DE LA MEDECINE ARABE
Je ne veux pas ici faire l'histoire de la médecine et de la chirurgie arabe; je veux seulement indiquer quelques-unes des pratiques que j'ai vu employer ou que j'ai pu recueillir pendant mon séjour au Maroc.
Chaque thebib a des moyens thérapeutiques qui lui sont propres : sa science lui a généralement été transmise par son père; il la modifie suivant son génie, ou bien c'est pour lui une routine.
Le thebib n'a aucune des connaissances indispensables pour faire de la bonne médecine. De leur côté , les Arabes n'ont aucun soin des conditions matérielles propres à conserver la santé; ils vivent en général au milieu des émanations infectes qui encombrent le douair au bout d'un certain temps d'occupation; ils ne sont nullement incommodés de la compagnie de certains parasites dégoûtants. C'était souvent la seule récompense que je rapportais des soins que je leur donnais-
J'ai déjà parlé, à propos des plaies d'armes à feu,
de l'emploi qu'ils font de la cautérisation. Ils en font un abus immodéré dans une foule d'autres maladies ; parfois elle est superficielle, et ils se servent, pour la pratiquer, d'un couteau rougi au feu , avec lequel ils font , comme je l'ai indiqué, des scarifications légères; d'autres fois ils font, avec le même instrument, des hachures profondes et douloureuses; enfin, ils appliquent, dans certains cas, des points de feu au moyen d'un cautère conique, etc.
Ils emploient l'un ou l'autre de ces moyens dans les cas de rhumatismes, de tumeurs des articulations, luxations anciennes ou récentes, d'éléphantiasis , de points pleurétiques , dans la migraine, les hernies; en un mot, dans toutes les maladies où les parties prennent un volume anormal , où il existe une douleur vague.
La cautérisation est un moyen que l'on n'emploie pas assez souvent en France. Si c'est parce qu'il est trop douloureux, l'admirable découverte du chloroforme va peut-être le réhabiliter. J'ai employé les scarifications à la méthode arabe , pour des ulcères, pour combattre la subinflammation des plaies anciennes, dans des cas de tumeurs blanches, et j'ai cru retirer de l'emploi de ce moyen de bons effets.
J'ai vu en 1843, autant que je puis me le rappeler, M. Velpeau pratiquer la cautérisation à peu près de la même manière dans un cas d'hydarthrose ; je ne sais pas quels ont été les résultats obtenus par cet habile chirurgien. Le feu, comme on le sait, est souvent employé en hippiatrique.
Je ne parlerai que pour mémoire d'un moyen qui est pour le thebib une panacée : c'est le henné ( tausonia inermis), qui n'est pas, comme on le dit , un arbrisseau , mais une espèce de lichen ou de mousse très-abondante dans certaines contrées. J'en ai vu souvent ramasser par les Arabes.
Presque tous les Arabes ont l'habitude de se faire pratiquer, au commencement du printemps, des évacuations sanguines préventives. Les tolba (les juifs), à cette époque , parcourent les tribus et sont trèsoccupés. Ils pratiquent sur les tempes, sur les jambes, sur les bras, des scarifications : au moyen de frictions, on favorise l'écoulement du sang. Quelques-uns se servent , dans ce but , de la ventouse primitive : c'est une corne de bœuf ouverte à ses deux extrémités ou un cône en fer-blanc. Ils placent sur la partie scarifiée la grosse extrémité de l'un ou l'autre de ces instruments, et font ensuite le vide au moyen de la bouche. Dans les tribus éloignées, les Arabes se pratiquent entre eux cette opération. Les jours de marché, ils venaient en masse me prier de leur tirer du sang ( agla el demm ) ; je ne pouvais m'en débarrasser qu'après leur avoir appliqué une douzaine de ventouses , ou arraché une ou deux dents : ils se font extraire celles-ci dès qu'ils éprouvent la moindre douleur. J'ai vu faire l'extraction d'une molaire au moyen de pinces énormes : le patient a laissé faire trois tentatives , ce n'est qu'à la troisième fois, après avoir produit de grands désordres dans la bouche , que le thebib a réussi.
Je vais maintenant indiquer sans ordre quelques traitements spéciaux.
Migraine (oudja-rass).
Pour guérir la migraine, les céphalalgies violentes, ils se font tirer du sang, ou bien ils se déchirent, avec les ongles, l'espace inter-sourcilier.
Diarrhée, dysenterie (djeri).
Le seul remède que les Arabes emploient pour combattre les maladies et les flux intestinaux, en général , consiste dans une décoction concentrée de dalura stramonium ; je les ai vus souvent employer ce moyen, qui, chez eux, n'aggravait pas les maladies.
Fièvres (el homma).
J'ai vu prescrire, pour combattre la lièvre, une décoction de scrofulaire. Sidi-Mohamcd , dont j'ai parlé, prescrivait un moyen qui devait être trèsdangereux. 11 pensait qu'il était important , pour guérir cette maladie, de multiplier les accès, de les faire devenir subinlrants. Pour arriver à ce but, il ordonnait au malade de se bien vêtir, de faire une longue course, jusqu'au moment où la transpiration externe était très -abondante, et d'aller après cela dans l'endroit le plus frais, au bord d'une fontaine, par exemple; de se meflre les pieds dans Iran, et de dormir.
Scorpion, tarentule (laqueurba).
La larenlule, la piqûre du scorpion , déterminent parfois chez les sujets irritables des accidents tétaniques assez graves; j'ai vu , dans des cas semblables , les Arabes faire coucher le malade, puis brûler sur la partie malade une poignée de paille ou d'étoupe, après toutefois y avoir écrasé l'animal.
Jetais fréquemment appelé par nos soldats, qui venaient d'être piqués ou mordus par ces insectes. Je faisais de suite quelques scarifications sur la plaie; ce moyen prévenait presque toujours les accidents.
Variole (djedri).
Il n'ont aucun remède spécial pour la petite vérole , ils évitent avec soin le froid; dans certains cas, ils se la font inoculer comme moyen préventif.
Dermatose ulcéreuse des Arabes (el habba).
Cette maladie, qui a été l'an dernier le sujet d'une thèse, a été parfaitement décrite par mon collègue le docteur Poggioli; mais il a eu tort de la considérer comme endémique à Biskra, où, à ce qu'il paraît, elle est très-fréquente, et de dire que nulle part ailleurs on ne la rencontre. Elle est très-com-
mune aux environs de Tlemcen , elle 1 est plus encore dans certaines parties du Maroc que j'ai parcourues. Il est à remarquer que partout où j'ai pu l'observer, presque tous les habitants sont atteints de syphilis. Celte coïncidence m'a mis sur la voie pour le traitement.
La malpropreté, l'irritation continuelle produite par le contact des vêtements de laine sur la peau, un sang vicié par la syphilis, sont les causes de la production de cette maladie. Elle est très-rebelle et difficile à guérir; j'ai employé une foule de choses avant de réussir, mais j'ai obtenu les résultats les plus satisfaisants par les moyens suivants :
Après avoir fait appliquer des cataplasmes, et fait faire des lotions avec l'eau de son, pendant deux ou trois jours, pour enlever les croûtes , je fis faire des frictions avec une pommade, parties égales de soufre, de suie et de savon noir.
Je donnai en même temps des pilules faites avec l'onguent mercuriel.
Syphilis (el teuefia).
Les Arabes ne s'occupent nullement de cette maladie et de ses accidents; bien qu'elle soit chez eux très-fréquente et héréditaire, ils considèrent les rhagades, les pustules , les excroissances syphilitiques de toute nature, dont presque tous sont atteints dans certaines contrées , comme des organes inhérents à l'organisme et indispensables à la vie.
Ils ne reconnaissent pas aux accidents primitifs Ja propriété de se transmettre; lorsque par suite d'un coït ils sont infectés, ils acceptent cela comme une punition de Dieu. Je ne puis pas parler ici de croyances singulières , d'habitudes dégoûtantes , telles que celies de penser qu'en cohabitant avec une négresse , qu'au moyen de rapprochements anormaux contre nature , on se débarrasse de son mal.
Accouchements (ouleda).
Les femmes s'aident entre elles ; elles accouchent, du reste, comme elles remplissent toute autre fonctions. Les sages-femmes cherchent à provoquer des vomissements en présentant à boire, à la femme en travail, un vase renfermant des matières en putréfaction. Dans les cas difficiles, elles ont recours à des moyens qui doivent souvent faire périr et la mère et l'enfant: elles font des pressions , une autre femme monte sur le ventre de la malade , ou bien , comme l'indique M. Furnari, on y met en mouvement un moulin à blé. Ces manœuvres brutales doivent souvent produire des déchirures de l'utérus. On sépare l'enfant de la mère en déchirant le cordon ; la délivrance est abandonnée à la nature.
Bandages et appareils.
Quelques thebibs jouissent d'une certaine adresse
pour réduire les luxations et les fractures, ils massent la partie avant de tenter la réduction.
Bandages et appareils.
Je vais dire maintenant quelques mots de plusieurs bandages ou appareils que j'ai vu employer. Je citerai en première ligne une espèce de bandage inamovible, c'est à peu près la djebira. Il se compose en dedans et en debors : 1" de laine ordinaire ou de burnous appliquée pour matelasser tout le membre; 2° de roseaux fendus, liés ensemble au moyen de ficelle , et assez nombreux pour que le membre soit complètement entouré. 3" Ils appliquent une coucbe de terre argileuse ou mastic dont la dessiccation donne à cet appareil la solidité désirable.
Un Arabe qui avait reçu un coup de feu dans l'articulation scapulo-humérale se présenta à moi , ayant, outre la djebira, un coussin axillaire semblable à celui de Dupuytren. Les tolba emploient ce coussin comme nous dans les fractures de la clavicule, et l'appareil dont ils se servent est très-ingénieux. Voici de quoi il se compose , et comment iis l'appliquent. Coussin axillaire retenu par une lanière de peau passant sur l'épaule opposée. Ils entourent ensuite le bras jusqu'au coude de peau molle et douce ; des courroies cousues à celle-ci servent à maintenir d'une manière fixe le bras contre le corps.
Un marabout atteint de hernie inguinale me fit voir un bandage herniaire grossièrement fait , mais qui, perfectionné, serait sans nul doute préférable à celui que la munificence du gouvernement accorde, dans nos hôpitaux militaires, aux soldats atteints de cette infirmité.
Les Arabes emploient souvent comme aphrodisiaque la poudre de cantharides; ils en mettent une pincée le soir dans leur café.
Le chirurgien de l'ambulance, chargé de me faire un paquet de médicaments, m'en envoya un jour, au lieu de pommade épispastique que j'avais demandée ; jusqu'à ce que je les eus satisfaits , je fus tourmenté par plusieurs Arabes, présents lorsqu'on ouvrit le paquet. J'eus beau leur grossir les dangers qui pouvaient résulter de l'emploi de ce moyen , leur dire que plus tard ils ne pourraient plus avoir de commerce avec leurs femmes , il me fut impossible de les convaincre ; je dus encore, pour me débarrasser d'eux, leur en donner.
Un nègre, après en avoir pris deux jours de suite sans obtenir les résultats qu'il en attendait , employa le troisième, en une fois, 10 à 12 grains qui lui restaient. L'ingestion de cette quantité produisit des accidents très-intenses. Je fus appelé le lendemain près de cet homme, que je trouvai dans la plus grande anxiété; Use plaignait d'une soifintense.de douleurs à l'épigastre qui étaient exaspérées par la plus légère pression. Il était courbé en deux et n'osait se remuer, dans la crainte d'augmenter ses souffrances; la veille,
il avait eu des nausées. A ces accidents, avait succède une irritation violente du coté des organes génitaux, de violentes douleurs, de la difficulté dans l'émission des urines; elles étaient rouges, sanguinolentes. 11 avait eu de douloureuses érections, mais l'appétit vénérien n'avait pas été augmenté.
Je fis prendre au malade un bain d'une heure et demie, et je recommandai la diète, des boissons émollientes, et je fis donner une pilule de camphre et d'opium. Les accidents se calmèrent; le lendemain, il n'existait plus qu'une légère sensibilité de l'estomac. Il fit. dans cette circonstance, comme le corbeau.
Us emploient, par suite du contact qu'ils ont eu avec nous ou avec les Espagnols, des pilules purgatives qu'ils appellent bolga, composées d'aloès et de jalap; on en fait un grand usage dans les villes du Maroc.
Us connaissent aussi la propriété du sulfate de quinine ; ceux qui étaient atteints de fièvres venaient me prier de leur donner de ce précieux spécifique.
Us désignent l'opium sous le nom iVafion; mais le Coran leur en défend l'usage, comme aussi il défend le tabac et le chanvre (el kif). Malgré le livre saint, l'un d'eux en était très-friand et souvent en usait, afin de se plonger dans l'extase si goûtée parles Chinois.
Ce n'était que par surprise que je pouvais en administrer aux vrais croyants, aux marabouts. Sidi-
Kadour, à qui j'en donnai plusieurs foi», refusa d'en prendre lorsqu'il sut ce que c'était.
Les Arabes attribuent la supériorité qu'ils croient avoir sur les Marocains à ce que, comme ceux-ci, ils ne font pas usage de ces substances.
Je termine ici ce chapitre : il serait trop long de parler des pratiques absurdes, des individus donnés au diable, des fournisseurs de remèdes secrets, des sorciers qui exploitent la crédulilé des Arabes. Ils font trafic des amulettes, de la magie, du charlatanisme, et des remèdes les plus absurdes.
Toute la France a été trop vivement émue par le triste récit du massacre des prisonniers après sept mois de misère et de souffrances, pour que je n'en dise pas un mot. Envisagé au point de vue médical, par rapport à ses effets, comme cause de maladie, j'aurais à répéter tout ce que j'ai dit précédemment en parlant de la nostalgie.
Le 25 avril, il arriva au camp trois cavaliers qui venaient chercher les officiers de la part de Ben- Thamis; on nous conduisit à la deïra, sous prétexte de nous faire assister à une fête chez ce kalifa. A l'entrée de la nuit, on réunit tous les prisonniers sur un rang; les soldats arabes vinrent, et séparèrent nos soldats pour les emmener dans leurs gourbis. Ainsi séparés par fractions de cinq ou six,
on les lit garder par les hommes de quatre cabanes, puis, à un signal donné, les Arabes se précipitèrent sur nos malheureux compagnons et en firent une boucherie affreuse à coups de fusils, de couteaux ou à coups de bâtons ; ils poussèrent la barbarie jusqu'à mettre le feu au camp, pour brûler ceux qui auraient pu se réfugier dans les gourbis.
La lutte du côté de nos soldats dut être celle du désespoir; mais que faire sans armes contre des hommes armés? Quelques-uns s'échappèrent à la faveur de la nuit; mais, soit qu'ils aient été massacrés en route , soient que les Marocains en aient conservé prisonniers pour en faire des esclaves, deux seulement parvinrent à rentrer à Lalla-Marghnia.
Je dis cela , parce que j'ai su positivement plus tard que l'évasion de cinq , outre ceux qui ont pu , comme Rolland et Delpech , se sauver pendant la lutte, avait été ménagée par des soldats de l'émir qui les avaient pris en affection.
Dirai-je par qui et pourquoi cet ordre barbare fut donné? Que ce soit Ben-Thamis, beau-frère d'Abd-el- Kader, ou celui-ci, ils expient tous les deux . à l'heure qu'il est, cette faute au château de Pau. Je ne crois pas cependant qu'il ait été donné par ce dernier ; depuis longtemps nos colonnes interceptaient les communications, on ne savait pas à la deïra ce qu'il était devenu.
Les chefs présents se rassemblèrent pour savoir ce qu'ils devaient faire des prisonniers, qui étaient
pour eux une grande surcharge, et, sur la motion de Ben-Thamis et d'Adj-Abib, le massacre des soldats et sous-officiers fut résolu.
Us espéraient pouvoir, en nous conservant, retirer, par un échange, quelques-uns de leurs parents détenus en France.
Un ôeul, mieux intentionné que les autres, et comprenant toute l'horreur de cet acte de barbarie , Bou- Amedie, qui fut toujours pour nous meilleur que les autres, voulait garder les officiers comme otages, et reconduire les soldats dans le poste français le plus rapproché; il avait proposé de vendre ses chevaux et les bijoux de ses femmes pour pouvoir les nourrir pendant toute la route. Tels sont, du moins, les renseignements que j'ai pu recueillir.
Disons, pour ne pas faire peser sur les Arabes toute la responsabilité du massacre, qu'il est inconcevable , et je ne veux ici accuser personne, qu'il est, dis-je , inconcevable qu'on n'ait pas répondu à la proposition d'échange homme pour homme, faite le 2 février. Je comprenais qu'on nous abandonnât lorsque nous n'étions plus que 1 1 , dans un but d'intérêt général ; mais il s'agissait alors de 300 hommes, l'humanité exigeait qu'on s'occupât d'eux plus qu'on ne l'a fait. Laissons là nos regrets; mes juges, du reste, les comprendront...
Quanta nous, on nous emmena dans un douair autre que celui de Ben-Thamis, ce qui nous fit faire mille conjectures sur le motif de notre séparation d'avec
nos soldats. Nous rejoignîmes, trois jours après, les soldats arabes ; ils avaient changé de camp. Par ordre du kaliFa Ben-Thamis, on vint ce jour-là prendre nos sabres et mon fusil, que j'avais conservé jusque-là, et contre l'habitude , une vingtaine de sentinelles entourèrent notre tente; il nous était défendu de sortir du camp. L'enlèvement de nos armes, le silence de nos gardiens, ces précautions, nous firent penser que nous allions être égorgés pendant la nuit. Avec les couteaux de la boîte à amputation qui m'avait été envoyée, et à laquelle les Arabes n'avaient pas songé, nous nous mîmes à même de résister, non avec l'espoir d'échapper, mais nous étions décidés à vendre chèrement notre vie.
A quelques jours delà, nous entendîmes mettre nos têtes à l'enchère, dans un café voisin de notre tente. J'appris plus tard qu'il avait alors été question de tuer les quatre soldats qu'on nous avait laissés, et que nous dûmes, pour la seconde fois . d'être sauvés à l'intervention de Bou-Amedie.
Personne de nous ne croyait à un massacre, on nous avaitdit que lesprisonniers avaientété conduits à Abd-el-Kader, à cause de la chèreté des denrées; mais différents objets, des médailles, des pipes, que je vis entre les mains des Arabes, des lambeaux de chemises françaises, ne me firent que trop présager ce qui leur était arrivé. Je cherchai aussi longtemps que possible à garder pour moi nies craintes, et à ne pas détruire les douces illusions que se faisait
surtout M. de Cognord. Il pensait que nos soldats avaient été rendus, et qu'on nous conservait comme otages. L'idée de ce massacre me porta un tel coup, que j'eus besoin, pour me faire rassurer moimême, de dire quelle était ma façon de penser ; mes craintes m'échappèrent.
Le 1 er juin, on ne nous laissa pas de doute; on dit à M. de Cognord que les soldats avaient été massacrés, par ordre d'Abd-el-Kader, parce que les Marocains avaient voulu les prendre de force. On le pria en même temps, pour en finir, et afin que pareille chose ne nous arrivât pas, d'écrire à M. le maréchal Bugeaud , et lui demander s'il voulait donner en échange de nous 15 Arabes détenus à Sainte-Marguerite dont on désigna les noms.
11 m'est impossible de décrire ce que causa parmi nous cette nouvelle, qu'Adjabib nous annonça comme une chose toute ordinaire et toute naturelle. Nous lui exprimâmes en termes non énergiques tout ce qu'avait d'odieux un acte de cruauté semblable, une boucherie d'hommes désarmés.
Malgré l'oubli dans lequel nous paraissions avoir été laissés , la nouvelle proposition d'échange nous laissa un léger espoir de revoir la France ; mais à la longue, nous n'y songeâmes plus.
La paternité des lettres pleines d'espérance que nous donnait M. Cavaignac ne ranima pas cette faible lueur d'espoir que nous avions eue; son bon vouloir nous était bien connu, mais nous ne sa-
Ml
vions que trop qu'il ne dépendait pas de lui de nous sauver. Toute notre énergie s'émoussa ; je vis tour à tour mes compagnons tomber grièvement malades, et je fus moi-même atteint, au mois de septembre, de cette fièvre automnale dont j'ai parlé.
Le 18 septembre, on nous proposa de nous rache ter nous-mêmes et de sortir de là à prix d'argent; nous saisîmes avec empressement cette chance de salut qui semblait seule nous rester.
Je ne puis raconter ici toutes les machinations , tous les moyens machiavéliques , qui présidèrent à ce trafic honteux (1).
J'ai pu par là encore reconnaître l'influence fâ-
(1) Le 15 novembre, M. le colonel nous avait envoyé un espion pour nous dire qu'il avait cet argent, et nous demander s'il devait encore compter sur la réussite de cette affaire, de laquelle il commençait à désespérer.
L'espion, pour remettre sa lettre plus facilement, avait demandé le thebib, et je me servis de ma qualité de médecin pour répondre au colonel, malgré l'opposition de quelquesuns de ces messieurs, qui craignaient de me voir compromettre par une étourderie le résultat de la négociation. Je persistai , tellement j'avais confiance dans le moyen que je voulais employer, qu'on me laissa agir.
Après que nous eûmes pris connaissance de la lettre, je retournai près de celui qui l'avait apportée; il causait avec nos gardiens. Je le questionnai sur sa prétendue maladie, je lui dis de revenir dans deux heures, parce qu'il avait
cheuse des passions tristes, de la nostalgie, sur les maladies.
Les négociations de ce véritable marché à l'enchère durèrent deux mois.
Vers le 12 octobre, M. Hilairain fut pris de dysenterie ; malgré des imprudences qui occasionnèrent deux rechutes , il parvint à la convalescence ; mais, dans ce moment, l'espoir et la crainte de voir réussir ou échouer les négociations entamées pour notre délivrance avec le colonel de Melilla, notre départ annoncé et remis de huit jours en huit jours, le tuèrent.
mangé et que je ne pouvais pas alors lui donner de médecine. Je préparai le billet suivant :
«Votre lettre nous a causé le plus grand plaisir, seulement elle aurait dû être remise au chef du camp ; prévenez-le et conservez par devers vous la somme demandée. Nous espérons d'ici peu pouvoir vous remercier de tout ce que vous avez fait pour nous et vous témoigner l'expression de notre profonde reconnaissance. »
Je pris une boite dans laquelle étaient mes médicaments, et je fis appeler mon homme: je lui fis avaler un verre d'eau sucrée; je mis du sucre mélangé à de la poudre de réglisse daus mon billet, que je pliai comme une lettre, et lui recommandai de prendre le doua (médecine) le lendemain. Sa figure ne trahit pas la moindre émotion ; il y allait cependant de sa tète , s'il avait été reconnu comme espion. Cinq ou six Arabes qui nous entouraient ne se doutèrent de rien.
Cette alternative d'espoir et de crainte venant à agir sur lui, il tomba dans une tristesse profonde; rêveur, mélancolique, il pleurait continuellement en nous parlant de sa mère, qu'il ne devait plus revoir. La nouvelle de notre départ ne put ranimer son courage, il était trop tard; il mourut le 24, la veille de notre délivrance. Nous ne pûmes obtenir des Arabes de faire transporter son cadavre à Melilla , où nous aurions eu la satisfaction de confier ses cendres à une terre libre.
Le 26, au soir, les Arabes recevaient 33,000 fr. ; nous étions libres. Bien qu'Abd-el Kader eût reçu le 19 des lettres de M. le général Cavaignac, lui annonçant que les Arabes demandés en échange de nous étaient à Oran , il n'a pas rougi à ce trafic honteux, et a préféré cette somme d'argent à quinze de ses chefs pris en défendant sa cause, et dont les parents ont peut-être encore , dans les dernières affaires du Maroc, versé leur sang pour lui...
Il me serait difficile d'exprimer ce qui se passa en moi lorsque je me sentis libre, dans les bras du lieutenant de vaisseau Durande, et entouré de ces bons Espagnols qui nous reçurent comme des frères. J'avais] le cœur navré, il m'était impossible de prononcer une parole; des larmes abondantes tombèrent de mes yeux. Je pensais au malheur que nous avions eu de perdre M. Hilairain , et aux malheureux laissés derrière nous ensevelis dans cette terre musulmane; je pensais aux blessés auxquels
j'avais prodigué mes soins, et que j'eusse été si fier de ramener dans leur famille.
Désirant avant tout être exact , j'ai dû indiquer dans ce récit tout ce que j'ai fait pendant ma captivité en Algérie. Je compte sur l'indulgence de mes juges, si par inexpérience j'avais laissé quelques fautes se glisser dans le cours de mor
/bibl.stf