Relation médicale de la commissíon envoyée à Paris par la Chambre de commerce et par l'Intendance sanitaire de Marseille pour observer le choléra-morbus
Jl y a environ deux ans et demi que le choléramorbus règne épidémiquement en Europe, et déjà on compte un million de victimes. La marche rapide de ce fléau devait d’autant plus saisir d’effroi tous les esprits, qu’il n’a paru que trop souvent se jouer des barrières qu’on lui a opposées pour le prévenir, comme des moyens qui ont été mis en avant pour le combattre; aussi partout on a senti combien il importe d’en faire une étude approfondie.
Marseille ,’ si justement renommée parles sages mesures qu’elle a su prendre depuis long-temps pour se préserver des maladies pestilentielles , Marseille, disons-nous, a surtout compris combien il lui importait que plusieurs de ses médecins se
rendissent, pour bien étudier la maladie dont il s’agit, sur le lieu même où elle exerçait ses ravages.
Envoyés par vous. Messieurs, pour remplir une si honorable mission , nous avons fait ce que vous étiez en droit d’attendre de nous pour la remplir aussi dignement que possible; nous ne nous som- * mes pas dissimulé les devoirs qui nous étaient imposés, en considérant quül nous fallait justifier la confiance d’honorables administrateurs éclairés, qui veulent bien consacrer leurs instans à la conservation de la santé publique et à la prospérité du commerce.
En même temps que l’intendance sanitaire déléguait l’un de nous, le docteur Pierre-Martin Roux, pour aller observer le choléra de Paris, la chambre de commerce nommait dans la même vue une commission médicale * composée de MM. les docteurs Ducros, Martin et Giraud. Deux des membres de cette commission étant attachés au lazaret, elle devait nécessairement désirer qu’un seul rapport vous fût adressé par nous tous; et c’est à quoi vous avez souscrit, bien persuadés, ainsi que vous nous l’avez manifesté, que des avantages résulteraient infailliblement de notre association. Dès lors, nos moyens d’investigation se sont con-
* Délibération de la chambre de commerce du lo avril.
— Idem de l’intendance sanitaire du 17 dit.
fondus, et, partis ensemble de Marseille, on nous a vus retourner le même jour, ne nous étant séparés quelquefois que pour mieux approcher de notre but.
La commission quitta Marseille dans la matinée du 20 avril, et dès le 25 elle put se livrer à Paris aux travaux qu’elle s’était imposés. Avant d’y arriver, elle avait noté certains cas de choléra observés dans quelques villes ou villages, notamment à Montargis ; mais c’étaient des choléra bien moins graves que la plupart de ceux qu’elle a eu ensuite de si fréquentes occasions d’étudier.
A notre entrée dans la capitale, nous fûmes frappés et du grand nombre de corbillards, qui n’attestaient que trop une mortalité considérable, et de l’altération des traits de la physionomie des habitans. Qu’on ne croie pas que la prévention nous ait fait voir chez tous les individus des facws cholériques. Si l’on fait attention que sur une population immense comme celle de Paris il est peu de personnes qui ne se soient plus ou moins ressenties de l’influence épidémique, on sera peutêtre moins porté à douter de la justesse de notre pensée. Au reste, on conçoit qu’il devait en être ainsi, en considérant l’influence que ne pouvaient hianquer d’exercer sur le moral des Parisiens 1 éloignement de plus de cent mille étrangeis , la misère qiii en résultait et d’autres causes affai-
blissaïUes capables de favoriser les ravages de l’épidémie.
A cet aspect, telles furent nos premières sensations, Messieurs, que nous nous fussions abandonnés nous-mêmes à la tristesse, sans l’idée consolante de pouvoir faire une ample moisson de documens au profit de nos compatriotes.
Notre premier devoir était de chercher à connaître les établissemens consacrés au traitement des malades, et de nous faire autoriser à y pénétrer avec facilité. Nous apprîmes d’abord qu’indépendamment des hôpitaux, ordinaires qui avaient des salles destinées exclusivement aux cholériques, on comptait plusieurs hôpitaux temporaires, parmi lesquels celui des greniers d’abondance mérite d’être cité comme l’un des plus remarquables. Le service de santé y avait été réparti entre beaucoup de médecins secondés par une centaine d’élèves en médecine, et de manière que chacun d’eux, alors que tous les lits, au nombre de 800, furent occupés, eût à soigner de quarante à cinquante cholériques. On nous annonça aussi que des bureaux de secours avaient été organisés dans les douze arrondissemens de Paris, mais seulement quelques jours après l’invasion de l’épidémie.
De la précipitation avec laquelle les postes médicaux avaient été établis, résultèrent des différences notables dans 1 ordre du service 5 mais
comme le matériel était le même dans tous, on y trouvait généralement les divers genres de secours dont les cholériques pouvaient avoir besoin.
Quant au personnel, qui devait être de six médecins , d’un pharmacien , de six élèves en médecine et de six ou huit infirmiers, il a présenté quelques variations. Ainsi, par exemple, celui du quartier Saint-Nicolas-des-Champs , que l’un de nos estimables compatriotes, M. le docteur Feraud, nous fit connaître, se composait seulement d’un président, membre du bureau de bienfaisance, d’un secrétaire, de quatre médecins, de deux infirmiers et de quatre hommes de peine. Cependant le service médical n’a nullement souffert de ce vice d’organisation , il n’a été que plus pénible ; mais les gens de l’art, entièrement dévoués à l’humanité, n’ont cessé de justifier leur zèle par des témoignages éclatans. Ce n’était pas seulement dans les postes médicaux qu’ils prodiguaient leurs soins empressés, ils faisaient encore des visites à domicile aux cholériques qu’on ne pouvait transporter dans les bureaux de secours.
Plusieurs fois, au milieu de la nuit, nous nous sommes rendus à des postes médicaux, et nous y avons trouvé constamment, comme pendant le jour, des médecins aidés par des élèves.
Chaque bureau de secours était indiqué au public non seulement par des affiches, mais encore
par une lanterne à verre rouge et par un diapeau.
Avant l’invasion du clioléra, l’autorité supérieure avait organisé des commissions sanitaires dans chaque arrondissement, lesquelles correspondaient avec une commission centrale; mais on s’éleva bientôt contre cette organisation, dont le moindre inconvénient était de compliquer tous les genres de services.
Notre intention , Messieurs, ayant été de soigner des malades, et ce privilège nous paraissant très difficile à obtenir, nous eûmes l’idée de faire ap- [)uyer notre demande à cet égard par deux députés du département des Bouclies-du -Rhône qui se trouvaient à Paris. Qu’il nous soit permis d’exprimer ici toute notre reconnaissance pour l’empressement que MM. Félix de Beaujour et Reynard mirent à nous seconder, dans cette circonstance, auprès du ministre du commerce et des travaux publics, M. le comte d’Ârgout, pair de France, qui, à la vérité, malade depuis quelque temps, ne put nous donner audience. Mais les lettres pai’ lesquelles vous nous recommandiez à son excellence. Messieurs, ainsi que celles de même nature que nous tenions de l’obligeance de M. Thomas, préfet du département des Bouches-du-Rhône, furent remises au ministre et nous firent si bien accueillir <|uc nous ne cloutâmes plus d’obtenir ce que nous désirions.
Néanmoins il fallut céder à de justes représentations : M. le baron Hély-d’Oyssel , conseiller d’état, chargé de la direction, au ministère, de tout ce qui concerne les services de santé, s étant vu à regret dans l’impossibilité de nous faire confier le traitement de quelques malades, ainsi que nous l’avions demandé, s’attacha du moins a nous faire comprendre que notre but serait mieux atteint en nous identifiant, pour ainsi dire, avec les premiers médecins des hôpitaux et hospices de la capitale. Nous reçûmes donc du ministre des lettres qui nous donnaient un facile accès auprès de ces confrère's comme auprès des administrateurs des divers établissemens sanitaires, et M. Hélyd’Oyssel remit à chacun de nous un exemplaire des différens ouvrages publiés par les médecins envoyés en Russie , en Prusse , en Autriche , en Pologne, etc., pour étudier le choléra.
M. Hély-d’Oyssel , qui n’est étranger à aucune des sciences médicales , qu’il a cultivées assez long-temps, nous entretint sur l’épidémie régnante qui, à cette époque, bien moins meurtrière dans la capitale, ravageait les petits pays de la rive gauche et dans le cours descendant de la Seine. Au seul petit village d’ Argenteuil , on avait perdu en six jours soixante malades. M. Hély-d’Oyssel nous ht remarquer qu’on se trouva an dépourvu quand Paris vit le choléra dans son sein , tandis
que si l’on eût écouté les observations de cet administrateur adressées à la chambre des députés , on eût préparé à l’avance un service dans tous les quartiers , afin que des secours fussent promptement administrés aux. cholériques , dès que la maladie éclaterait ; malheureusement on ne s’attendait pas à ce que cette maladie se développât aussi brusquement. L’éloignement des pays infectés n’était pas un motif suffisant pour rester dans une parfaite sécurité; mais il semblait permettre de ne point adopter encore les sages mesures proposées.
Après avoir été accueillis par l’autorité supérieure, il ne nous restait plus qu’à nous tracer un plan de conduite pour bien mettre à profit le temps que nous avions à passer sur le théâtre de l’épidémie.
Il fut résolu que nous irions visiter de suite tous les établissemens sanitaires, et que nous partagerions notre temps entre l’étude du choléra au lit des malades, et les dissections dans les amphithéâtres ; il fut aussi décidé qu’après avoir reconnu ensemble les hôpitaux que nous devions plus particulièrement fréquenter, nous nous diviserions de manière à ce qu’il nous fût possible de connaître tous les modes de traitement qui étaient suivis. ,
Sans vouloir retracer jour par jour les travaux
auxquels nous nous sommes livrés, nous allons, Messieurs, vous exposer en peu de mots ee que nous avons fait dans les journées des 26 et 27 avril; et, en vous assurant que, loin de se refroidir , notre zèle a toujours été plus infatigable , nous vous donnerons une idée de la manière dont nous avons rempli notre belle mission.
Nous savions que, dès le début, un grand nombre de malades avaient été transportés à l’Hôtel-Dieu : c’est là aussi que nous nous présentâmes d’abord. Il nous est doux de pouvoir déclarer que les médecins nous y donnèrent l’assurance des plus purs sentimens de confraternité ; et nous aimons à nous rappeler que nous reçûmes ensuite l’expression des memes sentimens dans les autres hôpitaux et les bureaux de secours. C’est ici le lieu de remercier particulièrement deux de nos compatriotes , MM. Chargé et Roberti , étudians en médecine , qui nous ont été d’un grand secours dans nos recherches, et dont l’un, M. Roberli , donne les plus belles espérances. Quant à M. Chargé , devenu docteur en médecine , nous lui avons vu soutenir avec distinction sa thèse inaugurale.
C’est aussi une justice à l’endre à M. Pauli , chirurgien interne de l’hôpital Cochin , de dire qu’il nous a également secondés dans nos recherches.
D’après cela.. Messieurs , vous jugerez des
moyens qui ont été mis à noire disposition pour acquérir les connaissances nécessaires ; et comme la maladie, moins meurtrière à notre arrivée que dans la première quinzaine d’avril, allait en diminuant de jour en jour, vous comprendrez qu’il nous a été possible de l’étudier avec calme dans toutes ses périodes; au lieu que, dans le fort de l’épidémie, les gens de l’art, de leur propre aveu, ne furent pas peu embarrassés pour l’observer avec toute l’attention désirable, tant la confusion était grande.
A riIôtel-Dieu , les salles des hommes et des femmes furent l’objet de notre examen pendant presque toute la journée du 26. A la vue des cholériques, dont quelques-uns poussaient des cris déchirans, et qui, prescpie tous, présentaient des symptômes insolites pour nous, nous fumes jetes dans une bien grande surprise. Nous avions sous les yeux une maladie nouvelle qui, chez les uns, paraissait être une asphyxie , ressemblait chez d'autres cà un empoisonnement, et simulait chez quelques autres ou de violeus accès tétaniques, ou des attaques foudroyantes d’apoplexie.
Avec quelle ardeur ne cherchâmes-nous pas à analyser les moindres signes , à savoir des malheureux souffrans tout ce qu’ils éprouvaient. Aussi ne les quittâmes-nous que pour aller prendre
nos repas.
Le ay, dans la inalinée el de bonne lieui'‘e ^ nous étions à l’Hc)teLDieu. Iininédialement après la visite, la nouvelle nous étant parvenue qu’à riiôpital Saint-Louis on venait de recevoir beaucoup de cholériques, nous nous y transportâmes de suite. M. Biett, l’un des médecins de cet hôpital, qui passe pour un praticien consommé et qui possède de profondes connaissances théoriques, eut l’extrême obligeance de faire de nouveau sa visite qu’il venait de finir, et cela, pour nous montrer les pi incipaux cas qu’il prétendait devoir être traités suivant certaines circonstances et selon les symptômes prédominans. Nous lui vîmes donc passer en revue une longue série de remèdes , et nous regardions son système de yiédication comme le plus sagCj vu qu’il n’était pas exclusif; mais, dans la nuit du 27 au 28, treize cadavres portés à l’amphithéâtre démontrèrent, à l’autopsie, qu’il est des désordres tels qu’on ne saurait bien les combattre par les moyens les mieux combinés.
Déjà notre cahier d’annotations était enrichi ; et comme nous avons poursuivi dans les principaux hôpitaux, pendant une vingtaine de jours et avec une persévérance soutenue, l’étude des phénomènes morbides, nous avons recueilli tant d’observations et fait des remarques si importantes, que lorsque le moment de notre départ est