DISTRICT DE KOUANG-TE-TCHEOU
La persécution a sévi au Kouang-te-tcheou, il y a quelques années. Elle y a causé des désastres, que les Pères Bies et Chen-Ieang cherchent chaque jour à réparer. Ils mettent tout en œuvre, pour rallier autour d'eux les catéchumènes qui, par crainte des mandarins, ont renoncé au christianisme, et ne franchissent plus le seuil des églises.
De Kio-tsen à Hang-tsen, ces brebis égarées sont nombreuses. Le 23 novembre 1873, le P. Bies entreprit un pénible voyage, pour en faire rentrer quelques-unes au bercail. Il commença son itinéraire, en gravissant sur sa mule deux hautes montagnes. Arrivé au sommet de la première, surpris par le mauvais temps, et ne trouvant pas môme une chétive cabane pour s'y abriter, il entreprit l'ascension de la seconde. La bise était glaciale, et la pluie ne cessait de tomber. Quelques maisons, disséminées sur un plateau, apparurent bientôt aux yeux du Père; il se hâta de diriger sa marche vers ce lieu
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habité, et campa au milieu d'un temple consacré aux ancêtres. Son catéchiste y alluma un grand feu, pour sécher les habits ; se mit ensuite à la recherche d'un dîner, et rencontra une pauvre famille de montagnards, qui consentit à préparer quelques mets. Passer la nuit à pareille enseigne souriait assez peu à nos voyageurs, et il» continuèrent leur marche ; mais le ciel ne leur fut pas favorable. Une heure après leur départ, la pluie tomba de nouveau ; habits, couvertures et bagages furent promptement saturés d'eau, et il fallut songer à trouver un gîte. Au bas de la montagne, un temple des ancêtres leur ouvrit ses portes ; ils s'y installèrent, à côté d'un groupe de paysans arrêtés comme eux dans leur voyage ; et, avant de prendre un peu de repos, ils durent faire sécher au feu leurs couvertures. Ce soir-là, une famille voisine leur prépara un souper. Le lendemain matin, une épaisse couche de neige recouvrait la montagne, et le ciel était obscurci par les flocons, qui tombaient avec abondance. Ce contretemps procura au missionnaire et à son catéchiste une demi-journée de repos; vers raidi" le temps sembla plus favorable, et ils quittèrent leur campement. Le soir, nouvel embarras ; il neigeait, et il était impossible de trouver un gîte ; le P. Bies avisa une pagode et y entra. Mais le bonze était de mauvaise humeur, et pria son hôte de partir : "Va plus loin, lui dit-il, tu trouveras une grande auberge, où tu seras parfaitement logé." Trompé par cette fausse indication, le Père se mit à la recherche d'une hôtellerie, qui n'existait point ; et à chaque village, à chaque maison, il demandait l'hospitalité. '' Il n'y a pas de place ici." Telle était la réponse invariable de tous les paysans. Cependant la nuit était obscure, la neige tombait à gros flocons, et le catéchiste ne savait de quel côté dhiger ses pa?.. Abandonnés des vivants, nos voyageurs furent sauvés par les morts. Ils arrivèrent sans y penser devant un temple des ancêtres, et personne n'eut la dureté de leur en interdire l'entrée. Y trouvèrent-ils souper et sommeil ? l'histoire ne le dit pas. La journée du lendemain ressembla beaucoup à celle de la veille ; elle eut toutefois une fin plus heureuse : le soir on fit lialte dans une auberg:?.
Ce rude voyage de Hang-tsen dura quinze jours, et n'eut d'autre re'sultat que de procurer une abondante moisson de souftrances à ceux qui l'avaient entrepris. Cependant le P. Bies eut la consolation de fortifier dans la foi une dizaine de familles de bons catéchumènes; et, le 10 décembre, il rentrait à Kio-tsen.
Au commencement de l'année suivante, quelques païens renonçaient à l'idolâtrie, à Hang-tsen et à Eang-tong-tsen ; et, à cinq ou six lys au sud de Kouang-te-tcheou, de nombreux colons du Hou-pé se montraient disposés à suivre le même exemple. L'avenir nous montrera si leurs désirs sont sincères.
Si, dans la partie orientale du Kouang-te-tcheou, le ministère apostolique a ses vicissitudes et ses peines, à l'occident, elles ne font pas non plus défaut. Là, le P. Chen-leang a vu parfois les plus belles espérances disparaître sous le souffle de la calomnie ; et, si parmi les habitants de Yue-ouang-kiai, on compte aujourd'hui peu de chrétiens, ce déficit est facile à expliquer. En effet, à l'époque des négociations entre la Chine et le Japon, les bruits hostiles aux Missionnaires circulèrent dans les montagnes du Xgan-houei, comme dans les plaines du Kiang-sou : on les accusa d'arracher les yeux aux rqprts et parfois même aux vivants. Les chrétiens ne furent point épargnés ; il? manquaient, disait-on, de piété filiale, en refusant d'honorer leurs ancêtres, et de leur offiir les agapes exigées par les rites. Ces calomnies et ces sottises étaient accueillies avec joie par une population haineuse, qui attendait avec impatience le jour, où Missionnaires et chrétiens trouveraient dans le sang la peine due à de tels attentats (1). Effrayés des sinisti'es rumeurs qui frappaient leurs oreilles, les
(1) Les calomnies répandues contre nous se sont point nouvelles, et les anciens Missionnaires de la Compagnie de Jésus les ont signalées depuis longtemps.
Dans une lettre du P. Fouquet au Duc de la Force, datée de Nan-tchang-fou, capitale du Kiang-si, le 26 novembre 1702, on lit le passage suivant : "Uu jour que j'allois baptiser une femme qui étoit à l'extrémité, un catéchiste vint
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catéchumènes renoncèrent à leurs pratiques religieuses, et les païens de'sireux de se convertir remirent k des temps plus propices la n^allsation de leurs projets. Dans le bourg de Yue-ouang-kiai, le mouvement vers le christianisme semblait promettre une belle moisson d'âmes ; un revirement subit se fit sentir, et la maladie d'un des habitants permit de constater le triste état des esprits. Cet homme, cate'chumène de nom, vivait éloigné de toute pratique religieuse. En quelques jours, le mal fit des progrès rapides et le conduisit au bord de la tombe. Informé du danger, où se trouvait cet infortuné, le F. Chen-leang se rendit près de sa couche, lui parla de Dieu et des vérités éternelles, et excita au fond de son cœur des sentiments de contrition, qui semblaient présager une fin chrétienne. Mais les païens détruisirent par leurs paroles haineuses ces germes de conversion. Cependant la maladie lâcha prise ; le catéchuinène entra en convalescence, et ne songea point à tourner les yeux vers le ciel. La main de Dieu s'appesantit sur lui, et une rechute l'exposa à un nouveau danger de mort. Le missionnaire accourut, tenta un dernier elïort, pour l'arracher aux mains du démon ; et, confiant à un catéchiste le soin de l'instruire des vérités chrétiennes pour le préparer au Baptême, il sortit de la maison.
me trouver à l'église pour m'avertir de n'y pas aller, parce que le mari de cette femme, qui étoit venu me prier de la baptiser, avoit change de sentiment. " Allez dire au prédicateur de votre loi, dit cet infidèle au catéchiste, qu'il se tienne en repos chez lui ; je sais ses desseins et je suis instruit de ses prétentions. Il veut avoir les yeux de ma femme pour en faire des lunettes d'approche ; qu'il s'adresse à d'autres, car je ne consentirai jamais qu'il mette le pied dans ma maison, ni qu'il la baptise. " Le catéchiste touché de compassion de voir un aveuglement si déplorable, tâcha de remettre l'esprit à ce pauvre homme ; mais tous ses efforts furent inutiles, et la femme mourut sans être baptisée. "
Le P. Fontaney, revenu de la Chine, écrivait de Londres, le 15 janvier 1704, au P. de la Chaise : "Le P. Barborier passa dans un village, où cinquante chatéchumènes reçurent le Baptême. " Je vis le moment, dit-il, que tout le village se convertiroit ; car ils accouroient tous en foule pour entendre la parole de Dieu, lorsque leur ferveur se ralentit tout d'un conp par l'imposture
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Touché de la grâce divine, le cate'chumène s'humilia devant Dieu, lui demanda pardon de ses fautes, et témoigna un vif désir de recevoii' le sacrement de la régénération. Le P. Chen-leang apprenait de la bouche même de son catéchiste cet heureux changement, lorsque le fils aîné du malade vint lui apporter une nouvelle bien différente. " Père, dit-il, ne vous dérangez pas ; le vieux de la famille ne consent pas à se faire chrétien, et il vous prie de ne plus lui rendre visite." Etonné de ces paroles, le Père n'y crut qu'avec modération, retint le jeune homme chez lui et expédia immédiatement deux messagers auprès du malade, pour s'informer de sa dernière volonté. Quelques instants après, ils étaient de retour et annonçaient qu'il désirait vivement recevoir le Baptême. Tu vois bien que le vieux de la famille veut embrasser la Religion chrétienne, dit alors le P. Chenleang au fils du catéchumène mourant ; pourquoi donc veux-tu l'en empêcher?"
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d'un homme qui se mit à (3t\rier nos mystères. Ce malheureux publioit que les chrétiens faisoieiit bouillir dans une chaudière les intestins d'un homme mort, jiour en exprimer une huile détestable, dont ils se servoient dans les cérémonies du Baptême. Il soutenoit impudemment un si grand mensonge, assurant qu'il l'avoit vu de ses propres yeux à Manille, où il avoit demeuré trois ans. On ne sauroit croire, ajoute le P. Barborier, l'impression que firent ces discours extravagants sur tout le peuple, qui étoit prêt à renoncer au paganisme. J'eus beau me récrier et faire voir dans mes livres et dans nos catéchismes imprimés l'imposture de ce fourbe, je ne pus les désabuser. "
Le 10 mai 1715, le P. d'Entrecolles écrivait de Jao-tcheou au P. de Broissia: " Il semble que le commerce que les marchands de porcelaine font aux Indes et aux Philippines ne serve qu'à confirmer les extravagances qui se débitent contre la religion. Les Chinois idolâtres venus de Manille, de Malacca, de Batavie, veulent paroitre instruits de nos jiratiques et donnent cours à une infinité de calomnies, telles que sont celles-ci jiar exemple : que nous arrachons les yeux aux malades ( ils parlent de l'extréme-onction que nous leur donnons ) ; que nous tramons sourdement une révolte, pour nous emparer de l'empite, que notre religion est infâme, et que les deux sexes se trouvent confondus dans des assemblées secrètes. Tout cela se débite à King-te-tching, et nuit infiniment au progrès de la foi.
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Cette question provoqua une réponse, qui fit connaitre les préjugés hostiles de la population de Yne-ouang-kiai. Ne vous dérangez pas, je vous prie, répliqua le païen. Si vous baptisiez mon père, je ne pourrais plus, après sa mort, brûler des papiers sur sa tombe, et tous les habitants du bourg m'accuseraient de violer les règles de la piété filiale." ,\' - ■i-^--y:'''r'\^'^':''\''^- :■ ^'.
Ces papiers ont la couleur et la forme d'une monnaie d'argent; brûlés près du cercueil des morts ils vont les réjoindre dans l'autre monde, où ils se changent en espèces sonnantes ; et les parents défunts s'empressent de les offrir aux Plutons de l'enfer chinois, pour se ménager un sort plus heureux. Le missionnaire ne tint aucun compte des paroles du jeune homme. " Ecoute, lai dit-il, et fais bien attention à mes paroles. La veille tête est chef de ta famille ; tu n'as pas le droit de l'empêcher de se faire chrétien. D'ailleurs, quand il s'agit de prendre une semblable résolution, chacun est libre ; et, si tu voulais toi-même renoncer au paganisme, personne n'aurait le droit de t'en empêcher. Puisque la vieille tête demande le Baptême, je vais le lui administrer."
" Un Chinois étant aile voir un de ses amis, à son retour de Manille, aperçut l'image du Sauveur, qui étoit placée dans l'endroit où il mettoit ses idoles avant sa conversion. " Je sais, lui dit-il, quel est ce Yesou, ( c'est ainsi qu'ils appellent le saint nom de Jésus ) , je viens d'un pays de chrétiens, et je suis au fait de tout ce qui concerne leur religion. Pauvre aveugle, ne voyez-vous pas que vous adorez le heou-lsin, c'est-à-dire l'esprit singe, dont parle un de nos livres, qui fut chassé du ciel pour avoir voulu y dominer. " Un auti'e marchand venu de Batavie, assuroit à nn néophyte qu'il avoit découvert le véritable dessein des prédicateurs de l'Evangile. "Ils viennent chez nous, disoit-il, pour faire des recrues d'âmes, dont il y a disette en Europe. Quand il meurt des chrétiens dans cet empire, comme ils se sont livrés aux Européens en recevant le Baptême, ils ne peuvent leur échapper ; par le moyen de certains sorts qu'ils jettent sur les âmes, ils les forcent de passer en Europe. Voyez, ajoutoit-il, à quoi on s'engage, quand on se fait chrétien. " Comme on trouve à la Chine des gens assez insensés pour débiter ces imaginations ridicules, il s'en trouve
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Le jeuiio homme ne sut que répondre, et le l'ère se mit en marehe. pour se rendre auprès du mourant.
Chemin faisant, il entendit maintes fois des païens, qui jadis s'étaient déclarés catéchumènes, se dire entre eux: ' Voilù le prêtre! il se rend chez un tel, pour lui arracher les yeux." Imbu de ces idées, qu'il n'osait avouer en face, le tils du vieillard se mit à pleurer, quand il vit le P. Chcn-leang entrer dans la maison ; il était persuadé que les yeux de son père allaient dispai'aitre pendant la cérémonie du Baptême, et que plus tard on les utiliserait, pour faire des lunettes.
Le Baptême fut administré et le missionnaire quitta la maison. Après son départ, chacun put constater avec e'tonnement que l'opération n'avait pas réussi, ou qu'elle était remise îi un autre temps, car le néophyte ouvrit les yeux, et prouva ainsi à tous qu'on ne les lui avait pas arrachés. Il mourut la nuit suivante, et alla se reposer dans un séjour, où la moindre de ses joies est d'échapper aux tracasseries de sa famille. Mais la paix n'était pas encore fiiite autour de sa dépouille mortelle, et son tils eut à subir de nouvelles frayeurs. La cérémonie des obsèques s'accomplit selon les rites de l'Eglise, et le corps du défunt fut transporté au Kong-sou. pour être ensuite déposé dans la tombe.
aussi d'ojsez crédules pour y ajouter foi, ou du moins pour former des doutes qui les t31oignent du christianisme. "
Lettres édifiantes et curieuses concernant l'Asie, l'Afrique et l'Amérique, avec quelques relations tioucelles des ^fissions et des notes géographiques et historiques, publiées sous la direction de M. L. Aimé-Martin. Tome troisième. Chine, pages 56, 120, 248, 249. Paris. Société du Panthéon littéraire. MDCCCXLIII.
Les calomnies, qui provoquèrent en partie le massacre de Tien-tsin, le 21 juin 1870, ne sont autres que celles que nous venons de citer, et elles ont cours dans l'empire depuis deux siècles. On en active la circulation, quand on éprouve le besoin de frapper nn grand coup ; mais les Chinois de notre temps ne les ont point inventées.