‹ Relation médico-chirurgicale de la campagne d'Orient, du 31 mars 1854, occupation de la Crimée, au 6 juillet 1856, évacuation de la CriméeChapitre 12 sur 31 · BULLETINS · texte numérisé non relu

BULLETINS

1 Situation presque stationnaire.

* Situation stationnaire , résultat du pua - ehanjemsnt des camp*nants fa corps.

* Situation excellente, moindre gravité et moins de mortalité. 4 Amélioration lente, mais certaine.

* Plus de cas grave*, accidents typhiques seuls,

* Situation de plus en plus satisfaisante.

7 Plut de nouveaux cas, situation parfaits.

Si

Premier rapport au Président du Conseil de santé, en date du 1er au 10 décembre 1855, du service médical de t armée de Crimée.

Rien de particulier ne s'est offert dans notre état sanitaire pendant la décade : les entrées atteignent à peu près le même chiffre ; les maladies sont semblables à celles de la fin du mois dernier; la mortalité s'est un peu accrue. Depuis quelques jours on me signale quelques cas de choléra dans les régiments fraîchement débarqués ; ce sera l'objet de toute mon attention. Les aides -majors stagiaires sont presque tous arrivés et casés dans les divers services hospitaliers » en remplacement des anciens aides-majors, qui

passent aux régiments. Je forme les nouveaux sous-aides aux habitudes de notre profession , et lorsqu'ils seront sufsamraent au courant du service , je les disséminerai dans les corps de l'armée , en les recommandant par une note détaillée aux chefs médicaux de ces corps.

Les infirmeries régimentaires marchent bien , malgré le mauvais temps ; nous avons constamment des vents violents, de la neige et de la gelée ; cependant le thermomètre n'a pas encore dépassé A degrés au-dessous de zéro.

Deuxième rapport médical, en date du 10 au 20 décembre,

au Conseil*

Nous venons de passer de mauvais jours : la neige et la gelée ont augmenté et ont rendu la situation de l'armée pénible, malgré les efforts faits pour la préserver des in-* fluences de la mauvaise saison; le 16, j'ai pu constater 7 degrés centigrades — 0, et dans la nuit du 18 au 19, 22 degrés à deux heures du matin, 14° à huit heures du matin, le 19, et i 2° dans la journée; le 20 et le 21, persistance de la gelée, mais avec moins d'intensité; le 22, dégel qui cesse le soir, et depuis ce moment jusqu'à ce jour, 2 à 4° — 0 pendant la nuit, et 2 à &° + 0 pendant la journée; j'avais craint que ce froid exceptionnel ne déterminât de grands et nombreux accidents parmi nos soldats , heureusement cette prévision ne s'est pas réalisée : nous avons à peine reçu dans nos ambulances A 50 cas de congélation généralement superficielle ; c'est à peine s'il y aura chute de fragments de phalanges dans la proportion de 1 sur 20. Quelle différence avçc les résultats du froid moins intense et plus humide de l'hiver dernier ! Quelques hommes ont cependant succombé à la congélation générale pendant la

journée du 19, mais en très petit nombre; D'autre part, le chiffre général des malades n'a pas augmenté dans la grande proportion qu'on pouvait prévoir ; nous ne constatons, en effet, que l'accroissement d'un tiers en plus des entrées sur celles de là décade précédente ; les sorties sont proportionnellement moins nombreuses , et le total des- décès s'est notablement accru ; résultats qui trouvent leur explication dans l'influence d'une température très basse nuisible aux malades et aux gens tfès disposés à le devenir. Nous avons observé de nombreuses affections de poitrine, bronchites capillaires, pneumonies et pleuropneumonies; les diarrhées ont toujours fourni un gros chiffre : c'est encore, comme en été, la maladie prédominante -, toujours des traces de choléra, mais peu marquées; malgré toutes les précautions d'aération et d'assainissement, nous voyons reparaître des cas de typhus, heureusement encore à forme atténuée pour le plus grand nombre. Nous venons cependant d'avoir la douleur de perdre de cette maladie notre excellent camarade Brunwald -, enfin deux de nos jeunes collaborateurs , Rigal et Laval , sont atteints aussi et me donnent des inquiétudes.

Les terribles influences morbides qui frappent trop souvent notre personnel sont l'objet de ma plus vive sollicitude; je ne cesse d'insister sur la stricte exécution des mesures d'hygiène destinées à prévenir le danger, mais malheureusement on ne suit pas toujours mes sages conseils, et le nombre de nos camarades victimes de leur zèle augmente chaque jour.

Depuis un mois, nous avons beaucoup de peine à faire convenablement marcher le service de nos ambulances, composées, comme elles le sont , en grande partie de jeunes stagiaires qui n'ont aucune idée de la vie en cam-

DU 1er DÉCEMBRE 1855 AU 6 JUILLET 1856. 285

pagne; j'en ai déjà plusieurs de malades, d'autres commencent à prendre de la nostalgie; quelques-uns sont peu disciplinés et difficiles à conduire : c'est une véritable misère pour tout le monde; il serait bien avantageux de nous envoyer, pour lester un peu le personnel de nos services, quelques bons aides-majors que le mérite porte nécessairement, par le choix, aux places des hôpitaux et ambulances. M. l'inspecteur Baudens a vu dans les régiments bon nombre de ces médecins d'élite, et si le ministre de la guerre lui demandait d'en désigner quelques-uns et les faisait passer dans les ambulances de Crimée, ce serait le véritable moyen de compenser la faiblesse de notre dernier contingent.

Les incidents de guerre sont nuls pour le moment; je profite de cette sorte de trêve, pour inspecter les instruments de chirurgie de nos approvisionnements et faire remplacer ceux qui sont défectueux ou usés.

Troisième rapport médical au Conseil, en date du 20

au 30 décembre 1855.

J'ai l'honneur de soumettre au Conseil la répartition du personnel médical de Crimée; suivant l'invitation que vous m'adressez par votre dernière lettre, je vous enverrai , par chaque premier courrier du mois, les mutations survenues pendant le mois précédent.

L'ambulance Goult n'existe plus que sur le papier, depuis sa destruction par l'explosion de la poudrière d'Inkermann ; le personnel est disséminé dans le corps de réserve et le 2* corps.

Le docteur Catteloup remplace, à Nagara, M. le docteur Mazimbert, parti malade pour France.

Les malades sont nombreux, en raison de la température froide qui ne change pas ; il gèle de nouveau sans rémittence, et le thermomètre varie de 4° — 0 à 8* — 0 et même à 12° — 0; cependant le péril n'est pas encore trop grand; c'est la conséquence forcée et inévitable d'un hiver rigoureux, et nous pourrions, sans en être surpris, avoir de plus grands maux à déplorer. Il est probable que le froid ne continuera pas au même degré en janvier, car nous avons déjà aujourd'hui une détente marquée ; toujours quelques congélations, mais en général peu étendues et peu profondes ; le siège en est le plus ordinairement aux pieds, mais nous avons aussi d'assez nombreux exemples de gelures aux mains, aux oreilles et au nez; il nest pas jusqu'à la verge même qui B^ait été atteinte, chez un soldat du train , par la congélation. Le scorbut donne toujours beaucoup de malades; it en est de même de la diarrhée. Le chiffre du typhus a utt peu augmenté ; on m'a signalé quelques cas de grippe. Les pleuropneumonies sont assez fréquentes^ nous venons de perdre, après trois jours de maladie, le docteur Brumenë, atteint d'une affection aiguë qui, d'après les renseignements que j'ai recueillis, me semble être une grippe aiguë, avec quelques phénomènes typhiques. Deux nouveaux cas de typhus se sont manifestés sur nos médecins, sur MM. Pitou, dit Bal me, et Chevassu, médecins stagiaires : leur état est sérieux, mais laisse de l'espoir ; j'ai dû prononcer leva* cuation de M. Arnould, médecin sous-aide, atteint de fièvre rémittente.

Rien de particulier, comme guerre ; on a fait sauter une partie des docks sans accident; très peu de blessés par le feu des Russes, qui, du reste, se ralentit beaucoup. En ter* minant, j'insiste de nouveau sur la demande faite de bons aides-majors de lre classe, dans le but de renforcer nos

DU 1er DÉCEMBRE 1855 AU 6 JUILLET 1856. 287

ambulances , affaiblies par les nombreux jeunes docteurs inexpérimentés venus de France.

Quatrième rapport médical au Conseil, du lir au 10

janvier 1856.

L'hiver rigoureux que nous avons cette année en Grimée, continue de peupler nos ambulances d'un grand nombre de malades. Le scorbut croissant dans une forte proportion (presque 100 entrées par jour), il est temps que la neige nous abandonne, et que la recherche des végétaux frais soit possible dans nos campements. Malgré les efforts de l'administration, la quantité de légumes-censerves n'est pas suffisante; il n'est pas possible d'obtenir dans une saison aussi rigoureuse des arrivages suffisants en pommes de terre, oignons, etc., Jivrés aux troupes à titre de remboursement. Les diarrhées sont aussi très nombreuses : elles ont pour cause la débilitation des organes digestifs par l'usage prolongé d'une nourriture trop uniforme, qui devient rapidement de difficile digestion ; nous observons encore des affections sérieuses de poitrine. Les fièvres typhoïdes sont fréquentes aussi chez les jeunes soldats, dont la constitution s'habitue mal aux privations et aux fatigues de la vie des camps, surtout si loin de la mère patrie. Le typhus, malgré notre surveillance de tous les instants, nous atteint encore, mais avec des formes atténuées. Cette situation, imposée par les conditions d'un hiver rigoureux, est très pénible ; elle affecte douloureusement les médecins, dont la mission est de procurer des soulagements à toutes ces misères, mais jusqu'à présent jelle ne met pas en péril notre belle armée ; il n'y a aucune maladie infectieuse sérieuse ni épidémique, et lorsque les beaux jours du printemps

seront atteints, nous verrons, je l'espère, notre état sanitaire reprendre les bons chiffres du mois d'octobre et de novembre. Deux de nos jeunes médecins, MM. Durand et Masson , sont atteints de typhus ; je pense que les conséquences de cette maladie ne seront pas fatales , mais elles éloigneront ces deux camarades du service pendant un certain temps. J'apprends que M. Desjardins est gravement malade à Kinburn ; je donne des ordres pour l'évacuation immédiate de ce médecin sur Constantinople. Chacun s'use un peu à la rude besogne que donne la saison ; les chefs d'ambulance surtout, qui depuis l'arrivée du dernier personnel débarqué, sont obligés de se multiplier. Je crains fort que quelques-uns, malgré l'excitation de leur zèle ardent, ne succombent de fatigue ; aussi voudrais-je bien voir arriver ici des médecins expérimentés, du grade de major ou d'aide-major de 1" classe, qui assureraient le service en la partageant.

Du côté de l'ennemi , rien de particulier ; en dix jours, il nous a blessé six hommes, et encore peu gravement. Aucune attaque sur les lignes de la Tchernaïa et de Baïdar.

J'oubliais de vous signaler quelques cas de mort subite dans quelques régiments du 2e corps et du corps de réserve, et attribués à l'influence d'un froid énergique sur des hommes affaiblis, chez lesquels le sang a perdu les qualités excitantes et résistantes de l'état normal. Nous avons eu des exemples du même genre de mort dans nos évacuations de malades, et cependant nos médecins mettent un soin extrême dans le choix des malades à évacuer : ce sont des malheurs qu'il faut déplorer, mais on ne peut accuser personne. #

DU 1er DÉCEMBRE 185f> AU 6 JUILLET 1856. 289

Cinquième rapport au Conseil de santé, du M au

20 janvier 1856.

Notre situation sanitaire est toujours fort tendue : la décade a donné la même proportion de malades, et presque la même proportion de décès ; en somme, comme vous pouvez en juger, les maladies deviennent un peu plus graves : le scorbut prend encore, comme Tannée dernière à la même époque, une grande extension : il augmente beaucoup le chiffre de nos entrées. J'ai cherché à opposer à ce mal tous les moyens à ma disposition ; je suis parfaitement secondé par les médecins des corps, qui suivent admirablement mes prescriptions, et cependant nos efforts n'obtiennent qu'un faiUe succès : on ne peut pas changer la nature de la viande fraîche, qui provient d'animaux malades ou épuisés, ni celle des autres denrées, qu'il est difficile d'avoir convenables en hiver. Ce qui est insuffisant surtout, ce sont les légumes-conserves ; malheureusement aussi la gelée empêche la récolte du pissenlit, qui nous serait d'un grand secours. Le temps s'améliore cependant un peu et nous donnera de la végétation, si cela continue.

Le séjour dans les établissements hospitaliers dévient dangereux pour les médecins et les infirmiers, malgré les précautions hygiéniques que nous prenons ; l'influence délétère n'est que palliée, elleu'est pas détruite; les causes d'infection renaissent sans cesse ; quatre nouveaux médecins sont malades : Richçpin, Villars, Lardy et Saulier, tous d'affections lyphiques; le jeune Masson a succombé. Le personnel est bien réduit par ces pertes successives et rapides; aussi nous avons demandé d'urgence des médecins à Gonstantinople; nous ne connaissons pas encore les résultats de cette demande.

Rien de particulier ne s'est passé du côté de l'ennemi.

J'ai demandé à chaque médecin chef Ae régiment et d'ambulances, un rapport détaillé sur le scorbut.

J'af conseillé à l'autorité rétablissement de jardins potagers, dont la création sera bientôt très facile.

Sixième rapport au Conseil dé santé, du 21 au

31 janvier 1856.

Cette décade a été surchargée de maladies ; le scorbut ne laissera plus, si cela continue, un seul des anciens soldats du 2* corps ; le chiffre des scorbutiques est énorme* Il est temps que l'hiver finisse, et que les difficultés de tout genre qui en résultent cessent avec lui. Tout le monde fait des efforts surhumaine pour améliorer la situation, et le résultât obtenu est presque nul*: quoi qu'on fasse, l'alimentation est toujours plus que médiocre; on ne peut pas, au milieu delà boue ou de la neige et de la glace, changer les campements qui s'infectent ; nos médecins des ambulances et des corps n'ont pas un instant de repos ; ils sont si bien à la hauteur de leurs devoirs, qu'ils succombent à la peine, et que leurs forces épuisées trahissent leur courage ; chaque jour j'en perds un ou deux pour le service. Il a fallu demander du secours à Constantinople, qui nous a etfwyé six médecins aides- majors ; mais ce n'est pas assefc pour combler les Vides. Pendant un mois encore la situation sera difficile, et le personnel ne résistera pas, Si Ott hé l'augmente pas.

Je viens de visiter la petite armée d'Eupatoria : c'est encore pis que sur le plateau de Chèrsonèse ; les malades y abondent ; l'hôpital ne peut suffire , et il y a un millier de malades dans les corps» Le casernement dans la ville est détestable ; il est la cause principale d'un grand nombre

DU Ie* DÉCEMfcHE 1855 kV 6 JtHLLET 1856. 29 1

de maladies qui prennent souvent le caractère lypWqueet exagèrent le chiffre de la mortalité. J'insiste auprès de l'autorité pour que des évacuations nombreuses aient lieu et pour que des mesures hygiéniques rigoureuses mises à exécution fassent cesser cet état de choses, qui nous conduirait infailliblement au rentable et désastreux typhus des armées. (Pièce justificative nê 4.) *

Jusqu'à présent les influences typhiques n'ont pas une extension exagérée, mais elles augmentent graduellement, et le danger devient imminent. Le chiffre des entrée? ai dépatsé 12,000 ; le chiffre des décès a atteint 1,700 : âug&mentatioff de 300 sur décembre ; les évacuations ont été d'où quart plud Nombreuses (6,000), ce qui augmente encore la proportion de mortalité en janvier. Si le bon temps retient* tout rentrera bien vite dans l'ordre; flnais malheureusement le froid que nous éprouvons encore aujourd'hui , et la tièige de cette nuit * ne nous font pas espérer que l'hivei* finisse bientôt. Notre pauvre armée est encore bien éprouvée Cet hiver ; je crois que, tà la mauvaise saison de l'an passé tirait été aussi dure que celle-ci , nous n'aurions pas pu tenir, avec les maigres moyens de protection que nous pos* sédioris alors.

Vous pouvez dire au Conseil, monsieur le président^ que le» officier* de santé de Crimée seront toujours dignes du mtpê savant qufils représentent, et que, quoi qu'il arrive, teoî détouement, leur zèle, leur abnégation, seront toUJQurs à la hauteur de leur noble mission; je m'en porte garant peureux. Encore une perte a déplorer : Leclère (Henri-Auguste), médecin aide-major de lr^ classe, sujet solide et distingué, ft succombé à des accidenta typhiques. MM.Dulac, Serin, Sifflet, Ârondel* Mignot, Guérin, ont dû être, évacués sur Constâhtinople. On sera obligé d'évacuer sous peu de

jours MM. Théron , Poignet, Basselet et Champenois (ces deux derniers médecins de régiments). M. de Santi est en instance pour obtenir un congé de vingt jours, dont il a besoin pour rétablir sa santé bien compromise.

Septième rapport au Conseil de santé, du 4- au

10 février 1«5«.

Nos terribles épreuves de la fin de l'hiver continuent encore ; nos médecins surtout subissent l'influence morbide du milieu dans lequel ils sont obligés de vivre, afin de satisfaire aux exigences du service. Malgré les précautions prises, il n'estpas possible de conjurer le mal dans son extension, et bien que sa sphère d'action soit bornée, le nombre de ceux qui s'infectent est encore considérable. Je. vous ai envoyé .par le dernier courrier l'indication des mesures hygiéniques À mettre à exécution dans les ambulances; ces mesures sont exécutées ; on est constamment occupé à assainir par tous les moyens connus. Les pharmaciens, qui sont surtout chargés de ce soin, s'en acquittent avec le zèle et le dévouement les plus recommandables* Si le temps le permet, deux grands partis seront pris : le premier consistera à changer complètement le campement malsain et infect des troupes ; le second , à enlever le sol des baraques dans les ambulances, et à le remplacer par un sol neuf : il faudra passer les châssis au chlorure et badigeonner les intérieurs à la chaux ; on agira de même à l'égard du sol des tentes de malades. Pour cette opération, de fortes évacuations sont nécessaires , et elles ont été promises par l'administration , qui nous seconde de toutes ses forces. Aussi bientôt, je l'espère, nous serons maîtres de cette situation, qui , sans être très grave, m'inquiète cependant beaucoup.

DU 1er DÉCEMBRE 1855 AU & JUILLET 1856. 293

Ce qui nous gêne dans le serviee, c'est le petit nombre de médecins valides ; quant à ceux qui n'ont pas pu résister, le nombre en est déjà grand.,

Les maladies infectieuses et scorbutiques sont toujours dominantes ; il y a cependant une diminution notable du scorbut dans les corps, comme j'ai pu m'en assurer dans ma dernière visite générale, faite il y a quelques jours. Je pense que le retour de la végétation , qui fournira d'abondants pissenlits, nous rendra le calme normal. Il est probable qu'il en sera de même des maladies infectieuses, qui cesseront , comme l'année dernière , avec le retour du printemps , et nous permettront d'agir contre lés causes d'infection que l'hivernage entraîne nécessairement à sa suite.

Le personnel médical voit des vides nombreux se faire dans ses rangs, et par son courage, son énergie et son zèle dévoué jusqu'à la plus complète abnégation, il ne cesse d'être l'objet de l'admiration de l'armée.

Huitième rapport au Conseil de santé , du 11 au

20 février 1856.

J'ai l'honneur d'accuser réception au Conseil de sa lettre en date du 12 février dernier ; je me conformerai dorénavant aux prescriptions qu'elle renferme. Je prie monsieur le président de faire observer au Conseil, que si depuis l'arrivée de M. l'inspecteur Baudens en Orient je n'ai pas donné à mes rapports toute l'extension désirable, c'est que je Croyais faire un acte de déférence et de subordination moraie à l'endroit de M. Baudens ; j'ai voulu lui laisser le soin d'informer le Conseil des principaux incidents de notre

2yâ CtNOUUgMB PÉK10IW.

situation sanitaire, et de les apprécier lui-même, eu les ajou* tant aux observations recueillies» pendant son voyage en Grimée, et à celles que je ne cesse de lui transmettre depuis son séjour à Constantinople. .

Les maladies dominantes, comme je vous l'ai dit, sont le scorbut et le typhus : le scorbut commence à disparaître ; il n'en est pas tout à fait de même du typhus , qui fournit encore chaque jour de nombreux cas venant des régiments, et quelques cas rares de propagation dans les ambulances, Les grands travaux d'assainissement ont déjà produit de boni résultats ; mais le moyen principal qui nous a si bien servi en 1854 et 4855, le changement complet des campements, n'est pas encore possible ; l'hiver persiste avec une ténacité remarquable : il y avait hier, 28, février, un pied de neige sur le sol de notre plateau., Les causes qui ont déterminé notre état sanitaire actuel ont été prévues, ainsi que leurs résultats infaillibles, il y a plusieurs mois, et M. l'inspecteur Baudens a averti M. le ministre de la guerre qu'avec les conditions hygiéniques dans lesquelles les soldats allaient passer l'hiver, ces derniers offriraient de nombreuses et gravés maladies, Nos prévisions, basées sur l'expérience du passé, se sont malheureusement réalisées. Bien que les troupes n'aient pas eu à supporter les fatigues spéciales du siège, elles n'en ont pas moins vivement souffert de l'état de guerre permanent qui a suivi la prise de jSébastopol» Ce n'était plus un cercle de tranchées restreint qu'il a fallu défendre, mais bien une ligne de plus de douze lieues, du fond de la vallée de Baïdar à Sébastopol; à chaque instant des alertes tenaient en éveil les trois quarts des hommes. Cette énorme étendue de la ligne de défense nécessitant chaque jour de nombreuses avant-gardes et grgnd'gardes, rendait les approvisionnements difficiles et pénibles , et s'étalftit

du 1er DÉCEMBRE 1855 AU 6 JUILLET 1856. $95

sur des terrains variés, plus ou moins favorables au campement d'hiver. En résumé, fatigues excessives dans la plus mauvaise saison de Tannée» et campements souvent humides et. malsains. Les abris de l'armée pnt été les mêmes que pendant l'hiver précédent, tentes creusées et huttes en torchis ; or, ces abris sont insuffisants pour préserver complètement du froid intense que nous avons subi ; ils s'infectent vite, se pénètrent d'humidité par le sol,Jes parois et le toit ; ils sont habités par un trop grand nombre d'hommes, eu égard à leur petite capacité, dp sorte que l'air s'y vicie ; ces abris enfin réunissent, lorsqu'on ne peut pas les changer de place souvent, les conditions les plus favorables à la production des maladies cachectiques et

infectieuses. Si l'on ajoute à ces conditions d'habitations détestables , les mauvais temps d'un hiver extrêmement rigoureux, pepdant lequel le thermomètre a atteint 18* et 22° -— 0, on s'expliquera facilement l'explosion de germes morbides qui ont leijr origine dans un hivernage militaire de cette espèce» D'autre part, les vivres de guerre laissent beaucoup a désirer ; cette ■ alimentation n'est pas assez variée ; nous manquons- des végétaux frais qu'on ne peut pas trouver en Crimée pendant l'hiver ; de plus, elle est souvent grossière et de difficile digestion. Bien que les approvisionnements n'aient jamais manqué un seul instant, la qualité des denrées, dans les moments où la navigation était rendue diffiqilp par le mauvais état de la mer , a laissé beaucoup à désirer; mais cela est inévitable : la réunion de toutes ces causes a produit ces milliers de scorbuts, aggravés si promptejnent par le froid humide et le$ grandes influences dépressives auxquelles le soldat était soumis. Enfin nous trouvons un nouvel élément de causes prédisposantes , dans la constitution même des. hommes

composant l'armée ; en effet, il n'existe pour ainsi dire que deux catégories de soldats dans l'armée d'Orient : 1° des anciens militaires , à demi usés par une campagne de deux ans , au milieu de conditions exceptionnelles ; 2° des recrues nouvelles , dont la constitution est à peine développée, subissant facilement les impressions désavantageuses d'un régime de vie inaccoutumé, d'un climat nouveau et de l'éloignement de la patrie. En définitive , les causes auxquelles on doit attribuer les maladies graves qui sévissent sur l'armée sont, dans l'ordre de leur plus grande influence :

1* Les rigueurs extraordinaires de l'hiver sans moyen de protection en abris suffisants ; ' 2° Le travail exagéré des troupes ;

S4 L'insuffisance, l'humidité et l'infection facile des abris, conséquences forcées des nécessités de la guerre ; -

4° L'alimentation grossière, non variée, sans végétaux frais, souvent médiocre pour la qualité, et parfois insuffisante;

5° Le délabrement des plus fortes constitutions chez les vieux soldats, par suite d'une guerre safrs relâche pendant toutes les saisons ;

6° La faiblesse des nouveaux contingents et les mille influences physiques et morales qui agissent sur- les jeunes soldats.

Tout ce qu'il a été possible de faire dans le but d'atténuer les effets désastreux d'une campagne aussi active, et pendant un dur hiver, a été fait : le commandement a imposé les plus grands sacrifices aux ordinaires, pour améliorer l'alimentation de la troupe par des achats sur les fonds des compagnies. Des vêtements chauds ont été distribués à tous les hommes. L'administration a multiplié ses

DU 1er DÉCEMBRE 1855 AU 6 JUILLET 1856. 297

efforts pour améliorer, varier les vivres de guerre et y ajouter des légumes frais ou des légumes-conserves, malheureusement en trop minime quantité pour de si grands besoins. Les médecins ont redoublé de zèle et d'activité dans l'application des règles générales de l'hygiène. Tous ces efforts multipliés et bien dirigés ont porté leurs fruits, c'est-à-dire qu'ils ont fait la part du fléau et atténué le mal inévitable. Conjurer absolument ce mal, dans la situation fâcheuse de notre état de guerre permanent , n'était pas chose possible. Mais ce temps «de -rude épreuve va finir bientôt : la bonne saison nous rendra notre puissance, et j'espère que les mesures qui nous ont si bien réussi l'an dernier, à l'époque où nous étions en péril , auront les mêmes résultats cette année, quoique la situation soit plus mauvaise.

Je vous envoie ci-joint la copie de la lettre que j'ai écrite il y a quelques jours à M. l'inspecteur Baudèris ; elle vous fera connaître les' mesures prises déjà ou à prendre dans un bref délai , dans le but d'améliorer notre état sanitaire. (Pièce justificative n° 5 .)

Voici les répenses aux questions que Vous m'adressez : 1° Le chiffre des malades, fin février, est de 6,500 en Grimée : sur ce nombre, A, 500 sont placés sous des baraques, 2,000 sous des- tentes. Eupatoria a un hôpital de baraques, comme partout; un autre hôpital dit de la Marine, très con- * venable, pouvant contenir 100 à 120 malades, et de plus un bâtiment, espèce de caserne, dit hôpital de la Cavalerie -, ce derpier est mal disposé et malsain : c'est là que le docteur Leclère, qui y logeait, a succombé au typhus ; j'ai conseillé de supprimer lette annexe. Kamiesch a un hôpital dé baraques pour 800 lits environ ; les baraques sont planchéiées, ce qui n'existe pas pour les ambulances de l'armée.

2° On a mis 6 et 8 malades par tente de 16 hommes, lorsque ces malades étaient légèrement atteints-, h lorsqu'ils étaient cholérisés ou gravement atteints.

3° Il y a du feu dans toutes les baraques de malades, au moyen de petits poêles en fonte, dans lesquels on brûle de la bouille ; dans toutes les ambulances de la Tchernala, les tentes ont toutes des cheminées ou des poêles ; elles n'en ont pas dans les ambulances de division , mais elles sont doubles.

4° La pluie ne pénètre ni dans les tentes ni dans les baraques par le sommet : ces dernières ont une double couverture de planches ; les premières ne sopt humides que par l'infiltration du $ol extérieur, et boueuses que par les constaples allées et venues des malades et des hommes de service.

5° Le couchage, d'après le chiffre donné par l'administration, .est composé de 5,000 matelas et traversins : les deux tiers sont en service ; l'autre tiers est en réparation ou au nettoyage ; le complément du couchage est constitué par du foin, des nattes et couvertures,

6° La couverture est donnée entière au soldat, depuis le mois d'octobre 1854.

7° Il n'y a plus de soldats sous tente-abri; ils sont tous sous grandes tentes , turques ou françaises , ou (Uns des buttes souterraines.

8° Les malades ont toujours de la yiande fraîche»

9° On a distribué à chaque homme une criméenne, des gants, des chaussons, des bas de laine, des guêtres bulgares, des chéchias, des sabots et des paletots en peau de mouton pour les gardes et les corvées. Il est fâcheux que plusieurs régiments n'aient pu recevoir les mêmes distributions qu'au milieu de décembre et de, janvier.

10° Les parcs de bestiaux sont positivement sous l'influence du typhus; quelques bestiaux distribués ont dû avoir le germe de la maladie , comme cela a eu lieu dans les parcs des alliés en 1815. J'ai vu le rapport d'un vêlé* rinaire sur plusieurs autopsies de moutons à Eupatoria ; il constatait que ces animaux étaient atteints d'anémie et de vers intestinaux. L'année dernière , j'ai été appelé officiellement à observer, dans nos parcs, Une épizootie analogue à l'épidémie cholérique qui régnait dans l'armée, et qui, détruisait ranimai atteint en quelques jours. On distribue peu de viande fraîche ,, à cause de la fnaladie des bestiaux,

11° Les vivres da guerre consistent en :

Pain , 750 grammes, ou 550 grammes de biscuit ;

Viandç , 300 grammes , ou 250 grammes de lard salé;

Ri%? 60 grammes ;

Sucre , 20 grammes ;

Café, 16 grammes;

Sel , 16 grammes par jour et par homme ;

Viande fraîche , quatre jours sur dix ; trois jours de lard salé; trois jours de viande conservée (excellente).

Une ration de vin exceptionnelle est distribuée tous les jours au* soldats ;

Une^ ration extraordinaire de biscuit de 100 grammes ;

Un quart de litre de vin, trois fois la semaine ;

Un seizième d'eau-de-vie, quatre fois la semaine,

A titre de remboursement ;.

Ri*, fricots, sucre, café, pommes de terre et oignons quelquefois^

Vin y 30 litres par mois , pour les officiers seulement.

U me reste à répondre a un dernier paragraphe d& la

lettre du Conseil, qui a trait à l'appréciation comparative de l'état sanitaire de nos alliés et du nôtre.

II est parfaitement évident que les Anglais ont une situation sanitaire beaucoup meilleure que celle que nous observons dans l'armée française; mais cette différence, qui pourrait être faussement interprétée par un observateur Çui se contenterait de l'apparence sans pénétrer au fond des choses, est très facile à expliquer par l'examen comparatif de la somme d'efforts apportée par chaque nation à l'œuvre commune : pendant que nous manœuvrions de Sébâstopol aux sources du Belbeck , afin de couper la retraite aux Russes et que nos forces militaires étaient complètement absorbées par là défense d'une ligne de quinze lieues, les Anglais s'organisaient sans s'inquiéter d'attaques nouvelles : Sébâstopol était pris et détruit,' c'était tout pour eux. Pendant que les Anglais demeuraient paisibles dans leurs anciens camps , où ils élevaient des baraquements pour la troupe, nos divisions étaient obligées de manœuvrer ; elles irradiaient en tous sens et protégeaient nbs alliés par des marches et des contre-marches. C'est grâce aux loisirs qu'ils se sont donnés après la prise de la ville que les Anglais ont pu se créer le bien-être , cause efficace de la réduction du chiffre de leurs malades et de la ' gravité des maladies-, ils ont construit de nombreuses baraques où tous leurs soldats sont logés parfaitement ; ils ont, en améliorant leurs chemins de fer et en établissant une grande route parallèle à ce chemin, porté constamment et rapidement l'abondance dans leurs camps. Afin d'atteindre ce but, ils ne se sont pas servis de leurs soldats, qui, pour continuer la guerre, avaient besoin d'être ménagés -, ils ont fait venir d'Angleterre des ouvriers de tout genre; ils ont tiré de la Grèce et de la Turquie des hommes de peine, de sorte que

Ton peut dire que dans ce moment, à côté de l'armée an* glaise, il existe une seconde armée d'ouvriers qui est chargée des corvées générales, de l'entretien des routes et des approvisionnements de toute espèce. On raconte qu'aux Indes chaque soldat anglais a deux ou trois domestiques pour son service particulier ; je ne sais pas si cette assertion est vraie, mais ce que j'affirme, c'est qu'il y a au moins un homme de peine loué par l'Angleterre en faveur du bien-être de deux de ses soldats sur le sol de Crimée.

Le service hospitalier des Anglais profite de l'influence favorable d'ppe direction absolue par le corps médical, qui a le droit d'exprimer les besoins «prouvés, en même temps que celui d'y satisfaire largement , sous sa responsabilité ; aussi devons-nous convenir que, réduits au strict nécessaire, nous sommes bien pauvres dans notre hospitalisation , devant le luxe et le comfort des établissements de nos voisins et alliés.

D'après ces considérations, on ne s'étonnera pi g s de ne pas nous voir une situation sanitaire aussi bonne que celle de nos alliés, puisqu'ils ont trouvé le moyen de laisser de côté le service de guerre pour s'occuper de l'organisation complète de leurs moyens d'hivernage , tandis que nos soldats se sont misérablement installés en tenant le fusil d'une main et la pioche de l'autre. Les* Anglais passent chaque semaine des revues , et chez nous les exigences du service ne permettent pas aux colonels de voir réunis une fois par mois tous lesv soldats du régiment. Je répète les propres paroles des chefs de corps avec lesquels j'ai eu l'occasion de m'entretenir, pendant une visite générale récente des campements de l'armée.

Quant à l'armée sarde, elle n'est pas sortie de ses cantonnements et a pu consacrer plus de temps que nous et plus

de soins à l'organisation de ses. abris d'hiver ; son état sanitaire est beaucoup moins bon que celui des Anglais , car l'habitation des buttes a aussi déterminé l'explosion d'accidents typbiques. On ne peut pas, du reste, juger par corn* paraison dé cette armée arec la nôtre, car elle se Composé de 12 à 15,000 hommes, la dixième partie de notre effectif, et l'on est toujours mieux, en général, lorsqu'on est peu nombreux. Les Piémontais ont Un avantage sur nous, dam leurs établissements hospitaliers de guerre : c'est la gestion des affaires immédiates de l'hôpital , je yeux dire des locaux des malades, du mobilier, de la cuisine, de la phar* raacie, etc., par des sœurs de charité que Ton ne remplacera jamais, au point de vue des soins dévoués * par des hommes qui n'ont pas. les mêmes sentiments que la femme* et surtout la femme de l'Évangile*

Le chiffre des entrées a baissé pendant cette décade; mais le chiffre de la mortalité s'est accru sous l'influence du typhus, compliquant grand nombre de maladies» surtout les plus graves. Pas un cas de choléra ; le typhus le remplace complètement. Ci*joint le rapport de ma visite générale de l'armée au général en chef. (Pièce justificative n° 0.)

Neuvième f apport au Conseil dé santé , du 21 au

28 février 1856.

Bien que beaucoup de rapports de chefs dé servtae mentionnent une amélioration marquée dans notre état sanitaire, je ne pense pas que nous ayons gagné quelque chose depuis mon dernier rapport : le nombre dés typhiques est le même , et le chiffre de la mortalité est presque celui de la décade précédente ; cependant il y * Certainement une diminution du scorbut et en somme un nombre

BU 1er DÉCEtfUM 1855 AtJ 6 JUILLET 1856. ÔOS

relatif moins considérable d'entrants. Pour arriver rapidement à un résultat satisfaisant, il faudrait pouvoir mettre i exécution le projet de changement des campements des troupes ; jusque-lànous recevrons des régiments tin nombre toujours considérable d'hommes atteints de la maladie régnante; mais il pleut, il neige, il gèle et il vente depuis huit jours , de manière à rendre tout déplace» ment impossible sur un terrain qui, plusieurs fois dans une journée, prend alternativement la consistance de la boue et de la pierre. Nous sommes réellement peu favorisés du ciel, qui nous envoie des intempéries exceptionnelles en Grimée pendant le mois de mars. Nous éprouvons pour le moment le plus mauvais temps de tout l'hiver , et nous pensions avoir atteint le terme de nos misères ! Si, à l'endroit des troupes , on n'a pas pu prendre de mesures générales, si l'on a dû, en raison d'une impossibilité maté* rielle absolue, recourir à des moyens d'assainissement partiels et insuffisants des abris et des campements, il n'en a pas été de même dans le* ambulances : en effet, presque tout nos établissements ont été désinfectés complètement ; le Sol des baraques et des tentes a été renouvelé; les intérieurs ont été badigeonnés à la chaux, les tréteaux de lit et leurs planches ont été rabotés et chlorurés : les fournitures de couchage ont été complètement assainies. Des fumigations guytoniennes sont faites régulièrement trois et quatre fois par jour. Enfin on exerce la surveillance la plus sérieuse sur l'exécution des règles de l'hygiène : les malades front plus espacés, les typhiques sont isolés des autres malades et* placés dans des conditions qui facilitent l'aération 4a plus absolue et empêchent l'influence des miasmes contagieux. Aussi, grâce à ces excellentes pratiques , l'extension typhique a beaucoup diminué ; il n'y a plus dans les

ambulances que de rares exemples de contagion, et encore sont-ils en général peu graves.

J'ai recommandé aux médecins des troupes de s'occuper avec un soin minutieux de l'hygiène de leurs soldats ; je leur ai indiqué les moyens d'assainissement les plus rationnels; ils reçoivent des médecins des ambulances la liste nominale des hommes qui ont offert en entrant à l'hôpital les caractères du typhus , et , au moyen de ces indications , ils recherchent dans le campement les causes de ces invasions typhiques, afin de les faire disparaître si c'est possible. Les soldats sortis convalescents de l'hôpital sont placés au régiment dans des tentes spéciales et surveillés pendant plu* sieurs jours, afin que, s'ils portent avec eux le germe du typhus, ils ne le communiquent pas à leurs camarades. Ces prescriptions portent leurs fruits ; mais le souverain remède serait le beau temps , qui tarde trop à venir nous aider de sa toute-puissance. Un armistice qui vient d'être signé par les chefs des armées alliées et russe , donnera des loisirs à nos soldats, qui pourront au moins s'occuper des soins individuels de propreté, qu'ils ont dû trop souvent négliger, et qui ont cependant une si grande importance sur leur santé.

Le personnel est moins fortement atteint; cependant nous avons dû encore envoyer à Gonstantinople MM. Leker, Ragu, Bonnaud ; MM. Bernard, Tédeschi et Levié ont aussi été atteints, mais ils sont en voie de guéri son.

J'entretiens avec M. l'inspecteur Baudens une correspondance suivie ; je lui adresse les renseignements qui peuvent l'éclairer sur nos affaires médicales du. montent et lui inspirer des mesures générales et particulières que je m'empresse de faire exécuter.

Dixième rapport au Conseil de santé, du ln au

10 mars 1856.

J'ai l'honneur de faire savoir au Conseil que M. l'inspecteur Baudens est arrivé en Grimée par le dernier courrier ; depuis ce jour, M. l'inspecteur s'est occupé de notre situation sanitaire, qu'il a examinée en détail, grâce i trois jours de beau temps. Les mesures qui seront prises, lorsque le temps le permettra, seront : le changement complet des abris des régiments dont les soldats offrent encore de nombreux exemples de typhus ; comme il peut arriver que le froid empêche d'abandonner tout d'un coup les installations d'hiver, on les conservera en cas de besoin sans les habiter, et les soldats seront établis sous leurs tentes-abris, sur des terrains secs et neufs.

Les mesures hygiéniques dont je vous ai parlé dans mon dernier rapport ont été approuvées par M. l'inspecteur et continuent à être mises en application au grand avantage général. Nous insistons constamment sur la nécessité des évacuations , aussi voyez-vous que le chiffre des restants a diminué dans une assez forte proportion ; cela nous donne la possibilité de travailler à l'assainissement des établissements hospitaliers, et produit la cessation de l'encombrement quilavorisait la propagation typhique et empêchait la guérison des malades, même légèrement atteints. Les nouveaux malades venus des camps, et ceux qui contractent la maladie dans les ambulances, n'offrent plus une proportion de mortalité dépassant le chiffre ordinaire, et si notre total atteint un chiffre élevé, c'est qu'il est surtout gonflé par la mortalité des anciens malades , entrés au moment de

la plus grande intensité du fléau. Tout fait donc espérer que la période décroissante est Privée et que le mal suivra les phases successives d'une atténuation qui finira par ne plus donner d'inquiétude. Le scorbut décroît aussi d'une façon remarquable.

Le personnel médical a perdu M. Gueury, médecin aidemajor de la 4* division du 1er corps, qui at ait été détaché de son régiment aux ambulances, où il a subi la contagion. Ce médecin était un sujet extrêmement distingué, et sa mort a été vivement regrettée par ses chefs et ses camarades. Il y a maintenant en traitement à l'hôpital MM. Félix, médecin-major, Martin, Ladoire, Précy, Tédçschi, Levié,Viry, Lagruela; les quatre derniers sont convalescents.

Onzième rapport au Conseil de santé * du 11 au

20 mars 1856.

Notre situation sanitaire est toujours fort tendue, mais on constate une amélioration sensible quant au chiffre des entrées, à la gravité des maladies et à la mortalité. Les typhiques entrent encore en trop grand nombre dans nos ambulances (125 environ par jour), pour que nous comptions beaucoup sur le succès de nos ressources. Les anciens malades et le personnel, malgré toutes les mesures d'hygiène mises successivement à exécution subissent fréquemment la contagion, et le chiffre de ces typhiques par contagion, bien que moins considérable que par le passé, représente encore un quart des typhiques en traitement; mais ils offrent moins de gravité. La mortalité commence à porter sur des affections exemptes de la complication

DU 1er DÉCEMfiAÉ 1855 AIT 6 JUILLET 1856. 007

tjrphique ; ëe (Jùl ftoué indicflie une rérfitèsion dahs ûri avenir prochain. Nous attendons avec impatiente Tordre général du changement des campements, que la persistance d'une séiisdn rigoureuse rendait impossible. Dans quelques jours, déjà même à présent, l'abandon dès abrte infectés de l'hiver pourrait être effectué sans danger pour les troupes, et lorsque fcette grande mesure sera effectuée * nou9 verrons comme l'année dernière* à là même époque, les maladies infectieuses diminuer d'intensité et cesser bientôt complètement.

M. l'inspecteur Baudens a fait donner par l'autorité l'ordre de ne pas évacuer de typhiques, afin de ne pas infecter les bateaux de l'Etat et ceux de l'administration qui servent habituellement aux évacuations des malades de Crimée sur Constantinople. La réunion de plus de 1,500 typhiques qui eiistent actuellement dans nos services hospitaliers aura sans doute pour effet d'augmenter l'infection de nos éta^ Misse toents et de nous forcer à créer des ambulances spéciales sous tente, pôrtr cette grande catégorie de malades. Si cette mesure n'est pas prise, la contagion fera tomber successivement tous nos médecins, et le service médical deviendra impossible. J'ai déjà épuisé les faibles ressources que m'offraient les médecins des régiments , et il ne m'est plus possible de faire de nouveaux emprunts aux corps de troupe.

J'ai le regret d'enregistrer de nouvelles pertes bien douloureuses : la mort vient de frapper MM. Félix, médecinmajor de lr* classe, Leker et Sërvy, médecins aidesmajors, tous atteints de typhus grave.

On a déjà mis à exécution une partie des mesures générales conseillées par M. l'inspecteur Baudens; ces mesures sont indiquées dans le rapport de cet inspecteur à Son

Excellence le ministre de la guerre, rapport qui a été en* voyé au Conseil par le dernier courrier.

Chacun continue à faire son devoir avec un héroïsme et un mépris de la mort qpi sont l'objet de l'admiration de toute l'armée (1).

Douzième rapport au Conseil de santé , du 21 au

31 mars 1856,

On peut dire avec certitude que notre situation, au point de vue du typhus , n'est que très peu changée et qu'elle donne toujours de l'inquiétude : en effet , le chiffre des entrants est toujours considérable, et la mortalité ne s'arrête pas. Tout ce qu'ont pu promettre d'amélioration les mesures palliatives qui ont été prises et le retour d'une saison plus favorable n'a pas, jusqu'à présent, produit le résultat favorable que j'espérais, et je pense que nous sommes encore loin d'en avoir fini avec le typhus. Je l'ai dit plusieurs fois, et je le répète encore tous les jours, c'est à la mesure radicale du changement absolu des campements de toute l'armée qu'on devra l'amendement des maladies infectieuses et leur disparition définitive. L'expérience de l'année dernière le démontre, et nous en avons une nouvelle preuve dans l'insuffisance des efforts tentés jusqu'à pré-

(1) État atmosphérique du 11 au 20 mars :

Le 11, vent violent d'ouest, peu froid, temps couvert Les 12, 13 et 1/i, neige et froid de 5 à 12° — 0. Le 15 et le 16, beau temps, soleil toute la journée, froid toujours très intense.

Le 17 et le 18, vent du nord froid, beau temps, forte gelée la nuit. Le 19, même temps.

Le 20 1 retour à une température plus douce , soleil toute la journée.

DU 1er DÉCEMBRE 1855 AU 6 JUILLET 1856. 309

sent, et qui n'ont qu'atténué le mal sans le faire disparaître. Le nombre des typhiques de cette décade , indiqué ciaprès, donnera de ce que j'avance la conviction la plus complète :

1,289 restants, 1,194 entrants. 142 sortis, 570 morts, et 1,771 restants le 31 mars.

Tant que l'on restera dans ces conditions, il y aura péril et possibilité d'extension du mal, sous le coup de circonstances éventuelles.

Ajoutons que depuis quelque temps les officiers, qui montraient une immunité complète à l'endroit de l'infection, commencent à être atteints; plusieurs ont déjà succombé. Il est impossible de prévoir où cela s'arrêtera, si l'on ne prend pas d'urgence une mesure radicale, l'abandon absolu des vieux camps. M. l'inspecteur Baudens et moi nous ne cessons de réclamer l'exécution de cette mesure.

Le personnel médical continue ses cruelles épreuves, mais à un moindre degré. M. Goutt, médecin d'une modestie et d'un mérite rares , a quitté nos rangs déjà trop éclaircis ; malgré mes vives instances, il n'a cessé son service que lorsque la maladie était devenue mortelle. M. Gillin, aide-major d'avenir, a aussi succombé au typhus. MM. Fleschutt , Laforêt et Moulinier , chefs d'ambulatice , ont dû quitter leurs services , atteints de symptômes typhiques offrant déjà une certaine gravité.

Les maladies autres que le typhus qui se manifestent dans l'armée, n'offrent qu'une médiocre importance; si nous devenions bien maîtres du fléau épidémique, l'état sanitaire serait des plus satisfaisants.

M. l'inspecteur Baudens nous quitte demain pour retourner à Gonstantinople et y prendre des mesures dans

l'intérêt des malades de l'armée, qui vont successivement y arriver et y séjourner.

Treizième rapport au Conseil de santé, du 1* afy

10 avril £356.

L'influence typhjque donne encore de l'inquiéti|de^ le nombre des entrants typhiques nppyeaus. est encore trop élevé pour nous faire espérer la fin prochaine de ce terrible mal. Cependant il faut convenir que 1$ rnpri alité e§f pipipdre et que le chiffre des sorties est plus rassurant. \p çpofbut commence à disparaître depuis que, par suite du beau fëjpps, op peut se procurer de la salade. On a encore très peu fait ppur le changement des ctunpeipepts, et je pense que ppus partirons avant l'exécution de cette mesure si essentielle pour toutes les troupes. I)ans le 1er corps, les tepjtes de$ soldats ont seulement été portées à vingt pas de distance 4e leur au? cien emplacement. Déjà Eupatori^ est en pftrtje éypcpée; ainsi quatre régiments de ligne (3e divisiop 4U corps 4e réserve) sont partis pour France. Op ? embarqué fes spfdats libérés, au nombre 4'une quinzaine 4e mille; depiaip, sans doute, les zouaves retourneront en Algérie : ils opt reçu l'ordre de se tenir prêts ; après eux viepdra la /cavalerie , puis le reste du 2e corps. J'insiste popjr que Je pbjffre des malades hospitalisés en Crimée soit rendp très pupime par de fréquentes évacuations. Ce{.te mesure évite l'epcQmbrement, et permet au personnel médical restreint quj a résisté au typhus? (Je faire le service avec $oip : je u'ai p}us que cinq chefs 4e service y&|ides.

M. Baudens fait établir $YflQ d£$ Princes, feus la pier 4e Marmara, un dépôt de 1,500 scprbptiques popvajescents ; j'y enyoje par onjre six ipédecins opny^le§cepts du typfrgs

DU 1er DÉCEMBHE 1 855 AU 6 JUILLET 1856. 311

qui , en profitant d'un changement d'air nécessaire à leur santé, pourront doqner des soins à cette nouvelle colonie de malades français.

Pendant cette décade, MM. Barberet, Hatry, Çarion, Burlureapj, /\ron et Perréon ont été atteints d'accidents typhiqi^es.

Qwtorzièffle f apport au Conseil de santé, du 11 au

20 avril 1856.

Le typhus semble enfin vouloir cesser ses ravages, mais cependant c'est avec une extrême lenteur qu'il se retire ; tyjeo que le Dpm^re des entrées pe suive pas la décroissance que nous désirons, il a néanmoins une tendance marquée à dinûjjuer; j| est eptré 647 typiques pendant les dix JQijr§, 80Q jd&ns la précédente décade et 1,194 dans celle du 2i au 31 mars, ^mortalité n'atteint qu'une proportion modérée. ïl semble , en résurpé , que le typhus peVd graduellement et insensiblement de son énergie ; je suis surtout satisfait de constater que ceux de nos médecins qui ont été atteints depuis peu de temps vont assez rapidement ye^s un njieux dqrable et ne me dpnnent plus les affreuse^ inquiétudes du passé. Aucune maladie grave ne vient heureusement entraver ou compliquer la marche des affections typfiiqijjeç yers pne attjénp$tiop biep caractérisée.

La surveillance est (gmours très active dans les ambulances, et je dois dire que rien n'est épargné pour seconder n#p soins, tyais si j'ai lieu d'être satisfait de l'exécution des rigoureuses piëspres d'bygièpp conseillées à l'^dmjqistration p)ilj taire , j'pj beaucoup mpins à me louer du succès que devraient obtenir mes conseils auprès du commandement : j'ai bea^ rappeler chaque jpur à la nécessité d'éteindre le

typhus le plus tôt possible, en faisant disparaître les causes qui Vont produit et qui agissent encore ; j'ai beau m'ingénier à exciter la crainte légitime de l'infection de la flotte par des troupes de santé douteuse ; je répète en vain qu'il est nécessaire d'î porter l'installation des camps sur des terrains neufs et sains ; je ne puis, en définitive, réussir à convaincre l'autorité : on s'est contenté, comme je vous l'ai dit, d'éloigner de vingt pas de leurs anciens camps les troupes du 1« corps et quelques régiments des 2« et 3« corps; la plupart des hommes resteront dans leurs anciens emplacements jusqu'au départ de l'armée ; aussi je ne serai pas surpris qu'il nous arrivât d'affreux malheurs en route. Le médecin ne peut que conseiller; le conseil donné, il n'est plus responsable.

L'ambulance de la !*• division du 2« corps a été supprimée depuis le départ de cette division ; les autres établissements de ce corps seront aussi successivement supprimés, excepté l'un d'eux, qui conservera tous les typhiques ; car, suivant Tordre donné, ces malades ne doivent pas être évacués.

Le personnel de santé va généralement bien ; il suffit parfaitement au petit nombre de malades que nous avons actuellement en traitement»

Quinzième rapport au Conseil de santé , du 21 au

30 avril 1856.

Nous touchons au moment où le typhus atténué n'offre plus en général, chez les malades qui en sont atteints, que des accidents typhiques ordinairement curables : aussi voyons-nous la mortalité baisser dans une forte proportion. J'espère que dans quelque temps l'épidémie aura cessé;

DU 1er DÉCEMBRE 1855 AU 6 JUILLET 1856. 313

cependant le 3e corps fournit un contingent plus considérable que le 1er, dont les tentes ont été déplacées depuis dix jours ; ce qui a produit dans ce dernier corps une amélioration sanitaire que nous appelions de tous nos vœux et dont la réalisation* par les moyens que nous indiquions, a été si difficile à obtenir. J'insisterai de nouveau, avec toute l'énergie dont je suis capable, pour que ces moyens reçoivent une application générale.

D'après les ordres de Son Excellence le maréchal commandant .en Chef, le personnel médical, dirigé successivement sur France au fur et à mesure des départs des divisions, doit être mis à la disposition de l'intendant de Marseille. Nos médecins vont bien; nous venons cependant de perdre le docteur Lamarque, du 3e chasseurs (symptômes typhiques, constitution entièrement détériorée), et le sousaide Sautié, qui a succombé à un typhus grave : ce malheureux jeune homme , désireux de s'instruire, a pris le germe de la maladie en faisant de nombreuses autopsies, malgré la surveillante sollicitude et les conseils paternels de son chef, M. Leuret.

J'ai reçu de Gallipoli un rapport de M. le docteur Molard, médecin-major de lre classe, qui me donne avis de l'entrée à l'hôpital de Gallipoli de 62 typhiques, atteints à bord des navires le Jupiter ', la Sirène et le Navarin , qui portent en France des soldats libérés de l'armée de Grimée. Le Conseil a dû. être instruit de cet événement par le rapport direct de M. Molard.

31 k CINQUIÈME PÉRIODE.

Seizième rapport au Conseil dp santé, du 1er au

10 mai 185§.

La santé des troupes de Grimée s'améliore progressivement; l'influence typhique est à son terme. Les invasions sont de simples accidents très souvent curables pt en peu de jours. Aucune maladie ordinaire n'offre d'intérêt immédiat; vous pouvez en juger par la récapitulation de la dizaine. ,

Le déplacement complet du corps de réserve 13' corps) a été enfin obtenu ; il a fallu, comme je vous l?ai déjà djt, des efforts énormes pour atteindre ce résultat; mais la partie est gagnée, et nous avons la certitude de recueillir rapide? ment les fruits de cette mesure. S'il ne survient p^s dp npuvelles influences épidémiques, choléra ou autres, analogues 4 à celles qui nous ont surpris et éprouvés tant de fois, et que la prudence humaine n'est pas à même de prévoir, l'occupation de la Grimée, je vous en donne l'assurance formelle, finira bien, au point de vue médical. Du reste, cette conviction ne diminuera pas nos précautions.

Je vous annonce avec plaisir que la correspondance des hôpitaux turcs m'apprend que, depujs le 20 avril, aucun vaisseau n'a déposé de malades typhiques dans le Bosphore et les Dardanelles. Deux vaisseaux à voiles, chargés de cher vaux, ont relâché à Gallipoli ; l'état sanitaire de l'équipage et des passagers était excellent. D'autre part, des nouvelles de Marseille, de source authentique, sont très rassurantes sur la santé de nos soldats déjà débarqués.

Le personnel médical continue à bien aller ; il prend successivement, avec les divisions, le chemin de France ; on pense que les trois corps d'armée français seront enlevés

par la marine avant six semaines. Je suivrai probablement, pour mon compte, la fortune du grand quartier général , lorsque Son Excellence le maréchal Pélissier aura fixé le jour de son départ.

Dix-septième rapport au Conseil de santé, du il

au 2Q mai 1856.

J'ai l'honneur de vous accuser réception de yptre lejttpe en date du 10 mai dernier, et de vous faire savojr que je n'ai pas reçu la recommandation que le Conseil pep§e m'avoir prescrite dans sa dépêche du 18 décembre 185g. J'ai relu avec attention cette dépêche, et je n'y ai jr ien trouvé qui ait trait aux instructions a transmettre au personnel, concernant ses travaux scientifiques particuliers. I) existe du reste, sauf erreur de ma part, urçe décision du mipjstrp de la guerre qui. interdit à tout officier de publier ses ïmr pressions sur les événements militaires, quels qu'ils soient, et auxquels il est appelé à participer, sans l'autorisation du ministre. Pour mon compte, je me suis toujours conformé à cette règle, et j'ai rigoureusement tenu la m$in à ce que les officiers de santé sous mes ordres ne s1 en écartent pas. Les publications dont vous me parlez sont faites saijs (Joute par des médecins de Gonstantinople, qui ne sont pas sou§ ma direction ; je rappellerai néanmoins au personnel médical de Grimée que les travaux scientifiques au sujet <fes événements médicaux militaires de cette époque, ej réçultpfjf de leur initiative , doivent suivre la filière hJ£r^rcbjqu£? ayant d'atteindre la publicité. D'après vos prescriptions, je profiterai de l'occasion pour les engager à recueillir teur§ impressions et les nôtres, prises dans leur pratique, et à les coordonner de manière à obtenir un résultat utile, au

point de vue des progrès futurs de la médecine et de la chirurgie des armées.

J'ajouterai que, grâce à la contiance sympathique que mes braves collaborateurs de Crimée ont bien voulu m'acCorder, grâce à l'harmonie qui n'a pas cessé un instant de régner dans le service médical pendant cette longue et dure campagne, il m'a été possible de rassembler un nombre considérable d'observations de tout genre. En voyant tout par moimême, et me faisant éclairer dans les circonstances difficiles et graves; en demandant des rapports consciencieux à tous les chefs de service, j'ai pu réunir de nombreux documents qui me permettront un jour d'écrire l'intéressante histoire médicale de l'armée de Crimée. Comme vous le voyez, depuis longtemps tous se sont associés à cette œuvre importante par l'apport journalier des matériaux ; tous auront à partager l'honneur de l'édification d'un monument scientifique, dont ils sont les véritables ouvriers. J'ai transmis les félicitations que le Conseil adresse, par mon intermédiaire, au personnel de santé, au sujet des récompenses dernièrement décernées ; j'ai reçu des chefs de service les plus vifs remercîments, que j'ai l'honneur de vous transmettre, en y joignant l'expression de ma gratitude particulière pour l'approbation donnée à ma direction par le Conseil.

Je ne vois plus rien d'inquiétant dans l'état sanitaire; nos ambulances se dégarnissent; la mortalité n'y prélève plus qu'un faible tribut, qui diminue quotidiennement. Déjà les bénéfices du changement de campement du corps de réserve se font sentir : il y a moitié moins de cas nouveaux et de décès, et cela a été obtenu en une douzaine de jours !

. Le 1er corps est en voie de partance -, on croit qu'il n'y aura plus un soldat français en Crimée du 5 au 10 juillet.

Nous touchons donc au terme de nos deux années de sacrifices, et tout le monde s'en réjouit.

Dix-huitième rapport au Conseil de santé du 21

au 31 mai 1856.

Je n'ai que peu de choses intéressantes à signaler au Conseil ; notre armée se fond par les départs successifs, et le temps qui s'écoule nous permet de compléter l'amélioration sanitaire, que nos premiers soins et l'excellente température du printemps ont commencée. Les maladies sérieuses s'effacent; elles ne se montrent plus que par forme d'éclairs peu graves. Comme on le remarque généralement à la suite des épidémies, la santé générale est satisfaisante. Il ne reste plus en effet dans les rangs des soldats que de robustes constitutions plusieurs fois éprouvées, et que les conditions morbides ordinaires n'ébranlent qu'avec difficulté; aussi l'armée qui part aujourd'hui de Crimée deviendra en peu de temps aussi belle qu'elle est robuste et aguerrie, et on pourra la montrer aux amis comme aux ennemis de la France Nous sommes arrivés à l'embarquement du 3e corps, qui n'a plus que trois divisions ; déjà deux régiments de la 1" division sont embarqués, le reste suivra rapidement, car nous avons en rade de Kamiesch les vaisseaux nécessaires au transport de ces troupes. Avant la fin du troisième mois, l'évacuation de nos forces militaires de Crimée sera effectuée. Le personnel médical se réduit dans la proportion des embarquements de troupes; je conserve néanmoins une réserve suffisante pour parer à toute éventualité : j'ai encore sous ma direction 26 médecins répartis en trois ambulances. Lorsque le 3e corps sera parti, deux de ces ambulances seront supprimées,

et il lie testera que l'hôpital baraqué <Jè KattlièSch, qui suffira à tous les besoins que la prlidence là plus exagérée puisse prévoir.

Dix-neuvième rapport dU Conseil de santé du lw

au 15 juin 1856.

Iftttfe état satii taire cantifiue à être satisfaisant ; peu d'entrées, et surtout point de maladies gravés. Le typhus doit être considëfré comme éteiht. Tout est dont! aussi satisfaisant qu'on peut le désirer.

Je suis heureux de porter à votre connaissance que I* belle conduite, le zèle et l'abnégation constante des médecins pendant cette guerre ne cessent de recetoir dans l'armée dëfc marques de considération : les chefs de divers services spéciaux viennent, par de gracièusefc visites de départ, témoigner le souvenir de la reconnaissance que les officiers des différents ccrps dé l'armée conservent des bons services rendus par les médecins militaires. Dans quelques jtirtirs il n'y aura plus ici que 15 rtiédécins, pour les détachements et le service hospitalier.

Vingtième rapport du Conseil de $ tinté, en daté du

1er juillet 1856.

11 ne reste plus à la daté où j'écris cette detnièrè lettre au Conseil que 40 malades, qui, avec les quelques entrants des derniers jours, seront évacués le 6 juillet, jour du départ définitif de l'armée française de la Grimée. M. l'intendant général a voulu attendre ce jour pour me mettre à la disposition de Son Excellence le ministre de la guette ; je ne quitterai donc la Grimée qu'avec les derniers médecins»

DU 1er DÉCEMBRE 1855 AU 6 JUILLET 1856. 319

MM. de Finance, Chetdssu, Bdrstddu, Godot, Lftugier, et les derniers soldats.

Avant de dite tirt dernier ddleb dtfx Jjauvfés et dignes camarades que Dieu a voulu que nous laissions sur cette terre étrangère, il était de notre devoir de signaler leur dernière demeure pat un souvenir durable. Dans ce but un monument sévère, dont j'envoie le croquis au Conseil, a été élevé en leur mémoire dans le cimetière du grand quartier général. Les noms des trente-deux médecins qui ont succombé en Crimée ou sur mer, ont été gravés profondement sur les faces latérales du monument. Si le sort amène plus tatrd sur le sol de Crimée quelques-uns de nos frères ou quelques pafeùts ou amis de ces glorieuses victimes, ils sauront où il faudra s'agenouiller pour dire une prière et déposer un douloureux regret.

Je ne veux pas non plus quitter la direction du service médical de l'armée sans prier le Conseil de recevoir ï'expfessioti de mes sentiments de reconnaissance pour les bons avis, les encouragements, les éloges enfin qu'il n'a cessé de nouS ftfddiguer pendant le cours de cette catfïpagne. Ainsi aidés, ainsi soutenus par la bienveillance extrême et la science profonde de nos chefs du corps de santé, nous ne pouvions manquer par nos efforts et notre dévouement de porter au degré le plus élevé l'honorabilité des officiers de santé militaire de la France.

Le médecin en chef de l'armée , Signé Se rive.

Ordre général*

Soldats !

Le canon que vous venez d'entendre vous a appris que l'Impératrice a donné à la France un prince impérial.

Nos braves et loyaux alliés, les Anglais et les Sardes, ont voulu aussi saluer cette heureuse naissance.

Soldats ! vous éprouverez en ce jour la même joie qu'a ressentie la patrie , car vous verrez comme elle dans cet événement désiré une satisfaction de plus pour notre Empereur, un nouveau gage pour les grandes destinées de la France, et une marque éclatante des bénédictions du Ciel.

Au grand quartier général, à Sébastopol, le 23 mars 1856.

Le maréchal commandant en chef, Signé A. Pélissier.

PIÈCE JUSTIFICATIVE Nù 2.

Ordre général.

Soldats !

L'Empereur disait naguère à vos frères : « Vous avez bien mérité de la patrie! » Vous entendrez successivement, à votre tour, les mômes paroles tomber de cette bouche au-

guste , j'en ai l'assurance. Soldais ! par voire énergie , par votre résolution, votre héroïque constance, voire indomptable courage, vous avez , avec nos braves et fidèles alliés, conquis la paix du monde.

J'ai quelque droit de le dire, à l'aspect de tant de champs de bataille arrosés de votre sang, témoins de votre froide abnégation, et d'où, chaque fois, votre gloire s'élevait plus radieuse et plus belle et couronnait vos sublimes efforts.

Vous allez revoir la patrie , heureuse de votre retour, heureuse d'une paix glorieuse , d'une paix signée sur le berceau d'un enfant impérial. Pénétrons-nous tous d'un tel présage ; trouvons-y une nouvelle marque de la Providence divine, et, s'il était besoin, un motif de plus pour l'accomplissement de nos devoirs envers l'Empereur et le pays.

Au grand.quartier général, à Sébastopol, le 2 avril 1856.

Le maréchal, commandant en chef, Signé A. Pélissier.

Mesures hygiéniques à employer dans les ambulances

de l'armée

1° Les baraques seront ventilées par les portes, fenêtres et chatières, au moins trois fois par jour, quel que soit l'état de l'atmosphère, et pendant quinze minutes environ : la première fois, avant la visite du matin, la deuxième à midi, la troisième avant la visite du soir; si le temps le permet, on laissera le plus longtemps possible les chatières ouvertes pendant la journée; on entretiendra un feu clair et permanent dans les poêles; ce qui est un des moyens les plus propres à renouveler l'air confiné des intérieurs»

322 CINQUIÈME PÉRIODB.

2° Lorsqu'on le pourra, les fournitures des lits des malades qui pourront se lever, seront sorties de la baraque, expo* sées à l'air et secouées ou battues.

3° Le sol des intérieurs, s'infectant rapidement parles produits des sécrétions des malades et par la boue apportée du dehors, une aspersion de solution de sulfate de fer sera pratiquée, chaque jour, sur le sol et particulièrement dans les intervalles qui séparent les couchettes.

h° De temps en temps, sur l'indication du médecin-chef, on fera dans les baraques ou tentes occupées, des fumigations guytoniennes, et cela avec les précautions que comporte ce mode d'assainissement dans les lieux habités. Si de nombreuses affections de poitrine s'opposaient à l'usage de ce mode de désinfection, on le remplacerait par un vase à demeure dans la baraque, et contenant du chlorure de chaux étendu d'eau -, le chlore, en se dégageant plus lentement, irritera moins les organes de la respiration, et la continuité de son action suppléera à la faiblesse du dégagement. Si les circonstances permettaient de vider une ou plusieurs baraques de leurs habitants, on s'empresserait de procéder à la désinfection générale par les moyens habituels, dont les doses et les modes d'emploi sont détaillés dans ma circulaire d'avril 1855, à laquelle je renvoie.

5° On s'efforcera de limiter autant que possible le contact des infirmiers avec les malades ; il est indispensable d'éviter que les premiers couchent dans les salles, ou dans les tentes des malades, et de réduire les gardes de nuit à quatre ou six heures de durée au maximum. Une grande surveillance doit encore être exercée sur le campement des infirmiers; on exigera d'eux la plus grande propreté et la ventilation de leurs abris, tentes, couvertures et

vêtements. Je conseille, dans l'intérêt de la conservation de la santé de ces gardes-malades, si dignes de sollicitude, l'usage du café alcoolisé le matin avant le service, avec un morceau de pain ou de biscuit.

ô* On mettra le plus grand soin à éloigner des rues ou places de l'ambulance les immondices de tout genre qui pourraient s'y accumuler ; on évitera la stagnation des eaux pluviales et autres; les baquets des latrines seront l'objet d'une attention particulière sous le rapport de la propreté, et devront constamment être désinfectés, au moyen de la solution de sulfate de fer.

7° Lorsque le temps sera favorable , on fera sortir des baraques et des tentes les malades dont l'état de santé le permettra sans inconvénient, d'après l'avis du médecin traitant.

8° Les chefs des services médical et administratif s'entendront pour prendre, en ce qui les concerne spécialement, les mesures nécessaires, et pour mettre à exécution les précautions hygiéniques conseillées dans les établissements hospitaliers dont ils ont la direction. Les médecins chefs des corps d'armée surveilleront l'exécution des mesures prescrites, en aidant leurs subordonnés des conseils de leur vieille expérience, ou en modifiant au besoin, et suivant les circonstances imposées par la nécessité, les règles générales qui viennent d'être formulées.

Au grand quartier général, à Sébastopol, le 5 janvier 1 856.

Vu et approuvé, L'intendant général, Signé Blanchot.

Rapport sur Vétat sanitaire des troupes de l'armée en garnison à Eupatoria : visite du médecin en chef dans les premiers jours de février 1856.

Monsieur l'intendant,

Conformément à votre invitation en date du 30 janvier dernier, je me suis transporté à Eupatoria, afin de reconnaître, par un examen attentif et scrupuleux, les causes qui paraissent avoir une influence fâcheuse sur la santé des troupes de la garnison de cette ville. J'ai visité les hôpitaux et les casernements des soldats, j'ai interrogé ceux des chefs de corps qui ont assisté à ma visite et les médecins 5 j'ai pu réunir de nombreux documents, qui m'ont conduit à l'appréciation de la nature du mal, et aux moyens qui me semblent les plus propres à y porter remède.

Nos établissements hospitaliers sont excellents; les malades y sont dans les conditions les plus favorables à leur guérison, soit sous le rapport des locaux, où l'air et la lumière arrivent abondamment, soit sous celui du matériel hospitalier, qui, pour une situation de guerre, ne laisse rien à désirer. Je ne ferai qu'une exception pour une grande maison , affectée primitivement à l'ambulance de cavalerie, et qui, sans être positivement insalubre, n'a pas toutes ses pièces suffisamment aérées et éclairées ; de plus, on y sent une odeur de latrines qui pénètre dans presque tous les appartements. Les services médical et administratif sont faits d'une manière irréprochable, et tout ce que demandent les médecins dans le but d'améliorer le bien-être des malades est immédiatement accordé. Mais si tout concourt, dans l'installation des hôpitaux, à rendre facile et fructueux

le traitement des malades, on ne peut pas faire le môme compliment aux casernements affectés aux troupes; ils offrent, pour la plupart, des conditions nombreuses et évidentes d'insalubrité. C'est à peine si le quart des soldats des divisions d'Eupatoria a des abris convenables, les autres logent dans des bouges imprégnés d'humidité, où pénètre à peine la lumière, souvent sans ventilation possible, et où chaque homme n'a pas, aux heures du repas, la quantité d'air respirable nécessaire. Les lentes et les huttes qui complètent ce casernement défectueux sont placées sur un sol infecté par toute espèce de détritus animaux; si l'on ajoute à cela l'influence des cloaques , qui constituent les rues de la ville, véritables mares de boue liquide, exhalant une odeur nauséabonde et pernicieuse, on s'explique facilement les maladies nombreuses et graves observées sur les troupes françaises d'Eupatoria. Voilà, dans mon opinion , les principales causes de cet état fâcheux, qui trouve encore de puissants auxiliaires dans l'absence d'une alimentation réparatrice et variée, et dans les fatigues extrêmes du service (1). Les régiments ne sont pas tous atteints au même degré : la proportion des malades y suit fatalement la progression d'énergie des causes signalées ; ainsi , nous avons rencontré peu de malades au 17e bataillon de chasseurs (10 sur 450 chasseurs à l'effectif) ; ce bataillon est caserne dans des hangars très convenables, d'une bonne élévation , qui ont été améliorés par un pavage soigné du sol ; chaque soldat s'y est construit une couchette distante de trente centimètres du sol ; une propreté exquise règne partout; la mer de boue des rues voisines a été remplacée par un excellent empierrement; les ordinaires sont l'objet d'une

(1) A Eupaloria , on a mangé pendant quelques jours de la viande de cheval, que les troupes n'ont pas trouvée mauvaise.

sollicitude toute particulière, et les légumes ne manquent jamais : on en fait môme acheter à Conslantinople. C'est l'exemple le plus remarquable des excellents et confortables résultats que la persévérance du travail peut obtenir. Il est juste d'ajouter que les chasseurs à pied sont des soldats d'élite, robustes et intelligents ; qu'ils ne sont pas astreints aux corvées, comme les régiments de ligne, et que le hasard leur a dévolu un lot d'abris avantageux.

Le 85° régiment de ligne est le plus maltraité de tous ; il compte environ deux cents malades, attendant que les hôpitaux aient des places à leur fournir ; c'est dans ce corps que l'on rencontre l'exagération de la puissance des causes morbides (les mauvais abris surtout). Les autres régiments de ligue présentent un chiffre moins élevé, mais s'en approchant plus ou moins : ainsi, le 67e à peu près 200 malades, le 10e de ligne 150, le 61e 200, le 6e dragons 40, le 7e dragons 30, le 4e hussards 50, l'infanterie de marine 20, le génie 13, l'artillerie 100. Dans ce nombre pas un seul malade parmi les officiers, qui sont mieux logés et mieux nourris. D'après cette appréciation, le chiffre général des malades de la garnison , traités à la chambre pour des maladies sérieuses, est de 1,0*0 à 1,200. La cause de cet encombrement de malades dans les régiments lient à ce que le nombre des militaires atteints par la maladie augmentant tous les jours, ils n'ont pas pu entrer aux hôpitaux dans la proportion de cette augmentation, qui devait être compensée par des sorties ou des évacuations équivalentes, ce qui n'a pas eu lieu. On a donc été obligé de conserver des maladies, qui de légères sont devenues nécessairement graves par l'influence trop prolongée des causes primitives ; aussi l'on a bientôt pu constater le développement, chez les malades des régiments* des phénomènes typhoïdes et ty-

phiques qu'ils ont portés graduellement dans les hôpitaux par suite de places devenant vacantes , et qui y ont constitué des foyers compromettant les autres malades, les médecins et les infirmiers. Heureusement que jusqu'à présent il n'a été observé en général que des maladies infectieuses à formes atténuées et à extension contagieuse limitée ; mais il est plus que temps de mettre un terme à cet état de choses. Cette épidémie menaçante prendrait bien vite les caractères du typhus des armées, si l'on continuait à lui fournir des aliments. Il faut donc empêcher les anciens malades soignés au corps de passer par les hôpitaux d'Eupatoria, car ces établissements, par le séjour de ces malades infectés, deviendraient eux-mêmes certainement de terribles foyers d'infection.

Afin d'éviter cette déplorable situation, il faut évacuer directement sur Constantinople les 1,200 hommes malades des régiments d'Eupatoria ; je conseille encore de régulariser le service des évacuations, en le proportionnant aux besoins des entrées futures, de diminuer même le nombre des malades des hôpitaux de la ville dans le but d'amoindrir, si l'on ne peut les anéantir, les influences typhiques qui y régnent.

Quant aux causes morbides, qui sont le point de départ des accidents, il faut sans perdre de temps s'attacher à les faire disparaître, et dans ce but je conseille les mesures suivantes :

1° Faire camper le plus tôt possible, hors de la ville et sous de grandes tentes, les régiments les plus éprouvés.

2° Si cette mesure ne peut être prise, débarrasser le casernement d'un ou de deux régiments de cavalerie, qu'on transporterait à Kameisch; les abris des cavaliers serviraient aux fantassins et l'encombrement cesserait.

3« Si Ton resle dans la ville , v conserver le moins possible de malades.

A* Etablir à Eupatoria une commission, qui devra s'occuper des mesures hygiéniques nécessaires à l'assainissement de la cité.

5° Rappeler les médecins des corps el des hôpitaux à l'exécution de ma circulaire du 27 mars 1855, complément explicatif de Tordre général du 17.

J'ai la conviction qu'en mettant ces conseils à exécution, on empêchera un plus grand envahissement du mal et que les avantages d'un état sanitaire normal viendront bien vite récompenser les efforts qui seront tentés. Avant de partir d'Eupaloria, j'ai communiqué à M. le général commandant la ville et les troupes françaises, le résultat de mes' investigations.

Eupatoria, 6 février 1856.

Signé ScitiVE.

Rapport à M. l'inspecteur Baudens sur le service de santé de l'armée de Crimée, en date du 22 février 1856.

Monsieur l'inspecteur,

J'ai lu votre rapport, qui m'a été communiqué par M. l'intendant général, et je suis heureux de voir que votre haute sanction vienne prêter appui aux mesures que j'avais proposées à l'autorité; nos conseils sont les mêmes et je m'attache à les faire mettre à exécution , malgré toutes les difficultés que je rencontre comme toujours

sur mon passage. Nous serons dans quelque temps, je l'espère, maîtres de la situation ; tout me le fait présager; mais ce ne sera pas fini, car nous ne pouvons nous débarrasser qu'en jetant sur Constantinople les obstacles qui gênent notre action ; c'est donc là que la grande secousse se fera sentir, peut-être même avec une intensité plus grande qu'en Crimée. Heureusement que vous êtes là et qu'avec l'entrain, la fermeté et l'amour du bien quand même que je vous connais, vous surmonterez les terribles difficultés que donne à notre état de guerre un mal contagieux, et vous en triompherez.

Voici ce qui se passe ici :

1° Le plus tôt possible les campements des soldats seront changés, comme l'année précédente au printemps ; ce serait déjà fait, si nous n'avions pas eu un froid de deux jours de 12 à 18° — 0. En attendant, les tentes sont assainies par des fumigations chlorurées et la ventilation ; les médecins des corps sont chargés de surveiller avec une scrupuleuse attention les causes d'infection et d'y faire apporter un rapide remède. J'ai visité tous les campements de troupes et j'ai donné à chaque médecin les conseils que l'assiette de son camp et les modifications utiles à y faire m'ont suggérés; chacun a promis exécution prompte et certaine, et la preuve de la réalisation de cette promesse, c'est que déjà je m'aperçois que le chiffre des entrants $ baissé d'une manière notable. Le scorbut surtout a diminué dans une forte proportion.

2° J'ai demandé de fortes évacuations qui, en désencombrant les ambulances , permettront d'assainir à fond ces établissements , et de donner à chaque malade la quantité d'air pur qu'il lui faut. On m'a promis l'exécution successive de ces évacuations , autant que

les moyens de transport de la marine le permettront.

8° C'est surtout sur les ambulances que ma sollicitude s'étend. Chaque jour je passe plusieurs heures à voir et à conseiller aux médecins-chefs les améliorations à introduire dans le service. On fait plusieurs fois par jour des fumigations de chlore pur (réaction p*r les acides) ; c'est le pharmacien qui est responsable de cette opération et qui désigne les infirmiers des salles ; on arrose le sol avec du chlorure liquide (liqueur de La bar raque) d'abord et ensuite avec de Peau acidulée , qui fait dégager le chlore dans le sol même. La chaux vive est appliquée sur les sols humides, afin d'en absorber l'humidité. On lient les intérieurs aussi proprement que possible et Ton détruit complètement l'influence des immondices par le sulfate de fer qu'on y mélange. On agit de même pour les tentes. Dans toutes les ambulances, les typhiques doivent être séparés des malades ordinaires et placés sous tentes (quatre par tente), sur un terrain voisin de l'ambulance. Aussitôt qu'un typhus se déclare, son isolement est prononcé et promptement exécuté. C'est parla dissémination et l'isolement qu'on coupera courtà l'extension. Si cela ne suffît pas. j'établirai deux autres hôpitaux isolés et convenablement situés, où les hommes atteints de typhus seront seuls traités. Afin que l'extension typhique des ambulances aux régiments ne se produise pas par le retour des sortants, j%ai donné Tordre de conserver réunis, sur un des points du campement, pendant plusieurs jours, les hommes convalescents, afin que s'ils présentent encore par hasard des symptômes de typhus , ib n'aillent pas communiquer le mal à leurs camarades.

Vous le voyez, par ces mesures nous détruisons les causes principales i changement et assainissement des campements) ; nous évitons la contagion dans les hôpitaux; nous

annulons, de plus, par la cessation de l'encombrement, la disposition typhique propre aux lieux de misère; enfin nous empêchons rapport du mal dans la troupe par les sortants. Je vous le répète, nous créerons au besoin, comme c'est entendu entre l'intendant général et moi , des hôpitaux spéciaux sous tentes pour les lyphiques : leur isolement et leur dissémination seraient complets et le succès encore plus assuré , s'il ne Test pas par nos premières mesures.

Le personnel souffre, mais il lient bon; il est admirable, comme toujours, dans cette terrible épreuve. Je suis obligé de mettre un frein au courage exalté de nos médecins; j'ai toutes les peines du monde à obtenir d'eux qu'ils se ménagent; comme les officiers et les soldats du siège, ils sont magnifiques devant la mort qu'ils bravent à chaque instant. J'insiste pour leur rappeler que cette épidémie qui nous frappe est une question d'hygiène ; que la thérapeutique et les soins, quels qu'ils soient, restent sans succès si l'on ne s'attache pas à combattre préalablement le mal par l'application des règles de l'hygiène. Que peut, en effet, un médecin sur une infection devenue générale, si les causes de cette infection persistent? C'est donc à elles qu'il faut porter les plus rudes coups et non à leurs effets. J'oubliais de vous dire que je fais enlever et renouveler le sol de presque toutes les baraques, raboter les lits de camp, blanchir à la chaux les intérieurs et, après lavage, passer au chlore toutes les fournitures.

La question des infirmiers m'a aussi préoccupé : ces hommes si utiles sont dignes, par leur zèle et leur dévouement, de toute notre sollicitude. On a changé et éloigné leurs campements- on leur donne chaque matin du thé ou du café, alcoolisés; on augmente leur ration de vin; on limite à quelques heures la garde continue dans les salles,

332 CINQUIÈME PÉK10DE.

pendant la nuit surtout, et à la moindre atteinte on éloigne l'infecté du foyer qui a pu le toucher.

Vous voyez, monsieur l'inspecteur, que votre lieutenant en Crimée ne s'endort pas, et qu'il a toujours l'énergie qu'il faut dans les moments de crise pour arriver, par une volonté de fer, à triompher de tous les obstacles. Tout ce qu'il sera humainement possible de faire nous le ferons, le personnel et moi, aidés de vos conseils. Si des secours immédiats ne nous viennent pas , nous puiserons du personnel médical dans les corps de troupes, et les soins médicaux à donner aux malades ne manqueront pas, dussions-nous y succomber tous, l'un après l'autre.

Je suis, etc.,

Sébastopol, etc.

Le médecin en chef de l'armée , Signé Scrive.

Rapport sur F état sanitaire de V armée <T Orient , à tau» torité militaire , en date du Jâ février 1856.

Les maladies actuellement dominantes dans l'armée sont les affections scorbutiques et infectieuses : les premières ont pris, dans un laps de temps très court, une extension considérable comme nombre et comme gravité ; les secondes, caractérisées au début par des symptômes de fièvre rémittente gastrique, ont revêtu bientôt, et à des degrés différents, les formes typhoïdes et typhiques.

Toutes les autres maladies que nous observons prennent plus ou moins vite et plus ou moins fortement le caractère

PIÈCES JUSTIFICAtIVES. S&S

spécial des deux grands types morbides que nous venons d'indiquer ; et ces types, à leur tour, se rencontrent souvent mêlés et confondus chez un même malade.

Les conditions actuelles de notre état sanitaire sont la conséquence naturelle de l'action énergique et prolongée de causes morbides, que je crois nécessaire d'apprécier une à une et dans l'ordre de leur plus grande puissance.

1° Les abris sous lesquels les soldats ont dû vivre agglomérés pendant la saison d'hiver constituent, à mon avis, une cause d'infection plus puissante que toutes les autres, surtout en raison de la nature du sol de la Grimée. Ce sol est spongieux et s'imprègne facilement de tous les liquides qu'il conserve longtemps. Quelque soin que l'on ait pris des intérieurs des tentes et des huttes, ils sont toujours pénétrés d'humidité; l'air y est confiné, chargé d'émanations nuisibles de tout genre , résultant de l'habitation prolongée; il est insuffisant pour le trop grand nombre d'hommes qui le respirent dans ces étroits abris. Pendant le mauvais temps, la nécessité de fermer hermétiquement les ouvertures pour se protéger de la pluie, de la neige et du froid, exagère encore la viciation de l'air intérieur. Si la tente n'est pas creusée, le froid rigoureux produit chez les hommes qui n'y sont pas suffisamment protégés, des congélations graves dont les exemples ne nous ont malheureusement pas manqué; si, au contraire, le sol que la tente recouvre est creusé profondément, on y est assez à l'abri du froid; mais le plus ordinairement, après plusieurs semaines de séjour, le sol s'imprègne de l'eau de fil t ration, mêlée souvent à des liquides animalisés, et devient boueux et méphitique ; enfin, l'air déjà vicié n'a pas de circulation possible et se vicie toujours davantage par le fait de la respiration des habitants. En résumé, il y a toujours de

grands dangers à redouter, lorsqu'une simple toile doit servir à protéger seize à dix-huit hommes des intempéries d'une saison rigoureuse, et il faut nécessairement s'attendre a des perles nombreuses lorsque les nécessités de la guerre imposent un hivernage exceptionnel, sous la lente ou sous de misérables huttes. La vérité de cette assertion avait déjà été démontrée par l'hiver de 1854 à 1855, hiver beaucoup moins rigoureux que celui qui nous éprouve en ce moment. Que Ton parcoure, comme je l'ai fait souvent, les campements de nos troupes pendant les mauvais temps ; qu'on pénètre dans les tentes, qu'on juge de l'humidité qui y existe, des moisissures qui s'élèvent du sol, des émanations nauséabondes qu'il exhale, et l'on sera convaincu de l'influence fâcheuse que doivent avoir sur la santé du soldat des abris insuffisants et qui s'infectent si promptement. C'est en grande partie à cette puissante cause morbide que nous devons l'explosion de maladies infectieuses; c'est encore celle même cause qui a aggravé l'état de nos scorbutiques.

2° Une cause importante de maladie existeencore dans l'alimentation réglementaire des troupes : les efforts de M. l'intendant général , que celle parlie essentielle du service a toujours vivement préoccupé, ont donné au service des substances militaires une impulsion énergique et digne des plus grands éloges ; mais il existe en guerre des impossibilités contre lesquelles la lutte la plus généreuse et la plus dévouée ne peut avoir de succès. Les vivres de guerre constituent une nourriture grossière par eux-mêmes et qui finit par fatiguer les estomacs les plus robustqs; la nécessité d'une traversée longue et pénible modifie souvent, comme nous l'avons constaté en Crimée, la nature des denrées, et leur enlève une partie des bonnes qualités qu'elles avaient;

toutes ces influences s'ajoutent les unes aux autres et finissent par faciliter le développement des maladies. Mais dans ralimentalion de guerre, ce qu'il y a surtout à regretter, c'est l'absence de végétaux frais; ils sont cependant indispensables dans le régime, pour que la santé soit conservée, et si le pays théâtre de la guerre n'en produit pas, il faut s'attendre à voir paraître le scorbut avec la gravité que nous avons signalée. On distribue, il est vrai, de temps en temps des juliennes-conserves, mais la quantité dévolue à chaque soldat est complètement insuffisante et ne peut préserver absolument du scorbut. Lorsqu'il est possible de récolter le pissenlit, il supplée parfaitement, en Grimée, à l'absence d'autres végétaux ; aussi nous avons tiré déjà un immense parti de cette faible ressource; mais en hiver il n'est pas plus possible de s'en procurer que pendant les fortes chaleurs de l'été. Nous avons en effet vu les épidémies de scorbut se montrer à deux époques différentes, en hiver et en été. On fait dans tous les régiments de grands sacrifices afin d'acheter des oignons, des pommes de terre, du sucre, du café, mais en raison du prix élevé de ces denrées et de la rareté des arrivages , en hiver surtout, la part de chaque soldat est bien minime et la ressource bien faible et bien insuffisante.

3° Toutes les autres causes morbides inhérentes à la vie du soldat en campagne ont une moindre importance que celles que je viens d'examiner, si l'on compare leurs effets avec ceux que produisent les abris insuffisants et l'alimentation grossière et incomplète. En effet, le froid et les va*nations brusques de température nous donnent des maladies, mais leur nombre et leur gravité ne sont jamais exagérés. Du reste, le climat de Crimée est salubre, et aucune influence spéciale des divers points du territoire occupé par

nos troupes n'a produit jusqu'à présent de maladies sérieuses ; nous en avons une preuve évidente dans ce qui se passe en ce moment à l'endroit de la santé des officiers; il n'y en a pas de malades, à proprement parler, et s ils ne sont pas atteints des maladies des soldats, c'est qu'ils sont convenablement abrités et bien nourris. On ne peut pas considérer comme une grave cause de maladie le travail régulier des régiments, mais il ne faut pas que ce travail soit exagéré, comme il l'a été dans quelques circonstances; car dans ce cas l'excès et la continuité de la fatigue fournissent de très nombreux malades. Quelques jeunes soldats, peu habitués au métier des armes, d'une constitution peu énergique et non éprouvée, subissent facilement l'influence fâcheuse d'une existence accidentée et contractent facilement diverses maladies, telles que diarrhée, dysenterie, embarras gastrique, affections de poitrine, etc. Quelques autres, préoccupés constamment du souvenir du pays, sont atteints de la maladie qu'on appelle nostalgie, et deviennent incapables dé continuer leur service. Mais toutes ces catégories de maladies variées ne vont jamais à un chiffre élevé et n'inspirent jamais une grande inquiétude, au point de vue de leurs résultats.

Telle est mon appréciation sur la nature et le degré d'énergie des causes qui ont déterminé l'état sanitaire actuel-, il reste à déduire de cette appréciation les conséquences pratiques qui en découlent.

Ce qui doit nous donner de l'inquiétude, ce n'est pas le chiffre total des malades reçus aux ambulances, mais bien le grand nombre d'affections graves qui se manifestent à la fois et l'énorme mortalité qui en est malheureusement la conséquence; c'est encore l'extension facile des maladies infectieuses dans leurs divers foyers. Si l'on compare l'état

sanitaire de l'année dernière à. la même époque, on trouve une analogie frappante entre les maladies d'alors et celles que nous observons aujourd'hui ; c'est la même physionomie, ce sont les mêmes formes, les mêmes résultats ; il n'existe de différence que dans l'intensité, moins grande pendant le premier hivernage, et dans la présence alors de l'influence cholérique, qui a complètement disparu à présent. Gomme aujourd'hui, les intempéries de saison avaient produit, par une habitation prolongée, l'infection des abris et de leur voisinage, et empêchaient de prendre les mesures efficaces de destruction des causes délétères qui procuraient le dommage; devant cette nécessité impérieuse des rigueurs de l'hiver, on fut obligé de s'abstenir; car aucun moyen humain n'était capable de lutter avec avantage contre des difficultés de cette nature, et l'on attendit impatiemment que l'hiver fût fini. Lorsque vers la fin de février, quelques beaux jours annoncèrent l'arrivée prochaine d'une saison meilleure, la situation inquiétante de la santé des troupes fut maîtrisée; des mesures d'hygiène énergiques arrêtèrent rapidement les progrès du mal, et, comme nous touchions de l'œil et du doigt les véritables causes, qui produisaient un si grand nombre de maladies, il nous.fut facile, en attaquant vigoureusement ces causes, d'en faire cesser les effets Actuellement, nous sommes encore une fois, et plus fortement éprouvés que par le passé, parce que l'hiver a été rigoureux, parce que l'état de guerre ne comporte pas de protection complètement efficace, en faveur de nos soldats contre le froid $ parce que le séjour prolongé dans des abris insalubres pour la plupart, et une alimentation peu variée, grossière et de médiocre qualité, ont fortement ébranlé ou compromis la constitution du plus grand nombre. Or, s'il fallait continuer a vivre longtemps encore dans les condi-

tions fâcheuses et pénibles du moment, je ne mets aucunement en doute que les graves affections, de nature infectieuse, ne prennent une grande extension et; ne rendent notre situation périlleuse et peut-être même désastreuse; m fus, grâce au ciel, le mal n'a pas Tait de progrès exagérés, et nous approchons de l'époque où le remède peut être appliqué avec avantage et arrêter certainement l'influence morbide ascendante que nous constatons. Si les mesures hygiéniques, qui nous ont admirablement réussi l'année dernière, sont prescrites par Je commandement et exécutées rigoureusement par tous les intéressés, lorsque l'adoucissement de la température le permettra, je puis donner l'assurance positive que tout rentrera dans l'ordre, et que les graves conséquences morbides d'un hivernage, exceptionnel sous tous les rapports, seront arrêtées et détruites dans leur .marche envahissante.

En conséquence des considérations nombreuses et importantes dans lesquelles je suis entré, afin de donner une explication plausible de notre situation sanitaire actuelle, je conseille de faire mettre le plus tôt possible à exécution, dans toute l'armée, si le temps le permet, les prescriptions hygiéniques de Tordre général du 17 mars 1855, qui établit les mesures rationnelles applicables aux modifications des campements de la troupe, en vue de la saison dans laquelle nous allons entrer dans quelques semaines. J'engage monsieur l'intendant général à rappeler au personnel placé bous ses ordres les prescriptions de la circulaire explicative et détaillée, concernant les divecs modes des pratiques d'hygiène propres à l'assainissement général <Jes camps ; circulaire adressée à la suite de l'ordre du 17 mars aux divers chefs des services médical et administratif. Je ne pense pas que les quelques jours de froid plus ou moins intense, que

nous pourrons encore subir pendant les mois de mars et d'avril, soient un obstacle au déplacement et au changement des dispositions du campement. Ce qui importe surtout, c'est que les nouveaux terrains choisis soient secs, qu'ils soient tassés avec soin et, suivant les ressources, recouverts sur le sol des tentes d'une couche assez épaisse et fortement tassée, de graviers, de sable et de chaux mélangés.

On devra prendre, en faveur des ambulances , de6 mesures d'assainissement plus énergiques et plus complètes encore : ces établissements ont reçu un chiffre énorme de blessés et de malades dans un espace de temps assez court; la rigueur des frimats et la nécessité d'en garantir les nombreux malades ont tenu les baraques constamment encombrées ; il en est nécessairement résulté des causes actives d'infection , qu'il faut à tout prix faire disparaître de ces intérieurs, devenus un séjour pernicieux pour les malades, les médecins et les infirmiers.

On devra donc, au moyen de fortes évacuations, faire cesser l'encombrement; ce qui permettra de vider successivement les baraques de leur contenu et de travailler à leur complet assainissement. On disséminera même pendant ce travail, s'il en est besoin, une partie des malades dans des tentes posées en dehors de l'établissement, mais à son voisinage. On aura le soin de ne placer que là 5 malades par tente de 16 hommes.

Dansles graves conditions médicales où nous nous trouvons, l'isolement, la dissémination et l'aération permanente sont les remèdes par excellence des maladies, qui on t une tendance à s'aggraver par l'encombrement, et à produire une extension contagieuse et désastreuse, à la suite de cette aggravation.

Sébaslopol, etc.

Le médecin en chef de l'armée, Signé Scrive.

Page 1