‹ Relation sur une épidémie d'hystéro-démonopathie en 1861Chapitre 2 sur 18 · EN · texte numérisé non relu

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te pays. — Les habitants.

Morzines, clans l'ancienne province du Chablais et faisant aujourd'hui partie du département de la Haute- :Savoie, est une commune de 2000 âmes, divisée en huit ou dix hameaux; elle est située à l'extrémité sud et la plus élevée de la vallée d'Aulph, et n'est séparée du canton suisse du Valais que par une montagne.

Son altitude est de 1500 mètres environ, et elle est raversée par la Dranse, torrent souvent impétueux qui m se jeter dans le lac de Genève, après une course de 2 kilomètres.

Partout très étroite, orientée du nord au sud, mais uverte seulement dans la première de ces directions, a vallée n'est à peu près formée que par les versants

opposés de hautes montagnes, dont les pieds sont baignés par la Dranse ; ces montagnes, généralement calcaires, ne sont, les unes que des roches nues, les autre$ sont couvertes de sapins et de hêtres ou de pâturages.

Les hivers sont longs et rigoureux, la neige toujours abondante ; la température, rarement élevée, est dans la même journée extrêmement variable, car la présence du soleil, matin et soir, caché par les montagnes, est de courte durée, relativement aux pays de plaines ; les orages sont fréquents et l'air ordinairement humide.

Abritée des autres côtés, Morzines ne peut recevoir que les courants qui viennent du nord et du nord-est; aussi, quand le vent souffle d'un autre point, est-elle rarement sans brouillards ou sans être enveloppée de nuages qui ne peuvent s'élever davantage ou qui se trouvent arrêtés clans leur marche par les montagnes.

Le vent de nord-est, appelé bise, est celui qui se fait le mieux sentir ; mais n'arrivant qu'après avoir balayé les cimes neigeuses et les glaciers de la Suisse, il est extrêmement froid, même en été, et modifiant sans doute l'état électrique de l'air, il produit sur l'économie une excitation nerveuse désagréable, que les habitants eux-mêmes subissent et remarquent.

Les eaux, très abondantes, m'ont paru bonnes en général, mais elles sont toujours très froides.

La végétation est lente et tardive, et les seuls arbres qui parent le pays sont le sapin et le hêtre; les arbres fruitiers, à l'exception du prunier, sont à peu près inconnus.

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Toute cette vallée d'Àulph est pauvre, la plus pauvre de la contrée, dit-on, non qu'elle manque d'éléments, sinon de richesse, au moins d'un certain bien-être, mais parce qu'elle est presque inaccessible.

Morzines se trouvant la plus éloignée et la plus élevée de toutes les communes de cette vallée, est celle qui souffre le plus, matériellement et moralement, de cette difficulté d'accès, qui lui rend très onéreuse l'importation de tout ce qui lui manque, impossible l'exportation de ce qu'elle pourrait produire, et la laisse dans un isolement complet.

La vie de la partie masculine de la population se . divise en deux périodes : jeunes, les hommes émigrent pendant sept ou huit mois chaque année ; plus âgés, ils ne quittent plus leur village, tous deviennent, avec leurs familles, cultivateurs ou bergers, et, sur un espace circonscrit, presque nomades. Chacun possède deux, trois (Ou quatre habitations : l'une au chef-lieu de la commune, une autre au pied des montagnes, la troisième, la quatrième sur les montagnes, à diverses hauteurs ; (toutes successivement occupées suivant la saison, c'està-dire le moment de la pousse des herbes sur ces points.

Ces habitations, toutes de bois, en forme de chalets, sont également mauvaises. La mieux établie en apparence, celle qui est disposée pour l'hiver, est même la plus insalubre : partagée en deux parties principales, I l'une pour la famille, l'autre pour les animaux, une simple cloison de planches mal jointes forme la division et n'intercepte pas toujours les émanations de ceux-ci.

h UKLATION SUR UNE ÉPIDÉMIE

Une seule chambre, le plus ordinairement, donneasile à toute la famille. Celte chambre, assez busse, est éclairée par une ou plusieurs fenêtres, mais très petites et fixes le plus souvent, c'est-à-dire ne pouvant être d'aucune utilité pour l'aération ; au milieu ou dans un coin est un poêle de fonte, chauffé dans les temps froids, toujours jusqu'au rouge ; quand sept ou huit personnes ont séjourné dans cette chambre, on y vit encore, mais dans un état de demi-asphyxie, et quand on en sort, on trouve à la porte, avec un air glacial, tout un cortège de maladies.

Plus d'intelligence, sous l'impulsion de l'intérêt, préside-t-il à l'installation des bestiaux? Pas davantage, l'étable, plus ou moins étendue, a tout au plus 2 mètres d'élévation; un petit carreau fixe ne laisse pénétrer qu'une lumière douteuse, et les portes, hermétiquement fermées, ne permettent que rarement à un peu d'air nouveau de venir se mélanger avec celui de l'intérieur; le sol est recouvert d'un plancher sur lequel reposent les animaux, toujours sans litière, et derrière ce plancher, dans foute la longueur de l'étable, est une fosse de l'",50 de profondeur, destinée à recevoir toutes les déjections, qui croupiront et fermenteront sur place] pendant les six ou sept mois que le bétail doit rester ainsi' enfermé.

Un<; etable de 10 mètres de long, d'une capacité de 80 à 1 00 mètres cubes, reçoit, chez les plus aisés, six à huit vaches, un cheval, des chèvres, des porcs, qui doivent, pendant cette longue réclusion, les uns engraisser, les autres donner du lait, quand leur demander

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de vivre en un pareil lieu est déjà leur imposer une lâche difficile. ,

La nourriture de l'homme vaut son logement : l'orge et l'avoine sont les seuls grains cultivés et employés. lEncore s'ils l'étaient dans leur état de pureté ! mais on tient plus à la quantité qu'à la qualité, et ils sont portés au moulin tels qu'ils sortent des champs, sans être ni criblés ni vannés, c'est-à-dire mélangés de terre, de graviers, de paille et des graines de toutes les plantes étrangères qui ont pu croître et mûrir en même temps, ;ar sarcler est chose inconnue ; on y ajoute encore des lois, des fèves. Et quand la farine est faite et grossièrenent blutée, on repasse sous la meule le son qu'elle a ibandonné; ce son est bluté à son tour, et tout ce qui ieut passer à travers le tamis est mêlé à la farine : aussi i[uel pain !

Avec ce pain, des pommes de terre de très mauvaise ualité, parce qu'elles sont mal cultivées; des viandes lées et fumées, bien souvent altérées ; des résidus de lit et un mauvais fromage, sec et lourd, appelé tome, e chacun fabrique ; presque jamais de viande fraîche, i été seulement quelques chevreaux ou des veaux de it à quiuze jours ; jamais de légumes frais, les choux i nt à peu près la seule plante potagère qui soit culée.

Pour boisson, de l'eau, comme je l'ai dit, toujours très ide; pour quelques-uns de mauvais cidre, fait en ande partie avec des pommes sauvages; le vin n'est ur aucun un objet de consommalion journalière, et

les cabarets, heureusement rares, ne sont que peu fréquentés.

Le vêtement est le seul des besoins auquel il soit convenablement pourvu.

Si mauvaise que soit cette nourriture, la localité ne la produit pas en suffisante quantité, il faut donc acheter au dehors au moins du pain ; mais les transports sont coûteux et les ressources bien précaires.

Les petits chariots en usage, attelés d'un cheval, ne peuvent transporter plus de 250 à 300 kilogrammes, encore faut-il, dans les passages les plus difficiles, prendre un cheval de renfort : aussi le pain, qui, àThonon, se vend /|0 centimes le kilogramme, en vaut 50 à Morzines. Sans l'émigration annuelle de quatre cents hommes environ, qui vont travailler comme maçons, tailleurs de pierres, en France, en Suisse, en Italie, on ne pourrait pas vivre.

Les femmes el ceux des hommes qui n'émigrent pas t"esten1 chargés du soin des propriétés, des cultures» niais oïl produit si peu, qu'il y a bien plus à acheter qu'à vendre, et les émigrants seuls fournissent l'argent nécessaire.

D'après le cadastre, déduction faite des rochers arides, chemins, cours d'eau, la commune contient :

Terrain cultivable . .

Bois de toutes sortes .

Prairies de montagnes

Hectares

Les bestiaux sont assez nombreux, mais ne servent à

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peu près qu'à l'alimentation de leurs possesseurs; la faillie partie de leurs produits qui est vendue, jointe à l'exploitation d'une ardoisière, sont les seules sources le revenus qui méritent d'être comptées, tant les autres sont insignifiantes, et elles ne font pas entrer annuellement dans la commune plus de 20 000 francs, l'énormitédu prix des transports diminuant d'autant la valeur des choses vendues.

Celte somme, si peu importante, se trouve considérablement réduite :

Par les impôts 5 4 95 fr. 54 c.

Par les taxes locales 3 629 »

Par des fondations pieuses '3114 40

Ensemble. ... 11 338 fr. 94 c.

Ce qui reste est bien peu : les économies des émigrants, qui peuvent s'élever à 80 ou 100 000 francs, doivent combler le déficit, mais non pour tous ; toutes les familles n'ont pas des membres capables d'émigrer.

Les salaires gagnés dans le pays ne sauraient venir en aide ; chacun fait lui-même son travail et n'emploie que bien rarement des auxiliaires.

Une partie de la somme affectée à des fondations était destinée à rétribuer un second vicaire, qui, sous le nom de vicaire-régent, était l'instituteur communal.

Cette institution des vicaires-régents est ou a été générale en Savoie ; je n'ai point à en apprécier la valeur, mais s'il fallait la juger par ses résultats à Morzines, ils ne plaideraient pas en sa faveur : c'est à peine si un

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dixième de la population adulte sait lire et écrire, et ce n'est que depuis quelques années que l'instruction primaire existe réellement, depuis que des frères de la Doctrine chrétienne et des religieuses en ont été chargés.

L'aspect général des habitants est chétif ; la constitution prédominante est lymphatico-nerveuse.

L'enfance est difficile et maladive; les vieillards sont peu nombreux, et sans avoir pu le vérifier, je suis convaincu que la vie moyenne est au-dessous du chiffre fourni par la statistique générale. Si la population s'accroît, ce ne peut être qu'en raison de l'extrême fécondité des ménages : . les femmes qui ont eu huit, dixenfants ou plus, ne sont pas rares.

C'est incontestablement aux améliorations introduites dans la vie domestique que l'on doit l'augmentation de la durée moyenne de l'existence; ici, toutes les habitudes d'il y a cent, deux cents ans, sont les habitudes d'aujourd'hui.

Les jeunes gens qui sont encore dans les premières années de l'âge adulte, ont assez souvent une apparence de bonne santé qui en impose à première vue sur l'énergie de leur vitalité, mais ce n'est qu'une apparence et elle dure peu ; une décrépitude anticipée , qui ne peut que rarement être attribuée à l'excès du travail, ne tarde pas à la remplacer.

J'ai pu m'assurer de ces mauvaises conditions physiques des jeunes gens, en assistant au conseil de révision du canton ; il a fallu, pour cause de faiblesse de constitution du très grand nombre, monter jusqu'au n° 56

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pour former un contingent de vingt-deux hommes, et, ii mon avis, beaucoup d'entre eux feront plus de journées d'hôpital que de marches : ils ont les membres grêles, la poitrine étroite, sont mal faits; leurs chairs sont molles, flasques et leur peau décolorée.

Le chirurgien militaire chargé de l'examen de ces jeunes gens me disait que pour les déclarer propres au service, il avait besoin d'espérer que le changement d'air et de nourriture améliorerait leur constitution.

Pour toute la France, sans distinguer les habitants des contrées manufacturières de ceux des contrées agricoles, la proportion des hommes impropres au service est de ûO pour 100 ; dans ce canton elle dépasse 60, et cependant la population ne se livre qu'à des travaux ordinairement favorables au développement physique.

Sur les cinquante-six hommes examinés, deux seulementétaient vraiment robustes; mais depuis longtemps ils n'habitaient plus le pays, ce qui justifie les prévisions du chirurgien militaire dont je parlais tout à l'heure.

Deux autres pouvaient être raugés clans cette classe d'individus que M. Baillarger désigne par le nom à'asthénogènes ; l'un était semi-crétin, l'autre avait desformes plus régulières et plus d'intelligence, mais tous deux était impubères, et représentaient au moral, comme au physique, des enfants de huit à dix ans.

Les affections à marche lente, chroniques, sont communes à Morzines, et parmi elles tout particulièrement celles des voies digestives; tous les enfants et

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