MALADIES INTERNES
Je n'aborde que timidement cette deuxième partie de mon sujet, comme étant bien au-dessus de mes forces , et parce que, n'ayant pu faire les autopsies, je ne pus vérifier la justesse du diagnostic que je portai sur les maladies dont furent atteints les prisonniers (1).
(1) A ce propos, je vais répoudre à uq reproche qui souvent a été fait aux chirurgiens militaires. Ou a dit que, pouvant rendre de nombreux services à la science, on pouvait rarement tirer quelque profit de leurs observations, parce que généralement elles étaient incomplètes. Cela est vrai jusqu'à un certain point; mais je ferai observer que, dans la majorité des cas où des choses intéressantes se présentent à notre observation, c'est toujours dans des circonstances défavorables, où nous n'avons ni les moyens ni le temps de faire les choses comme nous le voudrions; c'est à des épo-
Je ne puis, dans ce chapitre, m'appesanlir sur l'histoire de chacune des maladies qui ont sévi chez les prisonniers. Après les avoir énumérées, je chercherai à indiquer les causes qui ont concouru à leur production ; je dirai ensuite quelques mots sur ce qu'elles m'auront présenté de particulier , sur l'étiologie des fièvres.
J'insisterai plus longuement sur une maladie que j'ai vu désigner quelquefois sous le nom impropre de
ques où les établissements hospitaliers sont encombrés de malades, où nous avons à peine le temps de faire notre service. Je citerai comme exemple un fait :
En 1844, lors de la bataille d'Isly, 10,000 hommes étaient rassemblés à la Marghnia; nous avons eu à observer des fièvres pernicieuses, des fièvres algides, sur lesquelles il y avait beaucoup à faire. J'ai vu, entre autres choses, trois hommes mourir en 24 heures dans le même lit. Malgré des évacuations nombreuses, de huit eu huit jours, 8 à 900 malades encombraient l'ambulance. Les seules ressources de matériel, vu l'imprévoyance de MM. de l'intendance et leur peu de souci de la vie des hommes, consistaient en 75 fournitures complètes d'ambulance. J'étais dans ce moment sous les ordres de M. Caudé, aide-major, chef de l'ambulance. Nous avions, en plus d'un service de fiévreux dont la moyenne était de 300,400 malingres à visiter chaque jour. Sur un effectif de 450 hommes composaut le bataillon du 41 e qui gardait la redoute, c'est à peine si l'on pouvait trouver chaque jour 30 hommes valides pour faire le service. Espérons que, lorsque la responsabilité du service sanitaire pèsera tout entière sur le conseil de santé, nous n'aurons plus à souffrir de semblables imprévoyances.
gaslro céphalite, ot sur le scorbut. Je comparerai enfin la mortalité chez nos soldats et chez ceux de lemir, puis je terminerai par quelques traits saillants de la médecine et de la chirurgie arabes.
Les fièvres de tout type , les diarrhées . les dysenteries, si communes en Afrique, toutes les maladies qui sévissent sur les hommes qui n'ont pas encore subi les transmutations de l'acclimatement se déclarèrent sur une partie du détachement ; chez d'autres, les maladies chroniques dont ils avaient été plusieurs fois atteints récidivèrent. Une maladie particulière, le scorbut, fit d'affreux ravages.
Outre cette cause de non-acclimatement, je dois signaler en première ligne , comme ayant puissamment contribué au développement de ces maladies, le brusque changement apporté dans l'alimentation. La base de l'alimentation, ai-je dit, était l'orge; celle-ci, au lieu de blé, les galettes souvent mal cuites, cette bouillie dont j'ai parlé, étaient une puissante cause de troubles, de lenteur dans les digestions. C'est à leur influence fâcheuse que je dus rapporter les affections gastriques et intestinales qui sont du reste des ennemis présents partout en Afrique, dans les circonstance ordinaires.
La suppression des toniques, du café, des alcooliques , vint diminuer encore la tonicité dont l'économie a tant besoin pour résister à l'influence de la chaleur et aux pertes qu'elle est obligée de faire.
J'ai ressenti l'nfluence de ces causes , quoique notre nourriture fût à peu près la même que celle
que j'avais en campagne. J'étais faible, à la moindre course je me fatiguais ; la transpiration cutanée était sensiblement augmentée ; les digestions étaient lentes, pénibles; j'avais, longtemps après mes repas, des aigreurs d'estomac que je rapportai justement à l'usage des galettes, puisqu'elles cessèrent dès que nous pûmes avoir du pain.
La nostalgie, cause de fréquente mortalité parmi les jeunes gens qui viennent de quitter leur pays, leur famille, parmi les jeunes soldats surtout, vint agir puissamment et ajouter son concours fâcheux aux causes de maladies que j'ai déjà indiquées. Su F lisante peut-être, à elle seule, pour les faire naître, elle contribua à leur imprimer un caractère de gravité et de malignité qu'il était impossible de méconnaître.
C'est à celte dernière que je rapporte cette maladie particulière que je désignerai , d'après les symptômes , sous le nom impropre de diarrhée , gastro-céphalite.
Cette influence fâcheuse de nostalgie est incontestable. Dès qu'un des jeunes soldats du 2 e détache ment surtout tombait malade, il devenait sombre, taciturne; éloigné de la France, de ses affections les plus tendres , il était en proie à de tristes et amères réflexions.
harrey, en 1821, dans son Recueil des mémoires de chirurgie, a parfaitement indiqué les effets de la nostalgie.
.Nous allons lui emprunter quelques passages :
« Le premier efPet du désir ardent que l'individu éprouve de revoir sa patrie doit êlre naturellement suivi , lorsqu'il ne peut le satisfaire , d'une inquiétude pénible qui s'accroît progressivement , et cette passion , résultat des sensations transmises au cerveau par les sens, paraît d'abord en affecter la périphérie où résident probablement les organes de l'induction , etc. etc. De là , altération des facultés mentales, des fonctions de la vie de relation. L'estomac , le diaphragme, tombent dans un état de langueur et de stupeur. Toutes les fonctions vitales du sujet s'éteignent graduellement.»
Bien que nos soldats aient conservé l'espoir de revoir la France, un grand nombre furent atteints de nostalgie et tombèrent grièvement malades. La mortalité devint effrayante.
Le détachement composé de hussards et de chasseurs du 8 e bataillon, hommes faits aux fatigues, au climat, résista beaucoup mieux. Il était mort au 21 février 14 hommes, dont 7 d'affections gastrointestinales, 1 de pleuro-pneumonie, 1 d'hépatite, ictère, abcès du foie, et 5 de gastro-céphalite avec diarrhée ; 1 1 appartenaient au deuxième détachement.
J'avais constamment à mon ambulance , sans compter les blessés, 15 à 18 malades. Avec l'argent que nous reçûmes en diverses circonstances, je cherchai à améliorer l'alimentation et à subvenir à tous leurs besoins. J'avais fait organiser quelques lits.
Ma pharmacie se composait de sulfate de quinine, d'opium , d'ipécacuanha , d'émétique, de poudre de cantharides, d'extrait de réglisse , d'acide tartrique, de riz, d'acide acétique, médicaments précieux dont les effets thérapeutiques résument presque tous ceux que nous possédons; je pouvais aussi me procurer des sangsues à quelques fontaines voisines.
J'ai cru retirer quelques avantages d'une boisson ou tisane faite avec le fruit du caroubier, que j'employai très-souvent dans les diarrhées et dysenteries légères. J'avais entendu vanter celui-ci comme un remède vulgaire des diarrhées et des dysenteries. Nos soldats y ont grande confiance, ils le mangent sans autre préparation. J'essayai d'en faire une tisane, de laquelle se trouvèrent très-bien ceux à qui je la prescrivis. Ce fruit contient un principe astringent, qui peut-être jouit de quelque vertu, et un autre principe sucré, qui donnait à cette boisson une saveur assez agréable.
Les diarrhées et les dysenteries ne m'ayant rien présenté de particulier, je n'en dirai rien. Je ne parlerai pas davantage de quelques cas isolés de bronchite, de pneumonie, de pleurésie, etc.
Fièvres.
Je n'avance qu'avec réserve ce que je vais dire sur les alternations du chaud et du froid, comme jouant un très-grand rôle dans la production des fièvres,
parce que je suis ici en désaccord avec la plupart des médecins.
MM. Boudin et Maillot, qui se sont spécialement occupés de l'étude de ces maladies, si communes en Afrique, rapportent leur fréquence à l'influence limnéique , au défrichement , au remuement des terres vierges, au mode d'irrigation employé par les Arabes pour la culture de certaines plantes. On avait cité déjà, à Java et Sumatra, la culture du riz. Ce sont là, en effet, les causes de fièvre les plus généralement, je dirai même exclusivement, admises par tous les auteurs.
Frappé souvent de la fréquence de ces maladies dans des endroits où je cherchais en vain des marais , ou bien une des autres causes que je viens d indiquer, j'ai cherché à en trouver une à laquelle je puisse rapporter celte fréquence. J'avoue que j'ai été séduit et que je suis très-porté à admettre la théorie de M. Audouard. Je crois comme lui à l'influence des alternations de chaud et de froid , et je pense que celles-ci, dans une foule de cas, jouent un très-grand rôle , un rôle capital, dans la production des fièvres.
Je ne veux pas nier l'influence des marais, ni renverser les théories admises; je veux seulement livrer à l'appréciation de mes juges le fruit de mes observations , faites tout à fait de bonne foi , sans idées préconçues. Bien certainement pour moi , dans une foule de circonstances, on a exagéré l'influence limnéique, le remuement des terres , les irriga-
tions, etc. Et en effet, je demanderai où sont les marais de Lalla-Marghnia, par exemple, où ees maladies sont si fréquentes; où sont-ils, à Tlemcem , enfin, où sont-ils dans une foule de points en Afrique, où cependant l'on rencontre si souvent des fièvres de tout type?
Je me suis souvent posé cette question , souvent j'ai fait cette demande à plusieurs médecins, dans le but de m'éclairer; elle a souvent embarrassé ceux à qui je la posais. J'ai entendu exposer quelquefois une théorie fort belle et fort ingénue sur l'existence de marais souterrains. Il n'y a pas , me disait-on . de marais visibles, c'est vrai, mais il existe à peu de profondeur du sol , à Lalla-Marghnia et dans ces lieux dont vous me parlez, des nappes d'eau qui dégagent des miasmes et expliquent facilement la fréquence des fièvres. J'avoue que, malgré l'ingénieuse et admirable dévouverte de ces marais souterrains, je crois peu à leur influence fâcheuse.
Les fièvres sont très- fréquentes lors de l'installation des redoutes, très souvent encore il est impossible de trouver aux environs des marais. On invoque alors les miasmes qui se dégagent par suite du remuement des terres vierges, dont la croûte se compose de matières organiques en décomposition.
B'un autre côté, j'ai vu exister des causes de dégagement de miasmes et très-peu de malades atteints de fièvres. Ainsi, j'ai vu très-souvent la Melouia déborder et laisser en se retirant des flaques d'eau bourbeuse très-longues à se dessécher. Pas un
des jeunes soldats qui se trouvaient avec moi n'eut un seul accès; ceux, au contraire, qui antérieurement en avaient été atteints les virent plusieurs fois récidiver. Il me serait facile de multiplier les exemples. Partout, au contraire, où l'on a rencontré des fièvres en Afrique, en grand nombre, c'est dans des circonstances où il est très-rare qu'on ne soit pas exposé à des alternations de chaud et de froid.
Dans ces installations de redoutes, ne voit-on pas les soldats ne prendre aucune précaution pour se garantir de celte influence fâcheuse? Lorsqu'ils quittent le travail, ils ont très-chaud: c'est alorsqu'ils se déshabillent, malgré les recommandations qu'on leur fait; ils recherchent la fraîcheur, l'ombre, et bientôt se déclarent les accès.
J'ai vu un jour un soldat venir me demander à l'ambulance du sulfate de quinine. Cet homme me raconta que quelques jours avant il avait, en arrivant au camp, dans un bois assez épais, remué la terre sur laquelle se trouvait une couche de feuilles humides, qu'il s'était couché, et qu'à son réveil le lendemain il avait ressenti des frissons. Ici encore , avec l'influence de ce remuement de terre vierge, je retrouve l'influence du chaud et du froid.
Parlerai-je maintenant des faits nombreux de nos soldats atteints de fièvre à leur rentrée en France, bien que cependant ils n'en aient jamais eu d'accès pendant toute la durée de leur séjour en Afrique? L'an dernier, peu de temps après ma rentrée en France, j'ai été atteint de fièvre, et je me trouvais
dans le cas que je viens d'indiquer; jamais je n'avais eu, pendant mon séjour dans ce pays, un seul accès. J'ai vu une foule de faits semblables.
On peut m 'objecter que, dans ces cas, il y avait eu intoxication antérieure, si l'on est le moins du inonde disposé à repousser l'influence du changement apporté dans l'économie par suite du passage du climat d'Afrique en France. Il est bon de dire que je rentrai en France au mois de janvier, et qu'à celte époque il faisait, cette année-là, très-chaud encore à Oran. Un mois avant, le 25 novembre, à Djemma , le thermomètre montait au soleil à A5" cëntigr.
Diarrhée , gastro-cépkafite.
Ne sachant comment appeler la maladie qui m'occupe en ce moment, j'ai conservé cette dénomination impropre qui rappelle la momenclature nosologique de l'illustre Broussais.
Je commencerai par l'exposition des symptômes qu'elle m'a présentés.
J'ai considéré comme prodrome de cette affection l'apparition dès le début de la diarrhée avec ses symptômes ordinaires : développement , sensibilité de l'abdomen, perte de l'appétit, langue blanche, peau sèche, soif vive ; tous les malades étaient tristes, abattus ; les selles, plus ou moins abondantes, étaient d'abord jaunes, muqueuses; plus tard, lorsque survenaient des vomissements verdâtres, elles prenaient cette même coloration.
Cet état était accompagné de céphalalgie d'abord légère et d'un mouvement fébrile assez marqué.
Au bout de quatre ou cinq jours, tous ces symptômes s'exaspéraient, la céphalalgie devenait trèsintense, l'épigastre devenait d'une sensibilité remarquable; le ventre était tendu, ballonné, douloureux.
A la plus légère pression , ces douleurs augmentaient; il survenait bientôt des nausées, des vomissements de matières verdâtres, bilieuses ; l'accélération du pouls, qui est petit, serré, fréquent, était très-sensible ; il y avait au moins de 1 10 à 120 pulsations.
Quelques troubles du côté de l'intelligence apparaissaient alors , il survenait du délire; presque toujours, dans leur délire, les malades parlaient de la France, de leurs parents, et bientôt enfin survenait un coma profond; la douleur semblait alors avoir cessé.
La terminaison de cette maladie, arrivée à cet état, a presque toujours été funeste.
Comme on peut le voir, ces symptômes ont la plus grande analogie avec ceux de la fièvre typhoïde, du typhus particulier aux prisonniers, avec ceux de la maladie décrite par les Anglais sous le nom de typhus fever. Ces maladies, du reste, se ressemblent sous tant de rapports, qu'elles ont été regardées comme identiques.
C'était cependant une affection particulière. Chez aucun de mes malades, je n'ai pu observer ni sudamina, ni taches rosées, ni pétéchies.
Dans aucun cas non plus, la langue n'a été couverte de fuliginosités; elle était seulement couverte d'un léger enduit blanchâtre, elle était toujours sèche, rouge à la pointe.
Je crois que cette maladie ne différait de cette fièvre, assez fréquente pendant l'automne en Algérie (c'est peut-être la fièvre automnale des Américains), que parce que les privations, la misère, la nostalgie, venant s'ajouter aux causes ordinaires de sa production, lui avait donné ce caractère particulier de malignité. Un fait qui vient, du reste, corroborer mon opinion , c'est que beaucoup d'Arabes en ont été atteints, et que chez eux la maladie était tout à fait bénigne; elle cédait à quelques jours de repos, a une saignée, à un purgatif (1 grain d'émétique dans un litre d'eau, une potion d'ipécac. stib.).
Un grand nombre des prisonniers en furent atteints, cinq succombèrent. Ceux chez lesquels la terminaison fut plus heureuse furent longtemps malades; la convalescence arrivait lentement.
La maladie de Joliot ressembla beaucoup à celleci ; seulement j'ai cru reconnaître chez lui des symptômes de fièvre algide. 11 tomba malade le même jour que Boult; la maladie débuta par des vomissements , sans être précédée de diarrhée. Bientôt apparurent tous les symptômes que j'ai décrits ensuite.
Ces deux hommes étaient de la compagnie de M. de Géraud , qui avait été bloquée pendant quatre jours dans le marabout de Sidi-lbraïm. Pendant
deux jours, ils avaient bu de l'eau-de-vie et de l'absinthe pure, ils manquaient d'eau; ils souffrirent tellement de la soif qu'ils cherchèrent à l'apaiser en buvant leur urine. Le quatrième jour,tous étaient sortis, décidés à mourir ou à rentrer à Djemma.
Après une lutte acharnée de cinq heures, les quinze que nous trouvâmes chez les Traras furent faits prisonniers; les autres, parmi lesquels M. de Géraud, le lieutenant Chapdeleine, l'aide-major Rosaguti , furent massacrés aux portes de Djemma. Deux coups de canon lires du blokhaus éloignèrent un instant les Arabes, et permirent à quatorze de rentrer dans la redoute; plusieurs de ceux-ci furent atteints de la même maladie que Joliot, et en moururent.
Lorsque ïa maladie se terminait par la mort, les malades succombaient vers le septième ou huitième jour, soixante ou soixante et dix heures après l'apparition des troubles du côté du cerveau. C'est vers cette époque que moururent les cinq malades dont j'ai parlé.
Dans le traitement de cette grave affection, je fus très-sobre de saignées générales, je ne pratiquai une saignée de bras qu'à Joliot, Boult et Boesch , qui étaient très-forts; j'avais de préférence recours aux ventouses, à l'émétique et à l'ipécacuanha , moyens qui me réussirent très-bien chez les Arabes.
Je regrette de n'avoir pas à présenter ici les lésions cadavériques, car, bien que cette dénomination puisse être contestée d'après les symptô-
mes , je ne sais à quelle autre affection la rapporter. Dans les derniers jours de février , les longues marches, une nourriture débilitante insuffisante, l'humidité, l'idée de se voir abandonnés et de mourir de privation et de misère, achevèrent d'épuiser nos malheureux soldats. Plusieurs, atteints de dysenterie chronique, succombèrent. Je perdis Lrfèvre, du 15 e léger, le 10 mars; Bergeron, du même régiment, mourut le 14; tous deux étaient encore du 2 e détachement.
Toutes ces causes réunies , et plusieurs autres que je vais signaler, ne tardèrent pas à réagir d'une manière plus fâcheuse. Depuis assez longtemps, nous ne recevions plus ni lettres ni argent ; celui qui nous avait été envoyé avait été employé en grande partie à remplacer les chaussures, les vêtements, qui ne tenaient plus et ne pouvaient pas garantir de l'humidité de cette saison pluvieuse. 11 était difficile de se procurer du sel, souvent il manquait; ajoutez h cela la mauvaise qualité de l'eau. Nous étions venus nous établir au puits du marabout d'Assi-Berkani, logé dans une espèce d'entonnoir, au milieu de montagnes élevées où le renouvellement de l'air était très-difficile. Souvent, à des pluies torrentielles, succédaient des rayons de soleil plus chauds qu'en France pendant nos beaux jours d'été.
Le puits où l'on allait à l'eau était caché sous une espèce de voûte profonde, dans laquelle on ne pénétrait qu'en rampant. Cette eau , naturellement saumàtre, peu aérée, était presque toujours boni-
beuse, et acquérait encore des propriétés plus malfaisantes. De nombreuses tribus, la deira , venaient y puiser pour leurs besoins et ceux de leurs nombreux troupeaux. On était quelquefois obligé d'attendre très-longtemps pour pénétrer à son tour sous la voûte ; de sorte que ce trou n'était plus, le soir, qu'un cloaque bourbeux contenant une grande quantité de matière animale de toute nature. Les femmes, pour remplir les peaux de bouc dont elles se servent pour aller à l'eau, entraient dans l'eau jusqu'à mi-jambe.
Ces outres, par mesure hygiénique, et pour qu'elles se conservent plus longtemps, sont extérieurement et intérieurement enduites de goudron; celui-ci se dissolvait, ainsi que la poussière, et donnait à l'eau une odeur et une saveur nauséeuses qui soulevaient le cœur dès qu'on approchait deslèvres le vasequilacontenait. Combien de fois n'ai-je pas préféré souffrir de la soif, plutôt que de l'étancheravec ce breuvage qui rappelle cette odeur pénétrante de Bédouins, de troupeaux, qui prend au nez lorsqu'on s'approche d'un douair qui vient d'être abandonné.
Nous restâmes près d'un mois exposés à l'influence de ces causes de méphitisme. Un terrible fléau, une épidémie meurtrière de scorbut vint décimer les prisonniers ; trois du 2 e détachement, atteints de dysenterie chronique, succombèrent encore: le 7 mars,Duclos, 10 e bataillon; le 10, Lefebvre, 15 e léger; le 14, Bergeron , du même régiment. Le 23 mars, je perdis Platon, du 15 e léger,
puis Boche et Fretin, du 41 e , tous les deux du même détachement, atteints aussi de dysenterie et de .«corbut.
Pour me résumer, l'insuffisance de l'alimentation, l'usage presque exclusif de l'orge , les dispositions morales des soldats, la mauvaise qualité de l'eau, le manque de sel, sont les causes multiples qui ont fait naître cette meurtrière épidémie de scorbut parmi les prisonniers. Je dois insister pour le manque de sel, parce que souvent on a rapporté cette maladie à l'usage trop prolongé de salaisons. Je retrouve en outre au camp d'Assi-Berkani les conditions d'humidité, d'air vicié coïncidant avec une mauvaise alimentation, coïncidence signalée par M. Scoutetten lors de l'épidémie de Givet, en 1847, et publiée dans un bulletin de l'Académie.
11 ne faudra pas s'étonner si deux Arabes seulement furent légèrement atteints : cette immunité est chez eux le résultat de l'habitude qu'ils ont de vivre avec de l'orge, de boire de l'eau de mauvaise qualité. Je les ai vus très-souvent , pour ne pas faire quelques pas de plus et aller jusqu'à la source, prendre de l'eau à des mares d'eau croupie où les troupeaux étaient venus boire. 11 faut, pour la production du scorbut, un concours de causes nombreuses. Ce serait un tort d'exagérer l'importance de l'une d'elles, soit l'usage des farineux, le manque de sel , etc. etc. L'action délélère exercée sur l'économie ne reconnaît pas pour cause l'usage particulier de tel ou tel aliment, mais l'impossibi-
lilé de trouver en lui les éléments réparateurs multiples nécessaires à l'entretien de la vie.
Je pus facilement observer et suivre, dans toutes les phases de leur développement, les affreux symptômes des trois périodes de cette maladie. Ainsi, première: décoloration, pâleur du visage et des lèvres avec bouffissure, altération des traits; deuxième: perte des forces, teint mat, plombé, démangeaison, gonflement des gencives : elles deviennent molles, fongueuses, saignantes; fétidité de l'haleine, sécheresse de la peau, qui se fendille et se couvre de taches d'abord petites, qui grandissent et qui, de brunes , bleuâtres , passent par tous les degrés des ecchymoses ; bientôt survient de l'œdème ; troisième : prostration, douleurs insupportables; les taches s'étendent et peuvent s'ulcérer; gonflement des gencives, ulcération, gangrène ; les dents sont ébranlées et peuvent tomber de leurs alvéoles; épistaxis, hémorrhagies; le sang est noir, défibriné, fluide; le pouls est très-petit, faible, misérable; le malade succombe.
Parmi tous les symptômes que je viens d'énumérer, il en est un qui m'a présenté quelque chose de très-remarquable, que je n'ai vu signalé nulle part ; je veux parler des accidents de gangrène des gencives.
La maladie débutait du côté de la bouche, par des démangeaisons , par un gonflement léger; les gencives saignaient facilement,devenaient mollasses, boursouflées. Au bout de quelques jours, ces par-
ties boursouflées dépassaient les dents, formaient de petites tumeurs noirâtres, de la grosseur d'une noisette; celles-ci se gangrenaient et tombaient à la plus légère traction en laissant à découvert les alvéoles ; l'haleine exhalait une odeur de gangrène très-prononcée. J'observai souvent de fréquentes hémorrhagies gengivales.
En examinant avec attention ces bourrelets gangreneux , en les écrasant sous les doigts , je crus sentir de petits corps durs. J'examinai avec plus de soin, je les écrasai dans un verre, afin de voir de quelle nature ils étaient, et je reconnus que ce n'était autre chose que des fragments de son, de paille, provenant de l'orge moulue imparfaitement avec les moulins arabes.
Les rations se faisaient moins régulièrement. Nos soldats apportaient très-peu de soins à tamiser la farine, et ne la débarrassaient qu'imparfaitement du son et de la paille, pensant, parce moyen, avoir moins de pertes.
La présence de ces parcelles de paille et de son dans les gencives m'étonna. Je me demandai si les symptômes du côté de la bouche, dans le scorbut, étaient consécutifs à la modification profonde apportée dans l'économie par cette maladie, ou bien étaient purement le résultat de l'irritation mécanique produite sur les gencives par la mauvaise qualité, la dureté des aliments.
Dans une foule de cas, en effet, où le scorbut se
déclare, la base de l'alimentation n'est-elle pas le
plus souvcnl du biscuit dur, de mastication difficile? Ne peut-il pas alors agir de la même manière que le son et la paille dont j'ai parlé, irriter mécaniquement la muqueuse de la bouche? Ne serait-ce pas à cette irritation que l'on devrait rapporter les accidents de gangrène des gencives dans le scorbut? Ce fait mérite d'être signalé; j'appelle sur lui l'atlention des observateurs.
J'engageai les hommes à tamiser avec soin leur orge, et à ne plus manger de cette bouillie dont j'ai parlé, qui était faite avec la farine la plus grossière, et qui renfermait en grande partie ces fragments de paille ou de son ; je leur conseillai de ne faire que du pain, et de remplacer la turlutine par des panades. A la suite de ces précautions, les accidents me parurent avoir un peu diminué d'intensité.
Par mesure de précaution , j'engageai ceux qui n'étaient pas encore a( teints de la maladie à ne pas se servir des vases que les malades employaient pour préparer leurs aliments. Je cherchai à me procurer du cresson; je fis prendre des orangeades, de la limonade citrique.
Je me procurai, au moyen de poudre, du nitrate de potasse en solution ; j'administrai la solution de caméron, des bols de charbon, comme tonique, une ou deux pilules de sulfate de quinine.
J'essayai de combattre les fongosités des gencives, la gangrène de la bouche, avec des gargarismes émollients acidulés, je les cautérisai avec le fer rouge ou avec le nitrate d'argent; je mis tous
mes soins à combattre les diarrhées et dysenteries.
Tous mes efforts furent inutiles, et lorsqu'il eût été si facile de sauver ces hommes , s'ils avaient pu recevoir la nouvelle de leur rentrée. La maladie, une fois déclarée, marchait; je la suivais dans toutes ses phases, j'étais spectateur des terribles désordres qu'elle produisait sans pouvoir y apporter remède. La mort venait arrêter le cortège des effrayants symptômes que je ne pouvais entraver dans leur marche par aucun moyen.
Combien de fois ne m'éveillai-je pas dans de mortelles inquiétudes, en me demandant si je faisais bien tout ce que je pouvais pour arracher à la mort mes malheureux compagnons! J'étais effrayé de la terrible responsabilité qui pesait sur moi.
De 300 prisonniers que nous avions été , en comptant Turgis , du 56 e , qui avait été fait prisonnier, le 19 avril, dans les Djaffres, et Vilfeu, du 2° bataillon , qui était venu nous rejoindre, 7 étaient morts des suites de leurs blessures, 20 de maladies internes, 2 étaient partis; nous ne restions donc plus que 271. Sur ce nombre, 30 au inoins étaient atteints de scorbut ; j'étais dans la terrible alternative de les voir périr les uns après les autres, quand l'ordre exécrable de massacrer les sous-officiers et les soldats vint mettre un terme à leurs souffrances, à cette vie de privation et de misère. On nous épargna lesofticiers avec quatre soldats, qu'on nous laissa comme hommes de confiance,
et on nous emmena chez un chef qui nous conviait, nous dit-on, à une fête.
Avant d'aller plus loin et après avoir indiqué les pertes douloureuses que je fis parmi les prisonniers, je vais indiquer celles des Arabes , et dire quelques mots des maladies dont ils furent atteints. Leur nombre a toujours été plus considérable que le nôtre. Plusieurs ont été un peu atteints de fièvre, de diarrhée , de dysenterie ; d'autres m'ont présenté les symptômes de cette maladie que j'ai désignée sous le nom de gastro-céphalite.
Je leur ai fréquemment prodigué mes soins, presque toujours je suis parvenu à les guérir.
Depuis le 28 septembre jusqu'au 25 avril, je n'ai vu parmi les soldats arabes que trois morts; le premier décès a eu lieu au mois d'octobre. Le malade me présenta tous les symptômes de phthisie pulmonaire à la troisième période; il avait des sueurs abondantes, de la fièvre hectique ; l'expectoration fournissait des crachats floconneux, suspendus au milieu de mucosités puriformes ; elle était peu abondante. Avec cela, il y avait de la matité dans toute la poitrine, excepté dans un point à droite, où il existait une caverne et où l'auscultation faisait entendre du gargouillement. J'ai vu si rarement des Arabes atteints de phthisie, que je regrettai de ne pouvoir, par l'autopsie , vérifier la justesse de mon diagnostic.
Le second mourut accidentellement dans le mois
de novembre. En jouant avec ses camarades, il reçut un violent coup de pied à lepigastre, tomba, et succomba dix ou quinze minutes après. J'étais présent lorsque arriva l'accident ; je crus que cet homme était épileptique.
Le troisième mourut au mois de mars, atteint de dysenterie chronique; je crus reconnaître chez lui un abcès du foie.
J'ai cru devoir signaler cette différence de mortalité chez les prisonniers et chez les Arabes, elle justifie plusieurs des assertions que j'ai avancées dans le cours de ce travail.