GOU
en braves gens; nuds de leur cavalerie,/ils ne perdirent point d'officiers à proportion. Du régiment du duc d'Yorck, mylord Muskery fût le seul officier qui échappa , et des soldats il n'en revint qu'une vingtaine ; le régiment du Roi fut entièrement pris; il n'en revint que très-peu de celui du comte de Bristol , mais il ne perdit que cinq ou six de ses gardes.
Quant aux principaux officiers du prince de Condé , MM. de Coligny et de Boutteville , lieutenans-généraux , furent faits prisonniers avec Meiiie, qui mourut de ses blessures , et M. Desroches, capitaines. Il ne perdit que fort peu de son in£anterie, qui ne fit rien qui vaille : elle étoit le long du canal , ce qui lui facilita les moyens de se sauver. Sa cavalerie souffrit peu, quoiqu'elle combattit avec beaucoup de valeur, et il ne perdit pas un seul colonel. On ne scait pas combien les ennemis perdirent de monde, le nombre en fut peu considérable : ils n'eurent d'officiers tués que Betbesé, lieutenant-colonel du régiment de Turenne, cavalerie, Dubourg, dont on a déjà parlé , et M. de La Berge, majorgénéral de l'infanterie. Des Anglois de Gromwel, Fenwick et Lockart, lieutenans-colonels, et deux capitaines, furent tués, et quelques lieutenans et enseignes blessés. La reconnoissance oblige de ne pas oublier ici que M. de Gadagne, lieutenant-général de l'armée de France, qui commandolt l'infanterie, ayant oui dire après la deffaite , que le duc d'Yorck avoit été pris par les Anglois , il prit deux ou trois escadrons qui étoient conunandés par ses intimes amis, et traversa les dunes pour aller à eux, dans la résolution de le retirer de leurs mains ou de gré ou de force, s'il y avoit été; mais il eut bien de la joye de trouver que c'étoit un faux bruit Les Espagnols avoient heureusement laissé le canon et les Imgages à Furnes , où^ en arrivant après la deffaite , on crut la perte bien plus considérable qu'elle n'étoit ; mais la plupart des officiers d'infanterie et des soldats se sauvèrent des mains des ennemis. Dom Antonio de Gordoue et plusieurs officiers de remarque furent de ce nombre, ceux qui les avoient pris les ayant relâchez pour un peu d'argent.
M. de Turenne, après sa victoire, rentra dans ses lignes , continua le siège , et la place ne tarda pas à se rendre. Elle aurait duré davantage û le marquis de Lede n'avoit été blessé et ne fût mort peu de jours après. On apprit à Furnes le 26 , que Dunkerque avoit capitulé, et l'armée marcha le même jour à Nieuport : eu y arrivant, tous les régiroens se trouvèrent aussi complets qu'avant la bataille, hors celui du roi d'Angleterre et les Espagnols naturels. On tint
MEMOIBBS DU DUC D'YORCK. [l658]
aussitôt conseil pour résoudre ce qu*il y avoit à faire : dom Juan proposa de poster Tarmée le long du canal entre Nieuport et Dixmude , et de tâcher d'en deffendre le passage. Ceux qui parlèrent après lui furent du même avis, et les autres ne s'y opposèrent point directement; mais quand ce fut au duc dTorck à parler, il opina contre et donna ses raisons , représentant qu'on n'avoit point un corps d'infanterie sufAsant pour deffendre le poste contre une ararmée victorieuse; que les troupes étoient intimidées par une deffaite toute récente ; qu'il falloit considérer à quelles extrémités on seroit réduit si on étoit forcé ; qu'il seroit presque impossible d'assurer et de conserver les grandes villes ; que les ennemis seroient en état de choisir celles qu'il leur plairoit de prendre, et que beaucoup d'autres inconvéniens résulteroient d'une entreprise si hasardeuse. Il proposa ensuite de diviser l'armée , d'en mettre les troupes dans les grandes villes du voisinage qui étoient les plus exposées ; qu'ainsi celle qui seroit attaquée pourroit faire une vigoureuse résistance , et se deffendre au moins si long-temps que, quand elle viendroit à être prise, il seroit trop tard pour les eimemis d'entreprendre un autre siége^ et que pendant qu'ils seroient occupez à en faire un, on auroit le loisir de rassembler les troupes , de profiter des occasions qui pourroient se présenter. On délibéra sur cette proposition, et il fut résolu de diviser l'armée : le duc d'Yorck et le marquis de Garacène furent laissez dans Nieuport qu'on croyoit que les ennemis assiégeroient , avec deux mille hommes d'infanterie et autant de cavalerie. Le prince de Gondé fut à Ostende avec un corps de troupes suffisant pour deffendre cette forte place. Dom Juan se Jetta dans Bruges avec de l'infanterie et un corps considérable de cavalerie , et le prince de Ligne avec le reste des troupes entra dans Ypres. Le duc d'Yorck sortant du conseil de guerre , le prince de Condé lui demanda pourquoi il se hazardoit à contredire dom Juan comme il venoit de faire; il lui répondit que c'étoit parce qu'il n'avoit pas envie d'être obligé une seconde fois de s'enfuir comme à la bataille des dunes.
Les troupes s'étant séparées suivant la répartition ci-dessus , M. de Turenne vint peu de jours après à Dixmude dans le dessein de passer le canal qui va de Nieuport à Ostende pour en couper la communication. Tout étoit prêt pour faire le siège de cette première place , lorsque M. de Turenne reçut ordre du cardinal d'attendre Jusqu'à nouvel ordre, le Boi étant dangereusement malade à Calais : cet accident sauva
Nieuport; il n'y avoit pas dans la place pour quinze Jours de munitions quand M. de Gréqul arriva dans le voisinage ^ tant la négligence des Espagnols avoit été si extraordinaire ; mais deux Jours après il en arriva d'Ostende. Pour se mettre en état de soutenir plus long-temps le siège , on travailla à faire une nouvelle contrescarpe, cinq demi-lunes et une langue de serpent au delà du canal qui embrassoit les anciens dehors: ce qui fut adievé en huit jours. Ensuite on lâcha les écluses pour inonder le pays ; mais cela ne lit pas l'effet qu'on avoit espéré , parce que le terrain autour de la place étoit plus haut qu'on ne croyoit ; cependant on en tira encore quelque utilité. L'armée de France resta à Dixmude , et M. de Gréquy à la portée du canon de Nieuport pendant tout le temps que le roi de France fut en danger. Les généraux de l'armée d'Espagne s'assemblèrent dans cet entretemps à Plaskendal , village sur le canal entre Bruges et Nieuport, et résolurent qu'aussitôt que l'armée ennemie quitteroit Dixmude, dom Juan , le prince de Gondé et le marquis de Garacène assembleroient à Bruges autant de troupes qu'on en pourroit tirer des places où l'armée avoit été distribuée, pour observer les mouvemens de M. de Turenne; que le duc d'Yorck resteroit à Nieuport avec un corps de cavalerie pour couvrir, autant qu'il seroit possible, cette place, Ostende et Bruges. Ce prince, en revenant à Nieuport avec le marquis de Garacène, eut une chaude allarme qui les tit gallopper tous deux, près de trois milles, de peur d'être coupés avant de pouvoir gagner la ville ; ce fut M. de Yarennes , lieutenant-général de l'armée de France , qui la lui donna en faisant passer quelques cavaliers de l'autre côté du canal pour le reconnottre.
Peu de Jours après, l'armée de France quitta Dixmude, mais M. de Gréquy ne bougea point de son camp. Le marquis de Garacène , en conséquence de la résolution qui avoit été prise , alla joindre dom Juan et le prince de Coudé, avec quelques escadrons et l'infanterie espagnole qui s'étoit échappée ou rachetée des mains des François. Peu de temps après, M. de Créqoy se retira du voisinage de Nieuport pour aller joindre M. de Turenne; mais sans un accident il ne seroit pas retourné à son aise. Le duc d'Yorck ayant été averti, sur le midi, quMI plioit bagage , il fut lui-même pour le reconnoitre , et ordonna en même temps qu'on fit un détadieroent de six cens fantassins pour le venir joindre incessamment dans la contrescarpe avec toute la cavalerie, ayant dessein de tomber sur l'arrlère-garde de M. de Créquy. Ce prince dé-
MÉMOIBBS DU DUC D'yORCK. [1658]
Gll
couvrit quMI décampoit efTectiyement, que les bagages étoient déjà partis , et les troupes eu mouvement ; il envoya chercher Tinfanterie quMl avoit fait commander , sa compagnie des gardes et deux ou trois escadrons : la cavalerie arriva , mais IMnfanterie fut si lente, qu'avant qu'elle fût venue , les ennemis étoient si éloignés de la ville , qu'il auroit été dangereux de les attaquer. Ainsi il ne se passa qu'une légère escarmouche entre quelques soldats écartés et quelques volontaires à cheval, qui, sans avoir reçu aucun ordre , chargèrent un petit parti de cavalerie qui couvroit Tarrière- garde sur la digue. Un des pages du duc, qui s'appelloit Littleton, s'engagea si chaudement qu'il fut fait prisonnier.
Le retardement de l'infanterie empêcha l'exécution du dessein de ce prince. Un petit navire chargé de vin et d'eau -de-vie étant échoué le matin sur la côte , tous les soldats y allèrent à la marée basse , et s'étant enivrés il ne fut pas possible aux officiers de les assembler pour le temps qui avoit été ordonné.
Le duc d'Yorck ne s'étant pas trouvé à ce qui se passa le reste de cette campagne, on n'en fera point de détail ; on se contentera de dire en peu de mots que le corps d'armée que commandoit le prince de Ligne auprès dTpres fut surpris et deffait par M. de Turenne , qui tailla en pièces toute son infanterie , et le poursuivit jusques dans Ypres , qu'il assiégea et prit en peu de Jours; il marcha ensuite à Oudenarde dont il se rendit maître : la place n'étoit pas forte, mais elle étoit de conséquence. Il y laissa une forte garnison de même qu'à Deynse et dans la plupart des places sur la Lys; ainsi cet échec du prince de Ligne causa plus de dommage aux Espagnols que la perte de la bataille des dunes ; car, excepté la prise de Gravelines, les François auroient fait peu de progrès pendant le reste de cette campagne^ après l'inaction dans laquelle ils étoient demeurés pendant la maladie du Roi à Calais ; mais cette seconde victoire les mit en état de prendre plusieurs places, comme le duc d'Yorck en fut informé depuis par une personne qui pouvoit le sçavoir.
Peu de temps après que le marquis de Créquyeut décampé des environs de Nieuport, le duc d'Yorck marcha avec ses troupes aux fauxbourgs de Bruges , réglant ses mouvemens sur ceux des ennemis, et se tenant toujours de l'autre côté du canal pour ne pas s'engager mal à propos dans quelque mauvais pas, en prenant garde surtout de se conserver une communication libre avec les places qui lui avoient été
confiées. Le 16 de septembre il retourna à Nieuport , où il reçut l'agréable nouvelle de la mort de Gromwel. Il envoya aussitôt prier dom Juan d'envoyer quelque autre prendre le commandement qu'il avoit, parce qu'il étoit absolument nécessaire qu'il allât trouver le Roi, son frère , à Bruxelles, sur ce changement des affaires en Angleterre. M. de Marsin fut envoyé pour le relever, et étant arrivé à Nieuport , le duc en partit aussitôt et ne retourna plus à l'armée , la saison étant trop avancée lorsqu'il tut en état de quitter le Roi ; et sa présence ne se trouvant plus nécessaire dans son département, et toutes les troupes s'étant retirées de part et d'autre dans leurs quartiers d'hiver, il alla voir la princesse, sa sœur, à Bréda, avec laquelle il resta quelque temps.
La mort de Cromwel et les suites qu'on pouvoit en prévoir ( son fils Richard n'ayant ni la vigueur, ni la capacité de son père ) relevèrent le courage des royalistes , que le mauvais succès des entreprises qu'ils avoient faites pour le rétablissement du Roi avoient beaucoup abbatu. Ils oublièrent tous les dangers qu'ils avoient courus, et, méprisant ceux auxquels ils alloient s'exposer, ils travaillèrent tout de nouveau , et crurent enfin avoir trouvé le moment favorable d'exécuter leur dessein; mais de nouveau tous leurs projets échouèrent. Le roi Charles alla incognito en Espagne à Fontarabie, où l'on travailloit à la paix des Pyrennées. Le duc d'Yorck se retira à Boulogne-sur- Mer. Quelque temps après le capitaine Thomas Cook lui apporta des lettres de la Reine , sa mère : ces lettres donnoient avis au duc que M. de Turenne, qui étoit aux environs d'Amiens, souhaittoit de l'entretenir sur les affaires d'Angleterre. Le duc se rendit secrètement à Amiens, et M. de Turenne lui dit, en arrivant, qu'il auroit bien souhaitté de parler au Roi , son frère ; mais que, puisqu'il n'avoit pu découvrir où il étoit , il lui rendroit le même service en la personne du duc. Il lui offrit son régiment d'inranterie qu'il devoit rendre de douze cens hommes effectifs, et les gendarmes écossois, pour passer en Angleterre avec ce prince, des armes pour armer trois ou quatre mille hommes , six pièces de campagne, des munitions à proportion , et des vivres pour la subsistance de cinq mille hommes pendant six semaines ou deux mois; qu'il feroit trouver des vaisseaux pour transporter le tout en Anglerre , etdonneroit des passeports pour faire marcher à Boulogne et y embarquer des troupes que le duc avoit en Flandre, à mesure qu'on auroit des vaisseaux ; que cependant il les falloit faire ve-
MBMOIBBS DU DUC D*YOBCK. [1658]
nir à SaiDt-Omer où elles trouveroient les passeports ; et <pour faire les préparatib plus sàrement , il offrit de mettre sa vaisselle d*argent en gage et d'employer tout son crédit pour trouver une somme capable de pousser Taffaire avec succès; il conclut d'une manière toute obligeante , en disant au prince qu'il pouvoit aisément croire qu'il n'avoit là-dessus aucun ordre du cardinal , qui étoit à la conférence , et que ce qu'il faisoit étoit par une pure inclination qu'il avoit pour lui et pour sa maison royale. Le duc d'Yorck accepta la proposition avec beaucoup de joie et ne perdit point de temps à choisir l'endroit du débarquement.
Toutes ces choses ayant été résolues et mises en bon chemin , M. de Turenne donna au duc une lettre pour le lieutenant de roi de Boulogne, auquel il ordonnoit de lui fournir tous les vaisseaux qui se trouveroient dans son gouvernement , Jusqu'aux bateaux pécheurs. La Reine , sa mère , lui en procura une autre du maréchal d'Aumontà la même personne et pour la même fin, et l'affaire fat si avancée, qu'on étoit à la veille du Jour qui avoit été pris pour l'embarquement, et que le duc de Bouillon et le comte d'Auvergne , neveux de M. de Turenne, étoient venus joindre le prince pour l'accompagnor en qualité de volontaires dans cette expédition , lorsqu'il reçut nouvelle de la défaite des royalistes par Lambert ; sur quoi il partit de Bou-
logne pour aller trouver M. de Turenne qui étoit à Montreuil , et qui , ayant été informé de cet accident , ne jugea pas à propos qu*on entreprit aucune chose dans cette fâcheuse conjoncture. Il lui conseilla d'avoir patience et d'attendre une meilleure occasion , qui ne pouvoit pas tarder long-temps, vu la brouillerie et la confusion qui dévoient nécessairement arriver en Angleterre. Le duc insistoit néanmoins pour y passer, croyant que le Roi, son frère, étoit débarqué dans le West ou dans le pays de Galles; qu'il g^voit être en danger, et qu'en ce cas il n'y avoit pas de moyen de le tirer d'embarras et de le sauver, ou de lui donner lieu d'entreprendre quelque chose d'important, qu'en faisant une diversion ; mais toutes ces raisons ne purent point gagner sur lui de le laisser partir ; et sur ce qu'il l'en prioit de la manière du monde la plus pressante , il répliqua qu'il étoit sûr que le Roi n'étoit point passé en Angleterre; et que, quand il serait vrai qu'il y fût, il n'etoit pas raisonnable que le duc se hasardât dans une entreprise où il n'y avoit pas la moindre apparence de succès. Il lui conseilla de retourner en Flandre et d'y attendre des nouvelles d'Angleterre et du Roi, son frère; et sçaciiant qu*iJ n'avoit point d'argent , il lui donna trois cens pistoles et un passeport. Ainsi finit cette entreprise.
FIN DES MBMOIBBS DU DUC D TORCk.
MÉMOIRES OU DUC D*VOBCK. [iGoS]
roient payé chèrement cette bravoure téméraire, si on avoit profité de leur imprudence ; mais ceux qui pouvoient tirer avantage de cette faute, soit qu'ils ne la remarquassent point , soit qu'ils eussent quelque raison qu'on ne sçait point, n'envoyèrent point de cavalerie pour les prendre en flanc, et laissèrent échapper cette occasion. Ce fut le régiment de Lockart qui chargea les Espagnols de Boniface. Fenwick, qui en étoit lieutenant-colonel , étant arrivé au pied de la dune , la trouvant fort escarpée, fit halte pour donner lieu à ses troupes, en prenant haleine, de monter ensuite avec plus de vigueur. Pendant qu'ils se préparoient ainsi , leurs enfans perdus , s'ouvrant sur la droite et sur la gauche pour donner lieu au gros de monter sur la hauteur, firent un feu continuel sur Boniface , et aussitôt que le régiment s'ébranla pour attaquer, ils commencèrent par un grand cri. Le lieutenant-colonel tomba d'abord d'un coup de mousquet qu'il reçut au travers du corps, ce qui n'empêcha point le major, nommé Hinton , de conduire le bataillon , qui n'arrêta point jusqu'à ce qu'il fût à la longueur de la pique , et malgré la résistance vigoureuse des Espagnols, qui avoient l'avantage de la hauteur, et qui étoient frais , au lieu que les Anglois étoient fatigués et presque hors d'haleine d'avoir grimpé les sables; Boniface fut chassé au bas, laissant sur la place sept capitaines , de onze qu'il avoit ; et Klaughter et Farel , les deux capitaines du détachement que le duc d'Yorck avoit joint à ce régiment, et plusieurs officiers réformés dont la plupart étoient piquiers. Les Anglois , outre leur lieutenant-colonel , perdirent beaucoup d'officiers et de soldats. Après s'être reposés peu de temps, ils descendirent de la dune: ce que le duc d'Yorck ayant observé , il fut les charger avec ses gardes et ceux de dom Juan ; et étant arrivé à la longueur de la pique , il trouva que le terrain ne permettoit pas de les enfoncer qu'avec une peine extrême. Il ne laissa pas de tenter la fortune , mais ce fut sans succès; il fut repoussé: tous ceux qui se trouvèrent à la tête de sa compagnie furent ou tués ou blessés ; et sans la bonté de ses armes, qui le sauvèrent, il y seroit demeuré. Les officiers de sa compagnie furent plus heureux que ceux de celle de dom Juan: il n'y eut que Berkley, qui étoit capitaine de la première , qui fût blessé. Le comte de Colmenero , qui étoit capitaine de la dernière , fut le seul qui se tira d'affaire sans accident ; tous les autres officiers furent ou tués ou blessés , et les gardes si maltraittés, que le duc ne put jamais les rallier. Il en rassembla . quarante des siens, qui étoient encore en état |
de combattre , avec lesquels il marcha au régiment de Boniface, où dom Juan , et ensuite le marquis de Caracène, avoient tâché de rallier les fuyards; mais n'ayant pu en venir à bout, ils s'étoient retirés. Quand le duc arriva à ce régiment , ses premiers efforts ne purent point l'arrêter. Il apperçut un nommé Elvige , lieutenant du régiment du roi d'Angleterre , qui étoit du détachement des Anglois dont Boniface avoit été renforcé : il lui demanda ce qu'étoit devenu son capitaine ; il lui répondit qu'il étoit le seul officier qui restât sans être blessé. Ce prince lui ordonna de rester avec lui et d'assembler ses soldats. Il leur cria tout haut que le duc étoit là : tous ceux qui purent l'entendre le vinrent joindre. Le duc vit en même temps le major du régiment espagnol , il l'appela et lui dit que ses soldats dévoient suivre l'exemple de ce peu d'Anglois qu'il voyoit, et que c'étoit vilain aux Espagnols de fuir pendant que les autres tenoient bon. Ce reproche les arrêta, et ils se mirent aussitôt en bon ordre. Le marquis de Caracène, arrivant dans cet entre-temps , demanda au duc d'Yorck pourquoi il ne chargeoit point l'ennemi avec sa cavalerie ; il répondit qu'il Ta voit déjà fait , mais qu'il avoit été battu. Il ajouta que, dans la situation où étoit l'ennemi, il étoit impossible de l'attaquer, et lui montra en même temps , de derrière la dune voisine, que ce qu'il lui disoit étoit juste.
Le marquis s'étant retiré aussitôt , ie régiment de Lockart avança , non pas directement, mais en tournant sur la gauche , et on le perdit de vue^ à cause de l'inégalité du terrain et de l'interposition d'une dune ; mais le duc avoit a peine rassemblé le régiment de Boniface et k* peu de cavalerie qui lui restoit , que le bataillon anglois se trouva sur une même ligne avec les Espagnols sur leur droite ^ et il n'y avoit qu'une dune entre deux. Le duc fit face vers la mer , et marchant à la tête de son infanterie , il vit , en arrivant sur le haut d'une dune, que les Anglois la montoient de l'autre côté. Ce prince ordonna aussitôt au miyor de Boniface de les charger de front , pendant qu'avec ses quarante gardes il alloit les attaquer en flanc : ce qu'il fit si brusquement qu'il entra dans le bataillon , y fit beaucoup d'exécution , et le poussa jusqu'au bord de la dernière dune le long de la mer. Le bataillon de Boniface voyant les Anglois rompus, au lieu de les charger, ayant découvert du haut de la dune que toute l'armée étoit en déroute , chacun s'enfuit comme il put , mais il ne s'en sauva que fort peu.
C'est une chose remarquable que , quand le bataillon Anglois fut rompu , pas un homme ne
MBMOIBBS DU DUC d'yOBCK. [1C58]
demanda quartier et ne jettû ses armes; chacun se défendit jusqu'au bout, et on n'étoit pas moins en danger des coups de crosses de mousquet que du feu qu*on en avoit essuyé. Un soldat auroit infailliblement assommé le duc d'Yorck d'un conp qu'il lui portoit , s'il ne l'avoit rompu en lui déchargeant un coup d'épée sur le visage, qui le renversa par terre. L'épée du duc de Glocester, son frère , qui l'avoit suivi et secondé toute la Journée avec une bravoure digne de ses ancêtres, lui ayant tombé des mains, par un accident dont on ne se souvient point, un gentilhomme nommé Villeneuve, écuyer du prince de Ligne , qui étoit auprès de lui, l'ayant vu tomber, descendit de cheval, la ramassa et la donna au duc , qui , le pistolet à la main, le défendit Jusqu'à ce qu'il fût remonté; mais immédiatement après , ce pauvre gentilhomme reçut un coup de mousquet au travers du corps ; on le tira de la mél^ , et il eut le bonheur de guérir de cette blessure.
Un escadron françois étant entré dans les dunes pendant que le duc d'Yorck chargeoit les Anglois , il se trouva obligé de se retirer promptement: ils alloient le prendre en flanc, et lui nuroit coupé infailliblement la retraite si dans le même temps le prince de Ligne ne les avoit chargés. Il ne les défit point, mais les ayant cirrêtés, cela facilita la retraite du duc, et ensuite le prince de Ligne se retira lui-même.
Le régiment de Boniface ne fut pas le seul malheureux : tous les autres régimens d'Espagnols naturels se trouvèrent enveloppés par la cavalerie. Les Anglois ne les chargèrent point comme ils auroient dû , en marchant directement à eux. Deux de ces régimens anglois, voyant la résistance que faisoit Boniface, se contentèrent de marcher sur le flanc et de tirer sur les autres Espagnols naturels en passaut , et en marchant sur la hauteur de la même dune après le régiment de Lockart.
Pendant que les choses se passoient ainsi le long de la mer, l'aile gauche ne fut pas moins maltraittée. Les quatre pièces de campagne que les ennemis avoient fait avancer le long du grand chemin , firent une terrible exécution et sur la cavalerie et sur l'infanterie. Les gardesfrançoiseset le régiment de la couronne, qui étoit commandé par M. de Montgommeri , furent tirés de la seconde ligne par M. de Turenne , placés à la droite des gardes dans la prairie, et attaquèrent trois petits bataillons des Espagnols entre les dunes et le canal , qui , après une foible résistance , s'enfuirent. La cavalerie françoise , pour profiter de ce désordre , avança devant l'infanterie, faisant un front
aussi large que le terrain pouvoit le permettre , et étoit conduite par le marquis de Créqui , lieutenant - général ; mais celle du prince de Condé la vint charger si vigoureusement, qu'elle fut forcée de se retirer derrière l'infanterie, qui, avançant en bon ordre, empêcha de pousser plus loin cet avantage. Les ennemis furent ainsi repoussés Jusqu'à la troisième fois ; mais il fallut enfin céder, parce que la cavalerie françoise étoit soutenue de son infanterie , et celle du prince de Condé avoit abandonné la sienne. Ce prince se retira après avoit fait tout ce qui se pouvoit, et en général et en soldat , Jusqueslà que dans la troisième attaque il fut en grand danger d'être pris.
A l'égard de ce qui se passa sur la droite du prince de Condé , dans les dunes , entre lui et les Espagnols naturels, le régiment de Guiscard ne fit point ferme pour soutenir l'attaque de» Suisses : il tira pendant que les ennemis étoient encore à une fort grande distance. Une partie prit la fuite , et les quatre bataillons qui étoient proche firent la même chose sans attendre les ennemis. Cette infâme poltronnerie , et la défaite de Boniface , Jetta l'épouvante dans la cavalerie qui étoit derrière; la plus grande partie prit la fuite sans avoir vu l'ennemi ; les officiers firent inutilement des efforts pour les arrêter : mais le peu qui tint ferme se battit avec beaucoup de valeur, comme on le verra dans sou lieu.
Le régiment qui suivoit les trois dont on a parlé , étoit celui du ducd'Yorck : il tint ferme un peu plus long-temps que ses voisins sur la gauche; mais une voix s'étant élevée derrière, que l'infanterie eût à se sauver, ce bataillon se rompit, les soldats abandonnèrent leurs officiers et prirent la fuite. Le colonel Grâce , voyant ce désordre , crut devoir songer à sauver son régiment, fit volte-face, se retira en trois divisions , et tenant ainsi tout son monde en bon ordre , il eut le bonheur de gagner le canal de Fumes, le long duquel il fit sa retraite sans perdre un seul homme ; mais le régiment d'Yorck eut un sort bien différend : quoique M. de Saint-Roch, avec son régiment de cava* lerie , eût chargé et battu les gendarmes du cardinal , tuant de sa propre main Du Bourg , qui les commandoit , ceux qui dévoient le soutenir l'ayant abandonné, et voyant d'autres escadrons qui venoient le charger, il fut forcé de se retirer comme il put. La cavalerie qui le poursuivoit Joignit bientôt après le régiment d'Yorck , dont il ne se sauva pas un homme , hors mylord Muskery, qui le commandoit. A peu pr^ dans ce même temps-là, le vieux colo-