LETTRE A M, G. COQUEBERT DE MÔNTBRET
A PARÇ5,
Gon8tantinople,2 noyembre 1S31.
Monsieur bt bon ami,
J'espérais/comme vous me l'aviez promis, recevoir àBayrout de vos nou velles,il n'en a rien été^ et je présume que votre lettre se sera égarée
comme toutes celles qui m'ont été écrites pendant mon voyage. Je me flatte que votre retour en France aura été heureux , et qu'aucun sujet de tristesse ne se sera mêlé au bonbeur que vous avez eu de vous ré trouver au milieu des embrassements de votre famille. Quant à moi , mon voyage a été fort intéressant^ mais non sans danger j je ne parle pas des avanies, on est heu-
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reux en Syrie d'en être quitte ponr de l'argent. Je n'oublie point que je me suis engagé à vous faire la relation de mon voyage ; ce sera pour moi un plaisir en même temps qu'un devoir, mais c'est un travail que je ne veux pas faire à la légère , et si je retournais en France, je vous proposerais d'y mettre la main. Je n'ai pas encore revu toutes mes plantes, mais je crois qu'il s'y trouvera bien une vingtaine d'espèces nouvelles, sans compterles plantes rares et peu connues:tout cela vaudrait peut-être la peîiie de faire un livre. Quoi qu'il en soit, vous pouvez compter que j'entrerai avec vous dans tous les détails : ils n'auront, je le sais, d'autre intérêt pour vous que celui que vous me portez ; je vous conterai les petites aventures qui ont failli être les vôtres , au reste , voici le sommaire de mon voyage.
A peine fûtes- vqus parti ijùe je' fis mes préparatifs de départ; j'étais prêt à monter à dromadaire lorsque l'on vint me signifier qu'un ordre du Pacha défendait à tout Arabe de sortir de l'Egypte. Je fus plusieurs jours ^ chercher un domestique, et après beaucoup de désagréments^ je trouvai un Français qui exigea 10 talaris par inois; il fallut en passer par là. Du Caire à Suez , je fis une belle moisston de plantes ; mais plus j'approchais de la mer Rouge, plus le désert était sec et stérile. L'Isthme m'offrit quelques bonnes
eqpècefi (|ui ont failli me coûter la yie j je m'étais hasardé seul et sans eau dans le désert^ et si mes Bédouins, inquiets de ne pas me voir reve<* nir, n'étaient yenus à mon secours » je périssais infailliblement. De Suez à Ël-Tor, en suivant la mer, il n'y a pas dix plantas à cueillir, mais en revanche le Sinaî m'A offert ^ sinon beaucoup d'espèces, du moins un certain nombre de plantes nouvelles ou très rares. La vallée la plus intéressante est celle d'Abraham j j'y avais fait une récolte magnifique } malhewreusement, le lende^ main je fus assailli, sous ma. tente, par un orage épouvantable , accompagné de tremblement de terre. Le torrent devint tellement impétueux qu'il enleva toutes mes caisses et tous mes papiers) ces derniers furent perdus sans remède; quant aux caisses, je les retrouvai à quelque dicitance* Je fis sécher mes effets, me trouvant encore heureux d'avoir échappé à cette tempête qui détruisit toutes les tentes des Arabes et noya leurs trou-*peaux. Deux jours après , je retournai dans la vallée d'Abraham, mais il n'y avait plus rien de cette belle végétation que j'avais admirée avant l'orage ; le torrent n'avait laissé que des pierres et du limon. Je regretterai toute ma vie les plan* tes de cette vallée , la plus riche de ces monta-* gnes , et où j'avais trouvé beaucoup de choses qu'on ne voit point ailleurs. Il y avait nn gros
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pied de Convohutus armatus , en pleine fleur, le seul individu quej'aîe rencontrédans mon voyage, respérais que sa force et sa situation sur la montagne, à plus de vingt pieds au-dessus de la vallée, l'auraient préservé Je n'en trouvai pas de traces, et je ne possède de cette plante rare que quelques mauvais échai^tillons que j'ai sauvés par hasard de l'inondation.
Je restai une vingtaine de jours au Sinai, dont cinq ou six au couvent. Sur le rapport de mes Bédouins qui m^assuraient qu'il n^y avait aucun danger à se rendre en ligne directe à Gaza, je me mis en route dans cette direction; mais le troisième jour, arrêté par quelques Arabes qui m*obligèrent à leur acheter un mouton cent piastres, je me déterminai à reprendre la route de Gaza par Suez. Tout se passa bien jusqu'au mont Belles. Là, une vingtaine de Bédouins me couchèrent en joue et prirent sur moi 2i,000 piastres en or. Le même jour, un Bédouin seul voulut aussi essayer de faire son coup, mais, comme il me vit disposé à résister, il me laissa , non sans avoir longtemps exercé ma patience. En arrivant dans un pays habité , je me croyais échappé au danger : ce fut bien pis. La Syrie est infestée de voleurs, et dans ce beau et fertile pays, je fus obligé de fuir en délaissant une quantité de plantes rares. Au pied des montagnes de Judée , je fus assailli
par une nuée de paysans qui se disposaient à me dépouiller de tout, même de ma chemise, lorsqu'une caravane, escortée de soldats turcs vint me délivrer. Je restai près d'un mois à Jérusalem, où, quoique malade, je fis chaque jour de bonnes herborisations. Je ne voulus point aller de Jérusalem à Damas par la route la plus fréquentée, celle de Jaflfa : je préférais la route par la Samarie, bien moins fréquentée par les Européens, et qui me promettait une meilleure moisson de plantes. Mais aussi, que de dangers , que d'avanies! A deux jours de Naplous, je reçus une volée de coups de bâton dont je me ressens encore : ces coups n'étaient pas destinés pour moi, mais il n'en fallut pas moins (es endosser.
Ils étaient administrés par un marabout , autrement dit un saint musulman; j'aurais voulu qu'il fût cent fois au diable et ipéme en paradis. Chaque jour de ce malencontreux voyage fut marqué par une aventure désagréable. Damas y mit le comble ; dans cette ville, l'une des clefs de la ville sainte^ on est obligé de mettre pied en entrant, de ne point porter d'habillement vert, ni de turban où il y ait du blanc. Je pris un costume long, mais, malgré mon déguisement, je fus insulté, maudit à chaque pas , et mon domestique fut battu. Pour comble de malheur , la peste y faisait des ravages. Je n'y fis pas moins un séjour
de près de quinze jours, pendant lesquels, escorté du plus mauvais sujet turc de Damas que je payais fort cher pour me défendre contre ses semblables, j'explorai les environs avec quelque soin. Enfin, je pris la route du Liban, et j'arrivai trois jours après à Baalbeck^ où je reçus la dernière avanie de mon voyage. Tout ne fut plus que roses. Dans le Liban, les Français y sont reçus avec plaisir, et tout le temps que j'y restai, près d'un mois , je n'eus qu'à me louer de l'honnêteté et de l'accueil hospitalier des habitants. J'explorai les trois montagnes à neige, le Gebel-el- Cheik, et me rendis ensuite à Bayrout. De Bayrout j'allai en Chypre que je visitai , mais déjà la saison était trop avancée, et je ne trouvai quelques plantes que sur les cimes.
De Chypre, Je m'embarquai à la fin d'août pour Constantinople : ce voyage se fait ordinairement en douze ou quinze jours; nous en mîmes cinquante-deux , toujours battus par des vents contraires et des tempêtes. Le bâtiment, qui avait plus de cinquante ans, faisait eau, et chaque jour nous étions obligés de faire jouer les pompes. Enfin , arrivés en vue de Constantinople , nous fûmes jetés sur la côte à Saint-Stéphano. On vint heureusement à notre secours, et je parvins à sauver la majeure partie de mes effets* Telle a été l'issue de mo» voyage.
J'espéraîs, en arrivant ici, entrer chez M» Vogoridi , mais j'y trouvai nn Français qu'on avait envoyé de Russie, et j'appris en outre que je ne pourrais obtenir de passeport pour ce pays. Il faut donc que je reste ici malgré moi , et à mes frais; malheureusement, il ne me reste qu'environ 1000 piastres. Je me suis donc vu dans la nécessité de faire usage de la lettre que vous m'avez remise sur Smj^ne. M. Sawerdens en fera le remboursement à Paris, sur M. Hérard, et me remettra l'argent après. En touchant cette somme , permettez-moi , mon bon ami , de m'en reconnaître débiteur envers vous : vous avez fait beaucoup pour moi, et je ne voudrais pas abuser de votre générosité. Je ne sais quand je pourrai vous remettre cette somme ; j'espère cependant que ce sera bientôt , surtout si je me rends en France au printemps. J'ai écrit à Pétersbourg à l'Académie , pour tâcher d'en obtenir mon retour et en même temps quelques fonds pour pouvoir explorer au printemps Angora, Trébisondé et la Grimée. Dans ce pays, on n'a point à craindre les atanies ; je suis sûr que 1,000 francs seraient suffisants. Si donc j'obtiens cette somme de l'Académie , j'aurai le plaisir de vous offrir encore une partie de mes plantes.
J'allais vous envoyer la collection qui vous est destinée : mais on m'assure que les pkntes «ont
tellement endommagées au lazaret de Marseille par les fumigations , qu'on ne doit point s'exposer à envoyer sans que quelqu'un soit présent à Fopératiqn. Vous devez savoir ce qu'il en est; peut^tre avez-vous fait vous-même d'ici quelque envoi. Autorisez-moi donc à vous les expédier, ou bien à attendre que je les accompagne et vous les porte moi-méme« Si j'allais à Pétersbourg, je pourrais vous les envoyer de cette ville avec les plantes que j'aurais recueillies dans le voyage ; elles n'auraient plus de lazaret à craindre en arrivant en France.
Les nouvelles suivantes n'en sont probablement flm pour vous : Péra n'est plus qu'un tas de cendres ; tous lés habitants sont ruinés ; il n'est resté que l'hôtel de l'ambassade d'Autriche. Le choléra*-morbus a fait d'horribles ravages à Alexandrie et au Caire ; les Européens qui n'ont pas fui ont tous péri. Capo dlstrîa a été tué d'un coup de fusil par un Grec , en sortant de l'église. Le pacha de Bagdad , révolté contre la Porte , a été réduit et fait prisonnier (1) : on va lui couper la tête pour lui apprendre à vivre; on l'attend ici. La Porte est décidée à détrôner le
(1) Daout -Pacha: f^ay. page 325 et suivantes ^ une note sur ce personnage.
lu KElATiGtiS HË VOYAGES
pacha d^Égypte; c'est une nouvelle que je peux garantir.
Adieu , mon cher Monsieur de Montbret ; conservez-moi toujours votre amitié , et croyez que je serai toujours fidèle à rattachement que vous m'avez inspiré.
Je vous embrasse du meilleur de mon cœur.
P.-S. Il devient de plus en plus probable que je retournerai en France Fan prochain, après avoir fait une excursion en Asie Mineure. Il est question de m'y utiliser pour le service de la Porte , d'une manière avantageuse pour moi. Je ne puis vous en dire davantage, car on ne m'explique pas la chose plus clairement à moi-même.
Nouveaux détails sur le voyage de 1836.
EXTRâlTS DE IBTTBES