‹ Relation véridique de la conquête du Pérou et de la province de Cuzco nommée Nouvelle-Castille, subjugéeChapitre 4 sur 12 · AU · texte numérisé non relu

AU

VIII ' PRÉFACE DE L EDITEUR FRAIfÇAIS»

La Conquête du fiërou fjit traduite en langue italienne , ou plutôt en dialecte Vénitien , par Domenieo de Gaztelù , gentilhomme navarrâs , natif de Tudela* et secrétaire de don.J,<Mfc4e Sorja^ ambassadeur de Charles V préfi la répi^Sue de Ye-

nise où Fauteur la fit imprimer en ^535 , chez Stephano da Sabio. Le texte, espagnol ftit réiiiiprimé ev iikl à Salamqpque chez Francisco Fernandez de Cordoue. Il pàifalt que cette seconde édidition j la seule que j'aie pu me procurer, fut revij^ ^ avec beaucoup de négligence.^ carlin y trouve quelquefois des passages tronqués ^ dont on ne peut comprendre le sens qa^ Taide de la version de Gaztelù : ce qu^on a eu soin de faire ohsmer dans les notes.

Cette relatimi , fort rare ai^otird'hui , est restée inconnue à phisieurs historiens espagnols : je citerai entre autres Pizarro y Olrellana qui , dans son ouvrage sur les hommes illustres des Indes , ne dit pais un mot de Xérès ni de son livre, quoiqu'il ne parle pireêque que des Pizarre , et qu'il remplisse ses marges de dtations,

Barcia a fait entifer Thistoire de la Conquête du Pérou dans sa collection intitulée : Historiadores primitwos de las fndias.

DE

La mer du Sud avait été découverte , les habitants de la terre ferme, subjugués et pacifiés , le gouverneur Pedrarias de Avila avait colonisé la ville de Panama , celle de Natay et le bourg du Nombre de Dios {du Nom de Dieu ) , lorsque le capitaine François Pizarre vivait dans la ville de Panama. Il était fils de Gonzal ve Pizarre , gentilhomme de la ville de Truxillo. Il y possédait une maison , des biens , et son nombre d'Indiens , comme

un des principaux du pays ; car il avait toujours été dans cette position , et s'était signalé pendant la conquête et la colonisation par des services rendus à sa majesté. Il passait ses jours dans leTepos et la tranquillité; mais il nourrissait sans cesse le désir de poursuivre son louable dessein, et de rendre à la couronne d'autres services signafés. Il demanda donc à Pedrarias la permission daller faire des découvertes dans la mer du Sud, du côté du Levant, et il employa une grande partie de son ^ avoir à faire construire un

grand vaisseau , et à acheter les objets nécessaires pour son voyage^ Pizarre partit de

Panama le 1 4 novembre 15^4 (0 '• î^ conduisait ctnt douze Espagnols;, qui avaient avec eux quelques Indiens pour les servir. Il souffrit beaucoup pendant son voyage , à cause de rhiver et des temps contraires. Je ne par-

(i) Herrera fixe aussi u Tannée ' i5s4 l'expëdilioa d« Pizarre. Gracilaso de la Vcga et Cieça de Léon la placent en iAi5.

DE Là conquête du PÉROU. 3

lerai pas de plusieurs choses qui lui sont arrivées , dans la crainte d'être trop long , je ne raconterai que les faits principaux, et qui se rapport^at davantage au sujet

Soixante -dix jours après avoir quitté Pa* nama , il débarqua avec sa troupe dans un port qui , depuis, prit le nom de Puerto de la Hambre ( port de la Famine ). Il avait d'abord pris terre dans un grand nombre de havres, et il les avait abandonnés successivement, parce qu'il les avait trouvés déserts.^ Le capitaine s'arrêta dans celui-ci avec quatre-vingts hommes , les autres ayant déjà succombé. Les vivres étaient consommés et le paj'S n'en fournissait pas : il envoya donc le navire avec l'équipage et un capitaine à Wle d^s Perles, qui est dans le gouvernement de Panama y pour aller en chercher, pensant re*cevoir ces secours au bout de dix ou douze jours ; mais , comme la fortune est toujours ou presque toujours contraire, le bâtiment resta quarante-sept jours pour aller et venir*

4 KELATIOX

Pendant ce temps , le capitaine et ceux qu'il avait avec lui se nourrirent d'une espèce de coquillage qu'ils recueillaient avec beaucoup de fatigues sur le bord de la mer ; plusieurs Espagnols moururent à la peine.

Ils mangèrent aussi des palmistes amers.

Plus de vingt hommes périrent, pendant Fabsence du vaisseau. Quand il revint avec les provisions y le capitaine et les marins racontèrent comment ils n'avaient pu s'en procurer en allant , et qu'ils avaient mangé un cuir de vache tanné qui servait d'enveloppe à la pompe ; ils l'avaient fait cuire et se l'étaient partagé. Les gens de l'expédition qui avaient survécu se restaurèrent avec les vivres que le bâtiment avait apportés, ils se composaient de maïs et de porcs; puis le capitaine leva l'ancre pour continuer son voyage.

Il aborda à un village (i) situé sur le

(i) L'autenr se sert ici du mot pueblo » qui signifie k la fois une Tille , un bourg , un TÎUage , et même quelquefois un ha-

bord de la mfer, protégé par des fortifications élevées et entouré de palissades, on y trouvar des provisions en abondance, mais les habitants s'étalent enfuis. Le lendemain il arriva un grand nombre de gens de guerre :

comme ils étaient belliqueux, bien armés, et les chrétiens fatigués , exténués par la famine et par les maux qu'ils avaient soufferts, ces derniers furent vaincus , et le capitaine reçut sept blessures , dont la moindre aurait pu causer la mort. Les Indiens qui le blessèrent, le croyant sans vie, le laissèrent sur la place ; dix-sept hommes furent blessés avec lui et cinq furent tués. Voyant les résultats de sa défaite , et le peu de ressources que cet endroit lui offrait pour se guérir et réparer ses pertes, Pizarre se rembarqua et se dirigea vers Panama. Il jeta l'ancre près d'un village indien, nommé Cuchama. De là il expédia le vaisseau à Panama, car ce bâtiment ne pou-

meau. Nous avons adopté chacune de ces significations suivant que cette relation ou d'autres ouvrages nous y ont détermines.

Q «ELATmir

vwt plus tenir la mer à cause deS vers qui s'y étaient nais. Il fit savoir à Pedrarias tout ce qui lui était arrivé, et il séjourna dans le port pour se guérir, lui et ses gens; Peu de jours avant l'entrée du navire à Panama, le capitaine Diego de Almagro , son associé , avait été à sa recherche , avec un vaisseau et soixante -dix hommes. Il s'avança jusqu'au port où Pizarre avait essuyé une défaite. Almagrp lui-^même eut une rencontre avec les Indiens de ce village , et fut aussi vaincu. II perdit un cbiI, bon nombre de chrétiens furent blessés; néanmoins ils parvinrent à chasser les Indiens de la place , y mirent le feu, se rembarquèrent , et suivirent la côte jusqu'à ce qu'ils eussent atteint un grand fleuve, auquel ils donnèrent le nom de Sant- Juan (Saint'Jean), parce qu'ils y étaient arrivés le jour de la fête de ce bienheureux. Ils y trouvèrent quelques morceaux d'or. Almagro, ne décollant pas de traces du capitaine Pi-

DE lia CmqUMTE DU PÉROU. 7

2ftrre, vint à Chuchama (i), où il le rejoignit.

Il fut convenu qu'Almagro retournerait à Panama , où il ferait armer des navires , re-r

cruterait plus de monde pour poursuivre leur projet, et qu'il finirait de dépenser ce qui restait aux associés : déjà ils devaient plus de iQyOOo càstellanos (2). Almagro éprouva à Panama une grande opposition de la part de Pedrarias et d'autres personnes , qui disaient qu'il ne fallait pas faire une expédition sans avantage pour sa majesté. Muni d'un plein pouvoir donné par son coUèguie, Almagro persista dans ce que tous deux avaient entrepris, et il signifia au gouverneur de ne pas leur porter empêchement, plirce qu'ils

(i) Il est évident que cet endroit est ïe même que Cuchama^ quoique l'orthographe diffère. Cette relation nous fournirait de nombreuses occasions de rectifier de semblables erreurs ; nous nous contenterons de restituer les noms dans le corps de l'ouyrage , et ce sera toujours en nous appuyant sur des autoHté» respectables.

(s) La valeur dç cette ancienne monnaie d'or a beaucot^ variée ; sous Charles V, c'est-à-dire à Tépoque où écrivait Xérès elle équivalait à 9 fr. 60 cent.

étaient persuadés qu'avec U^ide de Dieu sa ma^ jesté serait satisfaite. Pé<&arias fut forcé de le laisser faire ses enrôlements. Il partit de Panama avec cent dix hommes, et il alla rejoindre Pizarre , qui n'avait plus que trente hommes, restant des cent dix qui étaient partis avec lui, et des soixante-dix qu'Almagro conduisait quand il alla à sa recherche ; les cent trente autres avaient péri.

Les deux chefs partirent dans deux navires avec centsoixante-dix hommes. Ils suivirent les côtes, et, quand ils pensaient trouver des' villages, ils descendaient à terre dans trois canots conduits par soixante rameurs : c'est ainsi qu'ils se procuraient des vivres. Ils naviguèrent de cette manière pendant trois ans, soufiFrant de grandes fatigues, la famine et'le froi4- La plupart de leurs gens moururent de faim ; il n^ en eut que cinquante qui survécurent. Ils passèrent tout ce temps sans voir un bon pays : tout était marais , terres inondées et inhabitables. La belle contrée qu'ils découvri-

DE LA GONjgp#(i£ 1^ PEROU. 9

rent était au delà (terc fleuve Sant*Ju%n, PU zarre s'y arrêta avec le peu de monde iqui lui restait; puis il envoya un capitaine et le navire le plus petit pour reconnaître quelques bonnes terres sur la côte plus avancée. Il expédia ra\|tre bâtiment à Panama , sous les ordres d'Almagro, pour ramener du monde , car il était impossible de faire des découvertes avec les deux vaisseaux réunis et les gens qu'il V avait.

Les hommes mouraient toujours. Soixantedix jours après , le bâtiment qui avait été à la découverte revint au Rio Sant-Juan , où le capitaine Pizarre séjournait avec son monde :

ce navire s'était avancé jusqu'au village de Lancebi , qui est sur cette côte. Les gens qui le montaient avaient reconnu d'autres endroits très-riches en or, en argent, et une population plus civilisée que tous les Indiens que Ion avait vus jusqu'alors. Ils amenaient six personnes pour leur faire apprendre l'espagnol ; ils rapportaient aussi

ri

beaucouj^ d'or, de rar^ënt et d^ étoffes. Le capitaine et ceux qui étaient restés en conçurent tant de joie , qu'ils oubljprent tous les maux et toutes les pertes qu'ils avaient éprouvés , et témoignèrent le plus grand désir de se rendre dans un pays qui présentai t^e si grands avantages^:'

Cependant Âlmagro revint de Panaoia avec son bâtiment chargé de troupes et de chevaux. Les deux navires, les capitaines et tous leurs gens partirent de Sant-Juan pour se rendre au pays nouvellement découvert. Comme la navigation était difficile , ils restèrent trop de temps pour que les vivres pussent suffire; force fut de débarquer le monde. En voyageant par terre , ils se procurèrent des aliments partout où il était possible. Les vaisseaux s'arrêtèrent à un village ^ dans la baie de Sant-Matheo (Saint-Mathieu) : les Espagnols lui donnèrent le nom de Sanctiago (Saint- Jacques) j ainsi qu'à des habitations nommées Tacamez, qui bordent la côte

DE LA CONQUÊTE DU PÉROU. Il

en s'avancant. Les chrétiens observèrent ces villages; ils étaient importants et habités par une nation nombreuse et guerrière. Quatrevingt-dix Espagnols étant arrivés à une lieue de Tacamez , plus de dix mille guerriers indiens vinrent les recevoir, et voyant que les chrétiens ne voulaient ni leur faire du mal ni ravir leurs biens, et qu'au contraire ils offraient la paix , ces gens abandonnèrent le projet de lescombattre, comme ils en avaient d'abord eu rintention. Cette contrée était riche en vivres, et les mœurs des habitants étaient très -convenables. Les villes avaient des rues et des places; plusieurs comptaient plus de trois mille maisons, il y en avait aussi de moindres. Les capitaines et les autres Espagnols virent bien qu'ils étaient en trop petit nombre pour résister avec avantage aux indigènes. Ils résolurent donc de charger leurs vaisseaux des viwes qu'ils pourraient se procurer dans ces villages, et de se rendre à une île plus au delà, nommée del Gallo (du Coq) , où ils séjourne-

13 BELATION

raient en sûreté pendant que les bâtiments iraient à Panama porter au gouverneur la nouvelle de la découverte , et embarquer des troupes fraîches pour que les capitaines pussent mettre à fin leur entreprise et conquérir le pays : Almagro montait un des bâtiments.

Plusieurs personnes avaient écrit au gouverneur de faire retourner à Panama les troupes de l'expédition , disant qu'il était impossible de soufirir plus de maux qu'ils n'en avaient endurés depuis trois ans qu'on était parti pour la découverte (i), Pedrarias avait décidé que tous ceux qui désiraient retourner pouvaient le faire, et que ceux qui préféraient

(i) Les mécontents avaient usé d'artifice pour faire parvenir leurs plaintes au gouverneur. Un soldat , nommé Saravia , cacha le mémoire qui contenait leur plainte dans un peloton de fil de coton , et y ajouta ce quatrain :

Pues senor governador , Mirelo bien por entero Que alla va el recogedor,

Y aca queda el carnicero. Gârcilasso , lib. vin.

Herrera , dec. m , lib. x , cap. m.

Monsieur le gouverneur , on s'en va vous chercher Pour emmener les gens de la ville où vous estes , Envoyez-nous-en donc , car voici le boucher

Qui les esgorgera comme depauvres bestes.

( Traduction de J, Baudoin,

DE LA CONQUÊTE DU PÉROU. l3

continuer les découvertes étaient libres de rester. Seize hommes restèrent donc avec le <:apitaine Pizarre, et tous les autres s'embarquèrent sur les deux vaisseaux pour se rendre à Panama (i). Il séjourna cinq mois dans cette île. A cette époque, le navire qui avait été à cent lieues au delà du pays découvert retourna; les gens qui le montaient avaient vu de nombreux villages et de grandes richesses. Ils apportaient encore plus de morceaux d'or, d'argent et d'étoffes que la première fois , et les naturels les leur avaient donnés de leur plein gré. Le capitaine revint donc dans leur compagnie , car le terme que le gouverneur avait fixé finissait , et ce fut le jour fatal qu'il entra au port de Panama.

Les deux capitaines étaient si ruinés qu'ils ne pouvaient plus aller en avant; ils étaient endettés d'une somme considérable. Francisco

(i) Zarate nous a consarvë les noms de treize compagnons dé Pizarre qui restèrent ayec loi ; les voici : Christoval de Peralta , Nicolas de Ribera , Domingo de Sera Luce, Francisco de Guellar , Pedro de Candia, Alonsode Molina, Pedro Alcon, Garcia de Xeres , Antonio de Carrion, Alonso Briceûo, Martin de Paz, Jnan de la Torre , Bartolome Ruiz , pilote.

Zaràti t lib. I » cap. ii.

i4 eblation

Pizarrc se fit prêter par ses amis un peu plus de mille castellanos. Il se rendit en Espagne avec cette somme , et fit au roi un exposé des services importants et signalés qu'il avait rendus à sa majesté pendant qu'il était employé. Il reçut en récompense la charge de gouverneur et d'adelantade de cette contrée, Tordre de Saint- Jacques, diverses alcadies, la charge d'alguazil major et d'autres faveurs. Plusieurs sommes lui ftirent comptées au nom de sa majesté , qui , en empereur et roi , comble sans cesse de grâces tous ceux qui sont à son service. C'est pourquoi l'on est encouragé à se ruiner pour sa majesté ^ en découvrant dans la mer du Sud et dans tout rOcéan tant de terres et de provinces si éloignées de ces royaumes de Castille.

Quand François Pizarre eut été nommé gouverneur et adelantade par sa majesté, il partit de San-Lucar avec une flotte; et par un bon vent et sans aucun accident il arriva au port du Nombre de Dios. De là il se rendit

DE LA CONQUÊTE DU PÉROU. ' l5

avec ses troupes à la ville de Panama, où il éprouva des contradictions et des oppositions nombreuses de la part de gens qui voulaient l'empêcher de partir, suivant les instructions

<dtt sa majesté, pour coloniser le pays qui!

avait découvert. Mais, grâce à sa constance, il quitta le port de Panama , à la tête de cent quatre-vingts hommes, de trente-sept chevaux et de trois navires. Sa navigation fut si heu- | reusç, qu'en trois jours il entra dans la baie de Sant-Matheo , que Ton n'avait pu atteindre qu'en deux ans et plus, quand on la reconnut pour la première fois. Les troupes et les chevaux furent débarqués et suivirent le bord de la mer. Partout ils trouvèrent la population

' soulevée. Ils s'avancèrent jusqu'à une grande ville appelée Coaque, qu'ils surprirent pour ]|e pas donner aux habitants le temps de s'insurger comme à ceux des autres villes. Ils y prirent quinze mille pesos de oro , mille cinq cents marcs d'argent (i), et beaucoup déme-

(i) Le peso de oro valait un castellano, ou 9 fr. 60 cent. On sait que le marc est de 8 onces.

l6 RELATION

raudes que Ton ne connaissait pas alors , et qu'on ne regardait pas comme des pierres pré-

cieuses. Cest pourquoi les Espagnols les donnaient et les troquaient avec les Indiens pour des étoffes que ceux - ci leur livraient en.

échange. On fit prisonnier^ avec plusieurs des siens , le cacique qui commandait cet en- ' droit, et l'on s'empara de beaucoup d'étofiFes de différentes sortes et d'une grande quantité de vivres qui auraient suffi aux Espagnols pour se nourrir pendant trois ou quatre ans.

Le gouverneur envoya les trois navires à Panama et à Nicaragua pour chercher un renfort de troupes et de chevaux , afin d'eflFectuer la conquête et la colonisation du pays ; puis il séjourna quelques jours pour se reposer avec ses gens ^ jusqu'à ce que les vaisseaux ramenassent de Panama vingt-six chevaux et trente fantassins. Dès qu'ils furent arrivés, Pizarre partit avec tout son monde. L'on suivit la côte, qui est très-peuplée , en soumettant tous les villages au pouvoir de sa majesté : les

DE LA CONQUÊTE DU PÉROU. l'y

chefs venaient sur la route au-devant du gouverneur, sans se mettre en défense. Celui-ci ne leur faisait aucun mauvais traitement; au contraire , il les recevait tous avec amitié , et il leur tenait des discours capables de les attirer à notre sainte foi catholique , et cela par le moyen des religieux qu'il avait conduits avec lui.

Pizàrre marcha ainsi avec les Espagnols jusqu'à une île nommée de la Pugna {du Combat), et que les chrétiens appelèrent l'île de Sanctiago(i). Elle est à deux lieues de la terre ferme : comme elle est riche et abondante en vivres , le gouverneur s'y rendit sur les deux navires et des radeaux de bois de charpente à l'usage des Indiens. Les chevaux passèrent sur ces radeaux (2).

(i) Elle porte aujourd'hui le nom de Gorgona.

(2) Balsas. Ces balsas ou radeaux sont faits de grosses pièces de bois mises l'une à côté de l'autre , et fixées par deux poutres placées en travers; elles sont toujours par nombre impair, et vont en diminuant de longueur à mesure qu'elles s'éloignent du cen* tre. Celledu milieu s'avance comme le timon d'une charrette, et c'est là que se place l'Indien qui gouverne. Il y a de ces radeaux qui peuvent porter cinquante hommes et trois chevaux.

Zàràte , lib. I , cap. ti.

l8 RELATlOrr

Pizarre fut reçu dans cette île avec beaucoup de joie par le cacique à qui elle appartenait, et qui lui fit un excellent accueil. Les naturels lui apportaient des vivres sur sa route , et jouaient des instruments de musique qui leur servent dans lés fêtes. Sanctiago a quinze lieues de circuit ; elle est fertile , bien peuplée, et possède un grand nombre de villages commandés par sept caciques, qui , tous, obéissent à un seul. Cet Indien remit volontairement au gouverneur une certaine quantité d'or et d'argent. Comme c'était l'hiver, i\ séjourna quelque temps pour se reposer avec ses gens, parce que, si l'on avait marché dans cette saison par les pluies qu'il faisait , l'on aurait perdu beaucoup de monde. Pendant qu'il était dans ces quartiers d'hiver, plusieurs malades se guérirent.

Il est dans le caractère des Indiens de ne pas se soumettre aux autres peuples s'ils n'y sont contraints par laforce. Le cacique vivait en paix avec le gouverneur; il s'était reconnu

sujet de sa majesté. Çependant*on apprit par les interprètes qu'il avait rassemblé tous ses gens de guerre , et que depuis plusieurs jours il ne s'occupait qu'à faire fabriquer des armes pour augmenter le nombre de celles que les naturels possédaient. Ce que Ion vit en effet, car, dans le village où habitaient les Espagnols et le cacique, on trouva, dans la maison de ce dernier et dans beaucoup d'autres , une multitude de gens prêts à combattre , et qui attendaient que tous ceux de l'île fussent rassemblés pour assaillir les chrétiens , la nuit même. Quand on se fut assuré de la, vérité , et que l'on eut fait une enquête secrète, le gouverneur ordonna de s'emparer sans délai du cacique, de ses trois fils, et de deux autres principaux habitants que Ion pouvait prendre envie, puis les Espagnols tombèrent à l'improviste sur le reste. Ce soir-là plusieurs Indiens furent tués; mais la plupart

s'enfuirent en abandom^ant la ville. La maison du cacique 4et nombre >i'autres furent livrées

au pillage : l'on y trouvii de l'or, de l'argent et beaucoup d'étoffes. La nuit, on fit une garde assidue dans le camp des chrétiens ; tous furent sur pied; ils étaient au nombre de soixante-dix cavaliers et de cent fantassins. Avant la pointe du jour on entendit crier aux armes : bientôt Ton vit s'avancer vers les retranchements une multitude de naturels, tous armés, marchant au son du tambour et d'autres instruments qu'ils portent à la guerre. Ces gens arrivèrent en divers corps séparés qui entourèrent le camp des chrétiens. Quand le jour fut venu , l'ennemi se rapprocha , et pénétra dans nos lignes. Le gouverneur donna l'ordre de le recevoir bravement. Pendant faction, plusieurs Espagnols et quelques chevaux furent blessés; cependant, comme le Seigneur protège ses serviteurs , les Indiens furent défaits et prirent la fuite. La cavalerie poursuivit les fuyards , tuant et blessant tous ceux qu'elle pouvait atteindre. Un assez grand nombre périt dans cette rencontre. I^es dirétiew revinroit

DE LA^CpNQVÉTE DU PJBROU. 31

au campj les chevaux étant fatigués, car Taclion avait duré depuis la pointe du jour jusqu'à midi. Le lendemain Pizarre envoya sa petite armée, divisée en plusieurs corps, dans l'intérieur de l'île, à la recherche des insurgés afin de les combattre.. Les hostilités durèrent vingt jours , dé sorte qu'ils furent bien châtiés. Dix des principaux furent arrêtés avec le cacique, car il avait avoué que c'étaient eux qui l'avaient poussé à cette tralyson , et qu'il n'y avait pris part que contre sa volonté, n'aya.nt pu détourner ces chefs de leur projet. J^e gouverneur en fit justice, en ordonnant de brûler les uns et de trancher la tête aux autres. Le soulèvement et la trahison du cacique et des naturels de l'île de Sanctiago furent cause qu'on leur fit la guerre jusqu'à ce qu'on les eût obligés d'abandonner l'île et de passer en terre ferme. Comme Sanctiago avait été très-peuplée, très-fertile et très-riche, le gouverneur ne voulut pas la dévaster : il résolut de mettre

le cacique en liberté, afin qu'il rappelât les

2!à RELATION

habitant dispersés et que l'île se repeuplât de nouveau. Ce chef fut très-satisfait de pouvoir dorénavant servir sa majesté, et cela à cause des honneurs qu'il avaitreçus pendant sa captivité. On ne pouvait tirer aucun avantage de Sanctiago : Pizarce en partit donc avec les Espagnols et les chevaux qui purent entrer dans les trois bâtiments qui étaient à l'ancre , afin de s^ rendre à Tumbez , alors en paix. 11 «laissa le reste de son monde et un capitaine , jusqu'à ce que les navires retournassent les chercher. Pour effectuer la traversée avec plus de promptitude, il ordonna au cacique de Tumbez d'envoyer des radeaux; trois chrétiens s'y embarquèrent avec des marchandises. En trois jours les vaisseaux touchèrent à la plage de Tumbez. Au moment où le gouverneur débarqua , il trouva la population des villes soulevée : on sut, par des Indiens dont on s'était emparé, que les chrétiens et les marchandises qui étaient sur les radeaux avaient été pris. Aussitôt que les troupes et les che-

vaux furent à terre , Pizarre envoya chercher le monde qu'il avait laissé à Sanctiago. Les Espagnols s'établirent dans deux maisons fortifiées de la ville du cacique ; l'une d'elles ressemblait à un château fort. Le gouverneur donna l'ordre de reconnaître la campagne et de remonter une rivière qui coule dans les villages, afin d'apprendre ce qu'étaient devenus les trois chrétien s pris à bord des radeaux, et de tâcher de les délivrer avant que les Indiens ne les tuassent. Bien que dès le premier moment où l'on prit terre on eût mis la plus grande diligence à battre le pays , on ne put trouver ces trois chrétiens ni apprendre de leurs nouvelles. Les gens envoyés à cette expédition s'embarquèrent sur des radeaux avec autant de vivres qu'on put s'en procurer : ils emmenèrent quelques Indiens. Le gouverneur envoya des messagers du pays au cacique et à d'autres chefs, leur enjoignant au nom du roi de se conduire paisiblement et de ramener les trois chrétiens en vie sans leur faire aucun

' ^4 BELATION

mal. Son intention était de reconnaître les naturels comme sujets de sa majesté, qi^oiqu'ils eussent manqué à leurs devoirs, mais s'ils n'obéissaient il devait leur faire la guerre et mettre le pays à feu et à sang jusqu'à ce qu'il les eût exterminés. Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'ils vinssent, et même ils se conduisaient avec arrogance, construisant des forts de l'autre côté du fleuve qui était grossi, et que Ton ne pouvait passer. Ils disaient aux Espagnols de traverser et qu'ils avaient tué leurs tro is compatriotes. Aussitôt que tous ceux qui étaient restés dans File furent arrivés, le gouve^eur fit faire un grand radeau , et il ordonna à un capitaine de traverser le fleuve à l'endroit le plus favorable , avec quarante chevaux et quatre-vingts fantassins. Les Espagnols passèrent sur le radeau depuis le matin jusqu'au soir. Le capitaine avait reçu l'ordre d'attaquer ces Indiens, puisqu'ils étaient en rébellion et qu'ils avaient tuë des chrétiens. Si après les avoir punis en raison de leur délit , ils mon-

traient des iiitenfions pacilÉ^^es, il pouvait les recevoir conformément aux injonctions du roi. Il (fevait les en requérir et leur parler au nom de sa majesté. Le capitaine partit avecses troupes en emmenant des guides : après avoir

franchi le fleuve , il marcha toute la nuit jus-

•t qu'à ce qu'il eût atteint l'enftemi, et au point

du jour il attaqua les fortifications où il s'était retranché. L'afiaire dura toute la journée ; les chrétiens blessèrent et tuèrent tous ceux qu'ils purent atteindre, et firent prisonniers ceux qu'il fut possible de prendre vivants. A l'approche de la nuit, les nôtres se retranchèrent dans un village. Le jour suivant , dès l'aurore, nos troupes partirent en divers corps pour poursuivre l'ennemi. C'est ainsi que ces Indiens furent châtiés. Le capitaine, ayant vu que la perte qu'ils avaient éprouvée était suffisante, fit des propositions de paixau cacique. Celui-ci, qui se nommaitQuilimassa , envoya des messagers avec un chef, et répondit par la bouche de cet homme que la

crainte des Espagnols l'avait empêché de venir ; que s'il eût été certain que ces derniers ne voulussent pas le tuer, il se serait présenté paisiblement. Le capitaine répondit à l'envoyé que son maître pouvait venir sans crainte , qu'il ne lui serait fait aucun mal ; que le gouverneur le recevrait amicalement comme sujet du roi , et lui pardonnerait son crime. Le cacique, ayant reçu cette assurance, se présenta accompagné d'autres chefs, bien qu'il parût forteflFrayé. Le capitaine l'accueillit avec joie, et lui dit d'abord qu'on ne devait pas maltraiter ceux qui venaient avec des intentions pacifiques quoiqu'ils eussent été insurgés; et que , puisqu'ils étaient arrivés , cette guerre serait la dernière ; qu'il n'avait qu'à rappeler ses sujets dans leurs villages. Le capitaine ordonna de transporter sur l'autre rive les vivres qu'il avait trouvés ; puis il repassa le fleuve avec les Espagnols , le cacique et les chefs indiens , pour revenir où il avait laissé le gouverneur, à qui il rendit compte de tout ce qui

avait eu lieu. Celui-ci remercia Dieu des bienfaits qu'il lui avait accordés en le faisant vaincre sans qu'un seul Espagnol fût blessé, et il ordonna aux troupes d'aller prendre du repos.

11 demanda au chef indien pourquoi il s'était soulevé , et comment il avait tué les chrétiens après avoir été si bien traité par eux. En effet', il lui avait rendu un grand nombre de ses sujets , dont le cacique de l'île s'était emparé ; et il lui ayait livré des officiers coupables d'avoir incendié son village , afin qu'il en fit justice- Le cacique répondit : « J'ai appris que certains chefs sous mes ordres, qui conduisaient des radeaux, ont pris trois chrétiens et les ont mis à mort , mais je ne m'y trouvais pas; néanmoins j'ai craint qu'on ne me crût coupable. » « Amenez-moi ceux qui l'ont fait , lui dit le gouverneur, et que les habitants rentrent dans leurs villages. » Le cacique fit appeler ses gens et les chefs ; mais ils dirent qu'il était impossible d'avoir les meurtriers des chrétiens , parce qu'ils avaient quitté le pays»

Pizarre, étant resté plusieurs jours dans cet endroit, vit qu'on ne pouvait s'emparer des assassins, et que la ville de Tumbez étaitdétruitc, bien qu'elle parût encore importante à cause de quelques édifices et de deux maisons fortifiées. L'une avait deux murs de terre, une cour , des logements , des portes et des ouvrages de défense', ce qui est pour les Indiens une bonne forteresse. Les naturels attribuent leur ruine à une gi^ande peste qui leur fit beaucoup de mal , et à la guerre soutenue contre ceux de l'île. Comme il n'y avait dans ce pays que peu d'Indiens soumis à ce cacique, le gouverneur résolut de partir avec de l'infanterie et des cavaliers à la recherche d'une autre contrée plus habitée, pour y fonder une ville. Il se mit donc en marche , en laissant son lieutenant avec des Espagnols pour garder les bagages; et le cacique resta en paix, et rassembla ses sujets daps leurs villages.

Le premier jour que le gouverneur partit

de Tumbez, ce qui fut le i6 mars i532, H arriva à un petit village. Trois jours après il parvint à un autre qui est situé au milieu des montagnes. Le cacique qui en était maître prit le nom de Juan : Pizarre s'y reposa trois jours. Trois jours après il gagna un fleuve , dont les bords étaient bien peuplés, abondants en vivres et riches en troupeaux de lamas (i). La route est tracée de main d'homme, large, bien faite, et, des chaussées sont établies dans les endroits difficiles. Quand il fut arrivé à ce fleuve, appelé Turicarami, il s'établit dans un grand village nommé Puechio. La plupart des caciques, qui habitent les rives supérieures et les villages qui Ta voisinent , se présentèrent avec des intentions pacifiques. Les habitants vinrent au-devant du gouverneur, qui les reçut tous avec beaucoup de bonté, et

(i) Ovejas, ce qui signifie littéralement des brebis. Les premiers conquérants espagnols nommaient ainsi les lamas, quelquefois ils donnent à ces animaux le nom de carnerot de la iierra ou moutons du pays-

3o HELATION

leur notifia la sommation enjointe par le roi, afin de les amener à la connaissance de TEglise et à la soumission envers sa majesté.

Après l'avoir entendu , ils répondirent par leurs interprètes , qu'ils désiraient être ses sujets : Pizarre les reçut comme tels dans les formes requises , puis ils prêtèrent leur aide et fournirent des vivres. A une portée d'arbalète avant d'arriver à cet endroit, il existe une (grande place et une forteresse palissadée, avec de nombreux logements où les chrétiens s'établirent, afin de ne pas être à charge aux naturels. Le gouverneur ordonna, sou3 des peines sévères , qu'on respectât leurs personnes et leurs propriétés, ainsi que celles de tous ceux qui se présenteraient avec des intentions pacifiques , et il défendit de prendre plus de vivres que ce qu'ils donnaient pour nourrir les chrétiens. Ceux qui contrevinrent à ces ordres furent "punis , parce que les naturels apportaient tous les jours les aliments nécessaires, le fourrage pour les chevaux , et

DE LA CONQUÊTE DU PÉROU. 3l

suivaient en tout les ordres qu'ils recevaient. Pizarre , voyant que les rives de ce fleuve étaient fertiles et populeuses , ordonna de parcourir le pays qu'il arrose , et de voir s'il y avait un port dans une situation favorable. On en reconnut un excellent sur le bord de la mer et près de l'embouchure ; l'on trouva des caciques, seigneurs de populations nombreuses, dans des endroits d'où ils pouvaient fecilemcnt venir au fleuve et rendre des services. Le gouverneur alla visiter touS ces villages, et, les ayant examinés , il dit que la contrée était pi^bpre à être colonisée par des Espagnols. Voulant se conformer aux désirs du roi, qui étaient que les nations fussent converties ,

et que la colonisation se fit d'un commun accord avec les personnes désignées par sa majesté, dans les endroit les plus convenables à son service et à l'avantage des natifs, il écrivit aux Espagnols restésà Tumbez, afin de les faire venir. Avant d'expédier un envoyé , il pensa qu'il pourrait éprouver des relards en retour-

nant, si ce n'était pas un personnage assez redouté du cacique et des Indiens de Tumbez pour les forcer d'aider les troupes à venir. Il envoya donc son frère Ferdinand Pizarre , capitaine général.^

Après le départ de cet officier, il vin ta la connaissance du gouverneur que des cacique3, qui habitaient la montagne, ne voulaient pas se soumettre, quoiqu'ils en eussent été requis au nom de sa majesté : il envoya un capitaine avec vingt-cinq chevaux et de l'infanterie pour les subjuguer. Celui-ci les trouva qui avaient abandonné leurs villages : il leur signifia de se présenter en amis; cependant ils arrivèrent les armes à la main: alors il les chargea , et en peu de temps il en blessa et il en tua un si grand nombre , qu'il les mit en fuite. Le capitaine leur enjoignit de nouveau d'accepter la paix , les menaçant non-seulement de leur faire la guerre , mais de les exterminer ; ce qui les força de déposer les armes. U les accueillit, revint près du gouverneur,

,DE LA CONQUÊTE DU^|||lOU. 33

^ après avoir laissé tout le pays pacifié et en eminena les caciques. PÎ2arre leiir fit beaucoup d'amitiés et leuf ordonna de retourner^ chez eux et de rappeler leurs sujets. Le capîtaihe dit, que dans les villages de ces Indiens de la montagne , il avait trouvé une grande quantité de minerai d'or fin ^uje les habitants exploitaient , et il en avaiffrl^porté des échantillons. Les mines, suivant eux, étaient à vingt lieues du village. Le capitaine, 'qui avait été à Tumbez chercher les Espagnols, ^retourna avec eux trente jours après son départ. Plusieurs vinrent par mer avec les bagages , dans un vaisseau , une barque et des radeaux qui étaient arrivés de Panama avec 1^ des marchandises. Mais ces bâtiments n'amenaient pas de tt^oupe , parce qije lé capitaine Diego de Almagro y était r^sté pour former une flotte, afin de se rendra à Tumbez et de coloniser pour son compte.. Aussitôt que le gouverneur eut appris l'arrivée des bâtiments, il partit pour le port de Puechio avec 4. 3

34 A liBLATION

des troupes en descendant la rivière, pour .

que le débarquement du bagage se fit avec plus de promptitude et qu'on pût revenir par leau. Il aborda dans un endroit où était un cacique pommé Lachira : il trouva les chrétiens débarqués et qui se plaignirent des mauvais trai||(Niaents que ce chef avait exercés envers eidBP|i9i nuit précédente ils n'avaient pas dormi de frayeur, parce qu'ils avaient remarqué que les Indiens allaient et venaient avec inquiétijde et en pelotons. Le gouver* neur prit des informations pr^s des naturels , ^ et il apprit ,^que le cacique de Ladhira (i), les principaux du pays , ainsi qu'un antre chef nommé Almotaxe , avaient résolu de tuer les ^^^ chrétiens le jour même, que Pizarre arriva. ^T Dès que celui-ci le sut, il envoya secrètement des gens .jpour s'emparer du cacique d' Almotaxe et dès chefs indiens : lui--même il

(i) Souvent les anciens historiens espagnols donnent aux chefs indiens le nom des pays qu'ils possédaient , et quelquefois ils désignent les pays par le nom de leurs caciques..

a^ pE LA CONQUÊTE PU PÉftOtT 35

rrêta i/^elui de Lachira tt 4'autres pripçiiux hs^bitants; ces gens avouèrent leur crime. 11 ordpnna . aussitôt que justice fût ;; ^t^le cacique d' Alipotaxe , ses chefs et plu* si^rs naturçljk furent brûlés , aiilM^ que tous les principaux Indiens de Iiacbira ; mais le caciqiigi.4^ ce dernier endroit ne fut pas exécuté., parce qïS'on ne le trouva pas assez €ouj>able , et qu'il parut qu'il avait ^té fori^ p^r les autres chefs. Où peqsa que si ces 4eu|c villages restaient sans maîtres ils seraient

ruinés en peu de temps. On .fit comprendre

^n cacique qu'il eut à bien se conduire do-

rénav^igt, paro^i^u'à la première, trahiscm

on ne lui pardonnerait pas ; on lui dit de

rassembler tous ses gens ainsi que ceux d Al-

motaxe jusqu'à ce qu'un en&nt, héritier duca-

cique.de «ette ville , fut en âge de régneiu Ce

P châtiment jeta la terreur dans tout le pays, de

^orte qu'une ligue que les habitans avaient

Iprmée pour attaquier le gouverneur et les

Espagne fut dissoute , et par la suite tous

là

36 BKLATION '•*

devinrent plus Ëoumis et plus craintif.

Cette justice éteint fkite, les gens et les bagages qui venaient de Tuml>ez' ayant été débarquée, le révérend père Vincent d^Val-^ verde , reWgîeux de Tordre d% Saint-Dominique, et les officiers de sa majesté exalminèrent le pays et les côtes; puis le gouverneur traça et fonda line ville au nom du roi , de coi\cert avec ces personnes , ainsi que leuris majestés le prescrivent. Le territoire et les côtes offraient les conditions et les qualités qu'un pays doit a1^Dir pour êti^e colonisé par les Espagnols , et les naturels pouvaient servir sans trop de fatigues , cai*^ s'attadhait surtout à leur conservation , comme c'est la volonté de notre souverain. Le cacique d'un village nommé Tangarara , est établi sur les bords de ce fleuve, à six lieues de la mer. On donna à cet endroit le nom de Sant-Miguel.

Pizarre ne voulut pas faire souffrir de préjudice aux bâtimenl^ en retardant leur retour; c'est pourquoi , d'accord avec les offi-

ciers du roi, il fit. fondre For que ee eaei* que et celui de Tumbez lui avaient dopné, et il fit prélever le quint qui revenait à leurs majestés. Le reste , %âppartenânt à la compa<gnie, fut emprunté par le gou\%rneur aux associes' pour être remboursé par le premier or que Ton aurait. Avec cet or, il expédia les bâtiments, paya les nblis, et les marchands vendirent leur cargaison et partirent. Pizarre fit savoir à Almagro , son collègue, combien le service de Dieu et de sa majesté souffinrait de rétablissement d'une nouvelle colonie qui dérangerait ses projets. Après avoir pourvu au départ des bâtiments , il partagea, entre les personnes qui s'établirent dans cette ville ^ les champs et les terrains à bâtir. Comme les nouveaux habitants n'auraient pas pu se soutenir ni coloniser le pays sans le secoui^s des naturels,

et comme ceux-ci auraient beaucoup souf-

fert si les caciques n'avaient été répartis entre des personnes qui auraient eu autorité

sur eiïx y ]|^sq€iè, qUtttid tés Es^Mignèls cotanai^nt les IfuLim^^ qui gouvMiiétit ^ ils ëotlt bkn tràilés et en sûreté , le gôUvertieUr, dU eonsentéifoeiit 4es religieux et dés offidéi's qui j^èit^t cette mesuré utile à la l'eligioti et profitable aux naturel^, remit lés caei-^ ques et ies Indiens entre lés main^ déà faa«bitahts de k nouvelle viilé, pour les aider à se maintenir ; et pour que les chrétiens lés instruisissent dans nôtre sainte Ibi, confor^ mtÈEÈient aux ordres dé to majesté , jusqu'à ce qiié l'on eut décidé ce qui était té plus convenable au service de Dieu et du roi, et plup^ avaotageu:^ aux indigènes. Des alcades , des régidors et d'autres officiers publics ftirent nommés > et des brevets leur fïirent délivrés aân qu'ils pUs$ent administrer la justice.

Le gouverneur apprit que du éôté de Chincna et de Cuzco , il se trouvait des villes nomèf^euses, grandes I fort riches ; et qu'à douze ou quinze journées de Sant-Miguel , il f avait une vallée peuplée nommée Caxamalca, ou

PE LA GOMQUâTB DU PÉROU. 39

rjé^idait Atabalipa j le plus grand souverain 4u p^ys» Ce prince était venu «n conquérant , ^'une contrée éloignée ; sa patrie; et, étant arrivé à 1^ province de Càxamaltifi^, il s'y était fixé parce qu'il l'avait trouvée trts- riche et fort agréable ; de là il avait éteildu ses conquêtes. Comme il est redouté des riverains du fleuve , ces derniers ne sont pas aussi fidèles au service de sa majesté qu'ils le devraient; an con^traire , ils sont plu^ disposés en faveur d'Ataba:lipa , disant qu'ils le regardent comme leur seul souverain, et qu'une petite partie de son armée est sufiBsante pour exterminer tous les chrétiens, car il répand la terreur pay sa cruauté inouie.

Pizarre résolut de recherch'^r Atabalipa, pour le soumettre au roi , et de subjil|îuer les pays voisins; car ce chef, une ibis vaincu^; on pacifierait facilement toute la contrée. Il partit de Sant-Miguel , le a 4 septembtre iSSa, Le premier jour de marche, il pasfa le fleuve

dans deux radeaux : les ehemux^aversèrenl

4o RELATION

à la nage. La nuit il se réposa dans un village sur l'autre rive. Trois jours après il parvint à une forteresse située dans la vallée de Piun^» qui appartenait à un cacique, auquel il avait envoyé unicapitaine à la têtede quelques horn^ mes, pour faire des propositions de paix, et lui signifier de ne pas inquiéter le .cacique de Sant-Miguel. Le gouverneur y resta dix jours, et fit provision de ce dont il pouvait avoir besoin pour son expédition. Ayant compté les ! chrétiens qu'il emmenait avec lui , it trouva / qu'il avait soixante-sept cavaliers et cent dix 1 fantassins, dont trois arquebusiers et quelques arbalétriers.

^ Le lieutenant de Sant-Miguel ayant écrit qu'il restait peu de chrétiens dans cette ville, Pizarre fit savoir que ceux qui désiraient ^retourner pour s'y établir pouvaient le faire , qu'il leur donnerait des Indiens pour les aider , comme aux autres colons qui s'y étaient fixés, et qu'il poursuivrait sa conquête avec ceux qui resteraient, qu'ils fussent peu ou f

DE LA GONQUÉTB DU PÉROU. J^l

brâucôup. Cinq cavaliers et quartre faintàshsins s'en retournèrent, de |lelle sorte que l€ nombre des qitoyens s'éleva à cinqu«itecinq, plus dix ou douze Espagnols qui ne voiîlurerit pas d'établissèDaents. Soixantedeux cavaliers et cent deux fantassins restèrent avec le gouvierneur. Il fit fabriquer des armes pour ceux qui n'en avaient pas et pour leurs chevaux , puis il forma de nouveau le corps des arquebusiers, i'ëleva à vingt homD||ls , et leur donna ^ un capitaine pour les commander.

Quand Pizarre eut pourvu à tout ce qui était nécessaire , il partit avec sa petite armée. Il marcha jusqu'à midi , et il arriva à une place importante , environnée de murs en torchis , et appartenant à un cacique , nonjme Pabor.

Le gouverneur et ses troupes s'y logèrent :

on apprit que ce <îhef avait été un grand prince , mais il était ï*uiné , et que Guzco l'ancien , père d'Atabalipa , lui avait détruit vingt villages, et massacré les ha-

4a KBLATIOH

bitants ; malgré ces pertes Pabor eommiandait encore un graiii nombre de <sujetSé U avait avec^'lui un de ses frères qui est aussi puissatit; ils étaient retenus de bonne volonté dans la ville de Sant-Miguel. Ce village et celui de Piura soiit dan$ des vallées plates, très-fertiles. Le gouverneur prit dans cet endroit des informations sur les villages et les caciques des environs et sur la route de Gaxamalca. Il apprit qu à deux jours de marche de là se trouvait une grande ville, nomm^|||{PaxaSy où il y avait une garnison d'Atabalipa qui attendait que les chi'étiens passassent de ce côté. Dès qu'il en fut instruit , il y envoya secrètement un capitaine avec de la cavalerie et des fantassins : il leur ordonna , dans le cas où les ennemis voudraient s*opposer violemment à leur passage , d'essayer de leur inspirer des sentiments pacifiques , et de les amener à reconnaître l'autorité du roi , en leur intimant les ordres de sa majesté. Le capitaine partit le jour même. Le lendemain,

PE L^ GOfiqiJÉTB IIU PÉROU. 4^

Pioarre se mit en mmsAie^ il âfrivà [k- \m village nomnrë Çaran*^ du il Attendit le capitaine qui s'était rendu à Ça^adt Le eàciquedti village apporta au gouverneur dans tine toit^ terease ou il était arrivé à midi, des Vivt^, des lamas et d'autres çhos^^s^ Lélendeiùain il quitta cette place, parvint à un village dépen* dant de Çaran, et y fît asseoir son Gamp pour attendre lé capitaine qui était allé à Ga^as^ €inq jours après , cet officier envoya un mesfi|jger pour instruire le gouverneur de ce qui lui était arrivé. Pizarre lui fit savoir sans retard qu'il l'attendait dans ce village , et ^l lui o^onna de venir le rejoindre aussitôt qu'il aurait terminé ses négociations, et en retournantde visiter et de soumettre un autre village des environs de Gaxas ^ nommé Sicà^ bamba. Il savait que le caeique de Çaran était souverain de villes riches et d'Unè vall ée fertile : il était retenu diez les colons de la ville de SantMiguel. Pendant la huitaine que Pizarreattendit le capitaine, les Espagnol&se reposèrent,,

44 HELAtlON

etpréparèrent leurs chevaux pour rexpéditîon . Dés son arrivée, le capitaine rendit compte au gouverneur de ce qu'il avait vu. Il rapporta qu'il avait été deux jours et une nuit avant d'arriver à Gaxas sans prendre d'autre repos qu'à l'heure des repas. Il avait traversé de hautes montagnes afin de surprendre cette place; malgré cela, et nonobstant les bons guides qui le conduisaient , il n'avait pu y parvenir sans avoir été aperçu par des espions. Plusieurs de ces derniers furent pris, et l'on apprit d'eux quelle était la population. Les chrétiens 8*étant rangés en bon ordre, il continua sa route jusqu'à la ville; en y entrant , il trouva les traces d'un camp qui paraissait avoir été occupé par des gens de guerre. Caxas est dans une petite vallée au milieu des montagnes. La population était un peu inquiète, mais le capitaine la rassura, et fit entendFC qu'il venait de la part du gouverneur pour recevoir les habitants en qualité

DE LA CONQUÊTE BU PÉROU. y 4^^

de sujets de l'empereur. Alops^ se présenta un '^ chef qui se disait au service d'Atabalipa, et chargé de pfibevoir les tributs.de la province.

On li|i demanda le chemin de Caxamàlca,

et comment son njaître voulait recevoir les chrétiens; on s'informa. aussi de la«^ille de Cuzco, qui**fest àjiitrente journées de chemin de là , et dont les murailles ont une étendue égale à une journée de marche. La résidence du QM^jp^ç a quatre portées d'arbalète de longueur. On y voit une salle où mourut Cuzco Fancien : le sol eôt parqueté d'âùrgent ; le plafoi^ et les murailles sont couverts de pla- ,5i^s*d'or et d'i^gent entremêlées. Cette conti^ée, Jusqi^à l'année d'avant, avait appartenu à Çuzco, 1^ jeune , fils de Cuzco l'ancien; maistdepuis lors Atabalipa , son frère, ayant pris les armes, s'empara de la ville, imposa des tributs considérables*? chaque jour il commettait les plu$.'9randes cruautés envers les ba^

bitants. Outre les contributions qu il percevait sur leurs biens et leurs revenus , ces gens lui

«n payaient une avec leurç fils et leurs filles. Peu de jours auparavant , Atabalipa occu-^ ^it les retranchements que Nte avait^vus > et il en étak parti avec une poxiipn 4^ son armée; Il y avait dans Gainas une-gjjjande mai*^ son, fortifiée , entourée de torchis et garnie de pointes ; beaucoup de femmes y^^^ient occupées à filer et à tisser des étoffes pour Varnsée d'Atabalipa, sans qu'il y eùtjd'autres hommes que les pm'tiers qui les. gardais jt.^4j||ptrée du village, des gens étaient*. pendufs par les'' pieds. On siK par le chef; qu'Atabalipa les avait faiii mettre à mort parce, que Fun iI|ëux était entré dans les habitatifms des îèann^ pour coucher avec une d'elles ; "m. homme et tous les portiers qui avaient ét^ de connii^nce avec lui furent exécutés^ ' j^

Dés que le capitaine eut soumis Caxas, il alla à Guacamba , autre Ville éloignée d'une journée de là ; elle est plu^coBsià^ble que la première, et les édifioéelsont mieux bâtis. La forteresse esten pierres bien taillées et bien assises,

fit

t)U LA CONQUÊTE DU PÉROU, 4?

longues et larges d|^cmq où six Méds, et si bien unifis ensemble qu'on ne voirt ppint où elles sont jointes? Le toit est en terrasse , couvert de pierres de taille ; un escalier^ aussi en pierres ^ est entre les deux corps de logis. Une petite rivière passe entre cette yille et GaxÀS ; tes habitants Futilisent. Il y a des <ihaussees et des ponts très-bien construits ; une route , &ite i de main^d'homàtti, traverse ces deux ailles, et va de Cu^iU)y^ , qui est éloigne de plus de trois cen^llenM. Cecheniiin est uni, et dans la montagne il .est très-bien éta|>U ,, et si large, guejgà^xaval iers peuvent y marcher de front sai^^Rôùcher. Le long de cette route sont des canSiEc deau amenée de loin pour que les voyageurs puissent boire. A la dist^ce de chaque jour de marche,' on a construit une maison dans If genre d*uné hôtellerie (i), pu logent ceux qui vont et qui viennent. Au

(i) Le« Indiens nomment ces maisons lambot. Ce sont des espèces de carayanséj|«:is. 11 existe encore an Péron des établissements de ce genre.

^ii*-

commenceineat de cette sf ute et dans la ville de Gaxas , on a bâti une maison à l'entrée

d'un pont , et unA^ garde y est établie pour percevoir un péage sur les voyageurs. On l'acquitte en objets de la nature de ceux qu'on transporte , et personne ne peut enlever du village tine charge , si d'abord il n'y a ftA entrer une pareille quantité. Cette coutume est fort ancienne ; Atabalipa laëuspeqj^iten &veur de sa garnkon. Auciuî|rQ^ag;eur ne peut sous peine de mort sortir avec' des fardeaux par une autre porte que par celle-là. Le capitaine rapporta aussi qw^^umft^es deux villes il y a deux maisons "^^Bh de chaussures, de pains de sel, ^'une^^ieSprae d'aliment qui ressemblait à des boulettes de viande (i), et d'autres objets en dépôt destinés à l'arma

(i)jétlhondigat. Ce sont des espèces de crépinettes. Le célèbre cuisinier de Philippe III, Martinez Motino, auteur d'un traité de cuisine publié à Madrid, i6iy, en compte une grande yariété. Cet ouvrage , aujourd'hui fort rare , prouve que , malgré la réputation de sobriété des Espagnols, ils étaient déjà fort avancés dans Fart culinaire.

d'Atabalipa. Ces populations , suivant lui , étaient bien organisées, et possédaient des institutions politiques. Un chef et d'autres naturels avaient accompagné le capitaine , qui annonça que cet Indien était chargé de présents pour le gouverneur. Ce messager dit à Pizarre que son maître Atabalipa l'avait envoyé dé Caxamalca pour lui porter ce présent ; il se composait d'une fontaine en pierre servant pour boire , représentant deux forteresses, et- en outre de deux charges d'oies desséchées et écorchées , afin qu'il en* fit de la poudre pour se parfumer , car tel était l'usage entre les gens du pays. Son maît: tre l'envoyait dire au gouverneur qu'il désirait son amitié , et qu'ail l'attendait pacifiquement à Caxamalca. Pizarre reçut le présent et lui parla avec bonté , disant qu'il se réjouissait beaucoup de son arrivée , puisqu'il était l'envoyé d'Atabalipa , qu'il désirait connaître à cause de tout ce qu'il avait entendu de lui ; et qu'ayant appris qu'il faisait la guerre

5o RELATION

à ses ennemis, il avait pris le parti d'aller le trouver afin de devenir son ami et son frère , et de l'aider dans ses conquêtes avec les chrétiens qui l'accompagnaient. Il lui fit donner à manger et tout ee qui étitit nécessaire ainsi qu'aux gens de sa suite , et il ordonna de les loger comme le méritaient les ambassadeurs

d'un si grand prince. Quand ils se furent repo-

ses, il les fit venir devant lui, et leur dit que s'ils désiraient repartir ou r^^ster qiielques jours ils pouvaient le faire. L'envqyé répondit qu'il voulait retourner pour porter sa réponse à son souverain. Le gouverneur lui répliqua : (c Rapporte-lui de ma part ce que tu as entendu, et dis-lui que je lie m'arrêterai dans aucun village, afin de me trouver plus tôtprèsde lui. » Puis il lui donna une chemise et d'autres objets venant d'Espagne pour qu'il les emportât.

Pizarre resta encore deux jours après le départ de l'envoyé , parce que ceux qui venaient de Caxas étaient fatigués. Pendant ce

DE LA CONtJlJÊTE DU PÉROU. 5l

séjoiir il envoya aux colons de SanUMiguel une description du |iays , il leur écrivit ce qu'il avait appris d'Atabalipa, et il leur expédia les deux fbrteressea et des tissus de laine du pays qu'on lui avait apportés de Caxas. C'est une chose extraordinaire de voir le cas que l'on lait de ces étoffes en Espagne. On les prendrait plutôt pour de la soie que pour de la laine; elles sont enrichies de dessins et de figures d'or très-bien brochées dans l'étofïe. Aussitôt aprèi avoir expédié ses messagers, le gouverneur partit ; il marcha pendant trois jours sans trouver ni villages ni eau , excepté une petite sourcJê où il s'approvisionna avec beaiteoup de peine. A la fin , il arriva à une grande place forte palissadée, où il ne vit personne. On sut qu'elle appartenait au cacique d'un village nommé Copiz, qu'il habite une vallée des environs , et que cette forteresse avait été abandonnée parce qu'elle manquait d'eau. Le lendemain , le gouverneur se leva au clair de la lune^ parce qu'il y avait

52 RELATIOîï

une grande journéiî de eheiuin avant de4)arvenir à un village A mi^i il arriva à une maison fortifiée , qui avait d'excellents logements, d'où sortirent quelques Indiens qui vinrent au-devant de lui^^mais, comme il nY avait ni eau ni vivres, il poussa deux lieues plus en avant , jusqu'au village du cacique.

Quand on y fut , Pîzarre donna l'ordre à sa troupe de se loger ensemble dans un certain quartier. Il apprit par les -principaux habitants du jpays que ce viMage se nommait Motux, que le cacique était à Caxamalcà, et qu'il avait fait une levée de trois cents hommes de guerref II y avait un chef placé par Atabalipa. Le gouverneur s'y reposa quatre jours , pendant lesquels il reconnut une paN tie des possessions du cacique, qui paraissaient s'étendre au loin dans une vallée fertile.

Tous les villages de cette contrée, jusqu'à SantrMiguel, sont bâtis dans des vallées, ainsi que ceux que l'on connaît jusqu'au pied des montagnes aux environs de Caxamalca. Sur

toute cette route, les habitants ont une manière de vivre uniforme. Les femmes portent une robe large qui . descend jusqu'à terre comme celles des femmes de Castille; lés hommes ont une chemise courte. Ce sont des gens sales qui mangent la viande et le poisson crus ; ils font bouillir ou rôtir le maïs. Ils ont des sacrifices dégoûtants , et des temples d'idoles ( i ) qu'ils ont en grande vénération ; ils leur offrent leurs biens les plus précieux. Chaque mois ils immolent leurs propres enfants , et ils peignent avec le sang des victimes le visage des idoles et les portes »des temples. Ils font de ces édifices la sépulture de leurs morts, et Içs remplissent de cadavres depuis

(i) Mesqfiiias, des mosquées. Quand Pizarre entreprit la conquête du Péroiî , trente ans à peine s'étaient écoulés depuis que les Maures avaient été expulsés de l'Espagne ; aussi les Espagnols avaient -ils encore l'habitude de regarder comme mulsulmans' tous les peuples ftifidèles ; ce qui les maintenait dans cette erreur, c'était sans contredit l'idée qu'ils étaient en Asie. On sait que le désir de se rendre aux îles des Epiceries avait fait entreprendre à Christophe Colomb la découverte de l'Amérique, et que Pizarre lui-même n'avait pas eu d'abord d'autres intentions en quittant Panama. *

54 ' RELAT^pN

le sot jusqu'au comble. lis |e sacrifient eux- ^ mêmes, et se donnent la mort de leur propre volonté, en riant, en dansant et en chantant;^* et quand ils ont bien bu , ils prient qu'on leur coupe la tête. Ils immolent aussi des moutons. Les temples différent des autres édifices ; ils sont environnés de pierres et de murs en tor* chily et fort bien construits sur Tendroit le plus élevé du village. Le costume de Tumbez et de tous ces endroits est le même, et les sa-^ crifices iont semblables* Ils sèment les endroits qui peuvent être arrosés dans les plaines sur I^s bords des fleuves, et partagent les eaux dans des canaux artificiels. Us récoltent beaucoup de maïs, d'autres semences, et des racines dont ils se nourrissent. Il pleut rarement dans ce pays.

Le gouverneur marcha deux jeurs dans des vallées très-peuplées; cjhaque nuit on se

reposait dans des maisons fortifiées et entou-rées de murs de torchis. Les chefs des villages disaient que Cuzco l'ancien logeait dans

DE LA COÎfl^ÊTE DU PÉROU. 55

ces maisons quaQd il voyageait dans des pays Isablonnetix et arides , jusqu à ce qtf il eût gfi^gné wne autre vallée bien habitée (i), au inilieude laquelle coule une rivière large et rapide, et, c(Mn«e efte^itait giX)ssie, le gouverneur passa la nuit sur la rive, et il donna ordre à un capitaine de traverser à là nage avec les liommes qui savaient nager, et de se rendre au village situé de l'autre côté , afin que personne ne s'opposât an passage. Oe fut le capitaine Ferdinand Pizarre qui eut ceifte commission. Les Indiens d'un village qui était sur le bord opposé vinrent a lui avec des démonstrations d'amitié. Il se logea dans une forteresse paKssadée ; mais bientôt il -^ qae

(i) La traduction italienne de Domingo de Gaztehi, s exprime ainsi : . . . il &uzco vecchio allogiava in quesie case quando fiiceva viaggia.'' la génie di iquesta terra vivûva .pac\fiQa, Nel aliro giorno , camino per una via di terra secca e sahiosa^Jino che arriçà in una vàlle bene populata.

Guzco l'ancien logeait dans ces maisons quand il était en voyage : les habitants ^e ce pays sont pacifiques. Le lendemain il ( Pizarre ) marcha dans un pays aride et sablonneux jusqu'à pe qu'il eut atteint une vallée i>ien habitée , etc. Cette version semble plus exacte. ^

les naturels étaient soulevés , malgré que plusieurs d'entre eux se fussent présentés pacifiquement. Tous les villages étaient abandonnés , et les meubles en avaient été enlevés. Il leur demanda s'ils avaient connaissance des intentions d'Atalibapa à l'égard des chrétiens , si elles étaient pacifiques ou non ; personne ne voulut lui dire la vérité , par la crainte qu^ils avaient de ce prince. 'Ayant pris à part un des chefs , et l'ayant mis à la torture , cet Indien dit qu'Atabalipa Tes attendait pour les combattre y que son a^mée était divisée en trois parties. L'une était au pied des montagnes, une autre (i) à Caxamalca. Ce chef rapporta qu'il avait entendu Atabalipa dire avec beaucoup d'arrogance qu'il fallait tuer les chrétiens. Le lendemain matin Ferdinand Pizarre le fit savoir au gouverneur.

Aussitôt celui-ci commanda de couper des arbres sur chaque côté du fleuve pour faire

(i) Inlo alto f € il reste • Sur les hauteurs, et le reste». .^ Trij(l. ital. déjà citée.

passer les troupes et les bagages. On construisit trois pontons sur desquels l'armée passa durant toute la journée : les chevaux tra-

versèrent à la nage. Pizarre resta pendant toute cette opération difficile jusqu'à ce que Jtout le monde eût passé. Aussitôt que cela fut fini, il alla prendre ses quartiers dans l'endroit où 'était le capitaine ; puis il fit appeler un cacique, duquel il apprit qu'Atabalipa étaità Guamachuco, en avant de Caxamalca , avec une forte armée, qui s'élevait à cinquante mille hommes. Le gouverneur, entendant parler de cette multitude de combattants, crut que le cacique se trompait dans ses calculs. Il s'informa de sa manière de compter : il apprit que ces gens comptaient de un à dix, de dix à cent, de cent à mille ; et qu'Atàbalipa avait avec lui cinq dizaines de mille hommes : ce cacique que Pizarre interrogea, était le plus puissant des bords du fleuve. U raconta qu'Atàbalipa étant venu dans ce pays, il s'était cach« paje

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crainte de ce prince , et que celui-ci ne Fayant pas trouvé dans son village , de tmq mille Indiens qui lui obéissaient, il lui en avait tué quatre mille, et pris six cents femmes et deux cents enfants qu'il avait parta^^ à ses soldats. Le cacique du village et de la forteresMl ojj logeait le gouverneur se iH^mraait Cinto , il était avec Atabaltpa. *

Pizarre séjourna quatî^e jours* La vetlle de son départ il eut un entretien avec un na* turel de la province de Sant-Miguel : il lui de<manda s'il oserait aller à Caxamalca comme espîop , et Finformer de ce qui se passaitdans le pays. L'Iodien lui répondit : « Je n ose pas aller en <llpion ; mais si tu veui? j'irai comiœ ton envoyé parler à Atabalipa. Je saurai s'il y a des gens de guerre dans la montagne , et quelles sont ses intentions. » Le gouvenieur lui dit départir comme il l'entendrait, et que si des troupes ^occupaient la iziontagne ainsi qu'on k lui avait dit, de le lui fkine savoir par un homme de sa suite : de pai^er à Atabftlipa

DE LA CONQUÊTE DU PÉROU. Sg

et à ses gens , de leur exposer les bons traitements que lui - même et d'autres caciques avaient reçus du gouverneur et des siens, et

que jamais ils ne faisaient la guerre qu a ceux

qui les attaquaient. Il devait sur toutes choses

parler avec exactitude, selon ce qu il avait vu>

et dire à Atabalipa que s'il voulait bien agir»

Pizatre serait son ami et son frère, et qu'il Fiai-

derait dans son expédition. ,

\ L'Indien partit après avoir reçu ces in-

structions, jet le gouverneur poursuivit sa marche au milieu des vallées , trouvant tous les jours un village avec sa maison palissadée comme une forteresse. Trois jours après il arriva au pied d'une ^lontagne , l&issant à droite la route qu'il avait suivie parce qu'elle « conduit à la Chincha, en traversant la plaibie : l'autre ttiène droit à Caxamalca. On apprit que jusqu'à Chincha , le chemin était bordé

» ^ de grands viHageS, qu'il était construit en chaiisséç et encaissé par deux murs en tor*^ chis, jusqu'au fleuve de Sant-Miguel; deux

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charrettes pouvaient y marcher de front : de Chincha il se prolonge jusqu'à Cuzco. Dans beaucoup d'endroits , deè arbi'es sont plantés de chaque côté , afin de donner de Fombrage.

Cette route était l'ouvrage de Guzco l'ancien : il la suivait pour visiter ses états : les maisons fortifiées lui servaient de logement. .

Plusieurs chrétiens furent d'avis qi* Pizarre suivît le chemin pour se rendre à Cbiur cha, parce que par l'autre route on devait traverser une montagne dangereuse avant d'arriver à Caxamalca, qu'elle était occupée par les gens d'Atabalipa , et qu'il pouvait en. résulter des pertes. Le gouverneur répondit qu'Atabalipa savait qu'il venait au-devant de lui depuis qu'il avait qjiitté le fleuve Sant-Miguel ; que si il changeait de route , les Indiens diraient qu'il

n'avait osé marcher à leur rencontre, et qu'ils

s'enorgueilliraient encore davantage. « Cette raison et bien |i'autres , » dit-il , « doivent empêcher de changer de route , il faut aller audevant d'Atabalipa; et tous vous n'avez qu'4

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vo^s conduire suivant les espérances que vous m'avez données; La multitude considérable des guerriers d'Atabalipa ne m'effraie pas, ajôutat-iL Quoique les chrétiens soient beaucoup moiiis nombreux, la protection du Seigneur est suffisante pour vaincre nos ennemis^ et pour les iftstruire dans notre sainte foi catholique ; car chaque jour on le voit faire des miracles dans des occasions plus difficiles que dans celle-ci , puisque je vais avec le ferme désir de les amener à la vérité sans leur faire ni tort ni mal , excepté à ceux qui voudraient s'opposer à mes projets et prendre les armes. « Pizarre ayant parlé ainsi , tous dirent démarcher par la route qu'il choisirait comme la plus convenable, qu'ils le suivraient courageusement, et qu'au moment d'agir il verrait les actes de chacun. Arrivés au pied de là montagne , on se reposa un joui* pour organiser le passage. Le gouverneur, de l'avis des personnes expérimentées, décida de laisser en arrière un corps de réserve avec lés bagages, et il pril

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