‹ Relations de voyages en Orient, de 1830 à 1838 (volume 2)Chapitre 8 sur 24 · LETTRE A M. AUCHER · texte numérisé non relu

LETTRE A M. AUCHER

NÉGOCIANT A BLOB (1).

I9p«han , l«r Juillet 1139.

Mon CHER FRERB,

Je mets à profit le repos dont je jouis ici depuis quelques jours pour remplir la promesse que je t'avais faite de décrire. Depuis mon dépvt de Téhéran en septembre dernier, j'ai souffert des maux incroyables , et de la part du climat et de la part des hommes. Je n'ai point Tintention de t'en faire le récit détaillé , une narration trèssuccinte te donnera une idée suffisante des misères du pauvre voyageur dans les . pays infâmes que j'ai visités.

Quoique j'aie eu à souffrir beaucpup du froid sur le plateau élevé de la Perse depuis Téhéran jusqu'à Ghyraz , et ensuite de la chaleur depuis là jusqu'aux côtes du golfe Persique,

(1) Cette lettre contient le résumé des misères éprouvées par notre voyageur dans son voyage de GI)yraz & Mftscate,

je suis parvenu à Bouchyr et à Bender-Abassy , non sans quelques accidents, mais , en sotnme, bien portant. A Bender-Âbassy, je me suis embarqué sur un mauvais bâtiment arabe pour Mascate. Un violent coup de vent d'ouest, nommé ici chemàl, nous a mis à dix doigts de notre perte, et ce n'est qu'après quinze jours d'une navigation singulièrement pénible, que i'ai pu aborder sur la côte d'Arabie. Là il me fallut lutter contre^ toutes sortes de«diffîcultés , contre les Bédouins, le soleil da^ tropiques, et les maladies du climat. Je n'en ai évité aucune. DeuK fois j'ai été atteint du Houmma-y-Gâchi : c'est une fièvre intermittente où le froid du début de l'accès , est remplacé par un évanouissement de quatre à cinq heures dont rien ne peut faire sortir' le malade. Le sulfate de quinine a fait merveille sur moi et mon domestique attaqué du même mal en même temps.

Au delà du mont Akadar, que je tenais beaucoup à visiter malgré le danger, je me suis trouvé danà un pays exposé aux incursion^ des Bédouins. Gomme mon bagage, composé uniquement de mes collections, n'avait rien qui pût }es engager à me dépouiller et qu'ils me prirent pour un médecin et un Ingihiliz (1)^ je

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(1) Anglais'

«M REIATKHfS DE ?OTAGES

reçus de leur Gheik un accueil auquel j^étais loin ûé m'attendre ; ils respectèrent mes effets et mes lAontures > et en leur compagnie je pus visiter avec attention leur désert ^ qui m'offrit une abondante moisson de choses rares et inconnues*

De là) je gagnai Guebrin^ premier village des Wahabites, secte de musulmans, qui , me prenant d'abord pour un espion d'Ibrabim-Pacha^ ne savaient trop quel parti ils devaient prendre à mon ^rd; mais je parvins à les rassurer et j'obtins «ur leur religion des renseignements nouveaux. De retour à Mascate, le soleil brûlant de ce climat et la fatigue résultant de courtes toujours à pied^ me donnèrent une seconde attaque de fièvre. Quoique bien recommandé par l'ambassade anglaise à l'agent anglais de Mascate , juif natif de Bagdad , ce misérable qui comptait augmenter à mes dépens son crédit auprès des ministres de l'Imam, me parla de présents que je devais leur faire , d'émoluments considérables que je ne pouvais me dispenser de donner à un soldat tout nu qui m'avait accompagné, et à un interprété que j'avais pris pour me traduire l'arabe en persan : car quoique je sache l'arabe, icelui de Mascate est tellement corrompu que î'avàià peine à y comprendre quelque chose. Le tout , suivant le disciple de Moïse , lie devait

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pas s'élever à moins de 300 toîonates^ plus de 1,500 fr. Or, c'était épuiser presque entièrement ma bourse ; je refusai net, je donnai à m^s deux hommes ce que je crus convenable et ne voulus entendre raison sur aucun autre point. Le juif, pour se venger, me fit enlever pendant mon évanouissement et transporter.air un bâtiment arabe, arrivé depuis quelques jours de Bombay et qui continuait sa route pour Bassora; heureusement que mon domestique était fidèle et qu'il veilla à ce que rien ne me fût enlevé* Quand je repris connaissance, quel fut mon étonnement de me retrouver en mer, au milieu d'uuefoulede musulmans indiens qui se rendaie&t

en pèlerinage au tombeau d'Ali î Mon domestique m'instruisit alors de tout ce qui s'était pa;Mé. Je fils encore moins heureux dans celte traversée qu'en allant. La saison ^tait moins favorable; et comme tous les bâtiments arabes qui naviguent sur le golfe Persique sont mal pontés et mal gréés, ils ne se permettent jamais d'aller tontre le vent, Aussi le chemâl étant devenu violent , nous fûmes obligés de nous laisser aller à la dérive pendant trois jours, au bout desquels nous fûmes heureux de pouvoir relâcher sur les côtes du Béloutchistan. Je descendis à terré avec précaution , car les fiétontches passent pour tan peuple ibrt barbare; ftous fûïfte* *îepeôd4fit si

bien reçus, qu'émerveillé de la végétation tout à fait indienne de cette contrée , je résolus de gagner Bender-Âbassy par terre. Je me procurai à cet effet des chameaux , et le lendemain matin je. devais débarquer avec mes effets; mais, la nuit, le vent ayant subitement changé, le capitaine mit à la voile pendant que je dormais. Et après deux jours de navigation, il me débarqua dans la célèbre lie d'Ormnz où les Portugais avaioit autrefois accumulé les richesses de l'Inde, et où l'en aurait de la peine à trouver dans ce moment un morceau de pain. Voulant en finir avec la mçr, j'eus la témérité de me confier à un misérable bateau qui me conduisit cependant heureusement à Bender-Abassy.

Ji|squ'icice ne sont que des roses : c'est àpartir de Bender-Abassy que commencent tous mes maux. J'avais été tellement frappé de la végétation du Béloutchistan que je résolus d'y retourner ; je ne restai que quelques jours exposé à l'air empesté et dévorant de Bender-Abassy, et muni de lettres du Cheik, je me mis en route. Dès le second jour, lechemâl que je ne croyais redoutable en cette saison que sur n > assaillir d'une horrible manière. is te peindre qu'imparfaitement les éau.

Tçns mes flacons , quoique bie contraient mes reptiles et mes poissons, furent

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mi$ à sec en un instant ^ ainsi que ma provision d'eau-de^vie et mes outres d'eau. Les bouffées de vent ressemblaient à la chaleur qui sort d'un four bien chaud; une poussière d'une finesse extrême obscurcissait l'air ^ et pénétrait partout dans les caisses : elle s'insinuait même dans ma montre, quoiqu'elle fût à double boîte. Enfin^ depuis neuf heures du matin jusqu'au soir, nous étions , mon domestique et moi, étendus comme des morts, respirant à peine, et n'ayant presque aucune connaissance.

Gomme j'ai le défaut ou peut-être la qualité, comme voyageur^ de persister dans mes résolutions, j'eus le courage de braver le fléau pendant, cinq jours , voyageant pendant lanuiL Mais , à la fin , n'ayant plus de force , voyant d'ailleurs mon domestique mourant, je me jetai dans les montagnes espérant y trpuvér un air respirable, et décidé à gagner, comme je pourrais , la Perse, La chaleur ne fut pas moins grande, et pour comble de malheur Je ne trouvai que de l'eau extrêmement amère et purgative. Exténué de soif , il fallait boire, et chaque verre d'eau était un purgatif violent. La chaleur et cette eau m'empêchèrent de manger : si je voulais mettre quelque chose dans mon éstomaC;( il survenait tout à coup des vomissements

Jusqu'ici, cependant Je n'avais eu à souffrir

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^tie du climat ; les rares habitants de cette contrée lointaine sont Arabes , braves gens qui ont consei*vé les mœurs patriarcales de leurs ancêtres. Mais une fois arrivé sur le territoire persan , ce fut là que j'éprouvai les plus grandes souffrances morales, souffrances telles que je ne sais comment j'ai pu y échapper. Les Arabes ne voulurent pas me conduire au delà du premier village persan ^ parce qu'ils avaient peur qu'on ne leur prît leurs chameau:i. Les Persans de ce village me voyant à leur discrétion , exigèrent de nous 1 touman , (12 fr.) par chaque âne , pour une journée de cinq lienres (il n'y avait plus de chameaux); il me fallait huit ânes. Une telle dépense , continuée pendant près de quinze jours , ne pouvait manquer d'épuiser ma bourse , et j'arrivai à la petite ville de Darap presque à sec et hors d'état de payer îles montures pour me conduire à Chyraz , éloigné encore de près de cent lieues. Obligé d'entrer en ville et de me loger dans un caravansérail pour y trouver les moyens de sortir d^une position si critique, je me vis bientôt entouré de tous les habitants de" la vîHe qui n'avaient jamais vu de Franc. Soit méchanceté naturelle à cette abominable race de Persans , soit fanatisme religieux j ils étaient en fureur contre ïnoi , m^accablaîent de pierres jusque dans la

chambre du cîiraransérail. Je ne voyais <^ne

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mort certaine dans ce pays : la fièvre me prit , et je crus véritabiement que ma dernière heure était arrivée. J'écrivis une lettre à ma pauvre femme et une autre à toi, pour te la recommander, et je les remis à mon domestique pour qu'il les fît parvenir si je mourais. ^

Cependant ma fièvre se calma pendant la nuit; le matin Alawerdi, mon domestique, me dit qu'il venait d'arrêter à Darap un muletier qui avait servi longtemps un Anglais de mes amis; que ce muletier connaissait mon embarras et qu'il se chargeait de me conduire à Ghyraz, où je le payerais. Cette nouvelle me remit un peu; j'acceptai les propositions du muletier , qui exigea ce qu'il voulut, et je me mis en route ; toute la population m'accompagna de ses huées et de ses imprécations. Toutefois, quoiqu'un peu mieux portant et n'ayant pas grand espoir dans ma guérison, je résolus de vendre cher ce qui me restait de' vie; je chargeai mes deux pistolets et mon fusil à balle , décidé à tirer sur ceux qui attenteraient à mes jours; cet appareil leur en imposa un peu , et je sortis enfin des murs de cette ville maudite, le marchai pendant deux jours pour atteindre Fasa , autre petite ville; là, quoique campé hors de la ville et assez loin, je fus insulté, volé, et blessé grièvement. On m'enleva le reste de mon argent , le seul habillement un

peu prq[>Fe qui me restait et une montre de prix qui avait appartenu ^à mon malheureux compagnon de voyage mort à Téhéran. J'avais une fièvre ardente, le désespoir me fit tomber dans le délire , et je craignis un instant de perdre la raison. Ah ! dans ces cruels moments , combien oe fois le souvenir de ma patrie n'est- il pas venu me soutenir! combien n'a*t-il pas ranimé mon courage !

De Fasa à Chyraz je ne rencontrai que de misérables villages et je n'eus plus rien à craindre : j'arrivai mourant chez un nabab indien, pensionnaire des Anglais; je me procurai là quelque argent, et me sentant un peu mieux je partis pour Ispahan. Il fallut m'attacher sur mon cheval tant était grande ma faiblesse; ma maigreur était extrême et je me croyais dans le marasme. Les soins empressés des bons pères missionnaires, l'habileté d'un médecin européen , que le hasard a jeté à Ispahaû , ont dissipé tous les fàcheu:^ symptômes : je digère bien et je n'éprouve plus qu'une grande faiblesse, suite de tant de maux* Je ne t'en ai raconté qu'une petite partie : mais tu pourras juger le reste par ce que je t'ai rapporté. Ah ! combien je soupire après le repos , combien me serait doux le plus modeste asile en France !...

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