U RELATION SUR UNE ÉPIDÉMIE
zines, et affirma, en voyant les malades, qu'elles étaient absolument comme avait été sa fille, et par conséquent possédées comme elle.
Les esprits étaient trop bien préparés pour que cette déclaration ne produisît pas son effet.
Si l'on s'est trop hâté de prononcer le mot de possession; si l'on a eu le tort de décrire ce que font, ce que disent les possédés; si bien des choses, enfin, dictées par des appréciations erronées et une ardeur trop peu contenue, ont été faites et dites, les rivalités, les petites haines, ne tardèrent pas à leur venir en aide.
Les uns recommandaient charitablenient de ne pas passer ou de ne pas s'arrêter devant telle ou telle maison ; peu de jours après, les habitants de ces maisons étaient déclarés sorciers par les malades. . D'autres excitaient les malades, lesenfants particulièrement, et provoquaient par des récompenses des réponses compromeltantes, toujours accueillies comme des révélations, contre les objets de leur inimitié.
Il n'en fallait pas tant pour généraliser une croyance vers laquelle on ne penchait que trop, et les malades, à mesure que leur nombre augmentait et en raison de rinfaillibilité qu'on voulait bien leur prêter, devenaient, comme il avait été dit, de très bons missionnaires pour convertir les quelques retardataires qui se montraient encore récalcitrants à Tidée de possession.
Convaincu comtne on l'était, on n'avait pas tardé à
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parler d'exorcisrnes ; les habitants eux-mêmes, assiirel-on, les réclamaient hautement.
Monseigneur Rendu, alors évoque d'Annecy, consulté et sollicité de les autoriser, s'y refusa constamment, ne voyant dans les soi-disant possédées que ce qu'elles étaient, de pauvres malades.
Comme autrefois le cardinal de Lyon au curé de Chinon, peut-être a-t-il dit au eu ré de Morzines : «Nevoyez- » vous pas que, quand bien même ces filles ne seraient » pas possédées, elles croiraient l'être sur votre parole.»
Cependant, des exorcismes ont été pratiqués dès les premiers mois : l'un des procès-verbaux , celui qui porte la date du 5 octobre i 857, dit : une dizaine de ces enfants, délivrées par la vertu des exorcismes. .. , etc. , etc.
On exorcisait partout et souvent; et comme si ce n'était pas assez d'exorciser les personnes, les animaux qui devenaient malades, ce qui doit arriver fréquemment dans les étables que j'ai décrites, ce qui devait arriver plus facilement encore par défaut de soins, dans les maisons des possédées, les animaux étaient eux-mêmes reconnus possédés et exorcisés comme tels.
Jusqu'au mois de février 1858, le nombre des malades ne dépassa pas le chiffe déjà indiqué, vingt-sept. Dix*sept étaient déjà guéries par la vertu des exorcismes, dit-on, ce qui n'est pas tout à fait exact, car la jeune PI... avait été guérie par les menaces de son père, et il en fut ainsi de plusieurs autreS; notamment de Julienne L..« : son père, la saisissant par les cheveux et brandissant une hache, dit qu'il allait lui couper le cou, si sa Crise m
finissait pas à Tinstanl et si elle en devait avoir d'autres. La crise finit et ne se renouvela pas.
Un autre homme, qui venait de chauffer son. four, feignit d'y jeter sa fille; la guérison fut instantanée et radicale.
Le sieur M... guérit sa fille une première fois, en lui promettant un habillement neuf; une autre fois, en la menaçant de l'enchaîner dans sa cave.
Quelques autres guérirent spontanément.
L'autorité ecclésiastique, aussi prudente qu'éclairée, n'avait pas autorisé et avait même interdit les exorcismes, qui furent suspendus; mais, vers le même mois de février, monseigneur Rendu, étant déj«à trop malade pour s'occuper de Tadminislralion de son diocèse^ ils furent repris, et l'on décida qu'ils seraient généraux et publics.
Au jour convenu, toute la commune étant réunie dans l'église, on commence la cérémonie ; mais aussitôt un affreux bouleversement se produit, on ne voit plus que convulsions sur tous les points, on n'entend plus que des cris, des jurements, des coups frappés sur les bancs, des invectives et des menaces adressées aux exorcistes.
A en juger parce que disent les témoins, ce fut une véritable répétition des scènes de Sainte-Croix de Loudun ; mais comme on n'avait pas les mêmes moyens à sa disposition, il fallut renoncer à ces grandes solennités dont on avait tant espéré, et revenir aux exorcismes individuels, qui furent continués pendant un an ou dixhuit mois, jusqu'au moment où l'autorité civile les défendit à son tour.
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A partir de ces essais d'exorcisme» généraux, la maladie fit de rapides progrès, et le nombre des malades alla chaque jour en augmentant dans une proportion jusque-là inconnue.
Avant de s'arrêter absolument et définitivement à ridée de possession, avait-on cherché à savoir au moins s'il n'y avait pas quelque autre moyen de se rendre à peu près compte des phénomènes que l'on avait sous les yeux?
En aucune façon.
Il y a eu des avis pour, mais les avis contraires n'ont pas manqué, et soit qu'ils eussent été pesés ou comptés, les derniers auraient dû l'emporter; car parmi eux se trouvait celui de monseigneur Rendu, et ceux de tous les ecclésiastiques éclairés des alentours de Morzines.
Dès le principe, deux médecins qui exercent concurremment dans la commune, visitèrent les malades et tentèrent deleur administrer quelques médicaments, de leur faire suivre un traitement ; tout échoua, et, loin d'améliorer, parut aggraver la situation de chacun. Ce résultat fut fâcheux, car il confirma les idées admises : que les remèdes ne pouvaient rien, etc.; d'autant plus que l'un de ces médecins, fort lié avec M. le curé, ne tarda pas, bien moins par conviction que pour ne pas froisser une vieille amitié, à avouer son impuissance, en renvoyant les malades aux prêtres, plus compétents que lui, disait-il.