‹ Relation médicale de la commissíon envoyée à Paris par la Chambre de commerce et par l'Intendance sanitaire de Marseille pour observer le choléra-morbusChapitre 2 sur 7 · IG · texte numérisé non relu

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arrivé, nous avions assez vu pour que noire mission fût pleinement remplie.

Nous avons fait plus : outre que nous sommes allés tous ensemble observer le choléra dans le département de Seine-et-Oise , trois d’entre nous se sont chargés, en partant de Paris, de faire la même observation à Lieursaint, Etioles, Corbeil, Melun, Sens, Troyes, Montereau, Tonnerre, etc.; tandis que le quatrième a passe quatre jours de plus dans la capitale, dans la vue de recueillir quelques documens qui devaient compléter nos matériaux , et afin d’assister aux séances que l’académie royale de médecine a tenues pour entendre lire et soumettre à la discussion un rapport sur l’épidémie régnante.

Nous avons eu l’honneur. Messieurs, de vous écrire que nous travaillerions à notre rapport lorsque nous serions rendus a Marseille , c est-adire alors que nous jouirions de quelques instans de repos ; c’est pourquoi nous avons cru pouvoir nous dispenser de vous le présenter à notre retour; chose qui nous eût été facile, si nous n eussions pas conçu l’idée que le moyen de bien profiter de notre temps consistait à le consacrer tout entier, dans la capitale, à l’etude pratique pour laquelle vous nous y avez envoyés.

Quelque considérable que soit notre collection de faits, nous n’aurons pas la prétention de les

' produire comme preuves d’avoir fait plus et mieux que les autres; ils doivent être regardés seulement comme une conséquence directe du désir dont nous étions animés de connaître à fond une épidémie bien désastreuse; désir qui nous a fait travailler sans relâche et sans autre prétention que celle de chercher à nous instruire.

Dans le tableau que nous allons tracer de l’origine, des causes, des symptômes, de la marche du choléra de Paris, des lésions qui en ont été la suite, de son traitement, etc., nous nous abstiendrons de faire figurer toutes les observations que nous possédons ; soit parce que la plupart ont entre elles la plus grande analogie, soit parce que nous devons éviter soigneusement de donner à notre rapport plus d’extension qu’il ne doit en avoir. Mais ce que nous nous promettons d’exécuter, c’est d’appuyer au moins par un fait bien avéré telle ou telle assertion qui, sans lui, ne paraîtrait pas incontestable.

Les nombreuses communications qui nous ont été faites par la plupart des premiers médecins de la capitale avec qui nous avons été en rapport, trouveront leur place à mesure que nous traiterons en particulier des spécialités relatives à la maladie qui nous occupe.

Avant tout, nous donnerons un précis historique de l’épidémie depuis son inv,asion jusqu’à

nous eii-

l’époque de noire départ (i5 mai), et trerons ensuite dans tous les détails d’une cruelle maladie, d’une maladie singulière, et qu’on ne saurait bien étudier dans les livres, si ce n’est dans celui de la nature.

atonsiïun'ationô l)iôtoriqiu’0.

On ne saurait trop applaudir au père de la médecine et à quelques médecins modernes de s etie livrés avec ardeur a l’etude des maladies epidemiques, c’est-à-dire des maladies qui existent simultanément chez un grand nombre d’individus. Sans vouloir soutenir précisément que les médecins de ces temps-là étaient meilleurs observateurs que ceux de notre époque, c’est une justice à rendre à nos devanciers de dire qu’ils étaient profonds dans l’art d’annoncer, plus ou moins long-temps à l’avance, l’apparition de telle ou telle épidémie, et que rarement ils se trompaient.

Sans doute on parviendrait de nos jours à lire tout aussi bien dans l’avenir, si l’on attachait plus d’importance à celte sorte de prédiction, et si par cela même on s’adonnait aux recherches qu’elle

nécessite.

Paris, qui renfeime dans son sein tanl de capavîités médicales, s’altendail sans contredit à l’invasion du choléra; mais celui-ci couvait, pour ainsi parler, au milieu de la population parisienne , qu’on ne s’en apercevait pas ; disons plus , on doutait encore de son existence, lorsqu’on avait d’assez bonnes raisons de la constater.

S’il est vrai, comme les recueils j>éiiodiques nous l’ont appris, que la cholérine ait attaqué les habitans de la capitale en i83i , n’aurait-il pas été permis de voir en elle le prélude du choléra épidémique ? Et lorsque, dès l’automne de la même année, on a observé quelques cholériques, ne devait-on pas se persuader qu’on était entouré déjà des conditions favorables à une épidémie de choléra ? Cependant il paraît qu’on était à cet égard dans une parfaite sécurité, puisque les observations recueillies dans les premiers nmis de i832 ont à peine fixé l’attention générale: Des gens de l’art avec qui nous avons eu de nombreux entietiens, nous ont assuré que de pareils faits n avaient pas été rares, mais qu’on y avait moins vu des choléra que des espèces d’affections cholériformes. Ainsi , par exemple , un cas que nous nous plaisons à signaler comme incontestable puisqu’il a été rendu public, c’est celui d’une affection de forme cholérique giave à laquelle un etudiant en medecine a succombé le 6 janvier

i83-2, et dont les symptômes s’élaient annoncés et développés depuis à peine vingt-quatre heures.

Que des cas analogues n’aient alarmé ni le monde médical ni le public , cela se conçoit . outre qu’il s’en présente chaque année quelquesuns à la pratique des médecins, il faut croire que la généralité des praticiens n étant familiarises qu’avec les symptômes du choléra sporadique, on a du ne s’arrêter que jusqu’à un certain point à ceux qui étaient présentement soumis à leurs observations, et avec d’autant plus de raison que le traitement anti-phlogistique que leur opposaient la plupart d’entre eux comme à des symptômes de phlegmasie gastro-intestinale, remplissait assez bien leurs vues. Mais ne pas reconnaître un vrai choléra-morbus asiatique dans le fait communiqué, le ai février i83a, par M. le docteur Lebreton , à l’académie royale de médecine , c’est une chose d’autant plus étrange que la description de l’état dans lequel le malade avait été trouvé,

le 6 février, nous offre un tableau fidèle de presque tous les symptômes caractéristiques du choléra qui devait faire de si grands ravages à Paris, et qui, au dire des médecins capables d’en faire la comparaison avec celui de l’Inde ou de Moscou, l’ont trouvé parfaitement identique. Observons que notre choléra sporadique, celui dont chaque médecin peut signaler quelques ças chaque

année , ne comporte pas la même comparaison. Or, les caractères de ce choléra et de celui épidémique étant presque tout-à-fait dissemblables, ou aurait dû, ce nous semble, goûter les réflexion suggérées à M. le docteur Lebreton par le fait qu’il avait recueilli, au lieu d’avoir l’air de taxer d’exagération ce qu’il avait raconté. Une triste expérience n’est-elle pas venue en quelque sorte lui donner gain de cause?

Avouons -le toutefois, il est impossible que des hommes instruits, comme il v en a dans la capitale, n’aient pas reconnu plusieurs fois la maladie, dont, par prudence, ils se seront abstenus de parler, pour ne pas jeter l’épouvante dans les esprits.

IN’eùt-il pas été plus convenable de persuader aux Parisiens que le choléra se montrait au milieu d’eux depuis quelque temps , mais sous une forme de bénignité remarquable? ce qui certainement les aurait rassurés et les eût habitués insensiblement avec l’idée d’un mal qu’ils n’ont pu voir

qu’avec effroi lorsqu’il a éclaté avec tant de fureur.

Cependant, a 1 occasion du cholérique mort à la rue' des Lombards, c’est-à-dire de celui dont M. Lebreton nous a transmis l’histoire, le Moniteur &w 20 février a invité les habitans de Paris à seconder 1 autorité dans les diverses mesures de

saUlbrilé publique; les niédeeins ont été plus at- Ventifs à reconnailre les cas de cboléia; et, moins rassurés, quoique toujours dans une grande incertitude sur ^existence de cette maladie, ils se réunissaient avec empressement pour se faire part de ce qu’ils observaient d’insolite dans leur pratique particulière. Enfin les i[\ et mars devaient marquer l’époque bien avérée de l’invasion de l’épidémie : dès le ^4, le choléra est reconnu, à l’hôpital du Gros-Caillou, chez cinq individus qui ne tardent pas à y succomber.

Le lundi îi5, le cuisinier du comte Lobau est pris, rue Mazarine, de cette cruelle maladie, dont il meurt le lendemain.

Bientôt le fléau attaque presque en meme temps différens quartiers de la capitale, et le 27 on voit entrer dans rHôtel-Dieu bon nombre d’individus qui en sont atteints. Les 28, 29 et 3o, l’explosion est telle qu’il n’est plus permis de douter de l’existence du choléra épidémique. C est alors qu’on annonce que des bureaux de secours vont être organisés; cinq jours s’écoulent pour cela, pendant lesquels l’epidemie marche d une manieie effrayante. Le Gros-Caillou, l’Hôtel-Dieu , la Pitié et la Charité reçoivent le plus de cholériques; aussi la mortalité y est-elle assez grande pour permettre de faire soigneusement toutes les recheiches anatomiques sur le siège de la maladie.

Dès l’apparilion du fléau, on a vu éclater la bienfaisance du roi des Français et de son auguste famille; non seulement ils ont fait verser de fortes sommes à la caisse municipale pour le soulagement des malheureux , mais Sa Majesté a tenu à la disposition de M. le ministre du commerce et des travaux publics 5oo,ooo fr, pour être employés en secours dans la ville de Paris, ainsi que dans les autres villes du royaume qui seraient attaquées du choléra.

Monseigneur le duc d’Orléans a voulu qu’une distribution considérable de vivres fut faite aux pauvres pendant toute la durée de l’épidémie, et S. A. R. s’est fait plusieurs fois un devoir d’aller encourager les cholériques à l’Hôtel-Dieu et au Val-de-Grace.

Ces beaux exemples, suivis par les ministres et par beaucoup de cœurs généreux, le dévouement des médecins, des élèves et des garde-malades, ne pouvaient que contribuer infiniment à faire décroître la maladie. Mais que n’avons-nous à passer sous silence certaines circonstances qui sont venues, pour ainsi dire, retarder les précieux résultats d’un ordre de choses si bien établi!

En faisant attention que des individus en proie à des douleurs atroces passaient rapidement de la vie à la mort, une populace tumultueuse s’était imaginé que Iç choléra dont on parlait tant

n’était autre chose qu’un empoisonnement volontaire dirigé contre elle ; de là des émeutes, des victimes. Les médecins, les pharmaciens passaient pour être de connivence avec les prétendus empoisonneurs, et force leur était, pour se soustraire à une cruelle vengeance, de recourir à des actes capables de convertir les plus incrédules.

Un pharmacien nous a raconté qu’une tourbe qui vint vomir des' imprécations contre lui, en l’accusant d’avoir mis du poison dans des biscuits qu’elle lui montrait, fut désarmée quand elle vit ce pharmacien manger tous ces biscuits, pour démontrer ainsi, mieux que par le raisonnement, le contraire de ce qu’on lui imputait.

k la manière dont l’épidémie s’est propagée , on n’a pas tardé à reconnaître la fausseté des bruits d’empoisonnement, fausseté que des chimistes ont confirmée par l’analyse des boissons et des substances alimentaires, sans qu’on y ait trouvé la moindre trace de poison. Ajoutons que des investigations chimiques auxquelles on s’est livré sur les corps des cholériques n’ont également présenté rien de semblable.

L’effervescence populaire apaisée, les conseils hygiéniques sont mieux suivis, les moyens curatifs inspirent plus de confiance. Toutefois, la différence des doctrines médicales, ou plutôt l’idée singulière devouloir trouver un spécifique,

fait essayer une foule de remèdes, et la mortalité ne devient que plus grande par cela seul. On s’aperçoit que les instructions hygiéniques et médicales répandues avec profusion parmi le peuple ont été plus nuisibles qu’utiles. Enfin, on avoue l’impuissance de l’art au dernier degré de la maladie, qu’on s’accorde généralement à regarder comme guérissable, traitée convenablement à la première période.

©rigine îru €l)ola*a.

Cherchons maintenant , s’il est possible , à déterminer l’origine du choléra de Paris. Par le précis historique que nous venons de donner, il est évident que les dispositions qui devaient favoriser l’apparition de cette maladie ne manquaient pas; mais cette apparition, qui oserait avancer avec assurance qu’elle a été l’effet de telle circonstance plutôt que de telle autre?

Si nous jetons un coup d’œil sur les recueils périodiques du temps, nous apprenons, outre la description des ravages du choléra-morbus dans 1 Inde depuis iSiy, que bien des personnes concevaient des craintes sur sa marche progressive

en Asie et même en Europe, craintes (jui ne se sont que trop réalisées.

Sans vouloir indiquer ici les progrès géographiques du choiera pendant quinze années, ce (pie l’on regarderait peut-être comme un surcroît d’érudition, tandis que notre rapport doit plus spécialement rouler sur des considérations de médecine pratique, nous tracerons à grands traits la marche du choléra épidémique, ne fut-ce que pour faire comprendre qu’il ne s’est évidemment pas développé sous l’influence seule de causes locales. Il n’est même pas hors de propos de rappeler un fait historique que bien des personnes semblent ignorer.

Il y a près de deux siècles et demi que le choléra-morbus a régné épidémiquement en Europe, et c’est la seule épidémie de ce genre qui ait ravagé à la fois cette partie de l’ancien continent. Mais ce choléra , dont le lieu d origine n a pas ete pie- ' cisé , était-il le même que celui de notre epoque ? C’est ce qu’il serait intéressant d examinei , en établissant une comparaison entre l’un et 1 autre, et de signaler dans un ouvrage didactique. Ici , nous n’avons qu’à relater ce fait pour demontier <(ue si la maladie qui nous occupe n’est pas toulà-fait nouvelle en Europe, elle n’y a du moins que très rarement sévi ; ce qui permet , jusqu à un cerlain point, de présumer qu’une fois sa marche

Jeniiliice crorient en occident, il s’écoulera des siècles avant qu’elle se montre de nouveau parmi les Européens : idée sans doute bien consolante, puisqu’il n’est peut-être pas de fléau plus redoutable que le choléra épidémique.

Son origine, suivant l’opinion générale, est dans le Delta du Gange. Long-temps cette maladie n’a régné d’une manière sporadique et épidémi- (|ue que dans les régions de l’Indoustan, et c’est pourquoi on n’en parlait guère chez nous que d’après des relations de voyageurs et de médecins de la marine; les Anglais surtout nous en ont donné quelques bonnes descriptions.

Après son apparition, en 1817, à Jessore, ville située sur le Delta du Gange, elle est arrivée à Calcutta, d’où elle s’est répandue ensuite, par différentes voies, à diverses époques et d’une manière bien désastreuse, le long des côtes de Coromandel jusqu’à Ceylan , à la Chine, en Cocbinchine, sur la côte de Malabar, dans les îles de l’archipel indien, à Java, aux îles de France et de Bourbon, en Arabie, en Mésopotamie, en Perse, en Syrie, à la Mecque, en Egypte, etc.

Elle a fait périr dans ces contrées plus de quatre millions d’individus; aussi, lorsqu’elle s’est rap- })i’ocbée de l’Europe, la consternation y a-t-elle été generale. On osait pourtant se promettre quç cliez des peuples civilisés elle serait bientôt arré-

lée clans sa marche épidémicjue; une si douce espérance n’a pas lardé à s’évanouir.

Parti de la Perse, le choléra a traversé la mer Caspienne et est arrivé dans la ville d’Âslracan, près de l’embouchure du Volga ; il s’était déjà montré à Orenbourg , ville située sur la frontière de la Sibérie; il a fini par envahir la Russie sur plusieurspoints.il a attaqué Moscou en septembre t83o, et Saint-Pétersbourg en juin 1 83 1. Vers cette époque il a désolé la Livonie et Riga, et depuis le mois de mars i83i il était en Pologne. De la il a fait irruption sur le territoire prussien, bien qu’on n’eiit négligé aucune mesure pour s’en garantir ; et, une fois sur la rive gauche de l’Oder, il a bientôt pénétré dans Berlin.

La Gallicie , malgré un double cordon sanitaire, n’en a pas été préservée. Il s’est introduit dans la Hongrie, en Bulgarie, en Moldavie et en Valachie; il a franchi un imposant cordon sanitaire dont la capitale de l’Autriche s’était entourée ; il s’est dirigé ensuite sur Brünn et Lintz , a atlac[ue la Bohême, a ravagé Prague, a paru à Hambourg, à Halle en Saxe. Il était à Sunderland vers la fin de l’année dernière , et Londres en était atteinte au commencement de l’année courante. Paris et quelques-uns des départemens voisins de celui de la Seine ne pouvaient manquer d’en être affligés.

Quoique nous n’ayons pas donné le nom de

toutes les villes, de tous les pays qui, depuis 1817, ont été ravagés par le choléra épidémique, on peut, ce nous semble, se former une idée des progrès de cette maladie par le tableau que nous venons d’esquisser. On conçoit aussi son mode particulier de progression, quand on sait que ce mode n’a jamais varié ; qu’ayant jeté tel ou tel lieu dans la consternation , le choléra a ensuite respecté beaucoup de pays intermédiaires en venant attaquer d’autres lieux, comme s’il n’avait de prédilection que pour certains d’entre eux ; c’est ce qui a fait dire, en le voyant sévir ainsi dans des villes assez éloignées les unes des autres, qu’il a marché par sauts et par bonds. Blais ce langage métaphorique , pour être l’expression exacte de la vérité, réclame des notions positives que nous ne possédons point encore; et, par exemple, ce qui pourrait nous fixer à cet égard, ce serait la connaissance intime des causes qui font que le choléra se plaît à n’immoler que telles ou telles victimes. On a remarqué qu’il a suivi le cours des grands fleuves et s’est arreté de préférence aux grandes capitales de l’Asie et de l’Europe, ainsi que de l’Egypte. 11 lui faut évidemment des populations nombreuses pour se montrer dans toute sa fureur, et ce sont elles que d’ordinaire il commence par frapper.

Cauôfô îiu Cl)oU'ra.

Qu’il y ait des lésions dont il ne soit pas indispensable de connaître les causes pour pouvoir y remédier, c’est une vérité démontrée par l’observation; mais elles sont en si petit nombre qu’on ne doit pas craindre de soutenir qu’en general il n’est guère possible de prévenir les maladies, ni d’en triompher, avant de savoir d ou elles proviennent. Les maladies épidémiques réclament surtout la plus sérieuse attention quant a leurs causes ; il faut s’en occuper sans se rebuter , bien qu’d ne soit pas donné à l’esprit humain de savoir toujours à quoi s’en tenir sur ce point. A l’irruption d’une maladie nouvelle, on est porté necessaiicment à admettre une cause spéciale qui n’ait point existé jusqu’alors. Mais en quoi consiste cette cause? est-elle unique? est-elle complexe? La solution de ces questions n’appartient qu’aux hommes à la fois fort méditatifs et doués d’une rare intelligence. Nous ne saurions donc l’entreprendre ici que parce que nous y sommes en ipielque sorte

obligés.

Il est présumable cpie si un principe quelconque a joué un rôle primordial, c’est uniqucmeiil sur les personnes avec lesquelles il a eu plus ou

moins d’affinité : de là une grande division à établir entre les causes du choléra asiatique, comme j)armi celles de toutes les épidémies : i° causes inhérentes à Vindividu^ c’est-à-dire, qui tiennent à son organisation; causes extérieures, celles qui lui sont étrangères, tant qu’il ne se trouve pas en contact avec elles.

Pour peu qu’on réfléchisse sur ces deux ordres de causes, on s’aperçoit sans peine qu’il ne saurait y avoir développement du choléra sans leur combinaison , et c’est ce qui explique les nombreuses exceptions parmi la multitude des personnes soumises à l’influence de l’épidémie. La population de Paris est, en y comprenant la population flottante, de neuf cent mille aines dont cent mille au moins ont fui pendant le règne du choléra.

En admettant que cent mille individus aient été attaqués de cette maladie et que vingt-cinq mille en soient morts, nous voyons que les sept huitièmes en ont été préservés , et que de ceux qu’elle a attaqués les trois quarts se sont rétablis. A la vérité, parmi le grand nombre de personnes qui ont succombé à des maladies autres que le choléra, beaucoup avaient présenté des symptômes non équivoques de celui-ci; de sorte qu’on pourrait regarder notre supputation sur les guérisons, que comme n’étant exacte que jusqu’à un certain point.

Mais supposé que cinq mille malades ordinaires n’eussent pas cessé de vivre sans la complication de l’influence épidémique, et qu’ils fussent compris par conséquent au nombre des clioleriques , on n’aurait à fixer qu’aux deux septièmes de ce nombre ceux qui en ont etc victimes.

Or, les cinq septièmes restant seraient rangés parmi les privilégiés, comme ayant du aux secours de l’art ou aux efforts de la nature d’avoir survécu. Mais les sept huitièmes de la population , alors même qu’ils auraient généralement éprouvé de légères indispositions dépendantes de l’épidémie, ne sont-ils pas les premiers privilégiés ? Et comment se rendre raison de cet état de choses , si l’on ne reconnaît le concours des deux ordres de causes établis pour la production du choléra ?

Jetons un rapide coup d œil sur ces causes, et examinons en premier lieu celles qui tiennent a l’individu.

L’enfance , l’age avancé , le sexe féminin , le tempérament lymphatique, un état valétudinaire ou de convalescence, telle ou telle habitude des organes capable de troubler plus ou moins l’innervation, des phlegmasies gastro-intestinales directes ou sympathiques , la présence des vers sur la muqueuse des voies digestives, la suppression d’un exanthème ou d’un flux habituel, le défaut de menstruation, les affections vives te

l’ame, la peur, par exemple, tous les actes de la vie qui affaiblissent l’organisme, etc., etc., sont autant de causes individuelles qui prédisposent à la maladie.

Au rang des causes extérieures nous devons placer une trop grande quantité d’alimens et de boissons spiritueuses, l’usage modéré même de ceux de mauvaise qualité, une alimentation insuffisante à laquelle la misère astreint tant de malheureux, des alimens trop succulens, les excès de table et de coït, les variations barométriques et thermométriques de l’atmosphère, la diminution et quelquefois l’augmentation de son électricité, la réunion de beaucoup d’hommes, surtout dans des lieux humides et resserrés , l’humidité combinée avec le froid ou avec la chaleur, etc.

Ces differentes causes, qui sont à peu près celles des autres épidémies , ne sauraient évidemment produire une maladie telle que le choléra sans certaines combinaisons entre elles et la cause essentielle spéciale qui échappe à notre investigation.

Si l’air seul a paru recéler le principe cholérique, c est qu’on avait attribué à ce même principe les symptômes d’une épizootie qui s’était manifestée parmi des vaches et des poules; mais l’analyse chimique de l’air atmosphérique, pris dans différens quartiers de Paris , n’a pu y faire découvrir rien d’étranger à la composition de l’air pur.

Lors même (|ue (Je semlilaljles expéi iences ne seraient pas assez décisives pour déhaiire l’idée de la pn^encc d’un agent délétère dans l’air, on ne saurait regarder cel agent comme la cause unique du choléra, puisqu’il lui faut pour être mis en action le concours d’autres causes , telles (jue celles dont nous venons de parler.

Tout ce qui se rattache à celle étiologie du choléra se trouve confirmé par les observations (jue nous avons faites dans la capitale, et dont il serait peut-être fastidieux de dérouler ici le tableau. Il nous suffit de hure connaître que les individus dans un état de pénurie, ceux loges dans les quartiers les plus insalubres et ceux agglomérés dans des maisons malpropres et peu aérées, ceux adonnés aux froissons spiritueuses ont ete atteints les premiers.

Pour prouver que les rues de Paris ont été, a cause de leur insalubrité, ravagées par l’épidémie, nous dirons seulement qu a 1 hôpital militaiie du Gros-Caillou, environné de rues étroites, situées sur les bords 'de la riviere, on n a pas seulement reçu un grand nombre de malades provenant des casernes, mais on y a vu chez plusieurs soldats, [larmi lesquels on comptait des cuirassiers et des carabiniers, tous hommes jeunes et d’une force extraordinaire, le choléra se déclai^r, quoiqu’ils fussent atteints déjà de maladies qui n’avaient

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aucun rapport avec l’épidémie régnante; celle-ci sévit avec tant de fureur parmi ces militaires que quarante d’entre eux succombèrent en un seul jour.

Aux postes médicaux, on a constaté que les excès de débauche qui ont lien le dimanche avaient augmenté le nombre des malades. On nous a raconté que des ouvriers tourmentés de coliques, ayant bu de l’eau-de-vie pour s’en délivrer, avaient été bientôt pris de la maladie, et que quelques-uns d’entre eux, en se rendant à l’ouvrage, étaient tombés morts dans les rues , comme frappés de la foudi’e.

Quant aux conditions atmosphériques, il est à noter que l’iiiverde i83a a été fort doux, surtout vers sa fin; mais au coimnencement meme du printemps, qui n’a presque pas été pluvieux, la température a été sensiblement refroidie par le vent du nord-est qui, après avoir soufflé pendant trois jours avec violence, a cessé jmur souffler de nouveau quelques jours avec force. On a vu, à ces époquës, l’épidémie étendre ses ravages, et les symptômes des cholériques passer à un haut degré d’intensité.

Nous ne terminerons pas cet article sans faire remarquer qu’alors la mortalité n’a pas été seulement en raison directe de la gravité de 4a maladie, mais qu’elle a quelquefois été l’effet de traitemens

pour ainsi dire hasardés, vu que les gens de l’art, comme déconcertés à la vue d’un fléau si exlraoidinaire, n’avaient pas su d abord s entendre sur les moyens de le combattre.

iUoîte propagation (Ül)oléra.

Nous touchons au point le plus essentiel de notre rapport, à celui qui devait principalement engager Marseille à apprendre de plusieurs de ses médecins la manière dont le choléra se propage. Sans doute, il n’est aucune ville plus intéressée à la solution des problèmes que ce sujet peut faire naître; les rapports de commerce que les Marseillais entretiennent avec tous les pays du monde connu ne les exposeraient que trop aux attaques d’un mal si redoutable, dans l’hypothèse ou il serait contagieux.

Quoique la question de la contagion ou de la non-contagion de cette maladie ail singulièrement fixé notre attention, vu qu’elleest aussi importante que difficile à résoudre, nous avons été réduits à faire cet aveu que, dans l’état actuel de la science, on ne saurait être bien fixé sur un pareil sujet.

Qu’il nous soit donc permis de suspendre noire jugement, bien que n’ayant pas eu à noter un seul fait de contagion pendant notre séjour dans la capitale, et que naturellement portés à nous ranger du côté de l’autorité générale qui est disposée en faveur de la non-contagion, nous fussions dès aujourd’hui tentés de soutenir que le choléra épidémique n’est nullement contagieux, ou que, s’il l’est, c’est à un bien moindre degré que les autres maladies contagieuses. En effet, bien différent des maladies populaires qui, sous le nom de peste, ont ravagé l’Europe à diverses époques, le choléra n’a jamais présenté dans son cours un mode de propagation distinct, comme la peste et le typhus, parce qu’il n’a pas été marqué dans ses périodes par cette altération profonde des produits sécrétoires, qui avait fait admettre dans ces maladies un principe de putridité.

Mais, s’il était permis d’assigner au choléra un mode de propagation quelconque, nous le trouverions peut-être dans l’analogie qu’il y a sous quelques rapports entre cette maladie et certaines éruptions exanthématiques, telles que la variole, la miliaire; car il existe, ainsi que nous aurons occasion d’en parler, des points de ressemblance entre celle derniere et le choléra asiatique.

Il est une autre raison, qui a quelque apparence de veiite : on sait' que les auteurs qui les premiers

mil IraiU; de la pesle d’Egyple, ne nous oui rien appris qui permît de reconnaître la propriété contagieuse de celte maladie; néanmoins oserait-on aujourd’hui avancer avec assurance qu’elle ne se communique pas par contagion? Non , sans doute. Eli bien, ne peut-on pas présumer que le choléra asiatique, si nouveau pour nous, aura un jour le même mode de transmission? Cette idée n’est-elle pas déjà appuyée par les médecins qui soutiennent que telle maladie, non-contagieuse à son apparition, finit par le devenir lorsque sa reproduction, dans les mêmes circonstances et sous l’influence des mêmes causes, sur des masses d’individus, a donné aux miasmes qui émanent de ceux-ci un degré de concentration et d activité qui les rend plus facilement transmissibles? Cette idée ne trouverait-elle pas également son appui dans celte considération, que la peste et le choléra ayant pris naissance, à ce que l’on affirme, celui-ci dans le Delta du Gange, celle-là dans le Delta du Nil, pourraient bien, quoique de nature différente, avoir un mode analogue de transmission? On n’ignore pas que les deux Delta résultent d’un terrain ^alhwion qui permet la production de milliers infinis d’animaux et de substances végétales qui passent bientôt à l’état de décomposition sous la double influence de l’humidité et d’une chaleur excessive. Il se dégage alors des

exhalaisons clélélères qui ont toujours été considérées comme pouvant donner naissance aux maladies les plus pernicieuses.

Mais laissons au temps, secondé par l’expérience, à éclaircir ces points de doctrine médicale. Nous devons nous borner ici à faire comprendre qu’avant de trancher la question de la contagion ou de la non-contagion du choléra, il faut se livrer à beaucoup de recherches et d’observations. Tel qui se prononce hardiment oublie sans doute que son opinion n’est encore fondée que sur des conjectures ou des observations peu concluantes, et qu’elle est sujette à contestation par cela seul que la cause première du choléra épidémique échappe à nos sens.

D’après cela, nous croirions n’avoir plus rien à dire sur le mode de propagation de celle maladie, si le doute philosophique dans lequel nous nous renfermons ne devait pas être justifié par quelques réflexions.

Èn vain a-l-on invof[ué une foule d’expériences et d’observations pour soutenir la contagion ou l’opinion contraire; les expériences faites, les observations recueillies, la plupart, sur les lieux en proie à l’épidémie, ne sauraient être d’une grande valeur. Les faits de transmission sur lesquels on devrait compter sont ceux dont on a cité tant d’exemples et relatifs à des navires, à des masses

(riioiimies ou même à un seul individu, arrivés d’un Heu infecté du choléra dans un lieu qui jusque là en avait été préservé, et qui en a été ensuite attaqué avec plus ou moins de violence. Malheureusement, la plupart de ces faits, donnés pour bien avérés, ont été déjà reconnus controuvés; d’ailleurs, les mesures de préservation qu’ils commandaient ont , au rapport de médecins dignes d’une entière confiance, été ou insuffisans ou nuisibles. Est-il donc surprenant qu’il y ait divergence d’opinion parmi les gens de 1 art même les plus recommandables?

Quand on a voulu faire prévaloir l’opinion de la non-contagion de la fièvre jaune , on s’est étayé de ce que cette maladie ne se développe, abstraction faite des causes individuelles, que par un concours de causes locales combinées à une chaleur excessive. On a vu , en effet, cette fievre cesser à la disparition de ces causes occasionelles; mais, nous le demandons, en est-il de même du choléra? Ne s’est-il pas montré sous la zone torride comme sous les latitudes septentrionales?

- Nous ne le ferons pas, si l’on veut, partir d un lieu

pour envahir tels ou tels autres points du globe; nous ne le ferons pas voyager, en un mot, pour nous rendre ainsi compte de sa propagation. Mais si le choléra épidémique de Paris a été le même que celui de Londres, de Berlin, de Vienne, de

Varsovie, de Moscou, etc.; si le choléra qui a re'gné et qui règne encore en Europe a justement reçu lepithète d’asiatique, à cause de sa parfaite analogie avec celui qui, endémique, a fini par devenir épidémique dans l’Inde, méconnaîtrions-nous un mode de transmission quelconque ?

Que le choléra épidémique ne soit pas contagieux, qu’il n’éma'he pas de l’infection, c’est ce dont il semble permis de convenir; mais qu’il se soit développé spontanément en Europe partout où il a régné épidémiquement, c’est ce qui n’est point admissible sans restriction. Des effets supposent une cause, cette cause, pour être insaisissable, inapercevable, ne se juge pas moins par la nature de ses résultats: or, les résultats ont été extraordinaires, insolites; donc elle était nouvelle, particulière. Maintenant, dira-t-on qu’elle a pu se former partout où elle s’est annoncée par ses tristes effets? C’est encore une chose probable, car il a bien fallu qu’elle prît naissance quelque part, et il ne répugne point au sens commun de supposer que partout il a pu se rencontrer les élémens capables de l’engendrer.

Avouons, toutefois, que ce serait un bien singulier hasard que celui par lequel le choléra aurait été spontané dans chacun des pays si nombreux qui, depuis quinze ans, en ont été infectés. Au reste, quand on fait attention que les peuples civi-

lises ont en recours à des mesui'es hygiéniques bien avant qu’ils en fussent atteints, et cela par la seule idée qu’ils en recevraient la visite, idée qui le plus souvent s’est réalisée, n’cst-il pas vraisemblable qu’un principe spécial, originaire de telle ou telle contrée, a gagné ensuite successivement ou de proche en proche les populations d’Asie , d’Europe et d’Afrique , où il ne pouvait manquer de paraître toutes les fois qu’il s’est combiné à des causes favorables à son développement? Oui, sans doute; mais la science ne se contente pas d’une vraisemblance qui, comme une prophétie, ne nous rend satisfaits qu’alors qu’elle s’est accomplie- La science exige pouf cela une collection de faits, que nous sommes loin de posséder, qui, par leur exactitude, permettent de décider positivement la manière dont le clioléra épidémique se propage.

En attendant ce grand résultat, sachons nous imposer de la réserve; elle nous est prescrite même par les partisans éclairés de la non-contagion.

Qui ne sait, par exemple, que M. le docteur (diervin, médecin si recommandable, a demandé, pendant que nous étions à Paris, qu’une commission fût chargée de faire des recherches et des expériences pour s’assurer si le choléra est ou non contagieux, et s’il a été ou non importé chez nous? Cette demande d’un non-contagioniste bien dé-

.cidé n"est-elle pas une preuve de l’iiTésolulion dans lacpielle on esl encore pour établir d’une manière incontestable le mode de propagation du choléra?

îlfecriptittn j^entraU, iHarcl)^, Iîlum,®frminai60iï

î>u €l)oln*a»

Commençons par grouper et les signes avantcoureurs connus sous la dénomination de prodromes, et tous les symptômes qui , depuis l’invasion jusqu’à la terminaison, rendent si hideuse la physionomie du choléra.

Signes précurseurs : vertiges; éhlouissemens ; pesanteur ou douleur de tête; insomnie; diminution de l’appétit ou inappétence; chaleur et irritation à la région épigastrique ; nausées ou voinissemens; horborygmes; constipation; coliques sans dévoiement ou tivec diarrhée; lassitudes et quelquefois legeres crampes dans les membres; anxiétés; la peau a perdu de sa chaleur naturelle aux extrémités, etc.

Il n est pas indispensable que ces prodromes soient tous reiniis; quelques-uns suflisent pour "

faire redouter, en temps d’épidémie de choléra, l’invasion de cette cruelle maladie , invasion qui même s’est annoncée quelquefois chez des individus en apparence bien portans. C’est alors que le fades, qui jusque là n’avait exprimé qu’une sorte d’inquiétude et de souci, acquiert bien vite tous les caractères particuliers qui 1 ont fait appeler cholérique.

Les traits du visage, affaissés, concentrés, rapprochés de la ligne médiane par l’action musculaire, annoncent déjà un trouble plus ou moins grave dans les fonctions organiques. Mais examinons plus spécialement les phénomènes que l’observateur peut apercevoir.

=La peau, rarement sèche, est en général couverte d’une sueur froide ; elle perd insensiblement de sa température ordinaire et finit par être d’un froid glacial au nez, aux oreilles, aux extrémités; elle ne tarde pas, chez les personnes blondes principalement, à devenir livide, violacée, a divers endroits du corps, et bleuâtre ou noirâtre aux levres et aux ongles. Si on la pince, sur le dos delà main, par exemple, elle conserve quelque temps les plis ([u’on a faits; au visage, elle est souvent comme collée sur les os, ce qui fait saillir les pommelles, rend le nez effilé. Les yeux semblent disparaître, tant ils sont enfoncés dans les orbites, étant d’ailleurs à moitié ouverts; ils sont entourés d un

cercle livide, sont quelquefois secs, d’autres fois larrnoyans, injectés. La face présente, en un mot, à la fois les traits d’un cadavre et l’expression des souffrances les plus atroces.

Le malade souffre, en effet; il éprouve à celte peau même, qui semble annoncer l’extinction de l’énergie vitale, un degré de sensibilité plus ou moins vive; il a des vertiges , des bourdonnemens d’oreille, l’ouïe dure, sa vue se trouble. Du côté de l’appareil digestif, il éprouve des tiraillemens et une chaleur mordicante à l’épigastre et vers la région de l’ombilic; il est fatigué par des vomissemens, en premier lieu, des alimens contenus dans l’estomac et d’un peu de bile ou de matière verdâtre, puis d’un liquide blanchâtre, aqueux, floconneux , qui a été comparé à de l’eau de riz épaisse, ou à de l’eau dans laquelle on aurait délayé de l’amidon ou de la pâte d’amande ; il n’est pas rare de voir ce liquide offrir une teinte rosée et même foncée comme la lie de vin. En même temps ou alternativement, des évacuations par les selles ont lieu et sont en tout semblables à celles qui s’effectuent par les vomissemens; ces déjections sont précédées de borborygmes et de coliques plus ou moins aiguës; elles doivent bientôt cesser sinon par les remèdes, du moins parce que les organes n’ont plus la force de les propager. La soif est inextinguible: le cholérique désire ardemment

les boissons froides. La langue, liuinide, blancliàtre, netle, est quelquefois violacée, fendillée et dans un état de refroidissement notable.

D’abord précipitée, la respiration se ralentit peu à peu, souvent au point de devenir presque nulle.

Le malade éprouve alors un nouveau tourment, , celui d’une suffocation imminente; aussi pousset-il de temps en temps des soupirs comme pour faire entrer dans les poumons une certaine quantité d’air dont il est avide; celui qu’il expire est froid et inodore. Il a le lioquet; la gène dans l’acte respiratoire rend la voix défaillante et lui donne un timbra qui ne souffre aucune comparaison : on l’ajustement appelée voix cholérique.

La circulation, qui, à l’invasion de la maladie, marquait par sa fréquence un dérangement notable dans la santé, se ralentit insensiblement ou tout d’un coup. Le cœur gorgé de sang ne se contracte par cela seul qu’avec peine; les canaux artériels, accoutumés à recevoir un sanghématosé, ne fonctionnent plus' que d’une manière désoidonnée. Ce fluide privé d’oxigène est noir: ce n’est (jue du sang veineux qui ne saurait entretenir les propriétés de la vie.

De là, pouls petit, filiforme, quelquefois à peine perceptible. Les urines sont rares ou se suppriment tout-à-fait. En général, les sécrétions physiologiques paraissent suspendues, et nous avons

remaïqué que les se'crélions palliologiques eprouvenl certaines modificalions.

Les agens des mouvemens nous offrent aussi des symptômes caractéristiques du choléra. D’après ce que nous venons de dire, on conçoit qu’il doit y avoir une grande prostration. Néanmoins les muscles des membi es supérieurs et inférieurs sont assez souvent dans un état de contraction momentanée ou permanente, et d’autant plus grande que les crampes qui tourmentent le malade sont plus vives. Les muscles du dos et du bas-ventre n’en sont pas exempts. Une chose suriout digne d’attention, c’est que les doigts des pieds et des mains sont partiellement ou en totalité maintenus dans le sens de la demi-flexion ou de l’extension, et que les tendons y font alors une saillie remarquable. Nous avons vu des choléj'iques demeurer ainsi quelque temps immobiles comme atteints du tétanos, tandis que d’autres étaient agités par des convulsions que rien ne semblait devoir apaiser. Toujours accusaient-ils de grandes douleurs dans les membres; souvent ils ne savaient de quelle manière placer leur corps. Nous en avons vu qui, faibles et comme congelés, faisaient des efforts pour se découvrir, tant ils avaient chaud, disaient-ils.

Nous en avons vu un, au contraire, qui, ayant la foi ce de quitter son lit, allait pi'endre les cou-

verlures de ses voisins pour se couvrir, lanl il avait froid.

Rien n’est comparable au supplice auquel les cholériques semblent condananés; heureux quand une mort prompte vient mettre un terme à leurs maux! Si la nature seule, ou aidée par l’art, est assez puissante pour prendre le dessus, ils passent de l’état algide, ou de concentration, a celui de réaction, et le plus ordinairement il y a afflux considérable de sang dans les cavités splanchniques, notamment au cerveau. Surviennent a cette époque des affections cérébrales qui du moins les rendent insensibles à la douleur; car il est a observer que pendant la marche, la durée de la maladie, ils conservent libres les facultés intellectuelles et peuvent, comme des cadavres vivans, qu’on nous passe cette expression, souffrir et juger de toute l’horreur de leur position,

Toujours la même, la cause efficiente du choléra épidémique produit des résultats différens suivant l’intensité de son action, suivant 1 âge, le tempérament, le sexe, les habitudes, suivant l’état de souffrance organique ou morale des sujets soumis à son action. Ce n est pas dit pour cela qu’on doive admettre plusieurs espèces de choléra; mais cette cruelle maladie est assez variable, et le plus souvent sa marche est si rapide, qu’il est moins possible qu’on ne le pense géné-

râlement de reconnaitre en elle des périodes bien tranchées. Tantôt elle se déclare d’une manière brusque, ou, en d’autres termes, sans que rien d’apparent Fait annoncée; tantôt, et c’est le plus souvent, elle ne se développe qu’après des signes précurseurs. Comment, d’après cela, démontrer qu’elle ne cesse pas d’étre régulière dans ses attaques comme dans ses effets.^ Cependant, et bien que la nature se joue de nos distinctions, il n’est pas moins indispensable d’établir des divb sions capables de faciliter notre intelligence. C’est pourquoi nous avons divisé le choléra en trois degrés ou périodes , et afin de mieux faire comprendre sa marche , sa durée et sa terminaison, et afin de bien encadrer, pour ainsi dire, quelquesuns des nombreux faits que nous avons recueillis.

première Pfri0ïtf. — 3m)aôion.

Nous venons de dire que le choléra n’était pas toujours précédé de signes précurseurs, que son invasion était quelquefois soudaine. Les symptômes qui la caractérisent se développent alors avec une rapidité etonnante. Or, voici ces symptômes, qui d’ordinaire commencent pencfent la nuit ou

clans les premières heures du jour : tète douloureuse j un peu penchee sur 1 un des cotes ou portée en arrière 5 clioleric|ue 5 vomissement brus-

que, d’abord de portions d’alimens et d’un peu de bile, ensuite d’une matière d’un blanc sale, ou grisâtre, ou rosee, contenant des flocons albumineux 5 abondantes évacuations diarrhéiques ou dysentériques, leplussouventsans coliciues , mais ordinairement avec ténesme, et qui ont lieu avec force; matière ainsi rendue semblable a celle vomie, présentant quelcpiefois des stries de sang; crampes douloureuses, cpii, fixées d’abord aux pieds, envahissent successivement les jambes et ‘ les cuisses, attaquent meme les muscles du tronc et des membres supérieurs, et font pousser au malade des cris lamentables; sécrétion urinaire ralentie ou tout-à-fait supprimée; douleurs plus ou moins aiguës à l’épigastre; soif ardente; langue large, molle, un peu rouge vers la pointe, humide, nette ou couverte d’un enduit blanc jaunâtre ; pouls d’abord accéléré, puis petit avec un peu de fréquence; la peau, halitueuse et chaude, commence de se refroidir aux extrémités; dypsnée; hoquet; anxiété; débilité générale; son de voix particulier, faible ou presque éteint.

Observons encore que les crampes , qui sont l’un des signes pathognomoniques du premier degré du choléra, ne persistent pas sans alterna-

tires de relâcliement ; bien plus, nous avons eu l’occasion de remarquer qu’elles étaient périodiques chez quelques individus.

La duree de cette période, variable comme les deux autres, est en général de quelques instans à un ou deux jours.

PREiniÉRE OBSERVATION;

^attaque aoubatne be rljolcro ou prfmict begrr, oocr Ijorripilotioit générale et ernmpea otroree; guérison prompte.

Baudrand (Etienne), âgé de 3a ans, d'un tempérament sanguin, coffretier, éprouve tout-àcoup un violent frisson au milieu de la rue, où il reçoit les premiers secours. Transporté à l’Hôtel- Dieu le 37 avril, il y arrive à quatre heures du soir, et est placé à la salle Saint-Antoine, n° 6. Nous étions alors dans cette salle, et nous notâmes de suite les symptômes suivans ; horripilation générale; raideur comme tétanique de la plupart des muscles du tronc; pouls plein, dur; trismus; respiration entrecoupée qui, par le passage de 1 air à travers les arcades dentaires rapprochées, devenait sonore; chaleur un peu élevée de la peau, dont la couleur était naturelle; douleurs aigues dans l’abdomen, particulièrement à

l’épigastre ; crainte de la mort. Quelques grains d’ipécacuanha font rendre beaucoup d’alimens contenus dans l’estomac.

Baudrand est ensuite, et en notre présence, plongé dans un bain chaud où il trouve demiheure après beaucoup de soulagement. Quoique la fréquence du pouls soit bien moindre, on prescrit une saignée du bras d’une livre; mais le sang coulant avec difficulté, il n’est pas possible d’en retirer plus de deux palettes.

Le 28, plus de frissons; pouls accéléré; crampes dans les muscles des membres inférieurs du dos et du cou. ■ — * SciigriGe du bras plus copieuse que la première ; lavemens éthérés ; bain.

Le soir du même jour, amélioration.

Le 29 , le malade a encore souffert de ses crampes pendant presque toute la nuit. — Lai’éme.ns émolUens; tisane adoucissante; bain chaud.

Dans la soirée du meme jour , amendement notable. Néanmoins Baudrand n’ose se remuer, ni même répondre aux questions qu on lui adresse, par la crainte de réveiller les crampes qui 1 ont si cruellement tourmenté.

Les jours suivans, il marche vers une guérison qui a lieu promptement et sans obstacles.

= On voit, d’après cette observation, qu’il ne faut pas désespérer du salut des cholériques dès

qu’on peut les soumettie assez tôt à un traitement rationnel. Ici ripécacuanha, en débarrassant l’estomac des matières alimentaires (viande, lentilles, etc.) dont la quantité a dû contribuer à la production de la maladie"^, n’a pas été peu salutaire; mais il est permis de soutenir que les saignées abondantes et les bains réitérés ont particulièrement triomphé d’une variété de choléra qui s’est si souvent terminé par la mort. Ce fait sert encore à prouver que, dans le traitement du choléra, le talent du médecin consiste à combattre convenablement les symptômes de la première période pour prévenir le refroidissement et la cyanose des membres , ce qui chez Baudrand eût certainement bientôt succédé aux premiers symptômes.

DEUXIÈME OBSSaVATION.

Itffiïiur ; premier îirjrc ooce erampea uiolentea; ctucriaou en ^eur jeura.

Davignes, âgée de 27 ans, d’une forte constitution, sortie de l’Hôtel-Dieu où elle avait été guérie d une affection cholérique grave dans les derniers jours d avril, tombe tout-à-coup en syncope et est transportée au même hôpital le 3 mai, vers deux heures de relevée; elle avait alors des crampes si

violentes aux mollets qu’elle ne pouvait rester dans son lit. Ses douleurs deviennent si atroces, qu’oubliant tout ce qu’elle doit à la pudeur, elle se découvre, s’élance en dehors du lit comme pour réclamer l’assistance des personnes qui l’environnent. Ses plaintes sont déchirantes. — Frictions sèches avec une serviette chaude, ensuite avec du laudanum liejuide.

Bientôt après , diminution des contractures musculaires qui persistent dans les fléchisseurs des pieds. — Saignée d’une livre. Cette évacuation fait relever le pouls déjà beaucoup ralenti. — Eau à la glace pour boisson ; bain tiède et application de trente sangsues aux cuisses.

4 mai, la malade est assez bien pour se promener déjà dans la salle, et sort de l’Hôtel-Dieu quelques jours après.

= Au début, cette maladie a été si violente qu’il était à craindre qu’elle ne fût suivie des symptômes qui annoncent une mort prochaine, et pourtant son issue a été aussi prompte que favorable. On ne manquera pas sans doute d’attribuer ce résultat à l’emploi bien ordonné des moyens (les saignées générales et locales) reconnus, dans les derniers temps de l’épidémie, les plus efficaces pour combattre la première période du choléra.

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