Tome IL
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et qu'il écrivit des Indes à messieurs les membres du Chapitre de Séville ce qui leur arriva et ce qu'il vit, je crois devoir donner ci-après la copie de sa lettre, cjuoiqu'en substance lune et l'autre reviennent au même. Cependant l'un rapporte les choses comme il les entendit raconter, et le médecin de Séville comme il les vit. Ils ne se contredisent pourtant pas ; mais l'un omet quelques petites circonstances que l'autre n'oublie pas; et comme les uns sont plus agréables que les autres dans leur manière de raconter {y porque unos en la mariera del recontar son mas afables que otros, siguese, etc.), nous donnons la lettre dudit docteur Chanca, qui l'adressa à la cité de Séville; elle traite de ce second voyage , et est conçue en ces termes :
Très magnifique Seigneur, comme les choses que j'écris particulièrement à d'autres personnes, dans d'autres lettres, ne peuvent se communiquer de même que celles qui sont contenues clans cette relation , j'ai résolu d'écrire séparément, d'un côté, les nouvelles de ce pays, de l'autre les communications et les demandes qu'il me convient de faire à votre Seigneurie; et les nouvelles sont les suivantes :
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La flotte que le Roi et la Reine catholiques , nos seigneurs , envoyèrent d'Espagne aux Indes, par la permission divine , pour y porter Christophe Colomb , leur amiral de la mer Océane , partit de Cadix le 2 5 septembre de l'année. . . . . (1). . . . ans, par un temps et un vent favorables à la direction que nous voulions suivre. Ce temps dura deux jours , pendant lesquels nous pûmes faire environ cinquante lieues ; ensuite il changea et resta le même encore deux jours, pendant lesquels nous marchâmes très peu ou pas du tout. Il plut à Dieu de nous rendre le beau temps après ces deux jours , de manière qu'en deux autres jours nous arrivâmes à la grande Canarie, où nous mouillâmes, ce que nous fûmes obligés de faire pour réparer un vaisseau qui faisait beaucoup d'eau ; nous y restâmes tout le jour, et le lendemain nous partîmes. Il nous survint quelques calmes, en sorte que nous fûmes quatre ou cinq jours pour arriver à la Gomère, où nous eûmes besoin de rester quelques jours pour faire la plus grande provision possible de viande , de bois et d'eau , à cause de la longue traversée que nous allions entreprendre sans voir la terre. Notre séjour
(1) Il y a ici dans l'original une semblable lacune ; il doit y avoir de Vannée i4o,3, (M. F. de Nav. )
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dans ces ports, et un jour de calme tout entier que nous mîmes pour arriver jusqu'à l'île de Fer, ce qui fut le lendemain de notre départ de la Gomère, nous employèrent dix-neuf ou vingt jours. Depuis lors, par la bonté de Dieu, il nous vint un bon temps, le meilleur que la flotte ait jamais eu pour parcourir un si long trajet, et tel que , partis de l'île de Fer le 1 3 octobre , nous fûmes , après vingt jours , en vue de la terre , et nous l'aurions aperçue après quatorze ou quinze, si le navire amiral (/a nao capitana) avait été aussi bon voilier que les autres, car ces derniers étaient souvent dans la nécessité de diminuer de voiles , parce qu'ils nous laissaient beaucoup en arrière. Pendant tout ce temps, nous eûmes beaucoup de bonasse, et en général nous n'éprouvâmes pas d'accidens pendant toute la traversée, excepté la veille de saint Simon, qu'il nous en survint un qui nous mit dans un cruel danger. Le premier dimanche après la Toussaint, qui fut le 3 novembre, un moment avant le lever du soleil , un pilote du vaisseau amiral s'écria : Bonne nouvelle, nous avons la terre (tenemos tierra) ! La joie de l'équipage fut si grande , que c'était une merveille d'en entendre les cris , ainsi que les tumultueuses agitations du plaisir que chacun ressentait, et à juste titre, car tous étaient déjà si fatigués
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de la désagréable vie de la mer, et d'être sur l'eau, qu'ils avaient le plus vif désir d'arriver à terre, et soupiraient pour elle. Ce jour, les pilotes de l'escadre comptaient depuis l'île de Fer jusqu'à la première terre que nous vîmes, les uns huit cents lieues, les autres sept cent quatre-vingts , de manière que la différence n'était pas grande; et en y ajoutant trois cents, que l'on compte depuis l'île de Fer jusqu'à Cadix, c'était en tout onze cents : c'est pourquoi je ne m'étonne pas qu'il y en eût plusieurs qui fussent las de voir l'eau. Ce même dimanche nous aperçûmes une île de la proue des vaisseaux , et ensuite à la main droite il en parut une autre : la première était couverte de .montagnes (i) du côté où nous la vîmes; la seconde (2) était un terrain uni, mais rempli d'arbres très épais. Aussitôt que le jour fut plus avancé, des îles commencèrent à paraître de côté et d'autre, de manière que pendant ce jour nous en vîmes six de divers côtés, la plupart assez grandes. On gouverna pour aller attérir à celle que nous avions vue la première , et nous arrivâmes à la
(1) La Dominique, que l'amiral nomma ainsi, parce qu'il la découvrit un dimanche. (M. F. de Nav.)
(2) Marie Galande ( Marigalante ) , que l'amiral appela ainsi du nom de son navire. ( Idem. )
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côte après avoir fait plus d'une lieue, uniquement pour chercher un port où nous pussions mouiller ; mais nous n'en pûmes découvrir aucun le long de la côte que nous venions de parcourir. Autant qu'on pouvait juger de cette île par ce qu'on en voyait, ce n'était qu'une vaste montagne , très belle , très verdoyante ; il n'y avait pas jusqu'à l'eau qui nous faisait plaisir à voir, parce que dans notre pays il y a à peine quelque chose de vert à cette époque. Voyant que nous ne trouvions pas de port dans cette île, l'amiral ordonna de se diriger sur l'autre île placée à main droite, et qui était éloignée de la première d'environ quatre à cinq lieues; alors un vaisseau resta tout le jour autour de cette première île pour y chercher un port, en cas qu'il fût nécessaire d'y venir. Il y en trouva un bon et sûr, et vit des maisons et des habitans; aussitôt après il s'en retourna cette nuit vers la flotte qui avait mouillé dans l'autre île (i), sur laquelle l'amiral, suivi d'une grande partie de son équipage , descendit, la bannière royale en main , et dont il prit possession au nom de Leurs Altesses dans la forme de droit. Il y avait dans cette île des futaies d'une si grande épaisseur, que c'était merveille, et une si grande di~
(i) Mane Galande. (M. F. de Nav.)
versité d'arbres inconnus à nous tous , que c'était étonnant, les uns avec leurs fruits , les autres en fleur, de manière que tout était vert (ansique todo era verdë). Ici nous trouvâmes un arbre dont la feuille avait une odeur de clous de gé~ rofle la plus suave que j'aie jamais sentie; c'était comme un laurier, mais il n'était pas si grand, et je pense que c'était toujours de l'espèce du laurier. Il y avait là des fruits sauvages de différentes espèces, dont quelques Espagnols eurent l'imprudence de goûter, et par ce seul fait, et pour les avoir touchés seulement avec leur langue, leurs figures s'enflaient , et il leur venait une si grande inflammation, accompagnée de douleurs si aiguës, qu'ils paraissaient être en rage (1): on les soulageait avec des choses froides. Nous ne trouvâmes personne dans cette île, ni aucune trace d'homme, et nous crûmes qu'elle n'était pas peuplée. Nous y restâmes bien deux heures, parce que, quand nous y arrivâmes, il se faisait déjà tard, et que nous partîmes le lendemain matin pour une autre île (2) qui paraissait plus basse que celle-ci, était fort grande, et en était éloignée de sept à huit lieues. Nous y arrivâmes
(1) On a conclu de là que c'était le fruit du maceniilier, qui produit des effets semblables. (M. F. de Nav.
fa) La Guadeloupe. " ( Idem )
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du côté d'une grande montagne qui semblait vouloir s'élever jusqu'au ciel, et au milieu de laquelle était un pic plus haut que tout le reste de la montagne , et duquel coulaient des sources d'eau vive de divers côtés , surtout de celui par lequel nous étions venus. A la distance de trois lieues ces sources ressemblaient à un jet d'eau qui se précipitait de si haut, qu'il semblait tomber du ciel , et qui paraissait aussi gros qu'un bœuf : on le voyait de si loin , qu'il y eut dans les vaisseaux plusieurs paris à son sujet ; les uns disaient que c'étaient des roches blanchies, et les autres que c'était de l'eau. Dès que nous arrivâmes plus près, on connut ce que c'était en réalité ; et c'était la chose la plus belle du monde à voir de quelle immense hauteur ce jet d'eau se précipitait et son énorme grosseur, malgré la petitesse du lieu d'où il sortait. Lorsque nous fûmes arrivés près du rivage de cette île, l'amiral ordonna à une caravelle légère de la côtoyer pour chercher un port; elle prit donc les devans, et en atteignant la terre elle vit quelques maisons. Le capitaine sauta dans sa chaloupe et descendit sur le rivage : il porta ses premiers pas vers les rpaisons, dans lesquelles il trouva leurs habitans , qui , dès qu'ils l'aperçurent , prirent la fuite. Il entra dans ces maisons , où il trouva
les choses quont les Indiens; car ils n'avaient rien emporté; il y prit deux perroquets très grands et bien différens de ceux qu'il avait vus jusqu'alors; il y trouva beaucoup de coton filé ou prêt à l'être, et des vivres destinés à leurs habitans : il prit un peu de chacune de ces choses, et surtout quatre ou cinq ossemens de bras et de jambes humaines. Aussitôt que nous eûmes vu ces derniers objets, nous soupçonnâmes que ces îles étaient celles de Caribe, qui sont habitées par une race qui mange la chair humaine. En effet l'amiral , d'après les indications que les Indiens des îles qu'il avait auparavant découvertes lui avaient données sur la situation de ces îles , lors de son retour des Indes, avait dirigé sa navigation de manière à les découvrir, parce qu'elles étaient plus près de l'Espagne, et aussi parce qu'elles étaient dans la route de l'île Espagnole, où il avait, dans son premier voyage, laissé plusieurs de ses gens, que nous rejoignîmes, par la grâce de Dieu et la science de l'amiral , par une route aussi directe que si nous eussions suivi un chemin connu et frayé, Cette île était très grande , et du côté où nous y arrivâmes, il nous parut que la longueur de sa côte était de vingt-cinq lieues; nous la longeâmes plus de deux lieues pour y chercher un port. Du côté où nous allions, il y avait des
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montagnes très élevées , et de celui que nous quittions , il paraissait y avoir de grandes plaines. Il y avait sur le rivage de la mer quelques petites peuplades ; mais dès que les habitans apercevaient nos voiles , ils fuyaient tous. Après avoir fait les deux lieues susdites, nous trouvâmes un port ; mais il était déjà bien tard. L'amiral décida cette nuit que dès le point du jour un détachement irait à la découverte pour prendre langue et savoir quelles gens c'étaient, malgré les soupçons qu'on avait conçus , soupçons confirmés par la fuite de ceux que nous avions vus se sauver, que c'était une population nue comme celle que l'amiral avait vue dans son premier voyage. Quelques détachemens commandés par leurs capitaines respectifs (ciertos capitanes) partirent donc dès l'aube du jour. Les uns revinrent à l'heure du dîner, amenant un garçon d'environ quatorze ans, à ce que l'on sut plus tard , lequel dit qu'il était un de ceux que les habitans de cette île retenaient en captivité; les autres se divisèrent, et parmi ces derniers les uns prirent un petit enfant qu'un homme tenait par la main , qu'il abandonna pour fuir, et qu'on renvoya peu de temps après avec quelques Indiens; d'autres restèrent, et prirent plusieurs femmes nées dans File : quelques unes vinrent de leur plein gré, mais c'étaient des fem-
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mes captives. Un capitaine de ces derniers détachemens, ne sachant pas qu'on avait pris langue avec six hommes, s'avança dans l'intérieur de l'île , et s'égara avec ceux qui l'accompagnaient, de façon qu'ils ne retrouvèrent la côte qu'au bout de quatre jours , et en la longeant ils décou vrirent la flotte (i). Nous les avions crus tout-àfait perdus et mangés par ces gens qu'on appelle Caraïbes (Caribes) , parce qu'on ne pouvait pas soupçonner d'autre cause de leur longue absence, puisqu'ils avaient parmi eux des pilotes et des marins qui, en se dirigeant par les étoiles , auraient su venir d'Espagne dans ces lieux et y retourner, et que nous ne pensions pas qu'ils eussent pu s'égarer dans un si court trajet. Le premier jour que nous descendîmes à terre, nous vîmes venir sur la plage plusieurs hommes
(i) Ce fut Diego Marquez le contrôleur, qui faisait les fonctions de capitaine d'un des bâtimens, qui s'avança dans l'intérieur sans la permission de l'amiral; celui-ci envoya plusieurs hommes, dont quelques uns avec des trompettes, pour le chercher, mais ce fut en vain. Un de ceux que l'on chargea de cette recherche fut Alonso Hojeda , accompagné de quarante hommes ; à leur retour ils rapportèrent qu'ils avaient découvert plusieurs plantes et aromates, différentes espèces d'oiseaux, et des fleuves considérables : ceux qui s'étaient égarés ne revinrent aux bâtimens que le 8 novembre.
(Casas, dans son Histoire manuscrite , chap. 84)
et femmes qui considéraient la flotte et admiraient une chose si extraordinaire pour eux. Les bateaux s'étant approchés de terre pour leur parler, en leur criant tayno, tajno , qui veut dire bon (bueno), ils attendirent tant qu'ils virent qu'on ne débarquait pas, persuadés qu'ils pourraient fuir lorsqu'ils voudraient. En dernière analyse, à l'exception de deux hommes que l'on parvint à saisir et à amener, nous ne pûmes, ni par la force, ni par la persuasion, en engager aucun à venir nous joindre. On se saisit de plus de vingt femmes qui étaient captives dans l'île ; et plusieurs autres qui y étaient nées étant venues de leur plein gré, nous les surprîmes et nous nous en emparâmes de force. Quelques jeunes garçons se réunirent à nous, fuyant les habitans qui les tenaient captifs. Nous demeurâmes huit jours dans ce port , à cause de l'absence du capitaine dont j'ai déjà parlé ; nous descendîmes souvent à terre , parcourant les peuplades et visitant les habitations de la côte, où nous trouvâmes une grande quantité d'ossemens humains, et des crânes pendus aux maisons, comme des vases pour contenir quelque chose. Ici nous aperçûmes très peu d'hommes, et cela provenait, d'après ce que les femmes nous rapportèrent, de ce que dix embarcations étaient sorties pour aller saccager d'autres îles. Ces gens nous parurent cependant
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plus civilisés {esta gente nos parecio mas politica) que ceux que nous avions vus jusqu'alors dans les autres îles visitées par nous , quoique tous n'eussent que des cabanes faites en paille ; m^is celles de ces derniers sont beaucoup mieux construites, mieux pourvues d'alimens, et les hommes comme les femmes paraissent avoir plus d'industrie. Ils avaient beaucoup de coton filé ou propre à l'être, et plusieurs couvertures de ce même coton aussi bien tissues que celles de notre patrie. Nous demandâmes aux femmes captives dans l'île quelle espèce de gens étaient les habitans ; elles répondirent que c'étaient des Caraïbes {Caribes). Aussitôt qu'elles eurent appris que nous haïssions ces gens -là parce qu'ils mangeaient la chair humaine, elles firent éclater beaucoup de joie ; et aussitôt qu'on amenait quelques hommes ou quelques femmes caraïbes, elles nous disaient, mais en secret, que c'étaient des Caraïbes , qui leur inspiraient encore de la crainte, quoiqu'ils fussent en notre pouvoir ; ce qui prouvait qu'elles appartenaient à une nation subjuguée. Nous connûmes ainsi ceux qui étaient Caraïbes et ceux qui ne l'étaient pas (f de alli conocirnos cudles eran Caribes de las mugeres , é cudles no), parce qu'ils portaient à chaque jambe deux anneaux tissus de coton, l'un à côté du genou, l'autre près de
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la cheville; et comme ils étaient très serrés, cela leur formait de très gros molets, ce qui me fait penser que parmi eux c'était une beauté, et cette différence nous les faisait distinguer les uns des autres. Les mœurs de ces Caraïbes sont très brutales. H y a trois îles; cette dernière nommée Turuqueira; l'autre, que nous vîmes la première, appelée Ceyre, et la troisième Ayay. Il règne parmi les habitans de ces îles une telle ressemblance, qu'on dirait qu'ils appartiennent à la même famille ; ils ne se font jamais de mal entre eux; mais ils font, d'un commun accord, la guerre à toutes les autres îles voisines ; et s' embarquant dans de grands canots, qui sont de petites flûtes d'une seule pièce de bois, ils vont porter le ravage à cent cinquante lieues de leur pays. Leurs armes sont des dards, mais non en fer (J rechas en lugar de hierros), car ils ne possèdent pas ce métal; aussi les uns se servent-ils à la place de pointes d'écaillé de tortue, d'autres des arêtes fort dures d'un poisson , qui sont naturellement et forte* ment dentelées comme une scie. Ces armes, contre des personnes désarmées , telles que sont les adversaires qu'ils vont attaquer, peuvent tuer ou faire beaucoup de mal ; mais contre des hommes comme nous, ce ne sont pas des armes fort dangereuses. Ces gens vont faire le brigan-
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dage dans les autres îles, et emmènent avec eux toutes les femmes qu'ils peuvent surprendre, surtout celles qui sont jeunes et belles; ils les emploient pour leur service , et les considèrent comme leurs maîtresses. Ils en enlèvent une si grande quantité, que, dans cinquante cabanes où ils ne parurent pas, nous trouvâmes plus de vingt femmes captives qui nous suivirent. Ces femmes nous parlèrent de leur cruauté, et nous en racontèrent des traits qui paraissent incroyables : elles nous dirent qu'ils mangent les enfans qu'ils ont des captives, et qu'ils élèvent seulement ceux que leur donnent les femmes de leur île. Ils emmènent chez eux , pour les conserver comme provision de boucherie, les hommes des autres pays qu'ils peuvent saisir vivans; s'ils sont morts, ils les mangent à l'instant. Ils disent que la chair de l'homme est le mets le plus délicieux du monde; et cela paraît exact, car, dans leurs habitations, les os que nous découvrîmes étaient rongés jusqu'à la dernière extrémité , et il ne restait que ce qui , par sa dureté, ne pouvait être mangé. Nous trouvâmes dans une maison le cou d'un homme qu'on faisait cuire dans un vase {en una ollà). Ils coupent le membre viril aux enfans qu'ils prennent, et dont ils se servent jusqu'à l'âge de puberté; ensuite, lorsqu'ils veulent se régaler.
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ils les tuent et les mangent dans leurs fêtes , parce qu'ils prétendent que la chair des enfans et des femmes n'est pas bonne à manger. Trois de ces enfans s'enfuirent , et se réfugièrent auprès de nous ; tous trois avaient le membre viril coupé. Au bout de quatre jours nous vîmes reparaître le capitaine qui s'était égaré; nous désespérions déjà de son retour, parce que deux différentes fois on avait envoyé dix hommes à sa recherche, et que ce même jour une troupe de ces derniers était revenue sans pouvoir donner des nouvelles positives du capitaine et de ceux qui l'avaient accompagné. Nous nous réjouîmes de leur arrivée comme si nous les avions trouvés de nouveau. Le capitaine et ceux qui l'accompagnaient conduisaient avec eux dix femmes ou enfans. Ni eux, ni ceux qui furent pour les chercher ne trouvèrent d'hommes , soit parce qu'ils s'étaient enfuis, soit parce que dans ces environs- là il y en avait très peu , soit enfin , s'il faut croire au rapport des femmes, parce que dix canots étaient partis chargés d'hommes pour aller saccager les autres îles. Le capitaine et ceux qui s'étaient égarés avec lui étaient dans un état si déplorable à cause de ce qu'ils avaient souffert sur la montagne, qu'ils nous inspirèrent la plus grande compassion. Lorsque nous leur deman-
dames comment ils s'étaient perdus , ils répondirent que cela provenait de ce qu'ils étaient entrés dans une forêt où les arbres étaient si épais, qu'on ne pouvait pas découvrir le ciel, et que quelques marins étant montés sur les arbres pour examiner les étoiles, ils ne purent jamais les distinguer, et que s'ils n'avaient pas rencontré la mer ils n'auraient jamais pu rejoindre la flotte. Nous partîmes de cette île huit jours après notre arrivée (1)* Un autre jour, vers midi , nous découvrîmes une autre île (2) qui n'était pas très grande, et à deux lieues environ de la dernière, car le premier jour de notre départ il fit tant de calme que nous ne pûmes guère avancer; nous côtoyâmes cette île, mais les Indiens que nous conduisions nous ayant dit qu'elle n'était pas habitée, parce que les Caraïbes l'avaient dépeuplée, nous ne nous y arrêtâmes pas. Le soir nous en vîmes une autre (3), et dans la nuit nous trouvâmes à côté de cette île des bas-fonds : la crainte qu'ils nous inspirèrent nous détermina à mouiller, et nous n'osâmes
(i) Ils partirent le dimanche 10 novembre.
(M. F. deNav.)
(2) L'île Monserrat. [Idem.)
(3) L'amiral la nomma Santa-Maria la Redonda.
( Idem. )