‹ Relation faite par m. de Fontrailles des choses particulières de la courChapitre 6 sur 89 · III. G. D. M., T. m · texte numérisé non relu

III. G. D. M., T. m

la consolation d'avoir eu un mari qui lui étoit très-cher , rentré dans le sein de Téglise dont il étoit sorti par le malheur des temps. L'assurance qu'elle a voit que la conversion de son époux étoit utile à ses enfans, augmenta sa joie, et la fit mourir de la mort des justes. Elle fut favorisée dans ce passage terrible par les sacremens de l'Eglise , et par une entière confiance dans les miséricordes infinies de Jésus-Chiist , dont elle reçut le corps et le sang adorable.

J'entrai au collège en l'année 1 60 1 , d'où mon père me tira en 1604 , pour m'envoyer en AU lemagne, contre la volonté de ma mère, à qui mon éloignement fit beaucoup de peine. Je trouvai dans mon voyage plusieurs princes si zélés pour le service du Roi , qu'ils embrassoient toutes les occasions d'en donner des preuves dans leurs cours ; et parce qu'ils sa* voient que mon père étoit en considération dans celle de France , il n'y avoit point de bons traitemens que je ne reçusse d'eux , jusque-là que plusieurs m'envoyoient quérir , et que d'autres me faisoient l'honneur de me venir visiter , quoique je ne fu^^se encore qu'un écolier qui n'avoit point de train et ne faisoit aucune dépense. J'ai* lai d'Allemagne en Pologne , d'où je rentrai dans l'Empire; de Vienne, je fus en Hongrie , d'où je revins pour passer en Italie. J'arrivai à Venise le jour que M. de Champigni , ambassadeur de France, y faisoit son entrée; et l'on y entendoit de toutes parts le peuple chanter les louanges du roi Henri-le-Grand, à qui la république étoit redevable de son repos , ayant par sa puissance et par sa sagesse pacifié le différend qu'elle avoit eu avec le Pape.

Je n'eus pas la consolation de trouver ma mère en vie à mon retour, Dieu en ayant disposé dès l'année 1608 ; et je ne revins à Paris que le dernier du mois de novembre de l'année suivante. C'étoit dans le temps du voyage que le roi Henri-le-Grand faisoit en Picardie.

MEMOIRES DU COMTE DE BBIBNNB

Je parus à la cour dans la quinzième année de mon âge. Les entretiens les plus ordinaires étoient des grands préparatifs de guerre que le Roi faisoit, des grandes levées de cavalerie et d'infanterie quMl avoit ordonnées, et d'un corps considérable de Suisses dont il vouloit augmenter Tarmée qu*il devoit commander en personne. Il en faisoit former deux autres, dont Tune étolt pour entrer en Italie, sous le commandement de Lesdiguières, qui devoit être Joint par le duc de Savoie , à qui Sa Majesté avoit fait promettre, pour le prince de Piémont son fils, madame Elisabeth de France, sa fille aînée, qui fut depuis mariée au prince d'Espagne.

Cette princesse devoit avoir en dot le Milanais , ou du moins une partie de ce fertile duché, dont le Roi se réservoit quelques portions pour les distribuer aux princes italiens qui , dans l'envie d'assurer leur liberté, voudroient joindre leurs armes aux siennes. Ce grand monarque n'avoit d'autre dessein que d'affoiblir ceux qui , contre toute sorte de justice , avoient engagé par force ses sujets rebelles à lui manquer de fidélité, après avoir signé avec Sa Majesté la paix qu'elle observoit très-religieusement de sa part.

Je sais bien qu'on a voulu reprocher à ce prince l'assistance qu'il avoit donnée aux Provinces-Unies depuis le traité de Yervins ; mais c'est parce qu'on ignoroit qu'il avoit déclaré aux Espagnols, qu'en excluant les Etats-généraux de la paix qu'ils demandoient, il ne pouvoit en abandonner la protection , ni refuser son assistance À la reine de la Grande-Bretagne, qui dans les occasions lui avoit rendu le même service , aussi bien que cette république naissante ; à moins que les différends de ces deux puissances ne fussent terminés par un bon traité.

Je discontinuerai de parler de ce grand Roi , mon dessein n'étant point d'écrire sa vie. Je ne dois pas toutefois passer sous silence que , dans le temps qu'il tenoit conseil avec ses ministres, il me permettoit souvent d'y rester ; et un jour que je voulus me retirer par discrétion , il m'en fit une sévère réprimande, en me disant qu'il ne pouvoit se fier à moi , puisque Je paroissois me défier de moi-même.

Une mort violente l'enleva à ses sujets. La joie de la Reine fut changée en deuil ; les grands desseins que ce monarque avoit formés s'évanouirent, et les peuples se trouvèrent dans Tétonnement et dans la douleur. Quelques rois et quelques souverains, qui s'en réjouirent, ne laissèrent pas de le regretter, et ils ne tirèrent point de cette mort les avantages qu'ils s'en étoient promis , car ses armées triomphèrent des leurs ,

et rétablirent dans Juliers les héritiers légitimes, qui , étant assurés de la protection du Roi , avoient pris les armes pour se mettre en possession de celte principauté et pour en chasser l'empereur Rodolphe, qui , sous un prétexte spécieux de la vacance du fief, croyoit que la disposition lui en étoit dévolue , ou que du moins il étoit le seul juge qui pourroit prononcer sur le différend des parties. Il y avoit plusieurs prétêndans : l'électeur de Brandebourg , le duc de Neubourg , alliés à la France ; l'électeur de Saxe , et quelques autres princes protégés par l'Empereur et par le Roi Catholique, dont les projets connus tendoient à rétablir la monarchie universelle ; ce qui a fait répandre tant de sang et épuiser de si grands trésors.

J*entrai au service du roi Louis XIII , qui me reçut avec bonté , en considération de ceux que mon père avoit eu l'honneur de rendre à Henrile-Grand et à la reine Marie de Médicis, qui , étant déclarée régente , avoit marqué les avoir agréables. Pendant les premières années du règne Je n'avois point d'autre occupation que de suivre Sa Majesté, et m'appliquer à acquérir l'honneur de ses bonnes grâces , a quoi j'ai réussi. Je fis un voyage en Angleterre, et Je trouvai ce royaume affligé de la mort du prince Henri ; mais son père et le public s'en consolèrent aisément , parce que ce prince avoit fait paroitre en plusieurs occasions trop de fierté, et l'envie qu'il avoit de régner en monarque absolu. Il s'entretenoit souvent de ce qu'il falloit faire pour y parvenir , des moyens de se mettre en crédit en Hollande, et d'être considéré par les religionnaires en la province de Guienne , qu'il regardoit toujours comme l'ancien héritage de ses pères.

[ 1 6 1 3 ] Je me trouvai au mariage de la princesse Elisabeth , dont l'esprit et l'ambition ont causé beaucoup de troubles à la chrétienté. Le prince Maurice et le maréchal de Bouillon lui conseillèrent d'engager son mari à accepter la couronne de Bohême, que les grands et le peuple lui offroient. Le premier fût d'avis qu'il se ftt couronner , et le second qu'il se contentât du titre de capitaine-général jusques à ce que ses affaires fussent bien établies.

[ 1614 ] Les grands , ne pouvant souffrir d'être exclus entièrement de l'administration de l'Etat et d'être gouvernés par les conseils du marquis d'Ancre , s'éloignèrent de la cour. Ils eurent pour chef le prince de Condé; et, s'étant assemblés à Mézières , ils publièrent un manifeste appuyé d'un arrêt du parlement qui ordonna aux princes , aux ducs et pairs et aux officiers de la couronne , de se trouver dans les

PBEMIÈBE PABTIE. [l6l5]

assemblées pour voir et examiner ce quMI faudroit faire pour la réformation de TEtat.

Le marquis d'Ancre voyant bien que les princes ne manqueroient pas de soutenir le duc de Longueville , avec lequel il s'étoit brouillé, à cause de la préférence qu*ll a voit eue de la lieotenance générale de Picardie et du gouvernement de la citadelle d'Amiens , ce marquis se réunit à ceux qui, sous le nom de ministres, gouvernoient l'Etat. C'étoient le chancelier de SUlery, leduc de Yilleroy et le président Jeannin, tous consommés dans les affaires, dont ils avoient acquis une connoissance parfaite par une longue expérience , et qui par leur mérite avoient gagné l'estime et la confiance du roi Henri-le-Grand.

L'entreprise du parlement fut blâmée. Il lui fut fait défense de continuer ses délibération? ^ et néanmoins il ordonna que très-humbles remontrances seroieut faites au Roi de bouche et par écrit. Les grands appuyèrent cette délibération ; et s'étant éloignés de la cour, on leur envoya des députés pour les obliger à revenir. Ils firent on traité par lequel il fut résolu qu'on assembleroit les Etats-généraux , et que le château d'Amboise seroit remis entre les mains du prince de Condé , pour lui servir de place de sûreté , jusqu'à ce que les Etats eussent été convoqués et assemblés.

Il se passa quelque chose à Poitiers qui fit croire que le duc de Rohan^ de concert avec le prince de Condé, avoit résolu de s'en rendre le maître , et que M. de Vendôme formoit un parti en Bretagne. Le voyage de Poitiers avec celui de Nantes furent résolus; la présence du Roi apaisa les troubles du Poitou, et l'assemblée des Etats de Bretagne, dans la ville de Nantes,- rétablit le calme et la tranquillité dans cette province. On expédia cependant les commissions nécessaires pour la convocation des Etats-généraux , qui furent tenus à Paris sur la fin de l'année 1614 et au commencement de la suivante. Les députés des bailliages et sénéchaussées qui ont voix et séance dans les douze gouvernemens furent à peine arrivés , que le Roi , les princes et la cour firent leurs brigues pour faire tomber la présidence aux plus gens de bien. Les princes tâchèrent de la faire donner à leurs créatures. Je fus moi-même, malgré ma jeunesse, employé à assurer au service de Sa Majesté quelques-uns des députés , en recommandant plusieurs d'entre eux pour être élus pi'ésidens de leurs chambres. L'ordre que l'on observa dans la dernière assemblée des Etats fut avantageux à la cour , parce que les cardinaux et l'archevêque de Lyon y furent déclarés prcsidens du clergé : les pre-

miers, à cause de leur dignité , sans aucune contestation. Le rang et les fonctions du second avoient fait naître quelque difficulté ; et les protestations qu'on fit au contraire ayant été enregistrées , on ne laissa pas de passer outre , sans tirer à conséquence ni préjudicier au droit des parties.

L'archevêque de Lyon , en qualité de président , fit la harangue de l'ouverture des Etats ; le baron de Pont-Saint-Pierre parla pour la noblesse , sans avoir la qualité de président ; et pour le tiers-état le prévôt des marchands de Paris et le lieutenant civil, furent élus présidens ; mais ce fut seulement par le suffrage des députés , et non pas parce que l'un étoit le premier officier de l'Hôtel-de-Ville, et l'autre le premier administrateur de la justice : ce qui même souffrit quelque contestation. Je n'entreprends point de faire ici le détail ni l'histoire abrégée de tout ce qui s'y passa, plusieurs autres en ayant parlé; mais je dirai seulement que le Roi déclara qu'il n'a voit convoqué ses sujets que pour écouter leurtf plaintes et leur rendre justice. Plusieurs députés prétendoient quelque chose de plus , et demandèrent à être conservés dans leurs députations jusques à ce que leurs cahiers eussent été répon* dus. Mais la nécessité, les anciens usages et Tau-: torité prévalurent; et le Roi^ ayant été déclaré majeur avant l'ouverture des Etats , leur ordonna de dresser leurs cahiers et de les lui présenter, leur promettant qu'il auroit soin de les faire examiner , et d'y répondre favorablement,

[1615] Les députés se séparèrent sur cette espérance , et s'en retournèrent dans leurs provinces. Ceux qui avoient fait de fortes instances pour la tenue des Etats-généraux n'étant point assez satisfaits des grâces qu'ils avoient reçues, particulièrement le prince de Condé , qui étoit fâché de ce qu'on l'avoit obligé de remettre Amboise , ils firent tous leurs efforts pour rétablir leur parti dans le parlement, qui rendit un arrêt par lequel il ordonna que très-humbles remontrances seroient faites au Roi , de bouche et par écrit, tant sur la malversation de ses finances et le renversement des lois de l'Etat , que sur la licence que ceux qui avoient soin du gouvernement se donnoient de disposer des biens du pilblic et de celui des particuliers; de ce que les étrangers étoient élevés aux dignités au préju*, dice des François , à la honte de la nation et au grand dommage de l'Etat, et de ce que les places les plus considérables leur étoient confiées. L'on agita long-temps dans le conseil du Roi si cet arrêt seroit cassé, ou bien si on en permetT troit l'exécution : la modération prévalut à Tau-, torité , et Sa Majesté indiqua un jour pour se

MBUOIllRS nu COMTE DE BKIEXNE ,

rendre auprès d*elle et ponr exposer ce qu'il avoit à lui dire.

Le sieur président de Verdun fit une longue harangue , ensuite de laquelle il présenta à ce monarque un grand cahier qui contenoit ce qu*il avoit oublié xle dire , ou bien ce qu*il n*avoit pas Jugé à propos d'exposer. Le Roi ayant pris ce cahier, on mit en délibération si Ton renverroit le parlement , où si Ton feroit en sa présence lecture de cet écrit, qui ressembloit à un libelle diffamatoire. La règle et la bienséance vouloient que Sa Majesté prit du temps pour l'examiner ; mais elle résolut d'ordonner sur-le-champ la satisfaction qu'elle désiroit. Mon Jeune âge ne me permettant pas alors de discerner la vérité , Je ne puis dire précisément si dans ce cahier le parlement avoit dressé des pièges à ses ennemis en dissimulant, ou bien si quelques-uns des ministres, qu'on appeloit du nom de barbon eroyoient qu'on l'eàt épargné , et que les autres y eussent été maltraités.

Le cahier commençoit par chagriner le maréchal d'Ancre , qui , pour s'attirer l'amitié du parlement et se venger de ses ennemis , parut être du même sentiment. Le Roi me commanda d*ea flaire lecture à la place de mon père, qui ne le pou voit que très-difficilement à .cause de la fbiblesse de sa vue : ce qui donna occasion à prédire que J'aurois bientôt la survivance de sa charge, comme en effet elle me fut accordée peu de temps après , tout le monde ayant paru satisfait de la manière dont Je m'étois acquitté de ce qui m'avoit été ordonné. La réponse que le chancelier rendit au parlement par ordre du Roi, fbt que ses remontrances avoient été entendues, et que Sa Majesté y auroit tel égard qu'il con- Tiendroit; et ensuite il lui ajouta, non pas par forme de remontrance , mais en termes forts et précis , que la compagnie s'étoit trop émancipée , et que le Roi songeroit à maintenir son autorité suivant la puissance légitime que Dieu lui avoit donnée.

Pendant le temps de la harangue du premier président et de la lecture de cette remontrance qui étoit par écrit , tout le monde resta debout , excepté le Roi et la Reine, qui dans de telles occasions doivent toujours être assis. Il est vrai que le maréchal d'Ancre se fit apporter un siège derrière Leurs Miyestés : et en cela II perdit le respect. Mais il lui échappa encore de dire des paroles offensantes contre le parlement, qui en ftit fort irrité. Cette compagnie s'étant retirée , ceux qui s'étoient trouvés préseus à cette audience se donnèrent la liberté de parler suivant leur caprice. Les plus sages furent surpris , et en conclurent la guerre; les moins expérimen-

tés ne firent qu'en rire. Mais il parut bientôt après qu'on avoit eu raison d'en craindre les suites : car les princes tinrent conseil entre eux, et ceux de la religion prétendue réformée demandèrent le permission de s'assembler. On députa inutilement vers les premiers, et on essaya de maintenir les autres dans leur devoir. La crainte de l'avenir, qui naturellement devoit faire suivre des avis utiles et prudens, n'empéclra pas la cour de faire le voyage des Pyrénées pour y conclure deux mariages : celui du Roi avec l'infante d'Espagne (C'est la Reine dont il sera tant parlé dans la suite), et celui de madame Elisabeth, sœur de ce monarque, avec le prince d'Espagne, au nom duquel elle avoit été épousée par procureur, à cause du Jeune âge de ce prince.

Ce fut dans ce temps-là que la Reine-mère , ayant égard aux services que mon père avoit eu l'honneur de rendre au feu Roi son mari , me procura la survivance de la charge de secrétaired'Etat , avec la permission de signer en sa présence et en son absence , quoique Je n'eusse pas encore vingt ans accomplis. Leurs Majestés prirent le chemin de la Loire , après avoir fait expédier des commissions pour mettre sur pied une armée considérable sous le commandement du maréchal de Rois- Dauphin. Le président Jeannin faisoit son possible pour la faire commander par le duc de Guise, qui devoit avoir sous lui le maréchal de Rrissac ; et la raison qu'il en donnoit étoit qu'il falloit opposer un. homme aussi brave que M. de Guise , et un capitaine aussi expérimenté que Rrissac au maréchal de Rouillon , dont la réputation étoit bien établie ; et qu'il en résulteroit un avantage, en ce que le duc de Vendôme suivroit Leurs Majestés, personne ne pouvant lui contester son rang à la cour, et étant porteur du pouvoir du prince d'Espagne pour épouser Madame en son nom. Mais le duc de Guise, prétendant les mêmes honneurs , demanda de faire le voyage ; ce qui fut accordé , et ce qui obligea M. de Vendôme à se retirer dans son gouvernement de Bretagne. Il y avoit toujours conservé les amis du duc de Mercœur, son beau-père , auquel il avoit suceédé; mais il n'avoit pu mettre dans ses intérêts ni le maréchal de Rrissac, lieutenant-général de la même province, ni le duc de Montl>ason, que Henri-le-6rand avoit fait lieutenant de roi du château de Nantes , dans le même temps qu'il avoit accordé le gouvernement de la province à M. de Vendôme, et donné la lieutenance-générale de l'évêclié et comté de Nantes au même duc de Montbason , en la séparant de la lieutenance-générale du duché dont Rrissac avoit été pourvu.

PHfiMlkUK PAJiTlK. [lUl&J

On dxa un jour pour le départ de Paris , et Ion résolut de faire arrêter le président Le Jay, qu on savolt être partisan du prince de Gondé, et dans les intérêts des ducs de Mayenne et de Bouillon. On donna ordre à un lieutenant des gardes du Roi d'accompagner mon père, qui devoit tâcher à le persuader de suivre la cour , et, CD cas qu*il y fit quelque difûcul té, s'assurer de sa personne. Mais soit que mon père fût malade en effet, ou qu'ayant été averti de la résolution qu'on avoit prise, il fit semblant de l'être , son indisposition prétendue ou véritable lui servit d excuse pour le dispenser d'obéir.

On exécuta cependant l'ordre qui concernoit le président, qui fut conduit au château d'Amboise , où il resta Jusques à la paix de Loudun. Sa femme se présenta au parlement , dont la séance avoit été continuée par le Roi ; et ayant exposé que des personnes qui lui étoient inconnues et qui se disoient être gardes de Sa Majesté, avoient enlevé son mari, qu'elle avoit cru en devoir demander justice à la compagnie qu^elle supplioit d'y pourvoir ; il y fut délibéré qu'un président et quatre conseillers iroient trouver le Roi pour lui exposer la requête verbale de la femme du président , et lui demander la grâce de vouloir bien renvoyer leur confrère à l'exercice de sa charge , la compagnie se rendant caution de sa fidélité. Ce fut k Amboise que ces députés allèrent trouver Sa Majesté , qui leur répondit que c'étoit elle qui avoit ordonné qu'on arrêtât le président Le Jay , s'y trouvant obligée par de justes considérations et par l'intérêt même du prisonnier ; qu'elle donneroit ses ordres pour qu'il fût bien traité , et que pour eux ils n'avoient qu'à s'en retourner à l'exercice de leurs charges, et à continuer à la servir avec toute la fidélité qu'elle en espéroit.

Ils partirent donc ; et ayant fait leur rapport et présenté à la cour les lettres fermées de Sa Majesté, le parlement continua de rendre la justice à son ordinaire , sans faire de nouvelles instances en faveur du président Le Jay.

D'Amboise , Leurs Majestés continuèrent leur voyage ; et , après avoir séjourné un peu de temps à Tours , elles se rendirent à Poitiers, où elles furent à peine arrivées qu'on y vit paroitre un manifeste publié sous le nom du prince de Condé et de plusieurs autres princes, ducs et pairs , et officiers de la couronne, par lequel ils protestoient de leur fidélité au service du Roi , et déclaroient qu'ils avoient été contraints de prendre les armes pour se défendre des violences qu'on exerçoit contre eux , qui étoient si grandes , qu'on avoit empêché par différens artifices que Sa Majesté ne fît justice aux Etats et

ne procédât à la réformation du royaume, qui étoit la même chose que ces mêmes Etats et eux avoient demandée ; que le parlement, pour avobr fait des remontrances sur les mêmes désordres, avoit été maltraité, et quelques-uns de cette compagnie arrêtés prisonniers sans qu'il y eût eu d'information faite, ni de décret prononcé contre eux ; et , que voyant une administration aussi violente que l'étoit celle-ci , et dont on ne pouvoit trop craindre les suites , ils avoient eu recours aux armes pour assurer leur liberté et garantir leur fortune contre la haine de leurs ennemis : promettant de les quitter tt de se rendre auprès de la personne du Roi toutes les fols qu'ils le pourroient faire avec sûreté , et que leurs ennemis auroient été chassés du royaume ; protestant qu'ils vouloient vivre et mourir dans l'obéissance qu'ils dévoient à leur souve^ rain.

La nouvelle de cette Ugue ne fut point reçue agréablement, et fit résoudre le Roi à donner une déclaration contre ceux qui avoient pris les armes et qui étoient nommés dans le manifeste. Cette déclaration fut expédiée à Poitiers , où la petite-vérole dont Madame fut attaquée obligea la cour de séjourner ; et aussitôt que cette princesse fut eu état de souffrir le mouvement du carrosse, elle en partit : et pour fleiice diligence et être plus eu sûreté , elle crut devoir préférer la route d'Angoulême à celle de Saintes.

Le duc d'Ëpernon , qui étoit un des plus considérables seigneurs de la cour, fut- extrêmement surpris d'apprendre, quand elle arriva a Rufée , que le duc de Caudale, son fils, étoit du parti des soulevés , et qu'il avoit voulu ménager le commandant du château d'Angoulême , à dessein d'en empêcher l'entrée au Roi et de forcer cette ville à prendre Le parti des^ révoltés. J« laisse à penser à ceux qui liront ces Mémoires quel fut l'étonnement de ce vieux courtisan : car le Roi se crut obligé de l'aller consoler , et de faire de grandes journées pour mettre la ville et le château d'Angoulême en assurance. Sa Majesté y fut fort bien reçue, et y resta quelques jours pour faire dresser des ponts à Guistres et en quelques autres endroits , afin de faciliter à la cour le passage des rivières. Mais lorsqu'elle fut arrivée à Montlieu , on eut une fausse alarme qu'il paroissoitdes troupes qui venoient s'opposer à son passage : de sorte que , pour ne rien hasarder , le Roi alla du côté de Bourg , où il s'embarqua pour passer à Rordeaux. 11 y fat reçu avec les acclamations ordinaires; il s'y arrêta plus lon<^-temps qu'il ne l'avoit résolu, à cause de l'indisposition de la Reine , et en partit néanmoins le plus tôt qu'il put; mais il Alt

MSaiOIBBS DU COMTE DE BBIRIVIfE ,

obligé de séjourner en des iieux quMI eût bien voulu éviter.

Cependant la guerre s*alluma de toutes parts ; peu de provinces en furent exemptes , et enfin ceux de la religion prétendue réformée se déclarèrent pour les princes. Il fallut former un corps d'armée pour aller quérir la Reine , et on se servit pour cela des troupes que le Roi avoit auprès de sa personne. Le commandement en fut donné à M. de Guise y qui , comme procureur du prince d'Espagne , épousa à Rordeaux madame Elisabeth de France , sœur aînée de Sa Majesté. L'échange des princesses se fit dans le courant de la rivière qui sépare les deux royaumes; et nous ne primes pas les mêmes précautions d'Antoine, roi de INavarre', qui protesta que ce qui se faisoit ne porteront point préjudice à nos droits : ce qu'il déclara encore dans la ville de Fontarabie quand il y remit madame Elisabeth de France , fille de Henri II, à Philippe II , roi d'Espagne.

On fit quelques Jours après, dans la même ville de Bordeaux, une cérémonie solennelle, dans laquelle Sa Majesté confirma son mariage , qui fut consommé le soir. J'eus séance à l'église avec messieurs les secrétaires d*état, quoique mon père y eût aussi la sienne , ses confrères ne pouvant rien refuser à l'amitié qu'ils avoient pour lui.

Le mariage étant célébré , la cour se disposa à partir et à s'approcher de la Loire. Les ennemis la passèrent à Boni , après avoir traversé les rivières d'Yonne et de Seine , et s'être avancés dans le Poitou, où plusieurs villes se déclarèrent pour eux , aussi bien que la Saintonge , ou ils furent soutenus par les Rochelois. Comme il fallut marcher en corps d'armée , le commandement en fut donné au duc d'Epernon , qui avoit augmenté de quelques régimeus les troupes qui étoient auprès du Roi.

Lorsqu'on fut arrivé à Poitiers, le duc de Guise fut déclaré et reconnu lieutenant-général de l'armée ; et comme la saison étoit trop rude pour rien entreprendre, aussi s'écoula- t-el le sans qu'il se passât rien de remarquable. L'hiver eut un très-grand rapport avec l'été par sa sécheresse , les eaux ayant été si basses qu'elles donnèrent lieu à l'armée des princes de passer les rivières qui se déchargent dans la Loire , et celle-ci même au-dessous de l'Allier.

[1616] On avoit déjà fait quelques propositions d*accommodement , et l'on étoit convenu d'uo lieu pour l'assemblée; ce fut celui de Loudun , où le Roi , qui souffroit avec peine la durée de la guerre , envoya des députés , qui furent , si ma mémoire ne me trompe,, MM. de Ville-

roy, de Boissise, et de Pontchartrain, secrétaire d'état, qui fut choisi plutôt que les autres, parce que les princes et les protestans avoient des places de sûreté qui étoient de son département. Ceux-ci demandoient quantité de choses préjudiciables à la monarchie, et les princes ne pensoieut qu'à l'affolblir. M. de Villeroy , s'entretenant avec le prince de Condé y lui en fit voir les conséquences , et se servit pour cela de l'amitié qui avoit été de tout temps entre lui et le maréchal de Bouillon, avec lequel il disposa ce prince à songer à ses véritables avantages et à mériter les bonnes grâces du Roi , en favorisant ceux qui vouloient le bien de l'État, et en s'opposant à ceux qui n'en demandoient que la ruine. Le nombre de ceux-ci étoit trèsgrand , les religionnaires en ayant, ce semble, formé le dessein , par la division du royaume en plusieurs cerles ou provinces, dans chacune desquelles ils avoient établi des gouverneurs, ordonné de fondre du canon , de fortifier des places , de battre de la monnoie , néanmoins aux armes du Roi , mais qui n'étoit pas de l'aloi réglé par les ordonnances.

Plusieurs d'entre les grands demandoient des places de sûreté , et quelques-uns même d*entre eux ne dissimuloient point d'avoir des prétentions sur des provinces , et se flattoient de s'y pouvoir maintenir , pourvu qu*ils en fussent mis en possession. M. de Vendôme , qui avoit levé des troupes avec des commissions qu'il avoit obtenues du Roi , s'éloignant de son devoir et ne songeant point à ses propres intérêts , se déclara aussi pour les soulevés. Dans le temps que ceci arriva, son frère, le grand prieur de France, parut à la cour à son retour de Malte où il avoit commandé les galères, et étoit allé de là à Rome , où il avoit rendu l'obédience que les rois sont tenus devoir au Saint-Siège, ce qui fut fait deux fois sous le pontificat du pape Paul Y : la première sous le règne de Henri-le-Grand par M. de Nevers, et la seconde par le grand prieur.

Cependant M. de Nevers, quoique engagé dans les intérêts des révoltés, comme il parut peu après dans les différends qu*il eut avec le chaucelier et M. de Villeroy, sembloit ne respirer que le service du Roi, et faisoit continuellement des voyages à la cour pour en obtenir des grâces pour lui et pour ses amis , qu'il tâchoit de résoudre à se contenter de ce qu'on leur donnoit, sans exiger ce que le Roi ne pouvolt leur accorder.

La mort de madame de Puisieux , fille atnée du premier mariage de M. d'Alincourt, avoit refroidi l'amitié que le chancelier, père de

PBSHIÈBE PABTIE. [1616]

M. de Puisieux , et celui-ci lui avoient jurée. On les soupçonna même d'avoir des desseins bien différens les uns des autres ; car l'on croit que chacun , pour conserver son autorité , la vooloit acheter aux dépens de son compétiteur. Le chancelier rechercha la protection du maréchal d'Ancre, et lui promit de soutenir ses intérêts. M. de Yilleroy s'assura du prince de Condé et de ses confédérés , et lui promit de son côté de procurer la disgrâce du chancelier et de ce maréchal , qui étoient odieux au peuple : le premier, parce qu'il étoit accusé de ne pas rendre la justice avec assez d'intégrité; et le second , pour s'être trop enrichi et trop élevé , ayant d'ailleurs pour ennemi déclaré le duc de Longueville. Chacun d*eux, pour parvenir à la fin qu'il s'étoit proposée, vint faire des ouvertures à la cour ; et le chancelier fit ce qu'il put afin qu'elle ne souffrit point que les intérêts du maréchal d'Ancre fussent traités indifféremment, et afin qu'oa ne lui attribuât point la rupture si elle arrivoit : ce qui lui auroit attiré la haine des sujets de Sa llsyesté.

Yilleroy remontroit au contraire qu'il ne falloit point faire , au commencement d'un traité, une difficulté qui seroit dans la suite facilement surmontée ; et , soit que celui-ci eût plus de bonheur que l'autre , ou bien que le maréchal d'Ancre eût pris des mesures avec le prince de Ck>ndé et M. de Bouillon , comme on le tenoit pour assuré , la paix se conclut, dont l'une des conditions fut que l'on ôteroit les sceaux au chancelier, qui seroit relégué dans une de ses maisons de campagne, pour les donner au président Du Vair. Gec^ néanmoins fut tenu fort secret Jusques à la publication de la paix. L'envie que M. de Bouillon avoit que le roi d'Angleterre en fût garant, fit naître un incident qui pensa faire rompre le traité. Il le proposa même aux confédérés, qui l'acceptèrent; mais Yilleroy s'y opposa , et dit qu'il ne signeroit aucun des articles s'il y étoit fait la moindre mention du roi d'Angleterre. Le courage que M. de Yilleroy fit parottre en cette occasion ne doit point être ignoré de la postérité. Le maréchal de Bouillon , surpris de cette fermeté dont il ne l'avoit pas cru capable , chercha un autre expédient qui devoit, suivant les apparences, produire le même effet, quoiqu'il fût aisé de faire voir le défaut de ce traité, qui devoit être signé en présence de l'ambassadeur d'Angleterre, et de quoi il y devoit être fait mention. Mais Yilleroy s'y opposa avec la même vigueur ; et Edmond , ambassadeur du roi de la Grande-Bretagne , fut obligé de sortir

de l'hôtel du prince de Ck>ndé , où le traité fut tout-à-fait fini.

Je ne dois point omettre ici que ce prince , pour revenir, disoit-il , à la cour avec quelque sorte de gloire , y parottre avec autorité et être en état de soutenir ses créatures et ses amis, avoit long-temps insisté pour obtenir le pouvoir de signer les arrêts du conseil avec le chancelier ou le garde-des-sceaux. La Reine fut surprise de cette proposition , aussi bien que ceux qu'elle honoroit de sa confiance , et qui , pour s'y maintenir, travailloient à détruire M. de Yilleroy. Ils firent remarquer à Sa Majesté ce que l'on pourroit craindre d'un pareil dessein s'il avoit lieu. Ils représentèrent encore à cette princesse qu'elle se forgeoit des fers qui la tiendroient captive; et ne s'étant pas fait une affaire de découvrir leurs sentimeus en présence de M. de Yilleroy, il n'y eut rien qu'il ne fît pour faire consentir à cette condition , étant d'ailleurs piqué du peu d'expérience qu'avoient ceux qui le contrarioient. Il leur dit qu'il ne s'étoit jamais imaginé qu'il y eût du danger de lever la main quand on tenoit le bras : ce qui futentendu parBarbentin,quiconseillaàla Reine de consentir à ce qu'on lui proposoit; et Sa Majesté le fit.

L'édit de paix ayant été résolu et enregistré dans tous les parlemens y la cour se rendit à Paris , où le président Le Jay se fit bientôt voir, et où non-seulement le prince de Condé , mais ses créatures se montrèrent, à la réserve du chancelier, qui resta dans son exil , où Puisieux, son fils , eut ordre de l'aller trouver.

Le président Du Yair fut ainsi fait garde-dessceaux , et Mangot , maître des requêtes , qui avoit été destiné pour être premier président du parlement de Bordeaux , exerça la charge de M. de Yilleroy par commission, dont la survivance avoit été accordée à Puisieux. Où croiroit presque entrer dans un nouveau règne : la cour ne paroissoit plus dans son premier lustre ; le souvenir du passé faisoit craindre Leurs Meg estés pour l'avenir , et les grands , se méfiant du pardon qui leur avoit été accordé , se liguoient entre eux, présumant beaucoup de l'autorité dans laquelle ils se croyoient affermis. Ils se promirent toutes choses ; ils firent des festins où l'on buvoit à la santé de leurs amis , et où l'on faisoit ouvertement des souhaits en faveur du prince de Condé. Les ambassadeui*s des princes étrangers y furent conviés; et comme l'on recherchoit ceux à qui la bienséance défendoit de s'y trouver, on chercha aussi un prétexte pour recommencer la guerre, ou pour demander qu'on fît des changemens à la cour. On

MEiAOiBbS Dli COMTK DB BKIENNE

fi'eo trouva point de plus plausible que d'engager le duc de Longueville à s'emparer de la ville de Péronne , sous prétexte que la garde en a voit été commise au maréchal d'Ancre : et ce dessein réussit comme il avoit été projeté. Le Roi , en ayant été averti , commanda qu'on fît avan* cer des troupes pour investir cette place. Les habitans prièrent qu'on leur permit d'envoyer vers le duc de Longueville, dont ils blâmoient rentre][>rise, quoiqu'on fût persuadé qu'elle étoit faite de concert avec eux ; et le duc de Nevers, qui avoit paru entièrement dans les intérêts du Roi , s'étant déclaré ouvertement pour eux, ils choisirent le duc de Rouillon pour s'aboucher avec M. de Longueville, Le premier, en acceptant la commission, pour y donner des marques de son lèle pour le Roi , considéra la place , en lit remarquer les défauts, et proposa ce qu'il faudroit faire pour la mettre en état de défense; mais , jugeant bien qu'on seroit obligé d'y employer un temps considérable , et que le m(iréehal d'Ancre en presserolt le siège, il fut d'avis que la chose se terminât par un accommodement : ce qui lui réussit. L'avantage étant resté du côté des princes, le maréchal fut dans la nécessité xl'en ôter son frère; et, nonobstant la liberté qu'il eut d'y laisser un François de ses' amis, la foiblesse du gouvernement engagea M. de Guise dans leur parti. Mais comme il arrive d'ordinaire que, lorsque l'on perd l'espérance de conserver ce qui appartenoit légitimement , on pense à faire des choses extraordinaires pour ne pas déchoir de ses droits, la Reine, par le conseil de Mangot , de Barbentin et de i'évéque de Luçon , depuis cardinal de Richelieu , et étant aussi animée par le maréchal d'Ancre , prit la résolution de foire arrêter le prince de Condé et ceux qui s'étoieut attachés à lui depuis la paix.

On délibéra long-temps à qui l'on confieroit ce secret , et l'on ne trouva personne plus capable d^entreprendre une action aussi hardie queThémines, qui étoit venu par hasard à la cour. La proposition lui en ayant été faite avec la récompense qu*il en devoit attendre,- on s'assura, pour le soutenir, de M. deCréqoi , mestrede-camp des gardes françoises , et de Bassomplerre, colonel-général des Suisses, desquels on devoit se promettre tout, et avec d'autant plus de raison qulls eussent exécuté la chose, si l'on eût pu se résoudre à leur en donner le commandement scellé par une patente ; mais le peu de confiance qu'on avoit au garde-des-sceaux ne permit pas qu'on lui en fit l'ouverture. On se souvint que d'Elbène , lieutenant de la compagnie des chevau-légers de Monsieur, étoit en-

nemi déclaré du prince , qui se plaignoit même ouvertement qu'il lui avoit manqué de respect en plusieurs occasions : et c'en fut assez pour qu'on lui ordonnât de venir avec sa compagnie pour servir à cette exécution. Il arriva , par je ne sais quelle raison , que la cour changea de résolution , et que cette même compagnie eut ordre de se retirer à sa garnison; mais, par un changement subit et encore plus précipité que le premier, on lui ordonna de rester à Paris , et à chaque cavalier de se trouver au Louvre où l'on devoit leur donner de l'argent , et de s'y rendre sans avoir d'autres armes que leurs épées.

L'un d'entre eux , ayant rencontré un gentilhomme de ses amis , lui déclara le secret qu'on ne lui avoit pas recommandé ; et celui-ci , qui étoit do la connoissance de Valigny, écuycr de M. de Bouillon , le lui découvrit , sans savoir néanmoins qu'il faisoit mal , parce qu'il n'étoit pas averti des intentions de la cour. Valigny, dont le courage et l'esprit étoient connus , le pressa de se rendre auprès de lui, persuadé qu'il étoit qu'il n y avoit rien à négliger. 11 trouva M. de Bouillon en son hôtel , avec plusieurs seigneurs qui étoient venus lui rendre visite. Valigny lui fit des signes qui furent inutiles pendant du temps , mais qui ayant été enfin remarqués par son maître , il se dégagea de sa compagnie et s'enferma avec Valigny; et ayant Jugé que l'avis qu'il lui donnoit ne devoit pas être négligé, il lui ordonna de l'aller découvrir au duc de Mayenne, et il lui dit qu'il avoit résolu d'aller à Charenton le lendemain , Jour ordinaire du prêche. Valigny, s'étant acquitté de l*ordre qui lui avoit été donné , rapporta à M. de Bouillon que M. de Mayenne coucheroit chez le nonce , qui logeoit à l'hôtel de Gluny, et que le lendemain il retoumeroit chez lui sur les quatre heures du matin, et lui feroit savoir ce qui seroit venu à sa connoissance. Valigny avertit dès le soir les domestiques de son maître de se tenir prêts pour le suivre à Charenton ; et ce maréchal leur fit un discours pour les exciter à la dévotion, en leur disant qu'il étoit arrivé de grands malheurs à ceux qui avoient abandonné le service de Dieu. Ce qui se passoit aux environs de La i\ochelle, où le duc d'Épernon paroissoit avec des gens de guerre, sous le prétexte apparent de prendre possession du gouvernement du pays d'Aunis , exeitoit les plaintes des huguenots. Le Roi lui ayant commandé de se retirer, il ol)éit , après avoir fait les fonctions de gouverneur dans cette province , dont La Rochelle est la ville capitale.

M. de Bouillon fut cependant à Charenton ]

PfiEMlÈRfi PABTIE. [lG16j

el ies eavaliers de la compagnie d'Elbène se rendireot au Lonvre, armés seulement de pertoisanes et de hallebardes. Le prince de Condé y vint aussi pour assister au conseil des linances, et monta dans le cabinet de la Reine après qull fut uni. Dans le même moment les degrés, les salles « les antichambres furent remplis de gens de guerre ; la garde du dehors se mit en bataille , et il ne fut plus permis à personne de sortir du Louvre, quoique rentrée n*en fût pas défendue. Quelques soupçons qu'avoient eus les confédérés qu'on vouloit attenter sur leur liberté, les empêchèrent de s'y rendre en même temps : et c'est ce qui les sauva. Le duc de Mayenne s'étaot avancé à la rencontre de M. de Bouillon , sur le premier avis qu'il avoit eu de ce qui se passoit au Louvre , et le duc de Guise ayant grossi leur troupe, ils passèrent sur le fossé de la porte Saint-Antoine, et ils gagnèrent Soissons.

M. de Vendôme se rendit à La Fère , par le conseil de Saint-Géran, sous- lieutenant des gendarmes du Roi ; et le marquis de Cœuvres a Laon. Le seul duc de Rohan , qui, avoit été do parti , se trouva au Louvre lorsque le prince de Coodé fut arrêté. J'étois si près de lui , que j'entendis qu'il demanda à M. de Rohan s*il soafTnroit qu'on lui ftt violence en sa présence. Â quoi il ne répondit qu'en baissant la tête : ce qui signifioit qu'il s'étoit remis dans son devoir, et qu'il se tenoit assuré de n'être point arrêté prisonnier.

On dépécha au dedans et au dehors du royaume pour donner avis de ce qui s'étoit passé, et le Roi fit savoir par une déclaration les motifs des conseils qu'il avoit pris. Il tint son lit de justice, fit enregistrer l'arrêt de la détention du prince , et promit de pardonner à ceux qui rentreroient dans leur devoir. On ménagea le due de Guise, qui revint à la cour; et Ton accommoda les affaires en promettant que, lorsque l'innocence du prince de Condé seroit reconnue , on lui rendroit la liberté.

Le jour de sa détention , la princesse douairière , sa mère , fit ce qu'elle put pour exciter le peuple de Paris à prendre les armes; mais son dessein ne lui réussit pas : il n'y eut seulement que les ouvriers qui travailloient au bâtiment du palais de Luxeml>ourg qui allèrent en hâte piller l'hôtel d'Ancre. Je fus témoin de la diligence qu'ils firent dans le temps que j'eus ordre d*aller à l'hôtel de Condé avec MM. Rarentin , maître des requêtes , et Launay,, lieutenant des gardes-du-corps , pour me saisir des papiers du prince, pour les apporter au Roi. Le tempe qui! fallut employer pour trouver le con-

cierge et les valets-de-chambre , pour avoir les clefs de ses appartemens et de son cabinet, servit à donner le loisir de brûler les papiers. Je n'en trouvai aucun dans les tables ni ailleurs ; mais je vis dans les cheminées ce que le feu ne consume pas entièrement quand on y broie des lettres. Je revins ensuite au Louvre , où je vis les secrétaires-d'état occupés à faire celles dont il a été ci-devant parlé. J'en signai plusieurs qui dévoient être envoyées dans le département de mon père , et sur le soir chacun se retira dans sa maison. Le prince de Condé, qu'on avoit gardé dans un cabinet qui étoit proche de celui de la Reine , fut conduit en bas , dans l'appartement qui étoit destiné à la Reinemère. Il eut quelque frayeur quand il passa les degrés , parce qu'il y vit des gens armés , et il en reconnut quelques-uns de la compagnie d'Elbène. Ceux qui furent employés à négocier avec les princes eurent le l)onheur, sinon de les faire rentrer dans leur devoir, du moins de faire un accommodement plâtré qui , comme nous le verrons bientôt , ne fut pas de longue durée.

Les personnes tant soit peu éclairées connurent bien qu'on alloit reprendre les armes , et ceux môme qui avoient le plus d'intérêt à cacher leurs sentimens les fnisoient éclater en toutes sortes d'occasions. Le duc de Nevcrs , qui avoit , en l'année 1 614 , tiré de force de la citadelle de Mézières le marquis de La Vieuville, depuis élevé à la charge de capitaine des gardesdu-corps, soupçonnant toujours qu'il formolt des entreprises pour y rentrer, et voulant l'éloigner de la place , aux environs de laquelle il avoit du bien , lui fit saisir une terre qu'il avoit mouvante du Rethelois , faute de devoirs rendus , dont La Vieuville se plaignit , en disant que ce duc ne cherchoit qu'a l'opprimer. Sur le conseil qui fut donné au Roi de prendre La Vieuville en sa protection, on dépêcha à M. de Nevers, Ravanton, exempt des gardes-du-corps, pour lui faire commandement de donner la main-levée des fiefs saisis, et pour lui déclarer que , faute d'y satisfaire , le Roi feroit procéder contre lui comme contre un désobéissant et un perturbateur du repos public. M. de Nevers^ s'excusa en disant qu'il ne savoit pas ce que leS; lois lui permettoient, protestant de se pourvoir devant le Roi quand il en auroit la liberté , et. faisant des invectives contre tous ceux qui avoient part au gouvernement du royaume. Ceci fut mal reçu; et Ravanton, étant pressé de dresser son procès- verbal , y satisfit. Le Rot commanda qu'on l'examinât , et que , par une commission qui lui seroit adressée , le dyc ^

UBHOIBES DU COMTE DE BBIEtVPIE.

Ncvers fût déclaré criminel de lèse-majesté. Pendant qu'on délibéra sur cette affaire , BavantOD se tua lui-même ; et ceux à qui on en avoit donné le soin , comme aussi de concerter les termes de cette commission , s'assemblèrent chez le garde-des-sceaux : c'étoient MM. de Yilieroy, le président Jeannin, de Seaux ; Pontcbartrin , secrétaire-d'Etat ; Mangot , qui exerçoit par commission la charge de M. de Yilieroy ; Barbentin, qui, sous le titre de contrôleurgénéral , faisoit la surintendance des finances ; mon père et moi. La patente ayant été apportée par Barbentin , elle parut au garde-des-sceaux impropre et contre les règles du royaume ; et comme M. Du Vair n'avançoit rien qu'il ne lui fût facile de prouver, le naturel de ce magistrat, prompt et impatient , et le chagrin où il étoit de n'avoir aucune part au secret, lui émurent la bile de telle sorte que, n'étant plus maître de lui , il lui échappa de dire que les grands Etats ne se gouvemoient pas avec précipitation , ni par des faquins et des gens de basse naissance. Barbentin , prenant pour lui les termes offensans dont le garde-des-sceaux s'étoit servi, y répondit avec vigueur, se leva, interrompit le conseil , et alla au Louvre pour rendre compte à la Reine-mère de ce qui s'étoit passé. Mangot , fâché de tout ceci , demanda à ceux qui étolent présens le remède qu'il eût été capable de donner, en adoucissant les esprits qui paroissoient fort aigris. Il suivit Barbentin ; et l'heure du conseil étant venue , chacun se prépara à s'y rendre. Nous ne fûmes pas sitôt dans le lieu où Ton devoit s'assembler, que la Reine y vint avec un visage si changé et si irrité , que ses yeux jetoient feu et flammes. On jugea bien que la colère de cette princesse se déchargeroit sur le garde-des-sceaux, dont la vie austère et stoïque ne pouvoit compatir avec ceux qui ne vouloient pas que la volonté des souverains eût des bornes. Sa Majesté se retira, et rentra dans son cabinet sans qu'on eût parlé d'aucune affaire. Elle n'employa point l'après-dtnée à délibérer sur ce qu'il convenoit , mais à qui l'on donneroit les sceaux , et Mangot en étant honoré, qui seroit celui qui lui succéderoit dans la commission qu'il avoit exercée depuis la retraite de Puisieux. On crut que ce seroit l'évéque de Luçon : et ce fut en effet le sentiment de la Reine. Sur les six heures du soir, mon père eut ordre d'aller au Louvre , où il voulut que Je le suivisse. Il passa dans un cabinet, où il trouva assemblés le prélat , Mangot et Barbentin, auxquels il demanda, après les avoir salués , s'ils ne savoient point ce que l'on souhaitoit de lui ; et sur ce qu'ils lui répondirent que

non , Je crois qu'il n'en fut point surpris. Il entra dans la chambre où le Roi étoit avec la Reine , sa mère. Je l'y suivis , et Je ne trouvai avec leurs Majestés que M. de Guise et le maréchal d'Ancre. La Reine lui commanda d^aller redemander les sceaux à M. Du Vair; et sur ce qu'il demanda aussi ce qu'il y avoit à faire si ce magistrat les vouloit reporter lui-même , on lui répondit qu'il n'y avoit qu'à le laisser faire. Le maréchal d'Ancre ayant syouté qu'il falloit commander au capitaine de la garde de suivre mon père , et de faire investir le logis def M. Du Vair avec une partie de sa compagnie, afin que , s'il faisoit difficulté d'obéir, on forçât sa maison, et qu'on le pût arrêter s'il en vouloit sortir, n'y ayant rien qu'on ne dût appréhender d'un esprit tel qu'étoit celui de ce magistrat ; mon père répliqua que cette précaution étoit inutile , et qu'on ne trouveroit dans la personne de M. Du Vair qu'une entière soumission (1) et une parfaite obéissance. Ce capitaine de la^ garde étoit le marquis de La Force ^ rentré dans le service du Roi, aussi bien que son père , après la publication de la paix.

On ne trouva en effet dans ce magistrat que la résignation d'un grand philosophe aux volontés du Roi. J'allai faire part à messieurs de Villeroy et Jeannin de ce qui alloit être exécuté , et je fis assez de diligence pour me rendre au Louvre en même temps que M. Du Vair, lequel, s'étant mis à genoux, par la à Leurs Majestés avec la gravité d'un stoïcien . et finit son discours par une prière qu'il adressa à Dieu, afin qu'il lui plût de donner au Roi un bon conseil , dont en effet Sa Majesté avoit un trèsgrand besoin ; ensuite de quoi il se retira chez lui et se logea dans une maison des Bernardins, qu'il occupa Jusqu'à ce qu'il fût rappelé à la cour : ce qui arriva six mois après qu'il en eut été éloigné. Si ceux qui avoieut conseillé la disgrâce de M. Du Vair en parurent bien aises, les personnes de vertu en témoignèrent au contraire une extrême douleur ; et non-seulement les grands , mais même les moindres d'entre le peuple déplorèrent alors les maux dont la France leur sembloit menacée.

Les sceaux furent donnés dès le lendemain à M. Mangot , et Ton ditféra de quelques jours à déclarer t'évêque de Luçon secrétaire- d'état. Je ne sais si ce fut pour- ma gloire ou pour mon malheur que l'ordre me fut donné d'en expédier les provisions ; car ayant eu l'esprit assez

(1) Du Yair aflTecta beaucoup de philosophie. On dii qu'il déclara « qu'il avoit trop de droiture pour être » long-temps du goût de la cour. » (A E.)

PBEUIÈRE PABTIE. [16I7]

présent pour demander quelle charge on lui donnoit, Barbentin, qui étoit entré avec lui dans la chambre de la Reine , me répondit que c'étoit celle de M. de Villeroy. Et sur ce que Je lui répliquai s'il en avoit retiré la démission , il me dit qu'il l'auroit le lendemain : ce qui m*obligea de lui ajouter qu'il falloit nécessairement l'avoir avant que de rien expédier ; mais , après une longue contestation , Je me tirai d'affaire en proposant de faire une commission pareille à celle qui avoit été donnée à M. Mangot: à quoi la Reine consentit. Barbentin ayant dit dans ce moment qu'il y falloit ajouter une clause de préséance en faveur de l'évéque de Luçon, notre contestation s'échauffa de plus en plus. Je soutins fortement lajusticedelacaused*un autre et la mienne propre , sans manquer au respect que Je devois à la Reine , qui , pour adoucir la peine qu'elle croyoit que j'ayois , me dit , par la suggestion de Barbentin , que c'étoit seulement à cause de la dignité dont ce prélat étoit revéta. Je répliquai alors qu'elle l'obligeoit à résidence ; et qu'ayant dans son église ses habits pontiflcaux , il précéderoit là non-seulement les gentilshommes et les princes , mais encore le Roi lui-même. La Reine, ennuyée d'entendre nos contestations , nous ordonna de nous retirer. Nous trouvâmes dans son cabinet l'évéque de Luçon et Richelieu, son frère. Barbentin s*adressant à l'évéque lui fit le récit de ce qui s'étoit passé entre nous en présence de Sa Majesté. Celui-ci oublia pour lors ce qu'il m'avolt souvent protesté , qu'il vouloit être de mes amis , et l'expérience qu'il avoit faite de ma bonne foi en m'adressant les lettres qu'il écrivoit & la Reine pendant le voyage de Guienne ; car il me dit, d'un ton fier, qu'il y avoit longtemps qu'il savoit que plusieurs personnes ( et moi particulièrement ) qui approchoient de celle du Roi, avoient peu de considération pour l'Eglise. Ma réponse fut modérée , et Je me contentai de lui repartir que ^ le regardant comme évéque et le trouvant dans la maison de Sa Majesté , Je n'avois rien à lui dire ; mais que je ne conseillois pas à son frère , vers lequel je me retournai , de me tenir un pareil langage. Je donnai avis à messieurs de Villeroy , Potier , de Seaux et de Ponchartrain , de'ce qui s'étoit passé. Le premier , qui étoit à Gonflans , me remercia , par une lettre , de la fermeté avec laquelle J'avois soutenu ses intérêts ; et il me manda qu'il se rendroit le lendemain de grand matin à Paris, où il me demandoitune entrevue

(1) Harie-Félicie des Ursins ; sa maison éloit alliée à cfUedesMédicis. (A. E.)

avec ces messieurs , et qu'il falloit tout hasarder plutôt que de consentir à l'outrage qu'on vouloit nous faire. Je me crois obligé de dire à la louange de M. de Seaux, qu'il ne put être ébranlé ni par prières ni par menaces , et qu'il défendit notre droit avec beaucoup de vigueur. Il me rendroit la justice , s'il étoit encore en vie , de déclarer que je ne l'abandonnai point ; mais les autres furent tellement pressés par le maréchal d'Ancre de se conformer aux volontés de la Reine , qu'il les entraina par son crédit et par son adresse à signer , malgré eux , la commission telle qu'elle leur fut pi*ésentée', et par conséquent à payer à M. de Villeroy la qualité de premier secrétaire-d'état , qui ne lui avoit point été contesté depuis la mort de M. de Beaulieu- Ruzé.

L'évéque de Luçon fut aidé du secours de Barbentin , après qu'il fut entré dans les fonctions de sa charge. Ce Barbentin, quoique d'une naissance très-basse , étoit d'un esprit fort relevé. L'évéque se prévalut aussi de la fierté de celui de Mangot , et s'appliqua à disposer les choses à une rupture dont le prétexte , qui lui en fut donné par les princes, étoit les différends que les grands avoient avec le Roi. Ceux-ci faisoient de continuelles instances pour la liberté du prince de Condé : sa mère et sa femme demandoient qu'on lui fit son procès, s'il étoit coupable, et s'il étoit innocent, qu'on le mit en liberté. Les confédérés, pour rendre leurs prières plus efficaces, s'assuroient de leurs amis ; et Leurs Majestés , pour ne pas être prévenues, se disposoient à faire des levées. La semence de la guerre avoit déjà germé, et Ton n'attendoit que le retour des beaux Jours pour commencer la campagne. On nomma deux généraux, qui furent M. de Guise et le comte d'Auvergne [16 1 7] : le premier, pour attaquer les places de la Champagne et pour s'opposer aux Allemands qu'on assuroit y devoir entrer; et le second, qu'on avoit tiré de la Bastille à la prière du duc de Montmorency , son beau-frère, auquel il eût été difficile de refuser ce qu*il demandoit, parce qu'il étoit toujours demeuré attaché à son devoir et qu'il avoit épousé la fille de la cousine-germaine de la Reinemère (i), sans avoir pu être engagé par le prince de Condé , qui avoit épousé sa sœur , d*entrer dans son parti. Il sortit , dis-je , de la Bastille^ où le roi Henri-le-Grand l'avoit fait mettre pour n'avoir pas voulu exécuter l'arrêt qui avoit été rendu contre lui , et dont les motifs sont assez connus (2) à tous ceux qui savent l'his-

(2) Henri lY ne fit pas ciécuter l'arrêt rendu contre le comte d'Auvergne, parce quMl aimoit Henriette d'En*

«lEBIOlBES UL COMTK IIK BitlEMNE ,

toire. Celui-ci donc , sous lequel le duc de Rohan commandoit la cavalerie , devoit attaquer Soissons. PeodaDt qu'on travailloit à faire réussir tous ces desseins , un gentilhomme qui s'appeloit Luynes (l) en formoit un autre avec Sa Majesté et Villeroy , et recevoit des conseils qui tendoient à's*assurer de la personne du maréchal d*Ancre , et à procurer le bien et le repos du royaume par la mort d*un homme qui étoit en horreur aux gens de bien. Le Roi s*y étant déterminé , Villeroy en avertit le maréchal de Bouillon, lequel ne jugea pas a propos de le faire savoir à ceux de son parti ; mais il leur donna seulement de belles espérances qu'ils seroient bientôt délivrés de la crainte que quelqu'un d'eux , recherchant son accommodement, ne donnât une ouverture pour rompre l'union qui seule les pouvoit garantir.

Luyne.i avoit aussi quelque liaison avec M. Chevalier, premier président de la cour des aides de Paris , et avec les sieurs Deageant et Du Tronçon, qu'il éleva dans la suite; et ceuxci firent pour lui toutes les diligences qu'il n'eût pu faire lui-même sans que l'on s'en lût aperçu. Ayant délibéré entre eux à qui ils confieroient l'exécution d'arrêter le maréchal d'Ancre, ils ne trouvèrent personne qui y fût plus propre que le baron de Vitry, capitaine des gardes du corps, et qui étoit pour lors en quartier; car, outre qu'il avoit un naturel des plus bouillans, l'envie de s*élever le dominoit de telle manière, que rien ne lui paroissoit Impossible, ni à mépriser pour y réussir. Il manda son frère, le baron Du Hallier, qui amena avec lui quelques hommes qu'il commandoit en qualité d'enseigne; et, s'étant assuré d'un nombre suffisant d'officiers des gardes, Il fit savoir au Roi qu'il étoit prêt à exécuter ce qu'il lui ordonneroit. Sa Majesté l'embrassa en l'assurant de sa protection , et ne lui commanda pas de tuer le maréchal d'Ancre, mais seulement de s'assurer de sa personne; et sur ce qu'il demanda avec Luynes ce qu'il y auroit à faire , supposé qu'il se mit en défense , il fit tomber le Roi dans le piège qu'il lui tendoit, qui étoit de tuer ce maréchal si cela arrivoit. Ils l'avoient ainsi résolu entre eux , afin de mettre les affaires hors d'état de pouvoir être Jamais accommodées entre la mère et le fils , craignant avec raison que le sang et le souvenir des peines que la Reine représenteroit avoir souffertes pour conserver l'Etat ne portassent son fils à se réconcilier avec elle , ce qui

tragues, marquise de Verneuil, sa sœur. Le romlc ■lil^flvergne obtint peu de temps après le titre de duc ^^■imilèiiie. (A. E.)

auroit été sans doute la cause de leur ruine.

Le maréchal d'Ancre, quoique averti que l'on voyoit des gens armés aller et venir par le Louvre , et que ce pouvoit être pour lui faire insulte, ne laissa pas d'y venir. A peine y fut-il entré, que le lieutenant de la porte, qui étoit du secret de Luynes, la ferma ; et Vitry s'étant avancé le premier, Du Hallier et Guichaumont l'en blâmèrent; mais il dit dans le moment au maréchal : « Je vous fais prisonnier, de la part du Roi. » Et dans le même instant on tira deux ou trois coups de pistolet qui le Jetèrent par terre. Il reçut aussi un coup d'épée au travers du corps. On a dit qu'il chercha la sienne , se voyant attaqué; mais aucun de ceux qui en pou voient rendre témoignage n'en e^t convenu en particulier. Quelques-uns de sa suite voulurent le défendre ; mais sur ce qu'on leur dit que ce qui se* faisoit étoit par les ordres du Roi, ils remirent leurs épées qu'ils avoient tirées. Sa Majesté ayant paru à une fenêtre d'un cabinet qui étoit au bout de la salle des gardes qui a vue sur la cour, on cria : Vive le Roi! le tyran est mort; et Vitry, s'avauçant vers la salle des gardes de la Reine-mère , leur demanda leurs armes , qu'ils refusèrent de donner sans l'ordre de leurs officiers. Ceux-là eurent aussitôt celui de se retirer avec leurs compagnons , et de rester dans l'antichambre de leur maîtresse. Le bruit qui se répandit attira beaucoup de monde au Louvre, et l'on manda ceux dont on voulut suivre les avis. On tint conseil après que Sa Majesté eut demeuré quelque temps dans la galerie des Rois, appuyée sur Luynes; et lorsque Je l'abordai : « Je suis maintenant roi , me ditil , il n'y a plus de préséance. » L'évêque de Luçon ayant paru , eut ordre de se retirer, et dans le même instant les secrétaires d'Etat eurent celui d'écrire dans les provinces ce qui venoit d'arriver.

On rendit à M! Du Yair les sceaux que l'on ôta à M. Mangot; et le chancelier, qui étoit à Rrie- Comte-Robert , ayant été rappelé à la cour aussi bien que Puisieux, son fils, ils ne se firent pas dire deux fois de revenir. Les princes et ceux qui étoient éloignés, de même que les généraux des armées , furent avertis de ce qui se passoit ; et les soldats qui étoient dans les tranchées devant Soissons et Mézières , posant leurs armes à terre, les assiégés les imitèrent : et comme si la paix avoit été publiée, ils s'entretinrent familièrement, et burent à la santé du Roi.

(1) A cette époque il n*étoit que capitaine au Louvre et chef des ordinaires. (A. E.)

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