‹ Relation médico-chirurgicale de l'expédition de Cochinchine en 1861-1862Chapitre 10 sur 13 · CO · texte numérisé non relu

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Les armes dont l'ennemi s’était servi dans sa résistance à nos attaques étaient des fusils à pierre, des trombions et des canons, en général d’un petit calibre, et au moment de ] assaut de nos troupes au fort central, des lances et des piques.

Aussi, à part quelques coups de ces dernières, les blessures étaient-elles la plupart produites par des balles sphériques de grosseurs différentes, desbiscaïens et des boulets. C’est à ces derniers projectiles qu’étaient dues les plaies les plus graves et toutes les mutilations ou écrasements considérables. Le plus grand nombre des coups de balle, reçus à une assez longue distance, n’offraient qu’une seule ouverture, et de nombreuses explorations ont permis de constater que beaucoup de projectiles étaient restés logés dans les parties molles.

Dans nombre de cas on a été obligé de pratiquer des contre-ouvertures ou d’agrandir les plaies d’entrée pour faciliter les recherches et l’extraction des corps étrangers (projectiles, esquilles mobiles, etc.) ; pas une seule fois il n’a été fait d’incisions comme débridement préventif, et la marche des plaies a justifié dans la suite combien cette pratique était rationnelle.

En effet, la cicatrisation s’est faite généralement avec régularité et même avec beaucoup plus de rapidité qu’en Europe.

Le traitement local, consistant seulement dans l’application de compresses mouillées dans l’eau froide, a généralement suffi pour modérer le travail inflammatoire ; rarement

il a fallu recourir aux applications de sangsues ou de ventouses scarifiées pour le maintenir au degré nécessaire à l’expulsion des esquilles qui n’avaient point été extraites lors de la première exploration.

Le traitement général a varié selon le siège des blessures et l’état de la constitution des blessés. En raison des influences débilitantes du climat et de la constitution médicale régnante, on s’estapplaudi de donner assez rapidement aux blessés une nourriture substantielle et tonique, et de combattre en eux toute prédisposition à l’anémie et aux accès de fièvre par quelques préparations de quinquina.

Dans le cas seulement de plaies des cavités splanchniques, il a fallu une ou plusieurs saignées du bras pour combattre les symptômes d’une réaction inflammatoire trop violente.

Sur 170 blessés dont j’ai pu suivre la marche du traitement, tant à notre ambulance qu’à celle de la marine, 154 ont guéri, dont 12 après des opérations importantes et 16 sont morts, dont 2 à la suite d’amputations de cuisse et 1 après l’amputation de la jambe.

Mais je n’ai ni l’intention ni le devoir de présenter des considérations plus étendues relativement à la généralité des blessés. Le médecin en chef de la marine, M. le docteur Laure, a accompli cette tâche, en ce qui concerne l’ambulance de la marine, de la façon à la fois la plus savante et la plus intéressante.

Je ferai donc remarquer que les développements dans lesquels je vais entrer ne se rapportent qu’aux 84 blessés dont le traitement a été continué, après l’évacuation du

RELATION MÉDICO-CHIRURGrCALE

champ de bataille, dans notre hôpital de Choquan. Dans OB' nombre, 75 sont sortis après guérison, et 9 sont morts ; toutes les particularités qu’ont offertes les accidents qui ont amené une terminaison funeste chez ces derniers, comme les opérations pratiquées pour certaines blessures, me paraissent assez intéressantes pour être décrites avec quelques détails.

Blessures de la tête . — Comme toutes, en général, les plaies du crâne et de la face, même celles qui présentaient une lésion osseuse plus ou moins considérable, ont marché avec une rapidité remarquable vers la guérison.

Chez un fusilier marin atteint d’une plaie contuse du front, dont le coronal paraissait être gravement intéressé par le projectile, et qui s’était compliquée au début d’un certain degré de commotion cérébrale, les suites ont été des plus heureuses, sous l’influence d’un traitement énergique (saignées, révulsifs et dérivatifs sur le tube intestinal) pour prévenir le développement d’accidents plus graves du côté du cerveau. — Un artilleur de la 9e batterie du 14e d’artillerie avait reçu un coup de feu à la face : la balle, en pénétrant par l’aile du nez qui était largement déchirée, avait fracturé comminutivement le maxillaire supérieur et l’os malaire et était ressortie en avant de l’articulation temporo-maxillaire. Malgré une large perte de substance et une hémorrhagie primitive des plus inquiétantes, le blessé se présentait, douze jours après, quand je l’ai revu, dans les conditions les plus satisfaisantes. Les esquilles mobiles encore adhérentes avaient été respectées, et quelques légers fragments osseux avaient seulement été expulsés par la suppuration. Au vingt-quatrième jour la guérison s’était opérée par une cicatrice un peu déprimée et adhérente sur le trajet de la blessure.

Un seul cas de coup de feu à la tête, avec pénétration du projectile dans la substance du cerveau, a eu une terminaison funeste. Il a été fourni par le lieutenant-colonel Testard du 3e régiment d’infanterie de

marine, qui avait reçu à courte distance une balle à la tempe gauche un peu au-dessus de l’angle externe de l’œil. Avec tous les symptômes de la commotion, le blessé avait immédiatement offert tous ceux d’une compression locale ou d’une dilacération complète de la base des lobes antérieurs du cerveau au niveau de l’entrecroisement des nerfs optiques ; les globes oculaires, comme atteints de strabisme, paraissaient frappés de cécité, les pupilles étaient largement dilatées, et le blessé ne laissait échapper que de rares paroles incohérentes. Une légère hémorrhagie s’était faite par la blessure, et l’exploration qui en fut faite avec soin au moyen d’un stylet, ne permit pas de douter que le projectile avait pénétré profondément dans la substance cérébrale. L’application immédiate du trépan ne pouvait ici être mise en question, et l’opportunité de cette opération ne fut pas plus reconnue dans la suite, après l’évacuation du blessé^ qu’elle n’avait été jugée sur le champ de bataille. En effet, le délire et le coma survinrent rapidement et trente-six heures après, la mort arriva, malgré l’emploi d’un traitement énergique (saignées générales répétées, purgatifs et révulsifs sur les membres).

Blessures du cou et de la 'poitrine . — Les plaies du cou par projectiles de guerre sont souvent très-graves à cause de la lésion des organes importants qu’il renferme ; elles peuvent l’être aussi par la complication de corps étrangers et par les accidents d’inflammation suppurative ou de paralysie traumatique que leur séjour au milieu des tissus détermine quelquefois. C’est pourquoi il faut, avec toute la prudence possible toutefois, ne pas craindre d’aller à la recherche du projectile et d’en tenter l’extraction. Cependant ces inconvénients ne se présentent pas toujours.

Un cas de ce genre s’est offert à nous à l’ambulance de Kio-ha, chez un sergent du 3e régiment d’infanterie de marine, le nommé Frossard, qui avait reçu un coup de feu à la partie inférieure et latérale gauche du cou, un peu au-dessus de la clavicule, en dehors du muscle sterno-

mastoïdien. Le projectile était assurément engagé profondément dans l’épaisseur du cou, il y avait de la gêne et de la douleur dans les mouvements du cou, la tête était penchée en avant et la respiration paraissait légèrement dyspnéique. Une exploration attentive et répétée avec soin ne permit pas, en sondant la plaie, d’arriver sur le corps étranger qui a dû s’enkyster dans la suite, car le malade a guéri après un mois de traitement environ.

Si les plaies de la poitrine qui n’intéressaient que les téguments et les parties molles sous-jacentes ont eu toutes une terminaison rapide et heureuse, les plaies pénétrantes, au contraire, se sont promptement aggravées d’épanchements hémorrhagiques ou compliquées d’accidents de pyohémie qui ont été généralement mortels. En voici plusieurs exemples :

Crest (Antoine), fusilier au 3e régiment d’infanterie de marine, atteint* d’une large plaie pénétrante de la base de la poitrine à gauche par un coup de biscaïen qui a fracturé en même temps trois côtes, a succombé le lendemain de l’évacuation à un épanchement sanguin considérable.

Barnabé Tobelian, soldat d’infanterie espagnole, atteint d’une plaie pénétrante de poitrine, avec lésion du poumon et hémorrhagie primitive très-abondante, est mort aussi le lendemain de l’évacuation.

Dans ces deux graves blessures les indications les plus pressantes avaient cependant été remplies. Outre l’emploi des stimulants extérieurs, de larges compresses avaient été appliquées sur les plaies et maintenues par un bandage de corps de manière à les fermer, suivant le conseil donné par Larrey, et à arrêter ainsi l’hémorrhagie ; mais dans le premier cas, la mutilation s’aggravait de la fracture de plusieurs côtes et, dans le second, l’hémorrhagie primitive, qui

avait beaucoup affaibli le blessé, s’est compliquée d’un emphysème pleural.

Pedro, soldat d’infanterie espagnole, atteint d’un coup de feu qui a traversé le côté gauche de la poitrine de part en part en fracturant la quatrième côte et l’humérus du même côté. Pleuro-pneumonie consécutive et suppuration abondante à la blessure du bras. Empyème purulent qui nécessite l’opération de la thoracentèse au quarantième jour ; mort six jours après.

Hamel, soldat d’infanterie de marine, atteint d’une plaie pénétrante de poitrine avec lésion pulmonaire, par une balle qui a traversé le côté gauche en fracturant la sixième côte. Epanchement sanguin, primitif; suppuration ultérieure très-abondante, résorption purulente et mort le vingt-huitième jour.

La gravité de ces deux cas ressort évidemment de la lésion primitive du parenchyme pulmonaire et d’une fracture concomitante de côte, qui, malgré un traitement antiphlogistique convenable, se sont compliqués d’inflammation suppurative de la plèvre et d’infection putride, qui en est si fatalement la conséquence quand il existe une plaie de communication avec l’air extérieur.

A côté de ces faits, M. Armand a pu signaler dans son service les deux cas de guérison suivants :

Gérard, soldat au 4e d’infanterie de marine, atteint d’un coup de feu à la poitrine, la balle l’ayant traversée près du bord gauche du sternum entre la quatrième et la cinquième côte en avant et au même niveau en arrière à droite. Pleuro-pneumonie consécutive peu intense, qui ne fournit point l’indication d’évacuations sanguines en raison de l’état de faiblesse du blessé.

Les potions au perchlorure de fer au début ; les émollients et les opiacés et dans la suite les préparations de quinquina, ont constitué la

base du traitement, aidé d’un régime modéré d’abord, réparateur et tonique ensuite. Un large vésicatoire sur le côté a contribué à la résorption de l’épanchement.

Coolie chinois n° 4, atteint d’un coup de feu à la poitrine, dont l’ouverture d’entrée de la balle siège au niveau du teton gauche entre la troisième et la quatrième côte et l’ouverture de sortie en arrière à un point correspondant du même côté. Les crachements de sang spumeux et une hémorrhagie abondante par la plaie ne mettent pas en doute la blessure du poumon. Le blessé exsangue éprouve une dyspnée très-grande, il y a de la matité dans le côté gauche de la poitrine et la respiration fait entendre des ronchus bruyants. Fièvre de réaction peu intense ; plus tard de véritables vomiques se forment, il y a des crachements purulents accompagnés de quintes de toux très-pénible, et l’émaciation du malade est extrême. Néanmoins, après des alternatives d’aggravation et de mieux, la convalescence se déclare et la guérison est confirmée au quatrevingtième jour.

Le traitement a consisté, au début, dans les émollients, les opiacés et les potions avec le perchlorure de fer, dans un régime modéré et rendu plus tard progressivement substantiel et tonique avec des préparations de quinquina, dont l’emploi était de plus indiqué par le retour de quelques accès de fièvre intermittente.

Blessures de lyabdomen. — Les contusions et les plaies contuSes par coups de feu observées dans cette région n’ont pas été nombreuses ; deux cas de contusion simple et un de plaie en séton des parois abdominales, déterminés par des projectiles, ont été traités à notre ambulance sans offrir aucune particularité intéressante dans la marche delà cicatrisation. Un autre fait de plaie pénétrante de l’abdomen a été suivi d’une terminaison promptement funeste. A l’ambulance de la marine deux cas analogues ont également été mortels.

L’une des complications les plus graves de ce genre de blessures est assurément la lésion des intestins avec épanchement de sang et de matières intestinales dans le péritoine.

C'était précisément le cas du nommé Brume (Maximilien), fusilier marin matelot à bord du Primauguet, qui avait reçu en plein dans l’hypochondre droit une balle qui, après avoir perforé la paroi abdominale et le côlon ascendant, s’était perdue dans l’épaisseur de la région lombaire. La plaie donnait issue à une substance liquide mêlée de sang et de matière stercorale, et le blessé accusait une douleur profonde dans le ventre. La perforation de l’intestin était évidente, mais en raison de la facile issue des matières intestinales on pouvait espérer que des adhérences se formeraient rapidement au pourtour de la plaie et qu’un anus anormal suffisant pour l’écoulement de la totalité des fèces en serait le résultat. N’était-ce pas le cas d’agrandir la plaie des parois, d’amener au dehors la portion d’intestin lésée, et d’appliquer immédiatement l’un des procédés de suture de l’intestin ? Mais ce genre d’opération n’est guère praticable sur le champ de bataille et, par suite des fatigues du transport à l’hôpital, tous les symptômes d’un*épanchement péritonéal se déclarèrent si rapidement qu’on dut renoncer à toute tentative d’opération et, malgré les moyens antiphlogistiques les plus énergiques, le blessé succomba bientôt à une péritonite suraiguë des plus intenses.

Blessures des membres . — Ces blessures ont été de toutes les plus nombreuses et les plus variées, et, soit quant à leur siège à des articulations importantes, soit quant à l’étendue et à la gravité des désordres causés par les projectiles dans la continuité des segments de membres, elles ont offert des indications de chirurgie opératoire assez précises pour être immédiatement remplies. On verra, en effet, par les faits qui suivent, que tout en sauvegardant le principe de la chi-

rurgie conservatrice, la conduite qui a été tenue a été guidée par les vrais préceptes de l’art et qu’une fois de plus les résultats obtenus parlent en faveur des amputations immédiates, sur les amputations consécutives. Ainsi sur neuf amputations faites primitivement (1) une seule a été suivie de mort, et encore dans le cas exceptionnel d’une mutilation de la cuisse avec hémorrhagie crurale très-grave, qui avait rendu le blessé presque exsangue, tandis que les deux cas d’amputations médiates ou consécutives, tant à l’ambulance de la marine qu’à la nôtre, ont eu une terminaison funeste.

Parmi les blessures des membres, les plaies des articulations, causées par des projectiles de guerre, constituent des lésions le plus souvent très-graves, et qui nécessitent, soit l’amputation immédiate, soit la résection. C’est surtout pour les grandes articulations, comme celles de la hanche, du genou, fie l’épaule et du cou-de-pied, que ces opérations sont impérieusement indiquées, si l’on ne veut pas laisser les blessés exposés aux accidents inflammatoires les plus violents, au tétanos, à l’infection purulente et enfin à une terminaison fatale. Aussi, dans des cas de cette nature, et alors même que l’on disposait de moyens de transport trèsconvenables pour les blessés, a-t-il paru plus sage d’agir immédiatement que de temporiser, et de pratiquer sur le champ de bataille les opérations urgentes, comme les faits suivants le démontrent :

(1) Dans ce nombre ne sont pas comprises les désarticulations de doigt ou de phalanges.

Landeau, sergent-major au 3e d’infanterie de marine, atteint d’un coup de feu au genou droit, la balle ayant fracturé comminutivement les condyles du tibia et pénétré dans l’articulation : amputation immédiate de la cuisse au tiers inférieur par la méthode circulaire. Fièvre traumatique modérée, et suppuration peu abondante ; cicatrisation complète le vingtième jour et sortie par guérison le trente-deuxième jour.

Gillet (Edouard), soldat au 2e bataillon de chasseurs à pied, atteint d’un coup de feu au-dessus du genou droit, le biscaïen ayant broyé les condyles du fémur et un épanchement sanguin considérable s’étant formé dans l’articulation : amputation immédiate de la cuisse au tiers inférieur par la méthode circulaire. Suppuration consécutive assez abondante, trajets purulents à la partie interne du moignon, dont la cicatrisation n’est complètement achevée que le quarante et unième jour.

Bergeyre (Jean), sergent d’armes de la Renommée, employé aux compagnies de fusiliers marins, atteint d’un coup de feu à V épaule droite, dont le projectile perdu dans l’articulation a pénétré à la partie antérieure, sous la saillie formée par l’articulation acromio-clavicuîaire et est allé se loger en arrière dans l’épaisseur du bord postérieur de l’aisselle. Une simple incision suffit pour en faire l’extraction immédiate, et) tant par cette plaie que par l’ouverture d’entrée de la balle, il fut facile de reconnaître avec le doigt que l’articulation avait été traversée et la tête humérale fracturée comminutivement. Les désordres paraissaient bornés à l’extrémité articulaire de l’humérus au-dessus du col chirurgical, et la résection parfaitement indiquée. Nous tombâmes d’accord avec M. Champenois de la pratiquer immédiatement. Le procédé que j’employai fut celui de Baudens, auquel je l’avais vu pratiquer plusieurs fois avec succès en 1848 sur des blessés de juin. Voici en quoi il a consisté : une incision verticale, longue de douze centimètres environ et partant de la plaie d’entrée du projectile, divisa d’un seul coup toutes les parties molles jusqu’à l’os ; puis je coupai transversalement dans l’angle supérieur de la plaie, sans intéresser la peau, quelques faisceaux musculaires du deltoïde, de façon à agrandir la plaie et à faciliter le jeu de l’instrument pour le reste de l’opération. Mon aide imprimant

alors au bras un mouvement de rotation en dehors puis en dedans, je détachai avec un bistouri boutonné les muscles d’insertion aux petite et grosse tubérosités de la tète humérale et faisant un peu saillir celle-ci en avant dans la plaie, j’incisai avec un fort scalpel la capsule et les dernières attaches, et l’extrémité de l’os put être facilement amenée au dehors à travers les lèvres de la plaie, et sciée sur une plaque en carton au niveau de son col. La surface de section fut ensuite ruginée, il n'y eut besoin de lier aucun vaisseau, et l’humérus étant remis en place, les bords de l’incision furent exactement réunis au moyen de cinq points de suture et recouverts d’un pansement approprié, l’ouverture d’entrée de la balle étant réservée comme issue naturelle à la suppuration. Une simple écharpe suffit pour soutenir le membre et tenir l’humérus rapproché de la cavité glénoïde.

Evacué aussitôt à l’hôpital de la marine à Choquan, ce blessé y a reçu dans la suite tous les soins qui ont assuré sa complète guérison. « Bien que semées de quelques accidents, relate M, le docteur Laure, les suites de cette opération furent néanmoins très-heureuses. Une suppuration louable s’établit dans la plaie et le bourgeonnement ne tarda pas à se produire et à combler le vide. Seulement le travail fut long, entremêlé de quelques accès de fièvre, et entravé par un vaste abcès au dos; mais au bout de trois mois le blessé était renvoyé en France à peu près complètement guéri, ayant naturellement perdu les mouvements de l’attache du bras, mais ayant conservé l’usage de la main et de l’avant-bras (1). »

Plus d’un an après, mon opéré me confirmait ces heureux résultats, en m’écrivant de Brest, que son bras avait à la vérité moins de force, mais qu’il pouvait exécuter sans grande difficulté la plupart des mouvements.

Une conduite tout opposée pour un autre cas de blessure de Fépaule me paraît justifiée en raison de l’étendue des désordres qui avaient été causés par le projectile :

(1) Loco citato. p. 132.

Le nommé Gourdron (Pierre), fusilier marin matelot à bord de la Renommée, avait été atteint le 25 février d’un coup de feu à l'épaule gauche. Le projectile, qui était vraisemblablement un biscaïen, avait traversé cette articulation d’avant en arrière en fracturant la tête humérale, la cavité glénoïde, et le bord antérieur de l’omoplate. Il était facile de constater toute l’étendue de ces désordres par l’introduction du doigt dans les ouvertures d’entrée et de sortie du projectile qui étaient largement béantes. En présence de pareilles lésions, la résection fut mise en question. Elle ne devait pas se borner à la tête de l’humérus, mais comprendre aussi toute la portion du bord de l’omoplate fracturée comminutivement. Nous n’ignorions pas qu’une' opération aussi complète avait été déjà pratiquée avec succès par Baudens et même plus de trois mois après la blessure, mais seul de mon avis, je ne voulais pas la tenter sur le champ de bataille, et le blessé, évacué sur l’ambulance de la marine, fut pris bientôt de tous les accidents de la fièvre traumatique la plus intense, qui durent faire ajourner toute décision relative à une opération ; la mort survint le cinquième jour après plusieurs attaques de tétanos. L’autopsie à laquelle j’ai assisté nous a révélé les désordres considérables signalés précédemment dans les parties profondes de l’épaule, et dont toute la gravité mieux appréciée après la mort nous a permis de moins regretter de n’avoir tenté primitivement aucune opération (résection ou désarticulation du bras). Ces opérations n’étaient, en effet, praticables qu’au moyen d’incisions larges et très -étendues, qui auraient inévitablement exposé le malade à toutes les conséquences d’une longue et abondante suppuration. Et par analogie avec la désarticulation de la hanche, il était, sans doute, plus rationnel de temporiser dans ce cas, pour pratiquer ensuite une opération médiate ou consécutive dans des conditions tout à fait analogues à celles où se trouvait le blessé de Baudens.

Quelquefois cependant la mutilation de l’épaule est tellement considérable que l’opération immédiate devient indispensable, et, si la fracture de l’humérus s’étend au delà de

RELATION MÉDICO-CIIIRURGICALE

la tête, il est préférable de pratiquer l’amputation comme cela a eu lieu dans le cas suivant :

Lebellot, soldat au 3e d’infanterie de marine, atteint d’un coup de biscaïen à l’épaule gauche, avec large ouverture de l’articulation et fracture comminutive de f extrémité antérieure de Facromion et de toute la tête humérale au niveau des tubérosités. Les désordres étant jugés trop étendus pour tenter la conservation du membre au moyen de la résection, qui eût été pleine de difficultés, la désarticulation fut immédiatement pratiquée par le procédé à deux lambeaux de Larrey. La réaction fut peu vive chez cet opéré, et, à la faveur d’une marche régulière dans la cicatrisation, les deux tiers moyens de la plaie furent solidement réunis en quelques jours. Il n’y avait plus à la fin du premier mois que les angles supérieur et inférieur interne du moignon qui persistaient à être le siège d’une suppuration assez abondante, entretenue, sans doute, par la présence de quelque esquille ou portion d’omoplate cariée ou nécrosée. M. Dufour, dans le service duquel cet opéré avait été placé, s’appliquait à répéter chaque jour les pansements les plus méthodiques; des injections avec le vin aromatique opiacé, avec des liquides chlorurés étaient pratiquées à travers les points fistuleux. Néanmoins le moignon devint le siège des accidents inflammatoires les plus intenses et le malade fut pris d’une fièvre violente. Un jour que M. Dufour attira particulièrement mon attention sur l’excessive sensibilité des téguments, mais sans rougeur anormale, au niveau de l’épine scapulaire, à tel point que le malade ne pouvait supporter l’effleurement d’une éponge mouillée, nous crûmes reconnaître l’imminence d’un phlegmon profond, que l’engorgement des régions voisines jusqu’à la nuque indiquait d’ailleurs comme très-étendu. Mais grâce à un traitement énergique (saignée, plusieurs applications de sangsues et de pommade mercurielle belladonée) ces accidents s’amendèrent en peu de jours ; une large ponction avec le bistouri droit au centre du moignon donna issue à des flots de pus, et dès lors l’état général s’est amélioré, la cicatrisation s’est rapidement achevée, et le malade, après sa guérison confirmée, a pu être évacué sur France dans le courant du mois de mai.

Les plaies articulaires du coude n’ont réclamé l’amputation que dans un seul cas, où les désordres osseux étaient tellement considérables, que la résection ne pouvait être tentée avec quelque chance de conserver le membre. L’opération pratiquée par l’un de nos confrères de la marine fut suivie d’une prompte guérison.

Les blessures de l’articulation du coude, quoique trèsgraves, n’entraînent pas cependant toujours le sacrifice du membre. Quand les nerfs et les vaisseaux ne sont pas lésés, il est préférable de faire une résection partielle des extrémités articulaires atteintes par le projectile, et, dans tous les cas, d’extraire toutes les esquilles mobiles. J’ai encore le souvenir de plusieurs exemples de guérison obtenue dans des cas de ce genre par Baudens sur des blessés de juin en 1848; ceux-ci ont pu conserver leur bras au prix de la perte ou de la diminution des mouvements de l’avant-bras.

Quand la plaie articulaire est simplement pénétrante, sans lésion osseuse, les accidents d’inflammation traumatique et la suppuration sont moins à craindre ; ils peuvent néanmoins se développer encore avec beaucoup d’intensité. En voici un exemple qui s’est offert dans mes salles à Thôpital de Marseille; quoiqu’il ne s’agisse pas d’un cas de blessures par arme à feu, cependant il me paraît présenter assez d’intérêt pour être rapporté ici :

Lepetit (Joseph), fusilier au 24e de ligne, entre à l’hôpital le 2 juillet, atteint d’une plaie par instrument tranchant à la partie interne du coude gauche. Cette plaie, produite par un couteau de poche, est pénétrante, et accompagnée d’hémorrhagie veineuse. Malgré les irrigations

froides, continues, ce dernier accident s’est renouvelé plusieurs fois. Des symptômes phlegmoneux se sont déclarés ensuite, les lèvres de la plaie devenues rouges et douloureuses ont été le point de départ d’un gonflement considérable qui s’est étendu au bras et à l’avant-bras. Traitement énergique (saignée, application de sangsues, purgatifs, frictions mercurielles belladonées et cataplasmes) pour enrayer la marche du phlegmon ; au moyen d’incisions multiples, j’ouvre une voie facile au pus, et j’obtiens ainsi un dégorgement rapide de tout le membre, et enfin la cicatrisation de la plaie articulaire. La guérison est complète au cinquantième jour, mais avec conservation d’une ankylosé au coude, prévue d’ailleurs et en vue de laquelle le membre avait été placé dans une position demi-fléchie. Tel était l’état de ce blessé lorsqu’il fut envoyé à Améiie-les-Bains pour y faire usage du traitement thermal. J’ai constaté depuis que ce dernier n’avait apporté aucune amélioration.

Au titre des blessures du poignet, j’ai aussi à signaler deux cas dans lesquels les lésions étaient assez considérables pour empêcher toute tentative de conservation des membres, même avec une extraction complète des esquilles. Dans l’un on s’est borné à la désarticulation du poignet, dans l’autre, c’est l’amputation de l’avant-bras qui a été pratiquée. Ces deux opérations ont été suivies d’une prompte guérison à l’ambulance de la marine.

Enfin, je rapprocherai de ces faits un cas de plaie pénétrante de l’articulation tibio-astragalienne, pour laquelle l’amputation a pu être évitée.

C’est chez un matelot de l’ Impératrice, le nommé Lion (Léger), qui avait eu l’articulation tibio-tarsienne traversée en avant par une balle ; celle-ci s était arrêtée en arrière près du tendon d’Achille, où elle fut extraite au moyen d’une simple incision, ainsi que plusieurs esquilles, à l’ambulance du champ de bataille. L’amputation ainsi réservée, le blessé fut

transporté à Choquan ; la réaction locale fut modérée et la guérison se fit avec une ankylosé du pied.

Après les blessures articulaires, il me reste à parler deê plaies des membres dans la continuité de leurs segments.

En dehors des mutilations proprement dites (arrachement ou écrasement), la gravité de ce genre de blessures dépend encore de la déchirure d’un vaisseau assez volumineux pour causer une hémorrhagie promptement mortelle, simultanément avec une dilacération considérable des parties molles ou une fracture comminutive. C’est surtout lorsqu'il existe des lésions osseuses qu’il importe d’en bien apprécier les caractères et l'étendue, pour établir aussi précisément que possible les indications du traitement, et ne recourir aux opérations sanglantes que dans le cas de nécessité. On- verra dans les faits suivants que l’on s’est également attaché à obéir à ce principe de chirurgie conservatrice, tout en ne se départissant pas d’une intervention active immédiate, lorsque le cas l’exigeait.

Quand la lésion de l’artère fémorale complique une fracture du fémur, il y a indication d’amputer. C’était le cas d’un soldat du 3e d’infanterie de marine, qui avait reçu un boulet à la région antérieure de la cuisse. Le délabrement était considérable, la fracture de la diaphyse était comminutive et une hémorrhagie des plus abondantes révéla l’existence d’une lésion des vaisseaux fémoraux. On fit bien aussitôt une compression directe sur l’artère, et l’amputation de la cuisse fut pratiquée avec empressement sur le champ de bataille ; mais la perte de sang avait été très-

abondante, il ne s’opéra aucune réaction et, le blessé succomba dans la journée. Dans ce cas, il eût peut-être été plus circonspect d’attendre davantage que le blessé fût complètement remis de l’état d’anéantissement où l’avait mis l’ébranlement causé par le coup de feu et l’hémorrhagie. Ge n'est pas le premier exemple de l’impuissance de l’organisme à supporter coup sur coup le traumatisme d’une blessure grave et celui d’une amputation importante comme celle de la cuisse.

Depuis longtemps on a formulé le précepte en chirurgie d’armée, que dans tous les cas de fracture du fémur par un projectile, il fallait amputer immédiatement. Baudens, qui s’y était conformé et en avait obtenu les meilleurs résultats pendant le cours de sa pratique en Algérie, a eu le regret d’y avoir dérogé à l’occasion des blessés de juin en 1848. Pour ma par/, je me rappelle avoir vu tous ses amputés consécutivement succomber à l’ostéo-myélite ou à l'infection purulente. L’expérience des dernières guerres condamne également la temporisation.

Cependant, quand après l’examen le plus attentif et le plus minutieux on a reconnu que la fracture est simple, nette, que non-seulement il n’existe pas d’esquilles mobiles, mais qu’il n’y a aucun déplacement et que le transport du blessé ne doit pas être prolongé, et peut se faire convenablement, comme sur un brancard, quel est le chirurgien qui ne serait pas tenté de conserver le membre? Ce sont de semblables données qui ont dirigé notre conduite dans le cas suivant ; l’amputation avait été réservée dans

l’espoir d’obtenir la consolidation des fragments, malgré la communication de la plaie avec le foyer de la fracture, mais les accidents de complication qui se sont déclarés quelques jours après ont déterminé à amputer ultérieurement et la mort en a été la suite.

Leonardo (Léon), soldat au 3e d’infanterie espagnole, atteint d’un coup de balle qui a traversé la cuisse droite à la partie moyenne en fracturant le fémur. Il n’y a pas d’hémorrhagie et l’exploration attentive de la plaie ne fait constater aucune esquille mobile. La crépitation toutefois est sensible, mais la fracture est sans déplacement des fragments et le membre n’est en rien déformé. |Le blessé“est pansé simplement, et le membre, placé dans une gouttière en fil de fer étamé, est soumis aux applications froides continues. Dans de telles conditions le transport se fit facilement et sans secousse à notre hôpital de Ghoquan, et l’on put espérer pendant près de six jours la conservation du membre, lorsque tout à coup une hémorrhagie abondante se fit par la blessure et se renouvela les jours suivants malgré l’emploi d’une compression sur l’arcade crurale au moyen du tourniquet. En même temps le membre s’engorgeait dans toute son étendue, et l’on ne pouvait dès lors hésiter entre la ligature de l’artère et l’amputation de la cuisse. La lésion osseuse précisait davantage l’indication de cette dernière opération, qui fut pratiquée par M. Armand (méthode circulaire) au tiers supérieur de la cuisse. Mais la réaction ne se fit pas, et le blessé tomba dans l’adynamie la plus profonde et mourut le neuvième jour. L’autopsie révéla seulement l’existence d’une fracture comminutive du fémur, dont les fragments aigus ont dû causer ultérieurement la lésion artérielle qu’aucune hémorrhagie primitive n’avait indiquée lors des premières explorations de la blessure.

Les blessures de la jambe , moins graves en général que celles de la cuisse, rendent quelquefois cependant l’amputation immédiate indispensable. Les fractures comminutives

des deux os delà jambe, celles du tibia avec lésion artérielle^ en sont des indications impérieuses. Dans le premier genre, je signalerai seulement deux amputations de jambe pratiquées par nos confrères de la marine, dont l’une immédiate a été suivie de guérison et l’autre consécutive a eu une terminaison funeste. Pour la seconde variété je rapprocherai, des cas précédents, celui d’un maréchal des logis de chasseurs d’Afrique auquel j’ai dû pratiquer l’amputation de la jambe au-dessous des condyles et qui a guéri. Ce sousofficier avait reçu, dans un engagement contre les Koumirs, tribus insoumises des frontières de Tunis, au mois d’octobre 1853, un coup de feu au tiers supérieur de la jambe gauche. La balle avait fracturé comminutivement le tibia, s’était divisée sur la crête saillante du bord antérieur, une portion était restée engagée dans Los, l’autre avait lésé la tibiale antérieure , avait pénétré à travers l’espace tibio-péronier, pour ressortir à la région postérieure. Une hémorrhagie abondante révélait l’existence d’une lésion artérielle, et ce fut en vain que je cherchai à pratiquer la ligature de la tibiale antérieure dans la plaie agrandie d’une incision. Je ne pouvais me résoudre à lier la poplitée., la contre-indication de cette opération me paraissait ressortir de la lésion osseuse ; le tibia était largement labouré dans toute son épaisseur un peu au-dessous de la tubérosité antérieure des condyles, par une portion du projectile qui fut facilement extraite. J’étais seul, et sans autres conseils que le souvenir des funestes résultats de la temporisation dont j’avais été témoin dans le service de M. Baudens en 1848.

Je me décidai alors à amputer immédiatement au-dessous des condyles; mon ami M. Coupard, aujourd’hui pharmacien-major de lre classe au Mexique, me servit d’aide en cette circonstance. Le procédé que j'employai fut celui à lambeau externe de M. Sédillot ; mon opéré a promptement guéri. Il est actuellement receveur des contributions dans le département de la Gironde.

Dans les blessures de la jambe, au contraire, quand les lésions osseuses ne sont point compliquées de déchirures des vaisseaux, dans celles d’un seul os, et même quand la fracture des deux os n’estpas très-étendue, on peut employer la temporisation et obtenir par elle les résultats les plus avantageux, en épargnant aux blessés le sacrifice de leurs membres ; seulement il ne faut pas reculer devant de larges incisions pour pratiquer l’extraction de toutes les esquilles, afin d’éviter aux blessés tous les dangers de l’inflammation suppurative et de leur élimination ultérieure.

C’est la pratique que suivait M. Baudens, et que j’ai vue lui donner de si remarquables succès. Il n'agissait pas différemment non plus dans les plaies avec fracture des os du membre thoracique siégeant, soit dans leur diaphyse, soit à leurs extrémités articulaires, et, s’appuyantsur de nombreux exemples de cures radicales, il émettait en principe que l’on pouvait presque toujours conserver le membre, quelque graves que fussent les lésions de son squelette ; l’amputation à ses yeux ne devenait indispensable que dans les cas de mutilation ou de broiement considérable.

Les blessés de Cochinchine ont aussi fourni quelques

exemples de l’application heureuse de ces préceptes. Je citerai les suivants :

Barges (trançois-Victor), sapeur du 3e du génie, atteint d’un coup de feu à la partie moyenne de l'avant-bras, le projectile ayant traversé de part en part en fracturant le cubitus comminutivement et en écornant 4e radius. De larges incisions sont pratiquées aux ouvertures d’entrée et de sortie, pour faciliter l’extraction de toutes les esquilles mobiles, et les plaies sont ensuite pansées simplement et recouvertes de compresses mouillées dans l’eau froide. Réaction locale modérée ; cicatrisation régulière et guérison en trente-quatre jours.

Pedro, soldat de l’infanterie espagnole, déjà cité à l’occasion des plaies pénétrantes de poitrine, fut atteint en même temps d’une fracture comminutive de l’humérus gauche au niveau de l’empreinte deltoïdienne. Phlegmon érysipélateux du bras au vingt-cinquième jour, pyothorax et mort. A l’autopsie, on put constater qu’une longue esquille était déjà soudée, et que la consolidation des fragments commençait à se faire. Sans la plaie de poitrine on aurait, sans doute, pu obtenir la guérison de la blessure du bras. M. Armand a déposé la pièce anatomique au musée du Val-de-Grâce.

Dubois, soldat au 3e d’infanterie de marine, atteint d’un coup de feu à l’avant bras droit : la balle a fracturé comminutivement le cubitus un peu au-dessous de l’articulation du coude ; plusieurs longues esquilles paraissent s’étendre jusqu’à l’articulation. Une simple incision dans le but d’agrandir la plaie permit d’extraire le projectile et plusieurs esquilles mobiles et l’amputation fut ainsi réservée ; quelques jours après, l’articulation fut prise d’un gonflement phlegmoneux qui s’étendait au bras et à l’avant-bras,* on fit plusieurs larges ouvertures pour donner issue au pus et extraire une dernière esquille qui s’était détachée, puis tout se calma et le blessé put guérir en moins de deux mois avec une légère demi-ankylose du coude, qu’un traitement thermal aura dû faire disparaître dans la suite.

Coolie n° 46, atteint d’un coup de feu au tiers moyen de la région

antérieure de la jambe gauche ; la balle a fracturé comminutivement le tibia en frappant sur la crête du bord antérieur et en produisant un large trou avec éraillures. Plusieurs esquilles trop adhérentes ne purent être extraites immédiatement, elles se détachèrent dans la suite, sans réaction inflammatoire bien intense. La guérison était confirmée après trois mois de traitement.

Les blessures de la main et des doigts n’ont offert aucune particularité intéressante. En général, elles ont été suivies de guérison assez prompte et des amputations partielles n’ont été indiquées que dans les trois cas suivants de mutilation trop considérable des doigts ou de leurs phalanges pour en espérer la conservation.

Leroux (Nicolas), fusilier marin du Monge, atteint de trois coups de feu, un à l’oreille droite, un second à la région claviculaire droite et un troisième dont le projectile a broyé une phalangette de la main droite ; désarticulation immédiate de cette phalange par le procédé à un seul lambeau palmaire ; pansements à plat des autres blessures, guérison le quatorzième jour.

Cojac (Louis), fusilier marin de la Persévérante, atteint d’un coup de feu à la main droite. Le même projectile a produit une plaie contuse au pouce et un écrasement complet de l’index à ses deux premières phalanges. La désarticulation de ces dernières est jugée indispensable et faite immédiatement; guérison le douzième jour.

Moindrot, soldat du 3e d’infanterie de marine, atteint d’un coup de biscaïen qui a complètement broyé le pouce de la main gauche au niveau de la deuxième phalange, avec attrition des parties molles et des tendons. Désarticulation, par le procédé ovalaire, dans l’articulation métacarpo-phalangienne, guérison le onzième jour.

Les blessures siégeant au pied sont toujours plus graves que celles de la main. Elles le sont surtout dans les pays chauds où elles peuvent facilement se compliquer de tétanos

et d’infection purulente. Je rapporterai un exemple de cette dernière complication qui a causé la mort du blessé.

Bournarias, soldat du 4e d’infanterie de marine, atteint d’une large plaie en gouttière à la région plantaire interne du pied droit. Cette blessure est sans hémorrhagie et sans aucune lésion osseuse. Une suppuration franche et de bonne nature s’établit d’abord, et la plaie marche assez rapidement vers la cicatrisation, lorsqu’au vingt et unième jour le blessé est pris de fièvre et de diarrhée, et tombe dans un état d’adynamie profonde d’où il n’a pu se relever. La mort a eu lieu le trentième jour et n’a dû être attribuée qu’à la résorption purulente.

Quand les désordres ne sont pas trop étendus et que les plaies peuvent être simplifiées par l’extraction des esquilles, on peut tenter la conservation du pied et obtenir souvent des cures assez avantageuses. Yoici entre autres un exemple de guérison complète du pied avec lésion osseuse qu’a offerte le nommé Thomas Louis, matelot à bord de la Didon . Ce fusilier marin avait reçu un coup de feu à la région malléolaire interne gauche. Le projectile avait labouré en avant l’épiphyse tibiale et écorné le calcanéum en arrière près de l’insertion du tendon d’Achille. Plusieurs petites esquilles furent extraites immédiatement et la plaie marcha, lentement il est vrai, vers la cicatrisation, de telle sorte que le blessé put se promener avec des béquilles après deux mois de traitement. Il ne restait plus qu’une fausse ankylosé du pied et le convalescent était désigné pour être rapatrié, lorsque le jour même où il devait être évacué sur la Saône , il fut atteint d’une dyssenterie hémorrhagique qui causa sa mort en deux jours. La guérison n’en était pas moins confirmée, car l’examen du siège de la plaie a permis de s’as-

surer que la cicatrisation était solidement effectuée avant la manifestation de cette affection intercurrente qui a été si rapidement funeste.

II. Plaies contuses par coup de cornes de buffle . — En dehors des blessures par projectiles de guerre, il s’est offert à notre observation, pendant le cours des expéditions militaires particulièrement, plusieurs cas d’une nouvelle espèce de plaies contuses, qui étaient produites par coup de cornes de buffle. Cet animal, assez commun en Cochinchine où il est employé à la culture du sol et aux transports, est d’un naturel fort doux, très-docile et très-maniable pour les indigènes, mais il se montrait furieux chaque fois qu’il rencontrait sur son passage un Européen et surtout un militaire à pantalon rouge. Ainsi, quelques jours après les combats de Kioha, et pendant l’occupation du camp ennemi par les troupes, il entra successivement à notre ambulance quatre hommes, qui présentaient des blessures de cette sorte, plus ou moins graves en plusieurs régions du corps. Chez l’un d’eux c’était une véritable éventration, une large et horrible blessure de part en part à traversl’abdomen, par laquelle s’échappaient plusieurs anses intestinales ; aussi n’a-t-il survécu que quelques heures à cet accident. Les trois autres blessés étaient porteurs de plaies moins graves, mais profondes et dilacérées aux membres inférieurs et aux lombes; ils ont guéri assez rapidement toutefois, à Pexception de l’infirmier-major Ghebardt qui a dû être rapatrié présentant encore dans l’aine gauche une sorte de tumeur herniaire qui paraissait produite par le refoulement dans cette région des

tissus musculaires de la région ischiatique où le coup avait été porté.

Pendant l’expédition dans le nord de la province, à Phuyen-môt, M. Hattute m’a signalé dans l’un de ses rapports décadaires un cas fort remarquable d’éventration causée par un coup de cornes de buffle, et qui, malgré sa gravité, n’a pas moins eu une terminaison heureuse.

Eventration par coup de cornes de buffle; réduction de l’intestin

hernié et réunion de la plaie abdominale par une suture enchevillée;

guérison (t).

« A-yo (Coolie n° 275), âgé de 22 ans, d’une forte constitution et d’une excellente santé, est atteint, le 43 avril, dans la région du bas-ventre par un coup de corne d’un buffle. Il est apporté immédiatement à l’ambulance et voici ce que je constate :

Hernie d’environ trois pieds d’intestin grêle, et d’une portion du grand épiploon ; pas de plaie apparente dans toute l’étendue de l’intestin hernié ; léger suintement sanguin par une petite branche veineuse mésentérique.

Après avoir abstergé les organes herniés avec de l’eau tiède, je procédai à leur réduction. Cette manœuvre se fit sans difficulté, l’intestin, le mésentère et l’épiploon ne me présentèrent aucune trace de déchirure. La plaie de la paroi abdominale est située dans la région inguinale droite à environ trois travers de doigt au-dessus de l’arcade crurale. Elle a une étendue de cinq centimètres, se dirige obliquement de bas en haut et de dedans en dehors parallèlement à cette arcade, et commence en dedans à cinq travers de doigt de la ligne blanche.

La réduction étant faite, je passe de dedans en dehors, sur chaque

(1) Cette observation est extraite du rapport de M. Hattute sur le service de l’ambulance à la colonne expéditionnaire de Phu-yen-môt.

lèvre de la plaie, trois fils cirés doubles, en ayant soin de conduire les aiguilles sur deux doigts de la main gauche, pendant que ceux-ci, par leur face dorsale, écartent de la paroi abdominale les anses d’intestin subjacenles ; les fils sont ensuite dédoublés de chaque côté delà plaie et noués sur des portions de sonde en gomme élastique, de manière à constituer une suture enchevillée.

Le pansement est complété par l’application d’une pelite quantité de charpie sur la plaie, et d’une compresse mouillée sur tout l’abdomen. En ce moment le pouls est calme (60 puis.), mais petit, la peau froide. Prescription : diète, solution de pulpe de tamarins pour tisane; lavement huileux (l’intestin, au moment de sa réduction, contenait une grande quantité de matières dures).

Le lendemain 14 avril, le pouls est à 90 puis., la peau chaude, le ventre tendu, douloureux au toucher ; il n’y a pas eu de vomissements ; deux selles de matières consistantes pendant la nuit, les lèvres de la plaie sont bien en contact, elles sont légèrement tuméfiées. Prescription, ut suprà, saignée de 300 grammes.

Le lendemain, 15, mes craintes sur le développement d’accidents inflammatoires du côté du péritoine ne se confirment pas, le pouls est à 80, la peau tiède et moite, le ventre souple, non douloureux au toucher ; le malade n’a pas eu de vomissements, il accuse seulement quelques douleurs dans le flanc gauche et à l’épigastre. J’attribue ces douleurs au déplacement forcé du grand épiploon et à son tiraillement dans les mouvements du blessé.

Le 16 et le 17 l’état satisfaisant d’A-yo se maintenant, je lui permis l’usage du bouillon aux deux repas.

Enfin le 17, nous quittons le camp de Phu-yen-môt. Le malade, cinq jours après sa blessure, malgré plusieurs transbordements nécessités par son évacuation sur l’hôpital de Saïgon, y arriva sans fièvre et sans accuser de souffrances alarmantes pour son état ultérieur.

J’ai tout lieu de croire que, placé surtout dans des conditions de bienêtre matériel meilleures à l’hôpital que sur un brancard à l'ambulance du camp, ce blessé intéressant au titre de la lésion excessivement grave dont il est porteur, ayant d’ailleurs passé la période dangereuse au

point de vue du développement d’accidents inflammatoires, pourra trèsprobablement arriver à la guérison. »

Le pronostic porté en dernier lieu s’est pleinement confirmé, et le blessé est sorti de l’hôpital parfaitement guéri à la fin du mois de mai.

III. Du phagédénisme des plaies et des ulcères en Cochinchine. — J’ai déjà eu précédemment l’occasion de faire remarquer que la marche des blessures de guerre avait été généralement régulière et que la cicatrisation des plaies s’était accomplie rapidement sous l’influence de la saison sèche. Dans le mois de mai seulement, les rapports de l’hôpital m’ont signalé l’apparition d’une sorte de phagadénisme chez un ancien blessé par un coup de feu, qui offrait les caractères de la forme ulcéreuse de la pourriture d’hôpital. J’en donnerai l’observation succincte d’aprèsles notes de M. Dufour :

Carrau, soldat au 3e d’infanterie de marine, atteint d’un coup de biscaïen qui a traversé la cuisse droite au tiers inférieur, de dedans en dehors, en avant de la diaphyse du fémur. Par une simple incision pratiquée à la région externe, on extrait facilement le projectile, et une exploration attentive n’ayant révélé l’existence d’aucune fracture, on fit des pansements simples à plat et des applications froides et résolutives. Mais bientôt il se déclare un empâtement considérable de la cuisse au-dessus du genou, qui motive l’emploi des émollients, des sangsues et des frictions avec la pommade mercurielle belladonée. Des fusées purulentes s’étendent, le long de la cuisse, et de larges contre-ouvertures sont pratiquées pour favoriser l’issue d’une abondante suppuration qui entraîne avec elle plusieurs parcelles osseuses ou petites esquilles. Puis peu à peu toutes ces plaies se ferment, et la plaie de sortie du projectile à la région externe se refuse seule à une cicatrisation régulière sous l’influence de l’ostéo-périostite du fémur. Néanmoins, malgré une légère ankylosé du genou, le malade a pu se promener avec des béquilles le

DE LA CAMPAGNE DE C0CHINCH1NE EN 1861-62. Si

cinquantième jour de sa blessure et il attendait dans cet état d’amélioration progressive son évacuation en France, lorsque trois semaines après, 11 mai, il commença à être pris de plusieurs accès fébriles intercurrents, des douleurs vives se firent sentir dans la plaie externe, la suppuration devint sanieuse et fétide, et les bords de la plaie s’ulcérèrent en prenant un aspect grisâtre. Pendant quelques jours la surface de la plaie conserva cette tendance à s’agrandir et les bords restèrent tuméfiés et douloureux. Mais sous l’influence d’un traitement tonique et antifébrile et des pansements avec le suc de citron frais, la poudre de quinquina et enfin plusieurs cautérisations avec le perchlorure de fer, le phagédénisme de la plaie disparut progressivement et la cicatrisation s’opéra complètement. L’état général s’améliora également, et quand le blessé fut évacué sur France dans le courant de juin, il n’avait conservé qu’une fausse ankylosé du genou que l’usage des bains ou une saison aux eaux thermales ont dû faire disparaître dans la suite.

C’est une complication de même nature que les médecins de la marine ont eu plus fréquemment à combattre dans leurs ambulances. On pouvait en attribuer le développement, chez la plupart de leurs blessés, à un profond affaiblissement de la constitution, sous l’influence du traitement réclamé par certaines blessures graves et d’un séjour prolongé au lit, comme chez quelques autres, à un certain état de chloro-anémie causée par l’abondance de la suppuration et le retour fréquent d’accès fébriles intercurrents, sous l’action continue d’un climat aussi débilitant que celui de Saigon.

Il a été remarqué d’ailleurs que, pendant la saison pluvieuse, toutes les plaies, les simples excoriations etles moindres solutions de continuité, en général, avaient une fâcheuse tendance à rester stationnaires, à s’irriter, et même à

s’ulcérer, quand surtout il y avait de la négligence dans les soins du traitement qu’elles réclamaient, ou qu’elles se présentaient chez des hommes d’une constitution affaiblie. J’ai moi-même mis plus de six semaines pour obtenir la complète disparition d’une ulcération consécutive à une piqûre de moustique, à la région dorsale du pied droit. Le prurit douloureux dont elle était le siège me portait à chaque instant, et malgré la plus ferme volonté, à y faire avec le talon du pied opposé, des frottements qui y entretenaient une constante irritation. Je venais, il est vrai, de payer, comme tant d’autres, mon tribut à la fièvre, et j’avais conservé un certain état d’anémie accompagnée d’anorexie et de diarrhée rebelles, qui plus tard m’ont obligé à quitter le pays.

Les données précédentes étant acquises à l’observation, si l’on tient compte de l’état de misère et des conditions particulièrement fâcheuses dans lesquelles se trouve la population annamite, tant sous le rapport de l’hygiène que du manque complet des moyens d’un traitement méthodique au début des affections les plus légères, on s’expliquera aisément la chronicité et la gravité insolite des ulcérations, comme le phagédénisme des plaies qu’on observe si communément chez les indigènes.

Pour ma part, je n’ai pas cru devoir rapporter à d’autres influences le développement de ces ulcères, dits de Cochinchine, que quelques médecins ont cherché à rattacher à une spécificité quelconque, particulière au pays. Endémique, et plus grave chez les indigènes, cette affection n’était, dans le corps expéditionnaire, qu’une manifestation , à des degrés

divers, de la tendance à l’inflammation ulcérative, que j’ai signalée plus haut, pour les blessés dont la constitution était notablement débilitée, ou que cette forme d’ulcère atonique grave que Ton observe dans nos climats, chez les individus profondément affaiblis sous l’influence de la misère, d’une maladie antérieure ou d’une mauvaise alimentation, toutes causes prédisposantes aux mêmes effets que les conditions fâcheuses dans lesquelles vivent les indigènes en Cochincbine, ou auxquelles réduisent les travaux pénibles d’une campagne et un long séjour dans le pays. Aussi a-telle été plus particulièrement observée chez les marins et les coolies chinois que chez nos militaires, à tel point que pendant la campagne, les médecins de l’armée n’ont pas eu à en signaler un seul cas et que, d’après mes rapports, le médecin en chef en Chine a pu affirmer qu’aucun de nous ne l’avait rencontrée dans sa pratique médicale (1).

Toutefois, les faits que j’ai été à même d’observer, tant à l’hôpital de la marine, à Saigon, qu’à bord du Jura chez les convalescents, pendant ma traversée de retour en France, m’ont suffisamment convaincu que celte affection, qui offre la plus grande analogie avec la pourriture d'hôpital, n’a rien de spécial qui soit propre au pays de la Cochinchine.

C’est du reste aussi le traitement de cette complication des plaies qui convient le mieux pour la combattre : ainsi la teinture d’iode, le perchlorure de fer, les acides énergiques,

(1) L ’ Expédition de Chine, par M. Castano, médecin principal de lre classe. In-8°, 1864, p. 229.

tels que l’acide chlorhydrique, dont M. Laure a retiré de grands avantages, sont, avec un régime tonique, le fer et les préparations de quinquina, les modificateurs les plus puissants. Dans les cas graves, la cautérisation avec le fer rouge est encore le meilleur moyen, et on ne doit pas hésiter à y recourir hardiment. J’ai eu à m’applaudir de l’avoir employée à deux reprises différentes chez un soldat du bataillon de tirailleurs algériens, qui avait été évacué de Saïgon en France et dont la guérison s’est complétée à l’hôpital de Marseille. L’observation de ce malade, que j’ai présenté à M. le baron Larrey, lors de son inspection en 1864, me paraît assez intéressante pour être reproduite ici. Je la transcris telle qu’elle a été receuillie par mon aide M. le Dr Lebas, médecin civil requis.

Kaddour-ben-Mhaban, 2e tirailleur au 1er régiment de tirailleurs algériens, âgé de 24 ans, était occupé en Cochinchine à relever une pièce d’artillerie lorsqu’il fut légèrement contusionné à la jambe gauche. Pendant un mois, environ, il porta au lieu même de la contusion une petite plaie qui ne l’empêchait nullement de faire son service, et qui se couvrait d’une croûte qu’il arrachait continuellement à cause du prurit dont la plaie était le siège. Peu à peu cependant, après quelques vives douleurs, le membre augmenta considérablement de volume, la plaie s’agrandit et le malade entra à l’hôpital le 11 avril 1863.

Il fut évacué de Cochinchine le 4 mars 1864; il a séjourné dix-neuf jours à Alexandrie, dix-neuf jours cà Toulon et il est entré à l’hôpital de Marseille le 24 mai 1864.

Cet homme est très-amaigri ; il dort très-peu ; son pouls est petit et fréquent, de temps en temps il a de la diarrhée. Il porte à la jambe gauche une vaste plaie qui, commençant à deux centimètres au-dessous de la malléole externe, monte le long de la face externe du membre, jusqu’à une hauteur de 22 centimètres : elle occupe la moitié environ

de la circonférence du membre : elle est un peu moins large au niveau de la malléole ; sur le cou-de-pied son étendue transversale est de 7 centimètres, les bords en sont rouges et œdématiés, légèrement renversés en dehors. Toute la surface est recouverte par une masse pulpeuse jaune verdâtre, d’une grande épaisseur, adhérente, difficile à enlever avec un linge. Le moindre contact détermine de très-vives douleurs et fait poindre à la surface de la plaie des gouttelettes de sang.

Le malade est soumis à un régime tonique et la plaie est touchée avec le perchlorure de fer. Le caustique pénètre à peine et n’agit pas avec efficacité.

Le 26 mai, le malade est chloroformisé et on cautérise avec le fer rouge (pansement avec des plumasseaux imbibés d’eau chlorurée) .

Quand les escarres commencent à se détacher on reconnaît que plusieurs points n’ont été que superficiellement atteints par la cautérisation.

Le 3 juin on pratique une nouvelle et énergique cautérisation.

Les douleurs cessent bientôt ; une inflammation modérée s’établit, les escarres se détachent peu à peu. La plaie est vermeille, elle se couvre de bourgeons charnus. Sous l’influence d’un régime tonique, de quinquina et des ferrugineux, l’état général devient meilleur. Le malade dort et a bon appétit (pansement avec des bandelettes imbriquées).

La cicatrisation marche avec rapidité ; mais le pied reste fortement étendu sur la jambe et les orteils sont fléchis. On place le membre dans une gouttière en fil de fer matelassée ; et d’après le conseil de M. l’inspecteur baron Larrey, on y ajoute une semelle qui appuie sur la face plantaire du pied; peu à peu celui-ci est redressé, ainsi que les orteils.

La cicatrice devient solide, parfaitement unie; le malade, qui a pris de l’embonpoint, sort le 8 octobre 1864, pour retourner à Blidah.

IV. Syphilis.—- La maladie vénérienne est très-commune en Cochin chine, à Saigon du moins. Plus du cinquième des entrées à l’hôpital a été motivé par des accidents pri-

RELATION MÉDICO-CHIRLRGICALE

mitifs de la vérole (blennorrhagie, chancre, bubon). En général, la marche de ces affections a été simple et la guérison régulière. Il a été cependant reconnu que sous l’influence débilitante du climat, le traitement mercuriel était moins facilement supporté, et que souvent des accès fébriles ou la diarrhée ont entravé ou retardé les effets de la médication spécifique.

Dans un seul cas, le mal s’est compliqué de phagédénisme. Il ne sera pas sans intérêt d’en rappeler sommairement les principales particularités.

X..,, maréchal des logis au 2e chasseurs d’Afrique, atteint d’un chancre à la région dorsale du fourreau de la verge, qu’il a contracté à Shanghaï, entre à l’hôpital de Saigon (service de M. Dufour), le 14 février.

Le chancre s’étend à toute la largeur du dos de la verge, vers la racine. Il est induré, à bords taillés à pic, à fond chagriné et sanieux. La peau d’alentour est tuméfiée, rouge et très-douloureuse. Il y a un commencement de bubon dans l’aine gauche. Prescription : bains locaux émollients et narcotiques, cautérisation de la surface ulcérée avec le nitrate d’argent, liqueur de Van Swieten, onctions mercurielles et cataplasmes sur le bubon. L’ulcération s’étend. Le 25, on cautérise avec le perchlorure de fer, une induration œdémateuse se développe à tout le fourreau du pénis et une escarre gangréneuse pultacée s’étend à toute la verge et à une partie du scrotum.

La verge présente ensuite une déformation remarquable par l’existence d’un noyau induré du prépuce au-dessous du méat urinaire.

Tels étaient les symptômes offerts par ce malade lorsque le 13 mars M. Dufour réclama mes conseils. Je tombai d’accord avec lui pour suspendre tout traitement mercuriel, et l’application du perchlorure de fer, qui n’avait pas arrêté le phagédénisme, fut remplacée par des pansements avec la poudre de quinquina, le vin aromatique et l’alcool

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