Relations de Suffridus Petri et d'autres savants du 16. siècle avec l'Université de Louvain Etienne Heuschling et les derniers temps de l'enseignement de l'hébreu au Collège des trois langues
RELATIONS DE SUFFRIDÜS PETRI ET D’AUTRES SAVANTS DU XVI« SIÈCLE AVEC L’UNIVERSITÉ DE LOUVAIN, PAR M. FÉLIX NÉVÉ.
SicJ'ortis Etrurin crevtt. Geofio,
Les recherches impartiales faites de nos jours sur l’état social, scientiGque et artistique, des nations européennes au moyen âge, ont généralement provoqué beaucoup de sympathie et même beaucoup de respect et d’admiration pourcet esprit d’association qui s’est alors révélé en toutes choses avec tant de puissance. Ce qu’on a dit de la libre union des travailleurs pour l’exécution d’œuvres d’art qui défient en quelque manière les calculs delà science coirtemporaine , on peut le dire aujourd’hui de la pensée qui a créé les premières Universités sur le sol de l’Europe chrétienne et qui les a liées l’une à l’autre, ainsi qu’aux Universités naissantes, par les liens de la plus noble et de la" plus solide fraternité. Mais ces liens ne pouvaient subsister que sous l’empire de la grande unité qui avait pénétré et vivifié’ toutes les institutions sociales du moyen âge : or, déjà au XV® siècle, l’esprit de schisme et d’individualité avait ébranlé la foi des intelligences à la direction providentielle qui avait assuré la durée et la force aux travaux de la science et aux combinaisons de la politique. L’Université de Louvain, établie dans la première moitié de
ce siècle d'agitation, prit bientôt un rang distingué parmi les principales fondations dont s’honoraient les peuples les plus éclairés de la chrétienté ; cependant elle ne comptait pas encore cent ans d’existence quand vint à. éclater aü sein de l’Europe la grande révolution qui devait diviser les races et bouleverser jusque dans ses fondements la société ancienne. Le siècle de la Ré forme dut être un temps de périls et de calamités pour l’institution brabançonne demeurée fidèle avec la masse des populations de la Belgique à la foi catholique et à l’autorité des pontifes romains. Il faut bien faire une part aux désordres de l’époque en étudiant l’histoire de l’Université de Louvain dans une de ses périodes les plus glorieuses: cette histoire nous la montre en effet ressentant trop souvent les conséquences des luttes po • liliques et partageant en quelque sorte tous les revers de notre nationalité. Avant de faire connaître quelques pièces inédites relativesà l’histoire littéraire du XVI' siècle, il ne me semble pas inopportun de retracer brièvement la situation de l’établissement scientifique auquel elles appartiennent plus spécialement par leur contenu ou par la qualité de leurs auteurs.
Dans les premières années du siècle fameux de la renai.ssance, l’Université de Louvain était entrée franchement dans le mouvement littéraire qui venait d’agrandir le cercle des études académiques ; c’est à des hommes tels qu’Erasme , L. Vivès , M. Dorpius, qu’elle dut alors cette activité qui la mit promptement en relation avec
les principaux foyers de la science nouvelle puisée dans les langues et les monuments de l’antiquité classique. Les humanistes distingués que produisirent alors les Pays Bas, et les textes latins et grecs qui sortirent des presses de plusieurs de nos villes (1), attestent l’intérêt et même l’enthousiasme que l’exemple de l’Italie sut exciter dans toutes nos provinces en faveur des études littéraires. Mais, quand toute l’Europe occidentale fut embrasée par le feu des guerres de la réformation , la Belgique dut prendre nécessairement le rôle de la défensive : en même temps qu’elle s’efforçait de protéger ses propres libertés contre les empiétements du pouvoir ombrageux des Espagnols, elle prenait parti avec ses maîtres contrôles entreprises et les excès des novateurs; resserrée qu’elle était entre dos nations chez lesquelles les principes et les excès de la réforme s’étaient rapidement propagés, elle se trouva longtemps dans un état de contrainte qui ne pouvait qu’être funeste aux sciences et aux lettres. Tandis que l’hérésie détachait violemment des nations entières de la grande confédération
(i) Il ftiilît (le prendre un »eul fait : il sortit en i 5 q 3 de rimprimerir de Th. Hartens i Lou?aîn une édition d’Uooiere ^U'ga aiment ext’cutiV , et surpassant en heautt^ tout ce quels Belgique a iniprimt' depuis lors en fdil de textes grecs. En 1879, cVtMÎt un service signalé rendu nui ëtudes par un philologue allemand, BI. G. Brkher , que d’avoir réimprimé ii Louvain le ti xte de sil Rliapsodies de rOdj'sée sous le titre-
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des peuples catholiques, une sorte de schisme littéraire isolait brusquement et tendait à séparer longtemps les unes des autres les écoles et les académies que divisait déjà la profession d’un symbole différent.
Toutes les forces de l’Université de Louvain se portèrent naturellement, au milieu de la plus grande crise religieuse , su r la défense de la foi ; ses théologiens soutinrent la lutte avec éclat , et l’on sait qu’ils donnèrent au concile de Trente l’autorité de leur nom et l’appui de leurs lumières. La polémique fut dans ce moment à la fois une nécessité et un devoir : on ne peut donc être surpris qu’elle ait laissé dans l’ombre chez nos pères tous les autres intérêts qu’ils avaient naguère su prendre à cœur. Puis, si l’on considère l’isolement forcé auquel les événements avaient condamné l’Université des provinces catholiques, on aperçoit bientôt à quelles conditions défavorables restait soumise la culture des lettresetdes sciences profanes: nos savans devaient s’attendre à ne rencontrer que de l’hostilité ou de l’indifférence dans les pays gagnés à la cause du protestantisme; ils trouvaient presque partout les partisans des hérésies nouvelles dans l’exaltation du succès, et ils voyaient les Universités les plus célèbres de l’Angleterre et de l’Allemagne tombées au pouvoir des chefs de la Réforme qu’appuyèrent presque toujours les largesses et les faveurs intéressées des princes. Il n’est pas moins vrai que, dans les époques où s’accomplissent des révolutions dans le monde des idées et des croyances , le parti
des aggresseurs se présenle an plus grand nombre avec l’avantage de la confiance , de l’orgueil , de la témérité même, qui accompagnent d’ordinaire la défense des nouveautés et secondent trop souvent la révolte : il est donc incontestable que, sous ce rapport, les savants et les érudits catholiques du XVI' siècle n’ont pas toujours pu combattre efficacement l’opinion publique, et qu’en apportant dans leurs travaux beaucoup de savoir et de bonne foi, la plupart n’ont pas atteint le degré de renommée et d’influence où s’étaient placés leurs rivaux, qui étaient de fait leurs adversaires en religion. D’ailleurs, il est juste de le dire, les ressources considérables que la spoliation avait mises entre les mains des souverains protestants furent employées à donner du relief aux écoles savantes qui avaient répudié ouvertement les doctrines de leurs fondateurs : l’état florissant de ces écoles privilégiées devait communiquer à ceux qui en occupaient les chaires le prestige d’une supériorité scientifique et en même temps exciter leur zèle pour le prompt achèvement de grandes œuvres d’érudition. Il n’est pas besoin de prouver longuement que les matériaux de pareilles œuvres avaient été préparés depuis deux siècles par le travail patient et laborieux des écoles catholiques.
Quelles relations put conserver l’Université de Louvain avec les autres centres d’études au milieu des troubles du XVI' .siècle? C’est ce qu’il est facile de constater en consultant la vie et les écrits des hommes cé-
lèbros qui lui ont appartenu, ainsi que les correspondances oflicielles de l’Universilé dont plusieurs pit^ces importantes ont été livrées à la publicité dans les Fastes de Valère André et dans d’autres recueils. Sans parler des alTaires religieuses où les chefs de la catholicité montrèrent toujours la plus grande condance à l’Universilé de Louvain et réclamèrent plus d’une fois son zèle et 'son appui, on voit les souverains des Pays-Bas et des princes étrangers entretenir avec elle des relations suivies et lui donner des marques de bienveillance et d’estime ; on serait convaincu , d'autre part , en examinant les documents authentiques qui concernent les rapports de l’üniversilé avec des gouvernements d’origine étrangère, qu’elle a bien compris son rôle d’institution nationale, qu’elle a défendu dans la mesure de ses forces scs droits de corps brabançon, et qu’elle n’a sacrifié volontairement aucun de ses privilèges aux menaces d’un pouvoir politique (1).
Los relations les plus lointaines que l’Académie de Louvain ait entretenues au XVI' siècle furent celles qu’elle eut avec les villes de l’Italie et surtout avec Rome et Milan; plusieurs de ses lauréats y vécurent et même y brillèrent , depuis Erasme et Jean Campensis
(i) On D*aurait p;is de peine a le reconnaître en coD5iderant| Ira criaea el let djogera auxquellca rCnitcrsilc fut exposée pendant Ira troubles dps PajS'BAS sous le duc d’Albe et ara aucccfsruia.
jusqu'à Juste-Lipse, André Schott et Erycius Puleanus. It faut aussi tenir compte des rapports qu’eut l’Université avec les Académies de l’Espagne par l’intermédiaire d’hommes qui avaient été ses élèves, de Ch. Clusiusou Lécluse, de N. Cleynarts, de J. Vasœus, du fameux Vésale, et enfin d’André Schott; puis, l’on ne peut oublier que la Belgique avjtit reçu de ce pays des visiteurs et des maîtres dont toute nation savante eut pu s’enorgueillir^ lesL. Vivès et les Arias Montanus.Si la France agitée pat de grandes commotions n’attira dans ses écoles qu’un petit nombre desavants belges, la Hollande et l’Allemagne firent un meilleur accueil à nos compatriotes voyageurs malgré le malheur des temps. Tantôt des charges scientifiques ou des fonctions importantes furent confiées à des docteurs de l’Université de Louvain par la cour impériale de Vienne; c’est ainsi que Nie.. Biesius de Gand et le célèbre Rembert Dodonée ou Dodoens de Malines y furent appelés par l’empereur Maximilien. Tantôt la création d’Universités nouvelles en' traînait au fond de l’Allemagne des hommes qui avaient conquis leurs premiers succès dans la carrière des lettres au sein de l’institution belge. La politique des lieutenants de Philippe 11(1), et en particulier les arrêtés du duc d’Albe, défendant rigoureusement la fré-
(i) L« placard, dal^ du 4 mari i.'6g, ne fut suspendu qu'en notembre iS'j'j par une déclarai ion des étala-génér.^ux.
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quentation des Universilés étrangères , ne purent empêcher les libres migrations grâce auxquelles des contrées éloignées faisaient échange de loyaux services: elles n’eureol rien que d’honorable pour les nourrissons de Y Alma Mater, quand la vanité n’exigea pas d’eux des transactions coupables avec les devoirs de la conscience et les lois de la probité; certes, la gloire que la Belgique recueillit par l’enseignement de Justc-Lipse à Jéna et à Leyde serait bien plus grande et plus pure, si le célèbre érudit n’avait mis en pratique en fait de croyances un système de dissimuiation où la petitesse d’esprit le dispute à un déplorable orgueil.
Au reste, qu’on ne s’étonne pas que l’université pro ■ testante de Leyde , fondée en 1375 aux portes de la Belgique , ait conquis rapidement une renommée universelle dans la culture des sciences et des lettres, tandis que Louvain restait exposé à la fois aux atteintes d’un pouvoir ombrageux et'aux vicissitudes des guerres civiles : l’Académie balave surgissait spontanément avec toutes les forces que l’esprit de résistance et d’opposition avait données à la nationalité naissante des Provinces-Unies; ses protecteurs faisaient appel sans aucune réserve à toutes les capacités ; ils donnaient asile et protection à la milice errante des esprits inquiets, des novateurs puissants par leur ambition et des transfuges du catholicisme. 11 y a une raison d’enthousiasme intellectuel autant que d’effervescence religieuse dans la prépondérance acquise en peu d’années par la princi-
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pale école de la Hollande : un tel enthousiasme était dans les tendances d’un siècle ardent à la controverse , ingénieux, mais scepti(|ue, esclave du succès et aussi avide de gloire que léger dans scs mœurs.
Pour ne parler que de l’xUIemagne, c’est avec les écoles publiques des pays demeurés catholiques que l’Université de Louvain put nouer les relations les plus nombreuses et les plus étroites; elle se fit l’auxiliaire de la Papauté en envoyant des maîtres aux institutions qui étaient destinées à défendre comme elle la foi romaine. L’an 15i9 où fut fondée l’Académie de Dillingen dans le cercle de Souabe, un docteur de Louvain,, Martin Rithovius, y fut appelé pour enseigner l’Écriture sainte :il était réservé de fournir une plus haute carrière dans la suite des temps à ce savant théologien qui assista aux dernières sessions du concile de Trente (1562) et qui mourut évêque d’Ypres. Un autre théologien non moins célèbre, Guillaume Lindanus fut chargé à Dillingen du même enseignement , et l’on sait que l’évêque de Ruremonde et de Gand a été au premier rang des prélats de son siècle par ses travaux apostoliques cl par ses écrits de dogmatique, de discipline et surtout d’exégèse. Des rapports du même genre se sont établis entre l’Université de Louvain et les Universités d’Ingoldstadt et d’Erfurt, comme il nous est permis de le constater à l’aide de pièces originales dont nous devons la communication à M. le chanoine P. F. X. De Ram, Recteur de l’Université catholique.
Au moment où la plupart des états de l’ÂHemagne se déclarèrent pour la Réforme de Luther, les ducs électeurs de Bavière maintinrent la profession du catholicisme dans leurs états héréditaires; ils veillèrent à ce que l’Université d’Ingoldstadt (1), qui avait été fondée un siècle auparavant (en 1410), restât un centre d’études académiques toujours soumis à l’esprit et aux principes d'orthodoxie : c’est à l’académie d’Ingoldstadt qu’appartenaitledocteur Jean Eckius, fameux par sa polémique contre Luther et Carlstadt (2). 11 s’établit naturellement à cette époque une suite de relations d’une sincère fraternité entre l’Université bavaroise et l’Université des provinces belgiques, et on a lieu d’observer que, jusqu’à la révolution française, ces deux Universités ont persévéré dans la profession de la même foi au nom de laquelle elles avaient été créées et protégées par l’autorité civile.
Je ferai d’abord mention des offres faites à l’Université de Louvain par celle d’Ingoldstadt, à l’effet d’ob-
(t) Ingolditadl «8t une petite ▼ille située sur le Danulio « à quatorze lieurs de Rlunich ; elle eut la gloire de résister à Gu&tave-A Jolplie pendant ta guerre de Trente-Ans.
(9) Le duel du naoine saxon contre le suLtil cLnncelier d’Ingolstadt a fourni Tiiue de ses mciileuiTS esquisses à H Audin dans son Hisloiré de L«//ier ( cil. 8 et I a ).