‹ Relations de voyages en Orient, de 1830 à 1838 (volume 2)Chapitre 20 sur 24 · A M. COQUEBERT DE MONTBRET · texte numérisé non relu

A M. COQUEBERT DE MONTBRET

ADRESSÉES A SEBIUN ET A VŒNNE.

Gonstantinople, i$ sej^Umbre 1834.

Mon bon ami,

Je TOUS envoie le restant de la relation de notre voyage j il m*a été impossible de vous l'adresser par le dernier courrier ; je n'étais pas en état de travailler à cause d'un violent rhume qui m'a donné la fièvre pendant plusieurs jours ; tout est fini maintenant. Je me suis mis sérieusement à la besogne, j'ai déjà fait le partage du quart environ de nos plantes^ je les range par familles et même par genres, car je ne puis me dispenser de les ei^aminer de nouveau avec quelque attention ; j'ai redressé beaucoup défausses déterminations,

réuni bien des numéros , etc. La plante que nous avions nommée la Belle Inconnue est la Mi^ chauxia campanuloides (l), de la famille des Cam" panulacées. Vous vous rappelez peut-être une légumineuse que nous prenions pour un Cytise^ et que nous avons cueillie non loin de l'Euphrate , c'est certainelnent une nouvelle espèce de Calo" phaca (2). La seule qui fût connue jusqu'ici est le Calophaca rvolgarica } le nom à'euphratica convient de droit à la nôtre. Vous en trouverez d'excellentes graines dans vos échantillons : n'oubliez pas de les remettre au Jardin des Plantes soue le nom que nous lui avons imposé; il est de toute justice qu'il lui soit conservé.

A peine reposé, je songe déjà à repartir. Il m'est tombé par hasard sous la main quelques détails sur la Médie, contrée à peine connue et située au delà du Tigre^ au lûiUeu de montagnes fort élevées. Je pense qu'il y aurait beaucoup à faire de ce côté-là i je reviendrai par le }ac de Yan, et je terminerai ma course par la haute Arménie et l'Ararat, mais il me faudrait^ comme vous savezi un peu d'aide, et je compte toujours que vous voudrez bien intercéder là*bas pour

(1) N» 1826, ^oy. page 204.

(2) N« 3408. CftMnêyv ryiMi^^hlMl, IlluBt. pbittt. orient, tab. 47«

EN ORISNT. 739

moi. Pensez-vous qu'il soit convenable que j'envoie une collection au Muséum ? sauf avis contraire , il me semble que ce serait un peu déflorer mes collections à venir, tant pour la valeur que pour la quantitéé Je n'ai pas besoin devons rappeler que vous m'avez promis une collection des plantes de Suisse « N'ayez pas peur de la ren^ dre aussi considérable que possible; une plantd commune, bien déterminée^ est quelquefois trèsh utile pour la comparaison^ et vous savez combien je suis pauvre en plantes de France.

Cette lettre vous trouvera probablement sur le point de ^otre départ de Vienne : ainsi vous ne tarderez pas à revoir votre jfamille et à vous y reposer quelque temps. Je compte bien re^ce voir de vos nouvelles dès votre arrivée en France. Vous m'avîes^ même promis de m'en donner auparavant, mais je n'y compte guère ^ vous êtes tout entier aux choses nouvelles dont vous êtes entouré*

Adieu, continuez toujours à m'àimer, c'est mon plus grand bonheur d'en être convaincu} quant à nous, il est inutile, je crois, que notfs vous fassions de nouvdles protestations d'atta* chôment et de roconnaisssuK^e,

Adieu.

740 ABLATIONS DE VOYAGES

i&j'uin 1834. Après six heures de marche (i) , nous nous trouvâmes dans un grand et beau village, à quelques heures de Malatîa. Ce village est bâti dans le fond d'une vallée qui imite un entonnoir ceint de toutes parts de magnifiques eaux qui en font plusieurs fois le tour. Ces eaux y entretiennent une verdure, une fraîcheur délicieuses , et nourrissent une grande quantité d'arbres de toutes? espèces , particulièrement d'arbres fruitiers. Ce spectacle nous ravit d'admiration, d'autant plus que depuis longtemps nous n'avions sous les ^eux qu'unie campagne nue et attristée par le manque de grands végétaux. Nous passâmes la nuit dans un verger, sous de magnifiques ombrages et auprès de ruisseaux qui nous fournirent une eau fraîche et limpide. Il faut avoir voyagé sous un ciel brûlant et dans un pays découvert pour apprécier de beaux ombrages et de belles eaux j c'est alors qu'on peut comprendre le bonheur tant vanté par les Orientaux de faire kief pendant des journées entières, laissant dans un j^rniente complet son corps et son esprit, et ne se permettant tout au plus que de fumer le tchibouk

(1) P'ay^ le Journal de 1834 , page 90.

et de humer de temps à autre une gergee de moka.

. 17 juin. Nous nous rendîmes au nouveau Malatia , qui n'est habité que dans la belle saison. Cette ville est dans une aussi belle position que le village de la veille. Nous allâmes coucher dans un khan où les curieux du pays ne manquèrent pas de venir nous faire leur visite. Parmi ceux que nous attirâmes , se trouva un Arménien qui avait la paît (la ferme) du karatch , impôt particulier aux rayas. On sait qu'en Turquie le gouvernement donne les pachaliks à ceux qui s'engagent à lui payer la plus forte som,me; Te pacha, de son côté , afferme les impôts au plus offrant. Gomme nous avions eu le tort, depuis le commencement de notre voyage, de croire qu'il était prudent de revêtir le costume turc et de laisser croître notre barbe , l'avide publicain , qui ne pouvait trop reconnaître des Francs sous cet habillement, s'imagina que nous pourrions bien être des rayas: à tout hasard, il résolut au moins d'essayer de nous faire payer. En effet, peu de temps après son départ, nous vîmes arriver un officier^ qu'à son costume et à sa contenance pleine d'assurance , nous prîmes au moins pour le commandant de la force armée de Malatia. Ce n'était, conmie nous l'apprîmes trop tard^ qu'un misérable Russe au

7«« RELATIOIfB DE TOYAGES

§mm de îa Porte ; i] prenait le titre de bîiibachi , mais n'était qu'un bech-adam , c'egt^à-*

dire m hg^me isiapi emploi ni importance. Il nortf aborda ca^lièrement en nous galuantà la russ^^et^ pour entrer en matière, nous accabla d'injnres les pins groii$iàre« , qu41 accompagna de mepacefi non moins énergique». Noui, pauvres étr«ingef*8 inoflensifi, ne pouvions rien corn» prendre k ce langage; il nous vint à la téta mainte histoire de voyageurs victimes de la brutalité des ^ntofit^S d9QS ces contrées éloignées de toute protection. Fatigués de cette scène ^ nous nous décidâmes à y mettre fin en yllayt^ nos firmans à la main , demander justice au Pacha. Notre persécuteur nous suivit ^ et devant le^paeha lui-* même, ne eraignit point de répéter ses injures et de nous offrir de signer tout ce qu'il avait dit. Le pacha balbutia quelques mots etnous laissa partir sans nous donner la moindre satisfaction. Ce Russe cependant n'avait aucune autorité \ ilétait depuis quelques Jours seulement k Malatia^ et se disposait à continuer sa route pour Constantin noplei personne en un mût ne le coupaiss^it j mais il éfait Russe et parlait avec insistance , c'en était assea pour faire trembler le pays. On renonça cepimdant à eitiger le karatch d^ nos personnes i mais il fallut le payer pe«r notre domestique, Arménien il est vr^, Riais qi}i>i

d'après nosflrmans, devait être considéré comme Franc. A ce prix^ nous nous débarrassâmes du prétendu bin-bachi*

i9 Juin. (1) Après deux heures dç marche»

nous arrivâmes sur VEuphrate qui, dans cet en- * droit , ressemble assez à la Loire à Blois ou à Tours, pendant Thiver. Ses rives sont désertes et brûlées par le soleil. A la sommité d'une colline assez élevée, sur la rive gauche, nous remarquâmes une tour qui domine tout le pays; nous ne la perdîmes pas de vue pendant plusieurs jours. Le lit de TEuphrate, qui est très-large dans cet endroit , doit occuper un vaste espace en hiver. La partie à sec est couverte d'une végétation vigoureuse j nous y recueillîmes quelques bonnes plantes et quelques insectes rares. Nous continuâmes notre route en remontant le fleuve et nous nous mîmes à Tabri de la chaleur, qui est excessive sur les rives de TEuphrate , soijs des mûriers , près d*un village nommé Mourad :

nous y trouvâmes quelques familles turques que Reschid Pacha , commandant de Texpédition contre les Kurdes , y avait envoyées dQ Tokat j

' " Ji- ^ ■ ' ' ' ' ' ■ ■ ^ ' - ■ .JJ. iy Mil, 4"^ '

(1) Foy. le Journcd de 1834 , page 91.

ces malheureux n'avaient absolument rien et leur unique nourriture consistait en mûres.

Puisque j'ai eu occasion de parier de l'expédition contre les Kurdes , il faut dire ici que ce n'était qu'une ruse pour cacher les intentions hostiles de la Porte contre Méhémet-Âli. Les Turcs avaient excité , sous main , une révolte en Syrie ; elle éclata en effet , mais fut assez prpmptement calmée par l'intervention du consul anglais. La Porte ayant acquis la preuye que les habitants de la Syrie étaient fatigués du joug de Méhémet , se décida à poursuivre ses projets , elle mit en avant qu'Orfa devait lui être rendu.

La guerre allait donc éclater , mais les Turcs ne pouvaient guère se permettre cette expédition sans le consentement de leurs alliés les Russes qui , déjà même très-inquiets des bruits qui couraient et des préparatifs qu'ils voyaient faire, commencèrent les premiers à demander des explications. On leur répondit qu'il était du devoir de la Porte de porter secours à ses sujets qui demaivdaieiit protection contre un gouvernement vexatoire. La Russie fut effrayée , car elle sentit qu'uue pareille guerre devenait le signal d'une conflagration générale ; non-seulement elle refusa le secours que la Porte lui demanda , en vertu du traité d'alliance, mais encore elle déclara positivement qu'elle désapprouvait cette

guerre et qu'elle n'aurait pas lieu. Ce qui fut dit fut fait, et tout paraît rentré dans l'ordre.

22 juin. (1) Nous repassâmes l'Ettphrate pour aller visiter la montagne dite Ôl Entchirlti-dagh* Après quelques heures de marche nous nous trouvâmes au milieu de montagnes couvertes de beaux villages et dont les vallées sont parfaitement cultivées. Le mûrier blanc y occupe toujours la première place. La majeure partie de ces villages sont arméniens ; il y en a cependant quelques-uns de turcs, il est facile de s'en apercevoir au délabrement des maisons et aux ordures qui encombrent les rues. On a reproché aux Arméniens (j'en excepte les catholiques), de la grossièreté, de s'être tout à fait identifiés avec les Turcs, à l'exemple desquels leurs femmes se couvrent la figure, comme les femmes turques, et vivent voilées ; en un mot, de montrer de l'éloignenient pour la civilisation européenne. Ces réproches, qu'ils méritent en général, ne sauraient être faits aux Arméniens de ce pays-ci j les Arméniens d'Arabkir (on Les appelle ainsi du principal village de ces montagnes), sont connus nonseulement par leur probité, mais encore par leur activité et leur désir de s'instruire. Ils sont ré-

(I) /^oy. le Journal de 1834, page 92.

7M RELATIONS Iffi VOYAGES

pandus dans tout l'Empire Ottoman et paryien^ nent tous à y faire de bonnes affaires* Quelques-* uns même ont une certaine littérature^ et nous fûmes très-sutpris d'entendre parler, sur ces montagnes éloignées, de quelques livres français et anglais qui ont été traduits en arménien^

Le même jour, nous couchâmes sous des mû-* riers , dans un beau yillage.

23 Juin. Nous montâmes au village à'Ent^ chirttij lieu natal de notre domestique } nous fû^ mes reçus par sa mère dans une graude maison dont la propreté nous fit autant de plaisir qu'elle nous surprit , accoutumés que noua étions aux horribles taudis des autres villages* De tous côtés nous apercevions de jolies habitations, et, par^ tout, Timage du bonheur et de l'aisance.

29 Juin. (1) Nous partîmes pour Tsaru^Tchit'^ chek^dagh , où la montagne à fleurs jaunes (2). On lui donne ce nom à cause de l'énorme quan*tité de fleurs jaunes qui la couvrent : ce sont particulièrement XHjrpericum seabrum (3) et une es*

(1) J^oy, le Journal de 1834, page 94.

(2) Cette montagne est appelée Tsinitchiek dans le Journal. (3) Recueilli précédemment par Aucher-Éloy dans le Taurus,

N» 894 (catalogue), à Aintab, n''897 (catalogue), etphiatard dans l'Aderbidjan, n*" 4293.

BN ORIENT. T»7

pèceda Genêt (i) que nous croyong nouvelle , qui

forment la masse de cette végétation , du reste

très-intéressante.

22juillet(2). Nous arrivâmes à Erieroum, ville mal bâtie et horriblement sale ; elle a beaucoup souffert pendant la dernière guerre , quoiqu'elle se soit reudue sans résistance ; la forteresse est en état passable.Les habitants se plaignent amè* rement des Russes qui, disent-ils ^ ont pillé la ville au mépris de la capitulation , détruit beaucoup de maisons , emmené la plupart des Armé* niens séduits par de belles promesses* S'il faut en croire ceux qui sont restés à Erzeroum , leurs compatriotes sont très - malheureui^ chez; les Russes , et ont employé tous les moyens pour revenir à Erzeroum , mais cela ne leur est pas permis. Erzeroum cependant se relève assez rapidement à cause du commerce de l'Europe avec la Perse , commerce qui , depuis quelques années, a commencé a prendre cette voie. Nous y trouvâuies un très-*grand mouvement ; tous les l(ban$ étaient pleins, et nous fûmes obligés de nous loger dans un café. Les Anglais y entre-* tienoest un agent ainsi que les Persans.

m^HF'^mm^m^mimm^^m

(1> SycMB nova , uQ* 1091 et 2187.

(S) ,^4^. le Journal de 1834, pa^ 97.

Uhîver est très-froîd à Erzeronm : il n*est pas rare d*y voir le thermomètre descendre à qainze et m(ème vingt degrés au-dessouis de zéro ; les étés n'y sont jamais chauds.

La proximité où nous étions de T Ararat nous donna le désir de visiter cette montagne célèbre^ mais nous en fûmes empêchés par la guerre qui venait d'éclater entre les troupes du Pacha et les Kurdes des environs de Bayâzid , qui tout récemment avaient pillé une caravane perrane. Le Chah exigea de la Porte nonseulement le remboursement des pertes (pie ses sujets avaient faîtes, mais encore la punition des coupables. Le Pacha d'Erzeroum était déjà parti et devait se joindre à un corps de Persans pour cette expédition ; nous ne crûmes pas prudent d'aller nous fourrer parmi les combattants. On nous assura que le pillage des caravanes était un fait très-rare , et que les Kurdes ne l'avaient fait que par représailles contre les Persans qui leur avaient enlevé des troupeaux (1 j.

Après être restés quelques jours à Ërzeroum nous allâmes visiter une montagne voisine; nous n'y fûmes pas très -heureux en plantes, mais nous aperçûmes très-bien de la sommité les<;imes imposantes du mont Ararat*

(1) Le Journal de 1834 s'arrête au 2* juillet , roy. p. 97.

EN ORIENT. 74d

27 Juillet. Nous reprîmes la route de Baibout en repassant par la même vallée et nous y arrivâmes le l*'' août.

2 août. Nous prîmes la route deTrébisonde et vînmes coucher près d'un village nommé Balaha.

Notre route s'élève beaucoup, et nous apercevons près de nous les vapeurs de la mer Noire qui se trouvent arrêtées par les hautes sommités. Nous couchons dans une belle gorge où nous faisons une belle herborisation interrompue cependant par une assez forte pluie.

3 août. Les brouillards s'épaissirent tellement que nous ne pouvions voir à quatre pas de nous, et qu'à chaque instant il fallait s'appeler pour ne point perdre la route. Les sommités étaient encore encombrées de grandes masses de neige ; nous regrettâmes beaucoup que le mauvais temps ne nous permit pas de remarquer l'endroit d'où Ton aperçoit la mer et où les Dix Mille construisirent un autel à Neptune (1). Nous redescen-

(1) /^oy. page 391 . Cette fois il s'agit bien du Tekkek de la route d'Erzeroum à Trébisonde.

Nous lisons dans Xénophon :

« On arriva le cinquième jour à la montagne sacrëe , » nommée Théchès. Les premiers qui eurent gravi jusqu'au » sommet aperçurent la mer et jetèrent de grands cris. Xé- » nophon, qui les eil tendit , ainsi que l'arrière-garde, crut que n de ikouveaux ennânis attaquaient Favant^^arde. « • t . ,

dîmes ensuite par des sites très - pittoresques jusqu'à Elaia ^ espèce de hameau qui paraît placé là pour donner asile aux voyageurs. Nou» fûmes frappés de la beauté du paysage et surtout de la magnifique verdure de tout le pays ; cette dernière circonstance n'aura du reste rien d'extraordinaire quand on saura qu'il y pleuvait tous les jours depuis près d'un mob.

Le lendemain nous continuâmes à descendre ^ nous voyageâmes toute la journée dans une vallée délicieuse et très-pittoresque d'où nous avions de tous c6tés des points de vue dignes

^talwMMtaria^

» Les cris augmentaient â mesure qu'on approchait ; de I» nouTeanx soldats se joignaient en courant â ceut cpk » criaient : leur nombre augmentant, le bruit redouUaît ^ et >» Xënophon crut qu'il y ayait là quelque chose d'extraordi- » naire. Il monte à cheval, prend avec lui Lycius et la cavale lerie grecque , et longe le fianc de la colonne pour donner >» du secours : mais bientôt il entend les soldats crier : la mer I » la mer ! et se félicitant mutuellement. »

» Alors , arrière-^^de , équipages , cavaliers, tout court au » sommet de la montagne. Quand les Grecs y furent tous M arrivés , ils s'embrassèrent lea ubs les autres, les larmes aux » yeux; ils sautèrent au cou de leurs généraux et de leurs » lochages. Aussitôt , sans qu'on ait jamais pu savoir par >» Fordre de qui, les soldats apportent des {Marres et eu élè- » vent un fffMA tertre ». . . »

TraductÎAA deGûl,in-4« Paris, an a, C IV^pas^lOS.

de la Suisse. Le âoir, nous arrivâmes à Trébisonde^ où nous reçûmes ^ de la manière la plus obligeante, l'hospitalité chez le consul de France (1).

Trébisonde peut avoir vingt -cinq à trente mille habitants : Turcs , Arméniens et Grecs. Cette ville se trouve du reste dans un moment assez favorable pour sa prospérité , grâce à la maladresse des Russes. Quand ceux-ci firent la conquête de Tiflis , ils déclarèrent cette ville libre , ce qui n'apporta aucune entrave au commerce européen avec la Perse , dont Tiflis était Tintermédiaire ; depuis quelques années les Russes se sont ravisés et ont jugé â propos d'établir des droits sur les marchandises en transît. Les Persans ont dû alors chercher une autre voie pour leurs relations avec l'Europe , et Trébisonde a remplacé Tiflis avec un avantage trop grand pour que cette dernière ville puisse jamais espérer de regagner son ancienne importance à cet égard ; aussi sa prospérité va^t-elle toujours en décroissant. Cette circonstance a attiré l'attention des nations commerçantes de l'Europe ; l'Angleterre , la France , la Sardaigne et même la Russie (mais celle-ci plutôt dans des vues poli* tiques) , entretiennent des consuls à Trébisonde.

(1) M. Outiey.

Le consul de France a envoyé au ministère français plusieurs mémoires, pour lui faire sentir Timportance de cette place et l'engager à y pro-- Yoquer rétablissement de maisons de corn-merce. En effet , nos produits , et particulièrement nos draps et nos toiles pieintes , obticpment de faciles débouchés en Perse où l'on sait estimer et juger les bonnes marchandises.

Les montagnes auprès de Trébisonde sont , comme on sait , celles du Lazistan ; les habitants de ces montagnes participent de la férocité des populations du Caucase et des côtes de la mer Noire; telles que les Abazes , les Mingréliens , etc. Accoutumés au brigandage , ils deviennent menaçants 9 et peu de temps avant notre arrivée , la ville était en guerre avec eux. Le Pacha n'obtient ordinairement la paix qu'en capitulant avec eux, et en leur donnant satisfaction ; mais cette fois il fut plus heureux, et parvint à faire couper la tête à quelques chefs de rebelles.

Nous apprîmes à Trébisonde la création d'une espèce de milice turque. La Porte , pour épargner les frais et avoir à sa disposition une armée toujours prête , a ordonné que tous les habitants de l'Empire Ottoman, en état de porter les armes, fussent exercés à la discipline européenne, sauf à les laisser dans leurs foyers jusqu'au moment du besoin. L'idée peut sans doute être

ENOBIENT. 753

exceliente j mais comme il n*y a , presque par-* tout y pas assez d'armes et point d'instructeurs , le ûrman ne reçoit nulle part la moindre exécution.

Les environs de Trébisonde sont fort agréables ; l'air y est, dit-on, très-pur, malgré les brouil*lards qui s'élèvent de la mer Noire , et sont arrêtés par les soiùmités du Lazistan. Du reste, si Trébisonde jouit de cet avantage, on ne {)eut en dire autant du reste de la côte ouest, peutêtre parce que les montagnes se rapprochant davantage de la mer ne permettent pas aux vapeurs de s'éloigner suffisamment. Les habitants ont des figures pâles et maigres^ et paraissent presque tous atteints de la fièvre.

Trébisonde , ancienne colonie grecque , n'oflre plus de restes d'antiquités ; nous allâmes seulement visiter une église nommée Sainte-Sophie , mauvaise imitation de celle de Constantinople. Le monument de Justinien était regardé comme la merveille du monde à cette époque de décadence, et partout on eh trouve des imitations plus ou moins mauvaises.

Après quelques jours de repos , nous prîmes un Tartare et des chevaux de poste , et en douze jours nous franchîmes les trois cents lieues environ qui nous séparaient de Constantinople. Les rives de la mer Noire sont vraiment admirables :

7J* ftELATîOpJS OB/VOÏAGES

la vëgéiationy est d'une Tigueur qui rappelle un peu celle des forêts vierges du &*ésil. La feigne , qui y est sauvage , serpente au milieu de forêts immenses qu'on exploite en quelques endroits , pour servir aux constructions de Constantînople. On voit de tous côtés, les Pommiers^ les Poifiers , les Pruniers y les Noisetiers , les Ceri-siers qui y croissent spontanément , et qui , pour la plupart, ont été , de ce pays, transportés en Eu*ro|>e. Les montagnes sont couvertes de Rhodo-^ i^srufyvn pontieumi d'Jzalea ponticay auquel est dâ le miel qui enivra l'armée des dix mille , de Staphjrlea pinnata , etc. Toute la campagne ei^t d'une admirable fraîcheur ; quelquefois les montagnes s'eatr'ouvrent pour laisser voir è^ vaH4es délicieuses et des monts en pyramide qui font un très*bei effet. Rien n'approche de la grâce et du pittoresque des villes , qui sont , pour la plupart, situées à l'extrémitédes caps, telles que Tiréboliy Kérésmm (la patrie du Cerisier) , SàmTsouhi. etc.

Je me me suis pas niéme relu après avoir écrit cette relation- vous voudrez bien excuser mes répétitions et mon style lâche ; ce ne sont que des notes que je vous envoie*

La peste redouble plutôt qu'elle ne cesse ; tous ces pauvrœ Turc» y passer<mt , je crois. Comme ils voni se reposa !

SNOilHSSlT.

,-7&ft

JLETTRE DE M. COQUf^BHlT DP MONTBRETî,

YieniM, 27 octobre i$S4.

MONSIEUK,

Je crapins bien que l'on ne se plaigne dé moi à Trébisondé; et en effet, après avoir été reçu d'une inanièreaussi aimable, il aurait été bien mal à moi de n'avoir pas écrit plus tôt si la chose uiavait été possible. Imaginez-vous que depuis que j'ai quitté Trébisonde, je n'ai pas encore eu un moment à moi, ayant toujours été en voyage ou malade. Mon trajet de Constantinople à Semlin a été des plus fâcheux , mais je ne vous entretiendrai pas de ces malheurs qui ne sont plus rien puisqu'ils sont passés. Je préfère vous donner quelques détails sur notre route de Trébisonde à Constantinople, car je me rappelle que vous m'avez prié de vous donner ces détails. Jeconîiinéncerai par vous dire quej*ai eu plusieurs fois

i^^i^Mwa

(1) Fils du oQiisid de France.

à me plaindre de mon Tartare , non pas que ce soit un méchant homme , mais un paresseux , ne comprenant rien aux allures vives d'un Français. Je crois au reste qu'il en aurait été de même avec tout autre Tartare, car ce serait toujours un Turc, et un Turc obligé de servir un giaour.

14 août. Partis , comme vous le savez , entre sept et huit heures de Trébisonde, nous arrivâmes d'assez bonne heure à Platana^ quoique nous ne marchions pas bien vite. J'étais assez en peine de savoir comment M. Aucher-Ëloy se tirerait d'affaire, sortant à peine de maladie. Heureusement que le grand air et le mouvement du cheval lui firent du bien et nous pûmes partir de suite de Platana pour Bujruk-Limàn ; nous allâmes même couchera Elévi, ce qui n'était pàs^ mal pour la première journée. Ëlévi n'est composé que de deux ou trois maisons, et nous couchâmes à la poste. Nous eûmes toute la journée un temps couvert et des plus agréables. Déjà nous étions enchantés de la beauté du paysage , mais ce n'était rien encore en comparaison, des délicieux aspects qui devaient s'offrir à nos yeux les jours suivants, j usqu'à Samsoun. Tiréboli surtout est une position délicieuse qui me rappela ce que j'avais vu de plus beau sur la célèbre corniche, de Nice à Gênes. En somme, j'ai eu beaucoup à me louer de n^avoir pas fait le voyage par

mer, et lady .... m'a rendu un véritable service en m'empéchant de m'embarquer. Toutefois) il faut ajouter que si les bords de la mer Noire sont si agréables pour la vue, le chemin est bien fatigant: il faut continuellement monter et descendre, et quelquefois des montées très-rapides, d'autant plus dangereuses que le précipice est caché par des broussailles. Vous avez ensuite quantité de ponts, quantité de gués assez pro* fonds à passer. En passant un de ces ponts, heureusement peu élevé, le cheval de bagage s'est laissé choir. En un mot, il faut être continuellement sur ses gardes et ne pas trop s'amuser à regarder la beauté du paysage : souvent aussi vous vous trouvez «ur les bords de la mer, mais alors encore nouvelle difficulté. Les sables ou, encore pis, les cailloux retardent votre marche. Enfin le Tartare disait , et je croîs qu'il avait raison, qu'il aimait mieux aller de Samsbun à Constantinople, que de Trébisonde à Samsoun. De Samsoun à Trébisonde le voyage est plus facile en ce que le vent étant presque toujours favorable , on peiit éviter les mauvais passages en prenant la voie de mer.

15 août^ Départ d'Élévi, mauvais chevaux, et enc(M^ ne nous en dcmné-t*on que quatre : il n'y en avait pas davantage. Le surudji fut obligé d'aller à pied* A mesm^ que nous approchions de

7S9 RELATIONS DE YOÏAGES

Tîréboli , nous découvrions les aspects les plus variés et dignes de la Suisse. Nous étions dans lé ravissement. A Tiréboli^nons nous embarquons, nous travereons le golfe et nous nous rendons 5 Kérésoun qù nous arrivons assez tard dans la nuitr

16 août. Grande difflenlté poftr partir de Ké^ résoun. Les ebevaux ne sont pas prêts et avant qu'ils soient feri*^, etc. , detix grandes heures d'attente sont pMsées. Les postes de Trébisonde à Samsoiïnaont mal servies, et il ne peut guère en être autrement fniisqu'il ne passe que des courriers, deloia en loin. Si quelque personne riche voulait foire ce trajet avec une suite tant soit peu nombreuse , il lui faudrait eiivc^yer un Tartare jtasqu'à Samsoun. De cette ville, au con^ traire, jusqu'à Constantinople^ 5^ n'^aî eu qu'à fàt louer, en général , de l'activité avec laquelle se font les telais , surtout. une fois parvenu à Mar* ssvan y sur la grande route de Perae. Nous arrivous vêtis le soir à Ordou^ village ou ville qui se présente bien en amphithéiMre sur le bord de la mer; Nous nous embarquons le soir même aveè le clair de lune et nous sommes toute la nuit sn mevj allant contre le vent, dans llntention tle débarquer à Ouaieh en évitant Falaah ; iMis i»>tt*e bateau nié tait pas asiez^n vcsUer, et aptes ^cÀt pevéù inem dtt Jtemps ^ mmu:SààLé&y9Uigéis^ àè

cingler vers Falsah où nous arrivâmes vers midi.

17 août. Le reste de la journée nous suffit pour nous rendre à Ounieh , d'où nous partîmes dans la nuit avec la lune.

Vers minuit , nous^ nous arrêtâmes à moitié route d'Ounieh à Tcharchambeh , pour nous re^ poser. Nous abandonnons la mer, a une Heue environ d*Ouïiieli, et nous nous trouvons au milieu d'tme vaste plame bieft fertile; ùous tra^ versons parfois des bois charmants : ce t)ays Serait délicieux en d'autres mains.

18 août. Enfin nous arrivons vers dix heures

du matin , à Tcharchambeh. Continuation de lat

même plaine jusqu'à Samsoun. Près de cette

ville , nous voyons des gens occupés à faire Une

route carrossable pour se rendre à Sivas. De Samsoun à ComMantînople , l^om sav^z^qiie ta

route s'éloigne absolun^nt dés lknrjdi& de la Bier,

et elle offre beaucoup moins d'intérêt , si toute-'

fois vous en exceptez les bords du kml-Iimak

^ue nous avon^ suivis pendant une dizaine de

lieues après Osmandjik. Nous quittâmes donc

Samsoun le 18 au soir, et le lendemaki m^h»

nous étions à Kct^a.

19 août. Le même jour nous arrivons à Mani* van d'<>ù> aprè& nous éUf^ reposée, nous psrïtons èséti^ ta fifuiidft 2t'pèflr()s/ÉFλHl>ik. Hê^^i vers midi, et arrivée dand \k wAtkHMfr^Këfnêê. -

21 iwilt. Départ dans la nuit et arrivée à Tosia , vers dix heures du matin. Tosia est situé dans une jolie position bien boisée. Nous passâmes le soir à Kod/a-^Hissar sans nous j arrêter.

22 août. Dans la nuit , nous sommes à Karadjoré , puis Karadjorêne , et nous partons d'^T^tmanlu dans l'après-midi.

23^0^2^. Nousnefaisops que relayera Guerédéy pour nous rendre à i?o// , où nous nous arrêtons un peu plus longtemps , pour reprendre haleine. Nous arrivons le soir à Khandeky et nous repartons dans la nuit pour Butjé; nous avons à traverser des bois et d'assez mauvais chemins, heureusement que la lune nous éclaire.

24 août. Nous relayons dans la nuit à Butjé et lions arrivons le matin sur le joli lac de Sabandjay puis au village du même nom. Nous nous arrêtâmes quelque temps et le soir nous arrivâmes à Izmid.

25 août. Dans la nuit , à Guehize y et vers trois heures de l'après-midi â Scutari.

Je crains que cet itinéraire n'ait pas grand intérêt pour vous, cependant, je me suis décidé à vous l'envoyer, pensant que vous auriez quelque jour la même route à parcourir. Je vous prie de présenter mes respects et remerciinents à Monsieur votre [père, pour l'aimable hospitalité qu'il a bien voulu nous accorder.

PPLB (1).

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