III. G. D. M., T. m
de tant d'avantages , firent demander une amnistie : et cette amnistie lui fut accordée , à condition que le duc de Rohan, chef des rebelles, sortiroit du royaume, et que toutes les places dont il étolt gouverneur ouvriroient leurs portes aux troupes de Sa Majesté et auroient le tiers de leurs fortifications rasées. Mais parce que chaque ville avoit la liberté de se soumettre ou de ne le pas faire, le cardinal prit lui-même le soin de les aller faire expliquer. Il mena des troupes capables de les intimider et de les faire obéir de force , si elles ne vouloient pas le faire autrement. Le Roi vint alors faire un tour à Paris pour y voiries Reines et s'y rafraîchir. Il mena avec lui la Reine son épouse à Versailles; et un jour qu'il paroissoit se disposer à revenir à Paris , il en partit aussitôt pour aller prendre le divertissement de la chasse où il le prenolt ordinairement. ,
Il est à propos de remarquer ici , à cette occasion , que la comtesse de Lanoy étant morte dès l'année précédente , la marquise de Seneçay eut sa charge de dame d'honneur; et celle que madame deSeneçay avoit auparavant fut donnée à la comtesse de Rochepot , connue pour lors sous le nom de madame Du Fargis. La Reine , qui avoit souffert avec peine quon eût éloigné de son service madame de Vervet , eut alors un nouveau déplaisir ; car non-seulement la dame de Vervet ne fut point rappelée , mais on mit auprès d'elle une dame qu'on pouvoit soupçonner d*étre dans la dépendance du cardinal de Richelieu , à cause de la liaison qui étoit entre elle et madame de Combalet , qui fut depuis duchesse d'Aiguillon. La Reine s'emporta fort; mais les dames qui essuyoient sa colère et ses chagrins tâchoient à la servir comme elles y étoient obligées. Cependant madame Du Fargis fit si bien qu*elle gagna la confiance de sa maltresse par son assiduité et par quelques complaisances. Après cela, elle ne songea plus qu'à
BIBMOIAES DU COMTE DE BBIENNE
la réconcilier avec la Reine, sa belle-mère; et il y a beaucoup d'apparence qu'elle suivit en cela les conseils du cardinal de Bérulle , quoique la dame eût par elle-même assez de résolution pour l'entreprendre.
On connut pour lors que Ton s'étoit mépris de croire que le Roi fût absolument insensible à la passion de l'amour, mademoiselle de Hautefort ayant donné dans la vue de ce monarque. Cette dame , qui avoit beaucoup d'esprit et un entretien très-agréable , étoit au service de la Reine-mère , et sous la conduite de madame de La Flotte , gouvernante des filles d'honneur de Sa Majesté. Madame Du Fargis conseilla prudemment à la Reine de fermer les yeux à la passion apparente du Roi son époux , lui disant , pour la fortifier dans ce sentiment : « S'il est capd[>le d'aimer , c'est à vous seule qu'il est capable de le marquer. » Cette princesse avoit d'autant plus de raison de le croire , qu'il n'y avoit effectivement à la cour aucune personne plus belle et plus charmante qu'elle , la nature lui ayant donné tout l'esprit et tout l'avantage nécessaire , et pour se faire aimer et pour se faire respecter. Le cardinal revint alors glorieux et triomphant à la cour , ignorant ce qui s'y passoit , aussi bien que la passion que Monsieur faisoit paroître pour épouser la princesse Marie , fille aînée du duc de Mantoue. La Reine-mère , au contraire , avoit beaucoup d'aversion pour cette princesse. Monsieur , son fils , témoigna aussi dans la suite de l'inclination pour épouser une princesse florentine.
Les huguenots , désunis entre eux et se trahissant les uns les autres , rentrèrent insensiblement sous l'autorité du Roi qu'ils avoient méprisée si long-temps, bien que le duc de Rohan fft son possible pour les retenir et ne cessât d'agir par ses émissaires en faveur de son parti , tantôt auprès des Espagnols , et tantôt auprès des Anglois. Mais il eut beau faire , toutes les villes de la Guienne et du Languedoc , même Nîmes , Uzès et Montauban , suivirent la loi qu'on voulut leur imposer. Cependant les services et la capacité du cardinal ne le mettant point à couvert de l'envie , il songea bientôt à engager le Roi dans une nouvelle guerre , de l'événement de laquelle il se chargeoit. Il loua fort la Reine-mère de ce qu'elle s'étoit opposée au mariage de Monsieur avec la princesse Marie , en faisant renfermer celle dont ce prince paroissoit être épris; mais , dans les entretiens que le cardinal eut avec le Roi , il lui fit remarquer que, tant que le cardinal de Bérulle et les Marillac conseilleroient la Reinemère, elle seroit capable de tout entreprendre ;
que c'étoit une cabale qu'il falloit rompre absolument , en commençant par diviser la bellemère et la belle-fille. Le Roi n'eut pas de peine à se laisser persuader , et le hasard seconda les desseins du premier ministre. Le cardinal de Bérulle mourut sur ces entrefaites. A peine eut-il rendu l'esprit que beaucoup de gens se donnèrent la liberté de parler contre lui , les uns l'accusant d'ingratitude et les autres d'hypocrisie , sans pourtant l'en pouvoir convaincre.
Le cardinal de Richelieu , se tenant toujours très-assuré des bonnes grâces de son maître , s'avança du côté de Lyon, et pria le Roi de vouloir le suivre de près , à moins qu'il ne voulût se résoudre à voir Casai , ce grand ouvrage de sa gloire , tomber sous la puissance des Espagnols. Le Roi déclara son voyage , et que les Reines en seraient , et que la cour passeroit par Troyes , où elle séjourneroit les fêtes de Pâques. Sur un bruit qui courut que Monsieur avoit amassé quelques troupes pour enlever la princesse Marie qui étoit auprès de la Reine-mère , Sa Majesté, qui en prit l'alarme, dépécha au Roi qui , étant déjà à Trenel , revint à Fontainebleau , d'où il envoya un corps de cavalerie pour mettre la Reine en assurance. La chambre que l'on donna à la princesse Marie fut préparée avec si peu de soin, qu'elle eut toutes les peines du monde à se résoudre d'y entrer. Chacun , se donnant la liberté de raisonner sur ce que l'on voyoit , concluoit que tout ceci se passoit avec la participation du Roi. Pour moi , je donnai aussi dans ce même sentiment ; mais je reconnus ensuite que je m'étois mépris , parce qu'étant allé un jour au lever du Roi , il me demanda si j'avois cru qu'il approuveroit tout ce qui avoit été fait. Je lui avouai sans détour que j'avois eu cette pensée ; mais que j'en avois changé sur ce que , venant dans la chambre de Sa Majesté , j'avois passé devant celle de cette princesse , et que je n'y avois point vu de garde. « Vous avez raison , me dit le Roi ; car on en use bien mal avec elle. » Je remarquai dès lors que la parfaite intelligence que l'on avoit crue si fort établie entre la mère et le fils étoit de beaucoup diminuée ; mais j'avois agi contre les règles de la prudence, et ce n'étoit pas à moi d'en rien témoigner.
[1630] Le Roi, qui traversa la Bourgogne pour se rendre à Lyon , fut accompagné dans 90f& voyage par les enfans de M. de Vendôme ( quoique leur père fût encore prisonnier , et ^le le grand prieur, leur oncle, fftt mort à Vincennes ) , et par le comte de Soissons revenu dès l'année précédente dans le royaume, d'où il
DEUXIÈME PÀHTIE. [l630]
étoit sorti par le conseil de Senneterre , qui le suivit dans le voyage qu'il fit en Italie. Ce prince resta fort long-temps à la cour de Savoie, où l'on dit qu'il s'amouracha de Madame Royale , après avoir recouvré la santé , contre l'opinion des médecins , qui , dans une violente maladie dont il fut attaqué, l'avoient condamné à mort.
Le cardinal de Richelieu , glorieux d'avoir , par la prise de Pignerol , assuré un passage en Italie à l'armée du Roi, se rendit a Lyon, où il ût prendre à Sa Majesté la résolution d'y aller en personne. On examina quel chemin on devoit suivre, et l'on se détermina à celui de Grenoble , pour être à portée de faire le siège de Ghambéry , de bloquer Montmélian, et d'aller au devant du prince Thomas , qui faisoit semblant de vouloir défendre la Savoie ; ou d'entrer en France si le Roi s'avançoit du côté de Saint-Jean-de-Maurienne.
Sa Majesté se sépara des Reines y et laissa à Lyon le garde-des-sceaux de Marillac et le conseil. Je ne puis dire sûrement si c'étoit pour rendre justice aux sujets du Roi , ou bien si l'on ne pensoit pas déjà à se défaire de ce magistrat. Ce qui est certain , c'est qu'il eût très-bien fait de s'abstenir de voir les Reines ; mais son ambition loi faisoit suivre toujours de mauvais avis, qui loi furent dans la suite très-nuisibles , parce que le pauvre homme ne connoissoit pas les manières de la cour ni l'esprit du Roi.
On envoya de Grenoble le maréchal deCréqui faire le siège de Cbambéry , qu'il ût capituler avec son château. Sa Majesté y ayant fait quelque séjour, ordonna ensuite au maréchal de Châtillon de bloquer Montmélian ; et, continuant sa marche par Aix , Romilly , Annecy , Conflans et la Tarantaise , elle s'arrêta à Saint-Maurice. Le prince Thomas abandonna ces mêmes postes , n'osant pas les défendre ni accepter la bataille que Sa Majesté avoit envie de lui donner à Saint-Maurice. Les troupes du Roi ayant attaqué Tarrière-garde de l'armée ennemie, la défirent , et le prince Thomas se retira dans la vallée d'Oulx , où le Roi Tauroit poursuivi s'il avoit eu assez de vivres pour y faire subsister son armée pendant huit jours , ne craignant point que la difficulté des passages le pût empêcher d'entrer dans le Piémont; mais Sa Majesté en ayant été détournée par cette considération , elle se contenta de faire fortifier l'entrée de la vallée, dont le commandement fut donné à M. Du Hallier. Ensuite , reprenant le même chemin jusqu'à Conflans , le Roi se rendit à Chambéry et ensuite à Lyon. Sa Majesté y fut accompagnée par le cardinal de Richelieu , par plusieurs maréchaux de
France, et entre autres parM. deSchombergx[ui avoit passé les monts, et auquel le premier ministre proposa de retourner en Piémont; mais ce maréchal y ayant de la répugnance , M. d'Effiat s'offrit : et cela plut fort au ministre qui ne pou voit se résoudre à quitter le Roi, dont il craignoit l'esprit susceptible de toutes les impressions, et fougueux. Comme le cardinal étoit bien informé de ce qui s'étoit passé à Lyon, il fit tout ce qu'il put pour empêcher le Roi de repasser les monts ; mais n'ayant pu en venir à bout, il le suivit. L'humeur ûère et naturellement inquiète de ce prince donna dans la suite au cardinal les moyens de le faire revenir, et de lui faire suivre ses conseils plus aveuglément qu'auparavant.
Le Roi se rendit de Grenoble à Saint-Jeande-Maurienne , et y fit assez de séjour pour y rassembler une armée capable de combattre celle de M. le duc de Savoie. Cette armée, jointe à une autre qui étoit au-delà des monts sous le commandement de MM. les maréchaux de La Force et deMarillac, pouvoit donner de la crainte au duc et au gouverneur de Milan. Le duc de Montmorency s'offrit de la commander , et le marquis d'Effiat de l'accompagner, pourvu qu'on le fit lieutenant général, persuadé qu'il étoit que cette dignité , jointe à celle de grand-maître de l'artillerie et de surintendant des finances , lui donneroit assez d'autorité pour partager celle de M. de Montmorency. Le jour que M. de Schomberg s'avança, nous reculâmes jusqu'à Grenoble , après avoir resté à Rarrault le temps qu'on nous demandoit , pour voir l'effet d'une mine qui nous devoit faciliter la prise de Montmélian ; mais ce dessein ne réussit pas.
Dans l'envie que le Roi avoit de retourner à Lyon, sur les avis qu'il avoit eus que le gardedes-sceaux s'insinuoit de plus en plus dans l'esprit des Reines , ce magistrat reçut un ordre d'aller à Grenoble y attendre Sa Majesté : ce qui fit que les soupçons qu'on avoit eus de sa conduite à Lyon ne furent pas sans fondement. Il parut bien alors que M. de Marillac n'avoit point l'air de la cour en saluant le Roi ; car il témoigna trop de joie de son retour , et combien il avoit appréhendé que le séjour de ce prince au pied des Alpes n'eût été nuisible à sa santé. Je ne doute point que le pauvre homme n'en fît de même en abordant le cardinal ; mais ni ses souplesses ni ses artifices ne le purent faire changer à son égard. La cour se rendit à Lyon , où le maréchal de Schomberg promit de retourner en Italie. M. de Montmorency y défit M. de Sa. voie , qui s'étoit campé sous Yeillane ; et M. de Schomberg y fut joint par les autres maréchaux,
MEMOIRES DU COMTE DE BRIENflB,
qui y furent seulement témoins de son courage, et ne contribuèrent que par leurs vœux à Fheureux succès de ses entreprises.
L*armée victorieuse, s'avançant versCarignan, y prit un fort que les ennemis y avoient construit pour défendre le passage du Pô. L'on commença pour lors à bien espérer des secours de Casai , assiégé pour la seconde fois par les Espagnols. M. de Montmorency repassa ensuite les monts et il se rendit à Lyon , où il ne donna point à M. d'EfQat toutes les louanges que, dans son cœur, il croyoit lui être dues.
Le Roi fut pour lors attaqué de cette grande maladie qui nous ût extrêmement craindre pour sa vie, et qui causa autant d'alarmes à son conseil que d'espérance à Monsieur , qui étoit resté A Paris , de posséder dans peu la plus belle couronne de la chrétienté ; mais cette maladie eut un cours heureux. Lorsque le Roi crut se trouver hors d'espérance de guérison , il fit de grandes excuses à la Reine son épouse de n*avoir pas bien vécu avec elle. Il lui promit de se conduire mieux et de suivre à l'avenir ses conseils. Cette princesse , se tenant alors comme assurée de la sincérité et de la tendresse du Roi son époux , lui déclara tous les sujets de plaintes qu'elle avoit contre le cardinal , et ût promettre au Roi que ce ministre seroit congédié ; mais il est vrai que le monarque ne s'y engagea qu'à condition que ce ne seroit qu'après qu*il auroit fait la paix avec l'Espagne. Pendant la maladie du Roi , la Reine-mère s'assura aussi de plusieurs personnes pour arrêter le cardinal , s'il arrivoit que le Roi \întà mourir. M. d'Alincourt, gouverneur de Lyon, et quantité de seigneurs de la cour s'y engagèrent. Le cardinal , de son côté , soit qu'il en eût conuoissance , ou bien qu'il voulût se délivrer des craintes continuelles dans lesquelles il étoit , s'assura du plus grand nombre de gens qu'il put, et n'exigea d'eux autre chose, à ce qu'il parut, que de lui aider à se retirer dans un lieu de sûreté, à cause de la haine qu'il savoit bien que la Reine et Monsieur avoient pour lui. Le duc de Montmorency leur offrit aussi ses services et ceux de plusieurs de ses amis qu'il avoit mis dans leurs intérêts. A chaque accident qui survenoit dans cette maladie , les créatures de Monsieur lui dépêchoient des courriers que je foisois aussitôt suivre par d'autres , pour rassurer les bons serviteurs du Roi , et pour ôter à Monsieur l'espérance de la grandeur dont il se laissoit flatter. Enfin Dieu rendit assez de santé et de force à ce monarque pour sortir de Lyon, et pour aller prendre l'air de la Loire , qu'on assuroit lui être meilleur que tout autre.
Bien que Sa Majesté se ressouvint des bons services que le cardinal lui avoit rendus, il n'oublia pas la parole qu'il avoit donnée à la Reine, quoiqu'il en fît un secret à son premier ministre ; mais il l'avertit pourtant que la Reine sa mère étoit mal satisfaite de sa conduite , et lui conseilla de se réconcilier sincèrement avec elle. Soit que le cardinal ajoutât foi à ce que le Roi lui avoit dit , ou qu'il voulût connottre par luimême qui étoient ceux qui le desservoient , ou qu'il crût que la bienveillance dont cette princesse l'avoit honoré lui faciliteroit les moyens de rentrer dans ses bonnes grâces , Il prit le parti de la suivre , et il s'embarqua dans le mém e bateau qui avoit été préparé à cette princesse. Il y mit en usage tout son jeu , et examina la contenance de toutes les dames qui y étoient : ce qui lui fut très-inutile ; car la Reine, qui étoit née Florentine , lui fit voir que , quoiqu'elle eût passé trente années en France, elle n'avoit pas encore oublié l'art de dissimuler, qui s'apprend dans tous les pays du monde , mais qui est naturel en Italie.
La cour étant arrivée à Paris , le Roi aima mieux loger dans l'hôtel des ambassadeurs extraordinaires , qui est proche du Luxembourg , que dans le Louvre ; et cela apparemment pour ses vues particulières. Il y visitoit souvent la Reine sa mère , qui ne manquoit pas de le faire souvenir de ce qu'il lui avoit promis et à la Reine son épouse ; mais le Roi leur représentoit sous quelle condition il avoit donné sa parole. Non seulement ceux qui jugeoient des choses suivant les apparences, mais même les plus éclairés , regardoient la disgrâce du cardinal comme inévitable^ pendant que d'autres lui voyoient un moyen pour se maintenir , en ce que ceux qui agissoient pour le perdre le faisoient trop ouvertement et témoignoient beaucoup de passion : ce qui paroissoit une cabale, dont le nom seul étoit odieux au Roi.
La Reine fut conseillée par la princesse de Gonti , par la duchesse d'Elbœuf , et même , à ce que l'on dit , par le garde-des-sceaux , d avoir un éclaircissement avec le Roi ; et pour faire connoltre à ce monarque et au cardinal qu'il n'y avoit point de lieu d'espércx de réconciliation , elle éloigna de son service la dame de Gombalet , nièce de ce premier ministre. Celui-ci surprit Leurs Majestés comme elles parloient ensemble de ce qu'il y avoit à faire contre lui. Les larmes et les soumissions du cardinal ne fléchirent point la Reine; et le Roi ne s'étant point alors déclaré en sa faveur , il se retira de leur présence, et donna ordre qu'on tint son équipage prêt pour s'en aller au Havre. Le car-
DEt'AlËMB PABTIB. [I68O]
dioal de La Valette, son ancien ami , s'opposa à eette retraite précipitée , et lui dit qu'il ne falloit pointse décourager, maissuivre le conseilqu'll lui donnoit d'aller à Versailles trouver le Roi , et de le servir dans cette occasion de tout l'ascendant (fié la supériorité de son génie et ses grands serf ioes loi donnoient sur l'esprit de ce monarque. Le cardinal de Richelieu se trouva très-bien d'avoir suivi le conseil généreux de son ami. Les duMes changèrent aussitôt de face. Ayant détrompé Sa Majesté, il en obtint un ordre pour bire aller le gardè^es-sceaux à Glatigny , qui étoit une maison peu éloignée de Versailles, où l'on nous fit commandement de nous rendre , le président de Ghevry et moi.
Le cardinal se servit de toute la force de son esprit , qui , comme l'on sait assez , étoit des plus transcendans , pour rendre le garde-desweaux et son frère auteurs de tout le mal. Il œgagea le Roi à ôter les sceaux à l'un et à faire arrêter l'autre , qui pour lors comtnandoit l'armée d'Italie avec les maréchaux de La Force et de Schomberg. On m'ordonna d'aller à Glatigny reprendre les sceaux. On laissa un exempt avec des gardes auprès de M. de Marillac , qui le conduisirent à Châteaudun , où il mourut. L'expérience cqpsommée de ce magistrat lui fit regarder sa perte comme assurée dès qu'il vit queie cardinal étoit à Versailles, et que la Reinemère , restée à Paris , l'avoit laissé maître du champ de liataille. Il écrivit au Roi une lettre pour lai demander la permission de se retirer , et il me la remit avec les sceaux , après s'être entretenu avec moi assez long-temps ; mais quand il entendit qu'il y avoit un exempt qui devoit raccompagner jusques au lieu où il devoit être conduit, il changea de couleur, et, faisant pourtant semblant de ne se pas croire prisonnier , il me dit : « Si on a peur que Je ne parle à quelqu'un , on ne me rend pas justice. Je ne puis avoir de plus sûre garde que moi. » Bouthillier eut ordre d'écrire à M. de Schomberg de faire arrêter le maréchal de Marillac : ce qu'il exécuta après en avoir averti M. de La Force et les principaux officiers de l'armée^ Pour moi , je remis les sceaux entre les mains du Roi, et je lui dis que M. de Marillac m'avoit chargé d'une lettre pour Sa Majesté. Ge monarque voulut la voir, aussi bien que le cardinal ; je m'en défendis sur ce qu'elle m'avoit été donnée fermée , et que, pouvant s'y trouver quelque chose qui leur serolt désagréable , on pourroit me soupçonner de m'en être chargé à dessein. Mais le Roi m'ayant asaenré qu'il étoit persuadé de ma fidélité, et le cardinal de mon affection , je l'ouvris, ^ J'en fis lecture en présence du premier minis-
tre. Gette lettre étoit conçue en termes extrêmement soumis. M. de Marillac y demandoit au Roi la permission de se retirer , parce que , disoit-il, son grand âge ne lui permettoit plus d'exercer sa charge avec toute l'assiduité qu'elle demandoit.
Sur la proposition que l'on fit à M. de Ghâteauneuf de le faire garde-des-sceaux , il se défendit assez fortement , soit parce qu'il étoit difficile de se maintenir long-temps en faveur avec le Roi et le cardinal , ou peut-être parce qu'il se croyoit encore trop Jeune pour soutenir le poids d'un pareil fardeau. J'eus cependant ordre de venir à Paris pour faire savoir à la Reinemère, de la part du Roi son fils , le changement qu'il avoit fait dans son conseil , en étant les sceaux à M. de Marillac, et qu'il ne rempliroit point cette charge ni celle de premier président, sans lui dire auparavant sur quels sujets Sa Ma^» Jesté Jetteroit les yeux. Ges paroles furent prises en deux sens bien différens ; car les uns crurent qu'elles signifioient que le Roi en délibéreroit avec la Reine sa mère , et les autres crurent qu'elles marquoient seulement que Sa Majesté lui diroit ce qu'elle vouloit faire. Je trouvai , eu arrivant au Luxembourg, une cour extrêmement grosse. La Reine étoit environnée de quantité de dames et d'un grand nombre de seigneurs, dont M. le duc d'Epernon étoit le plus qualifié. Je l'abordai, après avoir dit à cette princesse ce qui m'avoit été ordonné. Elle me commanda de me trouver dans son appartement, au retour de sa promenade, pour y recevoir sa réponse. Après cela je ne pus m'empêcher de demander à M. d'Epemou ce qu'il prétendoit de faire par sa manière d'agir. « Pousser à bout le cardinal , me dit-il avec cette fierté qui lui étoit naturelle. — L'occasion en est passée, lui répliquai-Je; il est le maître. M. de Marillac est congédié, et je ne vois point d'autre parti à prendre pour vous que de vous retirer et de laisser débrouiller les cartes à ceux qui les ont mêlées, mais qui ne pourront peut-être pas en venir à bout. » Je retournai au Luxembourg à l'heure qui m'avoit été donnée par la Reine, qui tenoit pour lors son cercle où il y avoit un grand nombre de princesses, de dames et de seigneurs qui faisoient leur cour à Sa Majesté. La Reine ayant témoigné qu'elle vouloit se retirer sur les six heures du soir, tous ceux qui étoient auprès d'elle prirent congé. Je fus au désespoir d'avoir vu tant de monde au Luxembourg , n'aimant point à faire le personnage d'ui^ espion , personnage qui me parolt toutà-fait indigne d'un gentilhomme. Je m*attendois cependant d'être fort questionné à mon retour ; mais heureusement on ne me dit rien. Si cette
MEMOIBES DD COMTE OE BBIBNNE
commission eût été donnée au lieutenant civil Morteau , il ne Tauroit jamais exécutée à son honneur. Il s'y seroit infailliblement perdu , comme ceux qui y furent remarqués. Lorsque je fis ma commission auprès de la Reine, Sa Majesté , étant entrée dans son cabinet , me commanda de lui répéter ce que j'avois eu l'honneur de lui dire. C'étoit apparemment pour me persuader , aussi bien qu'au Roi et au cardinal , qu'elle n'en avoit rien témoigné aux princesses qui l'a voient suivie à la promenade. Mais comme cet artifice étoit trop grossier, je n'eu ftis pas la dupe. Je lui répétai pourtant tout ce que j'avois dit. Sa réponse fut que le Roi ne pouvoit rien faire qui ne dût être approuvé ; mais qu'il en usoit bien mal avec elle , non-seulement parce qu'elle étoit sa mère , mais encore parce qu'il manquoit à ce qu'il avoit promis ; que les finesses du cardinal lui étoient connues , et qu'il seroit bien difficile que le Roy son fils n'y fût pas trompé dans la suite; qu'elle le remercioit de tout ce qu'il lui avoit bien voulu faire savoir, et que c'étoit là tout ce qu'elle avoit à me dire. Elle ajouta que c'étoit encore lui faire un très-grand outrage , et montrer le peu de crédit qu'elle avoit sur l'esprit du Roi son fils, puisqu'il reléguoit le garde-des-sceaux, qui auroit dû^ par sa probité et sa suAisance , être à couvert d'un pareil orage.
M Je vous ai fait entendre , continua Sa Majesté , ce que je veux que vous disiez au Roi de ma part; mais vous considérant comme mon serviteur et comme fils du plus zélé serviteur qu'ait jamais eu le feu Roi monseigneur, je vous dirai franchement que j'aurai encore plus à souffrir que je n'ai eu du temps de Luynes. » Je pris la lil)erté de ne point tomber d'accord de ce que me dit cette princesse, et je lui représentai les obligations que lui avoit le cardinal. «Vous ne le connoissez pas , me répliqua-t-elle : conune il n'y a pas d'homme plus abattu que lui quand la fortune lui est contraire , aussi est-il pire qu'un dragon quand il a le vent en poupe. » Elle ne me permit de la quitter que sur les dix heures du soir; et les larmes qu'elle répandit abondamment , en se plaignant avec amertume du cardinal , me firent connoitre qu'elle étoit véritablement touchée et outrée.
Je me rendis le lendemain de grand matin à Versailles , où je trouvai M. de Ghâteauneuf résolu non-seulement d'accepter les sceaux, mais même dans l'impatience de les avoir. Le cardinal étoit aussi dans celle de les lui procurer ; mais le Roi se trouvoit encore incertain de ce qu'il devoit faire. Cela m'obligea de dire à M. de Ghâteauneuf que , tant que les sceaux seroient
dans les coffres de Sa Majesté , les partisans de M. de Marillac espéreroient toujours qu'on les lui rendrait. « Il faut, continuai-je, avouer la vérité : c'est un homme de mérite , et dont la probité sera un obstacle à la réconciliation du Roi notre maître et de la Reine sa mère ; mais lorsque les partitons de M. de Marillac ne se flatteront plus de lui voir rendre les sceaux^ ceux qui paroissent les plus animés conseilleront à la Reine de rechercher la bienveillance du Roi et de se conformer à ses intentions. » M. de Ghâteauneuf me demanda si je voulols bien dire ceci au cardinal. Je le lui promis, et il me pressa fort de le faire. Gela m'obligea de lui parler en ces termes: « Vous n'êtes plus le même que vous étiez : Dieu en soit loué I » J'informai cependant le cardinal de ce que j'avois fait à Paris et d'une partie de ce qui m'y avoit été dit. J'ajoutai ce que je croyois qu'il falloit faire; mais ce n'étoit pas tant pour favoriser M. de Ghâteauneuf que parce que j'étois persuadé que le service du Roi le demandoit. Le cardinal me recommanda de dire à Sa Majesté ce que je croyois qu'il étoit à propos qu'elle fît, après lui avoir rendu compte de la manière dont j'avois 'exécuté ses ordres.
Dans l'impatience où le Roi étoit de me voir, pour savoir ce que j'avois fait à Paris, il vint à ma rencontre , et fut fort aise d'apprendre comme je m'étois acquitté de la commission qu'il m'avoit donnée. Il parut encore plus content de la proposition que je fis à Sa Majesté de remplir au plus tôt les dignités de garde-des-sceaux et de premier président du parlement. Le Roi envoya quérir sur-le-champ le cardinal et lui déclara la résolution qu'il avoit prise. Il l'appuya de toutes les raisons dont je m'étois servi. Je fis en cette rencontre le personnage d'un courtisan , qui est d'applaudir à ce que les maîtres veulent; mais je le fis avec tant de circonspection pour la Reine-mère, qu'il ne m'échappa de rien dire qui pût lui nuire, ni qui fût contraire au respect que je lui devois. Gette princesse ne se contenta pas d'avoir congédié de son service madame de Gombalet, nièce du cardinal , elle ordonna aussi à Rancé , son secrétaire et créature de cette Eminence , de se retirer, en l'assurant pourtant qu'elle auroit soin de le récompenser.
Plusieurs de ceux qui avoient paru les plus assidus au Luxembourg cessèrent alors d'y aller; même le duc d'Epernon fut à Versailles rendre ses devoirs au Roi. Il eut un long entretien avec le cardinal de Richelieu , et il y a beaucoup d'apparence que l'étroite amitié qui étoit entre le premier ministre et le cardinal de La Valette, fils de M. d'Epernon , ne fut pas Inutile à ce duc
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qd étoit fort mal dans l^esprit du premier minôtre, parce que, dans le voyage que la cour SToitfidl à Bordeaux en 1629 , il avoit constamment aoutenu les droits de sa charge dans les civilités qu'il avoit rendues à cette Eminence,qui depuis ce temps-là en avoit toujours témoigné son mécontentement au duc d'Epernon.
M. de Châteauneuf ayant enfin accepté la diarge de garde-des-sceaux dont il étoit digne , on m'ordonna d'aller dire à la Reine-mère le dmix que le Roi avoit fait de la personne de ce ministre pour remplir la susdite charge , et de cdle de M. Le Jay pour être premier président da parlement de Paris. On m'ordonna aussi de foire expédier les provisions de ces deux charges , et d'avertir les officiers du sceau qu'ils eussent à se trouver le lendemain à Yersaiiles , le Boi voulant lui-même sceller le brevet de M. de Châteauneuf. Le cardinal souhaita que j'entretinsse le père Suffren Jésuite , de ce que j'avois dit à la Reine , étant persuadé que la manière avec laquelle on agissoit avec elle devoit l'adou-^ dr, parce que le public pourroit être détrompé par là de l'opinion qu'il ne manqueroit pas d'avoir que tout ceci se faisoit sans la participation de Sa Majesté.
Je n'arrivai à Paris qu'à deux heures de nuit. J'en restai bien autant au Luxembourg et à me faire ouvrir les portes du noviciat des jésuites , où le père Suffren logeoit. Je le trouvai parti pour Versailles. Je fus ensuite éveiller le président Le Jay , et de là j'allai au Louvre, où j'eus pitié de l'aveuglement de madame Du Fargis , qni se tenoit comme assurée que son crédit et eeluide sa mère seroient assez puissaus pour perdre le cardinal. J'avois averti , dès Lyon , cette dame que l'on n'étoitpas content de sa conduite, et que l'ordre donné à Biringhen de se retirer de la eour faisoit assez connoltre l'autorité absolue de l'Eminence. Je lui avois dit encore que, si elle ne changeolt, elle auroit sans doute occasion de s'en repentir. La dame me dit que j'étois moi-même un aveugle et trop persuadé du crédit du cardinal. Mais enfin , ne la pouvant convaincre Je lui répliquai qu'elle en pourroit faire bientôt l'épreuve à ses dépens.
La reine Anne d'Autriche commença de s'apercevoir alors que les conseils qu'elle avoit suivis dans tout cet enchaînement d'intrigues n'étoient pas les meilleurs ; mais elle s'en excusoit en disant : « Qui auroit pu croire , après tout ce que l'on voit , ce que le Roi a dit à la Reine sa mère dans le temps qu'il croyoit mourir , et depuis qu'il a recouvré sa santé? » Je fis ce que j'avois à faire à Paris, et j'en partis de si bonne heure que j'arrivai à Versailles avant les
officiers du sceau. Les provisions de garde-dessceaux et de premier président du parlement étant scellées, M. de Châteauneuf et M. Le Jay prêtèrent leur serment entre les mains de Sa Ms^esté , et dînèrent avec le cardinal qui partit de Versailles , et qui , ayant accompagné le Roi au Luxembourg , fut témoin de ce qui se passa quand il présenta à la Reine sa mère ces deux nouveaux magistrats.
Le maréchal de Schomberg ayant exécuté Tordre qu'il avoit d'arrêter M. de Marillac, repassa en France , glorieux d'avoir obligé le marquis de Sainte-Croix à lever le siège de Casai , que ce général avoit formé avec l'armée d'Espagne. La prise et le sac de Mantoue par celle de l'Empereur nous affligea moins que M. de Savoie , qui mourut alors dépouillé d'une partie de ses Etats, et presque à la discrétion de la maison d'Autriche , mais toujours plein de projets aussi spécieux que peu solides. On ne peut dire si ce prince mourut de vieillesse ou bien de chagrin ; mais ceux qui avoient le plus de part à sa confiance ont cru que le mauvais état de ses affaires avoit avancé ses jours.
Le Roi ayant résolu de rester du temps à Saint-Germain-en-Laye, le cardinal y demanda un logement pour ne pas s'éloigner de Sa Ma-' jesté, à ce qu'il disoit ; mais c'étoit plutôt pour sa sûreté , quoiqu'il se vît bien assuré de tous ceux qui approchoient de sa personne. Le duc de Montmorency, et MM. de Toiras et d'ËfQat, qui étoient de retour à la cour , demandèrent pour lors le bâton de maréchal de France. Le premier représentoit les services de ses pères et les siens personnels, ayant beaucoup contribué à la réduction des villes du Languedoc occupées par les religionnaires , gagné une bataille sur les Rochelois , et cette même année-ci celle de Velllane, où les armées du roi d'Espagne et du due de Savoie avoient été .défaites. Toiras demandoit le même honneur pour avoir défendu les citadelles de Casai et de Ré contre l'effort des armées espagnole et angloise; et d'Effiat y prétendoit pour avoir eu part à la dernière victoire de M. de Montmorency , dont il se faisoit encore plus d'honneur qu'il ne lui en appartenoit , sans dérober rien à M. de Montmorency de ce qui lui étoit dû. Le Roi , ayant pris enfin la résolution d'accorder cette dignité aux deux premiers , me commanda d'en venir faire part à la Reine sa mère. Le troisième fût informé de cette résolution par RuI lion , connu autrefois par le nom de Cinq-Héraults , et recommandable alors par plusieurs services qu'il avdt rendus. Je lui dis l'ordre qui m'avoit été donné. Routhillier , et surtout d'Effiat , qui espéroit que le
MEMOIBES DU COMTE DE BBIEffNE ,
Roi lai accorderoit la même grâce qa*aax autres , me conjurèrent de ne point partir sans aToir vu auparavant le cardinai , qui 8*étoit déjà retiré. Gela me surprit beaucoup. Je ne laissai pas de leur promettre ce qu'ils me demandoient, en leur disant que J*avois de la peine à croire qu'ils pussent réussir dans leur dessein , parce que le Roi , pour Fordinaire , ne se déterminoit pas si promptement. J'aurois pu encore leur objecter bien d'autres raisons , mais Je m'en abstins , autant par bienséance que parce que J'aurois souhaité de m'étre trompé dans mon Jugement , à cause de l'amitié qui avoit toujours été entre M. d'Effiat et moi.
Je ne manquai donc pas de me rendre chez le cardinal à son réveil^ et Je lui dis ce qui m'amenoit chez lui de si bonne heure. « Ron Dieu, me répondit-il dans la surprise où il étoit , qu'il y a dans ce monde de gens prévenus de leur mérite et qui connoissent peu la cour 1 Allez-vous-en en diligence , faites ce ({ui vous a été ordonné , et assurez d'EfOat que dans le commencement de l'année prochaine (nous étions bien avancés dans le mois de décembre) il aura satisfaction , ou je n'aurai point de crédit. » M. d'KfiQat ne fut pas content de cela et pressa toujours ; mais pourtant il n'oublia pas ce que je lui avois dit de la part du cardinal.
Pendant le voyage de Savoie et le séjour que fit le Roi à Versailles , M. de Soissons ne discontinua point de demander la liberté de M. de Vendôme. L'abolition que ce prince avoit bien voulu accepter , l'assiduité de ses enfans auprès de la personne de Sa Mijesté, et le grand prieur mort en prison, excitoient la compassion et l'indignation de tout le monde, qui ne pouvoit supporter qu'on punit par une si longue captivité une chose dont on faisoit un grand crime à M. de Vendôme , qui étoit de penser seulement aux prétentions qu'il avoit sur la Rretagne. M. de Vendôme obtint enfin sa liberté par les soins de M. de Soissons, et fût rétabli dans tous ses honneurs» à la réserve du gouvernement de cette province , dont il conserva seulement le titre. On étoit pour lors fort attentif à ce que feroit Monsieur , ce prince paraissant attaché aux volontés du Roi, louant tout ce qui se faisoit, et affectant même de suivre les avis du cardinal; mais on ftit encore plus surpris d'apprendre, lorsqu'on s'y attendoit le moins, qu'il avoit été rendre visite à ce premier ministre et qu'il lui avoit parlé en ces termes: « Je viens retirer la parole que Je vous avois donnée d'être de vos amis. Je ne puis l'être avec honneur , à cause du mauvais traitement que reçoit de vous la
Reine ma mère. » A quoi le cardinal répondit avec modération qu'il ne laisseroit pas d'être toujours son très-humble serviteur ; qu'il n'avoit aucune part à tout ce qui se faisoit à la Reine , et qu'il ne croyoit pas (en cela il se trouva conforme aux sentimens du Roi) qu'elle eût aucun sujet de se plaindre de ce qui se faisoit, puisqu'il ne tenoit qu'à elle d'entrer dans le secret des affaires et dans l'étroite confiance du Roi son fils. Monsieur étant resté à Paris nonobstant la hauteur avec laquelle il avoit parlé au cardinal, il ne laissa pas de*prendre la résolution de se retirer à Blois : à quoi Sa Majesté ne s'opposa point. Soit que cette Eminence eût envie de se réconcilier tout de bon avec la Reine , ou bien qu'elle n'en voulût faire que le semblant, elle employa plusieurs personnes pour adoucir l'esprit de c^tte princesse. Mais elle se tint fort offensée et si méprisée qu'elle crut ne le pouvoir faire sans blesser sa réputation. Ainsi la peine qu'on s'y donna fut très-inutile , étant d'ailleurs obsédée par les ennemis du cardinal , qui flattoient sa passion en lui disant que le public la plaignoit et blâmoit le Roi son fils, dont l'esprit inconstant lui pouvoit faire espérer qu*il se réconcilieroitavec elle aussi facilement qu'il s'étoit brouillé.
[1C31] Cependant le cardinal proposa au Roi d'aller à Gompiègne , et l'engagea d'inviter la Reine sa mère à être de ce voyage. On n'a point su précisément si ce ministre en usa de la sorte pour priver cette princesse des mauvais conseils qu'on lui donnoit à Paris, ou bien pour la faire arrêter, comme cela fut exécuté ensuite. Le premier ministre, pour faire voir que son crédit augmentoit au lieu de diminuer , persuada à Sa Mi^esté d'ôter à la Reine son épouse madame Du Fargis. On croit que le cardinal donna ce conseil au Roi (conseil encore plus subtil que tout ce qu'on a jamais attribué à l'empereur Tibère) pour mettre à la place de cette personne madame de La Flotte , et avec elle sa petite-fille , pour laquelle le Roi avoit conçu de l'amour. Le cardinal avoit en vue de faire perdre par ce moyen à Sa Migesté l'envie de revoir la Reine sa mère : ce qui pouvoit exciter en même temps la jalousie de la Reine son épouse , et entretenir dans la maison royale une division qui favorisoit ses vues et tenoit l'esprit du Roi dans sa dépendance. La Reine-mère , pour s'exempter du voyage de Gompiègne, feignit une incommodité; mais plusieurs de ses créatures , persuadées qu'elle se repentiroit de n'y avoir pas accompagné le Roi , et que cette séparation donnerait gain de cause à ses ennemis , lui en représentèrent de si fortes raisons que cette pr incesse cHan-
DEUXIÈME PABTIE. [1031]
gttà la fin de sentiment. Elle ne fut pas sitôt arriYée à Gompiègne qu*on fit de nouveaux efforts pour réconcilier le cardinal avec elle , et poor l'engager par-là insensiblement à al)andonoer ses serviteurs ; mais les prières et les mené poavant rien gagner sur l'esprit de Sa , et le Roi étant ennuyé de ne la pou- Toir persuader , il prit la résolution de la faire arrêter , d'envoyer la princesse de Gonti à £u , et la duchesse d'Ëlbœuf dans une de ses maisons deeampagne ; de donner à madame de La Flotte la charge de dame d'atour de la Reine, et d*engiger cette dame à garder auprès d'elle mademoiselle de Hautefort, sa petite-fille. C'est ce que ce monarque lui-même déclara à la Reine son épouse en montant dans son carrosse aux Capudns, où il i'attendoit, et d'où il la mena coudier à Sentis. On résolut d'y faire une dépêche générale; et le cardinal, par un aveuglement qoi n'est que trop ordinaire à ceux qui sont en foveur , consentit non-seulement, mais proposa mèffleque l'on insérât dans cette dépêche (i) que l'emprisonnement de la Reine ne venoit que du refus qu'elle avoit fait de le recevoir dans ses bonnes grâces.
Etant persuadé que Vautier, premier médecin de cette princesse, avoit un grand ascendant for son esprit , il le fit aussi conduire prisonnier à Seuils ; et comme il lui sembla que cette denenre de la Reine proche Paris ne la priveroit point des conseils ordinaires qu'elle recevoit , et que le peuple seroit touché de compassion de ion malheur, il fit résoudre le Roi à m'envoyer vers elle pour lui proposer de se retirer à Moulins, en l'assurant que son premier médecin lui Kfoit rendu , et elle bien payée de toutes ses pensions.
Mon ordre étant de ne parler à la Reine qu'en présence du maréchal d'Estrées, je descendis dans la maison du vicomte de Brigueil , gouverneur de la ville , chez qui ce maréchal étolt logé. Je lui communiquai ma lettre de créanee et mon instruction. Nous fîmes, de concert, avertir de mon arrivée Cottignon , secrétaire de la Reine , qui avoit succédé à Rancé , afin qu'il nous fit savoir à quelle heure nous pourrions parler plus commodément à Sa Majesté. Cette princesse nous ordonna de l'aller trouver dans le moment , soit qu'elle fût dans rimpatieûce de nous faire ses plaintes, ou bien d'apprendre des nouvelles. Elle se tint aussi offensée de la proposition qu'on lui fit d^aller à Moulins , que de la rigueur dont on avoit usé à
(i) Ricbelien f*aperçut , mais trop tard , de cette in- CQiifeiiiiiee. Il fit supprimer le déclaration , mais il en
son égard en lui ôtant son premier médecin. Mais elle témoigna encore plus de douleur de ce qu'on la séparoit du Roi son fils, <« de la bonté du naturel de qui , ajouta-t-elle , Je suis si persuadée, que Jamais Je ne lui imputerai mes malheurs. J^ ne les dois qu'au pouvoir que le cardinal s'est acquis sur l'esprit du Roi mon fils ; et je suis assurée qu'on ne m'envoie à Moulins qu'à dessein de me renvoyer ensuite en Italie. Mais Je souffrirai les derniers outrages avant que de m'y résoudre, » jusqu'à se laisser, ditelle, tirer de son lit toute nue, assurée qu'elle étoit qu'elle exciteroit à compassion les plus insensibles. Nous fîmes , le maréchal et moi , tout notre possible pour adoucir son chagrin ; et Je pris la liberté de lui dire : « Mais , Madame , si l'on avoit Intention de vous manquer de respect, pourquoi ne l'auroit-on pas fait à Gompiègne comme à Moulins? >» Je la suppliai ensuite de prendre le temps nécessaire pour réfléchir à ce qu'elle avoit à nous répondre, et nous nous retirâmes.
Nous tâchâmes de persuader Cottignon , qui nous avoit suivi , que la Reine ne pouvoit rien faire de mieux que de se conformer à la volonté du Roi. Cottignon étoit un homme franc, mais colère et emporté, et de plus ami de Vautier. nous le trouvâmes si attaché à son sens, que je fus contraint de lui demander s'il vouloit passer pour être le seul conseiller de sa maîtresse. « Et ne craignez-vous point , lui ajoutai -je, qu'il ne vous en arrive de mal ? car il y a beaucoup d'apparence que Sa Majesté ne se soucie guère de revoir Vautier, puisque nous offrons de le lui rendre dès le lendemain qu'elle se sera mise en état d'exécuter ce que nous lui proposons pour son repos et pour le bien de la France. La division qui paroît entre les deux frères ne peut être accommodée que par son moyen. Sa Majesté en reviendra encore plus glorieuse à la cour. »
Cottignon , ayant fait ses réflexions , engagea la Reine à examiner nos raisons , qui lui parurent si bonnes qu'elle m'envoya quérir et me chargea d'une lettre pour le Roi , auquel elle me commanda de dire qu'elle n'avoit point de plus forte passion que de lui plaire et de se conformer à sa volonté ; qu'elle le prioit de se souvenir qu'elle étoit sa mère ; qu'elle avoit essuyé beaucoup de peines et de travaux pour lui conserver son Etat; et enfin qu'elle lui demandoit en grâce de ne point prendre les avis du cardinal de Richelieu dans les choses qui la concer-
avoit été d^à distribué prés de deux mille exemplaires.
HEMOIBES DU COMTE DE BBIBNNE ,
uoient, parce qu'elle savoit par sa propre expérience que quand il haîssoit il ne pardonnoit Ja* mais , son ingratitude et son ambition n*ayant point de liornes. Je suivis l'ordre que j'avois reçu du Roi. Je lui dépéchai Lucas , qui fut dans la suite secrétaire du cabinet; et , dans la lettre que J'écrivois au cardinal, je n'oubliai rien de tout ce que la Reine m'avoit dit.
Je montai à cheval dès la pointe du Jour pour me rendre à Senlis , où le Roi m'avoit assuré qu'il m'attendroit ; mais les coups de canon que J'entendis tirer, m*en paroissant éloignés d'une bonne lieue, me firent juger que Sa Majesté en étoit partie et que Vautier avoit été conduit à la Bastille. J'appris en arrivant à Senlis ce qui s'y étoit passé, et je trouvai que je ne m'étois point trompé dans le jugement que j'avois fait. Je n'y restai que le temps qu'il me fallut pour dîner, et je suivis le chemin de la cour, sans espérer de la pouvoir rejoindre qu'à Paris seulement.
Le cardinal , qui craignoit de donner de la jalousie au Roi , laissa un de ses gentilshommes pour m'avertir d'aller au Louvre avant que de me rendre chez lui ; mais cette précaution étoit très-inutile à mon égard , car je ne m'étois point encore mis sur le pied d'aller chez personne^ sans m'étre acquitté auparavant de ce que je devois au Roi mon maître. Cependant, sans s'arrêter à ce que j'avois écrit , on changea de résolution en ne promettant de rendre Vautier à la Reine que quand elle seroit à Moulins ; et il y a même toutes les apparences qu'on étoit dans le dessein de le retenir toujours prisonnier, parce qu'on le regardoit comme un homme dangereux, et qui n'avoit perdu aucune occasion de faire paroltre le peu de déférence qu'il avoit pour le cardinal. Je fus chez le premier ministre au sortir du Louvre , et je le trouvai aussi content de sa fortune qu'il paroissoit l'être de voir tous les grands seigneurs de la cour s'estimer heureux de pouvoir entrer dans son antichambre pour lui faire leurs révérences quand il passoit pour aller au Louvre. Le Roi étant averti que Monsieur s'avançoit du côté de la Bourgogne pour entrer dans la Franche- Comté, où il avoit jugé à propos de se rendre, parce qu'il n'avoit pas cru pouvoir être en sûreté dans la ville deBellegarde, où il avoit été reçu par celui qui en étoit alors gouverneur et seigneur propriétaire , Sa M^'esté poursuivit ce prince , et elle déclara rebelles tous ceux qui l'asslsteroient, s'ils ne rentroient ' en France dans le temps marqué par son édit, et s'ils ne déclaroient qu'ils n'étoient point engagés à d'aut re service qu'à celui du Roi. M. de Bellegarde
envoya au Roi un homme de qualité pour s'excuser d'avoir suivi Monsieur et de^ l'avoir reçu dans la ville , disant pour ses raisons qu'étant attaché au service de ce prince\ il n'avoit pa faire autrement. On répondit à ce gentilhomme que Bellegarde étant une place de guerre dont le duc étoit gouverneur, elle n'avoit dû servir d'asile ni de retraite à ceux qui servoient contre le Roi ou qui se déclaroient contre lui , dont Monsieur ne pouvoit donner de plus grande marque que de sortir du royaume et de passer dans un pays étranger sans la permission de Sa Majesté. Le parlement de Paris fit d'abord quelque difficulté d'enregistrer cette déclaration; mais enfin il suivit l'exemple de celui de Bourgogne , en se conformant aux volontés du Roi , qui ordonna ce qu'il falloit faire pour maintenir cette province dans l'obéissance qu'elle lui devoit. Sa Majesté fut fort contente de ce que les choses avoient réussi à son gré. Elle revint ensuite à Sens où la Reine étoit restée , dans la pensée qu'elle avoit d'être grosse ; mais ayant appris par le chemin qu'elle ne l'avoit point été, ou bien qu'elle s'étoit blessée , il en fut trètaffligé. Sa Majesté résolut ensuite de passer les fêtes de Pâques et une partie de l'été à Fontainebleau, d'où elle envoyoit souvent savoir des nouvelles de la Reine sa mère : ce qui foisoit croire qu'ils pourroient se raccommoder.
Il se répandit alors un bruit dans le château que cette princesse s'étoit sauvée en Flandre. Plusieurs personnes y ajoutèrent foi ; et le cardinal même m'en faisant paroltre sa surprise, je lui soutins que cela ne pouvoit être, « à moins, dis-je , que le maréchal d'Estrées ne fût de la partie, lequel , supposé que la Reine eût surpris sa vigilance, u'auroit pas manqué de donner avis de ce qui étoit arrivé. Et quand même il auroit été d'intelligence avec elle, le vicomte de Brigueil , les gouverneurs et les commandans des places en auroient écrit au Roi. » On eot bientôt des avis contraires à ce bruit , qui cessa après avoir été répandu par le marquis d'Oisant, qui avoit la réputation d'ajouter autant de îd à un mensonge qu'à une vérité ; car il lui suffisoit d'avoir inventé ou entendu dire une nonvelle pour la croire.
Soit que le cardinal s'imaginât que la retraite de la Reine en Flandre avanceroit ses affaires y ou bien qu'il se feroit à lui-même un tort considérable de la retenir prisonnière plus long* temps , il se détermina à supplier le Roi d'envoyer à cette princesse une personne de poids et de confiance pour lui proposer un accommodement, étant persuadé qu'elle l'accepteroit , ou que du moins le Roi seroit justifié de tout ce qui
DEUXIKUE PARTIE. [lG32]
poorroit arriver après qu'elle Tauroit refusé. La commissioD en fat donnée au maréchal de Sehomberg, avec une instruction signée par Boothiilier. Je ne fus point employé eu cette Mcasion , parce que le cardinal m'avoit reconnu trop lélé pour la gloire du Roi pour lui celer la vérité, et trop attaché aux intérêts de la Reine mère pour ne les pas soutenir. Cependant je ne fis semblant de rien , et je remerciai Dieu de bon mur de n'avoir plus à me mêler d'une affaire aosai délicate et aussi épineuse.
La Reine persista toujours dans sa résolution de souffrir toutes choses plutôt que de se réconcilier avec le cardinal. On ne sait point si ce fit par Tordre de cette Eminence que Bezançon proposa à Sa Majesté de se retirer à La Capelle, oa bien s'il le fit de son propre mouvement; mais ce qui est certain, c'est qu'il en fit l'ouverture à^cette princesse , en l'assurant du service dn fils atné du marquis de Yardes, qui en étoit gouverneur, et qui lui fit voir la chose si claire que Sa Majesté résolut de sortir de Compiègne , d'où Ton avoit retiré la garnison ; et parce que la chose fut aussitôt sue que ménagée, 00 soupçonna Bezançon de n'avoir agi que par les ordres du cardinal. En effet , le marquis de Yardes étant averti de ce que son fils, qui étoit reçu en survivance , avoit résolu de faire, il le fit (suivant un ordre qu'il avoit leu du Roi ) devancer par Dubec , qui étoit un autre de ses enfans. Celui-ci , ayant pris le serment de la garnison, réduisit son frère à suivre la Reine , qui se trouva par là dans la nécessité de s'arrêter ao conseil que lui donna Rezançon de se retirer en Flandre. Elle y reçut tous les bons traiteraens et tout le bon accueil qu'elle put désirer de rarchiduchesse, qui n'oublia rien pour adoucir tous les chagrins dont Sa Majesté étoit {«nétrée.
Le doc de Lorraine, qui avoit armé, ne croyant avoir jamais une plus belle occasion pour tirer raison du mal qu'il croyoit lui avoir été fait , se mit en campagne; mais quand il apprit que le Roi alloit du côté de Langres , il l'envoya assurer de sa fidélité , et lui déclarer qu'il n'avoit armé que pour le service de l'Empereur; et pour faire voir qu'il ne disoit rien que de vrai , il fit marcher ses troupes dans les terres de l'Empire. Le Roi , qui n'avoit que très-peu de monde sur pied , parut se contenter de ce qui loi tut dit de la part de ce souverain , et prit cependant la résolution de ne se point éloigner des firontières , pour être mieux en état de lui empêcher l'entrée du royaume s'il se mettoit en devoir de l'entreprendre. Sa Majesté donna ordre à plusieurs régimens de se tenir prêts à
marchtr quand cela leur seroit commandé. Le Roi revint ensuite à Fontainebleau; et le domaine de Château-Thierry lui étant échu par la mort du comte de Saint-Paul , il témoigna avoir envie de voir cette nouvelle maison, et il fut confirmé dans cette pensée par le cardinal , qui apprenoit de divers endroits qu'il se traitoit entre l'Empereur et M, de Lorraine quelque chose qui pouvoit être préjudiciable à la France : ce qui lui faisoit conclure qu'il étoit à propos de ne se pas tenir éloigné du pays du duc , en se servant du prétexte de se défier de l'Empereur.
M. de Lorraine ayant commencé par faire fortifier Moyenvic , le Roi soutint avec justice que cette place appartenant en propre à l'évêque de Metz , dont on savoit qu'il étoit protecteur, on n'avoit rien dû entreprendre de semblable sans sa participation. L'Empereur soutenoit de son côté , que l'évêque étant son sujet et son vassal , Il avoit droit de faire fortifier, pour la sûreté de l'Empire, tel poste qu'il croyoit nécessaire. Ce prince parloit bien haut, parce qu'il étoit armé , aussi bien que M. de Lorraine, et que la saison étoit déjà très-avancée : et comme il s'étoit persuadé qu'il n'avoit rien à craindre , il avoit fait avancer son armée vers le Danube pour tenir en respect plusieurs princes de l'Empire , qui commençoient à s'apercevoir que Sa Majesté Impériale ne songeoit uniquement qu'à les assujettir.
Le Roi , se prévalant de leur imprudence , partit de Château-Thierry et se rendit en peu de jours à Metz, d'où il fit reconnottre la situation et l'état des fortifications de Moyenvic ; et voyant que le siège de cette place seroit d'autant plus difficile qu'elle étoit en défense et construite dans un marais, il ne laissa pas de l'entreprendre. M. de Lorraine s'avança pour la secourir; mais, ayant trouvé l'armée du Roi plus forte qu'il ne croyoit , il proposa de faire rendre cette place sous des conditions que le Roi accepta (l), persuadé qu'il étoit d'avoir beaucoup fait de s'en rendre maître. Pendant le séjour qu'il fit à Metz , il y reçut l'évêque de Wurtzbourg en qualité d'ambassadeur des électeurs. Sa Majesté lui donna une seconde audience, dans laquelle il parla couvert : ce qu'il n'avoit pas fait dans la première, où il ne fût regardé simplement que comme ministre des électeurs.
[1632] J'appris, dans le temps que la cour étoit à Metz , que mon père étoit malade à l'extrémité^ et la mort de deux de mes filles. Le Roi ,
(1) Traité de Vie, 31 décembre 1«31. (A. E.)
MEMO!BES DU COMTE I)B BBIEIVIIB,
croyant aussi que /avols perdu mon filsfainé, évitoit de roe voir ; et Sa Majesté , se trouvant un Jour pressée de dire le sujet du changement qui paroissoit à mon égard , répondit : « Il faut attendre que sa douleur soit calmée. La perte de trois enfans paraît excessive à qui n'en a point d'autres ; et quand on les aime comme Je sais que La Ville-aux-Clercs aime les siens, il en est comme d'une toile où un fil étoit mal passé : on est dans la nécessité de travailler à un autre. »
Cependant le Roi et le cardinal , Jugeant bien que l'inquiétude de M. de Lorraine et les grandes idées que l'Empereur avoit conçues de l'éloignement de la Reine-mère hors du royaume et de celui de Monsieur, pourroient susciter de grandes affaires , pensèrent sérieusement aux moyens d'empêcher l'Empereur de nous attaquer, et de faire alliance avec les princes qui recherchoient celle de la France en leur offrant des secours d'hommes et d'argent , si l'Empereur les vouloit inquiéter dans leur liberté et dans la possession paisible de leurs Etats, L'archevêque de Trêves ayant fait son traité le premier, on laissa des troupes sur la frontière pour encourager les autres princes à suivre son exemple. Il n'y avoit rien à craindre du côté de l'Espagne , où l'on étoit occupé à faire la guerre aux Hollandois, à qui le Roi prêtoit des sommes considérables, ayant même consenti que le baron de... lèveroit un régiment pour leur service, qui seroit néanmoins entretenu à leurs dépens. Le prince d'Orange avoit fait la proposition d'assiéger Maêstricht ; et Sa Majesté y consentit , aussi bien que les Provinces-Unies, qui y trouvèrent leur avantage : premièrement , parce que la prise de cette place leur donnoit le moyen de s'entre-secourir, et secondement parce que le prince d'Orange craignoit que l'Empereur n'aidât le roi d'Espagne d'une partie de ses forces; ce qui fit qu'on stipula que Sa Majesté Très-Chrétienne , le cas arrivant, seroit obligée de soutenir ce prince avec son armée.
Les choses se trouvant ainsi disposées, M. de Lorraine, désespéré de n'avoir pu tenir la parole qu'il avoit donnée, prit la résolution de se faire voir armé; et se croyant bien assuré que Monsieur entrerait en France , ce prince tint de mauvais discours et commit des actions si indignes qu'il obligea le Roi de retourner en Lorraine. On peut bien dire, à l'occasion de ce souverain y que le cœur de l'homme pense tout autrement qa'il n'eût fait , quand il voit par ses , yen arriver le contraire de ce qu'il avoit cru. J^mine , surpris de la diligence que fit
le Roi , qui avoit déjà ordonné qu'on attaquât son armée , fit rechercher Sa Ms^esté , qu'elle pria d'oublier le passé , sur les assurances qui! lui donna de lui être fidèle à l'avenir et attaché à son service. Mais n'ayant pu obtenir qu'on se contentât de sa seule parole , il donna des places d'otage , et il aima mieux remettra au Roi Mar* sal que La Motte : ce qui fit Juger qu'il étoit encore dans le dessein de nous traverser. Cependant on trouva que c'étoit .assez faire pour lors que de diminuer la puissance de ce prince.. Après que Sa Majesté eut ordonné ce qu'elle Jugea nécessaire pour son service , elle reprit le chemin de Fontainebleau. Le Roi y apprit la mort du maréchal d'ËfÛat qui commandoit sou armée en Allemagne, et que Monsieur, frèra de Sa Majesté , étoit entré en France et alloit eu Languedoc , sur l'assurance qu'il avoit d'y être reçu par M. de Montmorency, gouverneur de cette province. On ne fit qu'augmenter le feu qui , commençant à s'allumer, pouvoit dans peu causer un grand embrasement dans le royaume; car, au lieu de l'éteindre en traitant avec Monsieur, on punit du dernier supplice ceux qui s'étoiept déclarés pour ce prince, et l'on fit marcher des troupes pour le combattre sous le commandement du maréchal de Schomberg ; et quelques Jours après M. de La Force eut ordre de s'avancer. Le premier se rendit en diligence dans le haut Languedoc , et le second marcha par le bas, pour empêcher les huguenots de prêter l'oreille aux propositions qu'on leur faisoit de se déclarer en faveur de Monsieur. Le Roi, s'étant aussi avancé du côté de Lyon , fit expédier une déclaration par laquelle M. de Montmorency étoit reconnu criminel de lèse-majesté. Cette déclaration fut enregistrée au parlement de Toulouse avant que ce monarque fût arrivé à Lyon. C'est là qu'il reçut la nouvelle du combat donné entre ses troupes et celles de M. de Montmorency, la prise du duc et leur défaite. Cette nouvelle étoit circonstanciée d'une telle manière que , quoiqu'on ne l'eût pas eue de la part de M. de Schomberg, on ne laissa pas d'y ajouter foi. Enfin le courrier de ce maréchal a^ riva, et apporta le détail du combat , des morts et des prisonniers; et il ajouta que M. de Montmorency avoit été conduit au château de Leetoure. Le cardinal , qui n'ignoroit point que plusieurs personnes avoient été témoins de l'offre que ce duc avoit faite de le faire sortir de Lyon lorsque la sauté du Roi y fut désespérée , feignit alors de plaindre son malheur, et me dit même, un jour que j'allai lui rendre visite: n Je plains M. de Montmorency ; mais il m peut éviter une prison perpétuelle. — Il a l'hon
DEUXIÈMB P4BT». [1633]
oeor d'appartenir, lui répondis-Je, à ceux qui oDteefaii d'être de vos parens. Ils vous seront tous infiniment obligés , Monseigneur, si vous (èlanez cela du Boi. — Pourquoi , me dit cette Eminenee , parlez-vous ainsi? — Parce que , In répondis-je , si c'est un grand honneur à M. de McMktmorency d'avoir pour sœur madame la princesse et madame d'AngouIéme , il n'y a poûit aussi de gentilliomme en France qui ne tienDe à très-grande gloire s'il veut bien le reeooiiottre pour son parent. »
Cependant le Roi s'étant déterminé à descendre le Rhône , à pardonner à Monsieur et à ceox qui Tavoieut suivi , ce prince se laissa couper le chemin de sa retraite dans le Roussîllon. Etonné dn combat qu'il avoit perdu , et dans 1eqod on disoit que le comte de Moret avoit été blé, il résolut de suivre , avec tous ceux de son parti , la loi qti'on voudroit lui imposer. On accorda une abolition à ceux-ci , à condition qu'ils diroient la vérité dans leur interrogatoire. Le prenier qui le subit fut Puyiaurens, qui, étant Interrogé s'il avoit connoissance que Moniteur eût épousé la princesse Marguerite ^e Lorraine, répondit que non; parce que, dès le temps que la cour étoit proche de Nancy, on te- Boitce mariage pourconsonuné, ou du moins pour tout-à-fait résolu.
[1633] L'on avoit donné ordre à M. de Saint- QmumoDt , qui commandoit l'armée du Roi , de prendre garde à ceux qui sortiroient de cette ville; mais cette princesse ayant eu le bonheur de n'élre pas reconnue dans le carrosse du duc François , son frère , qu'on nommoit pour lors le cardinal de Lorraine , elle passa en Flandre, oè depuis elle a fait un long séjour, et où Monûear déclara qu'il l'avoit épousée. Le cardinal de Richelieu , dont la vigilance fut dupée alors , eut beau en être averti , il n'en voulut jamais rieo croire qu'après que la chose fut confirmée i n'en pouvoir plus douter. Cependant on procéda (I) extraordinairement à Toulouse contre K. de Montmorency; et Monsieur, en étant averti, dépécha La Vaupot , proche parent de Paylaurens, pour demander sa grâce. Ce prince l'étdt abstenu Jusque-là de la demander, parce qu'on Tavoit assuré en Roussillon qu'on ne l'obtiendroit jamais ; mais comme il croyoit qu'elle loi avoit été promise , il se flattoit par là d'être en droit de l'espérer de la bonté du Roi.
Dans le temps que La Vaupot se rendit à TookwBe, M. de Montmorency, qui avoit su
(1) CeaCaiU apparciennent à l'année 1632. Monunoreoey péril for récbafaad le 30 octobre de cette année.
que Monsieur étoit marié , crut qu'il étoit de son devoir d'en avertir Sa Majesté ; et il se servit pour cela de Launay, lieutenant des gardes-ducorps, lequel , étant parent de Puyiaurens, fit reproche à La Vaupot du mystère qu'il lui en avoit fait , et lui en montra les conséquences : dont La Vaupot fut si étonné , qu'il prit sur-lechamp congé du Roi et s'en alla à Rlois , où il fut cause que Monsieur se retira promptement en Flandre. Le cardinal de La Vallette et le comte de Guiche allant rendre visite à madame la princesse le même jour que le Roi arriva à Toulouse, je priai ce comte de faire mes excuses à Sa Majesté si je n'étois pas du voyage ; mais que j'avois cru qu'il étoit à propos pour son service que j'attendisse l'arrivée du cardinal , pour voir quels ordres l'on donneroit à des troupes qui étoient en bataille devant l'archevêché où le Roi étoit logé. Me doutant bien qu'on les enverroit à Lectoure y prendre M. de Montmorency pour l'amener à Toulouse, j'allai le lendemain rendre mes devoirs à madame la princesse , dont les larmes ni les soumissions , non plus que celles de la plus illustre noblesse du royaume , ne purent fléchir le cœur du Roi, qui vouloit que l'arrêt de mort rendu contre M. de Montmorency fût exécuté. Le cardinal fit semblant d*en être affligé ; mais on a trop bien su depuis que , surprenant à son ordinaire l'esprit du Roi , il avoit empêché Sa Majesté de faire un acte de clémence que toute la cour au» roit acheté de son sang.
Le Roi honora dans ce temps-là du bâton de maréchal de France le marquis de Rrézé, qui avoit servi sous M. de Schomberg; mais il arriva, malheureusement pour le nouveau maréchal, que peu de personnes dirent l'avoir vu agir dans le combat. La haine que l'on portoit au cardinal s'étendoit sur sa famille et sur ceux qui étoient alliés à Son Eminenee , outre que ce n'est pas une chose extraordinaire de voir que ceux qui sont en charge et qui commandent y. quoique appliqués à ce qui est de leur devoir^ manquent à être loués, ou parce qu'ils ne se sont pas assez distingués , ou bien parce que les subalternes leur portent envie.
M. de Schomberg fut pourvu du gouvernement de Languedoc , qu'il ne garda pas longtemps; mais le duc d'Halluin lui succéda^ quoiqu'il n'eût pas été au voyage du Roi , étdnt resté à Paris, à cause d'un coup de pistolet qu^il avoit reçu au bras en défaisant un des quartiers où étoient logées les troupes de M. le due de Lorraine , dont nous avons parlé ci-devant.
Avant que Sa Majesté se rendit à Toulouse , elle séjourna au Pont-Saint-Esprit , où le bon
HBMOIBBS DU COMTE DE BBIENME
homme Deshayes (i) demanda au Roi la grâce de CourmeDin , son fils , qui avoit été pris chargé de plusieurs papiers contraires au service de Sa Majesté , comme il reveuoit d'Allemagne , où il étoit allé négocier pour Monsieur. L'amitié que j'avois pour le vieux Deshayes le persuada qu'il pourroit descendre chez moi , et que je voudrois bien dire au cardinal qu'il étoit arrivé pour solliciter la grâce de son ûls , et qu'il l'espéroit des bontés de Son Eminence. Il ne fut pas trompé dans ce qu'il attendoit de moi , car je le reçus fort bien , et je m'acquittai de même de la commission qu'il m'avoit donnée pour le premier ministre. Son Eminence me demanda pourquoi ma maison avoit servi de retraite à Deshayes , et je lui répondis sans hésiter : « Monsieur, ma maison ne pouvoit être fermée à mon ami. Il m'auroit offensé d'en prendre une autre. » J'ajoutai que Deshayes se promettoit autre chose de sa générosité. Le cai*dinal se radoucit , et me fit dire de lui conseiller de s'en retourner à Paris ; mais il ne me répondit rien sur l'article de Courmenin. Nous jugeâmes, son père et moi, qu'il périroit : comme en effet il fut jugé et exécuté à mort pendant le séjour que le Roi fit à Béziers.
M. de Rebé , archevêque de Narbonne , demanda , dans l'assemblée des Etats de Languedoc , grâce pour les coupables , et crut avoir assez fait par là pour la satisfaction de la famille de M. de Montmorency, qui n'en Jugea pas de même , puisqu'il chargea en même temps le duc de tout le mal de la province. Cela , joint aux récompenses qu'il reçut dans la suite, fit juger, avec beaucoup de raison , qu'il avoit été gagné par ceux qui vouloient la perte de M. de Montmorency.
Le Roi partit de Toulouse , et , dans l'impatience où il étoit de se rendre à Versailles , il passa par le Limosin, pour gagner deux ou trois journées de chemin. La Reine , pour faire plaisir au cardinal , descendit la Garonne jusques à Bordeaux , et fut à Brouage , où ce premier ministre s'étoit préparé pour la recevoir ; mais , étant tombé malade à Bordeaux , il fut obligé de faire ses excuses à Sa Majesté de ne pouvoir se trouver à Brouage à son passage , et il chargea le garde-des-sceaux d'y faire pour lui les honneurs de sa maison.
Le cardinal fut extrêmement surpris d'apprendre que la Reine n'avoit pas été plus tôt embarquée que M. d'Epernon avoit fait pren-
(1) On a de lai un voyage trés-intéressant de la Terre- Sainte ; Paris, 1621. M. de Chateaubriand a parlé de cet ouvrage avec éloge dans son Itinéraire de Paris à Je- |
dre les armes à ses gardes et se promenoît par la ville. L'esprit de Son Eminence étoit autant agitée par la crainte que par toutes ses autres passions. Il se persuadoit que M. d'Epernon avoit senti jusqu'au vif la mort de M. de Montmorency. Il résolut donc de partir et de s'embarquer pour Blaye , sans oublier jamais que si M. d'Epernon n'avoit pas eu intention de lui faire du mal , il avoit du moins eu celle de loi en faire la peur.
La maladie du cardinal ayant été de longue durée , il accorda au garde-des-sceaux la permission qu'il lui demanda de se rendre auprès du Roi, quoiqu'il soupçonnât ce magistrat d'être attaché à la Reine et d'avoir pris des mesures avec madame de Chevreuse. Il fit même remarquer à ceux qui avoient sa confiance que M. de Châteauneuf, le voyant eu danger, pensoit à prendre sa place ; et il y a beaucoup d'apparence qu'il en fit avertir le Roi , qui reçut trèsfroidement le garde-des-sceaux.
Le cardinal , se trouvant enfin soulagé et en état de rejoindre la cour, engagea Sa Majesté à donner la confiscation des biens de feu M. de Montmorency à mesdames ses sœurs; mais de telle manière que l'aînée ne fût pas traitée comme la cadette, ni la seconde, qui étoit la duchesse de Ventadour, comme madame d'Angoulême. Les lettres de don et de remise en furent expédiées, et madame la princesse se rendit à Paris, où elle reçut, avec beaucoup de mortification , les visites de ses plus cruels ennemis. Et même, pour ne pas déplaire à M. le prince son mari, elle fut obligée d'aller voir M. le garde-des-sceaux , qui avoit été juge de M. de Montmorency son frère ,- et élevé page de son père. Cependant , soit que le cardinal ne fût pas content de M. de Châteauneuf, ou que d^ailleurs sa manière d'agir lui déplût, il prit des mesures, dans le voyage qu'il fit à Metz avec le. premier président, le président Séguieret quelques autres députés du parlement de Paris, pour faire entendre au Roi que beaucoup de gens falsoient des plaintes de ce magistrat; et par là il engagea le monarque, non-seulement à éloigner le garde-des-sceaux de la cour et des affaires , mais même à le faire arrêter prisonnier. Il y avoit peu d'apparence que deux gardes-dessceaux, destitués sous le même ministre, fussent traités différemment. Hauterive , frère de M. de Châteauneuf, n'eût pas évité non plus d'être arrêté , s'il n'eût été averti par un de ses
rusalem, tome 2, et il en a cité une description de Téglise du Saint-Sépulcre. (A. E.)