LIBRAIRIE ENCYCLOPÉDIQUE DE RORET
KDB HAVETBFOILLE, N 10 BIS.
LAU5ANN ^7" unTvfrsTt
OÙ ils mettent leurs outres , les kapi-palasses ou rideaux devant les portes ; les franges et cordes pour attacher les tentes sont toujours en laine.
Les chevaux ont de doubles , et quelquefois de triples couvertures ; celles de dessous sont' d'une seule couleur, ou rayées, ou travaillées à fleurs, avec le revers doublé de feutre ; la couverture de dessus , qui enveloppe même le col du cheval et descend en bas, est ordinairement de feutre et d'une couleur foncée ou noire , avec des dessins. Les keinketchis sont des couvertures de parade pour les chevaux; elles sont bordées de franges. Ces articles à Tusagedes chevaux, forment un objet très-considérable d'échange entre les Turcomans et les Persans : Astérabad en est l'entrepôt.
Les Turcomans fabriquent aussi , avec le poil du chameau, des étoffes nommées djoubèskhorassanis ou espèce de cafetans à larges manches ; cette étoffe est fine, très-solide et imperméable ; elle est répandue dans toutes les parties orientales de la Perse. On emploie, pour la plupart, le poil le plus fin, celui qui croît à la partie supérieure du col , près du garrot, et à la poitrine ; le reste sert à la confection des kislarpalas ou tapis grossiers , en y mêlant de la laine.
Depuis les temps les plus reculés, le Giourjan est renommé pour les soies. Suivant les historiens persans, du temps du Chah-Ismaël, le quart de l'impôt du Giourjan se payait en soie, et ^tait de 10,000 toumans. Les malheurs des temps ont détruit les mûriers dans une grande partie du pays , où il n'en reste plus que quelques témoins isolés ; aujourd'hui , c'est vers les sources du Gourghan, chez les Goklans, que cette culture et la fabrication des tissus de soie sont concentrées.
Parmi les Yamouths, les Imirs, près de Isibi- Schirvan , s'occupent seuls de vers à soie et de la préparation des soieries.
Voici les noms des étoffes de soie : Le katane sert aux femmes pour chemises et mouchoirs. — Alataou ressemble au katane. — Aladjé ou Pattamber pour les robes flottantes ; la pièce se compose de huit archines (t) persans, et ne coûte pas plus de 15 à 16sahebcorans. — Meishki, dont les femmes se font des arhalouks.
Les Goklans font aussi, avec le colon, une étoffe très-ressemblante au bèze de Perse , et un autre tissu rayé qu'ils nomment sarendi, qu'on pourrait comparer au zatrapèze russe.
(1) Arcbine ou pick, mesure de longueur équivalente à 75 centimètres.
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Les Yamouths et les Gokl ans font, avec Khiva et Âstérabad , un commerce étendu qui consiste , pour l'exportation, en brebis, chevaux, couver^ tures de toute espèce pour chevaux , robes en poil de chameaux , djoubès-khorassanîs , sel gemme, naphte; ces deux derniers articles s'exploitent dans l'île de Tékéréken par la tribu Ogourdjalîs, division des Djasfars-Beys ; cette même tribu fait la pêche à l'embouchure des rivières et vend son poisson aux Russes; ils tuent aussi les oiseaux aquatiques, pour en ven^ dre le duvet aux marchands russes.
Ils prennent en échange, à Astérabad, du fer, du cuivre, des drogues pour la teinture, du sucre , des ustensiles en fer, en cuivre et en fonte , du ri?, du calicot, de la toile du Mazendéran, des étoffes de soie telles que le kassabi , etc« , et du drap , mais très-peu , Astérabad n'en étant que mal fourni; ils achètent aussi, à Âstérabad, de la poudre , des fusils, des arcs.
A Khiva , ils s'approvisionnent de djoghène et de froment qui sont de meilleure qualité que chez eux, de chevaux des Kaisaks pour les revendre à Astéi'abad , de peaux de moutons noirs pour les bonnets, de cuirs entiers de bœufs, en partie pour leur usage et en partie pour revendre, d'habits de soie tout prêts , de poudre et d'armes blanches ; ils y exportent aussi des trou--
peaux de moutons , des esclaves et des objets manufacturés chez eux. Ce n*est qu'au printemps qu'ils peuvent conduire leurs troupeaux à Khiva, car tout le reste de Tannée , il y a une marche de trente jours sans eau.
Les négociants persans d'Âstérabad se has^ardent quelquefois à faire des voyages à Khiva dans la société de marchands indigènes ; ils ont toutefois soin de se faire accompagner par des Turcomans puissants qui , moyennant certaine rétribution , se chargent de les conduire et de les ramener sains et saufs; dix-huit à vingt jours suffisent à la caravane pour aller à Khiva.
Guerre^ lllœurs(l). — Les traits distinctifsdes Turcomans sont un amour excessif de l'indépendance, et un goût effréné pour le brigandage ; celui qui montre le plus d'adresse et de courage à piller , ^e manque pas d'acquérir une grande réputation parmi les siens. C'est particulièrement le vol honteux des hommes pour les réduire en esclavage , qui rend les Turcomans l'effroi des Persans.
Quand ils veulent faire une expédition ou tchapaoul, ils choisissent pour chef un homme connu par sa bravoure et son expérience ; on lui donne le
(1) Gopsultez sur le même sujet le voyage d'Alex. Burnes,
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titre de serdar, et on marche à petites journées, cachant sur la route des provisions pour le retour des hommes et de leurs chevaux. Arrivés à Fendroi t où ils espèrent surprendre leur butin , ils se cachent et attendent une occasion favorable pour fondre à l'improviste sur une caravane ou un village , et quelquefois même sur des paysans occupés dans les champs ; ijs enlèvent alors tout ce qu'ils peuvent emporter, placent leurs prisonniers sur des chevaux frais, amenés en laisse, et retournent chez eux avec précipitation , ne s'arrêtant que le temps nécessaire pour leur nourriture et celle de leurs chevaux ; quand ils sont pressés , et qu'ils craignent d'être surpris , ou que les chevaux ne suffisant pas pour le transport des prisonniers , ils attachent ces malheureux aux queues des chevaux.
Celui qui a fait un prisonnier de sa propre main, n'a de droit que sur les habits, les armes et l'argent trouvé sur ce prisonnier j le produit de la vente des esclaves est partagé également , à l'exception du serdar qui a deux parts. Dans les distributions, le cheval turcoman figure à l'égal du cavalier , car si le Turcoman qui fait partie d'un tchapaoul est monté siir un cheval qu'il a emprunté , le propriétaire du cheval a droit à la moitié de la prise ; si le cheval meurt , on en rembourise la valeur; si Iç copartageant lui-même
est tué , on remet sa part à sa veuve , à ses en-» fants.
Les esclaves sont garottés pendant qu'ils remplissent les occupations qui leur sont assignées ; si on ne les rachète pas, ils sont vendus à Khiva, ou gardés pour le service de leurs maîtres. Le prix de la rançon varie suivant l'importance du prisonnier , son âge , sa force et son adresse. Quant aux femmes , les Turcomans les épousent souvent, si elles sont jeunes, autrement ils les font travailler ; mais en général elles sont traitées avec humanité; ils marient quelquefois les esclaves entre eux , et les enfants qui naissent de ces unions deviennent libres.
Non-seulement les Turcomans font la guerre aux Persans , mais encore ils guerroient continuellement entre eux. 11 existe toujours des haines entre familles ,^ et c'est en excitant ces haines que le gouvernement persan obtenait quelquefois des avantages sur eux.
Us marient leurs enfants très-jeunes : les garçons à quatorze ans, et les filles de dix à onze ans, mais après la célébration du mariage la femme ne reste que deux ou trois jours avec son mari, puis elle retourne chez ses parents pendant deux ans ; c'est dans, cet intervalle qu'elle s'occupe dans sa famille à préparer sa dot , qui consiste dans ses propres parures et dans tout ce qui
tient à l'ornement de l'intérieur de la tente* Les deux années réyolues, elle revient sous le toit de son beau-père, où elle vil avec son mari pendant une année; à l'expiration de ce terme , s'il naît un enfant , le père leur permet de tenir un ménage séparé. A cet effet, il fournit à son fils des tentes, lui donne une partie de ses troupeaux en tout genre, et pendant une demi-année il fournit encore à l'entretien du jeune couple > c'est alors que le jeune homme sort entièrement de la tutelle de son père, qui jusque-là avait un pouvoir illimité, même de vie et de mort sur ses enfants.
Les mariages sont l'époque de réjouissances dans la famille. On s'exerce à la course des chevaux et au tir. Ces peuples sont très-habiles à tirer de l'arc et à manier la lance , leur arme favorite ; ils préparent chez eux les flèches , mais achètent des Persans les arcs , dont les meilleurs viennent d'Ispahan. Ils emploient peu le fusil j parce qu'il est souvent difficile de s'en procurer. Us se servent également peu du sabre 5 qu'ils achètent à Khiva , ou bien qu'ils confectionnent chez eux.
Us croient honorer davantage les morts en les enterrant aussitôt qu'ils ont fermé l'œil. Les amis qui arrivent pour offrir leurs condoléances aux proches parents du défunt, ap-
portent avec eux leurs propres tentes qu'ils placent autour de celles de la famille , et y restent pendant quelques semaines, jusqu'à ce que leurs hôtes leur fassent des excuses pour la peine qu'ils se sont donnée; le but véritable de cette démonstration est d'abréger les visite^ qui deviennent très-coûteuses , parce que le maître de la maison est chargé d^ régaler tout le monde. Il y a de riches Turcomans qui, par ostentation , retiennent leur société ^ pendant ijn mois tout entier. Parmi les Yamouths, il y a des individus qui possèdent jusqu'à mille cinq cents brebis, deux cents chevaux, et de dix à trente juments.
Ils aiment aussi à enterrer leurs morts auprès des grands chemins pour attirer sur eux les prières des passants. On élève sur la tombe du défunt un petit tertre qu'on entoure d'un fossé peu profond. En parcourant les plaines de la Turcomanie, on rencontre fréquemment ces simples mausolées érigés par la piété, et qui sont là pour prélever sur le voyageur le tribut d'une courte prière.
Religion. — Ils se partagent à cet égard en Sunnites et en Schyytes. Les premiers se distinguent des autres par une plus grande hospitalité, ainsi que par une plus grande simplicité de mœurs j ils ont aussi quelques coutumes et usages qui leur sont particuliers.
Justice, Éducation, Gouvernement. — Ils
He connaissent que la peine du talion ; si les parents de celui qui a été tué' y consentent, .le coupable rachète sa vie par une somme débattue entre eux. Lorsque le prix du sang a été compté, la réconciliation a lieu ; les transactions à ce sujet se font par l'office d'un cazi, auquel on a recours également dans les cas civils litigieux. La dignité de cazi est héréditaire dans quelques tribus; chez d'autres , elle est éligible et à vie ,
i . et alors le cazi , avant de mourir, désigne ordi-
nairement son successeur ; après sa mort , on tient conseil ; si son choix est approuvé par la majorité, on salue le nouveau cazi , on le met à la place d'honneur et on lui rend les hommages qui lui sont dus; mais sa nomination doit être approuvée par le premier cazi qui siège à Rhiva. Lorsque la place de cazi est héréditaire , si le successeur est en bas âge , on lui donne , parmi les nobles , un tuteur qui remplit ses fonctions jus-
^ qu'à sa majorité ; en attendant, le jeune cazi doit
aller faireses étudesdans les médressés deKhiva. Quelques pères de famille envoient aussi leurs
!; enfants étudier à Khi va. Ces jeunes gens reçoi-
vent en partant des certificats qui attestent leurs progrès, et la considération dont ils jouissent
; parmi leurs compatriotes est proportionnée à
leur talent.
Excepté l'obéissance tacite qu'ils doirent à leurs serdars pendant le tchapaoul, ou leur déférence aux décisions du cazi, quand ils consens tent à le consul ter, ils ne demandent conseil de personne dans le reste de leurs actions, et ne sont astreints à aucune observance j ils sont fiers de l'indépendance etde l'égalité qui régnent parmi eux; ils font gloire de ce que personne n'est obligé de se tenir debout dans leurs assemblées ) il y a bien des places d'honneur, mais tout le monde a le droit de s'asseoir.
Le manque d'unité gouyernementale chez les Turcomans, leur désunion continuelle, le^ ren* dent beaucoup moins redoutables aux Persans , leurs voisins, qu'ils ne le seraient s'ils avaient à leur tête un homme capable de les diriger ; ils seraient alors très-dangereux pour la Perse, dans l'état de désorganisation où elle se trouve en ce moment. Si jamais le Khan de Khi va voulait guerroyer sérieusement avec la Perse , il n'y a aucun doute que les Turcomans ne prissent son parti , non-seulement parce qu'ils sont toujours prêts au brigandage , mais encore parce qu'ils regardent le Khan de Rhiva comme leur souverain, qu'ils lui donnent le titre de Padribàh, et le regardent comme le chef de leur religion.
Beaucoup de Turcomans se sont établis dans son Kanat. En 1836, lorsqu'ils voulurent résister^aux
EN ORIENT. 3iS
Persans à Korré-Kalé, ils avaient appelé à leur secours le frère d'AUah-Kouli-Khan et Rahim-* Khan , mais n'ayant pu garder ce fort , plusieurs familles se retirèrent à Rhiva.
Autrefois, quand il surgissait parmi eux un homme extraordinaire , tel que Gengi^Khan et Tamerlan, qui avaient réuni toutes les tribus, ces peuples tombaient à l'improviste sur le monde qui ignorait presque leur existence, et portaient le ravage en Asie et même en Europe. Les perfectionnements apportés à l'art de la guerre et la haute civilisation des peuples occidentaux , qui n'est point une civilisation molle et efféminée, mais capable d'inspirer le courage et le patriotisme , mettent désormais l'Europe à l'abri de pareilles invasions.
Tribut à la Perse. — On peut dire que les Goklans vivent complètement sous la dépendance de la Perse ; ils payent régulièrement un tribut par famille, et en outre une taxe levée sur les champs cultivés ; ainsi , sur dix kamiches carrés de terre labourée, ils payent 1 sahebcoran. Le percepteur d'impôt en tournée reçoit, pour sa part, jusqu'à 5 sahebcorans par famille. Pour obtenir une licence de mariage , les Goklans ont également besoin de payer une redevance au ketkhouda (1), délégué
(1) Chef de village , espèce de maire ; ces fonctions, d'ailleurs semblables à celles de Taga, en Turquie, sont souvent électives.
par le chef d'Aslérabad pour les gotivemer. Du temps de Feih- Ali -Chah, le tribut montait en tout à 12,000 toumans.
L'aut -rite persanne ne pèse pas autant sur les Yamou*b Ceux qui habitent les environs d'Astérabad s'acquittent exactement de leurs contributions , et ne manquent pas de faire au Roi des présents de chevaux , et d'offrir au gouverneur d'Astérabad, des bestiaux; c'est ordinairement au printemps, époque de leurs semailles, ou en automne à la moisson , lorsqu'ils viennent sur les bords de l'Âttreck , que le gouverneur d'Astérabad , avec un détachement de troupes persanes, vient les obliger à payer leur tribut, et extorquer d'eux ce qu'il peut.
Depuis le temps d'Âga-Mohamed-Khan, le goujours des otages; mais jusn'a pas été assez efficace rigandages.
YOYAGE DE 1836.
LETTRE A M. NAUDIN, A BLOIS (f).
Teni-keui (2), 20 septembre 1836.
... J'ai passé toute la belle saison en Grèce et en Turquie d'Europe. J'ai d'abord exploré Smyrne l'infidèle, comme l'appellent les Turcs, à cause du grand nombre d'Européens qui y demeurent , Chio si belle , quoique encore ensevelie sous les ruines, et Syra qui n'est qu'un rocher , mais dont le commerce est très-considérable , et la ville la plus grande et la plus peuplée de toute la Grèce. J'étais curieux de voir chez eux les Grecs depuis leur émancipation , et de juger par moi-même s'il n'y avait rien d'exagéré
(1) Extraite des Mémoires de la Société des Sciences et des Lettres de la ville de Blois, t. III , 1840.
(2) Village du Bosphore.
dans les outrages dont on les accable aujourd'hui , car la fièvre du philbellénisme s'est bien calmée' depuis quelques années. Je suis arrivé en Grèce avec des préventions, et j'en suis parti plus satisfait que je ne l'avais espéré ; moi qui connaissais si bien les Grecs rayas de la Porte , avides , voleurs , faux , et tour à tour insolents et vils, j'ai été étonné des progrès que les Hellènes ont faits en quelques années d'indépendance. La jeunesse y est surtout remarquable par son amour de l'instruction, parla politesse de ses manières et son patriotisme. Certes avec son territoire borné , son manque de population , et surtout son gouvernement étranger et sans aucune sympathie avec le pays , il est difficile que la Grèce puisse jamais prendre rang parmi les puissances; ïnais, comme hommes, les Grecs ont repris leur rang et leur nationalité , et quel que soit le sort de leur nouvelle patrie, ils ne retomberont plus ni dans l'oubli ni dans l'avilissement. Au reste, les causes qui ont rendu la Grèce si puissante autrefois . malgré son défaut d'unité, n'existent plus. Placée entre l'Europe et l'Asie, si riche et si peuplée en ce temps-là, elle était la factrice de ces deux mondes, ses vais^ seaux couvraient les mers d'Orient; que peutelle faire aujourd'hui contre les grandes puissances maritimes de l'Europe?
Je suis resté quinze jours à Athènes, ville qui s'élève comme par enchantement, et qui sera infailliblement une des plus belles et des plus régulières de TÉurope. Je ne vous parlerai point de ses monuments antiques; qui n'a entendu parler du Parthenon, du temple de Thésée, etc. ? Le gouvernement emploie des sommes considérables à la restauration de ces monuments ; déjà quelques temples ont été rétablis , et grâce à ses soins éclairés , on peut espérer que la faux du temps les respectera encore pendant des siècles. On découvre tous les jours des res^tes précieux d'antiquités, et, pendant mon séjour, on a; déterré de magnifiques tombeaux qui ont été placés dans le temple de Thésée , dont on a 'fait un muséum. Athènes possède déjà, comme les grandes villes de l'Europe , de grands hôtels , de beaux cafés, des établissements d'instruction publique, un musée d'histoire naturelle, un jardin des plantes , des sociétés savantes , entre autres une d'histoire naturelle, dont on m'a fait l'honneur de me nommer membre. Enfin, j'en suis parti ne partageant point le désappointement de quelques voyageurs, et en particulier celui de M. de Lamartine , qui s'étant fait, on ne sait pourquoi, une idée tout à fait merveilleuse de l'Âttique , se plaint de n:'y point trouver ce que son imagination de poëte s'était plu à enfanter ;
des bosquetSt délicieux , des campagnes fertiles et riantes , un véritable Êden. Quel auteur ancien a jamais fait un pareil tableau de TAttique ? qui a jamais dit que l'Uissus fût autre chose qu'un ruisseau? et faut-il s'étonner qu'il manque d'eau les trois quarts de Tannée? Pourquoi demander à un pays ce qui n'a jamais été, et ce qui n'était pas indispensable à son existence? La puissance d'Athènes, c'était la mer, c'étaient ses murailles de bois. Cependant , il y a de jolis endroits autour d'Athènes, et le pied du mont Hymette est frais et ombragé. J'ai fait une très-bonne herborisation sur cette montagne, et ^ comme le souhaitait notre Béranger : j'y ai éveillé l'abeille (1). Traversant ïe mont Parnès , aux sombres forêts de cèdres , je suis descendu dans la fertile , mais inutile Béotie; j'ai visité le village de Thiva, patrie d'Épaminondas , et le mont Parnasse , de mille toises de hauteur (2) , où j'ai fait une riche herborisation. J'ai gagné rEubée,île qui, comme vous le savez, est jointe au continent par un pont III II ■ Il ■ ■ I ) ■ I ■ I I — — — — — i— . I ■
(1) De Phidias j'encensai les merveilles ; De rilisstis j'ai vu les bords fleiùrir.
J'ai, sur l'Hymette, éveillé les abeilles ; C'est là , c'est là que je voudrais mourii\
Béranger, le P^oyage Imaginaire j 2* couplet.
(2} 2459 mètres, d'après les indications fournies par M. le colonel Lapie.
sur FEuripe , bras de mer qui présente toujours le singulier phénomène du flux et du reflux.
J'ai parcouru une grande partie de cette belle île , et surtout le mont Delphi , remarquable par ses belles plantes.
J'ai quitté la Grèce à Koumi, port de l'île d'Eubée , pour me reitdre à Volo, en Thessalie* J'ai visité le mont Pélion ; mais cette montagne est trop basse pour être riche en plantes, et j'en suis revenu regrettant que les Titans, ces philosophes qui voulaient aussi détrôner l'erreur en éclairant les hommes , n'eussent pu réussir à entasser Ossa sur Pélion. De Yolo je me suis rendu à Larisse , d'où j'ai été visiter lePinde. Là , au lien du dieu des vers et des neuf sœurs, j'ai rencon tré , non des Klephtes , on venait de les chasser, maïs bien les Dervans, espèce de gendarmes Albanais qui m'ont fait une fort mauvaise réception, et m'ont mis dans la nécessité d'envoyer un exprès à Larisse , pour implorer l'autorité du pacha contre les insolences de ces misérables.
De retour à Larisse , je me suis rendu dans rOIympe , en passant par la célèbre et poétique vallée de Tempe. L'Olympe, la plus haute vallée de la Grèce , n'avait encore été visitée que par le botaniste Sibthorp , et encore j'ai tout lieu de croire qu'il n'a point atteint la région alpine. II
était donc important pour moi de le visiter avec soin ; malheureusement , cette montagne est presque toujours dangereuse , parce qu'elle sert de refuge aux Rlephtes lorsqu'ils sont inquiétés par l'autorité. Il serait trop long de vous raconter mes tribulations dans l'Olympe; j'ensuis sorti heureusement , emportant dans mes cartons une centaine d'excellentes plantes , et laissant |environ 1000 piastres ( 250 f. ) pour quatre jours de jeûne et de fatigue.
Je redescendis dans la vallée de Tempe , où je côtoyai lé Pénée, et, après avoir suivi les côtes du ^olfe Sàlonîque pendant plusieurs jours, j'arrivai dans là ville de ce nom. La peste y faisait d'assez grands ravagés , ce qui me détermina à gagner au plus vite la presqu'île du mont Athos , dans Tisthme de laquelle je remarquai très-bien les traces du canal que fit creuser Xercès. La pres^ qu'île du mont Atho* , aujourd'hui Agion-Ogros ou Monte-Santo, est couverte de monastères grecs , qui ressemblent plutôt à des forteresses qu'à des couvents. Il est défendu , non-seulement aux femmes de pénétrer dans la presqu'île, mais encore à tout être femelle ; de sorte qu'on n*y voit ni Vaches, ni juments, ni mules > ni chèvres, ni poules, etc. j singulière manière d'honorer Dieu que de proscrire ce qu il a fait de plus utile. Quoique le mont Athos
ait au plus quatre mille pieds anglais (1) , c'eM toutefois une montagne fort riche en plantes ^ et à recommander aux botanistes; j'y ai décou- Tert plusieurs espèces nouvelles^ entre autres un Dianihus que j'ai nommé integer^ et une magni6que Centaurea que j'ai nommée amdidis^ sima. Je me suis ensuite confié à une simple barque, et après aroir touché à Scyros, patrie d'Achille ^ à Lemnos et à Imbros , je suis arriyé aux Dardanelles pour y rejoindre le bateau à vapeur qui fait le service entre Smyrne et Constantinopie. J'étais à quelques milles en mer^ du principal château qui ocfcupe la place de Tancien Abydos 5 si célèbre par les amours de Héro et Léan-dre, lorsque je m'aperçus qu'un incendie venait d'y éclater. Comme le vent du nord soufflait avec violence , en un instant tout devint la proie des flammes ; toutes les maisons des consuls européens , le bazar, etc. périrent en quelques heures; ce qui ajoutait encore à l'horreur de ce spectacle , c'était l'explosion des canons du fort , qui lui-même n'avait pu être garanti de l'incendie. Le lendemain , je montai sur le bateau à vapeur, et je fus bientôt de retour à Constantinople. Gomme nous n'étions encore qu'à la mi-août, je repartis quelques jours après pour Brousse, afin
ttmàâUmmmmmÊ^Ê^m^mt
(i) 1935 mètres , d'après M. le colonelXapie,
de visiter pour la quatrième fois l'Olympe de Bitbynie , qui était encore couvert de neige. Je passai cinq à six jours dans la région la plus alpine , et j'en revins chargé de quantité de plantes qui avaient échappé à mes trois premières visites. Me voilà enfin de retour j je me propose cet hiver de mettre mes collections en ordre , et de commencer la rédaction de mes voyages , pour entreprendre d'autres courses au printemps prochain. Depuis que je vous ai écrit , j'ai éprouvé de grands malheurs ; je suis revenu de Perse avec des fièvres opiniâtres, qui m'ont duré une partie de l'hiver, et à la suite desquelles j'ai été affecté d'une amaurose qui , pendant prçs d'un mois , laissait peu d'espérance que je recouvrasse la vue. Je commençais à me rétablir lorsque la maison où je demeurais a été incendiée. J'ai perdu toute ma collection d'insectes , composée de plus de 50,000 individus d'Egypte , d'Asie Mineure et de Perse j mes livres , une grande partie de mes notes , et une superbe collection de manuscrits arabes , persans et turcs. Enfin , pour mettre le comble à ces infortunes , je viens de perdre le meilleur de mes amis, mon compagnon de voyage en Egypte et en Arménie , G. Coquebert de Montbret, mort à Paris , le 8 juillet dernier, au moment où il allait publier une partie de nos travaux communs.