déclara aussi pour les soulevés. Dans le temps que ceci arriva , son frère , le grand prieur de France, parut à la cour à son retour de Malte où il avoit commandé les galères, et étoit allé de là à Rome , où il avoit rendu l'obédience que les rois sont tenus devoir au Saint-Siège , ce qui fut fait deux fois sous le pontificat du pape Paul Y : la première sous le règne de Henri-le-Grand par M. de Nevers, et la seconde par le grand prieur.

Cependant M. de Nevers, quoique engagé dans les intérêts des révoltés, comme il parut peu après dans les différends qu'il eut avec le chancelier et M. de Yilleroy, sembloit ne respirer que le service du Roi , et faisoit continuellement des voyages à la cour pour en obtenir des grâces pour lui et pour ses amis , qu'il tâchoit de résoudre à se contenter de ce qu'on leur donnoit, sans exiger ce que le Roi ne pouvoit leur accorder.

La mort de madame de Puisieux , fille aînée du premier mariage de M. d'Alincourt, avoit refroidi l'amitié que le chancelier, père de

PBSHIÈRB PABTIE. [1616]

M. de Puisieux , et celui-ci lui avoient jurée. On les soupçonna même d'avoir des desseins bien différens les uns des autres ; car l'on croit que chacun , pour conserver son autorité , la vooloit acheter aux dépens de son compétiteur. Le chancelier rechercha la protection du maréchal d*Ancre, et lui promit de soutenir ses intérêts. M. de Yilleroy s'assura du prince de Gondé et de ses confédérés , et lui promit de son côté de procurer la disgrâce du chancelier et de ce maréchal , qui étoient odieux au peuple : le premier, parce qu'il étoit accusé de ne pas rendre la justice avec assez d'intégrité; et le second , pour s'être trop enrichi et trop élevé , ayant d'ailleurs pour ennemi déclaré le duc de Longueville. Chacun d*eux, pour parvenir à la fin qu'il s'étoit proposée, vint faire des ouvertures à la cour ; et le chancelier fit ce qu'il put afin qu'elle ne souffrit point que les intérêts du maréchal d'Ancre fussent traités indifféremment, et afin qu'on, ne lui attribuât point la rupture si elle arrivoit : ce qui iai auroit attiré la haine des sujets de Sa Majesté.

Villeroy remontroit au contraire qu'il ne falioit point faire , au commencement d'un traité, une difficulté qui serolt dans la suite facilement surmontée ; et , soit que celui-ci eût plus de bonheur que l'autre , ou bien que le maréchal d'Ancre eût pris des mesures avec le prince de Gondé et M. de Bouillon , comme on le tenoit pour assuré , la paix se conclut, dont l'une des conditions fut que l'on ôteroit les sceaux au diancelier, qui seroit relégué dans une de ses maisons de campagne, pour les donner au président Du Vair. Cec^ néanmoins fut tenu fort secret jusques à la publication de la paix. L'envie que M. de Bouillon avoit que le roi d'Angleterre en fût garant, fit naître un incident qui pensa faire rompre le traité. Il le proposa même aux confédérés, qui l'acceptèrent; mais Villeroy s'y opposa , et dit qu'il ne signeroit aucun des articles s'il y étoit fait la moindre mention du roi d'Angleterre. Le courage que M. de Villeroy fit parottre en cette occasion ne doit point être ignoré de la postérité. Le maréchal de Bouillon , surpris de cette fermeté dont il ne l'avoit pas cru capable , chercha lin autre expédient qui devoit, suivant les apparences, produire le même effet, quoiqu'il fût aisé de faire voir le défaut de ce traité , qui devoit être signé en présence de Tambassadeur d'Angleterre, et de quoi il y devoit être fait mention. Mais Villeroy s'y opposa avec la même vigueur ; et Edmond , ambassadeur du roi de la Grande-Bretagne , fut obligé de sortir

de l'hôtel du prince de Gondé , où le traité Ait tout-à-fait fini.

Je ne dois point omettre ici que ce prince , pour revenir, disoit-il , à la cour avec quelque sorte de gloire , y parottre avec autorité et être en état de soutenir ses créatures et ses amis, avoit long-temps insisté pour obtenir le pouvoir de signer les arrêts du conseil avec le chancelier ou le garde-des-sceaux. La Beine fut surprise de cette proposition , aussi bien que ceux qu'elle honoroit de sa confiance, et qui, pour s'y maintenir, travailloient à détruire M. de Villeroy. Ils firent remarquer à Sa Majesté ce que l'on pourroit craindre d'un pareil dessein s'il avoit lieu. Ils représentèrent encore à cette princesse qu'elle se forgeoit des fers qui la tiendroient captive; et ne s'étant pas fait une affaire de découvrir leurs sentimens en présence de M. de Villeroy, il n'y eut rien qu'il ne fit pour faire consentir à cette condition , étant d'ailleurs piqué du peu d'expérience qu'avoient ceux qui le contrarioient. Il leur dit qu'il ne s'étoit jamais imaginé qu'il y eût du danger de lever la main quand on tenoit le bras : ce qui futentendu parBarbentin,quiconseillaàla Beine de consentir à ce qu'on lui proposoit; et Sa Majesté le fit.

L'édit de paix ayant été résolu et enregistré dans tous les parlemens y la cour se rendit à Paris , où le président Le Jay se fit bientôt voir, et où non-seulement le prince de Gondé , mais ses créatures se montrèrent, à la réserve du chancelier, qui resta dans son exil , où Puisieux, son fils , eut ordre de l'aller trouver.

Le président Du Vair fut ainsi fait garde-dessceaux , et Mangot , maître des requêtes , qui avoit été destiné pour être premier président du parlement de Bordeaux , exerça la charge de M. de Villeroy par commission, dont la survivance avoit été accordée à Puisieux. OA croiroit presque entrer dans un nouveau règne : la cour ne paroissoit plus dans son premier lustre ; le souvenir du passé faisoit craindre Leurs Msgestés pour l'avenir , et les grands , se méfiant du pardon qui leur avoit été accordé , se liguolent entre eux, présumant beaucoup de l'autorité dans laquelle ils se croyoient affermis. Ils se promirent toutes choses ; ils firent des festins où l'on buvoità la santé de leurs amis, et où l'on faisoit ouvertement des souhaits en faveur du prince de Gondé. Les ambassadeurs des princes étrangers y furent conviés; et comme l'on recherchoit ceux à qui la bienséance défendoit de s'y trouver, on chercha aussi un prétexte pour recommencer la guerre, ou pour demander qu'on fit des changemens à la cour. On

MÊMOIUES mi COMTE DE BBIENKE,

pas moindre d*apprendrc que le Roi avoit eu dans la ville de Tours une seconde entrevue avec la Reine sa mère , et que Sa Majesté prenoit incessamment le chemin de la Saintonge et de la Guienne. Le duc d'Epernon, faisant alors, comme on dit, de nécessité vertu, vint au devant du Roi , l'accompagna à SaInt-Jean-d'Angely, dont les portes lui furent ouvertes ^ et y donna ses ordres en qualité de gouverneur. Le Roi s'assura de Blaye en passant , et en tira d'Aubeterre pour le faire maréchal de France. Sa Majesté Ifit peu de séjour à Bordeaux ; mais elle s'arrêta à Preignac , où elle attendit des nouvelles de ce qui se passoit en Béarn. Peu de personnes ignoroient que la reine Jeanne , mère de Henri-le-Grand , avoit; du vivant de son mari Antoine, embrassé la religion prétendue réformée , et banni ensuite de ses Etats Texercice de la catholique , s'étant appropriés les biens ecclésiastiques , dont elle av6it disposé en faveur des ministres et des académies qu'elle avoit fondées pour Tinstruction de la Jeunesse, etpour l'élever dans la religion qu'elle professoit. Peu de personnes ignorent aussi que le Roi son fils s'étoit emparé de ces biens dont sa mère avoit disposé , en laissant toutefois toucher les revenus pour les usages auxquels ils avoient été auparavant destinés. J^ajouterai encore que l'une des conditions que le pape Clément y III avoit exigées du roi Henri-le^rand , en lui donnant l'absolution » étoit qu'il rétablirolt le libre exercice de la religion catholique dans ce qu'il possédoit du royaume de Navarre et de la principauté de Béam, qui étoit divisé en six portions. On avoit donc assigné aux catholiques , dans chaque Justice de la basse Navarre , Un lieu pour faire en liberté l'exercice de leur religion ; et le prince fournissoit de son vivant aux évéques , abbés et prêtres , de quoi s'entretenir par forme de pensions ; mais ils ne laissoient pas toutefois de solliciter la main-levée des biens ecclésiastiques. L'édit en fut à la fin dressé par le crédit du garde-de^-sceaux Du Yair et de quelques autres du conseil. On ne sait point si ce fut par principe de religion , ou bien pour faire de la peine au chancelier, que le gardedes-sceaux s'y détermina ; mais ce qui est de certain , c'est que , quelque diligence que pât faire le conseil ordinaire de Pau , composé d'of- Çciers de la religion prétendue réformée, l'enr^lstrement lui en fut toujours refusé; et, pour intimider les commissaires nommés pour en solliciter l'exécution, l'on avoit souffert qu'une troupe d'écoliers fit venir dans les rues de Pau un grand nombre d'archers qui , ayant menacé les commissaires , les avoient obligés à se retirer. Cependant La Force , gouverneur de la pro-

vince , se rendit à Bordeaux pour s'excuser d'avoir pris le parti de la Reine , et demanda des lettres de jussion, moyennant quoi il se faisoit fori de faire recevoir l'édit de main-levée : ce qui lut fut accordé ; et parce que le sceau de Navarre étoit resté entre les mains du chancelier qui Tavoit gardé en remettant celui de France , on le scella de celui-ci : de quoi le garde-des-sceaux fit paroltre beaucoup de joie. Cet édit fut présenté par La Force , qui disposa les esprits à se soumettre , et dépêcha un courrier au Roi pour l'assurer qu'il recevroit dans peu une très-bonne nouvelle. Sur cette assurance, Luynes fit donner les ordres pour le départ des équipages, dont le bruit se répandit en Béarn. Cependant les officiers catholiques et quelques-uns de la religion prétendue réformée furent d'avis qu'on suspendit l'exécution des ordres du Roi ; mais , ayant été maltraités par La Force , ils ne songèrent plus qu'aux moyens d'abaisser son pouvoir : à quoi ils ne crurent pas réussir, à moins que le Roi ne fit le voyage de Béarn. Pour l'y attirer, ils cabalèrent avec plusieurs de leurs confrères , et firent rendre un arrêt qui déclara qu'il n'y avoit point lieu à l'enregistrement de l'édit. Ils furent poussés en cela par des personnes zélées qui, croyant Sa Majesté déjà partie ou du moins à la veille de partir, s'imaginèrent qu'ils pouvoient maintenir les choses comme elles étoient. La Force se plaignit des serviteurs du Roi qui rendoient compte des raisons qu'ils avoient eues d'être de l'avis qui avoit prévalu , étant appuyés par le garde-des-sceaux. Enfin ils firent si bien que Sa Majesté se détermina à aller en Béarn ; et Luynes, qui ne pouvoit souffrir que Montpouillan , fils de M. de La Force , revint à la cour sous le moindre prétexte , parce que le Roi lui avoit toujours témoigné de la bonne volonté, anima ce monarque contre le père et contre ses enfans. On m'ordonna de prendre les devans pour préparer toutes choses pour la réception de Sa Majesté ; et Je partis de Roquefort, d'où je me rendis à Pau peu de jours après. Le Roi n'y fût pas plus tôt arrivé qu'il y fit assembler les Etats. La Force prétendit que c'étoit à lui à expliquer les intentions de Sa Majesté : à quoi le garde-des-sceaux s'opposa, en remontrant que cela étoit dâ à sa charge; et celui-ci l'emporta sans avoir pourtant la permission de parler assis, parce que c'est la coutume en Espagne qu'il n'y a que le Roi qui le soit, et que les députés de las Cartes , c'est-à-dire des Etats, et les officiers du prince demeurent debout à ses pieds.

Le monarque les assura qu'il vouloit observer les fors (c'est ainsi qu'ils appellent leurs privilèges) , et confirma les grâces qu'il avoit accor-

Pfi£MIRnB PARTIE. [1620 — 2]]

lî)

dées aax religiODDaires dï'tre payés sur les domaines des sommes qu'ils tiroient des revenus des biens ecclésiastiques. Il résolut aussi d'aller voir Navarreins, qui est uue place fortifiée par les rois de Navarre, dans le dessein de s'en rendre le maître. Mon avis étoit que Ton renforçât de trois compagnies la garnison de cette place , et que ces compagnies monteroient la garde tour à tour, afin de pouvoir mieux cacher le dessein de Sa Majesté. Les catholiques ayant souhaité que je restasse à Pau pour y faire enregistrer la réponse que le Roi leur avoit faite, ils obtinrent ce qu'ils demandèrent, car le conseil s'y conforma ; et ils prirent en bonne part la réprimande que je leur fis de ce qu'ils avoient plus appréhendé de châtier ceux qui méritoient punition , que de désobéir au Roi qui ne leur demandoit rien que de juste. Je me souviens que , pour les engager à ne plus suivre à l'avenir les avis des esprits mal intentionnés, je leur dis ce que César avoit répondu aux Suisses enflés d'orgueil des avantages qu'ils avoient remportés sur les Romains : que les dieux permettent souvent que les méchans prospèrent , afin de leur faire mieux ressentir la rigueur du châtiment auquel Us doivent s^aitendre.

Le Roi fut à peine arrivé à Navarreins qu'il déelara au gouverneur le dessein dans lequel il étoit de le récompenser : ce que celui-ci refusa d'abord , mais qu'il accepta dans la suite , non pas comme une chose qui lui fût due, mais comme une marque que Sa Majesté agréoit ses services. Le monarque , en s'en retournant à Pan , laissa dans Navarreins quatre compagnies d'Infanterie , jusques à ce que les soldats qui en dévoient composer la garnison eussent été levés par Poyanne^ qui obtint le gouvernement de cette place , et peu de temps après la lieutenance-générale de Navarre , de Réam et de plusieurs villes considérables, comme Orthez , Senneterre , Morlac et Nuy, dans lesquelles on mit aussi des garnisons. Les choses étant ainsi réglées , Sa Majesté reprit la route de Bordeaux , passa par Saintes , et , ayant pris la poste à Mesie, se rendit en diligence à Paris, où les Reines l'attendoient.

Ce fut alors que l'on crut la parfaite réconciliation de la mère et du fils , et que Ton reconnut que l'évèque de Luçon avoit beaucoup de crédit sur l'esprit de la Reine-mère ; car, en exécution du traité , il écrivit au Pape pour avoir un chapeau de cardinal pour l'archevêque de Tou-

(1) LaynesCat fait connétable le 2 avril 1621. Ses eniieBis répandirent le couplet suivant :

Je sois ce qae le Roi m*a fait , Je Mi ee que Je veux en France ;

iouse , et il obtint ensuite qu'on feroit pour lui la même demande à Sa Sainteté. C'est ainsi que ces prélats furent tous deux cardinaux dans la suite. On loua beaucoup la modération de Févêque de Luçon , d'avoir consenti que l'archevêque de Toulouse passât le premier.

Luynes engagea le Roi à faire un voyage en Picardie , afin d'être mis par Sa Msjesté en possession du gouvernement de Calais , dont il avoit été pourvu. Pendant ce voyage , on parla du mariage d'un neveu de ce favori avec une nièce de l'évèque de Luçon. Ce fut aussi en ce temps - là , mes enfans, qu'où fit les premières propositions du mien avec madame votre mère, de l'esprit et de la conduite de laquelle je ne vous dirai rien , non plus que de ses belles qualités, qui vous sont assez connues. Mais vous ne pouvez trop l'aimer et la respecter, tant parce que les lois divines et humaines vous y obligent, que par rapport à l'amitié qu'elle a toujours eue pour moi, et dont elle m'a donné de très-grandes preuves dans mes disgrâces et dans mes maladies. La cour étant retournée à Paris , on ne songea plus qu'à se divertir ; mais les esprits remuans pensèrent à recommencer les troubles.

La Force espéra de surprendre Navarreins par rinteliigence qu'il eut avec Sensery, et peu s'en fallut qu'il n'y réussit. Il se mit en devoir de l'assiéger dans un poste où il s'étoit retiré, y étant soutenu par Poyanne. Il se sauva néanmoins contre les apparences , et par là tout redevint tranquille dans le Béarn. Les religionnaires prenant occasion de se mêler des affaires de^ Béarnois (ce qu'ils n'avoient jamais osé faire), ils convoquèrent une assemblée à La Rochelle. On n'y avoit point encore publié l'édit de Nantes , ni les autres qui avoient précédé en faveur de ceux de la même religion, qui s'y étoient habitués. Cependant La Force, ayant entrepris, en 1621, de faire recevoir à Saumur leurs députés, n'y put réussir; et d'autres députés qu'ils envoyèrent à Loudun n'y furent pas reçus non plus.

[ 1 62 1 ] Le Roi ordonna à cette assemblée de se séparer; mais, bien loin d'obéir, elle résolut de se maintenir par Içs armes. Le monarque la déclara criminelle de lèse-majesté , et il ordonna qu'on Ht des levées de gens de guerre. Cependant le prince de Condé , pour gagner de plus en plus l'amitié de Luynes, demanda et obtint pour ce favori l'épée de connétable (1); et l'on regarda comme une chose bien nouvelle qu'un homme

Car le Roi j*y suis en effet , Et lui ne Test qu'en apparence.

MEUOIBES DU COMTE DE BfiIBNNE

qui n*ayoit Jamais tiré l'épée pour le service du Roi fût éievé à la première charge de i*épée. Il en prêta le serment entre les mains de Sa Majesté ; après quoi Ton proposa au nouveau connétable de faire la guerre. Il n'eut pas de peine à s'y résoudre , espérant de la terminer promptement ; et il engagea pour cet effet le Roi à se rendre en Poitou , où l'on résolut et où Ton commença presque en même temps le siège de Saint- Jean-d'Angeiy.

Le duc d'Epemon , après avoir fait la conquête du Réarn où Sa Majesté Tavoit envoyé , s'y rendit aussi ; et, peu de Jours après , cette place , qui fût défendue par Soubise , frère de M. de Rohan , capitula. Les huguenots, nonobstant cela, ne voulant point entendre parler de paix , la guerre fut continuée , et plusieurs villes des environs , dont les fortifications et les murailles furent rasées, se rendirent.

Le Roi s'étant ensuite avancé sur la Dordogne , la ville de Rergerac , dont les fortifications n'étoient point encore assurées , lui ouvrit ses portes , et celle de Tonneins en fit de même. On résolut le siège deClérac, et l'on ordonna que cette place seroit reconnue par Lesdiguières , maréchal général des camps et armées de Sa Majesté. Cependant on fit des couvertures de feuilles et de verdure pour mettre la Reine et les dames de la cour à l'abri de l'ardeur du soleil. Les gens de guerre furent commandés , les attaques ordonnées , et la cour sortit de Tonneins pour être témoin de ce qui se passeroit. Lesdiguières s'avança suivi (î'un grand nombre de gentilshommes, et fut obligé de chercher un abri, parce que le Roi, la Reine et le connétable n'étoient pas encore arrivés. Les ennemis firent d'abord quelques décharges, dont il n*y eut que deux ou trois des nôtres de blessés. Lesdiguières , piqué de leur hardiesse et ne voulant pas reculer , fit monter à cheval ceux qui étoientà sa suite , et fit commander à quelque infanterie qui étoit dans le vallon de commencer l'attaque. Les ennemis la reçurent à la faveur d'une barricade qu'ils gardoient. Le haut fut gagné et perdu ; le combat s'opiniâtra , et le maréchal de Saint-Geran se Joignit à Lesdiguières. Il lui demanda et il obtint une partie de la noblesse, qui étoit auprès de lui pour soutenir les nôtres , et chacun voulut être de la partie ; ce qui ne plut pas à Lesdiguières qui avoit permis à quelques-uns de nous de se détacher; le maréchal de Saint-Geran fot plus tôt aux ennemis que M. de Lesdiguières. Celui-ci m'ordonna, comme aussi au comte de Saulx, son fils, et au baron de Palmor,qui s'est fait depuis père de l'Oratoire, et qui avoit été lieutenant des gendarmes de M. de

Nemours , il nous ordqnna, dis-Je, de nous porter devant lui , et aux autres de le suivre ; et il nous commanda de marcher à une barricade qui étoit gardée par les ennemis , et de l'attaquer. On ne pouvoit rien voir de plus leste que l'étoit notre escadron. La noblesse étoit parée de plumes et montée sur des coureurs équipés magnifiquement ; et le comte de Saulx, quoique vêtu de deuil , briJloit autant que les autres. Termes , grand écuyer de France et maréchal de camp , qui s'étoit posté sous le rideau sur le haut duquel nous étions , crut qu'il étoit de son honneur d'avoir part à la gloire que M. de Lesdiguières vouloit remporter. Il poussa à la barricade , étant accompagné seulement de deux ou trois gentilshommes. Les ennemis lui firent une décharge qui le blessa à mort ; mais ils l'abandonnèrent, nous voyant venir à son secours. Nous les poussâmes , et étant soutenus par quelques soldats du régiment des Gardes , commandés par deux lieutenans qui furent tués , nous emportâmes une seconde barricade, où nous eûmes ordre de nous loger. Le connétable , se tenant offensé de ce qu'on avoit commencé le combat sans sa permission , blâma ce qui avoit été fait ; mais l'on m'envoya rendre compte au Roi de la nécessité qu'il y avoit eu de combattre, et Sa Majesté me parut satisfaite des raisons que Je lui donnai. Il n'en fut pas de même du connétable , qui , cherchant un prétexte apparent pour blâmer notre action , n'en trouva point de meilleur que de dire qu'il n'avoit rien vu de ce qu'on exposoit au Roi. Je pris alors la liberté de représenter à ce monarque qu'il falloit qu'il se donnât la peine de se transporter sur le lieu du combat, et qu'il en Jugeroit par ses yeux ; ce qui étoit dire honnêtement au connétable qu'il étoit trop éloigné pour en pouvoir parler Justement. Cependant on continua le siège de la place, qui capitula peu de Jours après.

Celui de Montauban fut résolu aussitôt, sans considérer que l'armée étoit beaucoup diminuée^ tant par les attaques qu'elle avoit faites que par ses longues marches ; et l'on répondit à ceux qui disoient qu'elle étoit trop affoiblie , et qu'elle avoit besoin de rafratchissement , qu'elle seroit soutenue par les troupes que commandoit M. de Mayenne, et par celles que M. de Montmorency amenoit du Languedoc.

L'armée s'avança; elle fut suivie de la cour qui , ayant resté deux Jours à Agen , s'arrêta à Moissac , où elle passa la fête de l'Assomption. Le lendemain elle parut devant Montauban. Le quartier du Roi étoit à Riquier : c'est un bourg éloigné de cette ville de deux grandes lieues.

PBBMIBBB PàBTIE. [162I]

Les Gardes françoises , les Gardes suisses et quelques régimens d^infanterie furent logés entre ce bourg et la place assiégée. Le maréchal de Praslin commandoit la gauche , qui étoit le long do Tar , en venant vers l'abbaye de Moutier érigée en cathédrale , et qui fut depuis rui* née par les religionnaires. C*étoit dans ce lieu du Moutier que messieurs les maréchaux de Lesdiguières et de Saint-Geran , qui commandoient alternativement avec le duc de Chevreuse, étoient l<^és. M. de Mayenne^ qui attaquoit le faubourg de Ville-Bourbon, étoit campé au-delà de la riviènc en tirant vers Toulouse. Le siège de cette place fut très-rude , et M. de Mayenne y fut tué comme il montroit les travaux au duc de Guise.

Nous fûmes repoussés en plusieurs attaques ; et, nonobstant les régimens qu'amena avec lui M. de Montmorency, not^e armée s'affoiblit de telle manière qu'on commença à parler de lever le siège, et cela avec d'autant plus de raison qu'il étoit entré dans la ville douze cents hommes de secours , qui marchoient en trois bataillons. Les deux premiers y entrèrent sans peine; mais nos gardes ayant donné sur le troisième , il fut défait. Quoique le comte d'Orval eût le titre de gouverneur , tout se passoit néanmoins par les avis de La Force, qui s'étoit Jeté dans la place. Il se trouva des personnes qui , ne le eonnoissant point, proposèrent au connétable de traiter avec lui , et qui l'assurèrent que La Force, dans l'envie qu'il avoit de rentrer dans ses charges , disposeroit les bourgeois de la ville à se rendre. Mais Je dis au connétable que Je ne croyois pas qu'il tirât de cette entrevue tout l'avantage qu'on lui promettoit , parce que La Force demanderoit qu'on renouvelât les édits , que la paix se fit avec son parti , et que le Roi se contentât d'une obéissance apparente. J'ajoutai que La Force ayant été bien reçu par ceux de Montauban, il se donneroit bien de garde de faire aucune proposition qui leur pût être préjudiciable.

Le connétable , ayant préféré le conseil des autres au mien , convint du lieu et de l'heure qu'il s'aboucberoit avec La Force ; mais , après une longue conférence qui n'aboutit à rien , le connétable revint dans le camp , et La Force rentra dans la ville , dont le siège fut enûn levé,

(1) Le connétable mourut le 14 décembre 1621. On it sur sa mort et sur la prise de Monheur les vers suivant :

Monbeur est pris, la Garonne Est remise en sa liberté :

Toutefois le peuple s'étonne Du Te Dmnn qu'on a chanté

parce que notre armée n'avoit pas suffisamment d'hommes pour le continuer , et que la saison étoit déjà trop avancée. Il mourut pour lors deux secrétaires d'Etat : le premier étoit M. de Seaux dont il a été ci-devant parlé , et dont il est aisé de faire l'éloge , ayant été d'une capacité consommée et d*une probité qui lui servit dérègle dans toutes ses actions; le second fut M. de Pontchartrain , qui , de secrétaire des commandemens de la reine Marie de Médicis , étoit parvenu par son mérite, du vivant de Henrile-Grand , à la dignité de secrétaire d'Etat , à laquelle succéda , après sa mort , d'Herbault son frère, trésorier de l'épargne : ce fut l'avantage que d'Herbault retira de s'être fait un grand nombre d'amis. Après cela le Roi s'en alla à Toulouse, où des personnes expérimentées lui proposèrent de passer dans le bas Languedoc, dont les places n'étoient pas encore fortifiées. On ajouta que Chàtillon , qui étoit tout puissant dans cette province, songeroit à ses propres affaires, rechercheroit de se soumettre, et, remettant au Roi Aigues-Mortes et Peccais , donneroit un exemple qui seroit suivi par Montpellier et par plusieurs autres villes. Il se trouva aussi des personnes qui conseillèrent à Sa Majesté de descendre la Garonne pour se rendre maîtresse de Monheur , qui est une très-petite place , et dans laquelle il étoit resté plusieurs amis de Baisse, qui avoit été malheureusement assassiné pour n*avoir pas voulu manquer de fidélité au Roi. On préféra l'avis de ceux-ci , et l'on forma le siège de cette ville , pendant lequel le connétable tomba malade , et mourut peu de Jours après (i) qu'elle eut été rendue.

Le prince de Coudé ne fut pas sitôt averti de ce qui se passoit , qu'il s'avança en diligence pour se faire déclarer chef du parti opposé à la Rîine-mère. Ceux qui y étoient entres pour l'amour du connétable , qui avoit contribué à leur élévation, résolurent qu'avant l'arrivée du prince on en donneroit avis à cette princesse, qui témoigna, seulement par politique, être fâchée de sa mort.

On ne songea point encore à remplir sa charge, mais bien celle de garde-des-sceaux, vacante par la mort de M. Du Vair , charge que le connétable avoit exercée avec une assiduité extraordinaire ; car , au lieu de se tenir au camp

Pour cette victoire notable , Tu , dit- on , que le connétable A trouvé la mort en ce lieu .

Mais pour dire ce quMl m'en semble »

La perte et le gain mis ensemble , On a sujet de louer Dieu.

MBM0IBB8 DU COMTE DE BfilENNB,

comme connétable , il présidoit au conseil , et tenoit le sceao , à la satisfaction de officiers , qui le méprisoient ; et s'il interrompoit Jamais les maîtres des requêtes qui rapportoient une affaire , c'étoit seulement pour mettre la tête à la fenêtre quand il entendoit tirer un coup de canon , et voir si le coup venoit des tranchées ou de la ville.

[1623] Le Roi se rendit avec le prince de 0>ndé à Bordeaux avant les fêtes de Noël. Il tint conseil avec le cardinal de Retz et Schom* berg , surintendant des finances , et qui exerçoit encore par commission la charge de grand-maltre de rartillerie. Ils craignirent que, si Sa Mijesté revenoit à Paris sans avoir disposé des sceaux, on ne les rendit au chancelier. Pour Puisieux, son fils , il ne les demandoit pas pour son père , mais seulement qu'on n'en disposât point sans lui en parler. L'adresse de son esprit étoit connue du prince de Gondé , qui, l'ayant offensé , comme il a été remarqué ci-devant , craignoit qu'il ne redevint en crédit et ne se raccommodât avec la Reine-mère ; car , quoiqu'il l'eût almndonnée , elle ne pouvoit oublier qu'il avoit contribué à son mariage , et que le feu Roi avoit eu Jusques à sa mort une trèsgrande considération pour lui. Le choix en étoit d'autant plus difficile, qu'il y avoit pour lors à la suite de la cour très-peu de personnes dignes de cette charge , laquelle Ait enfin donnée à M. de Vie , ancien conseiller d'Etat , mais qui ne la posséda que très-peu de temps , comme on le verra dans la suite de ces Mémoires. Le nouveau garde«des-sceaux alla , en arrivant à Paris , descendre chez le chancelier , de qui il fut très-bien reçu. Il ne pouvoit rien arriver, dans la conjoncture présente , de plus avantageux à ce chef de la Justice , à moins qu'on ne lui rendit les sceaux à lui-même , que de les voir entre les mains de M. de Vie , qui étoit un médiocre sujet et un esprit foible. On remarqua, devant même que le Roi fftt de retour à Paris , que quelques dames qui avoient de grands accès auprès de la Reine, entretenoient entre elles d'étroites liaisons : ce qui servit de prétexte pour en éloigner quelques-unes , et pour flaire tomber la charge de dame d'imnneur de Sa Mi^esté à la comtesse de Lanoy. On se servit du prince de Gondé pour faire entendre au Roi qu'il y alloit de son service de faire retirer de la cour la veuve du connétable , mademoiselle de Yerneuil et quelques autres dames ; mais le conseil du prince ne fut suivi que dans ce qui regardoit l'éloignement de quelques-unes , car on loi refusa ce qu'il demandoit pour la connétable de Montmorency, belle-mère de sa femme, qui

étoit fâchée qu'elle rentrât dans la charge de dame d'honneur qu'elle n'a voit plus voulu exercer , quand madame de Luynes Ait pourvue de celle de la surintendance de la maison de la Reine. Le crédit de Puisieux parut beaucoup en cela, car il fit donner la préférence à une dame qui avoit toutes les qualités nécessaires pour remplir dignement cette charge, mais non pas tant de mérite que la connétable, qui sans contredit effaçoit toutes les autres dames de la cour. Après tous ces changemens , le Roi fut passer les fêtes de Pâques à Blois ; et ayant été averti que Soubise , frère de M. de Rohan , s'avançoit avec des troupes et faisoit contribuer , vers La Rochelle , le pays d'Aunis , le Poitou et la Saintouge , Sa Majesté se rendit promptement à Nantes , et alla en diligence dans le bas Poitou. Soubise , posté dans un lieu très-avantageux pour lui , et de très-difficile accès pour les troupes du Roi , fit mine de se vouloir ^fendre, ayant même coupé toutes les avenues de l'tle de Ré ; mais , aux approches du Roi , ce seigneur , après avoir fait semblant de combattre , prit la fuite , et abandonna les siens à la merci des troupes de Sa Majesté , qui, ayant passé un endroit qu'on appelle le Grand- Bras, donna la charge aux ennemis , et ordonna qu'on épargnât le sang de ses sujets : ce qui acquit au Roi autant de gloire qu'auroit pu faire la victoire qui lui fut dérobée en partie par Soubise, qui craignoit de tomber entre ses mains. Le prince de Gondé commandoit l'armée sous les ordres du Roi , et avoit avec lui le comte de Soissons , les maréchaux de Praslin et de Saint- Geran , et un grand nombre d'officiers subalternes. Le Roi logea à Apremont , et résolut d'aller ensuite en Saintonge pour y faire le siège de Brian , place située sur la Gironde , et qui étoit regardée comme très-importante. Sa Majesté l'attaqua et s'en rendit la maîtresse ; mais comme elle me commanda de suivre en Guienne le prince de Gondé , Je ne puis rien dire des exploits de ce monarque , nijaire la description d'une attaque où il périt quantité de gens de marque qui voulurent empêcher La Force et les autres chefs du parti huguenot de reprendre une brèche.

Le Roi, en partant de cette province pour retourner à Paris, laissa deux généraux : le* duc d'Ëlbœuf pour commander dans la basse Guienne, et dans la haute le maréchal de Thémines, dont les deux enfons avoient été tués l'année précédente : l'atné au siège de Mon tau ban , et le cadet à celui de Monheur. On donna ordre à ces deux généraux de s'entr'aider. La Force étant résolu de continuer la guerre,

PBBMIBBB PABTIB. [1633]

If. d^Elboenf Tassiégea presque dans sa propre maison. La Force , qui s'avança pour la secou* nr, tai défait; et néanmoins sa maison, qui ne fut pas prise , resta en neutralité y à la prière de la noblesse du Périgord.

M. d*Elbœuf , ayant résolu de faire le siège de Tonneins , vint joindre le maréciiai de Thémines avec les troupes qu*il commandoit. Ils firent ensemble les approches, et gagnèrent quelques dehors. La Force y venu au secours , fut défait, et le siège continué. On peut dire que si Tonneins fut bien attaqué, il se défendit bien aussi ; et outre que les assiégés firent des choses extrordinaires, le Roi , qui en fut averti , et qui craignoit que les assiégeans n*y reçussent quelque affront , parce que la vigoureuse résistance des ennemis avoit beaucoup affoibltson armée , résolut de la renforcer ; et pour cela Sa Majesté détacha quelques régimens de cavalerie et d1nfonterie de la sienne , sous le commandement du prince de Gondé , avec ordre de se rendre maître de la place à quelque prix que ce fât, d'en faire un exemple , et d'écouter les raisons de La Force s'il vouloit traiter. Il demanda que Je le suivisse, et cela lui fut accordé. Il me fut donné pouvoir d'offrir à La Force le bâton de maréchal de France et deux cent mille écus. On crut que je serois plus propre que tout autre à cette négociation , parce que mon père étoit son ancien ami , et que je lui avois rendu service en plusieurs occasions.

A peine M. le prince fut^il arrivé à Bordeaux, qu'il y apprit avec chagrin que Tonneins s'étoit rendu par composition à d'Elbœuf et à Thémines. On lui ordonna de prendre des vaisseaux des états-généraux , pour les faire équiper devant Royan; et les capitaines hollandois faisant difficulté de les abandonner, on attaqua ceux de leurs marchands : mais ils baissèrent leurs pavillons à la faveur de la marée , après avoir tiré quelques volées de canon , pour faire voir qu'ils ne craignoient point notre artillerie.

Il ne restoit plus rien à faire dans la basse Guienne, après la reddition de Tonneins, que d'attaquer Sainte-Foy. On manda donc au prince de Condé de tâcher à faire capituler cette place avant l'arrivée du Roi , qui , ayant déjà pris Royan , marchoit par le même chemin que nous. Je fis alors savoir à La Force qu'ayant ordre de lui parler, je lui demandois une entrevue dans un endroit d'où je pusse me retirer sûrement si je ne concluois rien avec lui. Il y consentit , et il me donna un rendez-vous à La Bouse , qui est distante de Sainte-Foy de deux heures de chemin. Nous ne convînmes de rien le premier jour, car il me proposoit de donner

liberté de conscience aux protestans; et moi je lui disois qu'en s'accommodant il assureroit sa fortune et celle de sa famille, et qu'il procureroit aux habitans de Sainte-Foy des conditions avantageuses , qu'ils méritoient d'autant plus, qu'ils lui avoient donné retraite : ce que n'avoient point fait ceux deMontauban, qui l'avoient payé d'ingratitude après avoir défendu et sauvé leur ville. Nous nous retirâmes ensuite , et nous convînmes pourtant de nous revoir dans un camp. Il allégua pour raison qu'il ne devoit pas s'éloigner de la place qu'il commandoit, et qu'il en pouvolt être blâmé; parce que le prince de Condé lui avoit fait savoir qu'il en feroit bientôt les approches. Cela l'obligea même à mettre le feu à un foubourg ; mais , comme nous ne pouvions pas parler en sûreté dans l'endroit où nous étions , il me proposa d'entrer dans la ville sur sa parole : à quoi je consentis. Je refusai cependant l'offre qu'il me fit de me montrer les fortifications de la place, en lui disant que, comme elles n'étoient pas achevées, je serois obligé d'en rendre compte, et que , ne les ayant point considérées, je les pouvois croire en état de défense. Il m'a avoué depuis que je lui fis plaisir de ne le pas prendre au mot , et qu'il reconnut qu'il s'étoit trop avancé. Comme donc il vit qu'il ne pouvoit rien obtenir pour les églises protestantes , dont il me dit qu'il n'étoit point autorisé, nous parlâmes des intérêts particuliers de la ville de Saint^-Foy ; et j'en usai si bien , que je m'attirai par là la confiance des habitans. Je refusai d'abord utie abolition qui me fut demandée pour Savignac-Qamesse , qui avoit assassiné Baisse ; mais enfin je lui promis qu'il auroit la liberté de se retirer : ce qui l'apaisa , et contenta quelques-uns de ses parens et amis qui étoient restés dans la ville avec lui. Pour ce qui est de La Force , il se tint ferme quand il fut question de parler de ce qui le regardoit^ ayant été averti par le prince de Conde de ce que j'avois pouvoir de lui offrir. Il s'en tenoit même si assuré qu'il tâcholt à m'engager de lui offirir davantage ; mais je me servis d'une ruse opposée à la sienne, en disant que ce qu'il croyoit n'étoit pas vrai. Mais enfin nous tombâmes d'accord que j'irois rendre compte au Roi , et que s*il plalsoit à Sa Majesté de lui accorder ce qu*on lui avoit fait espérer, et même davantage , qu'il en seroit très-content. Je me retirai ensuite, et je fis une si grande journée que je me rendis de Sainte-Foy à Montlieu,où étoit le Roi. Je lui dis les choses dont La Force m'avoit chargé , et j'obtins de Sa Majesté qu'elle hâteroit sa marche ; et comme je fus averti que le prince de Condé m'avoit accusé d'être dans les

MEMOIRES DU COMTE DE BBIENNE

Intérêts de La Force , Je cms ne pouvoir mieux faire que d'engager celui-ci à rendre sa place au Roi , et non pas à ce prince.

En entrant dans la ville pour la seconde fois , Je trouvai que les ministres avoient soulevé le peuple. Je crus alors que les peines que je m'étois données deviendroient inutiles , et que La Force , qui s*étoit rois au lit , faisoit semblant d'être malade ; mais je vis qu'il l'étoit en effet d'une fièvre qui pensa l'emporter peu de Jours après. Cependant Je ne Jugeai point que J'eusse d'autre parti à prendre que d'user de menaces avec ceux que Je ne pouvois persuader, et de tâcher à gagner les autres le mieux qu'il seroit possible. Mais comme j'avois beaucoup à craindre, tant de l'inconstance du peuple que du soin que les ministres prenoient de l'animer^ Je me retirai dans la maison qui m'avoit été préparée , en attendant le point du Jour pour en sortir. La Force et les habitans , n'ayant pas voulu qu'on ouvrit les portes pendant la nuit , les plus séditieux tinrent cependant conseil; mais la nouvelle qui se répandit que le Roi s'approchoit donna de la crainte aux plus déterminés. On m'avertit alors que les ministres demandoient à me parler : et comme Je ne savois point si c'étoit pour me préparer à la mort, CD ne peut être plus surpris que Je le fus de la demande qu'ils me firent de leur donner des passe-ports pour se retirer en telle ville qu'ils voudroientde l'obéissance du Roi. Je leur accordai dans le moment leur demande , et le lendemain Je me rendis auprès de Sa Majesté , et lui présentai d'Aymet, fils de La Force, pour* servir de caution de la fidélité de son père. Peu de temps après que cet otage eut été remis entre les mains du Roi, nous eûmes nouvelle que les troupes de Sa Msjesté étoient entrées dans la ville , et qu'on se préparolt à recevoir le Roi lui-même.

Pour signaler sa piété , ce monarque , au lieu d'aller à l'église , descendit dans une place qui avoit été autrefois consacrée à Dieu ; et la fête du Sain^Sacrement , qui arriva le lendemain , y fut solennisée avec un éclat et une pompe surprenante. Ce fut assurément une belle chose à voir que le triomphe de Jésus-Christ dans le temps et dans le lieu même où il avoit été le plus blasphémé.

Le Roi partit de Sainte-Foy après y avoir mis une garnison et établi des consuls. Il alla ensuite à Agen , et, ayant passé par Moissac , Il résolut de se rendre en Languedoc. Les habitans de Montauban furent bien aises de voir qu'on n'investissoit point leur ville ; mais Nègrepelisse ayant eu Tinsolence de refuser aux four-

riers du Roi l'ouverture de ses portes , elle fut prise d'assaut , pillée et brûlée. On pendit et massacra les hommes , on viola les femmes et les filles. Douze des principaux de ces misérables , qui , après s'être retirés dans le château , s'étoient rendus à discrétion , furent pendus comme les autres pour rendre Texemple plus parfait.

La garnison et la bourgeoisie de Saint-Antonin ayant capitulé parce que ses dehors furent emportés brusquement , le Roi ordonna que cette place seroit rasée et démantelée , afin d'apprendre à la postérité que ces sortes de villes , quoique fortifiées , ne doivent jamais avoii* l'audace de tenir devant une armée royale , et à plus forte raison quand un roi légitime la commande lui-même en personne. Le chemin de Sa Majesté pour aller en Languedoc étant de passer par Toulouse, elle s'y arrêta quelques Jours , et ensuite à Gastelnaudary pour rétablir sa santé altérée par tant de fatigues. Le cardinal de Retz mourut pendant le séjour que le Roi fit dans cette ville. Après la mort de Luynes , il avoit travaillé à se rendre maitre de la faveur de Sa Majesté; mais il ne se trouva pas assez fort, parce que le Roi , aidé du conseil de quelques courtisans , vouloit essayer alors de ne plus être gouverné. Sa Ms^esté alla ensuite à Réziers pour y laisser passer les grandes chaleurs. On crut pour lors que ce monarque songeroit à la paix , et cela parce que , bien que le prince de Condé , Schomberg et quelques autres fussent d'avis qu'on continuât la guerre, leur parti étoit affoibli , et celui de Puisieux fortifié par un contre-coup des amis de Rassompierre qui faisoient dire à Lesdiguières ce qu'ils voulolent, c'est-à-dire qu'il ne respiroit rien tant que la paix ; et pour empêcher qu'il ne se déclarât en faveur des huguenots , le Roi lui avoit en* voyé du Poitou , où il étoit pour lors , offrir l'épée de connétable et tous les autres avantages qu'il possédoit dans sa religion , pourvu qu'il voulût embrasser la catholique, et faire en sorte que les religionnaires du Dauphiné restassent dans l'obéissance qu'ils dévoient au Roi , aussi bien que les places dont Lesdiguières avoit le gouvernement avant qu'il se déclarât. Tout cela lui fût proposé par Rullion , ancien conseiller d'État, qu'on lui envoya exprès.

Lesdiguières voulut , avant que de se déterminer , se faire instruire et se convaincre des vérités de notre religion ; mais à force d'en être sollicité par sa femme et par Créqui, son gendre, il en fit enfin profession. Le Roi lui envoya aussitôt l'ordre du Saint-Esprit, ayant fait expédier une commission à messieurs de Créqui

et de Saint-ChaumoDt pour faire la cérémonie de loi donner la croix et le collier, et le revêtir des habits. Gela se fit à Grenoble, où d*Alinooort, gouvemeor du Lyonnois, se rendit. Créqui se bâta de porter au Roi la nouvelle de œ qu'avoit fait M. de Lesdiguières , et gull ne noanqueroit pas de le suivre bientôt , pour rendre à Sa Majesté les services auxquels il étoit obligé par sa naissance et par toutes les dignités dont elle avoit bien voulu l'bo- Dorer.

Il n'y eut que le seul duc d'Epernon , qui iToit suivi le Roi dans son voyage, qui y trouvât à redire ; mais ce fut sans faire aucun éclat, par discrétion. Il disoit seulement à ses meilleurs amis qu'il étoit surprenant qu'on eût si fort élevé on homme qui s'étoit toujours trouvé dans toutes les brouiileries de l'Etat ^ et qui n'avoit pu c&oore effacer par ses services le mal qu'il avoit &it Mais , d'autre côté , l'avantage qui en pou- Toit résulter, en ce que les catholiques rentrèrent dans les places dont le connétable étoit gouvemeor, et qui étoient occupées auparavant par des huguenots; tout cela, dis-je, obligeoit peut-être M. d'Epemon à taire son mécontentement.

Le Roi partit de Bézlers, et s'approcha de Montpellier ; mais il passoit outre avec douleur, qrant toujours le dessein d'en faire le siège. L'envie qu'il en avoit fut augmentée par ceux qui ai^rochoient de Sa Majesté ^ et leur avis ftit préféré à celui de ceux qui en proposèrent QD eontraire. La Tille fut donc investie, le quartier du Roi établi à Gasteinau , et le siège CD fat oonmiencé. Geux qui étoient dans la place et la bourgeoisie se résolurent à un bonne défense. M. de Rohan leur promettant du seeoors 9 et les assiégés ayant eu d'abord quelque avantage , Gréqui s'avisa de dire que cette place étoit attaquée par l'endroit le plus foible. Batsompierre , à qui un semblable discours déplaisoit , soutint modestement le contraire, pour ne pas faire de peine à Puisieux , et proposa au Roi d'écouter les propositions de paix que Créqui lui faisoit par l'ordre du connétable. La crainte qu'on avoit de ne pas être plus heureux qo*on ne l'avoit été l'année dernière, fit que l'on écouta les propositions , quoique Ghâtillon , à qui on donna ensuite le bâton de maréchal de France, eût remis au Roi Aigues-Mortes et Peccais, où se fait le sel qui se débite dans le Languedoc et dans le Lyonnois : ce qui rend cette place très-considérable; et d'ailleurs elle est telle par son assiette , car les marais l'envirooneot en plusieurs endroits. Autrefois c'étoit 00 port ; mais la mer s'étant retirée , il s'est

PHBMIÈBB PARTIE. [1622] 35

trouvé une grande distance entre le rivage et ses murailles.

Le prince de Gondé fit cependant tout ce qu'il put pour obliger le Roi à continuer la guerre. Il crut , aussi bien que Schoniberg et quelques autres de la cour, du nombre desquels j'étois , que le chancelier étoit disgracié et le crédit de Puisieux tombé , parce que le Roi avoit résolu de donner à M. d'Aligre les sceaux , qui étoient vacans par la mort de M. de Vie. On avoit si bien concerté les choses , que le jour avoit été même arrêté pour lui en expédier les provisions et lui en faire prêter le serment ; mais l'exécution en ayant été différée faute de cire pour les sceller, ceci vint à la connoissance de Puisieux , qui s'en plaignit , et qui se servit du même artifice qui lui avoit déjà réussi Tannée précédente : c'étoit qu'il ne demandoitpas qu'on rendit les sceaux à son père , mais qu'on ne les donnât point à un de ses ennemis, tel qu'étoit M. d'Aligre, qu'on savoit être dans les intérêts de la maison de Soissons. Enfin Puisieux obtint que les sceaux seroient donnés à Gaumartin , qui étoit le plus ancien conseiller d'Etat de ceux qui se trouvèrent à la suite de la cour. Le nouveau garde- des-sceaux étoit un homme de mérite , mais que les plus habiles gens n'avoient pas cru capable de monter à une telle dignité par son esprit et par sa capacité. Gependant M. d'Aligre étoit fort considéré du Roi.

Sa Majesté jugeant bien que la prise de la place qu'on assiégeoit étoit fort incertaine , et que cette conquête lui attireroit autant de peine que de profit , elle consentit aux propositions que l'on fit d'accommodement , pourvu qu'elle y pût mettre une garnison, en conservant néanmoins aux habitans leurs privilèges, et promettant de ne rien innover touchant l'Hôtel-de- Ville , dont les catholique ne seroient cependant point exclus ; que les édits renouvelés , et généralement toutes les grâces accordées ci-devant à ceux de la religion prétendue réformée , et dont ils ne s'étoient pas rendus indignes , leur seroient accordées ; qu'on leur continueroit les places de sûreté , mais que celles qui avoient été prises ne leur seroient point rendues. Le prince de Gondé, n'ayant pu parer un tel coup, s'emporta contre Puisieux et Rassompierre. Il blâma le connétable et le maréchal de Gréqui , et partit pour faire son voyage d'Italie, sous prétexte d'accomplir un vœu à Notre-Dame-de- Lorette.

Après la réduction de la ville de Montpellier, le Roi y entra et y fit quelque séjour. Il y mit quatre compagnies d'infanterie des régimens de Picardie et de Normandie , dont il donna le

MKMOIASS DU COMTB DB BBIBRNB,

commandement, aussi bien que de la ville, à Valençay, beau-frère de Puisieux, qui étoit chevalier de Tordre, et qui avoit servi de maréchal de camp. Il étoit si digne de cet emploi et il s'en acquitta si bien , qu'il fit en sorte que cette ville demanda d'elle-même qu'on y bâtit une citadelle, voyant bien qu'elle ne seroit jamais, sans cela, déchargée d'une garnison qui Tincommodoit beaucoup.

M. de Rohan ayant voulu s'en rendre mattre par surprise, Valençay le découvrit, et peu s'en fallut que l'on n'en vint aux armes ; mais comme on parlera de ceci dans un autre endroit , je dirai seulement ici en passant que cela doit suffîre à ceux qui liront ces Mémoires , pour leur faire comprendre que, quelque paix que les huguenots aientsignée , ils n'ont jamais eu d'autre intention que d'y contrevenir quand ils le pourroient; et qu'ils ont toujours été dans le dessein, ou de former une république , ou de diminuer au moins l'autorité du Roi , de telle manière qu'ils ne fussent obligés de s'y soumettre qu'autant qu'ils le voudroient et qu'il pourroit convenir À leur intérêt. Mais il leur est arrivé ce qui arrive toujours dans les communautés mal réglées, où la multitude se jette souvent dans l'anarchie : c'est que leurs propres passions ont contribué à détruire leurs projets.

Le Roi fit après cela le voyage de Provence , où l'on lui proposa quelques changemens; mais le tout ayant été bien examiné, il crut qu'il y alloit de l'intérêt de son service de laisser les choses comme elles étoient. Sa Majesté prit ensuite le chemin du Dauphiné, et de là se rendit à Lyon où la Reine l'attendoit , et où la princesse de Ck)ndé lui avoit amené mademoiselle de Verneuil , dont le mariage fut fait avec le marquis de La Valette , et où la duchesse de Chevreuse acquit beaucoup de gloire , en épousant, toute veuve qu'elle étoit du connétable, un prince de la maison de Lorraine.

Le Roi fut reçu dans le Dauphiné par M. de Lesdiguières ; mais Sa Majesté fut fort surprise quand elle sut que le parlement de Grenoble demandoit qu'on détruisît l'arsenal , et qu'on fît un changement dans les places dont ce connétable étoit gouverneur. Cependant Sa Majesté s'étant déclarée une fois en faveur de cette compagnie , et s'étant d'ailleurs souvenue du service que M. de Lesdiguières venoit de lui rendre tout nouvellement, elle consentit au tempérament que M. de Lesdiguières proposa de mettre des Suisses dans l'arsenal , en y laissant toutefois une compagnie de François, et en y mettant un lieutenant catholique, qui étant caution de ceux qui seroientdans la place, les choses demeu-

roient dans le même état qu'on les avoit trouvées.

[1623] On fit au Roi une belle réception en Avignon , où se rendit Charles-Emmanuel , duc de Savoie , qui fit de très-beaux présens à Sa Majesté, et qui n'épargna rien pour mettre dans ses intérêts quelques-uns de ses ministres. Comme c'étoit un prince très-ambitieux et trèsadroit , il fit tous ses efforts pour engager le Roi à faire la guerre ; mais s'il avoit bien su qu'autant que ce monarque avoit d'impatience d'en entreprendre quand il n'en avoit point sur les bras , autant avoit-ll d'empressement à les finir quand elles étoient une fois commencées, il n'eût pas manqué de prendre toutes les précautions nécessaires pour lui servir d'assurance dans cette occasion. Il fut accompagné de Madame , sœur du Roi , laquelle vint à Lyon rendre ses devoirs à Sa Majesté et aux deux Reines. On y célébra le mariage de mademoiselle de Verneuil avec le marquis de La Valette; et M. d'Epernon, qui avoit été pourvu du gouvernement de Guienne, vacant par la mort de M. de Mayenne, s'étant démis de celui d'Angoumois, Saintonge, pays d'Aunis, haut et bas Limousin , s'y rendit aussi par l'Auvergne. Caudale , son fils , qui avoit la survivance de celui d'Angoumois et des autres dont nous venons de parler, se plaignit à ce sujet, et cela fit qu'on le partagea en deux : on donna la Saintonge et l'Aunis au maréchal de Praslin, et à Schomberg l'Angoumois et le Limousin. Quoique ce dernier n'eût été gratifié qu'en apparence, et qu'on ne lui eût point accordé le bâton de maréchal de France, comme on avoit fait à Bassompierre, ses ennemis, suivant ce qu'il m'a dit souvent lui-même , ne laissèrent pas de travailler à le faire disgracier, mais particulièrement Bassompierre et Puisieux ; qui se réunirent en cette occasion au marquis de La Vie^i ville, pour faire entendre au Roi que Schomberg avoit mal administré les finances. Ainsi , peu de jours après le retour de Sa Majesté à Paris , La Vieuville , Puisieux et le chancelier, à qui on avoit rendu les sceaux vacans par la mort de M. de Caumartin , entrèrent dans le cabinet de la Reine-mère, où l'on peut dire que La Vieuville fit parfaite* ment bien le personnage d'un comédien : car il jeta par terre un grand nombre d'états , d'ordonnances et plusieurs autres papiers; et l'on y prit la résolution de faire éloigner Schomberg de la cour, afin de donner la surintendance des finances à La Vieuville. On expédia donc le brevet de celui-ci, et l'on donna ordre à Schom* berg de se retirer. Ce dernier , quelques jours après sa disgrâce, fut appelé en duel dans sa

maison de Nantenil par le doc de Candale. Ils se battirent à l'épée ; et le second du duc ayant été toé sur la place , Schomberg, qui avoit Ta- ▼antage do combat, en usa en brave gentilhoinroe, et blâma Pontgibaut , son neveu, qui lui servoit, parce qu'il le pressoit de s'en prévaloir. Gomme Schomberg étoit aimé, et qu'on parloit avec honneur de cette action belle et eooragease, tout le monde se mit à le louer en présence du Roi , qui en entendit parler avec plaisir, ayant toujours conservé beaucoup d'estime pour loi.

Cependant Puisieux , qui ne songeoit uniquement qu'à rétablissement de sa fortune, fut bien surpris quand le Bol le pressa d'engager le dumeelier à remettre les sceaux , qui ne lui ivoieot été donnés qu'à cette condition. Il est bien vrai que le fils voulut persuader qu'il en ivoit sollicité son père; mais j'avouerai que je n'en sais rien , puisque ce n'est pas une chose étonnante qu'on ignore les secrets des familles. QqoI qu'il en soit, La Vieuville, dont l'ambition étoit extrême, anima le Roi , et l'année s'écoula sans qQ*il se passât rien d'extraordinaire , chaeoB des eoncurrens ne songeant qu'à supplanter son compétiteur. Ce fut dans le commencement et Tannée 1623 que s'accomplit mon mariage ; et je pais dire que si Dieu a voulu me récompenser dès ee monde-ci , il l'a fait d'une manière qui m*a été très-avautageuse, en me donnant pour époose une personne aussi distinguée par son mérite que par sa naissance , et de laquelle Je me crois obligé de dire, pour rendre témoignage à la vérité, que je n'ai eu que toute sorte de satisfaction depuis trente-huit ans que nous ioomies ensemble.

L'aversion que le Roi avoit conçue contre le chancelier, et l'estime dont il honoroit d'Âligre, engagèrent Sa Majesté à ôter les sceaux à ce chef de la justice pour les donner à celui-ci; mais eommç le chancelier étoit un homme d'expérieDce, il ne voulut point s'éloigner de la eoor : et il fit de nécessité vertu, en supportant son malheur avec patience. Mais enfin , quoique donnât dans le conseil des marques de sa capacité, son adresse et l'assiduité de Puisieux ne Tempéchèrent point d'être disgracié, et d'entraîner son fils avec lui.

Le prince de Gralles , accompagné du duc de Bockingham, passa dans ce temps-là par Paris pour aller en Espagne y demander en mariage la seconde fille du Roi Catholique, qu'on lui faiaoH espérer, le comte de Bristol , ambassadeur d'Angleterre à la cour de Madrid , assurant que sa présence aplaniroit toutes les difficultés qui se poonrolent trouver. Le prince , ayant su que

PBBMlBaB PABTIB. [l6S3j 37

la Reine répétoit un ballet qu'elle devoit danser, alla au Louvre incognito , et y fut placé par hasard. Le prince et le duc furent surpris de la beauté des dames qui y étoient ; mais aucune ne donna plus dans la vue au prince que madame Henriette , dernière fille du roi Henrile-Grand et de la Reine-mère. La crainte qu'eut le prince d'être reconnu le fit partir de Paris plus tôt qu'il ne voulut pour continuer son voyage en Espagne ; et comme l'on sait quel en fût le sujet , je n'en dirai rien.

La Vieuville continua à faire sa cour auprès du Roi , aux dépens du chancelier et de Puisieux, et à lui donner des impressions à leur désavantage. Voici une affaire qui hâta beaucoup la disgrâce de ces deux ministres : les ducs de Cbevreuse et de Montmorency, frustrés de l'espérance, l'un que sa femme, et l'autre que sa belle-mère fussent rétablies dans les charges qu'elles possédoient auprès de la Reine , en demandèrent récompense , et le Roi promit à M. de Montmorency que celle qu'il donneroit à sa belle-mère ne seroit point différente de celle qu'il accorderoit à madame de Chevreuse, dont le mari obtint ce qu'il demandoit : c'étoit d'être pourvu de la charge de premier gentilhomme de la chambre, vacante par la mort du connétable de Luynes. M. de Chevreuse pressant le Roi d'exécuter ce qu'il avoit promis , Sa Majesté , pour satisfaire à sa parole , ordonna à Souvray et à Blainville , qui étoient premiers gentilshommes de la chambre, de lui remettre une pareille charge dont ils avoient été pourvus par la mort de M. d'Humières, tué au siège de Roy an, en leur rendant l'argent qu'elle leur avoit coûté. Sa Majesté fit dire en même temps à M. de Montmorency qu'il y avoit de la différence entre les charges dont ces deux duchesses avoient été pourvues , et qu'ainsi elle vouloit qu'il payât le tiers de la somme qu'elle s'étoit engagée de faire rendre à Souvrai et à Blainville. Il obéit; et le prix de cette charge ayant été fixé à quatre-vingt-dix mille écus, M. de Montmorency offrit de payei* comptant les trente mille qui lui furent demandés. Blainville ne fit point aussi de difficultés de se soumettre aux ordres du Roi , soit par le respect ^u'il avoit pour M. de Montmorency, ou bien parce qu'il ne croyoit pas avoir assez de crédit pour s'en pouvoir défendre ; mais Souvrai, beau-frère de Puisieux, n'en usa pas de même, et chercha toutes sortes de moyens, pour l'éviter. Les ennemis du chancelier et de Puisieux se prévalurent de ceci pour faire entendre au Roi que ces deux ministres animoient Souvrai ; et ils réussirent si bien , que la colèrt»

MBMOIBBS DU COMTB DB BBIENIIE ,

de Sa Majesté éclata contre ce dernier, dont les discours firent comprendre au Bol que le chancelier et Puisieux s'entendoient avec lui.

M. de Ghevreuse s'apercevant que la faveur de ces ministres diminuoit , et craignant que le Roi ne se prévînt contre lui , il me vint prier de promettre de sa part les quarante-cinq mille écus qu'il devoit donner. Je me chargeai de cette affaire , et Je la terminai à sa satisfaction; mais ayant dans la suite essuyé des paroles fâcheuses du Roi, et fait tout son possible pour m'engager à parler contre Puisieux , Il se sentit piqué de ce que Je ne voulois pas le faire ; et il me dit , pour m'y engager, que si ce ministre avoit en main une pareille occasion de me nuire, il en proflteroit. Je lui répondis alors qu'il n'y avoit point de comparaison de ma probité à celle de Puisieux , qui avoit fait son temps ; que dans la suite Je pourrois lui plaire. «Mais quant à présent , il faut , s'il vous plaît , lui ajoutai-je, que Souvrai soit payé , qu'il donne la démission de sa chaîne, et que M. de Montmorency en soit pourvu. »

Après que M. de Ghevreuse eut prêté son serment , M. de Montmorency prêta aussi le sien. Les parens et amis de ce duc , qui étoient en gi*anâ nombre , affectoient aussi bien que lui de publier que sa belle-mère avoit traité comme la duchesse de Ghevreuse, et lui comme le mari de cette dame ; car c'étoit une ancienne prétention des Montmorency d'aller de pair avec ceux qui avoient le nom de princes. Il ésX bien vrai qu'ils cédoient le pas aux Lorrains , qui possédolent des duchés plus anciens que les leurs , et qu'ils ne disputoient rien non plus à MM. de Vendôme, d'Angoulême et de Longueville , parce qu'ils descendoient de la maison de France.

[1624.] Peu de Jours après que ces messieurs eurent obtenu ce qu'ils demandoient , le chancelier et Puisieux , son fils , eurent ordre de se retirer de la cour. Le premier voulut s'éclaircir avec le Roi sur les mauvais offices qu'on lui avoit rendus. J'étois dans le cabinet , et Je fus témoin de ce qui s'y passa ; mais Je m'aperçus que ses raisons ne parurent pas fort bonnes. Je rendis compte de tout ceci à mon père , en l'assurant que La Vieuville seroit bientôt tout-puissant. Gela ne paroissoit pas vraisemblable aux vieux courtisans , qui n'en croyoient rien ; mais ils changèrent bien vite de sentiment quand ils apprirent la disgrâce du chancelier, qui entraînoit celle de son fils. La Vieuville vouloit non seulement être le maître des finances, mais aussi gouverner l'Etat, et même la personne du Roi. Il proposa à ce monarque de diviser les dé-

partemens de Puisieux , de les partager à trois de ses confrères , et de faire un quatrième secrétaire-d'Ëtat qui n'auroit que les affaires de guerre. On donna au département de mon père l'Angleterre , les couronnes de Suède , de Danemarck et de Pologne , et le Levant ; à celui d'Herbaut , l'Italie , l'Espagne et les Suisses et les Grisons ; et à celui d'Ocquerre , l'Allemagne, les Pays-Bas espagnols et la république des Provinces-Unies.

Le prince de Galles , piqué du mauvais traitement qu'il avoit reçu en Espagne , et de la manière dont il y avoit été pris pour dupe ( car il n'avoit pu y conclure son mariage avec l'Infante ) , s'en revint en Angleterre , après avoir eu du Roi Catholique une audience de congé fort civile en apparence, et des assurances qu'on aplanirait toutes les difficultés qui étoient survenues dans la négociation de ce mariage. Buckingham , outré de son côté du mépris qu^on avoit eu pour lui , et de ce qu'il avoit hasardé sa fortune en s'éloignant du roi de la Grande- Bretagne , son maître , avec l'héritier de la couronne , et par conséquent d'avoir fourni à ses ennemis un prétexte fort plausible de le blâmer d'imprudence , car il avoit été le seul qui avoit porté le conseil à résoudre le voyage du princes de Galles pour l'Espagne, en donnant plus de créance qu'il ne devoit aux avis du comte de Bristol , et aux raénagemens spécieux du conseil d'Espagne ; Buckingham , dis-Je , ne songea qu'à se venger. L'Angleterre , c'est-à-dire le parlement de ce royaume assemblé , insistoit à déclarer la guerre au roi d'Espagne, parce que depuis plusieurs années ce monarque promettoit , sans en venir à aucune exécution , de restituer le Palatinat , qui étoit le patrimoine des enfans de la fille du roi de la Grande-Bretagne. Celui-ci soutenoit avec raison que , quoique son gendre eût pris les armes en faveur des Bohémiens , et que son fief f&t tombé en commis , la maison d'Autriche n'avoit point été en droit de s'en emparer. Il soutenoit même que, pour avoir attaqué le roi de Bohême , celui-ci ne pouvoit cependant être mis au ban de l'Empire , dont les princes , et particulièrement les électeurs , sont les plus forts appuis ; car ces princes doivent bien respecter Sa Majesté Impériale comme chef de l'Empire , mais non pas lui rendre une obéissance absolue , le pouvoir du chef du corps germanique étant limité, aussi bien que la dépendance des membres. Il est vrai que l'Empereur étoit actuellement en possession de la couronne de Bohème; mais les Etats , qui ont droit de faire l'élection , soutcnoient qu'ils avoient été forcés : ce qui rendoît

PABMIBBB PABTIB. [1624]

cette élection nulle. D^aillenrs , puisqu'il est libre aux électeurs de contracter des alliances BTec les rois étrangers, il doit aussi leur être libre de faire la guerre aux mêmes rois et à leurs voisins, sans que l'Empereur y puisse trouver à redire , parce que , comme roi ou archiduc, il n'est pas d'une autre condition qu'eux ; mais que , ne lui devant rendre aucun service qu'en qualité d'empereur, aussi d'autre côté ne peuvent-ils s'attaquer à sa dignité sans se rendre coupables. On disoit aussi que, soit que cette cause fût défendue avec de bonnes raisons ou seulement par subtilité , chacun d'eux devoit avoir la liberté d'en porter son Jugement. Voilà les raisons qui firent oublier l'ancienne amitié qui subsistoit depuis long-temps entre les Angkns et les Espagnols, et mépriser tous les avantages du commerce que ces deux nations faisoient ensemble. Ces raisons engagèrent le roi de la Grande-Bretagne à consentir que le baron de Rich , qui fut depuis créé comte de HoUand , et honoré ensuite de l'ordre de la Jarretière, passât à la cour de France pour pressentir si l'on consentiroit à la recherche qu'on poorroit faire de mademoiselle Henriette-Marie pour le prince de Galles. Buckingham en fit ausi quelques ouvertures au comte de Tillières, ambassadeur du Roi en Angleterre , qui dépêcha sor-le-diamp un de ses gentilshommes à Sa Majesté, pour lui en porter la nouvelle. La réponse fut qu'elle estimoit autant qu'elle le devoit l'alliance d'un si grand roi. Sa Majesté Britannique fit aussitôt passer la mer au comte de Carlisle, en lui donnant pouvoir d'engager eelte affaire , pour peu qu'il y trouvât de dispofltioo.

La Yieuvill e , qui vouloit à quelque prix que ce fàt que le Roi Ht la guerre aux Espagnols , sinon ouvertement, au moins pour soutenir les intérêts du palatin, fut favord)le aux Anglois, tant dans les propositions qu'ils firent pour le mariage, que dûis la demande du comte de Mansfeld , qui promettoit de chasser dans peu de temps du Palatinat les Espagnols avec des forces médiocres. Il proposa ensuite de faire Joindre à celles de France les forces de l'Angleterre qui avoit déjà sur pied une armée fort considérable.

Cette alliance, qui paroissoit ne devoir point être négligée , et l'occasion qui se présentoit de donner des bornes à la trop grande puissance qne la maison d'Autriche vouloit s'attribuer en Âllonagne , firent que tout le monde donna les mains à la proposition de mariage ; et les comtes de Carlisle et de Rolland ayant fait la denande de la princesse , le Roi nomma des com-

missaires pour traiter avec eux. Cela arriva quelque temps après un voyage que Sa Majesté fit à Compiègne , où il se passa plusieurs choses qui ne doivent point être omises dans ces Mémoires.

La plus importante de toutes fut que La Yleuville proposa à la Reine-mère, qu'il vouloit mettre dans ses intérêts , et au Roi , d'appeler dans son conseil le cardinal de Richelieu , comme il avoit fait , depuis la mort du cardinal de Retz , à l'égard du cardinal de La Rochefoucauld, créé, peu auparavant, grand aumônier de France. L'intention de La Vieuville n'étoit pas, selon que le Roi voulut bien nous le dire , de donner au cardinal de Richelieu le sesecret des affaires , mais de juger les affaires avec lui , comme il faisoit avec le cardinal de La Rochefoucauld et le connétable , qui n'avolent pas son entière confiance. Mais le Efoi répondit à La Vieuville qu'il ne falloit pas faire entrer ce cardinal dans le conseil , si l'on ne vouloit point se fier eu lui entièrement , parce qu'il étoit en effet trop habile homme pour prendre le change. Au contraire , le Roi témoigna dès-lors qu'il étoit dans la résolution de lui donner sa confiance , se tenant déjà comme assuré qu'il la méritoit, et qu'il en seroit bien servi. On verra comment il sut dans la suite chasser du conseil ceux qui l'y avoient fait entrer. Le cardinal de Richelieu n'y fut pas entré, que La Vieuville lui proposa de le réformer, et^ pour y donner plus d'éclat , d'y faire entrer les secrétaires-d'Etat , mais en leur donnant place au-dessous des autres conseillers. Le bruit de cette nouveauté se répandit dans le Louvre ; et ceux qu'elle intéressoit en étant bientôt avertis, chacun songea à défendre les prérogatives de sa charge. Je crus en devoir parler au cardinal de Richelieu; et voyant bien que La Vieuville seroit obligé de changer de sentiment si je lui mettois en tête un plus habile homme que lui , je dis à ce premier ministre ce que j'avois représenté au Roi , et qu*il étoit étonnant qu'un homme qui n'avoit pu garder sa place me voulût ôter la mienne. C'est ce qui fut bientôt répandu dans la cour.

La Vieuville ayant fait courir le bruit que Sa Majesté vouloit éloigner de son service trois secrétaires-d'Etat, et n'y conserver seulement que d'Ocquerre , qui avoit succédé à Puisieux , le Roi , qui ne s'étoit pas encore déclaré en aucune manière, demanda à d'Herbaut et à d'Ocquerre quels étoient leurs sentimens sur cette nouvelle : à quoi ils ne répondirent que par de grandes révérences. Je fus plus hardi que mes confrères; car ce monarque m'ayant tenu le

MBMOIBKS DU GOMTR DE BBIBRNE ,

même discours , je lui répondis que je n*avois ni cru ni craint ce que Ton en divulguoit, parce que je me (lois à sa bonté et à mon innocence ; que celui qu'on disoit être l'auteur d'un pareil conseil n*auroit jamais la hardiesse de s'en vanter. Sa Majesté me parut satisfaite de ma réponse ; et le duc de Nevers , qui s'étoit raccommodé avec La Vieuville , y ayant voulu trouver à redire , M. de Guise prit la parole , et dit que j'avois répondu en vrai gentilhomme , et que si l'on prétendoit m'en faire une querelle, il s'offroit de me servir de second. Je le remerciai de l'honneur qu'il me vouloit faire , et me donnai pourtant bien garde de le prendre au mot, parce que c'eut été donner à mes ennemis un moyen de me desservir auprès du Roi.

Sa Migesté me nomma commissaire avec le cardinal de Richelieu , le garde-des-sceaux d'Aligre et La Vieuville , pour traiter avec les Anglois ; et après la disgrâce de celui-ci on nous donna à sa place Schomberg qui fut rappelé à la cour.

Le connétable prétendoit que, suivant les usages pratiqués sous les règnes précédens , il devoit être assis proche la personne du Roi , dont le fauteuil étoit toujours placé au bout de la table. Le cardinal soutenoit le contraire , en disant que les places honorables dévoient être occupées par les cardinaux, parce qu'aucun prince du sang n'étoit admis dans le conseil. Sa prétention étoit appuyée du crédit de la Reine; mais on se servit de MM. de Gréqui et de Rullion pour trouver quelque accommodement avec le connétable , qui y avoit beaucoup de répufinnance. Il se soumit à la fin aux ordres du Roi, à condition qu'on> lui donneroit un acte qui porteroit que ce seroit sans tirer à conséquence , et que ce qu'il en faisoit n'étoit que pour obéir aux ordres de Sa Migesté , qui étoit bien aise d'avoir cette complaisance pour la Reine, sa mère. On nous ordonna , à d'Ocquerre et à moi , d'expédier cet acte , et de n'en point délivrer de copie au connétable : mais le secret fut mal gardé , quoiqu'il eût été bien recommandé ; car le cardinal , ayant été averti de la chose, obtint du Roi que cet acte seroit lacéré , quoique nous l'eussions déjà signé. Ge ne fut pas moi , mais d'Ocquerre , qu'on soupçonna d'avoir découvert ceci au premier ministre.

Les Etats des Provinces-Unies, qui étoient rentrés en guerre avec l'Espagne en 1621 ou 1623 , nous envoyèrent alors des ambassadeurs pour demander au Roi d'être assistés de sa pai*t, comme ils Tavoient été par Henri-le-Grand , son père. Le connétable , La Vieuville , Ruilion et d'Ocquerre ayant été nommés pour entrer en

conférence avec eux , et ayant appuyé leur demande, il y eut bientôt un traité de conclu avec les ambassadeurs. Par ce traité , le Roi s'engageoit de prêter à leurs maîtres une somme considérable , qu'ils s'obligèrent de rendre aussitôt qu'ils seroient en paix ou en trêve avec leurs ennemis. On stipula par ce même traité une manière de liberté de conscience pour les sujets de Sa Majesté qui étoient actuellement ou qui seroient à leur service. On accorda aussi à Mansfeld le pouvoir de faire des levées de soldats qui seroient payés pendant six mois par le Roi, pourvu que Sa Miyesté Rritannique voulût joindre ses troupes à celles de France; et ces troupes, jointes ensemble ^ dévoient entreprendre la conquête du Palatinat , sous le commandement du comte de Mansfeld.

Les ambassadeurs d'Angleterre ne trouvèrent point d'autres obstacles à leur négociation pour le mariage de Madame, que celui de n'avoir pas la liberté qu'ils souhaitoient de traiter avec le cardinal de Richelieu , n'osant point le visiter qu'il ne leur donnât la main chez lui , ni lui-même la leur offrir à«cause de la nouveauté. Gomme ils voulurent bien s'en rapporter à mol au sujet de ce point de cérémonie , et connoissant que cette Eminence s'attireroit dans peu toutes les affaires , j'engageai ces messieurs à prendre un tempérament, qui étoit que le cardinal , sous prétexte d'une indisposition , les recevroit au lit , et qu'ils écriroient au Roi , leur maître , qu'ils se trouvoient dans la nécessité de suivre ce qui étoit pratiqué par le nonce du Pape et par les ambassadeurs de l'Empereur et du roi d'Espagne , si Sa Majesté vouloit que les affaires dont ils étoient chargés réussissent promptement. Ges ambassadeurs reçurent de leur maître les ordres qu'ils demandèrent; et le cardinal , que j'en avertis, en eut une extrême joie.

Nous convînmes dans plusieurs conférences de beaucoup d'articles; mais il en restoit un que nous voulions absolument, et qu'on nous reAisoit avec opiniâtreté : c'étoit qu'on feroit pour les catholiques anglois la même chose qui leur avoit été accordée en Espagne, c'est-àdire qu'on leur donneroit une église où Madame auroit le libre exercice de la religion catholique , et dans laquelle les catholiques anglois seroient reçus. Les ambassadeurs répondirent que cela étoit contraire aux lois de leur pays , et qu'ils ne pouvoient y consentir ; mais que si l'on vouloit seulement qu'on se contentât de dire qu'en considération du Roi et de Madame les catholiques seroient aussi favorablement traités qu'ils le pouvoient être en conséquence des ar-

PBKMIERB PARTIS. [l624J

tieles concertés avec TEspagne , qu'on pourroit ik>rs s'accommoder, pourvu qu'il n'en fût fait ancone mention dans le contrat , et que l'on eonsentft que la chose fût écrite dans une lettre, par laquelle le roi d'Angleterre et le prince de Galles s'y obligeroient.

Cette di£Qculté fut extrêmement débattue : el la différence qu'il y avoit entre une lettre qu'on pourroit aisément désavouer, et un acte solennel comme un contrat de mariage , pensa faire échouer toute la négociation. On souhaitoit bien le mariage^ mais l'on vouloit encore obtenir tout ce qu'on demandoit d'ailleurs. La Vieuville promit pourtant aux ambassadeurs que, pourvu que la lettre en question fût écrite en termes forts et précis, ou feroit en sorte que le Boi s'en contenteroit; et, pour nous y engager, ce ministre proposa au comte de HoUand d'aller en Angleterre pour en donner les assurances à Sa Majesté Britannique; et, afin qu'il n'en fit point de difficulté, on ajouta qu'il seroit diargé d'une lettre de créance du Boi. Cependant, Sa Majesté, ennuyée du séjour de Gompiègne , alla faire un petit voyage à Versailles, d'où La Vieuville , qui y étoit allé aussi , me rapporta un ordre d'expédier la lettre telle qu'elle avoit été concertée avec lui et les ambassadeurs d'Angleterre. J'en connus bien les conséquences : c'est pourquoi , me prévalant de ce que le comte de Holland n'entendoit que fort iioparfaitement la langue françoise , au lieu de loi donner une lettre de créance, j'en fis une qui ne parloit point d'affaires , mais seulement des divertissemens que le Boi prenoit pour lors.

Cet ambassadeur partit donc pour l'Angleterre ; et le cardinal s'étant rendu à Paris , je ne pus m'empécher de lui faire mes plaintes contre La Vieuville , de ce qu'il m'avoit fait une finesse d'avoir donné son consentement à ee qui s'étoit passé. Il en fut surpris ; et , me louant de ce que J'avois fait , il me Jura qu'il Bi'aideroit à en avoir raison. Il ne différa pas long-temps à me tenir parole ; car, ayant retaonu que le Boi s'accommodoit avec peine des manières d'agir de ce ministre, le cardinal le décria de plus en plus dans son esprit , et il fit prendre enfin à Sa Majesté la résolution de l'é- Idgner de la cour : ce qui fut exécuté comme le Bol étoit à Saint-Germain-en-Laye. Avant son d^ri de Gomplègne, il avoit rappelé d'Angleterre le comte de Tillières , contre lequel La Yieoville s'étoit déclaré , aussi bien que contre le marédial de Bassompierre , son beau-frère : leur imputant toijours comme un grand crime de continuer à 6tre les amis de Puisieux. Sa

Mnjcsté envoya en Angleterre , en la place de M. de Tillières, le marquis d'Effiat, confident de La Vieuville , mais attaché aux intérêts du cardinal. Le nouvel ambassadeur du Boi , s'insinuant dans l'esprit de Sa Majesté Britannique, du prince son fils et de Bucliingham, avança beaucoup les affaires; mais il ne put faire passer le monarque par dessus la répugnance qu'il avoit à favoriser si ouvertement les catholiques : car, quoiqu'il n'eût point dans son cœur d'animosité contre eux , la crainte qu'il avoit d'aliéner son parlement et les évéques , sur lesquels il avoit beaucoup de crédit , l'empêcha de se déclarer en leur faveur.

M. d'Effiat, averti de la disgrâce de La Vieuville, et étant persuadé que le cardinal soutiendroit les intérêts des catholiques et en feroit une des principales conditions sans lesquelles le mariage ne s'accompliroit point; cet ambassadeur, dis-je , demanda d'être rappelé. Je lui reprochai son imprudence ; et , du consentement du cardinal même, je l'assurai de son amitié et je l'exhortai de continuer à servir, en lui promettant de grandes récompenses. D'Effiat se rendit enfin au conseil de ses amis : et il fit bien recevoir Bauton que le Boi envoyoit en Angleterre pour faire des complimens à Sa Majesté Britannique , sur une chute que le prince son fils avoit faite à ia chasse.

Pour terminer enfin ce qui nous paroissoit de plus important, nous nous contentâmes qu'il seroit dit que les catholiques recevroient un plus favorable traitement qu'ils n'auroient eu sans doute , quand même le mariage du prince de Galles auroit été conclu avec l'infante d'Espagne. Nous n'en expliquâmes aucunes conditions, et les ambassadeurs consentirent que cet article seroit ainsi rédigé dans le contrat. Nous avions déclaré ne pouvoir le conclure que préalablement le Pape n'eût accordé la dispense , sans laquelle les parties ne pouvoient valablement contracter. On proposa donc plusieurs personnes pour aller solliciter cette dispense auprès de Sa Sainteté : et enfin ou s'arrêta au père de Bérulle que j'avois nommé , et qui fut cardinal dans la suite. Je lui donnai une instructiou bien ample , dans laquelle je n'oubliai pas de dire qu'une fille de France avoit déjà beaucoup contribué à la conversion de l'Angleterre. Le Pape nomma une congrégation de cardinaux pour examiner cette affaire : et de leur avis, il accorda la dispense à condition qu'il seroit dit expressément que le mariage est un lien indissoluble. Cela fut consenti par les Anglois. Et parce que les moindres choses ne sont pas aisées à obtenir à Bome , ou l'on faisoit en cette

UBMOIRBS DU COMTB DB BB1BNNB ,

occasion quelques difficultés de suivre les intentions du Boi , à cause que nous ne représentions pas les actes que nous avions passés avec l'Angleterre , et que de plus nous nous étions faits forts du consentement de Sa Majesté Britannique , on m*ordonna de passer la mer sous prétexte de faire confirmer les articles , mais particulièrement pour avoir un acte scellé du grand sceau d'Angleterre , qui assurât la condition des catholiques anglois, et que les enfans qui naitroient du futur mariage , lors même que le prince parviendroit à la couronne, serolent élevés dans la religion catholique et romaine jusqu'à ce qu'ils eussent atteint l'âge de treize ans.

Je m'embarquai le premier dimanche de l'Avent , et j'arrivai le lundi aux Dunes , où je fus reçu par le marquis d'Effiat, qui me mena à Douvres. Il y avoit laissé son équipage. De là Je me rendis avec lui à Londres. Il avoit ménagé la chose en sorte que , bien que le roi d'Angleterre n'y fût pas pour lors , je devois être reçu à Gravesende par un comte ; et à mon arrivée à Londres , je devois être servi par les officiers de Sa Majesté. Je fis peu de séjour dans cette capitale , et je me rendis à Cambridge , université célèbre, où étoient pour lors le Bol et le prince son fils. Je fus visité par ordre de ce monarque, et le même jour de mon arrivée , par le comte de Montgommery, chambellan de Sa Majesté , et par le duc de Buckingham , qui me conduisirent au logis qui m'avoit été préparé. J'eus le Jeudemain ma première audience, et je fus introduit par le même comte de Montgommery, suivi du maître des cérémonies et d'un grand nombre de seigneurs de la cour. Je fus surpris d'y voir le prince de Galles tête nue , parce qu'il ne se couvroit jamais en présence du Boi , son père , qui me pressa de mettre mon chapeau : ce que je ne voulus pas faire qu'après en avoir demandé la permission au prince par une profonde révérence que je lui fis , et dont il parut si satisfait qu'il m'en remercia. Il se retira aussitôt après de la salle de l'audience , pour ne causer aucun trouble à la cérémonie.

J'expliquai à Sa Majesté le sujet de ma commission : et le Boi parut si conteot de mon discours, que, dès le jour même, il nous donna audience particulière, dans laquelle nous fîmes si bien , qu'il commanda à milord Gonway, son secrétaire-d'Etat , de nous donner la ratification des articles et la patente que nous demandions en faveur des catholiques. Sa Majesté assista le lendemain à une dispute, où nous fûmes aussi conviés ; mais , pour ne pas l'importuner davan-

tage , nous lui demandâmes la permission de retourner à Londres , permission qui ne nom fut accordée qu'après que nous aurions eu l'honneur de dîner avec le Boi. Le Jour en fut arrêté; mais la goutte à laquelle ce monarque étoit sujet, l'ayant empêché de s'y trouver, le prince son fils y prit sa place, et tut servi comme Boi. Cependant Sa Majesté Britannique but à la santé du roi de France notre mattre , et envoya sa coupe à son fils. Elle lui fut présentée par le dnc de Buckingham à genoux. Après qu'il l'eut reprise des mains du prince, il me la présenta aussi ; et ensuite 11 la porta au marquis d'Effiat.

Après le repas , le prince, suivi des ambassadeurs et du duc , entra dans la chambre du Boi , qui nous fit connoltre par plusieurs discours très-obligeans la Joie qu'il avoit , tant du mariage de son fils que du secours qu'on promettoit de donner au palatin. Nous parthnes pour Londres le lendemain. Comme nous étions dans le temps de la fête de Noël , nous la célébrâmes dans cette ville capitale avec autant de pompe et la même solennité qu'on eût pu faire dans un pays catholique , notre chapelle n'ayant point désempli de monde depuis minuit Jusqu'à midi.

Le garde-des-sceaux , qui étoit évêque de Lincoln , m'ayant prié à souper chez lui , Je ne pus m'en défendre , non plus que de l'engagement où me mit M. d'Effiat d'assister à une prière qui se faisoit pour le roi d'Angleterre , dans l'église de laquelle le garde-des-sceaux étoit doyen. J'en fis reproche à M. d'Effiat , en lui faisant voir de quelle conséquence il étoit que les ambassadeurs du Boi n'assistassent point aux prières des protestans. Pour éviter donc le piège dans lequel nous allions tomber, je me déterminai à partir fort tard de notre logis , et à suivre le chemin qui conduit au Doyenné , et non pas à l'église. Mais le garde-des-sceaux , revêtu de ses habits pontificaux , suivant l'usage du pays, s'avançant avec son clergé pour nous recevoir à la porte de l'église , nous obligea d'aller à lui , et nous conduisit malgré nous dans des chaises qu'il nous avoit fait préparer : ce qui me fit prendre la résolution , pendant qu'on chantoit quelques hymnes , psaumes ou motets , de me mettre à genoux ; et , pour faire voir que Je ne participois point en rien à leurs prières. Je dis mon chapelet. Cela édifia fort les catholiques anglois , qui ne manquoient pas d'épier les actions des ministres de France , pour les rapporter aux Espagnols , avec lesquels ils étoient fort unis.

[ 1 625] Je n'avois pas encore achevé les visites

PRKMIfifiE PAHTIE. [l626]

qoe je dévots faire , ni même rendu celles où la bienséance m'engageoit , qae le Roi et toute la eoor arrivèrent à Londres. Nous avions été jusqiies à Tiiéobald an devant de Sa Majesté, pour lui porter la nouvelle que le Pape avoit accordé ee qn'on lui demandoit; et cela flttaut de plaisir an Roi, qu'il me pressa de partir , à quoi je n*eas pas de peine à me résoudre , d'autant que l'on avoit inséré dans la ratlflcatiou qui me fut ronise la qualité de rvi de France et de Navarre y contre l'ancien usage de TAngleterre , qui prétendoit ne donner que celle de roi des François à Se Migesté Très-Chrétienne , parce que , disentils , si les peuples reconnoissent ce prince et lui obéissent', nous prétendons légitimement que les pays et terres de France appartiennent pourtant à Sa Majesté Britannique. Elle ordonna aussi qu'on mit en liberté les prêtres qui étoient en prison à cause de la religion. Mais les officiers anglois y avoient tant de répugnance, quils chercboient toutes sortes de moyens pour tirer laebose en longueur, persuadés qu'ils étoient que je m'impatienterois , et que je partirois avant que Tordre eût été expédié; mais s'apercevant qae leur retardement étoit inutile et ne servoit qn'à me faire presser davantage , ils eurent recours à un artifice dont je ne fus pas la dupe. Ce lut de me dire que ces prisonniers n'étoient retenos que pour la dépense qu'ils avoient faite dans les prisons. J'en demandai l'état , et j'offris de l'acquitter : dont ils eurent tant de lionte que , dès ee Jour même, les prêtres et les autres ecclésiistiqaes catholiques furent élargis. Après cela, rien ne me retenant plus à Londres, je me disposai à partir, après avoir assisté avec le prince à une course de bague. Buckingham , qui m'avoit ftdt amener son fils et sa fille comme la plus grande marque d'amitié qu'il me pouvoit donner, me convia, M. d'Effiat et moi, à un souper magnifique, auquel grand nombre de dames et seigneurs des plus qualifiés de la cour se trouvèrent. Cela n'empêcha pas que la résolution que favois prise de partir le lendemain ne fût exéeotée ; mais cette fête pensa être troublée par un ordre que je reçus du Roi de déclarer que , nonobstant toutes nos conventions, on ne permettroit pasaux six mille Anglois commandés par le comte de Mansfeld de débarquer à Calais. Cet ordre, qui me fut apporté par un courrier du même Mansfeld y étoit contenu dans une lettre signée de IL de Sdiomberg. Je me trouvai dans une tdie surprise, qoe j'envoyai sur-le-champ un gentilhomme pour savoir en quel état étoit M. d'Ef* fiât, et pour lui dire que, s'il se trouvoit habillé, je le prl<^ de monter à ma chambre, mais que , s'il éloit encore au lit, il s'habillât en diligence, ifi. c. ». M.. T m.

parce que j'irois le trouver. Il étoit déjà par bonheur en état de sortir , et 11 accourut aussitût pour savoir quelles étoient les nouvelles que j'avois reçues. Sur ce que je lui dis qu'elles me paroissoient bien mauvaises, il me répondit que je n'avols qu'à le laisser faire , et qu'il s'en démêleroit bien. « Vous verrez aujourd'hui , lui répliquai-je, que le Roi, le prince et le duc ne sont pas trois têtes dans un bonnet , comme vous le croyez; et pour ce qui est de moi, je vous donne parole de suivre exactement ce que vous me prescrirez. — Il faut, me dit-il, aller tout présentement chez Buckingham, le surprendre , et lui exposer le contenu de votre dépêche ; et s'il ne veut pas faire ce que nous souhaiterons de lui, je ferai mon possible pour l'y réduire.» Je suivis le conseil d'Effiat, et nous primes le parti d'aller ensemble chez le duc, qui n'étoit pas encore habillé. Il nous envoya le secrétalre-d'Etat Conway, avec lequel nous nous promenâmes dans une galerie , en ne nous entre* tenant que de choses indifférentes. La première que je dis à Buckingham en l'abordant fut: que la longue expérience qu'il avoit dans les affaires du monde lui pouvoit bien faire concevoir que , par des considérations importantes à la cause commune, le Roi Très-Chrétien, notre maître, ne pourroit consentir que les Anglois levés pour passer en Allemagne débarquassent à Calais. Le duc, surpris de ce discours, me repartit qu'il ne falloit donc plus parler du dessein que nous avions de joindre nos armées ; que TAngleterre n'étoit pas en droit d'imposer la loi au Roi Très-Chrétien, mais qu'il lui étoit permis de se plaindre d'un manquement de parole, et de ce qu'on ne vouloit plus exécuter ce que Ton s'étoit engagé de faire. Je regardai alors d'Effiat pour lui faire entendre qu'il étoit t^mps qu'il se servit de toute son éloquence, et de l'ascendant qu'il croyoit avoir sur l'esprit du duc, pour le faire changer de sentiment. D'Effiat, après avoir beaucoup flatté Buckingham , lui représenta qu'il seroit aisé aux ennemis de s'opposer à la jonction des troupes et d'empêcher d'entrer dans leur pays , si l'on concertoit ensemble le lieu où l'on devoit se trouver et le chemin qu'on pourroit prendre. Mais tout ce que dit d'Effiat fut inutile et ne servit qu'à mettre le duc en colère. Je pris la parole à mon tour. « Vous ne persistez , dis-je , à Buckingham , dans votre sentiment que parce que vous êtes persuadé que toutes choses en iront mieux ; et nous persistons dans le nêtre pour ne point faire de peine aux Espagnols ; mais prenons ; pour nous accorder y l'expédient de laisser à Mansfeld la liberté de faire ce qu'il jugera à propos. » Le duc , après avoir un peu

MEàlOIBES DU COMTE OB BBIENNE ,

révé, dit en anglois au secrétaire-d'Etat qui avoit assisté à notre conférence , qu'il croyoit pouvoir prendre ce parti , se tenant assuré que Mansfeld feroit ce qu'il lui prescriroit. « Hé bien, Messieurs , nous dit-il en reprenant la parole, il faut faire ce que vous voulez ; mais notre infanterie ne débarquant point en France , comment la ferez-vous suivre par votre cavalerie? — Nous le ferons aisément , lui répliquai-je, si vous nous fournissez des vaisseaux dont nous paierons le fret. » Buckingham consentit , et cela fit que je crus qu'il étoit dans le dessein qu'il avoit fait parottre de ménager Mansfeld, et de m'amuser cependant, aûn d'en pouvoir avoir réponse avant mon départ pour Douvres , ce qui me donnoit une très-grande impatience de sortir de Londres. Mais je me trouvai dans la nécessité d'y passer le reste de la journée et une partie de la matinée suivante , après le souper et un bal que nous donna le duc, et qui dura jusques après minuit. Je pris congé de lui, et je priai M. d'Efflat , qui vouloit à toute force me venir conduire jusques à Douvres , de n'en rien faire , mais de se trouver plutôt à une fête que le prince de Galles avoit résolu de donner et à laquelle il étoit convié. Tout ce que je pus gagner de son honnêteté fut qu'il ne viendroit que jusques où je devois coucher le lendemain , et qu'il en partiroit le jour d'après de très-grand matin pour être rendu d'assez bonne heure à Londres , aûn de pouvoir assister à cette fête , qui étoit une course de bague. A mon égard , au lieu d'aller à Douvres en trois jours , comme on le fait d'ordinaire , je m'y rendis en trente-six heures.

J'y trouvai le comte de Mansfeld , qui m'attendoit au logis qui m'avoit été préparé. Nous nous entretînmes sur ce qu'il avoit à faire ; et comme ce comte n'avoit point été averti par Buckingham , je le trouvai fort éloigné de faire ce qu'on souhaitoit de lui. La principale raison qu'il en donna fut qu'il dépendoit des deux rois, et qu'il ne pouvoit faire que ce qu'ils avoient concerté ensemble. Sur ce que je lui demandai s'il étoit assuré de se rendre maître du Palatinat dans les six mois qu'ils avoient pris pour payer l'infanterie qu'il avoit levée , il me répondit : « Vous êtes François, vous allez bien vite; ce n'est pas lÀ l'ouvrage d'un jour. » Cela m'obligea de lui répliquer que, si cette expédition n'étoit finie promptement, il faudroit de nécessité convoquer un nouveau parlement qui ne seroit peut-être pas d'humeur à accorder de nouvelles impositions pour le paiement des troupes , et que je le priois de me dire comment il empécheroit l'armée de se débander si elle ne recevoit pas ses montres ; qu'il savoit même par expérience que

Sa Majesté Britannique avoit eu beaucoup de peine à obtenir une somme médiocre destinée au recouvrement de l'héritage de ses petits-enfans, et que son parlement n'y avoit consenti que sur l'assurance qu'on lui avoit donnée que cette entreprise seroit exécutée en peu de temps , et qu'elle ne seroit point un sujet de guerre entre l'Espagne et TAngleterre; qu'il falloit donc conclure de là que, la guerre étant finie, il n'y auroit plus rien à espérer pour lui en Angleterre ni même en France, à moins qu'il n'entrât tout de bon et sans réserve au service du Boi; que les étrangers sont généralement en aversion en Angleterre , mais qu'il n'en est pas de même en France , où ils sont bien traités pourvu qu'ils aient du mérite ; et que le Boi étoit assez riche l^on-seuiement pour faire du bien à ses serviteurs, mais encore pour leur donner des dignités qui les élèvent au-dessus du commun de la noblesse; et qu'enfin il n'y avoit point de grâce qu'un homme comme lui ne fût en droit d'espérer. «Mais le prince d'Orange, me dit-il, voulant que je forme le siège de Dunkerque ,-je ne le puis faire si j'exécute ce que vous me proposez. — Breda, lui répondis-je, tient au cœur de ce prince ; il veut se sauver à vos dépens, sachant bien que les Espagnols lèveront le siège de cette place pour secourir Dunkerque. Ainsi il parviendra à ses fins sans que vous en partagiez la gloire avec lui, comme vous fîtes quand vous obligeâtes le marquis de Spinola de se retirer devant Bois-le-Duc ; et peut-être même que si par un combat vous réduisiez les ennemis à abandonner leur entreprise, la principale gloire vous en seroit attribuée, w Je m'aperçus que Mansfeld goûtoit mes raisons. Il me promit de faire ce que le Boi lui ordonneroit , ajoutant qu'il se croyoit obligé de me dire que, ne pouvant faire son débarquement qu'à Emden , il ne pourroit se rendre dans le Palatinat sans passer sur les terres de l'électeur de Cologne : ce que Sa Majesté lui avoit expressément défendu. «Attendez- vous , lui répliquai-je, de recevoir une forte réprimande ; mais faites toujours à bon compte ce que le métier de la guerre vous obligera de faire. » Voilà le résultat de la conférence que j'eus alors avec Mansfeld. Je m'embarquai à Douvres, j'abordai à Calais, et je me rendis en diligence à Paris, où, après avoir eu l'honneur de saluer Leurs Majestés , je leur fis un récit fidèle de ce que j'avois négocié pour leur service.

Je coi^'ecturai avec raison que Buckingham , cherchant quelque honnête prétexte pour se dédire de ce dont il étoit convenu avec le marquis d'Effiat et mol , n'en trouveroit point de meilieur ni de plus prompt que de me faire savoir qu'ayant ,

PHEIIIBBB PAttTII.

de son côté, donné les ordres nécessaires pour apprêter les bâtimens qu'il falloit pour le transport de notre cavalerie , J^eusse à faire donner, du nôtre, ceux qu*ii convenoit pour faire remettre en Angleterre l'argent du fret. Le duc m'en écrivit effectivement une lettre fort pressante , à laquelle Je fis réponse que nous ne manquerions pas de faire ce que nous avions promis.

Cependant le peu d'intelligence qu'il y avoit entre Buckingham et le comte de Carliste fit que l'on oublia de faire avertir celui-ci de ce qui avoit été arrêté. Le comte fut bien surpris , en pressant l'exécution des ordres qu'il avoit eus touchant le débarquement des troupes angloises, quand on lui dit qu'on avoit consenti en Angleterre que ces troupes ne débarquassent point à Calais. Le comte en écrivit à Buckingham, qui, n'osant tomber d'accord de la parole qu'il avoit donnée, nia d'en avoir entendu parler. Le premier montra cette lettre , et se plaignit aigrement de moi en me mettant en jeu ; et par-là il me réduisit, contre mon intention, à découvrir tout le mystère , c'est-à-dire que je ne fus que mieux persuadé de tout ce que j'avois déjà reconnu des sentimens de Buckingham.

Le Roi son maître ne l'estimoit plus tant qu'il fdsoit auparavant ; mais il n'en étoit pas de même du ]^rince de Galles , qui continuoit à l'aimer sincèrement et à lui donner des marques de sa confiance. C'est pourquoi, s'imaginant que s'il désavouoit ce que j'avois avancé il en serait cru sur sa parole, il le fit hardiment à la eoor d'Angleterre, et il envoya en France Montaigu pour se plaindre de moi. Je me trouvai par-là obligé de lui faire voir la lettre que Buckingham m'avoit écrite de sa propre main. Cela rendit Montaigu confus ; il me pria de la lui remettre. Je le reftisai , en lui disant que je ne le ferais que pour obéir aux ordres du Roi, quoique ce me fût une chose bien fâcheuse de me dessaissir d'une pièce qui servoit à me justifier et à faire voir que je n'étois point un menteur, qualité indigne d'un gentilhomme.

Montaigu repassa la mer peu de temps après; et le roi d'Angleterre mourut en ce même temps, e'est-à-dlre en avril 1625 , laissant après lui des Jugemens bien différens sur la conduite qu'il avoit tenue pendant vingt-trois années de règne. Les ennemis de Buckingham ne manquèrent pas de publier que c'étoit lui qui avoit fait empoisonner son mattre; mais le duc se voyoit hors de leurs atteintes, étant assuré du crédit qu'il avoft auprès du nouveau Roi, qui continua toujours à l'aimer. Le cardinal de Richelieu me pressant de lui dire quel étoit le génie de ce monarque : « Il m'a paru très-réservé , lui répon-

dis-Je, et cela m'a fait Juger que c'est un hom* me extraordinaire ou d'une médiocre capacité. S'il affectoit sa retenue , continuai-je , pour ne causer aucune jalousie au feu Roi son père, c'est un trait d'une prudence consommée; mais si elle lui est naturelle et sans finesse, on en doit tirer des conséquences toutes contraires. »

Le prince ordonna au comte de Carlisie et de Rolland de faire savoir au roi de France la mort de celui d'Angleterre, son père, et de le faire ressouvenir de ce qui avoit été résolu dans le dernier chapitre de Tordre dii Saint-Esprit, c'est-à-dire que le marquis d'Effiat y seroit associé. Il faut remarquer que le feu roi Jacques m'avoit recommandé, dans une audience secrète qu'il me donna exprès pour cela , de faire en sorte que le Roi lui accordât cette grâce pour d'Effiat. Je suivis les intentions du roi de la Grande-Bretagne , sans être retenu par la menace que me fit le Roi mon maître d'encourir son indignation , si je le pressois davantage sur cet article. Je ne laissai pas de représenter encore à Sa Majesté que, pour ne pas vouloir donner une aune de ruban bleu , on perdroit peut-être le travail de plus d'une année. Le cardinal prit mon parti , et fit valoir ce que J'avois dit. Le Roi changea d'avis , et témoigna aux ennemis de M. d'Effiat, qui étoient en grand nombre, et particulièrement au maréchal de Bassompierre , qui s'étoit fort déclaré contre lui , qu'ils ne lui feroient point de plaisir s'ils s'avisoient de blâmer ce qu'il avoit résolu de faire. Le marquis d'Effiat fut déclaré chevalier, et il reçut ensuite l'ordre par les mains de M. de Chevreuse dans la ville de Londres , lorsque celui-ci accompagna la reine de la Grande- Bretagne. Le contrat du mariage de cette princesse ayant été signé par le Roi et les deux Reines, par elle-même, par Monsieur, son frère, et par les ambassadeurs extraordinaires d'Angleterre, suivant le pouvoir qu'ils en avoient reçu , on ordonna les préparatifs nécessaires pour faire les fiançailles et les noces. Le duc de Chevreuse fût honoré de cette commission par le roi de la Grande-Bretagne , et, étant assisté des comtes de Carlisie et de Holland , il fiança et épousa Madame à la porte de l'église de Paris , où l'on avoit dressé un théâtre pour ce sujet. Madame y fût conduite par le Roi et par Mon<* sieur, accompagnés des princesses du sang et des autres princesses et duchesses qui étoient alors à la cour.

Après que cette princesse eut renoncé aux successions de père et de mère, comme il avoit été stipulé , la cérémonie s'acheva par le cardinal de La Rochefoucauld , grand-aumênier de

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MEMOIBES DU COMTE DE BRIENNE

France, qui avoit eu un bref du Pape par lequel il étoit autorisé à le faire , à cause de la contestation survenue entre lui et Tarchevéque de Paris , qui s'absenta en cette occasion : et parce que le Roi avoit jugé en faveur du cardinal, ce bref fut tenu secret. Le comte de Soissons fit supplier Sa Majesté de le dispenser de faire sa charge de grand-mattre , ne pouvant oublier qu*on lui avoit autrefois fait espérer de parvenir à Talliance de Madame ; et le Hoi permit à ce prince d'envoyer son bâton au grand prieur qui remplit sa place.

Les Anglais , s'intéressant pour les princesses de la maison de Lorraine , obtinrent qu*elles se- Eoient assises sur le même banc que les princesses du sang , qui , après avoir fait leurs pro*testations, souffrirent cette nouveauté pour n*apporter aucun trouble à la cérémonie. Cependant il leur fut donné un acte par lequel le Roi déclaroit ne l'avoir voulu ainsi que parce que les princesses de Lorraine étoient parentes à Sa Majesté Rritannique. Le festin se fit dans la salle de l'évéché ; les grands y servirent le Roi , les Reines et les ambassadeurs d'Angleterre.

La cérémonie fut à peine achevée , qu'on apprit, avec quelque sorte d'étonnement , que le duc de Ruclcingham venoit en France , accompagné de quelques gentilshommes de sa nation. Les ambassadeurs du Roi son maître et madame de Gbevreuse firent en sorte qu'il fût bien reçu. Cet Anglais parut à la cour, l'esprit rempli de beaucoup de chimères , et c'est ce qu'on reconnut encore mieux par son entretien. Il pressa fort le départ de la reine d'Angleterre , et la chose paroissoit juste par elle-même ; mais on ne pouvoit dissimuler la joie que l'on auroit eue de se défaire de cet étranger présomptueux et de le renvoyer dans son pays.

Le départ de Sa Majesté Britannique fut retardé par une indisposition qui survint au Roi. Ce prince, s*étant trouvé un peu mieux, dit qu'il falloit aller à Compiègne, qui étoit le lieu jusqu'où il vouloit accompagner la Reine, sa sœur. De là , les deux reines de France , la mère et répouse du Roi, dévoient aller avec celle d'Angleterre jusques à Boulogne ou Calais. Je crus qu'il étoit de mon devoir en cette occurrence de dire à la Reine que , si l'incommodité du Roi son époux continuoit, elle demandoit que Sa Majesté se dispensât de faire ce voyage ,

(1) I) eat reffronterie d'affecter une grande passion pour Anne d* Autriche , reine régnante. (A. E.)

Le cardinal de Retz rapporte même , d*après ce que lui avait dit madame de Cbevreuse, que « têfftanterie de Bufkingham fut t>eaucoup laing pendant un rendez-vous

afin de rester auprès du Roi , et d'être en état de satisfaire par là à ce qu'elle lui devoit et à l'inclination de son époux. Si cette princesse eût suivi mon conseil , elle en eût tiré de grands avantages ; mais elle préféra le conseil de madame de Vervet au mien. Les raisons qu'on eut de le suivre sont trop foibles pour mériter d'être rapportées ici. Quelque soin que madame de Chevreuse et d'autres dames de la cour prissent de détourner la Reine d'aller à Amiens , elles n'y purent pas plus réussir que moi ; et lorsque cette princesse eut été avertie que le Roi la btâmoit d'avoir suivi un pareil conseil , on ne put s'empêcher de parler contre madame de Vervet , et contre celles qui se trouvèrent dans les mêmes sentimens.

La cour ne resta que deux jours à Compiègne. Les Reines en partirent pour Amiens, et le Roi, dont les forces étoient un peu rétablies , pour Fontainebleau. Il avoit sujet de craindre que ce mariage ne fût aussi fatal à la France que, l'avoit été celui de la fille du roi Charles YL La Reine-mère tomba dangereusement malade en arrivant â Amiens ; mais ses médecins faisant espérer que cette maladie ne seroit pas de longue durée, on s'y disposa à prendre les divertissemens dont le lieu étoit capable. La duchesse de Chaulnes y pria Buckingham de tenir sur les fonts un fils dont elle étoit accouchée depuis peu ; et elle donna ensuite un bal où les dames parurent , à Tenvi les unes des autres , avec tout l'éclat que leur beauté naturelle et les artifices leur pouvoient fournir, et si couvertes de pierreries que les Anglais en furent surpris. Mais la Reine brilla sur toute la cour. La nature, qui lui avoit donné une blancheur capable d'éblouir, effaça toutes les autres beautés, et Sa Majesté parut, surprenant tout le monde, ainsi qu'un astre nouveau.

Le duc de Buckingham y brilla de même, et par la' magnificence de ses habits, et par sa bonne mine. Il dansa avec beaucoup d'applaudissement ; mais il devoit se tenir dans les i)ornes du respect (i), et la vanité qu'il en eut n'auroit pas dû s'étendre plus loin. Il pressa fort le départ de la reine d'Angleterre ; mais il ne laissa pas de faire comprendre sous main qu'il avoit ordre de l'attendre, pourvu que la Reinemère fût bientôt en état de se mettre en chemin.

La manière d'agir de cet étranger me déplut

que la Reine lui avoit donné dans les jardins du Louvre. » (Voyez ce passage Inédit des Mémoires , qui fait partie de notre édition de Retz. ) D*autres chroniqueurs racontent une anecdote à peu près semblable , qui paraitrait donner une certaine authenticité au récit du cardinal de Retz.

PHEUlkfiE PARTIE. [ifiSSj

beaucoup. Je représentai à la Reine-mère que c'étoit une chose honteuse que les Anglois présumassent qu'elle dût hasarder sa vie pour faire honneur à leur maîtresse ; qu'elle devoit du moins autant au Roi son fils qu'à la Reine sa fille, et qu'elle étoit obligée de se conserver pour la consolation et pour le bien de l'Etat. Cette princesse me répondit que j'avois raison; qu'elle entendoit fort bien ce que Je voulols lui dire , et que la Reine sa fille partiroit d'Amiens sans aucune remise dans deux Jours. En effet, elle manda Buckingbam dès le lendemain , pour lui dire qu'il falloit se résoudre d'attendre sa parfaite guérison , qui, à ce que ses médecins disoient , ne pouvoit être d'un mois , ou se disposer à s'embarquer sans délai avec la Reine sa fille ; que cette princesse étoit elle-même dans l'impatience de se voir auprès du Roi son ^ux ; qu'en son particulier elle étoit très-fâchée de ne pouvoir pas achever ce qu'elle avoit commencé, c'est-à-dire d'accompagner la reine d'Angleterre tant qu'elle seroit sur les terres du Roi , son fils. L'Anglois , surpris de ce discours, prit le parti que la bienséance vouloit , et demanda que la Reine sa maltresse partit donc iuœssamment pour se rendre dans les Etats du Boi son époux.

L'ordre du départ fut donné pour le. lendemain ; les Reines se disposèrent à accompagner Sa Msyesté Britannique Jusqu'à une lieue de la Tille d'Amiens. Elle eut un beau cortège. Grand nombre de seigneurs la suivirent. La bourgeoisie et la garnison firent de concert ce qui se devoit dans une pareille rencontre. Le premier logement de la reine d'Angleterre à sa sortie d'Amiens fut Abbeville. Des personnes rapportèrent que Buckjngham, en prenant congé de Leurs Majestés , s'etoit mis à genoux , suivant la coutume de son pays ; et L'on prit cela pour des marques de s'être repenti d'avoir trop pressé le départ de la Reine sa maltresse. Cependant ce duc se résolut de retourner le lendemain à Amiens. Il en avertit M. de Chevreuse , et prit pour prétexte qu'il avoit eu un courrier du Roi son maltre^ qui lui ordonnoit de faire quelque ouverture à la Rein&>mère , pour parvenir à une plus étroite liaison avec la France que- celle qui avoit été concertée. Je fus d'avis d'en écrire au Roi pour l'informer de ce qui étoit venu à ma connoissance , et que le voyage de Buckingbam ne retarderoit en rien celui de. la Reine sa sœur, puisqu'il se rendroit à Montreuil le Jour même qu'elle y devoit coucher.

Aussitôtque Buckingbam fut arrivé à Amiens, il fit demander audience à la Beine-mère. Elle lui ftat accordée, quoique Sa Majesté fût dans

son lit. Il entretint cette princesse des ordres qu'il avoit reçus, et fit demander aussitôt après audience à la Beine sa belle-fille, qui voulut s'en excuser sous prétexte qu'elle gardoit aussi le lit ; mais, pour ne point être b(âmée , soit en refusant l'audience, soit en l'accordant sans avoir auparavant consulté la Reine sa bellemère , elle lui envoya la comtesse de Lanoy, sa dame d*bonneur. Cette dame représenta à Sa Majesté que c'étoit une chose sans exemple , et que peut-être il ne plairolt point au Roi que la Reine permit l'entrée de sa chambre à des hommes dans le temps que Sa Majesté étoit encore au lit « Eh ! pourquoi , dit la Reine-mère , ne le feroit-^lle pas , puisque Je le fais bien moimême ?» La différence d'âge et d'état pouvant être alléguée fort à propos , la comtesse de Lanoy s'en abstint pourtant par discrétion, mais elle envoya quérir toutes les princesses et dames qui étoient alors à Amiens , pour assister à cette audience; et, l'heure en ayant été donnée, l'Anglois se rendit dans la chambre de la Reine. Après que Buckingbam eut fait les révérences accoutumées , madame de Lanoy lui fit apporter un siège , parce que l'ordre veut que quand les reines donnent des audiences elles fassent asseoir ceux qui se couvrent devant elles. Le duc fit quelque difficulté d'accepter le siège , et voulut se mettre à genoux , alléguant l'usage de son pays, où les reines sont toujours servies de cette manière. Mais la comtesse de Lanoy le fit relever promptement. L'audience ne fut pas longue ; et, pendant qu'elle dura, les princesses de Coudé et de Conti , si Je ne me trompe , avec plusieurs duchesses et dames, se mirent dans la ruelle du lit. Quelques-unes d'entre elles voulurent s'excuser de se rendre à cette audience , sous prétexte de quelques indispositions ; mais la comtesse de Lanoy leur fit dire que la Beine le trouveroit mauvais et qu'elle seroit obligée d'en avertir le Boi. Après cela , Buckingbam et ceux de ses gens qui l'avoient suivi reprirent leur voyage , et firent une si grande diligence qu'ils arrivèrent à Montreuil devant que la reine d'Angleterre en fût partie. Elle se rendit le même Jour à Boulogne, où elle fut obligée de faire quelque séjour, parce que le vent étoit si contraire à la flotte qui la devoit conduire , qu'elle ne pouvoit aborder la rnde; mais le temps ne se fut pas sitôt mis au beau , que nous la vîmes paroltre. Nous remîmes , M. de Chevreuse et moi , la reine d'Angleterre entre les mains de Buckingbam et des deux autres ambassadeurs , suivant la commission que le Boi nous en avoit donnée, scellée du grand sceau, après qu'ils nous eurent fait voir celle qu'ils

MEHOIBBS DU COMTE DE BRIENriE,

avoient pour recevoir cette princesse. La flotte ayant mouillé , Sa Migesté , avec sa suite et ceux qui avoient ordre de l'accompagner, entrèrent dans les chaloupes , qui les portèrent à bord des vaisseaux. La Reine entra dans l'amiral y et passa au milieu des autres bâtimens , qui , étant tous à la voile , la saluèrent de leur artillerie et dressèrent leurs manoeuvres vers Douvres, où la flotte aborda en moins de sept heures, la mer n'ayant jamais été plus calme. Un petit vent qui souffloit favorisant la marée , plusieurs barques longues portèrent à terre la Reine avec toute sa suite , et Sa Majesté trouva sur la grève une chaise préparée , dans laquelle elle fût conduite au château , qui étoit n^eublé des meubles de la couronne et où il y avoit un magnifique souper. Après s'être un peu délassée, elle se mit à table et se coucha. Nous descendîmes, M. de Chevreuse et moi, avec le marquis d'Effiat dans le bourg, où quelques grands seigneurs anglois, qui nous étoient venus joindre, nous ayant régalés, nous nous retirâmes chacun dans le logis qui nous avoit été destiné. Etant avertis le lendemain que le Roi venoit d'arriver au château, les ambassadeurs de France s'y rendirent en diligence; et étant entrés dans la chambre de la Reine, où ce monarque étoit pour lors , nous lui fîmes les complimens ordinales de la part du Roi, notre maître, et des Reines, sa mère et son épouse. Sa Majesté Britannique répondit à ces complimens dans tous les termes de civilité, de politesse et de respect qu'on pouvoit attendre d'un prince aussi civil qu'il l'étoit. L'heure qu'on devoit partir pour aller à Cantorbéry, où le mariage devoit être consommé , étant arrivée , Buckingham nous dit que l'intention du Roi, qui devoit monter dans le carrosse de la Reine, étoit que les principales dames angloises y eussent place aussi bien que M. et madame de Chevreuse , et la maréchale de Thémines, qui avoit voulu faire ce voyage pour l'amour de Sa Majesté. Nous lui répondîmes qu'il en falloit une aussi pour madame de Saint-Georges , qui avoit été gouvernante de la Reine , et ensuite sa dame d'honneur; qu'on avoit consenti, à la vérité, qu'elle n'en prendroit point le titre , qui paroissoit nouveau en Angleterre; mais qu'il avoit été accordé qu'elle auroit celui de groom ofthe stool^ qui revient assez bien à ce que l'on appelleroit en notre langue, le gentilhomme ou la dame de la chaise percée. Cette charge est trèsconsidérable en Angleterre; elle fait jouir de grands privilèges ^ comme de commander dans la chambre de la Reine , de lui donner sa chemise, etc. Nous ajoutâmes que madame de

Saint*Georges devant être toujours auprès de cette princesse , s'il n'y avoit qu'une place dans le carrosse , elle devoit être pour cette dame ou pour madame de Chevreuse. Je dis de plus que le duc de Chevreuse ne devoit point se séparer des autres ambassadeurs, n'ayant point de titre particulier, et que le marquis d'Effiat et moi nous ne souffririons jamais qu'on lui rendit un honneur qui ne nous fôt commun avec lui* Bnckingham nous fit dire alors que nous contraindrions le Roi si nous ne suivions pansa volonté; mais comme nous demeurâmes fermes dans notre sentiment, madame de Saint-Georges eut place dans le carrosse de la Reine, et M. de Chevreuse resta avec nous , ce qui étoit plus dans l'ordre.

La cour ayant fait la moitié du chemin de Cantorbéry s'arrêta en un lieu où plusieurs dames attendirent la Reine, qui , étant descendue de carrosse , fût avertie par le Roi de celles qu'elle devoit saluer en particulier, et de celles qui ne lui dévoient pas baiser la main. Elle commença par toutes les femmes des pairs , c'est-àdire celles des ducs, des marquis, des comtes , des vicomtes et des barons. Cela dura assez longtemps. Cette cérémonie étant finie , Leurs Majestés remontèrent en carrosse et se rendirent à Cantorbéry. Le maire et les échevins de cette ville firent leurs harangues à la Reine à l'entrée de la ville : après cela, cette princesse alla descendre au palais de l'archevêque , mais madame de Chevreuse resta auprès de la Reine toute la soirée; elle lui donna la chemise et la coucha.

Le lendemain , à la prière de M. d'Effiat , nous partîmes pour Londres , M. de Chevreuse et moi, après avoir dépêché un courrier à la Reine, mère du Roi, chargé des lettres de plusieurs dames , qui contenoient que le mariage de Leurs Majestés Britanniques avoit été consommé à leur commune satisfaction; qu'elles doivent rester ce jour-là à Cantorbéry, où l'on leur devoit faire une entrée magnifique ; et que ce qui avoit obligé M. d'Effiat de nous presser, M. de Chevreuse et moi, d'aller à Londres, c'étoit afin de s'y trouver revêtu du même caractère que nous , qui voulions bien avoir cette complaisance pour lui.

La cérémonie se fit dans la chapelle de Danemarck, où nous étions logés, M. de Chevreuse et moi. Le Roi ne voulut point que la bourgeoisie prit les armes , ni que la cour se mit en état de recevoir la Reine ; et cela avec d'autant plus de raison que , quoique la saison fût peu avancée , il régnoit une maladie contagieuse qiil pensa désoler l'Angleterre, et dont,

PBBMIÈBB PABTIB. [1636]

si OD en croyoit quelques vieillards et certains tavans, ce royaume pou voit avoir été affligé MUS le règne de la reine Elisabeth et sous celui du roi Jacques.

Le Roi de la Grande-Bretagne se crut obligé de eoQYoquer un parlement , et de faire confirmer dans cette assemblée publique toutes les conditions auxquelles le feu Roi son père , et Sa Majesté elle-même, s*étoient obligés pour parvenir à son mariage. Le Jour fut arrêté. On publia un acte authentique que le Roi fit dresser en présence de tous les grands de sa cour ; après cela il dîna en public avec la Reine , et nous eâmes, MM. de Ghevreuse^ d'Effiat et m , place au repas en qualité d'ambassadeurs da roi Tr軀hrétien. Les grands y servoient , et les hérauts et les trompettes marchoient devant le grand-maltre. Sa Majesté , voulant ensuite faire paroitre son adresse achevai, comme elle i'avolt montrée au bal où les ambassadeurs de France dansèrent , rompit des lances , et se lit autant admirer dans ces exercices que la Reine son épouse le fut au bal. Cette princesse y dansa sans rien démentir de la gravité qui (knt être gardée par les personnes de son rang.

Le Roi parut dans le parlement d'une manière à charmer rassemblée, couvert de son manteau royal qui étoit de velours rouge doublé d'hermine sans broderie , la couronne sur la tire et le sceptre à la main , environné des officiers du royaume, dont l'un présentoit l'épée royale, l'autre la couronne à l'impériale, et l'autre un globe qui représente le monde : c'est la marque de l'empire que les Anglois prétendent avoir sur la mer.

Plusieurs autres grands officiers portoient aussi les marques de leurs dignités et de leurs charges, comme : le maréchal, un bâton d'or dont les deux boots sont de fer ; le grand trésorier, le grand chambellan d'Angleterre et le chambellan de la maison du Roi , leurs bâtons blancs. Ceux-ci précèdent les pairs dans toutes les occasions, parce qu'ils sont eux-mêmes pairs du parlement, où personne ne peut être assis en présence du Roi que le chancelier , qui est à côté et un peu derrière Sa Majesté, et ensuite le garde-des-sceaux. C'est lui qui prit la parole, parce que le chancelier étoit pour lors éloigné de la cour , et qui remontra l'état des affaires , ralliance contractée avec la France, et l'engagement où l'on étoit de rétablir le roi de Bohême, la Rdne son épouse , sœur du Roi , et les princes ses neveux , dans l'héritage de leurs pères , dont ils avoient été dépouillés. Il ajouta que c'étoit pour la seconde fois qu'il en parloit ; car dans le parlement précédent, dont celui-ci n'é-

toit qu'une suite, on avoit déjà représenté le traitement indigne qui avoit été fait en Espagne à l'héritier de la couronne.

La maladie contagieuse, augmentant de telle sorte qu'elle emportoit par jour plus de six cents personnes dans la ville de Londres , obligea le Roi de remettre son parlement et de se retirer à Hampton-Gourt, l'une de ses maisons de campagne , où il fit sa demeure. Sa Mijesté nous fit donner pour la nôtre le château de Richemont , qui n'en est éloigné que de trois milles , et où madame de Chevreuse, qui étoit près d'accoucher, eut aussi soulagement. Nous eûmes quelque difficulté avec les Anglois pour le paiement de la dot de la Reine, parce qu'ils soutenoient que l'argent de France n'étoit pas d'un si bon aloi que le leur ; mais , étant convenus de nous en rapporter aux termes do contrat , nous sortîmes assez tôt d'affaires.

Il faut remarquer que, dans le cours de ces affaires, je fus toujours en froideur avec Buckingham , dont je ne puis taire l'imprudence. Je me souviens donc à cette occasion que ce duc étant retourné à Amiens , y fit quelque ouverture à la Reine-mère , sous prétexte d'établir une liaison encore plus étroite entre les deux couronnes que celle dont on étoit convenu. Il déclara même à Sa Majesté qu'il avoit reçu un ordre précis de lui en parler, par un courrier qu'on lui avoit envoyé exprès pour cela. Cette princesse ne lui fit point d'autre réponse , sinon qu'elle en donneroit avis au Roi son fils, et qu'ensuite elle nous feroit savoir ses intentions. Après avoir vu la réponse que cette princesse avoit eue, et reçu les ordres de la cour à ce sujet, MM. de Chevreuse et d'Effiat furent d'avis de demander audience à Sa Majesté Britannique pour nous acquitter de notre commission. Je fus d'un avis contraire ; mais je proposai simplement de la demander à Buckingham , et leur en dis de si bonnes raisons qu'ils s'y rendirent. Ces raisons étoient que, puisque depuis que nous étions à la cour d'Angleterre nous n'avions point entendu parler de cette affaire , nous pouvions croire que cette affaire ne lui tenoit pas fort au cœur ; que nous pourrions faire de la peine à ce monarque en lui en parlant, non pas comme d'une chose à laquelle on consentoit pour lui plaire, mais qu'on lui refusoit, quoique la proposition eût été faite de sa part ; que je croyois donc qu'il étoit bien plus à propos d'en parler à Buckingham, et que si ce duc insistoit à ce que , pour se disculper, nous en parlassions au Roi, son maître, nous le ferions pour lors , ne pouvant nous en défendre.

] Comme nous nous entretenions de tout ceci ,

MÉMOIRES DU COMTE Dl BBIENNE,

Buckingham nous vint prendre pour nous mener coucher dans une maison de plaisance qui appartenoit au comte de Carliste , éloignée seulement de Londres de trois ou quatre lieues. Je me servis de cette occasion pour lui expliquer les volontés du Roi, mon mattre. Il nous répliqua à rinstant que la résolution que nous avions prise étoit la meilleure , parce que Sa Majesté Britannique auroit été dans le dernier étonnement d*entendre parler de œtte proposition, qui en effet eût été nouvelle au Roi , et qu*elle venoit uniquement de lui Buckingham , qui ne l'avoit faite que parce qu'il la jugeoit utile aux deux couronnes, et qu'elle lui donnoit un prétexte honnête de retourner à Amiens, où il avoit déjà résolu de la faire quand il en partit après avoir pris congé des Reines ; et parlant ensuite en bon courtisan : « Il est, ajouta-t-il, du devoir des ministres de travailler à conserver la bonne intelligence entre les rois qu'ils servent, et ils ne doivent jamais rien faire qui la puisse altérer. »

Messieurs de Ghevreuse et d'Effîat ayant été d'avis qu'on avertit le Roi de ceci , je leur dis que j'allois faire la dépêche et qu'ils ne songeassent seulement qu*à se bien divertir. Nous la signâmes tous trois avant que de sortir de Londres. Je rendis compte dans cette dépêche à Sa Majesté de la raison que nous avions eue de parler à Buckingham plutôt qu'au Boi, son maître , qui ne songeoit point à cette affaire ; et que le duc n'en avoit rien dit non plus depuis son retour de France.

Nous vîmes sur notre route plusieurs belles n^aisons de campagne , et nous arrivâmes dans celle du comte de Carliste, qui nous reçut parfiftiten^ent bien. Etant retournés à Londres , nous continuânies à faire notre séjour à Bichemont , d'où nous Imitions souvent à la cour de Leurs Majestés Britanniques. Qn nous accorda , quelques jours après, la permission de retourner en France : nous devioqs , M. de Ghevreuse et moi , suivre la route ordinaire , et M. d'Effiat devoit conduire les vaisseau?^ dont le roi d'Angleterre vouloit bien aider celui de France pour réduire les Bochelois, qui s'étoient soustraits à leur devoir.

Nous avions déjà fait demander notre audience de congé à Buckingham , qui vi voit avec nous fort civilement en apparence et qui nous combloit d'honnêtetés , MM. de Ghevreuse , d'Effiat et moi , quand le duc nous rendit visite au château de Bichemont où nous étions logés. M. de Bonneuil , gentilhomme fort considéré à la cour, autant par sa charge d'introducteur des ambassadeurs et par sa naissance j: que

parce qu'il étoit d'un esprit vif et poli, et qu'il avoit eu part à toutes ces intrigues, voulant donner des louanges à Buckingham, ou plutôt faire semblant de le flatter, lui parla ainsi : « Il faut avouer, Milord, que vous êtes beau et bien fait. Je ne suis point surpris que les premières de nos dames aient conçu de l'amour pour vous. — 11 m'eût été difficile d'y réussir, répondit alors cet Anglois avec une fierté insupportable, car je n'étois qu'un pauvre étranger, et tous mes maux s'étoient réunis contre moi. » J'étols trop bien instruit de ce qu'on savoit et qu'on di« soit assez ouvertement à la cour touchant la présomption du duc , pour ne pas. comprendre ce qu'il vouloit dire. Gela m'obligea de lui par-^ 1er en ces termes : « 11 faut pourtant avouer, Milord, que vous avez l'esprit, la taille et l'air d'un grand seigneur ; vous êtes , de plus , beau , agréable et bien fait , et par conséquent , capa» ble de donner de ta jalousie à des maris qui seroieiit d'humeur à en prendre. Je suis même persuadé que vous pouvez y avoir réussi ; mais il faut pourtant que je vous apprenne une chose qui est très-constante : c'est que les dames françoises font gloire de donner de l'amour sans en prendre ; et si quelques unes ne peuvent pas se défendre d'en prendre , elles ne cherchent pourtant , en accordant leurs bonnes grâces , qu'à être courtisées par un cavalier qui réside à la cour, et non par un étranger qui n'est regardé chez nous que comme un passe-volant. » Plusieurs gentilshommes françois qui furent présens à notre entretien s'aperçurent bien à la mine de Buckingham qu'il avoit été percé jusques au cœur. Il ne put même s'empêcher de me dire que je cherchois les occasions de lui faire de la peine ; à quoi je lui répondis que l'occasion qui venoit de se présenter étoit trop belle pour ne pas s'en prévaloir.

Notre audience de congé m'ayant été accordée , Buckingham fit tous ses efforts pour obtenir^ de MM. de Ghevreuse et d'Effiat , qu'ils prieroient de la part du Boi Sa Majesté Britannique de mettre son épouse en tel poste qu'il lui plairoit auprès de la Beine avec la comtesse de Denbigh,sa sœur, et la marquise d'Hamilton, sa nièce. Us le lui promirent et même de m'ea faire un secret , se flattant , ou que je le décou-. vrirois, ou que je serois assez discret pour ne les point démentir. Il est d'autant plus étonnant que cela eût pu être exécuté , qu'on nous l'avoit expressément défendu par notre instruction et par plusieurs dépêches. Les raisons qu'en avoient Leurs Maj.estés étoient déduites bien au long dans le contrat de mariage du roi d'Angleterre , op l'on Qvolt stipulé que la Beine son épouse

PBKUIERR PABIII. [lC2ô]

D^aiirolt à ton servicHB que des François et des FhnçovseB Msant professioD de la religion eatfaoUque, de peur que la fréquentation qu'elle poorroit avoir avec des personnes protestantes ne lui fit naître de mauvaises opinions et avoir des complaisances pour le Roi, son époux , que nous avions assuré le Pape qu'elle n'auroit jamais , Sa Sainteté n'ayant accordé la dispense que sur cette assurance. On n'avoit pas même beaneoop de peine à voir quel étoit le dessein du roi de la Grande-Bretagne , qui n'avoit Jamais voulu consentir que la comtesse de Buckingham , mère du duc , ni même la duchesse sa femme, fussent ordinairement auprès de la Reine , comme nous en avions prié Sa Mi^esté , parce que Tune faisoit profession de la religion otholique , et que l'autre en étoit soupçonnée

anssi, étant fille du comte de , qui en étoit

regardé comme le défenseur, étant sorti d'une maisoii catholique qui avoit toujours signalé MD zèle pour la pureté de la foi. Quoi qu'il en toit , Je m'aperçus bien qu'il se négocioit quelque chose de conséquence , et, faisant semblant de savoir ce que J'ignorois encore , Je m'adressai à Gordon , qui étoit un Ecossois. Je lui dis qa'on connottroit particulièrement quelle avoit été notre intention. Gordon, ayant cru que MM. de Ghevreuse et d'Efflat m'avoient fait la enifidenee du secret , me découvrit tout le mystère, et ceci m'obligea d'aller trouver ces mestieors. Je leur parlai avec toute la force qui eonvenoit au caractère dont le Roi m'avoit honoré. Je dis à M. de Ghevreuse que sa qualité loi ferait peut-être éviter la Bastille, mais qu'il Uloit que nous y allassions, M. d'Efflat et moi ; qu'ils n'avoient pu ni dû s'engager à mon insu à ùAre une chose de cette conséquence, qui in- Mlliblement déplairoit beaucoup à Leurs Majestés ; et que , en un mot comme en cent , je ne prétendois pas Jouer la comédie ; qu'ils n'afoient qu'à voir lequel ils aimoient le mieux , ou de tenir la parole qu'ils avoient donnée à Bockingham , ou bien de satisfaire à leur devoir , les assurant que, s'ils y manquoient, Je dépécherois sur-le-champ un courrier au Roi pour l'avertir de ce qui s'étoit passé ; que d'ailleurs Je ne trouverois pas extraordinaire qu'ils fissent arrêter mon courrier, et qu'ils envoyassent de leur part pour donner les premières impressions , mais que Tévénement dans la suite feroit ccmnottre qui de nous auroit plus de raison.

On ne peut être plus étonné que le furent ces messieurs. «Je n'ai fait, disoit le marquis d'Efflat pour s'excuser, que donner dans le sentiment de M. de Ghevreuse. » Gelui«ci soutint

au contraire que c'étoit M. d'Efflat qui lavoil engagé; mais enfin ils convinrent que, puisque la chose devoit déplaire au Roi , il valoit encore mieux manquer à la parole qu'ils avoient donnée. Nous fûmes conduits à l'audience par Buokingham , à qui la familiarité dans laquelle il vivoit avec le Roi, son maître, donna lieu de s'approcher de si près de ce monarque , qu'il put entendre distinctement ce que M. de Ghevreuse disoit au Roi ; mais il fût bien surpris quand i& nous vit prendre congé sans parler de ce qu'on lui avoit promis. Dans la colère et le transport où il étoit , au lieu de nous conduire dans l'antichambre de la Reine , comme il devoit , il resta avec le Roi ; mais de savoir pourquoi, c'est ce qui n'est pas venu à notre connoissance. IL vint peu de temps après où nous étions en tenant la main sur la garde de sou épée , et il me dit ^ adressant la parole à moi seul : « Le Roi croit que c'est vous. Monsieur , qui êtes l'auteur de toutes les difficultés que nous rencontrons. » Je ne puis dire si c'étoit dans le transport de sa colère que, parlant ainsi , il avoit croisé la porte par laquelle il étoit entré ; Je lui répondis à mon tour , en mettant aussi la main sur la garde de mon épée : «11 faut. Monsieur , que Je me sois trompé Jusqu'à présent. J'avois toujours cru que les rois ont assez de puissance pour faire du bien à des gentilshommes , mais Je n'avois pas cru qu'ils pussent leur donner de l'honneur. Je reconnois enfin que leur pouvoir s'étend Jusques là ; mais Je m'estimerois bien plus glorieux encore d'entendre ce que vous me dites , si c'est par l'ordre de votre Roi , que de posséder une de ses couronnes , quand il me la donneroit. — Mes paroles , me répliqua Buckingham piqué au vif, peuvent être prises différemment — Et moi , lui répondis-Je , Je les prends dans le sena que les doit prendre un honnête homme. » S'il n'avoit pas poussé son ressentiment plus loin, je n'aurois eu garde de faire remarquer à M. de Ghevreuse qu'il avoit manqué de respect au Roi, notre maître, en nous offensant ; mais il nous quitta brusquement. Et de nous avoir laissé partir de Hampton-Gourt , sans nous conduire à Richemont : <• G'est, dis-Je à M. de Ghevreuse, un procédé si extraordinaire , qu'il offense Sa Majesté personnellement. Jen*y vois qu'un seul remède, que Je vous proposerai si vous êtes d'humeur à vous en servir. » M. de Ghevreuse, qui connut bien qu'il étoit lui-même offensé dans ce qui avoit été fait au Roi, me Jura que Je n'avois qu'à lui dire ce que J'en pensois , et qu'il n'y auroit rien qu'il ne fit de son côté pour repousser l'injure faite à Sa Migesté. « Ge remède serait, lui dis-Je, de partir en diligence

MÉMOIBBS DU COMTE DB BBIEHRE ,

la mer , en laissant à M. d*Efllat Iêl condiitte des vaisseaux qui nous ont été promis ; et quand nous serons débarqués à Calais, il faodroit dépécher un courrier au Roi pour lui rendre compte de ce que nous avons négocié pour son service. Ensuite nous nous rendrions dans un lieu tiers , comme Dunkerque , d'où nous ferions savoir à Bockingham que nous voulons avoir satisfaction de la conduite qu*il a tenue à notre égard ; et , afin qu'il ne puisse pas désavouer qu'on lui a parlé, il faudra que ce soit un trompette de l'archiduc , assisté d'un gentilhomme françois, qui lui fasse savoir notre intention. Mais, continuai-Je, il faut un trèsgrand secret pour réussir en ceci. » Je ne puis dire précisément par qui ce projet vint À la connoissance de Buckingham ; et si ce fut par d'Effiat; fâché de ne pas être de la partie, ou par Bonneuil, qui par tempérament ne pouvoit s'empêcher de parler, ou enfin par M. de Chevreuse lui-même , qui le dit à sa femme. Quoi qu'il en soit, Buckingham vint dès le lendemain nous faire des excuses j et nous donna pour raison de la brusquerie avec laquelle il nous avoit quittés , que c'étoit parce qu'il avoit eu nouvelle que sa femme se trouvolt malade à l'extrémité, et qu'étant persuadé qu'on ne prendroit pas en mauvaise part ce qu'il pourroit faire en cette occasion , il étoit parti brusquement sans nous en dire le sujet et sans nous en demander la permission. Gomme les moindres paroles d'excuse satisfont ceux qui veulent s'accommoder sincèrement , tous nos grands projets s'évanouirent, et M. de Chevreuse ne manqua pas de publier la satisfaction qu'on avoit reçue de Buckingham.

Quelques Jours auparavant , Sa Majesté Britannique avoit fait M. de Chevreuse chevalier de l'ordre de la Jarretière , sur la permission que le Roi donna à ce duc de l'accepter , et sur ce que Je mandai à ce monarque qu'il est porté , par les statuts de l'ordre du Saint-Esprit, que ceux qui en sont honorés pourront aussi posséder celui de la Toison d'Or et de la Jarretière. Le roi de la Grande-Bretagne n'en demeura pas là à son égard. Ayant résolu de faire un présent de sa main à M. de Chevreuse et à d'EfQat , il leur fit dire à cet effet qu'il les vouloit encore voir ; et madame de Chevreuse ayant dit que ce prince avoit acheté deux diamans , outre le préisent qu'il vouloit faire au duc son mari , Je crus qu'elle ne me tenoit ce langage que pour avoir occasion d'en plaisanter dans la suite à mes dépens. En effet , si J'eusse pris le parti d'aller à l'audience avec les autres , elle n'eût pas manqué de dire , supposé qu'on m'eût fait

un présent , que J'y avois été exprès pour le mendier. Elle eût fait encore de plus mauvaises plai* saoteries si le contraire étoit arrivé. C'est pourquoi Je déclarai à cette duchesse que Je ne von* lois point aller à Hampton-Court , et que nous verrions lequel des deux diamans seroit pour M. d'Efflat. On ne peut exprimer le bon accueil qui fut fait à ces messieurs , mais particulièrement au duc de Chevreuse , qui reçut un présent d'une grande valeur. Il n'en fut pas de même du présent du marquis d'EfÛat, qui se tint fort offensé de ce que le diamant qu'on lui donnoit n'étoit pas du prix qu'il l'avoit espéré.

Nous partîmes de Richemont tous trois dès le lendemain , quoique madame de Chevreuse fût accouchée d'une fille. M. d'Effiat nous accompagna Jusques à Gravesende , où nous trouvâmes des carrosses qui nous conduisirent À Douvres. Pour lui , il prit le chemin des ports de mer , où l'on avoit armé les vaisseaux que l'on s'étoit engagé de fournir au Roi. Nous arrivâmes heureusement en France , après avoir été près de quarante heures sur la mer , et nous débarquâmes à la rade de Saint-Jean. Nous partîmes de Boulogne le lendemain pour nous rendre à Fontainebleau , où Leurs Majestés étoient pour lors. Il ne me fut pas difficile de remarquer , par le froid accueil qui fut fait à M. de Chevreuse à son retour, que l'on n'étoit guère content de lui ; car , quoiqu'il fût revêtu de la charge de grand chambellan , il n'entra point dans la chambre du Roi , et il fut obligé de faire demander auparavant si Sa Majesté l'agréeroit.

Je trouvai à mon retour un grand changement dans le conseil. Non seulement le cardinal avoit toute la confiance du Roi et de la Reine, sa mère, mais il étoit encore le chef du conseil , et il y avoit une autorité si absolue , qu'on lui portoit toutes les dépêches. Il ne se faisoit rien que par ses avis ; il ordonnoit de toutes choses , et ne gardoit aucune mesure en quoi que ce pût être , sinon en ce qui regardoit la volonté du Roi , qu'il tâchoit de pénétrer en donnant dans le sentiment de Sa Majesté, à laquelle il n'étoit point alors importun par les grâces qu'il lui demandoit: car il ne lui proposoit point encore aucun de ses proches pour être auprès de sa personne , parce qu'il avoit remarqué que l'esprit de ce monarque étoit si méfiant et si délicat sur cette matière , que c'eût été rendre un très-mauvais office à ceux qu'il auroit présentés , quand même ils auroient été agréés. De plus , ce premier ministre changeoit volontiers de séjour par complaisance pour le Roi , qui n'aimoit pas à rester long-temps dans un même endroit. Il n'alloit point à la cour quand Sa Mi^feslé n'y étoit pas.

PBBMIBBB PABTIB. [1G2G]

afla qtt'on ii*<AlpHB«^j0l4B «Ure qu'il faisoit sa eoir aux Rdnes ; et quoiqu'il eAl ^ttgiUeD de IB fiHtODe à la ReiDe-mère , il ne ftJsolt guère qoe saoYer les apparences avec cette princesse. U avolt ensuite l'adresse de faire entendre au Roi qu'il ne dépendoit et ne vouloit dépendre que de lui seul.

Après que j'eus resté deax jours à Fontaine- Mean , j*ailai à la Maison-Rouge où le cardinal étoit II me pressa fort de lui dire quelle avoit été la conduite de M. de Ghevreuse , et ce qui eo ayoit été remarqué par le marquis d'Ëfflat. Pour m'engager à lui parler plus ouvertement, il me fit assez connoltre qu'il avoit eu des informations qui ne leur étoient pas avantageuses ; mais Je ne lui voulus rien dire qui pût leur nuire. As contraire , Je les louai de s'être une fois emportés en présence du roi d'Angleterre , pour un manvais traitement que l'un des huissiers de ce prince avoit fait à une femme catholique, qui veoolt entendre la messe dans la chapelle de la Rdne. A la vérité , je ne pus désavouer que la eoBdnite de M. de Ghevreuse n'avoit point déplnà la cour d'Angleterre , et je déclarai de plus à Son Excellence que le comte de Garlisle blâmoît hautement celle du comte de Holland ; mais j*é?itai de tomber dans le piège que le cardinal me tendit en me questionnant sur quantité de choses qui n'étoient point venues à ma connoîsianee, et en faisant à peu près à mon égard comme on en use à l'inquisition à l'égard de ceux qu'on y défère.

Les vaisseaux qui nous avoient été promis ayant été amenés par M. d'Effiat , servirent à bire gagner à M. de Montmorency la victoire qu'il remporta sur les Rochelois (1) : mais cette liaison entre la France et l'Angleterre causa dans la suite une grande guerre entre les deux eooronnes; car les Anglois crurent qu'ayant servi le Roi , ils étoient en droit de faire Mn accommodement entre ce monarque et les Rochelois. Gomme cela flattoit en quelque façon la pasnon que le cardinal de Richelieu avoit de foire la guerre à l'Espagne, les Anglois obtinrent qu'on accepteroit leur garantie pour Texéeation de ce qui avoit été promis à ceux de la religion prétendue réformée. Mais ils prirent les armes en leur faveur , sous prétexte qu'on leur avoit manqué de parole.

Je ne sais point ce que M. d'Eftiat put rapporter de si agréable au cardinal, mais ce qui est certain, c'est qu'il en fut fort considéré , et qu'ensuite ce premier ministre témoigna une

(1) n •*agit da combat naval livré prèi de l'Ile de Ré. L'armée rojide. commandée par le duc de Montroo-

très grande envie de faire venir à la cour le duc de RuclLingham. Le Roi , au contraire , montroit beaucoup de répugnance pour cet étranger, parce que , outre la fierté de l'Anglois , sa eondolte peu respectueuse et sa manière d'agir lui déplaisoient. D'ailleurs le Roi n'étoit pas encore résolu de rompre avec l'Espagne, dont la puissance lui étoit suspectée la vérité, mais celle du Roi d'Angleterre , qui avoit des intelligences en France , Tétoit aussi. Gependant Sa Majesté , qui agissoit avec beaucoup de prudence , et qui par conséquent ne vouloit et ne devoit point contribuer à l'avancement des Anglois , ne laissoit pas d'aider le prince palatin à rentrer dans ses Etats ; en quoi il étoit pourtant combattu par deux contraires qui lui passoient continuellement dans l'esprit. D'un côté il voyoit la trop grande élévation de la maison d'Autriche , et de l'autre celle de l'Angleterre ; voilà ce qui f\it cause que le cardinal ne put obtenir du Roi la permission d'écrire à Ruckingham pour le faire venir en France.

[1626] L'ambassadeur de Sa Majesté en Hollande , où cet Anglois étoit allé, lui fit entendre que le plus sûr moyen d'avancer les affaires c'étoit d'envoyer à sa place en France une personne de considération , et non pas d'y aller lui-même. U y a aussi grande apparence que madame de Ghevreuse lui manda la même chose. G'est pourquoi Buckingham y envoya le vice-chancelier d'Angleterre, lequel demanda de négocier directement avec le cardinal , et d'être dispensé de me venir voir , parce qu'on le lui avolt expressément défendu. J'en fus averti par ce premier ministre, et l'ambassadeur se trouva bien surpris de la réponse que je lui fis, qu'il étoit absolument nécessaire pour le service du Roi que les affaires étrangères ne passassent que par les mains d'un secrétaire d*Etat ; et bien que je ne m'attendisse pas que cela dût me regarder , je ne laissois pas de le conseiller , parce qu'il seroit autrement très difficile que Sa Majesté fût bien servie : car quand on veut faire les choses par des voies extraordinaires et qui ne sont point en usage, il en arrive des incon venions auxquels il est impossible de remédier ensuite. Soit que la force de mes raisons persuadât le cardinal , ou que de lui-même il eût envie de suivre le plan que je conseillois, il proposa la chose au Roi, qui s'y rendit facilement; mais d'Herbault eut l'avantage d'être préféré aux autres. Dans les conférences qu'eut le premier ministre avec l'ambassadeur d'Angleterre , on

rency, reprit celte tie dont les protestans l'étoient emparés. (A. E.)

MEMOIRES Dii (:o&:t£ de baifjine

prit des mesures contre l^Ëspagne , dout Blaiuville , qui étoit celui de France auprès de Sa Majesté Britannique , n'eut que très peu de connoissance. Il fut même révoqué^ dans la crainte que le cardinal avoit d*y laisser un liomme aussi éclairé que celui-là.

Ce fut en ce temps-là que la duchesse de Guise engagea la Reine-mère à demander que sa fille Marie de Bourbon -Montpensier fût mariée à Monsieur, frère unique du Roi , ou bien qu*on lui laissât la liberté d'en disposer. Nous remarquerons ici que Henri de Montpensier, dernier de sa branche , avoit épousé Catherine de Joyeuse , fille du comte de Bouchage et de mademoiselle de Nogaret , duquel mariage étoit venue une fille qui épousa dans la suite Monsieur , parce que le duc de Montpensier mourant demanda en grâce au roi Henri-Ie-Grand que le .mariage de cette princesse fût fait avec M. le duc d'Orléans, qui étoit le second fils de Sa Majesté. Henri-le-Grand, y ayant donné son consentement, laissa mourir M. de Montpensier avec la consolation d'en voir dresser les articles avant sa mort. Ce prince disposa' de ses biens en faveur de son gendre , de madame son épouse et de la couronne ; mais M. d'Orléans étant décédé pendant la minorité du roi Louis XIII , la Reine-mère engagea son dernier fils, devenu pour lors duc d'Orléans , à épouser celle qui avoit été promise à son frère, et c'est de cela que madame de Guise demandoit l'exécution. La chose, qui paraissoit très juste en elle-même, ne laissoit pas de recevoir ses difficultés, parce que personne n'osoit projposer au Roi , qui n'avoit point d'enfans , de consentir au mariage de Monsieur, son frère, dans la juste appréhension où l'on étoit que ce prince , venant à en avoir , ne fût tmp considéré. On n'osoit pas aussi, d'un autre côté, ne point consentir à une chose qui paroissoit si raisonnable , d'autant plus que la Reine-mère dit publiquement que ceux qui y avoient de la répugnance ne donnoient que trop à connoitre qu'ils avoient plus d'inclination pour la branche de Condé, que d'attachement pour le Roi et pour Monsieur ,* son frère.

Le cardinal , étant pressé par Leurs Majestés d'en dire son avis , différoit de s'expliquer nettement , et attendoit du temps le remède et le conseil qu'il pourroit donner ; cependant le Roi faisoit assez connoitre qu'on lui feroit plaisir de trouver des détours pour éloigner ce mariage. Ayant su que le grand prieur , son frère naturel , avoit beaucoup de pouvoir sur fesprit de Monsieur , et qu'il étoit porté pour le comte de Soissons, le seul prince que madame de Guise poovoit souhaiter pour sa fille , supposé qu'elle

fût exclue de l'alliance de Monsieur, Sa Majesté crut pouvoir découvrir au grand prieur le sujet de son chagrin. Celui-ci, d'autre côté, ne croyant pas pouvoir avoir un meilleur garant que le Roi-méme, usa de tant d'adresse qu'il persuada à Monsieur de dire qu'il n'avoit aucune inclination pour le mariage. La Reine, qui savoit l'attachement qu'avoit pour le frère du Roi M. d'Ornano , fait depuis peu maréchal de France , après avoir été arrêté prisonnier quelques années auparavant , et depuis élargi sur les protestations qu'il fit d'être toujours fidèle aa Roi , la Reine, dis-je, crut qu'il avoit eu part au conseil que Monsieur avoit pris de déclarer qu'il renonçoit au mariage, et que, pour ses Intérêts particuliers, la maison de Vendôme profitoit du crédit que le maréchal avoit sur l'esprit de ce jeune prince, qui d'ailleurs avoit prêté l'oreille aux propositions qui lui avoient été faites de se retirer de la cour et de faire son séjour à La Rochelle , parce que par là il nécessiteroit le Roi de lui donner un apanage avec de grosses pensions , et d'autres établissemens qu'il n'avoit pu encore obtenir.

La Reine-mère s'entretint donc de tout œd avec le cardinal de Richelieu, qui , voyant bien Tinconvénient qu'il y avoit que Monsieur se retirât de la cour, conseilla au Roi de faire arrêter le maréchal d'Ornano, et de promettre au grand prieur qu'il auroit le commandement de l'armée navale si son frère renonçoit à l'amirante de Bretagne dont il avoit été pourvu avec le gouvernement de cette province , et que le cardinal souhaitoit fort pour lui-même, dans l'espérance où il étoit d'être élevé à la dignité de surintendant du commerce et de la navigation de France, avec tous les pouvoirs et prééminences accordés à l'amiral. Cette dernière charge avoit donc été supprimée pour donner lieu à la création de la première , que le cardinal ambitionnoit violemment ; et comme dans cette nouvelle charge il ne pouvoit pas lui-même commander les flottes , Son Eminence laissoit le Roi maître de leur donner pour générai qui il vouloit.

Le grand prieiv, étant donc flatté de l'espérance de commander les armées de mer une seule fois au moins , et d'avoir ensuite un Imvd gouvernement à la place de celui de Caen qu'on lui avoit ôté , prit le parti d'aller ménager Monsieur et de le faire revenir à la cour. La première chose que Monsieur demanda fut la liberté du maréchal d'Ornano , qui lui fut promise. Mais comme je savois qu'on ne se se4rv<rft en cette occasion du grand prieur que pour le faire disgracier, je crus le devoir avertir, en lu!

PBEMIÈBB PABTIB. [lG26]

iSdiant entoidre qae le Roi se iaisseroit toucher ptr les larmes de la Reine sa mère ; que le cardinal éviteroit de donner conseil à Sa Majesté nr une matière aussi délicate que le mariage de Monsieur, son frère; ce qui ne Tempéchoit pas de faire un écrit par lequel il se serviroit de bcMinea raisons pour la conclusion du mariage , et de très faibles pour soutenir le contraire ; et qu'ainsi le dessein de la Reine réuslisMot , il attireroit son indignation , dont il serait ac(»d)lé dans la suite aussi bien que la maiaoA de Vendôme ; que , donnant les mains à ce q|Blt ne pourroit em|»écher, M. de Soissons , son ami, se trouveroit par-là engagé à rechercher sa nièee , ce qui seroit un très grand avantage pour lamaisoD ; et qu'il ne devoit point appréhender que mademoiselle de Guise fût préférée à sa nièee, parce que M. de Soissons avoit pour suspect tout ce que le cardinal lui coiiseiiloit. « Vous ne connoissez ni la cour ni Monsieur, me répondit le grand prieur. — Je ne serois pts, loi répliquai-Je, si aisément trompé à la cov qoe vous , Monsieur; mais pour ce qui regarde le caractère de votre esprit , il me seroit fiMîle de l'être , puisque vous faites vous-même tout ce qu'il faut pour ruiner votre maison. » Jkpais que J'eus cet entretien avec le grand prieur, je ne le vis que dans le moment qu'il partit de Blois avec M. de Vendôme son frère , poor être mis prisonnier dans le château d'Amboise.

Les sceaux , que Ton ôta au chancelier d'Aligrepour les donner à M. de Marillac, firent croire qoe l'on avoit de grands desseins , celui- I d étant aussi sévère que Tautre avoit paru ' teix. La résolution que l'on avoit prise d'aller mr la rivière de Loire, inspira aussi de la crainte à plosieors personnes ; mais quand on vit que MoDsieor soivoit le Roi , et que Ghalais avoit eu des éclaircissemens avec Sa Majesté et avec le cardinal , on crut que les affaires étoient ac- CNnoiodées. La détention de MM. de Vendôme, qsi de Blois furent conduits à Amboise , fit naître d'autres soupçons qui augmentèrent , parce qoe la cour partit pour Nantes , et que le nou- Teao garde-des-sceaux fut nommé pour interroger MM. de Vendôme, ayant pour adjoint Beauclair, secrétaire-d'Etat.

Je dirai , à propos de M. de Marillac , que Je ne SGOviens de deux choses qui méritent d'a- Toir place dans ces Mémoires. L'une, qu'en prcDant possession de la dignité de garde-desleeanx , au lieu de dire qu'il craignoit de n'en pouvoir supporter le poids , comme font pour i'ordioaire ceux qui en sont revêtus , il fit un compliment au Roi qui fit connoltre qu'il ne se

méfioit point du tout de ses forces ; c ar il dit à Sa Majesté qu'il espéroit que Dieu lui feroit la grâce de s*en bien acquitter. La seconde chose qui est à remarquer, c'est que le grand prieur devoit faire et fit en effet difficulté de répondre devant lui , tant à cause de sa qualité de chevalier de Saint - Jean - de - Jérusalem que parce qu'il pouvoit objecter à Marillac qu'étant entré dans la Ligue , il avoit Juré non seulement de ne jamais reconnoître pour roi celui à qui la couronne appartenoit de droit , ni même ses enfans , mais encore de lui être contraire en toutes occasions : et c'est de quoi II avoit pu être accusé par le roi Henri-le-Grand; que de plus, il s'étonnoit de ce qu'il vouloit être son juge , puisque lui , grand prieur, ne devoit point en avoir d'autre que le parlement. Il pouvoit dire sur son sujet beaucoup d'autres choses encore qui couvroient Marillac de confusion. Le garde-des-sceaux étant revenu avec cette réponse , je fus soupçonné d'avoir donné des avis au prisonnier ; et le cardinal en parla au Roi qui n'en crut rien et qui lui dit : « Je le connois aussi bien que je sais de quoi l'autre est capable. D'ailleurs, lui ajouta-t-il , je suis assuré de la fidélité de ceux qui gardent mes frères de Vendôme , et je suis persuadé qu'ils n'ont reçu ni avis de ce qui a été résolu , ni mémoires sur ce qu'ils doivent répondre. »

La cour fit alors un voyage à Nantes , où les Etats de la province de Bretagne furent convoqués. Par la première requête qui fut présentée au Roi , et qui étoit en quelque façon mendiée , Sa Majesté fut suppliée de donner une déclaration par laquelle aucun des descendans des anciens ducs de Bretagne ne pourroit être gouverneur de la province. Le Roi fit ce règlement par une déclaration qui fut insérée dans les registres des Etats. Pendant qu'ils travallloient au secours extraordinaire qu'ils pourroient donner à Sa Majesté , on pressa Monsieur de se marier. On fit la découverte d'un complot contre la vie du cardinal. Ghalais , qui étoit entré dans le complot , fut arrêté prisonnier, et tous ceux que Ton jsoupçonna d'avoir eu connoissance du complot. On composa une chambre d'un certain nombre de présidens , de conseillers du parlement de Bretagne et de plusieurs maîtres des requêtes, qui avoient suivi le gardedes-sceaux qui présida à cette chambre.

Monsieur se maria pendant qu'on travailla à l'instruction du procès de Ghalais , qui fut condamné à mort et exécuté. On croyoit qu'une des conditions du mariage de ce prince seroit la liberté de MM. de Vendôme , du maréchal d'Ornanp et de Ghalais; mais ils furent oubliés,

4ft

MEMOIRES DU COMTE DE BfilENNE

OU, si ToD parla d'eux , ce fut si foibiement que cela ne servit qu'à resserrer davantage les premiers , et qu'à avancer la condamnation de Chalais.

La maison de Guise commença pour lors à chanter victoire, et se donna même la liberté de se laisser emporter si vivement à la Joie, que le duc d'Elbceuf m'ayant rencontré dans la cour du château , me dit : « Vous voyez que ce que vous craigniez tant , et que vous n'avez jamais cru , est enûn arrivé. Monsieur ôte , par son maria>^e , à la maison de Gondé l'espérance de parvenir à la couronne. » Je lui répondis à mon tour sur le même ton : « Je n'ai jamais cru, Monsieur, qu'il pût arriver ni bien ni mal du mariage de Monsieur avec mademoiselle de Montpensier. J'espère toujours que Dieu donnera des enfans au Roi , et qu'il voudra se laisser fléchir enfin par les larmes et les prières d'un peuple qui a le bonheur d'être gouverné par le meilleur prince du monde et par une Reine d'un grand mérite. <*

Gependant le Roi se disposa de s'en retourner à Paris peu après le mariage de Monsieur, et passa par Rennes , où je ne suivis point Sa Majesté , lui ayant demandé la permission d'aller voir madame du Massez, ma belle-mère, qui demeurolt en Saintonge. Ge monarque apprit pour lors la mort du maréchal d'Ornano , et donna ordre à madame de Ghevreuse de se retirer dans sa maison de Dampierre , avec dé^ fense d'en sortir. La mort du maréchal d'Ornano Alt une occasion de parler aux uns , et contribua à la fortune des autres; et il y a beaucoup d'apparence que , si cette mort n'eût prévenu le ministère , on auroit fait le procès de M. d'Ornano , et qu'il n'auroit pas manqué peut-être de charger par ses dépositions plusieurs personnes avec lesquelles il avoit eu de très-grandes habitudes.

Monsieur fut très-content de son mariage et de l'apanage qu'il avoît eu ; mais il oublia ses serviteurs : à quoi son humeur le portoit assez. Madame ménageoit son esprit , et en tiroit tout ce qu'elle en pouvoit tirer par son adresse.

[1627] Sa grossesse, qui parut bientôt, ne At qu'augmenter le crédit qu'elle avoit auprès de son mari et de la Reine , sa belle-mère. Personne n'osoit dire que cette princesse n'accoucheroit pas d'un fils : car elle en étoit si persuadée , qu'il n'y avoit rien qu'ell e ne mtt en usage pour savoir ce que l'on disoit d'elle sur cet article j et pour donner ensuite des marques de son ressentiment à ceux qui ne parloient pas dans son sens. Gependant elle n'eut qu'une fille, contre son attente et celle de ceux qui la regar-

doient comme étant destinée à donner des rois à la France. Elle mourut peu de jours après. Quoique le cardinal de Richelieu eût contribué beaucoup au mariage de cette princesse , il n'en étoit pas moins pour cela l'objet de son aversion ; car elle lui envioit non-seulement son crédit , mais elle fut même cause , à ce que l'on croit , que la Reine-mère commença à se dégoûter de ce ministre et à prêter l'oreille à ceux qui lui parloient à son désavantage.

On fut alors averti des préparatifs de guerre qu'on faisoit en Angleterre , qu'un grand nombre de huguenots, sujets du Roi, y avolent passé , et que plusieurs d'entre eux la demandolent et s'y disposoient , sous prétexte de donner ordre à leur sûreté. Gependant le Roi tomba dangereusement malade, et se trouva autant agité par la fièvre qui le tourmentoit que par l'envie qu'il avoit d'aller en Poitou. La Reine sa mère fit ce qu'elle put pour l'en empêcher ; mais le cardinal le pressa au contraire de s'avancer, ne trouvant que ce seul moyen pour sauver l'Ile de Ré , dans laquelle les Anglols avoient déjà fait une descente , et pour se faire craindre aux Rochelois qui les avoient appelés.

La descente fut contestée ; mais enfin ils prirent terre , étant favorisés par la marée et par leur canon. L'armée ennemie étoit commandée par Ruckingham , qui parut en cette expédition avec l'équipage d'un homme amoureux , plutôt que dans l'équipage d'un général. Ge duc , méprisant le fort de La Prée , résolut d'attaquer celui de Saint-Martin : ce qui lui fit recevoir un affront, car il se retira sans avoir réussi dans son entreprise. Je me crois obligé de dire ici, pour rendre témoignage à la vérité , que ce succès fut autant dû à la vigilance du cardinal qu'à la résolution que le Roi prit de se faire voir dans le pays d'Aunis. Les assiégés firent une vigoureuse défense , et le régiment de Ghampagne , commandé par Thoiras , qui fût dans la suite maréchal de France , y acquit beaucoup d'honneur. On fit passer des troupes au fcNTt de La Prée, et l'on fit un embarquement à Rrouage , dont le commandement fut donné à M. de Schomberg , qui apprit à son arrivée que les gardes ayant été attaquées sous ce fort, où elles étoient campées, avoient repoussé l'ennemi, lequel , pour jouer de son reste, attaqua par un assaut général le fort de Saint-Martha , d'où il Alt aussi repoussé. Ayant ensuite voulu se retirer à la tête de l'Ile , il fut défait entièrement; et l'on peut dire que le maréchal de Schomberg reçut dans cette occasion beaucoup de gloire , et la France un grand honneur. SI lé Roi fut admiré pour avoir entrepris ce se-

PBEMIÈBE PABTIB. [1627-28]

oours, le cardinal ne ftit pas moins loué d'y tfoîr contrilNié. Je ne suivis point ie Roi dms ce voyage , ni quand il partit de Saint- Germain , où il étoit venu reprendre ses forces , parée qoe je n'étois pas moi-même encore guéri d^une incommodité qui m'obligea de garder la chambre dix mois entiers , outre que le Roi ne m'aTolt pas fait l'iionneur de me nommer pour être de ce voyage. Je ne dirai point si la prison da grand prieur ou quelque autre raison en fut li-caose , mais seulement que j'en tirai un grand avantage , qui fut que Je commençai dès-lors à fnépriser le monde. Je n'avois point de plus grande consolation que quand des personnes de fertn et de piété me venoient visiter ; et Je puis dire que , dans cette occasion , Je le fus bien ph» que je ne ie méritois par les plus qualifiés da royaume. Enfin je recouvrai ma santé , sans atoir le moindre ressentiment d'un grand abeèiqa'il fallut m'ouvrir à plusieurs reprises. Ce faH dans nn voyage que Je fis à Notre-Dame-de- Liesse, pour remercier Dieu , que J'eus la certitode de ma guérison. Madame de La Ville-aux- Glercs fût du voyage, et Je suis obligé de dire à sa louange que , pendant le cours de ma maladie , elle ne quitta point le chevet de mon lit , dans lequel j'étois presque toujours, parce que je m'y trouvois bien plus soulagé que dans (jiiekjpie situation que Je pusse être.

Le Roi m'ordonna de rester auprès de la Reine, a mère, qui exerçoit la régence sous le titre de gouvernante des provinces de deçà la Loire. Cependant madame de Ghevreuse , ennuyée du mour de Dampierre , en partit brusquement , et alla à Nancy , où elle fut parfaitement bien reçue de M. de Lorraine. Quoique la parenté servit de prétexte , ce fut sa beauté qui lui acquit tout le pouvoir qu'elle eut dans la suite , et qu'elle conserva long-temps sur l'esprit de ce frince. Ce souverain ayant , ainsi que ses pères , îtàt de grandes usurpations sur les évêchés de Metz , Toul et Verdun , dont la protection étoit dévotne à nos rois, qui n'en possédoient presque plus que la souveraineté, dans laquelle ils étoicnt bien fondés , on conseilla à Sa Majesté de re- Tendiqoer ce qui lui appartenoit. Des commissaires ayant été nommés de part et d'autre pour en prendre connoissance , ils adjugèrent tant de terres au Roi que M. de Lorraine crut qu'oo le vouloit dépouiller entièrement. Il est vrai que ce prince faisoit d'ailleurs tant d'usuiFpatlons sur les droits et sur la souveraineté de Sa lii||esté , que sa crainte pouvoit être assez bien fondée. Le dnc de Lorraine crut donc que l'octÊÊkm se présentoit d'obtenir des déclarations eosa favemr, ou bien de se maintenir par la

force dans la possession de ee qu'il prétendoit lui appartenir. Il s'en déclara ouvertement, et le bruit delà cour étoit qu'il agissoit par le conseil de madame de Ghevreuse. Mais le père de cette duchesse , craignant que l'événement ne répondit pas à son attente, lui conseilla d'envoyer en Espagne pour s'assurer de la protection du Roi Gatholique , et de faire passer par Paris ou par La Rochelle M. de Ville, pour saluer Sa Majesté de la part du duc son maître , en glissant toujours quelques paroles qui signifioient qu'il n'y avoit point de meilleur moyen pour rendre l'amitié éternelle que de faire Justice à M. de Lorraine sur ses prétentions.

Je répondis à cet envoyé, avec qui j'eus ordre de conférer , que ses paroles ressembloient à un défi ; mais qu'il devoit plutôt se ressouvenir que son maître avoit l'épée trop courte pour la mesurer avec celle du Roi ; que d'ailleurs avant que les Anglois et les Espagnols, naturellement temporiseurs, eussent délibéré s'ils l'assisteroient ou non , il se trouveroit dépouillé et de ce qui lui appartenoit et de ce qui ne lui appartenoit point . M. de Ville ne fut pas mieux reçu a La Rochelle, le Roi étant Indigné de ce qu'un duc de Lorraine osoit faire le fier contre lui , parce qu'il le croyoit engagé fort avant dans une guerre avec le roi d'Angleterre et avec une partie de ses Etats révoltés. Pendant que le blocus de La Rochelle fut continué [1628], le Roi vint faire un tour à Paris et s'en retourna promptement, sans que les prières des deux Reines le pussent retenir. Le marquis de Spinola ayant été rappelé des Pays-Ras en Espagne , passa par Paris. En s'en allant à Madrid , il vit le camp de La Rochelle , où le Roi lui fit un très-bon accueil , lui permettant même de visiter les tranchées et les travaux. On battit aux champs : ce qui étoit le plus grand honneur qu'on lui pût faire , et dont il ne manqua pas de rendre à Sa Majesté ses trèshumbles remerclmens. Quand il fut arrivé à la cour du Roi son maître , plusieurs conseillers de Sa Majesté Gatholique étant d'avis que l'on tentât le secours de La Rochelle , alléguant pour leur principale raison qu'il falloit empêcher la trop grande puissance de la France et ses vues, dont on ne pouvoit douter sur la réponse qui avoit été faite à M. de Ville , on demanda à Spinola si cette entreprise pouvoit réussir : à quoi ce général répondit qu'il y trouvoit de grandes difficultés qui ne manqueroient pas de traverser les desseins du Roi Gatholique, auquel ensuite on reprocheroit toujours d'avoir inutilement envoyé une flotte pour le secours des Roehelois. On lui proposa de se charger de l'entreprise ; mais il s'en excusa, donnant pour raison de son reftis

MBIfOlBBS DU COMTE DR BRIENNE ,

qu'il avoit vu les travaux et donné son avis sur ce qu'il y avoit à faire ; qu'ainsi il ne pouvoit pas honnêtement se cliarger de l'exécution de ce qu'on lui ordonnoit. Tout ceci fût cause que Sa Migesté Catholique n'entreprit rien dont on pût se plaindre en France , ou qui pût lui faire beaucoup de mal ; mais il n'en fut pas de même du côté de l'Italie. Les Espagnols croyant que l'occasion étoit favorahle de s'emparer de la ville et citadelle de Casai, le sergent-major de cette place fut sollicité de la part du Roi Catholique pour la livrer ; et le duc de Savoie consentit , d'autre côté, de lui laisser faire la conquête du pays^ à condition qu'il déclarât ne prétendre aucun droit , ou de renoncer à celui qu*il pourroit avoir sur la ville et sur la citadelle. Ces deux princes , suivant le bruit de la renommée, qui n'épargne personne , ne songeoient qu'à se tromper l'un l'autre ; car le Roi Catholique , voyant que son dessein lui avoit réussi ^ ne pensoit qu'à empêcher M. de Savoie de faire la guerre dans un pays qu'il regardoit comme le sien propre ; et ce-

pendant le duc de Savoie , dans la crainte qu'il en avoit ensuite , crioit au secours pour empêcher la trop grande puissance de l'Espagne en Italie. Il se sauvoit ainsi de l'un aux dépens de l'autre; mais, pour rendre sa condition meilleure, il étoit souvent joué des uns et des autres. Il n'y avoit point de puissance qui fût plus en état de faire tête à l'Espagne que celle de la France. Cependant Sa Majesté Catholique traita avec le duc de Rohan et lui fournit de l'argent, afin que la guerre civile ne fûtîpas sitôt terminée qu'il y avoit lieu de croire qu'elle le seroit. Le dac fit à la vérité la guerre en Languedoc; mais il ne put empêcher que La Rochelle ne se rendit , après qu'on y eut appris la mort du duc de Buckingham , et vu que les efforts des Anglois étoient inutiles contre la digue qu'on avoit construite pour enfermer le port , et contre les vaisseaux que le Roi avoit armés pour s'opposer à la flotte ennemie. Cette ville rebelle fit enfin de nécessité vertu , et ouvrit ses portes à son souverain.

riN DE LÀ PREMIERE PARTIE.

MEMOIRES

DU COMTE DE BRIENNE

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