Relation médicale de la commissíon envoyée à Paris par l'Intendance Sanitaire et par la Chambre de Commerce de Marseille pour observer le choléra-morbus
Il y a environ deux ans et demi que le choleramorbus règne épidèmiquement en Europe, et déjà on compte un million de victimes. La marche rapide de ce fléau devait d’autant plus saisir d’effroi tous les esprits, qu’il n’a paru que trop souvent se jouer des barrières qu’on lui a opposées pour le prévenir, comme des moyens qui ont été mis en avant pour le combattre; aussi partout on a senti combien il importe d’en faire une étude approfondie.
Marseille, si juslement renommée par les sages
mesures qu’elle a su prendre depuis long-lemps pour se préserver des maladies pestilentielles^ Marseille, disons-nous, a surtout compris combien il lui importait que plusieurs de ses médecins se rendissent, pour bien étudier la maladie dont il s’agit, sur le lieu meme où elle exerçait ses ravages.
Envoyés par vous. Messieurs, pour remplir une si honorable mission , nous avons fait ce que vous étiez en droit d’attendre de nous pour la remplir aussi dignement que possible; nous ne nous sommes pas dissimulé les devoirs qui nous étaient imposés, en considérant qu’il nous fallait justifier la confiance d’honorables administrateurs éclairés, qui veulent bien consacrer leurs instans à la conservation de la santé publique et à la prospérité du commerce.
En meme temps que l’intendance sanitaire déléguait l’un de nous, le docteur Pierre-Martin Roux, pour aller observer le choléra de Paris, la chambre de commerce nommait dans la meme vue une commission médicale * composée de MM. les docteurs Ducros, Martin et Giraud. Deux des membres de cette commission étant attachés au lazaret, elle devait nécessairement désirer qu’un seul rapport vous fut adressé par nous tous; et c’est à quoi vous avez souscrit, bien persuadés, ainsi que vous nous l’avez manifesté, que des avantages résulteraient infailliblement de notre association.
Dès lors, nos moyens d’investigation se sont confondus , et , partis ensemble de Marseille , on nous a vus retourner le meme jour, ne nous étant séparés quelquefois que pour mieux approcher de notre but.
La commission quitta Marseille dans la matinée du 20 avril, et dès le ^5 elle put se livrer à Paris aux travaux qu’elle s’était imposés. Avant d’y arriver , elle avait noté certains cas de choléra observés dans quelques villes ou villages, notamment à Montargis; mais c’étaient des choléra bien moins graves que la plupart de ceux qu’elle a eu ensuite de si fréquentes occasions, d’étudier.
A notre entrée dans la capitale , nous fumes frappés et du grand nombre de corbillards , qui n’attestaient que trop une mortalité considérable, et de l’altération des traits de la physionomie des habitans. Qu’on ne croie pas que la prévention nous ait fait voir chez tous les individus des fades cholériques. Si l’on fait attention que sur une population immense comme celle de Paris , il est peu de personnes qui ne se soient plus ou moins ressenties de l’influence épidémique, on sera peutêtre moins porté à douter de la justesse de notre pensée. Au reste, on conçoit qu’il devait en être ainsi, en considérant l’influence que ne pouvaient manquer d’exercer sur le moral des Parisiens l’éloignement de plus de cent mille étrangers,
Ja misère qui en résultait et d’au 1res causes affaiblissantes capables de favoriser les ravages de l’épidémie.
A cet aspect J telles furent nos premières sensations , Messieurs , que nous nous fussions abandonnés nous - mêmes à la tristesse , sans l’idée consolante de pouvoir faire une ample moisson de docuniens au profit de nos compatriotes.
Notre premier devoir était de chercher à connaître les établissemens consacrés au traitement des malades , et de nous faire autoriser à y pénétrer avec facilité. Nous apprîmes d’abord qu’indépendamment des hôpitaux ordinaires qui avaient des salles destinées exclusivement aux cholériques, on comptait plusieurs hôpitaux temporaires , parmi lesquels celui des greniers d’abondance mérite d’être cité comme l’un des plus remarquables. Le service de santé y avait été réparti entre beaucoup de médecins secondés par une centaine d’élèves en médecine, et de manière que chacun d’eux, alors que tous les lits, au nombre de huit cents, furent occupés, eût à soigner de quarante à cinquante cholériques. On nous annonça aussi que des bureaux de secours avaient été organisés dans les douze arrondissemens de Paris, mais seulement quelques jours après l’invasion de l’épidémie.
De la précipitation avec laquelle les postes médicaux avaient été établis, résultèrent des diffé-
rences notables dans Tordre du service ; mais comme le matériel était le même dans tous , on y trouvait généralement les divers genres de secours dont les cholériques pouvaient avoir besoin.
Quant au personnel, qui devait être de six médecins , d’un pharmacien , de six élèves en médecine et de six ou huit infirmiers, il a présenté quelques variations. Ainsi, par exemple, celui du quartier Saint-Nicolas-des-Champs , que T un de nos estimables compatriotes, M. le docteur Feraud, nous fit connaître, se composait seulement d’un président, membre du bureau de bienfaisance, d’un secrétaire, de quatre médecins, de deux infirmiers et de quatre hommes de peine. Cependant le service médical n’a nullement souffert de ce vice d’organisation, il n’a été que plus pénible; mais les gens de l’art, entièrement dévoués à l’humanité , n’ont cessé de justifier leur zèle par des témoignages éclatans. Ce n’était pas seulement dans les postes médicaux qu’ils prodiguaient leurs soins empressés, ils faisaient encore leurs visites à domicile aux cholériques qu’on ne pouvait transporter dans les bureaux de secours.
Plusieurs fois, au milieu de la nuit, nous nous sommes rendus à des postes médicaux , et nous y avons trouvé constamment, comme pendant le jour, des médecins aidés par des élèves.
Chaque bureau de secours était indiqué au pu-
blic non seulement par des affiches, mais encore par une lanterne à verre rouge et par un drapeau.
Avant l’invasion du choléra , l’autorité supérieure avait organisé des commissions sanitaires dans chaque arrondissement , lesquelles correspondaient avec une commission centrale ; mais on s’éleva bientôt contre cette organisation , dont le moindre inconvénient était de compliquer tous les genres de services.
Notre intention, Messieurs, ayant été de soigner des malades, et ce privilège nous paraissant très difficile à obtenir, nous eûmes l’idée de faire appuyer notre demande à cet égard par deux députés du département des Bouches-du-Rhône qui se trouvaient à Paris. Qu’il nous soit permis d’exprimer ici toute notre reconnaissance pour l’empressement que MM. Félix de Beaujour et Reynard mirent à nous seconder, dans cette circonstance , auprès du ministre du commerce et des travaux publics, M. le comte d’Argout, pair de France, qui, à la vérité, malade depuis quelque temps, ne put nous donner audience. Mais les lettres par lesquelles vous nous recommandiez à son excellence, Messieurs, ainsi que celles que nous tenions de l’obligeance de M. Thomas, préfet du département des Bouches-du-Rhône, furent remises au ministre et nous firent si bien accueillir que nous ne doutions plus d’obtenir ce que nous désirions.
Néanmoins il fallut céder à de justes représentations :M. le baron Hély-d’Oyssel, conseiller d’état, chargé de la direction, au ministère du commerce, de tout ce qui concerne les services de santé , s étant vu à regret dans l’impossibilité de nous faire confier le traitement de quelques malades, ainsi que nous l’avions demandé, s’attacha du moins a nous faire comprendre que notre but serait mieux atteint en nous identifiant, pour ainsi dire, avec les premiers médecins des hôpitaux et hospices de la capitale. Nous reçûmes donc du ministre des lettres qui nous donnaient un facile accès auprès de nos confrères comme auprès des administrateurs des divers établissemens sanitaires, et M. Hélyd’Oyssel remit à chacun de nous un exemplaire des cÉfférens ouvrages publiés par les médecins envoyés en Russie , en Prusse , en Autriche , en Pologne , etc. , pour étudier le choléra.
M. Hély-d’Oyssel , qui n’est étranger à aucune des sciences médicales , qu’il a cultivées assez long-temps, nous entretint sur l’épidémie régnante qui, à cette époque, bien moins meurtrière dans la capitale, ravageait les petits pays de la rive gauche et du cours descendant de la Seine. Au seul petit village d’Argenteuil , on avait perdu en six jours soixante malades. M. Ilély-d’Oysscl nous fit remarquer qu’on se trouva au dépourvu quand Paris vit le choléra dans son sein , tandis
que si l’on eût écouté les observations de cet administrateur adressées à la chambre des députés , on eût préparé à l’avance un service dans tous les quartiers , afin que des secours fussent promptement administrés aux cholériques, dès que la maladie éclaterait ; malheureusement on ne s’attendait pas à ce que cette maladie se développât aussi brusquement. L’éloignement des pays infectés n’était pas un motif suffisant pour rester dans une parfaite sécurité; mais il semblait permettre de ne point adopter encore les sages mesures proposées.
Après avoir été accueillis par l’autorité supérieure, il ne nous restait plus qu’à nous tracer un plan de conduite pour bien mettre à profit le temps que nous avions à passer sur le théâtre de l’épidémie.
Il fut résolu que nous irions visiter de suite tous les étabîissemens sanitaires, et que nous partagerions notre temps entre l’étude du choléra au lit des malades, et les dissections dans les amphithéâtres ; il fut aussi décidé qu’après avoir reconnu ensemble les hôpitaux que nous devions plus particulièrement fréquenter, nous nous diviserions de manière à ce qu’il nous fût possible de connaître tous les modes de traitement qui étaient suivis.
Sans vouloir retracer jour par jour les travaux
auxquels nous nous sommes livres, nous allons, Messieurs , vous exposer en peu de mois ce que nous avons fait clans les journées des 26 et 27 avril; et, en vous assurant cpie, loin de se refroidir, notre zèle a toujours été plus infatigable, nous vous donnerons une idée de la manière dont nous avons rempli notre belle mission.
Nous savions que, dès le but, un grand nombre de malades avaient été transportés à l’Holel- Dieu : c’est là aussi que nous nous présentâmes d’abord. Il nous est doux de pouvoir déclarer que les médecins nous y donnèrent l’assurance des plus purs sentimens de confraternité; et nous aimons à nous rappeler que nous reçûmes ensuite l’expression des memes sentimens dans les autres hôpitaux et les bureaux de secours. C’est ici le lieu de remercier particulièrement deux de nos compatriotes, MM. Chargé et Roberti, étudians en médecine, qui nous ont été d’un grand secours dans nos recherches, et dont l’un, M. Roberti, donne les plus belles espérances. Quant à M. Chargé, devenu docteur en médecine, nous lui avons vu soutenir avec distinction sa these inaugurale. '
C’est aussi une justice à rendre à M. Pauli, chirurgien interne de l’hopilal Cochin, de dire cju’il nous a également secondés dans nos recherches D’après cela , Messieurs , vous jugerez des
moyens qui ont élë mis à noire clisposilion pour acquérir les connaissances nécessaires ; et comme la maladie, moins meurtrière à notre arrivée que dans la première quinzaine d’avril, allait en diminuant de jour en jour, vous comprendrez qu’il nous a été possible de l’étudier avec calme dans toutes ses périodes; au lieu que, dans le fort de l’épidémie, les gens de l’art, de leur propre aveu, ne furent pas peu embarrassés pour l’observer avec toute l’attention désirable, tant la confusion était ojrande.
A l’Hôtel-Dieu, les salles des hommes et des femmes furent l’objet de notre examen pendant presque toute la journée du 26. A la vue des cholériques, dont quelques-uns poussaient des cris déchirans, et qui, presque tous, présentaient des symptômes insolites pour nous, nous fumes jetés dans une bien grande surprise. Nous avions sous les yeux une maladie nouvelle qui, chez les uns, paraissait être une asphyxie, ressemblait chez d’autres à un empoisonnement, et simulait chez quelques autres ou de violens accès tétaniques, ou des attaques foudroyantes d’apoplexie.
Avec quelle ardeur ne cherchâmes-nous pas à analyser les moindres signes , à savoir des malheureux souffrans tout ce qu’ils éprouvaient. Aussi ne les quittâmes-nous que pour aller prendre nos repas.
Le 27, clans la matinée et de bonne beiire, nous étions à l’Hotel-Dieu. Immédiatement après la visite, la nouvelle nous étant parvenue cpi’à riiôpilal Saint-Louis on venait de recevoir beaucoup de cboléric|ues, nous nous y transportâmes de suite. M. Biett , l’un des médecins de cet hôpital, qui passe pour un praticien consommé et qui possède de profondes connaissances théoriques, eut l’extrême obligeance de faire de nouveau sa visite qu’il venait de finir, et cela, pour nous montrer les principaux cas cju’il prétendait devoir être traités suivant certaines circonstances et selon les symptômes prédominans. Nous lui vîmes donc passer en revue une longue série de remèdes, et nous regardions son système de médication comme le plus sage, vu cpi’il n’élail pas exclusif; mais, dans la nuit du 27 au 28, treize cadavres portés à l’ampliitliéâtre démontrèrent, à l’autopsie, f|u’il est des désordres tels cpi’on ne saurait bien les combattre par les moyens les mieux combinés.
Déjà notre cahier d’annotations était enrichi; et comme nous avons poursuivi dans les principaux hôpitaux, pendant une vingtaine de jours et avec une persévérance soutenue, l’étude des phénomènes morbides, nous avons recueilli tant d’observations et fait des remarques si importantes, que lorsque le moment de notre départ est
arrive, nous avions assez vu pour que noire mission fut pleinement remplie.
Nous avons fait plus : outre que nous sommes allés tous ensemble observer le choléra dans le département de Seine-et-Oise, trois d’entre nous se sont chargés, en partant de Paris, de faire la meme observation à Lieursaint, Etioles, Corbeil, Melun, Sens, Troyes, Montereau, Tonnerre, etc.; tandis que le quatrième a passé quatre jours de plus dans la capitale, dans la vue de recueillir quelques documens qui devaient compléter nos matériaux , et afin d assister aux séances que l’académie royale de médecine a tenues pour entendre lire et soumettre à la discussion un rapport sur l’épidémie régnante.
Nous avons eu riionneur, Messieurs, de vous écrire que nous travaillerions à notre rapport lorsque nous serions rendus à Marseille, c’est-àdire alors que nous jouirions de quelques instans de repos : c’est pourquoi nous avons cru pouvoir nous dispenser de vous le présenter à notre retour 5 chose qui nous eut ete facile, si nous n eussions pas conçu l’idee que le moyen de bien profiter de notre temps consistait à le consacrer tout entier, dans la capitale, à l’étude pratique pour laquelle vous nous y avez envoyés.
Quelque considérable que soit notre collection de faits, nous n’aurons pas la prétention de les
produire coiiiiiie preuves d’avoir fait plus el mieux que les autres; ils doivent être regardés seulement comme une conséquence directe du désir dont
nous étions animés de connaître à fond une épidémie bien désastreuse; désir qui nous a fait travailler sans relâche et sans autre prétention que celle de chercher à nous instruire.
Dans le tableau que nous allons tracer de l’origine, des causes, des symptômes, de la marche du choiera de Paris , des lésions qui en ont été la suite, de son traitement, etc., nous nous abstiendrons de faire figurer toutes les observations que nous possédons; soit parce que la plupart ont entre elles la plus grande analogie, soit parce que nous devons éviter soigneusement de donner â notre rapport plus d extension qu’il ne doit en avoir. Mais ce que nous nous promettons d’exécuter, c’est d’appuyer au moins par un fait bien avéré telle ou telle assertion qui, sans lui, ne paraîtrait pas incontestable.
Les nombreuses communications qui nous ont été faites par la plupart des premiers médecins de la capitale avec qui nous avons été en rapport , trouveront leur place à mesure que nous traiterons en particulier des spécialités relatives â la maladie qui nous occupe.
Avant tout, nous donnerons un jirécis histo-
lique de l’épidémie depuis son invasion jusipi’à
i’époque de uolre départ ( i5 mai ), et nous entrerons ensuite dans tous les détails d’une cruelle maladie, d’une maladie singulière, et qu’on ne saurait bien étudier dans les livres, si ce n’est dans celui de la nature.
CouôiWvationô l)i6toriqucô.
On ne saurait trop applaudir au père de la médecine et à quelques médecins modernes de s’étre livrés avec ardeur à l’étude des maladies épidémiques, c’est-à-dire des maladies qui existent simultanément chez un grand nombre d’individus. Sans vouloir soutenir précisément que les médecins de ces temps -là étaient meilleurs observateurs que ceux de notre époque, c’est une justice à rendre à nos devanciers de dire qu’ils étaient profonds dans l’art d’annoncer, plus ou moins long-temps à l’avance, l’apparition de telle ou telle épidémie, et que rarement ils se trompaient.
Sans doute on parviendrait de nos jours à lire tout aussi bien dans l’avenir, si l’on attachait plus d’importance à cette sorte de prédiction , et si par cela même on s’adonnait aux recherches qu’elle nécessite.
Paris, qui renferme dans son sein tant de capacités médicales, s’attendait sans contredit à l’invasion du choléra; mais celui-ci couvait, pour ainsi parler, au milieu de la population parisienne, qu’on ne s’en apercevait pas; disons plus, on doutait encore de son existence, 'lorsqu’on avait d’assez bonnes raisons de la constater.
S’il est vrai , comme les recueils périodiques nous l’ont appris , que la cholérine ait attaqué les habitans de la capitale en i83j , n’aurait-il pas été permis de voir en elle le prélude du choléra épidémique? Et lorsque, dès l’automne de la même année, on a observé quelques cholériques, ne devait -on pas se persuader qu’on était entouré déjà des conditions favorables à une épidémie de choléra? Cependant il paraît qu’on était à cet égard dans une parfaite sécurité, puisque les observations recueillies dans les premiers mois de i832 ont à peine fixé l’attention générale. Des gens de l’art avec qui nous avons eu de nombreux entretiens, nous ont assuré que de pareils faits n’avaient pas été rares, mais qu’on y avait moins vu des choléra que des espèces d’affections cholériformes. Ainsi, par exemple, un cas que nous nous plaisons à signaler comme incontestable puisqu’il a été rendu public, c’est celui d’une affection de forme cholérique grave à laquelle un étudiant en médecine a succombé le 6 janvier
i83‘j, et doiitîes symptômes s’étaient annoncés ec développés depuis à peine vingt-quatre heures.
Que des cas analogues n’aient alarmé ni le monde médical ni le public, cela se conçoit: outre qu’il s’en présente chaque année quelquesuns à la pratique des médecins, il faut croire que la généralité des praticiens n’étant familiarisés qu’avec les symptômes du choléra sporadique, on a dû ne s’arrêter que jusqu’à un certain point à ceux qui étaient présentement soumis à leurs observations, et avec d’autant plus de raison que le traitement anti-phlogistiqne que leur opposaient la plupart d’entre eux, comme à des symptômes de phlegmasie gastro-intestinale, remplissait assez bien leurs vues. Mais ne pas reconnaître un vrai choléra-morbus asiatique dans le fait communiqué, le 21 février i832, par M. le docteur Lebreton, à l’académie royale de médecine, c’est une chose d’autant plus étrange que la description de l’état dans lequel le malade avait été trouvé, le 6 février, nous offre un tableau fidèle de presque tous les symptômes caractéristiques du choléra qui devait faire de si grands ravages à Paris, et qui, au dire des médecins capables d’en faire la comparaison avec celui de l’Inde ou de Moscou, l’ont trouvé parfaitement identique. Observons que notre choléra sporadique, celui dont chaque médecin peut signaler quelques cas chaque
année, ne comporte pas la meme comparaison. Or, les caractères de ce choléra et de celui épidémicfue étant presque tout-à-fait dissemblables, on aurait dû, ce nous semble, goûter les réflexions suggérées à M. le docteur Lebreton par le fait qu’il avait recueilli, an lieu d’avoir l’air de taxer d’exagération ce qu’il avait raconté. Une triste expérience n’est-elle pas venue en quelque sorte lui donner gain de cause?
Avotions-le toutefois , il est impossible que des hommes instruits , comme il y en a dans la capitale, n’aient pas reconnu plusieurs fois la maladie, dont, par prudence, iis se seront abstenus de parler, pour ne pas jeter l’épouvante dans les esprits.
N’eùt-il pas été plus convenable de persuader aux Parisiens que le choléra se montrait au milieu d’eux depuis quelque temps, mais sous une forme de bénignité remarquable ? ce qui certainement les aurait rassurés et les eût habitués insensiblement avec l’idée d’un mal qu’ils n’ont pu voir qu’avec effroi lorsqu’il a éclaté avec tant de fureur.
Cependant, à l’occasion du cholérique mort à la rue des Lombards, c’est-à-dire de celui dont M. Lebreton nous a transmis l’bistoire, le Moniteur A\x 20 février a invité les babitans de Paris à seconder l’autorité dans les diverses mesures de
salubrité publique ; les médecins ont été plus attentifs à reconnaître les cas de choléra ; et , moins rassurés, quoique toujours dans une grande incertitude sur l’existence de cette maladie, ils se réunissaient avec empressement pour se faire part de ce qu’ils observaient d’insolite dans leur pratique particulière. Enfin les 24 et ^5 mars devaient marquer l’époque bien avérée de l’invasion de l’épidémie : dès le 24, le choléra est reconnu, à l’iiôpital du Gros-Caillou, chez cinq individus qui ne tardent pas à y succomber.
Le lundi 26, le cuisinier du comte Lobau est pris, rue Mazarine, de cette cruelle maladie, dont il meurt le lendemain.
Bientôt le fléau attaque presque en même temps différens quartiers de la capitale, et le 27 on voit entrer dans l’Hôtel-Dieu bon nombre d’individus qui en sont atteints. Les 28, 29 et 3o, l’explosion est telle qu’il n’est plus permis de douter de l’existence du choléra épidémique. C’est alors qu’on annonce que des bureaux de secours vont être organisés; cinjq jours s’écoulent pour cela, pendant lesquels l’épidémie marche d’une manière effrayante. Le Gros-Caillou , l’Hotel-Dieu, la Pitié et la Charité reçoivent le plus de cholériques; aussi la mortalité y est-elle assez grande pour permettre de faire soigneusement toutes les recherches anatomiques sur le siège de la rrjaladie.
Dès l’apparition du fléau , on a vu éclater la bienfaisance du roi des Français et de son auguste famille; non seulement ils ont fait verser de fortes sommes à la caisse municipale pour le soulagement des malheureux, mais Sa Majesté a tenu à la disposition de M. le ministre du commerce et des travaux publics 5oo,ooo fr. pour être employés en secours dans la ville de Paris , ainsi que dans les autres villes du royaume qui seraient attaquées du choléra.
Monseigneur le duc d’Orléans a voulu qu’une distribution considérable de vivres fût faite aux pauvres pendant toute la durée de l’épidémie, et S. Â. R. s’est fait plusieurs fois un devoir d’aller encourager les cholériques à l’Hotel-Dieu et au Val-de-Grace.
Ces beaux exemples, suivis par les ministres et par beaucoup de cœurs généreux, le dévouement des médecins, des élèves et des garde-malades, ne pouvaient que contribuer infiniment à faire décroître la maladie. Mais que n’avons-nous à passer sous silence certaines circonstances qui sont venues, pour ainsi dire, retarder les précieux résultats d’un ordre de choses si bien établi!
En faisant attention que des individus en proie/ à des douleurs atroces passaient rapidement de la vie à la mort, une populace tumultueuse s’était imaginé que le choléra dont on parlait tant
n’élail autre chose qu’un empoisonnement volontaire cli rigé contre elle : de là des émeutes, des victimes. Les médecins, les pharmaciens passaient pour être de connivence avec les prétendus empoisonneurs , et force leur était, pour se soustraire à une cruelle vengeance, de recourir à des actes capables de convertir les plus incrédules.
Un pharmacien nous a raconté qu’une populace ^ furieuse qui vint vomir des imprécations contre lui , en l’accusant d’avoir mis du poison dans des biscuits qu’elle lui montrait, fut désarmée quand elle vit ce pharmacien manger tous ces biscuits, pour démontrer ainsi, mieux que par le raisonnement, le contraire de ce qu’on lui imputait.
A la manière dont l’épidémie s’est propagée, on n’a pas tardé à reconnaître la fausseté des bruits d’empoisonnement, fausseté que des chimistes ont confirmée par l’analyse des boissons et des substances alimentaires, sans qu’on y ait trouvé la moindre trace de poison. Ajoutons que des investigations chimiques auxquelles on s’est livré sur les corps des cholériques n’ont également jirésenté rien de semblable.
L’effervescence populaire apaisée , les conseils hygiéniques sont mieux suivis, les moyens curatifs inspirent plus de confiance. Toutefois , la différence des doctrines médicales , ou plutôt l’idée singulière de vouloir Irouver un spécifique^
fait essayer line foule de remèdes, el la morlalilè ne devient que plus grande par cela seul. On s’aperçoit que les instructions liygièniques et médicales répandues avec profusion parmi le peuple ont été plus nuisibles qu’utiles. Enfin on avoue l’impuissance de l’art au dernier degré de la maladie., qu’on s’accorde généralement à regarder comme guérissable, traitée convenablement a la première période.
©riigiue (£l)alira.
Cherchons maintenant, s’il est possible, a déterminer l’origine du choléra de Paris. Par le précis historique que nous venons de donner, il est évident que les dispositions (jui devaient favoriser l’apparition de cette maladie ne manquaient pas; mais cette apparition, qui oserait avancer avec assurance qu’elle a été l’eflet de telle circonstance plutôt que de telle autre?
Si nous jetons un coup d’œil sur les recueils périodiques du temps, nous apprenons, outre la description des ravages du choléra-morbus dans l’Inde depuis 1817, que bien des personnes concevaient des craintes sm* sa marche progressive
en Asie et meme en Europe, craintes qui ne se sont que trop réalisées.
Sans vouloir indiquer ici les progrès géographiques du choléra pendant quinze années, ce que l’on regarderait peut-être comme un surcroît d’érudition , tandis que notre rapport doit plus spécialement rouler sur des considérations de médecine pratique, nous tracerons à grands traits la marche du choléra épidémique, ne fût-ce que pour faire comprendre qu’il ne s’est évidemment pas développé sous l’influence seule de causes locales. 11 n’est même pas hors de propos de rappeler un fait historique que bien des personnes semblent ignorer.
Il y a près de deux siècles et demi que le choîéra-morbus a régné épidémiquement en Europe, et c’est la seule épidémie de ce genre qui ait ravagé à la fois cette partie de l’ancien continent. Mais ce choléra, dont le lieu d’origine n’a pas été précisé, était-il le même que celui de notre époque? C’est ce qu’il serait intéressant d’examiner, en établissant une comparaison entre l’un et l’autre, et de signaler dans un ouvrage didactique. Ici , nous n’avons qu’à relater ce fait pour démontrer que si la maladie qui nous occupe n’est pas toutà-fait nouvelle en Europe, elle n’y a du moins que très rarement sévi; ce qui permet, jusqu’à un certain point, de présumer qu’une fois sa marche
lermilîée d’orient en occident, il s’écoulera des siècles avant qu’elle se montre de nouveau parmi les Européens : idée sans doute bien consolante, puisqu’il n’est peut-être pas de fléau plus redoutable que le choléra épidémique.
Son' origine , suivant l’opinion générale , est dans le Delta du Gange. Long-temps cette maladie n’a régné d’une manière sporadique et epidemique que dans les régions de l’Indoustan , et c est pourquoi on n’en parlait guère chez nous que d’après des relations de voyageurs et de médecins de la marine 5 les Anglais surtout nous en ont donné quelques bonnes descriptions.
Ap rès son apparition, en 1817, à Jessore, ville située sur le Delta du Gange, elle est arrivée à Calcutta, d’où elle s’est répandue ensuite, par différentes voies , à diverses époques et d’une manière bien désastreuse, le long des côtes de Coromandel jusqu’à Ceylan, à la Chine, en Cochinchine, sur la côte de Malabar, dans les îles de l’archipel indien, à Java, aux îles de France et de Bourbon, en Arabie, en Mésopotamie, en Perse, en Syrie, à la Mecque, en Egypte, etc.
Elle a fait périr dans ces contrées plus de quatre millions d’individus; aussi, lorsqu’elle s’est rapprochée de l’Europe, la consternation y a-t-elle été générale. On osait pourtant se piomeltre que chez des peuples civilisés elle serait bientôt arrêtée
dans sa marche épidémique; une si douce espérance n’a pas tardé à s’évanouir.
Parti de la Perse , le choléra a traversé la mer Caspienne et est arrivé dans la ville d’Astracan , près de l’embouchure du Volga; il s’était déjà montré à Orenbourg, ville située sur la frontière de la Sibérie; il a fini par envahir la Russie sur plusieurs points. 11 a attaqué Moscou en septembre ï83o, et Saint-Pétersbourg en juin 1 83 1. Vers cette époque il a désolé la Livonie et Riga, et depuis le mois de mars x83i il était en Pologne. De là il a fait irruption sur le territoire prussien, bien qu’on n’eût négligé aucune mesure pour s’en garantir; et, une fois sur la rive gauche de l’Oder, il a bientôt pénétré dans Rerlin.
La Gallicie, malgré un double cordon sanitaire, n’en a pas été préservée. 11 s’est introduit dans la Hongrie, en Bulgarie, en Moldavie et en Valachie; il a franchi un imposant cordon sanitaire dont la capitale de l’Autriche s’était entourée; il s’est dirigé ensuite sur Brünn et Lintz, a attaqué la Bohème, a ravagé Prague, a paru à Hambourg, à Halle en Saxe. 11 était à Sunderland vers la fin de l’année dernière, et Londres en était atteinte au commencement de l’année courante. Paris et quelques-uns des départemens voisins de celui de la Seine ne pouvaient manquer d’en être affligés.
Quoique nous if ayons pas donné le nom de
toutes les villes ^ de tous les |>ays <|ui, depuis 1817, ont été ravagés par le choléia épidémique, on peut, ce nous semble, se former une idée des progrès de cette maladie par le tableau que nous venons d’esquisser. On conçoit aussi son mode particulier de progression, (juand on sait que ce mode n’a jamais varié; qu’ayant jeté tel ou tel lieu dans la consternation, le choléra a ensuite respecté beaucoup de pays intermédiaires en venant attaquer d’autres lieux, comme s’il n’avait de prédilection que pour certains d’entre eux; c’est ce qui a fait dire, en le voyant sévir ainsi dans des villes assez éloignées les unes des autres, qu’il a marché par sauts et par bonds. Mais ce langage métaphorique , pour être l’expression exacte de la vérité, réclame des notions positives que nous ne possédons point encore ; et , par exemple, ce qui pourrait nous fixera cet égard, ce serait la connaissance intime des causes qui font que le choléra se plaît à n’immoler que telles ou telles victimes. On a remarqué qu’il a suivi le cours des grands fleuves et s’est arrêté de préférence aux grandes capitales de l’Asie et de l’Europe, ainsi que de l’Egypte. Il lui faut évidemment des populations nombreuses pour se montrer dans toute sa fureur, et ce sont elles que d’ordinaire il commence par frapper.
€ame^ ïru €t)orn*a.
Qu’il y ait des lésions dont il ne soit pas indispensable de connaître les causes pour pouvoir y remédier, c’est une vérité démontrée par l’observation; mais elles sont en si petit nombre qu’on ne doit pas craindre de soutenir qu’en général il n’est guère possible de prévenir les maladies, ni d’en triompher, avant de savoir d’où elles proviennent. Les maladies épidémiques réclament surtout la plus sérieuse attention quant à leurs causes; il faut s’en occuper sans se rebuter, bien qu’il ne soit pas donné à l’esprit humain de savoir toujours à quoi s’en tenir sur ce point. A l’irruption d’une maladie nouvelle, on est porté nécessairement à admettre une cause spéciale qui n’ait point existé j usqu’alors; mais en quoi consiste cette cause? est-elle unique? est-elle complexe? La solution de ces questions n’appartient qu’aux hommes à la fois fort méditatifs et doués d’une rare intelligence. Nous ne saurions donc l’entreprendre ici que parce que nous y sommes en quelque sorte obligés.
Il est présumable que si un principe quelconque a joué un rôle primordial, c’est uniquement sur les personnes avec lesquelles il a eu plus ou
moins d’affinitë : de là une grande division à établir entre les causes du choléra asiatique, comme parmi celles de toutes les épidémies : i° causes inhérentes à rindwidu, c’est-à-dire, qui tiennent à son organisation; 2® causes extérieures , celles qui lui sont étrangères, tant qu’il ne se trouve pas en contact avec elles.
Pour peu qu’on réfléchisse sur ces deux ordres de causes, on s’aperçoit sans peine qu’il ne saurait y avoir développement du choléra sans leur combinaison, et c’est ce qui explique les nombreuses exceptions parmi la multitude des personnes soumises à l’influence de l’épidémie. La population de Paris est, en y comprenant la population flottante, de neuf cent mille âmes dont cent mille au moins ont fui pendant le règne du choléra.
En admettant que cent mille individus aient été attaqués de cette maladie et que vingt-cinq mille en soient morts, nous voyons que les sept huitièmes en ont été préservés, et que de ceux qu’elle a attaqués les trois quarts se sont rétablis. A la vérité, parmi le grand nombre de personnes qui ont succombé à des maladies autres que le choléra ^ beaucoup avaient présenté des symptômes non équivoques de celui-ci; de sorte qu’on pourrait regarder notre supputation sur les guérisons comme n’étant exacte que jusqu’à un certain point.
Mais sup[)üsé que ciiuj mille malades ordinaires, n’eussent pas cesse de vivre sans la complication de l’influence epidëmi(pie, et qu’ils fussent compris par conséquent au nombre des cholériques, on n’aurait à fixer qu’aux deux septièmes de ce nombre ceux qui en ont été victimes.
Or, les cinq septièmes restant seraient rangés parmi les privilégiés, comme ayant dûaux secours de l’art ou aux efforts de la nalured’avoirsurvécu. Mais les sept huitièmes de la population , alors meme qu’ils auraient généralement éprouvé de légères indispositions dépendantes de l’épidémie, ne sont-ils pas les premiers privilégiés? Et comment se rendre raison de cet état de choses, si l’on ne reconnaît le concours des deux ordres de causes établis pour la production du choléra?
Jetons un rapide coup d’œil sur ces causes, et examinons en premier lieu celles qui tiennent à l’individu.
L’enfance, l’âge avancé, le sexe féminin, le tempérament lymphatique, un état valétudinaire ou de convalescence , telle ou telle habitude des organes capable de troubler plus ou moins l’innervation, des phlegmasies gastro-intestinales directes ou sympathiques, la présence des vers sur la muqueuse des voies digestives, la suppression d’un exanthème ou d’un flux habituel, le défaut de menstruation, les affections vives de
lame, la peur, par exemple, tous les actes de la xie qui affaiblissent l’organisme, etc:, etc., sont autant de causes individuelles qui prédisposent à la maladie.
Au rang des causes extérieures nous devons placer une trop grande quantité d’alimens et de boissons spiritueuses, l’usage modéré meme de ceux de mauvaise qualité, une alimentation insuffisante à laquelle la misère astreint tant de malheureux, des alimens trop succulens, les excès de table et de coït, les variations barométriques et thermométriques de l’atmosphère, la diminution et quelquefois l’augmentation de son électricité, la réunion de beaucoup d’hommes, surtout dans des lieux humides et resserrés , l’humidité combinée avec le froid ou avec la chaleur, etc.
Ces différentes causes, qui sont à peu près celles des autres épidémies, ne sauraient évidemment produire une maladie telle que le choléra sans certaines combinaisons entre elles et la cause essentielle spéciale qui échappe à notre investigation.
Si l’air seul a paru recéler le principe cholérique, c est qu on avait attribue a ce meme principe les symptômes d’une épizootie qui s’était manifestée parmi des vaches et des poules; mais l’analyse chimique de l’air atmosphérique, pris dans différens quartiers de Paris, n’a pu y faire découvrir rien d’étranger a la composition de l’air pur.
Lors meme que de semblables expériences ne seraient pas assez décisives pour détruire l’idée de la présence d’un agent délétère dans l’air, on ne saurait regarder cet agent comme la cause unique du choléra, puisqu’il lui faut pour être mis en action le concours d’autres causes , telles que celles dont nous venons de parler.
Tout ce qui se rattache a cette étiologie du choléra se trouve confirmé par les observations que nous avons faites dans la capitale, et dont il serait peut-être fastidieux de dérouler ici le tableau. Il nous suffit de faire connaître que les individus dans un état de pénurie, ceux logés dans les quartiers les plus insalubres et ceux agglomérés dans des maisons malpropres et peu aérées , ceux adonnés aux boissons spiritueuses ont été atteints les premiers.
Pour prouver que les rues de Paris ont été, à cause de leur insalubrité , ravagées par l’épidémie, nous dirons seulement qu’à l’hôpital militaire du Gros-Caillou, environné de rues étroites, situées sur les bords de la riviere, on n a pas seulement reçu un crand nombre de malades provenant des casernes, mais on y a vu chez plusieurs soldats, parmi lesquels on comptait des cuirassiers et des carabiniers, tous hommes jeunes et d’une force extraordinaire, le choléra se déclarer, quoiqu’ils fussent atteints déjà de maladies qui n’avaient
aucun rapport avec l’c^pidciiiie i t^gnante; celle-ci sévit avec tant de fureur parmi ces militaires (pie (piarante d’entre eux succomljèrenl en un seul jour.
Aux postes médicaux, on a constaté cpie les excès de débauche rpii ont lieu le dimanche avaient augmenté le nombre des malades. On nous a raconté que des ouvriers tourmentés de coli- (jues, ayant bu de l’eau-de-vie pour s’en délivrer, avaient été bientôt pris de la maladie, et que quelcpies-uns d’entre eux, en se rendant à l’ouvrage, étaient tombés morts dans les rues , comme frappés de la foudre.
Quant aux conditions atmosphériques, il est à noter que l’iiiver de i832 a été fort doux, surtout vers sa fin; mais au commencement meme du printemps, (|ui n’a presque pas été pluvieux, la température a été sensiblement i*efroidie par le vent du nord-est qui, après avoir soufflé pendant trois jours avec violence, a cessé pour souffler de nouveau quelques jours avec force. On a vu, à ces époques, l’épidémie étendre ses ravages, et les symptômes des cholériques passer à un haut degré d’intensité. /
Nous lie terminerons pas cet article sans faire remarquer qu’alors la mortalité n’a pas été seulement en raison directe de la gravité de la maladie, mais cpi’elle a qiiebpiefois été l’effet de traitemens
pour ainsi dire hasardés, vu que les gens de Tart, comme déconcertés à la vue d’un fléau si extraordinaire, n’avaient pas su d’abord s’entendre sur les moyens de le combattre.
iHoîïr |ïropaigati0n îiu (ttl)0ln*a.
Nous touchons au point le plus essentiel de notre rapport, à celui qui devait principalement engager Marseille à apprendre de plusieurs de ses médecins la manière dont le choléra se propage. Sans doute, il n’est aucune ville plus intéressée à la solution des problèmes que ce sujet peut faire naître; les rapports de commerce que les Marseillais entretiennent avec tous les pays du monde connu ne les exposeraient que trop aux attaques d’un mal si redoutable, dans rhypothèse où il serait contagieux.
Quoique la, question de la contagion ou de la non-contagion de cette maladie ait singulièrement fixé notre attention ^ vu qu’elle est aussi importante que difficile à résoudre, nous avons été réduits à faire cet aveu que, dans l’état actuel de la science ^ on ne saurait être bien fixé sur un pareil sujet.
Qu’il nous soit donc permis de suspendre notre jugement, bien que n’ayant pas eu à noter un seul fait de contagion pendant notre séjour dans la capitale, et que naturellement portes à nous ranger du côte de l’autorité générale qui est disposée en faveur de la non-contagion, nous fussions dès aujourd’hui tentés de soutenir que le choléra épidémique n’est nullement contagieux, ou que, s’il l’est, c’est à un bien moindre degré que les autres maladies contagieuses. En effet, bien différent des maladies populaires qui, sous le nom de peste, ont ravagé l’Europe à diverses époques, le choléra n’a jamais présenté dans son cours un mode de propagation distinct, comme la peste et le typhus, parce qu’il n’a pas été marqué dans ses périodes par cette altération profonde des produits sécrétoires, qui avait fait admettre dans ces maladies un principe de putridité.
Mais, s’il était permis d’assigner au choléra un mode de propagation quelconque, nous le trouverions peut-être dans l’analogie qu’il y a sous quelques rapports entre cette maladie et certaines éruptions exanthématiques, telles que la variole, la miliaire; car il existe, ainsi que nous aurons occasion d’en parler, des points de ressemblance entre cette dernière et le choléra asiatique.
Il est une autre raison, qui a quelque apparence de vérité: on sait que les auteurs qui les premiers
ont traité de ia peste d’Egypte, ne nous ont rien appris cpii permît de reconnaître la propriété contagieuse de cette maladie; néanmoins oserait-on aujourd’liui avancer avec assurance qu’elle ne se communique pas par contagion? Non , sans doute. Eh bien, ne peut-on pas présumer que le choléra asiatique, si nouveau pour nous, aura un jour le meme mode de transmission? Cette idée n’est-elle pas déjà appuyée par les médecins qui soutiennent que telle maladie, non-contagieuse à son apparition, finit par le devenir lorsque sa reproduction, dans les memes circonstances et sous l’influence des memes causes, sur des masses d’individus, a donné aux miasmes qui émanent de ceux-ci un degré de concentration et d’activité qui les rend plus facilement transmissibles? Cette idée ne trouverait-elle pas également son appui dans cette considération, que la peste et le choléra ayant pris naissance, à ce que l’on affirme, celui-ci dans le Delta du Gange, celle-là dans le Delta du Nil, pourraient bien, quoique de nature différente, avoir un mode analogue de transmission? On n’ignore pas que les deux Delta résultent d’un terrain à'alluvion qui permet la production de milliers infinis d’animaux et de substances végétales qui passent bientôt à l’état de décomposition sous la double influence de riiumidité et d’une chaleur excessive. Il se dégage alors des
exhalaisons délétères qui ont toujours été considérées comme pouvant donner naissance aux maladies les plus pernicieuses.
Mais laissons au temps, secondé par l’expérience, à éclaircir ces points de doctrine médicale. Nous devons nous borner ici à faire comprendre qu’avant de trancher la question de la contagion ou de la non-contagion du choléra, il faut se livrer a beaucoup de recherches et d’observations. Tel qui se prononce hardiment oublie sans doute que son opinion n’est encore fondée que sur des conjectures ou des observations peu concluantes, et qu’elle est sujette à contestation par cela seul que la cause première du choléra épidémique échappe à nos sens.
D’après cela, nous croirions n’avoir plus rien à dire sur le mode de propagation de cette maladie , si le doute philosophique dans lequel nous nous renfermons ne devait pas être justifié par quelques réflexions.
En vain a-t-on invoqué une foule d’expériences et d’observations pour soutenir la contagion ou l’opinion contraire; les expériences faites, les observations recueillies, la plupart, sur les lieux en proie à l’épidémie, ne sauraient être d’une grande valeur. Les faits de transmission sur lesquels on devrait compter sont ceux dont on a cité tant d’exemples et relatifs à des navires, à des masses
d’hommes ou meme à un seul individu, arrivés d’un lieu infecté du choléra dans un lieu qui jusque là en avait été préservé, et qui en a été ensuite attaqué avec plus ou moins de violence. Malheureusement, la plupart de ces faits, donnés pour bien avérés, ont été déjà reconnus controuvés; d’ailleurs, les mesures de préservation qu’ils commandaient ont, au rapport de médecins dignes d’une entière confiance, été ou insuffîsans ou nuisibles. Est-il donc surprenant qu’il y ait divergence d’opinion parmi les gens de l’art meme les plus recommandables?
Quand on a voulu faire prévaloir l’opinion de la non-contagion de la fièvre jaune , on s’est étayé de ce que cette maladie ne se développe, abstraction faite des causes individuelles, que par un concours de causes locales combinées à une chaleur excessive. On a vu, en effet, cette fièvre cesser à la disparition de ces causes occasionelles; mais, nous le demandons , en est-il de meme du choléra? Ne s’est-il pas montré sous la zone torride comme sous les latitudes septentrionafes?
Nous ne le ferons pas, si l’on veut, partir d’un lieu pour envahir tels ou tels autres points du globe; nous ne le ferons pas voyager, en un mot, pour nous rendre ainsi compte de sa propagation. Mais si le choléra épidémique de Paris a été le meme que celui de Londres, de Berlin, de Vienne, dç,
Varsovie, de Moscou, etc.; si le choléra qui a régné et qui règne encore en Europe a justement reçu l’épithète d’asiatique, à cause de sa parfaite analogie avec celui qui, endémique, a fini par devenirépidémique dans l’Inde, méconnaîtrions-nous un mode de transmission quelconque?
Que le choléra épidémique ne soit pas contagieux, qu’il n’érnane pas de l’infection, c’est ce dont il semble permis de convenir; mais qu’il se soit développé spontanément en Europe partoirl oir il a régné épidémiquement, c’est ce qui n’est point admissible sans restriction. Des effets supposent une cause; cette cause, pour être insaisissable, inapercevable , ne se juge pas moins par la nature de ses résultats : or-, les résirltats ont été extraordinaires, insolites; donc elle était nouvelle, particulière. Maintenant, dira-t-on qu’elle a pu se former partout où elle s’est annoncée par ses tristes effets? C’est encore irne chose probable, car il a bien fallu qu’elle prît naissance quelque part, et il ne répugne point au sens commun de supposer que partout il a pu se rencontrer les élémens capables de l’engendrer.
Avouons, toutefois, que ce serait un bien singulier hasard que celui par lequel le choléra aurait été spontané dans chacun des pays si nombreux qui, depuis quinze ans, en ont été infectés. Au reste, quand on fait attention que les peuples civH
Usés ont en recours à des mesures hygiéniques bien avant qu’ils en fussent alteints, et cela par la seule idée qu’ils en recevraient la visite , idée qui le plus souvent s’est réalisée, n’est-il pas vraisemblable qu’un principe spécial, originaire de telle ou telle contrée, a gagné ensuite successivement ou de proche en proche les populations d’Asie, d’Europe, d’Afrique et depuis peu d’Amérique, où il ne pouvait manquer de paraître toutes les fois qu’il s’est combiné à des causes favorables a son développement? Oui, sans doute; mais la science ne se contente pas d’une vraisemblance qui, comme une prophétie, ne nous rend satisfaits qu’alors qu’elle s’est accomplie. La science exige pour cela une collection de faits, que nous sommes loin de posséder, qui, par leur exactitude, per-, mettent de décider positivement la manière dont le choléra épidémique se propage.
En attendant ce grand résultat, sachons nous imposer de la réserve; elle nous est prescrite même par les partisans éclairés de la non-contagion.
Qui ne sait, par exemple, que M. le docteur Chervin, médecin si recommandable, a demandé, pendant que nous étions à Paris, qu’une commission fût chargée de faire des recherches et des expériences pour s’assurer si le choléra est ou non contagieux , et s’il a été ou non importé chez nous ? Cette demande d’un non-conîagioniste bien dé-
cidé n’est -elle pas une preuve de rirrésolulion dans laquelle on est encore pour établir d’une manière incontestable le mode de propagation du choléra?
ÎPfôcnption ^éithïde, iUavcl)e, Suvie, ®cnninai0on
€l)oln*a.
Commençons par grouper et les signes avantcoureurs connus sous la dénomination de prodromes, et tous les symptômes qui , depuis l’invasion jusqu’à la terminaison, rendent si hideuse la physionomie du choléra.
Signes précurseurs : vertiges; éhlouissemens ; pesanteur ou douleur de tête; insomnie; diminution de l’appétit ou inappétence; chaleur et irritation à la région épigastrique ; nausées ou vomissemens; horhorygmes; constipation; coliques sans dévoiement ou avec diarrhée; lassitudes et cpielquefois légères crampes dans les membres; anxiétés; la peau a perdu de sa chaleur naturelle aux extrémités, etc.
Il n’est pas indispensable que ces prodromes soient tous réunis; quelques-uns suffisent pour
faire redouter ^ en temps d’ëpidémie de choiera, î’invasion de cette cruelle maladie, invasion qui meme s’est annoncée quelquefois chez des individus en apparence bien portans. C’est alors que le fades , qui jusque là n’avait exprimé qu’une sorte d’inquiétude et de souci , acquiert bien vite tous les caractères particuliers qui l’ont fait appeler cholérique.
Les traits du visage, affaissés, concentrés, rapprochés de la ligne médiane par l’action musculaire, annoncent déjà un trouble plus ou moins grave dans les fonctions organiques. Mais examinons plus spécialement les phénomènes que l’observateur peut apercevoir.
= La peau, rarement sèche, est en général couverte d’une sueur froide; elle perd insensiblement de sa température ordinaire et finit par être d’un froid glacial au nez, aux oreilles, aux extrémités; elle ne tarde pas, chez les personnes blondes principalement, à devenir livide, violacée à divers endroits du corps, et bleuâtre ou noirâtre aux lèvres et aux ongles. Si on la pince , sur le dos de la main , par exemple , elle conserve quelque temps les plis qu’on a faits; au visage, elle est souvent comme collée sur les os, ce qui fait saillir les pommettes, rend le nez effilé. Les yeux semblent disparaître, tant ils sont enfoncés dans les orbites, étant d’ailleurs à moitié ouverts; ils sont entourés d’un
cercle livide, sont quelquefois secs , d’autres fois larmoyans, injectés. La face présente, en un mot, à la fois les traits d’un cadavre et l’expression des souffrances les plus atroces.
Le malade souffre en effet; il éprouve à cette peau meme, qui semble annoncer l’extinction de l’énergie vitale, un degré de sensibilité plus ou moins vive; il a des vertiges, des bourdonnemens d’oreille, l’ouïe dure; sa vue se trouble. Du côté de l’appareil digestif, il éprouve des tiraillemens et une chaleur mordicante à l’épigastre et vers la région de l’ombilic; il est fatigué par des vomissemens, en premier lieu, des alimens contenus dans l’estomac et d’un peu de bile ou de matière verdâtre, puis d’un liquide blanchâtre, aqueux, floconneux, qui a été comparé â de l’eau de riz épaisse, ou à de l’eau dans laquelle on aurait délayé de l’amidon ou de la pâte d’amande; il n’est pas rare de voir ce liquide offrir une teinte rosée et meme foncée comme la lie de vin. En meme temps ou alternativement, des évacuations par les selles ont lieu et sont en tout semblables à celles qui s’effectuent par les vomissemens; ces déjections sont précédées de borborygmes* et de coliques plus ou moins aiguës; elles doivent bientôt cesser sinon par les remèdes , du moins parce que les organes n’ont plus la force de les produire. La soif est inextinguible; le cholérique désire ardemment
les boissons froides. La langue, humide, blanchâtre, nelle, est quelquefois \iolaeee, fendillée et dans un étal de refroidissement notable.
D'abord précipitée, la respiration se ralentit peu à peu, souvent au point de devenir presque nulle.
Le malade éprouve alors un nouveau tourment, celui d’une suffocation imminente; aussi pousset-il de temps en temps des soupirs comme pour faire entrer dans les poumons une certaine quantité d’air dont il est avide; celui qu’il expire est froid et inodore. Il a le hoquet; la gêne dans l’acte respiratoire rend la voix défaillante et lui donne un timbre qui ne souffre aucune comparaison : on l’a justement appelée voix cholérique.
La circulation, qui, à l’invasion de la maladie, marquait par sa fr équence un dérangement nota- . ble dans la santé, se ralentit insensiblement ou tout d’un coup. Le cœur gorgé de sang ne se contracte par cela seul qu’avec peine; les canaux artériels, accoutumés à recevoir un sanghéniatosé, ne fonctionnent plus que d’une manière désordonnée. Ce fluide privé d’oxigène est noir: ce n’est que du sang veineux qui ne saurait entretenir les propriétés de la vie.
De là, pouls petit, filiforme, quelquefois à peine perceptible. I.es urines sont rares ou se suppriment lout-à-fait. En général , les sécrétions physiologiques paraissent suspendues, et nous avons
remarque que les sécrétions pathologiques éprouvent certaines modifications.
Les agens des mouvemeiis nous offrent aussi des symptômes caractéristiques du choléra. D’après ce que nous venons de dire, on conçoit qu’il doit y avoir une grande prostration. Néanmoins les muscles des membres supérieurs et inférieurs sont assez souvent dans un état de contraction momentanée ou permanente, et d’autant plus grande que les crampes qui tourmentent le malade sont plus vives. Les muscles du dos et du bas-ventre n’en sont pas exempts. Une chose surtout digne d’attention, c’est que les doigts des pieds et des mains sont partiellement ou en totalité maintenus dans le sens de la demi-flexion ou de l’extension, et que les tendons y font alors une saillie remarquable. Nous avons vu des cholériques demeurer ainsi quelque temps immobiles comme atteints du tétanos, tandis que d’autres étaient agités par des convulsions que rien ne semblait devoir apaiser. Toujours accusaient -ils de grandes douleurs dans les membres; souvent ils ne savaient de quelle manière placer leur corps. Nous en avons vu qui, faibles et comme congelés, faisaient des efforts pour se découvrir, tant ils avaient chaud, disaient-ils.
Nous en avons vu un, au contraire, qui, ayant la force de quitter son lit, allait prendre les cou-
verlures de ses voisins pour se couvrir, tant il avait froid.
Rien n’est comparable au supplice auquel les cholériques semblent condamnés; heureux quand une mort prompte vient mettre un terme à leurs maux! Si la nature seule, ou aidée par l’art, est assez puissante pour prendre le dessus, ils passent de l’état algide, ou de concentration, à celui de réaction , où le plus ordinairement il y a afflux considérable de sang dans les cavités splanchniques, notamment au cerveau. Surviennent à cette époque des affections cérébrales qui du moins les rendent insensibles à la douleur; car il est à observer que pendant la marche , la durée de la maladie, ils conservent libres les facultés intellectuelles et peuvent, comme des cadavres vivans, qu’on nous passe cette expression, souffrir et juger de toute l’horreur de leur position.
Toujours la meme, la cause efficiente du choléra épidémique produit des résultats différens suivant l’intensité de son- action, suivant l’âge, le tempérament , le sexe , les habitudes , suivant l’état de souffrance organique ou morale des sujets soumis â son action. Ce n’est pas dit pour cela qu’on doive admettre plusieurs espèces de choléra; mais cette cruelle maladie est assez variable, et le plus souvent sa marche est si rapide, qu’il est moins possible qu’on ne le pense géné-
râlement de reconnaître en elle des périodes bien tranchées. Tantôt elle se déclare d’une manière brusque, ou, en d’autres termes, sans que rien d’apparent l’ait annoncée; tantôt, et c’est le plus souvent, elle ne se développe qu’après des signes précurseurs. Comment, d’après cela, démontrer qu’elle ne cesse pas d’étre régulière dans /ses attaques comme dans ses effets.^ Cependant, et bien que la nature se joue de nos distinctions, il n’est pas moins indispensable d’établir des divisions capables de faciliter notre intelligence. C’est pourquoi nous avons divisé le choléra en trois degrés ou périodes, et afin de mieux faire comprendre sa marche, sa durée et sa terminaison, et afin de bien encadrer, pour ainsi dire, quelquesuns des nombreux faits que nous avons recueillis.
jprnmh*^ — Snuaôiün.
ISous venons de dire que le choléra n’était pas toujours précédé de signes précurseurs, que son invasion était quelquefois soudaine. Les symptômes qui la caractérisent se développent alors avec une rapidité étonnante. Or, voici ces symptômes, qui d’ordinaire commencent pendant la nuit ou
dans les premières heures du jour : tête douloureuse^ un peu penchée sur l’un des cotés ou portée en arrière; fades cholérique; vomissement brusque, d’abord de portions d’alimens et d’un peu de bile, ensuite d’une matière d’un blanc sale, ou grisâtre, ou rosée, contenant des flocons albumineux; abondantes évacuations diarrhéiques ou dysentériques, le plus souvent sans coliques, mais ordinairement avec ténesme, et qui ont lieu avec force; matière ainsi rendue semblable à celle vomie, présentant quelquefois des stries de sang; crampes douloureuses, qui, fixées d’abord aux pieds, envahissent successivement les jambes et les cuisses, attaquent même les muscles du tronc et des membres supérieurs, et font pousser au malade des cris lamentables; sécrétion urinaire ralentie ou tout-à-fait supprimée; douleurs plus ou moins aiguës à l’épigastre; soif ardente; langue large, molle, un peu rouge vers la pointe, humide, ne*tte ou couverte d’un enduit blanc jaunâtre ; pouls d’abord accéléré, puis petit avec un peu de fréquence; la peau, halitueuse et chaude, commence de se refroidir aux extrémités; dypsnée hoquet; anxiété; débilité générale; son de voix particulier, faible ou presque éteint.
Observons encore que les crampes , qui sont l’un des signes pathognomoniques du premier degré du choléra, ne persistent pas sans alterna-
tives de relâchement; bien plus, nous avons eu Foccasion de remarquer qu’elles étaient périodi- (pies chez quelques individus.
La durée de cette période, variable comme les deux autres, est en général de quelques instans à im ou deux jours.
PasraiÈRE OBSSaVATIONi
Attaque ôoitïioine br fljolcra au bfjjrc, aofc l)orripilatton
gcnhûU et erampes atroccô ; guerban prompte.
Baudrand (Etienne), âgé de 32 ans, d’un tempérament sanguin, cofïretier, éprouve tout-àcoup un violent frisson au milieu de la rue, où il reçoit les premiers secours. Transporté à l’Hôtel- Dieu le 27 avril, il y arrive à quatre heures du soir , et est placé à la salle Saint-Antoine , n® 6. Nous étions alors dans cette salle, et nous notâmes de suite les symptômes suivans : horripilation générale; raideur comme tétanique de la plupart des muscles du tronc ; pouls plein , dur ; trismus; respiration entrecoupée qui, par le passage de l’air à travers les arcades dentaires rapprochées, devenait sonore; chaleur un peu élevée de la peau, dont la couleur était naturelle; douleurs aiguës dans l’abdomen, particulièrement à
l’epigastre ; crainte de la mort. Quelques grains d’ipëcacuanlia font rendre beaucoup d’alimens contenus dans Festomac.
Baudrand est ensuite, et en notre présence, plongé dans un bain chaud où il trouve demiheure après beaucoup de soulagement. Quoique la fréquence du pouls soit bien moindre, on prescrit une saignée du bras d’une livre; mais le sang coulant avec difficulté, il n’est pas possible d’en retirer plus de deux palettes.
Le 28, plus de frissons; pouls accéléré; crampes dans les muscles des membres inférieurs du dos et du cou. — Saignée du bras plus copieuse que la première ; îavemens éthérés ; bain.
Le soir du meme jour, amélioration.
Le 29 , le malade a encore souffert de ses crampes pendant presque toute la nuit. — Lavemens émolliens ; tisane adoucissante; bain chaud.
Dans la soirée du même jour , amendement notable. Néanmoins Baudrand n’ose se remuer, ni même répondre aux questions qu’on lui adresse, par la crainte de réveiller les crampes qui l’ont si cruellement tourmenté.
Les jours suivans, il marche vers une guérison qui a lieu promptement et sans obstacles.-
= On voit, d’après cette observation, qu’il ne faut pas désespérer du salut des cholériques dès
qu’on peut les soumettre assez tôt à un traitement rationnel. Ici ripécacuanlia , en débarrassant l’estomac des matières alimentaires (viande, lentilles, etc. ) dont la quantité a dû contribuer à la production de la maladie , n’a pas été peu salutaire; mais il est permis de soutenir que les saignées abondantes et les bains réitérés ont particulièrement triomphé d’une variété de choléra qui s’est si souvent terminé par la mort. Ce fait sert encore à prouver que, dans le traitement du choléra, le talent du médecin consiste à combattre convenablement les symptômes de la première période pour prévenir le refroidissement et la cyanose des membres , ce qui chez Baudrand eût certainement bientôt succédé aux premiers symptômes.