‹ Relation sur une épidémie d'hystéro-démonopathie épidémieChapitre 3 sur 12 · RELATION SDR UNE ÉPIDÉMIE · texte numérisé non relu

RELATION SDR UNE ÉPIDÉMIE

Boguet, juge à Saint-Claude, indique aussi ce qu'ils étaient à la fin du même siècle : « La Savoie, dit-il, nous » envoie tous les jours une infinité de personnes qui » sont possédées des démons: les principaux sorciers » que nous avons fait brûler en étaient originellement » sortis...»

Une lettre qui m'a été remise, timbrée de Chambéry, et dont Tauteur n'a pu être ti'ouvé, prétend, sans dire où a été puisé ce renseignement, qu'en l'y 07 Morzines a été visitée déjà par une épidémie semblable à celle qui y règne aujourd'hui.

La conviction qui a dicté les paroles de Danneau et de Boguet est encore celle de tout le monde à Morzines : c'est que cette pauvre population, restée dans son isolement et ses solitudes, est toujours ce qu'elle était alors, elle n'a rien oublié et personne ne lui a jamais rien appris.

On a dit que les émigrants ont l'habitude dq rapporter de leurs voyages des livres de sorcellerie et de magie, le Grand el le Petit Albert, etc., etc., qui flattent leurs croyances et les entretiennent.

Malgré mes tentatives réitérées, je n'ai pu découvrir un seul de ces livres.

Qu'ils existent ou non, si l'on veut se rappeler combien est petit le nombre de ceux qui savent lire, il sera difficile d'attribuer à ces livres toute l'influence qu'on a voulu leur donner sur l'invasion de la maladie qui fait le sujet de cette relation.

Les causes vraies et surtout déterminantes de cette

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maladie ressortiront du seul exposé des faits, je n'ai donc point à les énumérer d'avance.

S'il en est qui peuvent faire peser sur quelques personnes une certaine responsabilité, je le regrette : bien que cette responsabilité ne soit imputable qu'à des erreurs et àdes imprudences; bienqu'elle nepuisse, comme les faits l'établiront encore, atteindre que les individualités qui ont commis ces erreurs et ces imprudences, j'aurais voulu ne pas avoir à les indiquer, mais m'était-il possible de dire l'effet sans dire aussi les causes?

10 ItELÀÏION SUR MM ÊPtOÈNtP.

Déllui de la malAdle. — Proeès-verlMiux «onstatani m iirétendue

nature.

Dansle courant du mois de mars 1857^ des accidents d'apparence extraordinaire se manifestèrent chez deux petites filles très pieuses et d'une intelligence précoce, blondes, d'un aspect chétif, mais cependant jusque-là bien portantes.

Changeant de formes, sinon de nature, ces accidents devinrent bientôt de véritables crises convulsives, accompagnéesde phénomènes que personne, suivanlla croyance locale, ne pouvait ni comprendre ni expliquer, et qui, gagnant de proche en proche, se reproduisirent sur un grand nombre d'enfants, déjeunes filles et de femmes, — Ces phénomènes devinrent promptement une cause de craintes et de terreurs.

Observés, commentés par divers témoins, ils ont été résumés et décrits dans une pièce que je crois devoir transcrire en entier :

«Nous soussignés..., déclarons qu'ayant entendu » parler des faits extraordinaires présentés comme des » possessions des démons qui avaient lieu à Morzines, » nous nous sommes transportés dans cette paroisse, où

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i> nous sommes arrivés le 30 septembre dernier, pour » être témoins de ce qui s'y passe et pour examiner tout » cela avec maturité et prudence, en nous éclairant par » tous les moyens que fournit la présence sur les lieux, » à Teffet de pouvoir former un jugement raisonnable » en pareille matière.

» V Nous avons vu huit enfants qui sont délivrées et » cinq qui sont en état de crise ; la plus jeune de ces » enfants a dix ans et la plus âgée vingt-deux.

» 2° D'après tout ce qu'on nous a dit et ce que nous » avons pu observer, ces enfants sont dans l'état de » santé le plus parfait ; elles font tous les ouvrages et » les travaux que demande leur position, de sorte qu'on » ne voit pouY les autres habitudes et les occupations » aucune différence entre elles et les autres enfants de » la montagne.

» 3"* Nous avons vu ces enfants, les enfants non gué- » ries, dans les moments lucides; or nous pouvons » assurer que rien n'a pu être observé en elles, soit en » fait d'idiotisme, soit en fait de prédispositions aux » crises actuelles, par des travers de caractère ou par » un esprit exalté. Nous appliquons la même observa- » tion à celles qui sont guéries. Toutes les personnes » que nous avons consultées sur les antécédents et les » premières années de ces enfants, nous ont assuré que » ces filles étaient, sous le rapport de l'intelligence, dans » le plus parfait état.

» û" Le plus grand nombre de ces enfants appartient » à des familles qui sont dans une honnête aisance de » forlune.

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I) 5^ Nous assurons qu'elles appartiennent à des fa- » milles qui jouissent d'une bonne réputation, et qu'il y » en a parmi elles dont la vertu et la piété sont exem- » plaires.

» Passons maintenant aux faits plus ou moins ex- » traordinaires dont nous avons été témoins, ou qu'on » nous a certifiés :

» V Ces enfants parlent la langue française pendant » leurs crises avec une facilité étonnante, même celles » qui, hors de là, n'en savent que quelques mots.

» 2° Ces enfants, une fois dans leurs crises, perdent D complètement toute réserve envers qui que ce soit ; » elles perdent aussi complètement toute affection de » famille.

» 3° La réponse est toujours si prompte et si facile, » qu'on dirait qu'elle vient au-devant de r interrogation; » cette réponse est toujours ad rèm, excepté quand le » parleur répond par des bêtises, par des insultes ou » un refus affecté.

» 4° Pendant la crise le pouls reste calme, et dans la » plus grande fureur, le personnage a l'air de se possé- » der comme quelqu'un qui appellerait la colère à son » commandement, sans ressembler aux personnes exal- » tées ou prises d'un accès de fièvre.

» 5* Nous avons remarqué pendant les crises une » insolence inouïe qui passe toute expression, dans des » enfants qui, hors de là, sont douces et timides.

» 6° Pendant la crise, il y a dans toutes ces enfants » un caractère d'impiété permanent porté au delà de » toutes les limites, dirigé contre tout ce qui rappelle

D^HYSTËRO-DËMONÔPATHIË EN IdÔi. Ift

» Dieu, les mystères de la religion, Marie, les saints, les » sacrements, la prière, etc., etc. ; le caractère demi- » nant dans ces moments affreux, c'est la haiue de Dieu » et de tout ce qui s'y rapporte.

» T 11 nous est bien constaté que ces enfants ré- » vêlent des choses qui arrivent au loin, ainsi que des » faits passés, dont elles n'avaient aucune connaissance; » elles ont aussi révélé à plusieurs personnes leurs pen- » sées.

» 8' Elles annoncent quelquefois le commencement, » la durée et la fin des crises, ce qu'elles feront plus » tard et ce qu'elles ne feront pas.

» 9° Nous savons qu'elles ont donné des réponses » exactes à des questions à elles adressées en langues à » elles inconnues, allemand, latin, etc.

» 10° Ces enfants ont, dans l'état de crise, une force » qui n'est pas proportionnée à leur âge, puisqu'il faut » trois ou quatre hommes pour tenir, pendant les exor- » cismes, des petites filles de dix ans.

» 11° Nous avons la certitude que plusieurs de ces » enfants ont fait des choses qui paraissent évidemment » contre les lois de la nature, par exemple, grimper » avec une facilité et une rapidité sans exemple au- » dessus de l'extrême pointe ou rameau d'arbres de 40 » à 50 mètres de hauteur, d'y faire la culbute, ou bien » de sauter de là à un autre arbre éloigné de plusieurs » mètres, de descendre la tête en bas, de se tenir d'un » pied sur l'extrême pointe d'un arbre, et de l'autre, » sur celle d'un autre arbre.

» 12° Il est à remarquer que pendant la crise, les en-

5ô nÊLATlON Stl\ tNÊ ÉPIDÉMIE

» fants ne se font aucun mal, ni par les contorsions qui » semblent de nature à disloquer leurs membres, ni par » les chutes qu'elles font, ni par les coups qu'elles se » donnent en frappant avec violence.

» 13® Il y a toujours pendant la crise, quand on in- » terroge le personnage, il y a toujours invariablement » dans ses réponses la distinction de plusieurs person- » nages : la fille et lui^ le démon et le damné.

» 14° Hors de la crise, ces enfants n'ont aucun sou- » venir de ce qu'elles ont dit ou de ce qu'elles ont fait; » soit que la crise ait duré même toute la journée, soit » qu'elles aient fait des ouvrages prolongés ou des com- » missions données dans l'état de crise.

» 15° Une dizaine de ces enfants est délivrée par la » vertu des exorcismes qui ont eu lieu à l'église, et » d'autres ne sont pas entièrement guéries.

» 16° Parmi les enfants guéries, il y en a qui n'ont » fait aucuns remèdes naturels; d'autres ont pris des » calmants qui ont produit des effets contraires à ceux » qu'ils devaient produire.

» 17° Nous avons remarqué, soit dans les enfants, » soit dans les parents, soit dans la population, soit dans » les ecclésiastiques qui ont examiné la chose avec ma- » turité, une conviction invincible que ce n'est pas une » maladie naturelle, qui doive être guérie par des re- » mèdes humains.

» 18° Il y a eu impatience et mécontentement dans » la population de Morzines, jusqu'à ce qu'on ait em- » ployé des prières spéciales pour la guérison des enb fants ; il y a maintenant un grave ennui et une grave

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» inquiétude de ce que ces prières ont été suspendues.

» Pour conclure, nous dirons :

» Que noire impression à nous, est que tout cela est » surnaturel, dans la cause et dans les effets ; d'après » les règles de la saine logique, et d'après tout ce que » la théologie, l'histoire ecclésiastique et l'Évangile nous » enseignent et nous racontent,

» Nous déclarons que, selon nous, il y a là une véri- » table possession du démon.

» En foi de quoi,

» Signé *** » Morzines, 5 octobre 4857.

» P. S. Nous déclarons, en outre, que nous sommes » venus à Morzines sans être appelés ni avertis par » M. le curé, mais par notre propre impulsion ; pendant » notre séjour, qui n'aété que de cinq jours, nous n'avons » été influencés par personne, et c'est de notre propre » mouvement que nous avons pris ces notes et donné » cette déclaration.

» Celui qui écrit ces lignes déclare qu'il a trouvé une » parfaite ressemblance entre les crises des filles possé- » dées à Morzines et celles d'une autre fille possédée » qu'il a vue en France, dans TArdèche, en 1839. »

Une autre pièce du même genre suivit bientôt celle-ci. Le 4 novembre, des personnes également étrangères à la localité, et dont la condition élevée pour les unes, le caractère, le savoir même pour les autres, devaient

augmenter raulorité, signaient aussi un procès- verbal, par lequel elles confirment et adoptent tout ce qui est énoncé dans le premier. Nous verrons plus tard ce que valent certains faits admis comme réels.

Ces procès ^verbaux prennent le mal à une époque déjà éloignée de son apparition ; il est nécessaire de revenir en arrière pour savoir comment il a commencé et œuimettt il s'est propagé.

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méelt des père et mère des premières malades.

Deux petites filles, avons-nous dit, ont été les premières malades; le récit suivant, fait par le sieur G. P,.., père de Tune de ces enfants et confirmé par un grand nombre de personnes, reproduit fidèlement ce qu'elles éprouvèrent :

« La petite Perronne T..*, âgée de dix ans, fille de mon voisin, devait faire prochainement sa première communion, ce qui lui causait une grande joie, elle ne parlait que de son bonheur; un jour, en sortant de l'église, d'où elle venait de se confesser, c'était le 14 mars 1857, elle vit retirer de la rivière une autre petite fille qui avait failli se noyer.

» Cet accident parut l'impressionner, lui faire peur; elle se rendit néanmoins en classe chez les sœurs, taais, quelques heures après, elle tomba comme morte dans son banc : on la rapporta chez elle, et cet état dura plusieurs heures.

» Trois ou quatre jours après, elle éprouva la môme chose à l'égHse, puis au bout de quatre ou cinq jours encore chez elle, et enfin de temps en temps par la suite.

» Vers le commencement de mai, ma seconde fille.

Marie, du môme âge qu'elle, et devant aussi faire sa première communion, était allée garder les chèvres avec Perronne, qui fut prise de son mal ordinaire. Ma fille tomba dans le môme état; on les trouva étendues par terre, serrées Tune contre Vautre, et on les transporta sans qu'elles parussent s'en apercevoir.

» Après une heure environ, ma fille se réveilla et dit qu'elle avait faim ; on lui donna du pain, mais elle ne put manger.

» Le lendemain, elles retournèrent ensemble faire paître leurs chèvres au môme endroit, et elles furent encore prises du même accident. Averti, j'allai chercher la mienne et l'emportai ; en reprenant connaissance, elle paraissait n'avoir aucun souvenir de ce qui lui était arrivé et disait : « Comment se fait-il que je sois ici, » j'étais avec mes chèvres... »

» A partir de cette époque, le mal la prit cinq et six fois par jour ; il en fut de môme do sa camarade ; mais pour l'une et Vautre ce ne fut plus de la même manière.

» Elles restaient immobiles, tournaient les yeux vere le ciel, puis tendaient les bras en haut, avaient l'air de recevoir quelque chose, faisaient les mouvements de quelqu'un qui ouvre et lit une lettre : cette prétendue lettre paraissait leur faire tantôt un grand plaisir, tantôt leur inspirer un profond dégoût. Après cela elles faisaient comme si elles repliaient le papier et le rendaient au messager invisible qui Tavait apporté. Bientôt après, revenant à elles, elles racontaient qu'elles avaient reçu une lettre de la sainte Vierge, qui leur disait des choses

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bien aimables ; que, sur son iuvitalion, elles avaient été dans le Paradis, que c'était bien beau.

» Quand la lettre avait déplu, elles disaient qu'elle venait de l'enfer. Ma fille manquait rarement dans ces occasions de dire qu'elle avait des serpents sur son chapeau, ce qui lui causait une grande frayeur, et elle demandait vivement qu'on l'en délivrât.

9 Peu à peu les crises changèrent encore de forme ; les enfants se mirent à gesticuler, à tourner rapidement leurs mains l'une autour de l'autre, à parler, crier, jurer, et à faire toutes sortes de contorsions.

» Je demandai à ma fille si personne ne l'avait fouchée; elle me répondit qu'un jour, en se rendant à l'école, une vieille femme des Gest (commune voisine) l'avait touchée à l'épaule.

1» Perronne T... a dit la même chose, mais elle a dit plus tard que c'était Cbauplanaz (un des habitants) qui lui avait donné son mal.

» Toutes deux commencèrent à faire des prédictions.

» Perronne disait que mes deux autres filles auraient la même maladie dans trois semaines.

» Ma fille dit à son tour que le père de Perronne l'aurait aussi, et qu'il en mourrait.

» Ces prédictions se sont réalisées.

» La plus jeune de mes filles, âgée de neuf ans, a été prise au milieu de mai. Elle est d'abord tombée sans connaissance comme sa sœur au commencement, les crises sont venues peu après : quand elles la prenaient, elle criait, ses yeux se tournaient sans cesse ; elle se

sauvait de la maison et allait grimper sur les arbres.

» Elle a été malade dix-huit mois, et c'est moi qui Tai guérie.

» Un jour qu'elle était sur les plus hautes branches d'un prunier, je suis monté après elle en feignant d'être bien en colère et disant : Il y en a assez de ces filles malades, je veux débarrasser le pays de celle-ci ; il faut que je la tue. Aussitôt elle me répondit, ou le diable par

sa bouche : «Je me f... bien de toi, s ch...gne. >^ Je

la saisis par un pied et la tirai comme si je voulais la précipiter en bas; alors elle reprit : « Ne fais pas de mal » à la fille ; je vais la déprendre^ je ne la tourmenterai » plus et elle ne montera plus sur les arbres. »

» Depuis elle a été guérie.

» Ma fille ainée, Julienne, qui avait quinze ans, devint malade vers la fin du même mois de mai; mais le mal ne commença pa& du tout comme chez les autres, elle a eu des crises tout de suite. Un jour, étant dehors, elle sentit une grande douleur à la cuisse droite au-dessus du genou; en y regardant, elle vit qu'elle avait une énorme plaie en travers de la cuisse. Elle eut aussitôt une crise très violente et continua d'en avoir presque tous les jours ; elle avait mal à l'estomac, et disait qu'elle sentait quelque chose qui lui remontait de Testomac à la gorge et l'étranglait, que c'étaient des diables, qu'elle en avait sept, et elle disait leurs noms.

» Elle parlait beaucoup dans ses crises, prêchait et annonçait qu'on en verrait bien d'autres, que toute la commune y passerait.

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» Dans les premiers jours de sa maladie, voulant savoir comment était venue la plaie qu'elle avait à la cuisse, je dis pendant une de ses crises :

» — Comment la fille s'est-elle fait cette coupure ?

» Un diable me répondit : — C'est moi qui l'ai coupée avec ma hache.

» — Qui, toi ? repris-je.

» •— Moi, le bûcheron, etc., etc.

» Nous avons employé plusieurs remèdes pour cette plaie, pendant une douzaine de jours, mais elle ne guérissait pas.

» Pendant une autre crise, je dis à ce bûcheron :

» — Tu as fait le mal, tu pourrais bien le guérir, que feut-il faire î

» — On a fait trop de choses à là tille, dit-il, il ne faut plus rien faire, et dans quarante-huit heures elle sera guérie.

» Nous avons suivi le conseil, et après le temps indiqué, on ne voyait plm trace de la plaie. (Cette plaie s'était produite, comme il est facile de le deviner, dans une première crise, passée sous silence, mais que des témoins m'ont attestée.)

» Pendant quelques jours, mes trois filles ont été muettes, elles ne se faisaient comprendre que par signes.

» J'ai dit comment j'avais guéri la plus jeune. Pour les deux autres j'ai tout essayé : je suis allé chercher des remèdes chez des médecins de Genève, de Lausanne ; je les ai conduites chez les capucins de Saint-Maurice qui les ont exorcisées; on les ^ exorcisées ici, rien n'y

a fait : elles ont guéri sans que je sache comment, plus de trois mois après qu'on eut cessé de faire quoi que ce fût. »

La veuve T..., mère de Perronne et de cinq autres enfants, confirme ce récit, particulièrement en ce qui concerne sa fille.

Cette femme, âgée de cinquante et un ans, assure que c'est elle-même qui a été la première malade bien avant sa fille; que dès le mois de septembre 1856 elle avait des douleurs d'estomac, des spasmes, et enfin des convulsions, mais qu'elle avait toujours caché sa position, que personne ne l'avait connue ; elle était alors au temps de la ménopause.

Elle affirme que dans sa jeunesse elle n'avait jamais rien eu de semblable, et ne sait à quoi attribuer ce qu'elle a éprouvé.

Peu après sa fille Perronne, deux autres de ses filles, furent atteintes dans le même temps que les jeunes P. . . ; ensuite ce fut un de ses fils, et enfin son mari.

Aussi longtemps qu'ils ont été malades, elle n'a rien senti, le mal de ses enfants lui faisait oublier le sien ; mais depuis, elle a recommencé à souffrir de l'estomac sans avoir de crises.

T... (Joseph), âgé de douze ans, d'une bonne santé, très intelligent, ayant commencé ses études dans un séminaire, est tombé malade au commencement de juin.

Voyant un jour ses trois sœurs en crise, il devint tout à coup comme égaré, s'empara d'un bâton et s'en

D'HYSTÈRO-DÉMÔNOPATHIÈ EN 1061. 20

alla au milieu du ruisseau voisin; il y resta au moins un quart d'heure à battre l'eau et à relourner les cailloux ; il se laissa ramener sans la moindre résistance.

Peu de jours après, il se plaignit de douleurs épigastriques et commença à avoir des crises.

Plus tard, c'était en revenant de Tenterrement de son père, il en eut une pendant laquelle il monta sur un énorme sapin, sur lequel personne n'aurait pu monter; arrivé à la cime, il en cassa l'extrémité la plus déliée, la flèche, et se plaça la têle en bas sur le sommet en chantant et gesticulant.

Sa mère et son frère aîné, quelques autres personnes aussi (ce qui pour ces dernières n'est pas bien démontré, je dirai pourquoi), l'aperçurent dans cette position périlleuse, où on ne lui voyait que les jambes, dit la mère.

Son frère, qui ne se rendait pas bien compte de son état, lui intima Tordre de se taire et de descendre, en lui disant que ce n'était pas le moment de s'amuser quand on venait d'enterrer son père.

A celle injonction, l'enfant sembla se réveiller; en voyant où il était, il fut pris d'une grande frayeur, et, éperdu, appelait à son secours.

Le frère, se ravisant alors, s'écria : « Diable, reprends vite cet enfant pour qu'il puisse descendre. » La crise recommença, l'enfant cessa de crier, d'avoir peur, et descendit la tête en bas avec la rapidité d'un écureuil.

T... (Claude), père du précédent, reçut un jour, de sa fille Perronne en crise^ un coup de coude si violent

do RELATION StR tNE ÉPIDÉMIE

dans le creux de Testomac, qu'il en fut renversé. Il était déjà fort affligé de l'état dans lequel il voyait quatre de ses enfants; mais, à partir de cet accident, il devint de plus en plus triste, et fut pris par la,maladie. Il n'a jamais eu de crise cependant, mais il ne pouvait pas manger, se plaignait de l'estomac, sans vomir jamais, et maigrissait à vue d'œil. 11 ne voulait voir personne; quand quelqu'un cherchait à le voir, il se cachait; il aurait bien voulu manger, mais dès qu'il approchait quelque chose de sa bouche, le diable Vempêchait d'aller plus loin. J'ai tenté, dit la femme T..., de lui mettre moi-même des aliments dans la bouche, mais il serrait les dents.

« La petite P. . . avait dit qu'il ne mangerait rien, mes enfants l'avaient prédit également, et il est mort après trois mois de maladie, réduit à l'état de squelette. »

Je crois inutile de multiplier ces observations, ces narrations plutôt, dictées par les malades ou leurs pa- • rents ; toutes se ressemblent à peu près : celles qui offriront quelques particularités trouveront leur place plus loin.

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Propagation de la maladie et de ridée de possemlon. — Exorctomes. — Ils accroiiiseiit le nombre des malades.

Depuis le début de la maladie, mars 1857, jusqu'au mois de novembre suivant, c'est-à-dire dans l'espace de sept ou huit mois, vingt-sept personnes furent atteintes.

Ce n'étaient d'abord que des enfants de dix à quinze ans, mais bientôt aucun âge ne parut exempt; les jeunes filles fournirent toujours cependant le plus fort contingent.

Sur ces vingt-sept malades, neuf appartiennent aux deux familles T... et P...; les autres se répartissent sur divers points de la commune, mais principalement dans le voisinage des premières.

Dans les maisons où il y avait plusieurs filles ou femmes, il était rare, si Tune devenait malade, que les autres ou quelqu'une d'entre elles ne le devînt pas aussi.

Les unes tombèrent malades tout à coup, disent-elles; les autres, ce fut le plus grand nombre, éprouvèrent des malaises prodromiques, tels que maux d'estomac, inappétence, surtout pour leurs aliments habituels, une grande répugnance pour le travail, pour la prière, pour se rendre à l'église.

Les crises ne débutèrent plus comme chez les deux premières enfants, par un état extatique; mais comme

32 RELATION Stft UNE ÉPIDÉMIE

elles, plusieurs eurent des hallucinations et enfin des convulsions; toutes éprouvèrent la sensation d'un corps qui, s' agitant dans leur estomac, remontait à la gorge et les étouffait, les étranglait : pour elles, c'était un ou plusieurs diables.

Les unes avouent qu'elles ignorent comment le mal leur est venu; quelques-unes assurent même que tant qu'elles se sont bien portées, elles ne croyaient pas beaucoup à la possession de leurs compagnes, mais que le mal les a bien obligées à y croire. En général, toutes Tatlribuent àun regard, un attouchement, un maléfice de tel ou tel individu qu'elles accusent de sorcellerie.

La nommée B..., femme B..., âgée de trente-deux ans, aperçoit subitement devant elle un inconnu qui n'existe que dans son imagination déjà malade et dont elle a peur.

La fille B... (Jeanne), âgée de seize ans, entend une voix qui part de son estomac, qui lui crie que Chauplanaz lui a donné le mal, et qui dit : La fille ne mangera pas..., ne priera pas... Et elle ne peut plus ni prier, ni manger.

B... (Françoise), âgée de dix-huit ans, voit un individu qui la regarde par un trou qui existe dans une porte; dès qu'elle fixe ses yeux sur lui, il se transforme en oiseau et s'envole.

Ch... (Marie), âgée de trente ans, célibataire, rencontre Jean Berger, qui la regarde de travers... Et ainsi des autres.

D'autres n'ont eu des crises que parce qu'elles voyaient passer tous les soirs, devant chez elles, ou qu'elles ont

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rencontré sur leur chemin, un gros chien noir qui, d'après ce qui se disait, n'était que Cbauplanaz métamorphosé.

Est-il possible d'accepter pour vrai ce que disent plusieurs de ces femmes, qu'avant les événements auxquels elles attribuent l'invasion de leur mal, elles étaient dans un état de santé parfaite? Sans doute, elles pouvaient ne pas souffrir ; mais si elles n'éprouvaient pas de douleure physiques, le mal moral existait déjà, et beaucoup l'avouent en convenant que, bien avant de rien sentir, elles étaient inquiètes, tourmentées par la crainte d'avoir la maladie.

Je n'applique pas cette réflexion aux seules malades que je viens de citer, leurs hallucinations avouées parlent assez haut, mais à toutes les autres.

C'est toujours une des causes que je viens de signaler tout à l'heure, d'après les malades, qui provoque l'ap parition des crises.

Ce sont toujours cinq ou six individus, mais priucipa-' lementles nommés Jean Berger et Cbauplanaz, qui, par leurs maléfices, donnent le mal.

Dès celte première période de la maladie, se produisirent tous les prétendus prodiges qui établirent seuls, dit-on, la conviction de la possession.

Quelques années auparavant, dans le village voisin d'Essert-Roman, en 1852 ou 1853, une petite fille de dix ans, Sylvie T..., avait été, dit-on, dans le même état que les malades de Morzines ; conduite à Besançon, elle y fut déclarée possédée et guérie par des exorcismes. — La mère de cette enfant vint ou fut amenée à Mor-

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