Tome IL
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pas partir avant qu'il fît jour. Dès le matin, nous aperçûmes une autre île (i) assez grande; nous n'abordâmes dans aucune de ces îles, afin d'aller porter des consolations à ceux que nous avions laissés dans l'Espagnole ( la JSspahola); mais Dieu ne le voulut pas, comme cela se verra plus bas. Un autre jour, à l'heure du dîner, nous arrivâmes à une île (2) qui nous parut très bien, et qui nous sembla très peuplée , d'après la grande quantité de terres cultivées que nous distinguions. Nous nous y rendîmes, et après avoir mouillé sur la côte , l'amiral envoya à terre un canot bien équipé , afin de savoir, dans le cas où l'on pourrait prendre langue, quelle espèce de gens l'habitaient, et en outre pour recueillir des informations sur notre route. Quoique l'amiral ne l'eut jamais parcourue, il se dirigeait fort bien, comme le résultat le prouva; mais comme il convient toujours de détruire les doutes et de tout présenter avec clarté, il voulut, comme nous l'avons dit, prendre langue; et plusieurs de ceux qui étaient dans le canot étant descendus à terre, ils arrivèrent à une peuplade dont tous les habitans s'étaient cachés. Ils saisirent cinq ou six femmes et plusieurs
(1) Santa- Maria la Antigua. (M. F. deNav.)
(7) Celle de Saint- Martin. [Idem.)
enfans , dont la plupart étaient captifs dans l'île, parce qu'elle appartenait également aux Caraïbes, ce que nous n'ignorions pas, d'après ce que nous avaient dit les femmes que nous emmenions avec nous. Comme la chaloupe revenait avec la capture qu'elle avait faite dans la partie basse de l'île, on aperçut le long de la côte un canot dans lequel se trouvaient quatre hommes, deux femmes et un enfant. Aussitôt qu'ils eurent découvert la flotte ils furent saisis d'un tel étonnement, que pendant plus d'une grande heure ils ne remuèrent pas de place, à environ deux portées de fusil des navires, de manière que ceux de notre embarcation et ceux de la flotte purent les observer parfaitement bien. Les Espagnols qui montaient la barque s'en approchèrent alors en serrant de près la terre, et l'état d'extase dans lequel se trouvaient ces Indiens, qui réfléchissaient à ce que pouvait être ce qui s'offrait en ce moment à leurs yeux, fit qu'ils n'aperçurent les nôtres que quand ceux-ci étaient presque dessus. Ils ne purent donc les éviter, quoiqu'ils fissent tous leurs efforts pour fuir; mais nos gens s'attachèrent à leur poursuite avec tant d'acharnement qu'ils leur coupèrent la retraite. Dès que les Caraïbes reconnurent que la fuite était impossible,' ils saisirent leurs arcs avec une grande audace, et
l\io SECOND VOYAGE
les femmes, aussi-bien que les hommes, songèrent à la défense : je dis avec une grande audace, parce qu'en effet ils n'étaient que quatre hommes et deux femmes, tandis que les nôtres étaient plus de vingt-cinq. Les Indiens en blessèrent deux, l'un de deux coups de flèche dans la poitrine, et l'autre d'un coup dans le côté ; et s'ils n'eussent pas porté d'écu et une espèce de cuirasse, et qu'ils n'eussent pas attaqué immédiatement ces insulaires et renversé leur canot , la plus grande partie des nôtres auraient été percés de flèches. Après que leur canot eut été renversé, les Indiens se soutinrent sur l'eau en nageant, prenant pied de temps en temps sur certains bas-fonds qui se trouvaient là, et tirant encore sur les^nôtres, qui, malgré tous leurs efforts, n'en purent saisir qu'un seul : on n'y parvint même qu'après l'avoir percé d'un coup de lance, dont il mourut à bord du bâtiment où on l'avait transporté. La différence qui existe entre les autres Indiens et ceux de Caribe, consiste en ce que ces derniers portent les cheveux très longs, tandis que les autres sont rasés d'une manière très particulière, et qu'ils font sur leur tête des croix et d'autres dessins, chacun comme il lui plaît, ce qu'ils exécutent avec des roseaux affilés. Tous les Caraïbes, comme tous les autres habitans de ces îles, n'ont point de barbe, et il est bien rare
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d'en trouver un qui en soit pourvu. Les Caraïbes dont nous nous saisîmes avaient les yeux et les cils barbouillés de noir, ce qu'ils font , je crois , par ornement , et ce qui les rend encore plus effroyables. L'un d'eux dit que dans une de leurs îles, appelée Cayre , qui est la première que nous vîmes, et dans laquelle nous ne descendîmes pas, il y avait beaucoup d'or; que si nous y portions des clous à tête et des pointes pour la construction de leurs canots , nous rapporterions en échange tout l'or que nous voudrions. Le lendemain nous partîmes de cette île , où nous ne demeurâmes pas plus de six ou sept heures, et nous nous dirigeâmes sur un autre point (i) qui, à la vue, semblait être sur la route que nous devions suivre : il était nuit lorsque nous en arrivâmes tout près. Dans la matinée d'un autre jour, nous longeâmes la côte ; c'était une très grande terre, quoique sans continuité, car elle est divisée en quarante et tant d'îlots (2). Ce pays est très élevé, et la plus grande partie, qui est stérile, ne ressemble en rien aux
(1) Ile de Sainte-Croix , où ils mouillèrent le 14 novembre. (M. F. de Nav. )
(2) La plus grande de ces îles fut nommée par l'amiral Sainte-Ursule (Santa-Ursula), et toutes les autres les onze mille Vierges (tos once mil Virgencs). [Idem.)
îles que nous avions vues ou que nous avons aperçues depuis. Il semblait qu'il devait renfermer dans son sein beaucoup de métaux; nous ne nous en approchâmes pas pour descendre à terre , mais une caravelle à voiles latines {carabela latina) aborda néanmoins à l'un des îlots, où elle reconnut quelques maisons de pêcheurs. Cependant les Indiennes qui étaient avec nous prétendaient qu'elles n'étaient pas habitées. Nous employâmes la plus grande partie de cette journée à parcourir la côte, et le lendemain au soir nous découvrîmes une autre île appelée Buriquen (i), dont nous suivîmes la côte pendant tout une journée, et nous jugeâmes que de ce côté elle avait environ trente lieues. Cette île est très belle et paraît très fertile; les Caraïbes viennent y exercer leur brigandage, et ils en enlèvent beaucoup de monde. Les habitans n'ont pas de canots et ne savent pas naviguer; mais, d'après le rapport des Caraïbes que nous amenions avec nous, ils font comme eux usage de l'arc ; et si , quand on vient pour les enlever, ils peuvent saisir quelques uns des agresseurs , ils les mangent comme les Caraïbes
(i) Ile de Porto-Rico, à laquelle l'amiral donna le nom de Saint- Jean-Baptiste ( San- Juan- Bautista).
(M. F. de Nav.)
les mangent eux-mêmes. Nous restâmes deux jours dans un des ports (i) de cette île; beaucoup de monde descendit à terre, mais nous ne pûmes jamais prendre langue , parce que tous les habitans s'enfuyaient dans la crainte des Caraïbes. L'amiral n'avait vu, dans son premier voyage, aucune de ces îles, qui furent toutes découvertes dans cette traversée : elles sont toutes très belles, et la terre en est excellente; mais File de Buriquen parut meilleure à tout le monde. Ici, à peu près, finissent les îles situées du côté de l'Espagne, que l'amiral n'avait point vues, quoique nous regardons comme certain qu'il y a plus de quarante lieues de terre du côté de l'Espagne avant ces premières, parce que deux jours avant que nous ne vissions la terre ,v nous aperçûmes des oiseaux qu'on appelle frégates ; ce sont des oiseaux de proie marins qui ne s'arrêtent ni ne dorment sur l'eau. Il était déjà tard lorsque nous les vîmes s'élever, et ensuite se diriger vers la terre pour y dormir; et comme la nuit approchait, ils n'auraient pas pu aller se reposer avant la fin du jour à douze ou quinze lieues plus loin. C'était vers la droite qu'ils prenaient leur vol , et c'était cette direction que nous sui-
(i) C'est le golfe cle Mayaguës {Ensenada de May agîtes).
(M. F. de Nav.)
vions aussi du côté de l'Espagne, d'où nous jugeâmes tous que de ce côté il devait y avoir terre, ce qu'on ne vérifia point, parce que cela nous eût détourné de la route dans laquelle nous marchions. J'espère que dans peu de voyages cette terre se trouvera. Nous partîmes au point du jour de cette île (i), et ce jour-là, avant la nuit, nous fûmes en vue d'une terre qui n'était pas non plus connue d'aucun de ceux qui avaient fait le premier voyage; mais par les renseignemens des Indiens que nous amenions, nous soupçonnâmes que c'était Y Espagnole, dans laquelle nous sommes maintenant (2). Entre cette île et celle de Buriquen on en aperçut une autre (3) , quoiqu'elle ne fût pas grande. Après notre arrivée à cette île Espagnole nous trouvâmes d'abord une terre basse et très plate (4) ; tous étaient incertains si c'était réellement l'île qu'ils soupçonnaient être, parce que cette partie n'avait été vue ni par l'amiral, ni par les autres qui l'avaient suivi. Comme cette île est grande, elle est divisée en provinces qui portent des
(1) Porto-Rico. (M. F. de Nav.)
(2) L'amiral prit d'abord terre à l'île Espagnole , le vendredi 11 novembre. ( Idem. )
(3) La Mona y Monito. [Idem.)
(4) Cap dcl Engano , dans l'île Espagnole. [Idem.)
noms différens; on appelle cette partie où nous arrivâmes en premier lieu Hayti; la province qui la touche s'appelle Xamand , et l'autre Bohio ; c'est celle dans laquelle nous sommes en ce moment. Ces provinces se subdivisent en beaucoup d'autres , parce qu'elles sont grandes; ceux qui ont visité ces côtes assurent qu'elle peut avoir deux cents lieues de longueur : quant à moi , je lui en donnerai au moins cent cinquante. On ne connaît pas jusqu'à présent sa largeur. Il y a quarante jours qu'une caravelle est partie pour en faire le tour; elle n'est point encore revenue. C'est une terre fort singulière, dans laquelle il y a de grandes rivières , de hautes montagnes, de belles vallées et de grandes plaines; je soupçonne que l'herbe n'y sèche pas de toute l'année. Je ne crois pas qu'il y ait jamais d'hiver dans cette île ni dans les autres 7 parce que , à Noël , on trouve beaucoup de nids d'oiseaux , les uns avec des petits , les autres avec des œufs ; mais , ni dans celle-ci ni dans les autres, on n'a jamais vu de quadrupèdes, excepté quelques chiens de toutes couleurs, comme dans notre patrie : leur espèce ressemble à celle de nos gros carlins. Quant aux animaux sauvages , il n'y en a point. Il y a aussi un animal de la couleur et du poil du lapin, de la grandeur d'un lapereau, avec une longue queue, les pâtes
comme celles d'un rat , il grimpe sur les arbres ; plusieurs en ont mangé et disent que c'est fort bon. H y a des couleuvres en grand nombre, mais elles sont petites. Il y a des lézards, quoique en petit nombre, parce que les Indiens s'en régalent et en estiment la chair autant que nous estimons en Europe celle des faisans. Ils sont de la grandeur des nôtres, dont ils diffèrent par leur conformation; cependant, dans un îlot (i), qui est près d'un fort qu'on appelle Monte-Cristo, où nous restâmes plusieurs jours, on a vu un lézard très grand ; on le disait de la grosseur d'un veau et aussi long qu'une lance: on sortit plusieurs fois pour le tuer, mais il s'échappa toujours dans la mer, sans qu'on pût en venir à bout. Il y a dans cette île et dans les autres un grand nombre d'oiseaux de notre patrie, et beaucoup d'autres qui nous étaient inconnus. Quant aux oiseaux domestiques, on n'en a jamais vu aucun ici; cependant, dans la Zuruquia, il y avait dans les maisons des canards, la plupart blancs comme la neige, et quelques autres noirs, très jolis, avec des crêtes rases (con crestas rasas); ils sont plus grands que les nôtres , mais plus petits que nos oies. Nous fîmes environ cent lieues sur la côte de
( i ) Ile Chèvre ( Cabra ). ( M. F. de Nav, )
cette île, parce que jusqu'à l'endroit où l'amiral avait laissé le monde , qui était à peu près au centre ou au milieu {en comedio 6 en medio) de File , il n'y avait pas beaucoup moins que cette distance. Passant par la province appelée Xamand, nous abordâmes directement au pays de l'un des Indiens que , dans le dernier voyage , on avait renvoyé habillé , et avec quelques bagatelles que l'amiral lui avait fait donner. Ce jour-là il nous mourut un matelot biscayen qui avait été blessé par les Caraïbes ; et comme nous allions le long de la côte , on eut le temps d'envoyer une embarcation à terre pour l'enterrer : cette embarcation était escortée par deux caravelles, qui s'approchèrent beaucoup de la terre. Un grand nombre cj'lndiens vinrent au-devant de la barque; quelques uns portaient de l'or au cou et aux oreilles ; ils voulaient venir aux vaisseaux avec les chrétiens , mais nos gens ne voulurent pas s'en charger, parce qu'ils n'avaient pas la permission de l'amiral. Quand ils virent qu'on ne voulait pas les amener, deux d'entre eux se jetèrent dans un petit canot, et se rendirent à l'une des deux caravelles qui s'étaient approchées de terre; on les y reçut avec bonté, et on les amena au vaisseau de l'amiral. Ils dirent, au moyen d'un interprète, qu'un certain roi {un Rey fulano) les envoyait pour savoir
quelles gens nous étions, et pour nous prier de descendre à terre, parce qu'ils avaient beaucoup d'or, et qu'ils nous en donneraient, comme aussi de tout ce qu'ils avaient à manger. L'amiral leur fit donner à chacun une chemise, un bonnet et autres bagatelles, et leur dit qu'il allait à la résidence de Guacamari (i), et que par ce motif il ne pouvait s'arrêter,mais qu'il se présenterait une autre occasion où il pourrait les visiter : ils s'en allèrent avec cette réponse. Nous continuâmes notre chemin , et nous arrivâmes enfin à un port appelé Monte- Cris ti ; où nous nous arrêtâmes deux jours pour reconnaître la disposition de la terre, parce que le lieu où l'amiral avait laissé ses gens lors de son premier voyage, ne lui avait pas paru bon pour former un établissement. Nous descendîmes à terre à cet effet; il y avait près de là une grande rivière (2) de fort bonne eau; mais toute la terre est noyée et trop malsaine pour pouvoir être habitée. Quelques uns des nôtres , en allant visiter la rivière et le pays , trouvèrent , dans un certain endroit, deux hommes morts près de la rivière , l'un avec un lacet au cou, l'autre avec une corde
(1) On a vu, dans la relation du premier voyage, que Christophe Colomb l'appelle Guacanagari. (D. L. R.)
(2) Rivière de Santiago. ( M. F. de Nav. )
au pied : cela arriva le premier jour. Le jour suivant ils trouvèrent encore un peu plus loin deux autres corps morts. La position de l'un de ces corps permettait de voir qu'il avait beaucoup de barbe. Quelques uns des nôtres firent à ce sujet de fâcheuses conjectures, et non sans raison; car, comme je l'ai déjà dit, tous les Indiens sont sans barbe. Ce port est à douze lieues (1) de l'endroit où étaient les chrétiens. Au bout de deux jours nous mîmes à la voile pour le lieu où l'amiral avait laissé les Espagnols dont j'ai déjà parlé , dans la compagnie du roi de ces Indiens, appelé Guacamari, que je crois l'un des principaux de cette île. Ce jour-là nous arrivâmes en vue de notre destination; mais il était déjà tard (2), et comme il y avait là des bas-fonds sur lesquels, le jour auparavant, le navire qu'avait monté l'amiral s'était perdu , nous n'osâmes prendre port près de terre qu'après avoir sondé , ce que nous fîmes le lendemain; et lorsque nous fûmes assurés que nous pouvions entrer en toute sûreté , nous
(1) Il n'y a que sept lieues. (M. F. de Nav. )
(a) L'amiral arriva à l'entrée du port de la Nativité (JSavidad) le mercredi a 7 novembre, à peu près à minuit, et le jour suivant, vers le soir, il entra dans l'intérieur du port. {Idem.)
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restâmes cette nuit- là à un peu moins d'une lieue de terre. Le soir nous vîmes au loin venir à nous un canot, dans lequel paraissaient être cinq ou six Indiens qui se dirigeaient vers nous en toute hâte. L'amiral, croyant qu'il nous ferait entrer en sûreté en nous faisant retirer {que nos seguraba hasta alzarnos), ne voulut pas que nous les attendissions; mais eux, persistant dans leur projet, continuèrent de naviguer vers nous, et s'en approchèrent jusqu'à une portée d'escopette; ils s'arrêtèrent pour nous regarder; et voyant ensuite que nous ne les attendions pas, ils virèrent de bord et retournèrent à terre. Aussitôt que nous fûmes arrivés à l'endroit dont nous venons de parler (î), l'amiral fit tirer deux coups de lombarde pour voir si les chrétiens qui étaient restés avec Guacamari répondraient, car ils avaient aussi des lombardes. Comme personne ne répondit, et que l'on n'apercevait dans ce lieu aucun vestige de feu ni de maisons, tout le monde s'abandonna à l'affliction, et soupçonna tout ce qu'un semblable événement devait faire craindre. Pendant que nous étions tous ainsi plongés dans la tristesse, après quatre ou cinq heures de la nuit, le même canot que nous avions vu dans la soirée vint deux
(g) Baie du Caracol. (M. F. dk Nav.)
fois , et les Indiens qui le montaient demandèrent l'amiral à l'un des capitaines de la première caravelle qu'ils trouvèrent. On les amena au vaisseau de l'amiral , et ils ne voulurent y entrer que lorsque l'amiral leur eut parlé lui-même; ils demandèrent de la lumière pour le reconnaître, et quand ils l'eurent reconnu ils entrèrent. L'un d'eux était cousin de Guacamari, lequel les avait députés dans d'autres occasions. Après être retournés, comme nous l'avons dit, l'après-midi antérieure, ils rapportaient des masques d'or ( caratulas de oro ) , que Guacamari envoyait en présent , l'un pour l'amiral , l'autre pour un capitaine qui l'avait accompagné dans le premier voyage. Ces Indiens restèrent dans le vaisseau et parlèrent pendant trois heures avec l'amiral, en présence de tout le monde, et ils témoignèrent beaucoup cle joie de le revoir. Lorsqu'on leur demanda des nouvelles des chrétiens qu'on avait laissés , le cousin de Guacamari répondit qu'ils se portaient tous bien , quoiqu'il en fût mort quelques uns de maladie, et d'autres à la suite de rixes qui s'étaient élevées entre eux, et que Guacamari était en outre blessé à la jambe , ce qui l'avait empêché de venir lui-même, mais qu'il viendrait un autre jour. Ils racontèrent que deux autres rois, appelés, le premier Caonabô^l le second Mayreni, étaient venus faire
la guerre à Guacamari, et qu'ils lui avaient brûlé ses habitations : ils s'en retournèrent ensuite, disant qu'un autre jour ils reviendraient avec ledit Guacamari. Après tous ces détails, ils nous laissèrent consolés pour cette nuit. Le lendemain nous attendîmes dans la matinée l'arrivée de Guacamari, et dans l'intervalle quelques hommes sautèrent à terre par ordre de l'amiral , et se rendirent au lieu où ce chef indien avait coutume de résider; mais ils le trouvèrent réduit en cendre. La maison de campagne entourée d'une palissade assez forte, dans laquelle les chrétiens habitaient , avait été brûlée ou démolie (derribado), ainsi que tout ce qu'elle renfermait. On trouva quelques manteaux (hernias) (i) et d'autres vêtemens que les Indiens avaient apportés pour les jeter dans la maison Ça echar en la casa). Ceux qui venaient dans ces parages paraissaient fort intimidés ; et loin d'oser s'approcher de nous, ils fuyaient au contraire, ce qui ne nous parut pas bien, parce que l'amiral nous avait dit qu'en arrivant en ce lieu les canots des Indiens se rendraient à bord de nos vaisseaux en si grand nombre pour
(i) Capa de abrigo , manteau d'abri fait d'un tissu grossier de laine semblable à celui des couvertures, et de diverses couleurs. ( M. F. de Nav. )
DE CHRISTOPHE COLOMB. /f33
nous voir, que nous ne pourrions nous en défendre, comme ils l'avaient fait dans l'autre voyage. Comme nous voyions que maintenant ils se méfiaient de nous , cela ne nous paraissait pas un bon signe. Toutefois , séduits par nos démonstrations d'amitié et par nos présens, tels que grelots et perles de verre, un parent de Guacamari, et trois autres, se rassurèrent; ils arrivèrent dans la barque et vinrent à bord du vaisseau. Lorsqu'on leur demanda des nouvelles des chrétiens, ils répondirent qu'ils étaient tous morts. Déjà un des Indiens que nous avions amené de Castille nous l'avait dit , en nous assurant qu'il le tenait de l'un des deux Indiens qui étaient venus auparavant à bord avec leur canot ; mais nous ne l'avions vpas cru. On demanda à ce parent de Guacamari, par qui les chrétiens avaient été tués; il dit que c'était par le roi Caonabô et par le roi Mayreni, qui avaient brûlé tout ce qui était dans ce lieu; qu'un grand nombre des leurs étaient grièvement blessés, et que Guacamari avait la cuisse percée; qu'il s'était réfugié dans un autre lieu, où il désirait aller le chercher. On lui donna quelques présens, et il partit bientôt pour le port où résidait son parent. Nous les attendîmes tout le jour, et quand nous vîmes qu'ils ne venaient pas, beaucoup d'entre nous soupçonnèrent que les Indiens qui, l'avant- Tome II. 28
veille, étaient venus pendant la nuit, s'étaient noyés , parce qu'on leur avait donné deux ou trois fois à boire du vin, et que le canot était très petit, et pouvait facilement chavirer. Un autre jour, au matin, l'amiral mit pied à terre accompagné de quelques uns de nous, et nous allâmes à l'endroit où devait être la ville; tout était brûlé, et l'on y remarquait sur l'herbe des habits de chrétiens. A cette heure-là nous ne vîmes aucun mort. Les opinions étaient très divisées parmi nous ; les uns soupçonnaient Guacamari lui-même d'avoir trempé dans le meurtre des chrétiens et dans la trahison dont ils avaient été victimes; d'autres se refusaient à le croire^ par la raison que sa résidence était brûlée; enfin, la chose était fort douteuse, L'amiral ordonna de faire des recherches sous le sol où les chrétiens s'étaient fortifiés, parce qu'il leur avait laissé l'ordre qu'aussitôt qu'ils auraient acquis de l'or en certaine quantité, ils l'enfouissent. Pendant que cette opération se faisait, il voulut s'avancer à près d'une lieue pour visiter un point où il nous paraissait qu'on pouvait bâtir une ville , parce qu'il était temps de le faire. Quelques uns de nous allèrent avec lui , regardant la terre par la côte (por la costa ), jusqu'à ce que nous arrivâmes à un village composé de sept à huit maisons , que les Indiens
avaient abandonné aussitôt qu'ils nous virent venir, en emportant tout ce qu'ils purent, et en cachant le reste parmi des herbes qui entourent les maisons. Ces gens sont si brutes, qu'ils ne savent pas chercher un lieu habitable; on n'a pas d'idée des pitoyables constructions faites par ceux qui habitent les côtes; leurs maisons sont , tout autour, recouvertes de tant d'herbes, et l'humidité y est telle , que je ne conçois pas comme ils vivent. Nous trouvâmes dans ces maisons beaucoup de choses qui avaient appartenu aux chrétiens, et que nous ne croyions pas que ces gens-là eussent obtenues par des échanges , entre autres un très joli manteau à la moresque (una almalafa muy gentil), qui avait été conservé tel qu'il était v)enu de Castille; des bas, des morceaux de drap, une ancre de navire que l'amiral avait perdue vers ces parages dans son premier voyage, et une foule d'autres choses , ce qui nous confirma de plus en plus dans notre opinion. En recherchant parmi les objets qu'ils avaient cachés , nous trouvâmes dans un sac de nattes ( en una esportilla ) , soigneusement cousu, une tête humaine bien conservée; nous pensâmes que ce pouvait être la tête d'un père , d'une mère ou d'une personne chérie. Depuis, j'ai entendu dire qu'on en avait trouvé beaucoup d'autres ainsi enveloppées et
conservées, ce qui me fait penser que nous avions bien jugé. Nous retournâmes ensuite sur nos pas, et nous vînmes ce jour-là vers le lieu où avait été la ville : quand nous arrivâmes nous trouvâmes plusieurs Indiens qui, plus rassurés, étaient à échanger de l'or ; ils en avaient déjà échangé jusqu'à un marc. Ils avaient montré un lieu où étaient enterrés onze chrétiens, déjà recouverts par l'herbe qui avait poussé sur leurs cadavres , et tous disaient unanimement que Caonabo et Mayreni les avaient tués. Ils entremêlaient néanmoins leurs récits de plaintes contre les chrétiens, sur ce que l'un avait trois femmes, l'autre quatre; ce qui nous fit penser que le malheur éprouvé par les nôtres provenait de la jalousie des naturels. Un autre jour, dans la matinée , l'amiral ayant reconnu qu'il n'y avait là aucun lieu convenable pour que nous pussions y former un établissement , décida qu'une caravelle irait à la recherche d'un endroit commode, et il se dirigea d'un autre côté avec quelques uns d'entre nous. Nous trouvâmes un port très sûr et un terrain très agréable pour y établir une habitation ; mais comme ce point était éloigné de celui où nous désirions nous placer, et où se trouvait la mine d'or, l'amiral ne voulut pas s'y fixer, et il résolut de ne placer son établissement que clans un autre endroit où
il serait plus assuré de trouver réunis tous les avantages désirables.
La caravelle qui était allée de l'autre côté pour chercher un lieu propre à former un établissement, et sur laquelle avaient été embarqués Melchior et quatre ou cinq autres hommes capables , en qui l'on pouvait avoir confiance (hombres de pro) , était arrivée lorsque nous fûmes de retour de l'endroit dont nous venons de parler. Pendant qu'ils côtoyaient le rivage , un canot qui portait deux Indiens, dont l'un était frère de Guacamari, se présenta à eux; ce dernier fut reconnu par un pilote de la caravelle. Sur la demande que leur firent les principaux de ce navire, ils répondirent que Guacamari les suppliait de descendre à terre , où il avait sa résidence, composée d'une cinquantaine d'habitations environ. Les chefs espagnols firent alors approcher la chaloupe de terre , y débarquèrent, et se rendirent ensuite dans le lieu où était Guacamari, qu'ils trouvèrent étendu sur son lit, se plaignant comme s'il était blessé. Ils causèrent avec lui, et lui demandèrent des nouvelles des chrétiens ; il répondit comme les autres , que c'étaient Gaonabo et Mayreni qui les avaient assassinés, et qui l'avaient blessé lui-même à la cuisse , laquelle il leur montra bandée. Ceux qui le virent alors crurent à la vérité de ce qu'il
disait. Au moment de se séparer il donna un bijou d'or à chacun des Espagnols , selon le mérite qu'il leur attribuait. Ils réduisent cet or en feuilles très minces , parce qu'ils en ont besoin pour faire des masques (caratulas) , et pour pouvoir l'appliquer sur le bitume (beturi) , qu'ils font aussi, ce qui ne pourrait pas avoir lieu si cet or n'était pas réduit en feuilles. Ils font aussi d'autres bijoux pour orner leur tête et pour suspendre aux oreilles ou au nez, et à cet effet il faut qu'il soit également réduit en feuilles minces : ils ne font pas tout cela par ostentation et pour faire parade de leurs richesses, mais par goût (por buen parecer). Guacamari leur fit entendre par signes, et le mieux qu'il put , que , comme il était malade , il les suppliait de vouloir bien dire à l'amiral d'avoir la bonté de venir le voir. Lorsque l'amiral arriva, ils lui racontèrent ce qui s'était passé. Un autre jour, le matin , il résolut de partir pour cet endroit, auquel nous devions arriver en trois heures , parce qu'il y avait à peine trois lieues du point où nous étions ; mais comme nous y arrivâmes à l'heure du dîner, nous prîmes notre repas avant de descendre à terre. Après que nous eûmes mangé, l'amiral ordonna à tous les capitaines de venir avec leurs barques pour aller à terre , parce que déjà , dans la mâtiné*
qui précéda le jour de notre départ du point où nous étions, le frère de Guacamari était arrivé pour parler à l'amiral, et le presser d'aller à la résidence de son frère.
L'amiral débarqua avec toutes les personnes qui jouissaient le plus de sa confiance ; leurs costumes étaient si soignés, que, même dans une grande ville, on les aurait jugés de bon goût. Il apporta avec lui quelques objets pour en faire cadeau à Guacamari , afin de répondre à la politesse qu'il lui avait faite de lui offrir une certaine quantité d'or, et à la bonne volonté qu'il avait témoignée. Guacamari, dont nous avons déjà parlé, avait également fait ses dispositions pour lui offrir ses présens. Lorsque nous arrivâmes, nous le trouvâmes dans son lit, suspendu en l'air, suivant l'usage du pays; ce lit était tissu en coton et semblable à un filet : il ne se leva point, mais de son lit il fit, le mieux qu'il sut, des démonstrations de politesse, et il avait les larmes aux yeux en exprimant son vif regret de la mort des chrétiens. Il commença par nous raconter, le mieux qu'il lui fut possible , de quelle manière les uns étaient morts de maladie, comment d'autres avaient été tués lorsqu'ils allaient chercher la mine d'or à Caonabô , et de quelle manière on était venu assassiner les autres dans sa cité. A en juger
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par l'état des cadavres, il n'y avait pas encore deux mois que l'événement était arrivé. Après avoir fini, il présenta à l'amiral huit marcs et demi d'or, et cinq ou six cents de pierreries travaillées de diverses couleurs , un couvrechef (bonete) enrichi également de pierreries, auquel je juge qu'ils attachaient beaucoup d'importance ; dans le bonnet il y avait un joyau qu'il lui donna comme une chose très respectable. Il me paraît qu'ils estiment le cuivre plus que l'or. Comme il se trouvait alors avec moi un chirurgien d'armée, l'amiral dit à Guacamari que nous étions très instruits dans la connaissance des maladies des hommes, et qu'il voulût bien nous montrer sa blessure. Il répondit qu'il le ferait volontiers, et j'ajoutai que pour cela il serait nécessaire, si cela lui était possible, qu'il sortît de sa maison , parce que la grande quantité de gens qui l'encombraient rendait la pièce obscure, et empêchait de bien observer la plaie : il sortit en effet immédiatement, en s'appuyant sur le bras de l'amiral; mais je crois que ce fut plutôt par timidité que de bonne volonté. Lorsqu'il se fut assis, le chirurgien s'approcha de lui, et commença à lui enlever les bandes; alors il dit à l'amiral que sa blessure avait été faite avec une ciba, ce qui signifie, avec une pierre : lorsqu'elle fut découverte, nous l'examinâmes. Il est certam
qu'il n'avait pas plus de mal à cette jambe qu'à l'autre, quoique, à en juger par ses grimaces iaunque el hacia del raposo), on aurait pu croire qu'elle le faisait beaucoup souffrir. On ne pouvait se former une opinion bien arrêtée sur ce qui s'était passé , parce qu'on en ignorait les causes; mais il y avait incontestablement plusieurs circonstances qui démontraient que des ennemis l'avaient attaqué. L'amiral luimême ne savait quoi faire ; mais il lui parut , ainsi qu'à beaucoup d'autres, qu'il était bon pour le moment de dissimuler jusqu'à ce qu'on connût parfaitement Ja vérité, car alors on pourrait châtier ceux que l'on voudrait. Dans cette soirée Guacamari vint avec l'amiral visiter les bâtimens : on lui montra les chevaux et tout ce qu'il y avait, et il en fut très émerveillé, comme de choses qui lui étaient tout- à -fait inconnues. Il accepta une collation dans le bâtiment , et dans la soirée il retourna chez lui. L'amiral lui dit qu'il voulait aller habiter dans le même lieu que lui , et y faire construire des maisons; celui-ci répondit qu'il en serait charmé, mais il lui fit observer que cet endroit était très malsain à cause de sa grande humidité, ce qui était très vrai. Tout ceci se passait devant nos deux interprètes indiens, qui étaient venus en Castille dans notre précédent voyage.
Ils étaient les seuls que nous avions conservés , de sept embarqués avec nous, les cinq autres étant morts en chemin, et ceux-ci avaient été eux-mêmes bien près de mourir. Nous demeurâmes encore un jour à mouiller dans ce port; et Guâcamari ayant voulu savoir l'époque du départ de l'amiral , ce dernier lui fit savoir que ce serait le j our suivant. Dans cette même j ournée le frère du chef indien , dont nous avons déjà parlé , vint au bâtiment accompagné de plusieurs personnes; ils apportèrent un peu d'or pour faire des échanges, et le jour même de notre départ on échangea une bonne quantité de ce précieux métal. Il y avait dans le bâtiment dix femmes de celles qu'on avait prises dans l'île de Caribyy dont la plupart étaient de Buriquen. Le frère de Guâcamari s'entretint avec elles; nous présumons qu'il leur dit de faire ce qu'elles s'empressèrent d'exécuter cette nuit, c'est-à-dire qu'au moment où nous commencions de nous livrer au sommeil, elles se jetèrent très doucement à l'eau , et se dirigèrent vers la terre , de manière que quand on s'aperçut de leur absence elles étaient déjà si loin, qu'on eut toute les peines du monde à en rattraper plus de quatre avec les barques , et encore ne les prit-on qu'au moment où elles sortaient de l'eau; elles avaient nagé pendant plus d'une grande demi-lieue. Le
jour suivant, de très bonne heure, l'amiral envoya dire à Guacamari qu'il eût à lui envoyer les femmes qui s'étaient échappées la nuit précédente, et qu'il donnât promptement des ordres pour qu'on les cherchât. Quand les envoyés de l'amiral arrivèrent, ils trouvèrent le bourg abandonné , au point qu'il n'y restait plus une seule personne. Beaucoup d'entre nous commencèrent alors à se confirmer dans leurs soupçons ; d'autres se bornaient à dire qu'ils avaient probablement changé de bourgade , ainsi qu'ils sont dans l'habitude de le faire. Ce jour -là nous ne bougeâmes pas , parce que le temps était contraire. Le jour suivant, l'amiral ayant pris de bonne heure la résolution, puisque le temps continuait à être contraire , d'aller visiter, avec les canots , un port qui se trouvait à deux lieues de distance (1), le long de la côte, afin de s'assurer si ce lieu était convenable pour y construire des habitations , nous y allâmes avec toutes les barques des navires, laissant les bâtimens dans le port. Nous parcourûmes toute la côte de l'île dont les habitans se méfiaient de nous, et nous arrivâmes dans un bourg d'où ils s'étaient tous enfuis. En parcourant les maisons de ce village, nous rencontrâmes, caché dans le
(i) Port Del fin 6 Bahiàja, (M. F. de Nav. )
bois (jnetido en el monte) , un Indien blessé d'un coup de dard {ferido de una vara) , qui lui avait traversé les épaules, ce qui l'avait empêché de fuir plus loin. Les habitans de cette île se battent avec des dards ou javelots pointus , qu'ils lancent avec des arcs semblables à ceux dont les petits garçons de Castille se servent pour lancer leurs petites flèches, et ils les jettent à de très grandes distances et avec assez de justesse. Il est certain qu'ils peuvent faire beaucoup de mal à des gens désarmés. Cet Indien nous rapporta que Caonabô et les siens l'avaient blessé et avaient brûlé les maisons de Guacamari. Le peu que nous comprîmes à son langage, et les versions équivoques qu'ils nous ont données , nous ont tellement embarrassés, que jusqu'à présent il nous a été impossible de découvrir la vérité de la cause de la mort de nos gens. Nous ne trouvâmes pas non plus que ce port fût convenablement disposé, sous le rapport de la salubrité, pour y construire des habitations. L'amiral décida que nous remonterions la côte par où nous étions venus de Castille , parce qu'on nous avait indiqué que c'était de ce côté que se trouvait l'or. Le temps nous fut si défavorable, qu'il nous coûta plus de peine pour faire trente lieues en arrière, que pour venir de Castille; ce qui, réuni à la longueur du chemin, fit qu'il s'était déjà
écoulé plus de trois mois depuis que nous étions descendus à terre. La Providence permit que , par suite de la contrariété du temps qui nous empêcha d'aller plus en avant, nous eûmes à prendre terre dans un lieu le mieux situé du monde, et tel que nous pouvions le désirer, où il y a un excellent port et beaucoup de poissons (i) dont nous avions grand besoin à cause du peu de viande qui nous restait. Il y a dans ces parages des poissons singuliers et plus sains que ceux d'Espagne : il est vrai que le climat ne permet pas de les conserver d'un jour à l'autre, parce que l'air est ici chaud et humide, ce qui occasionne une prompte putréfaction des matières animales (las cosas introfatibles). La terre est très propre à toute espèce de culture (muy gruesa para todas cosas), il y a auprès deux rivières , dont l'une grande , et l'autre moyenne , et dont l'eau est excellente. On construit sur le rivage de l'une de ces rivières une ville nommée Marta, qui est bornée d'un côté par l'eau, de manière que la moitié de la ville en est entourée , avec un ravin de roche escarpée, en sorte que de ce côté elle n'a besoin d'aucune fortification ; l'autre moitié est ceinte par une
(i) U Isabelle , éloignée de dix lieues à Test de Monte- Cristo. ( M. F. de Nav. )
futaie épaisse, qui permettrait à peine à un lapin de passer à travers , et les arbres en sont si verts , qu'en aucun temps le feu ne pourra les brûler. On a commencé à détourner un bras de la rivière, que les directeurs des travaux {maestros) veulent faire passer par le milieu de la ville , et ils y établiront des moulins et des scies d'eau {inoliendas e sierras de agua), et tout ce qu'on peut faire au moyen de l'eau. On a semé beaucoup de plantes potagères, qui croissent plus vite en huit jours dans ce pays qu'en vingt en Espagne. Il y vient continuellement beaucoup d'Indiens, et avec eux des Caciques, que l'on peut considérer comme leurs capitaines ; ils sont accompagnés également de beaucoup d'Indiennes : ils viennent tous chargés d'âges qui sont comme des navets, excellens à manger, et que nous préparons ici de toutes sortes de manières. Cet aliment est si fortifiant (cordial) , qu'il nous a fait à tous le plus grand plaisir, parce que, sans exagérer, nous pouvons dire que jamais hommes n'ont été soumis à un genre de vie plus rigoureux que celui que nous avons mené en mer, et cela était nécessaire, parce que nous ne savions pas le temps que nous aurions et celui que nous serions obligés de passer en chemin ; ainsi il fut prudent d'économiser les vivres afin de pouvoir conserver la vie, quel que fût le
temps qui survînt. Ces Indiens changent l'or, les vivres et tout ce qu'ils apportent contre des bouts d'aiguillettes , des perles de verre , des épingles et des morceaux d'écuelles et de plats. Les habitans de Caribi appellent cet âge, nabi y et les Indiens le nomment liage. Tous les habitans de cette peuplade, ainsi que je l'ai déjà dit, vont tout nus, comme lorsqu'ils sont venus au monde; il faut en excepter cependant les femmes de cette île, qui couvrent leurs parties naturelles avec un morceau de toile de coton , qui leur entoure les hanches; d'autres les couvrent avec des herbes et des feuilles d'arbres.
Les hommes comme les femmes sont dans l'usage de se peindre le corps , et c'est là leur principale parure (sus galas dellos è délias es pintarsé) ; les uns se peignent en noir, les autres en blanc et en rouge , et d'une manière si bizarre, qu'on ne peut s'empêcher de rire en les voyant; leurs têtes sont rasées de distance en distance , et ils conservent à certaines places des toupets de cheveux disposés de telle sorte , qu'il serait impossible de les représenter; en un mot, tout ce que, dans notre Espagne, on pourrait faire sur la tête d'un fou, ici le personnage le plus considérable d'entre eux est enchanté de le faire sur lui-même (vos lo ternâ en mucha merced). Nous sommes dans un pays où il y a beaucoup
de mines d'or, et, selon ce qu'on rapporte, aucune n'est à plus de vingt ou vingt-cinq lieues; les unes sont situées , dit-on , dans le Nid, sous la domination de Caonabo, celui qui a massacré les chrétiens; il y en a d'autres dans une autre partie qu'on appelle Cibao, lesquelles, s'il plaît à Dieu, nous verrons de nos propres yeux sous peu de jours; à présent même nous l'exécuterions, si nous n'avions pas tant de choses à faire, que nous ne pouvons suffire à tout, et que les gens ont souffert extraordinairement depuis quatre ou cinq jours. La principale cause me paraît provenir du travail extraordinaire, des mauvais chemins et de la différence du climat {allende de la dwersidad de la tierra); mais j'espère qu'avec la grâce de Dieu tous se lèveront en bonne santé. D'après ce qu'on peut juger de ces gens-ci, on voit que s'ils nous comprenaient, tous se convertiraient, car ils font tout ce qu'ils nous voient faire, soit lorsque nous nous agenouillons devant les autels , soit quand V Angélus {ave Maria) sonne, soit à nos autres actes de dévotion , soit enfin lorsque nous faisons le signe de la croix ; tous disent qu'ils veulent être chrétiens, quoique dans le fond ils soient idolâtres , car dans leurs maisons ils ont des idoles de plusieurs espèces. Je leur ai demandé ce que c'était , et ils m'ont répondu que c'était une chose
de Turejy ce qui veut dire du ciel. Je voulus les jeter au feu, mais cela leur fît tant de peine , qu'ils en avaient les larmes aux yeux. Us pensent également que tout ce que nous apportons vient du ciel , et c'est pour cela qu'ils appellent tout Turey > qui signifie ciel , ainsi que nous l'avons déjà dit. Le jour que je'fus coucher à terre fut le premier jour du Seigneur (el prirnero dia del Senor). Le peu de temps que nous avons passé à terre , nous nous sommes plus occupés de nous loger et de chercher les choses nécessaires, qu'à prendre connaissance de ce que produisait cette terre et de ce qui s'y trouvait. Cependant, dans le peu que nous avons vu, il y a des choses dignes d'inspirer la plus grande admiration. Nous avons vu des arbres qui produisent de la laine si fine , que les connaisseurs disent qu'on en pourra faire du bon drap. Ces arbres sont en si grande quantité , qu'il sera aisé de charger les caravelles de cette laine , quoiqu'elle soit fort difficile à recueillir, parce que les arbres sont très épineux; mais je suis convaincu qu'on trouvera quelque moyen pour la ramasser. Il y a beaucoup de coton sur des arbres qui produisent continuellement, et qui sont aussi grands que les pêchers (duraznos) (1).
( ï ) Duracina arbor> duracinus persica, espèce de pécher.
(D. L. R.) Tome II. 29
45o SECOND VOYAGE
Il y a aussi d'autres arbres qui produisent une cire qui , pour la saveur et pour brûler, ressemble tellement à celle des abeilles, qu'il y a très peu de différence de l'une à l'autre. Il existe une multitude d'arbres de térébenthine extraordinaire (muy singular) et très fine; on y trouve beaucoup de gomme adragant {alquitira) , également de très bonne qualité. On y voit des arbres qui, à ce que je crois, produisent la noix muscade , mais je ne puis pas l'assurer, parce qu'ils sont à présent sans fruits, et que je ne les juge que par la saveur et l'odeur de l'écorce, qui sont semblables à celles de la noix muscade. Je vis un Indien qui portait au cou une racine de gingembre. On y trouve aussi de Paloès; mais il n'est pas de la même espèce que celui que nous connaissons dans nos pays : il n'y a cependant pas de doute qu'il ne soit de la famille des aloès que distinguent les savans {los dotores). On y trouve une espèce de cannelle qui n'est pas, à la vérité, aussi fine que celle que nous avons vue ; nous ne savons pas si par hasard cela provient de ce qu'on ne sait pas la recueillir à temps, ou bien si c'est parce que le terrain ne peut en produire de meilleure. On y distingue aussi des mirobôlans couleur de citron [mirobolajws cetrinos) ; mais en ce moment ils sont tous tombés au pied des arbres, et comme la terre est très
humide, ils sont pourris. Leur saveur est très amère, et cela provient, à ce que je crois, de ce qu'ils sont gâtés ; mais à l'exception du goût, qui est mauvais, ce sont sous tous les autres rapports de véritables mirobolans. Il y a aussi de la gomme lentisque d'une excellente qualité. Les habitans de toutes les îles que nous avons jusqu'à présent découvertes, ne possèdent aucune espèce de fer. Ils ont beaucoup d'outils, surtout des haches et des erminettes (azuelas) (i) faites avec des pierres si élégantes et si bien travaillées, qu'on ne peut trop s'étonner de ce qu'ils ont pu les fabriquer sans fer. Leur nourriture consiste en pain fait avec des racines d'une herbe qui tient le milieu entre l'arbre et l'herbe; c'est Y âge {é el âge) dont j'ai déjà parlé, qui est comme un navet, et qui fournit un fort bon aliment. Ils emploient pour l'assaisonner une espèce d'épice qu'ils appellent agi, et avec laquelle ils mangent également le poisson, ainsi que les oiseaux, quand ils peuvent en prendre , et dont il existe une multitude d'espèces. Ils ont des fruits {unos granos) ressemblant aux noisettes, et très bons à manger. Ils mangent toutes les couleuvres, les lézards, les
(t) Azuela , erminette, outil de menuisier.
araignées et les vers qu'ils trouvent; c'est par ce motif que je les considère comme plus brutes qu'aucun animal du monde. L'amiral , après s'être déterminé à abandonner la découverte des mines jusqu'à ce qu'il eût expédié les vaisseaux qui devaient partir pour la Castille (j), parce que la majeure partie de ses gens étaient tombés malades, résolut de dépêcher deux escadrilles (cuadrillas) avec deux capitaines, l'une à Cibao (2), et l'autre à Niti, où était Caonabo, dont j'ai déjà parlé. Ils furent de retour, l'un le 20 janvier, et l'autre le 21 : celui qui se rendit à Cibao découvrit de l'or dans tant d'endroits, qu'à peine on ose le dire , car en réalité il en trouva dans plus de cinquante ruisseaux ou rivières , et même par terre dans des endroits où les rivières ne passaient pas; de sorte qu'il dit que, dans ce pays-là, on trouvera de l'or partout où l'on en cherchera. Il en apportait
(1) Il envoya en effet douze bâtimens sous le commandement d'Antoine de Torres , qui mit à la voile du port de la Nativité (la Navidad) , le 2 février i494? apportant avec lui la relation de tout ce qui était arrivé. (M. F. de Nav. }
(2) Ce fut Alonso de Hojeda qui, avec quinze hommes, partit dans le mois de janvier i494> pour chercher les mines de Cibao , et qui retourna peu de jours après avec des nouvelles favorables, ayant été très bien reçu partout par les habitans du pays. (Idem.)
plusieurs échantillons pris dans différentes parties , qu'il avait trouvés dans les sables des rivières et dans les mares ( hontizuelas) , et il croyait qu'en fouillant la terre , comme nous savons le faire, on en découvrirait de plus gros morceaux, parce que les Indiens ne savent pas la creuser, et qu'ils n'ont pas les outils nécessaires pour pénétrer à un palme de profondeur. Celui qui se rendit à Niti dit avoir trouvé ce précieux métal dans trois ou quatre endroits différens , et il en apporta aussi des échantillons. C'est ainsi que, dès ce moment, les souverains nos maîtres peuvent être considérés comme les monarques les plus heureux et les plus riches du monde; car jusqu'à nos jours on n'a vu ni entendu rien de semblable sur la terre, et véritablement , dans le prochain voyage que feront les vaisseaux, ils seront porteurs d'une si énorme quantité d'or, que cela causera la plus grande admiration à ceux qui le verront. Il me semble qu'ici je dois terminer mon histoire. Je crois que ceux qui ne me connaissent pas, et qui m'auront entendu raconter des choses aussi extraordinaires, me traiteront de narrateur impertinent {ine ternan por prolijo), et d'homme qui a exagéré un peu; mais Dieu est témoin que je ne me suis pas écarté un instant de la vérité.
Ici se termine la copie de ce qui a rapport aux nouvelles de ces contrées des Indes (i); ce qui suit dans la lettre n'est pas relatif à l'objet essentiel, car il ne s'agit que des affaires particulières que ledit docteur Chanca, comme natif de Séville, recommandait à ceux du Chapitre (Cabildo) de cette ville, et qui concernaient ses biens et ses parens qu'il avait laissés à Séville , où cette lettre parvint dans le mois de (2) l'an 1 493-
Ceci a été copié d'un registre que possède V Académie royale d'Histoire, écrit vers le milieu du seizième siècle 9 et qui fait partie de la collection de documens relatifs aux Indes > que forma Antoine de Aspa , religieux de V ordre de Saint-Jérôme , du monastère de la Mejorada,
(1) Il est vivement à regretter que le docteur Chanca n'ait pas rapporté les événemens qui eurent lieu postérieurement dans l'île Espagnole , avec d'autant plus de raison qu'ils sont fort importans, et que d'autres historiens contemporains les ont racontés. (M. F. de Nav. )
(a) On trouve une semblable lacune dans l'original; la date de l'année n'est pas juste. Cette lettre a dû être portée par les vaisseaux de Tforres, et par conséquent être écrite à la fin de janvier i494> après la première expédition de Hojeda. ( Idem )
DE CHRISTOPHE COLOMB. /f55
près d'Olmedo. Le manuscrit se compose de trente-trois feuUles ; les dix-sept premières contiennent les premier et deuxième Livres des Décades de Pierre Martyr de Angleria, traduites en castillan. Le traducteur, qui écrivait dans les années de i5i2 à i5â4, a fait plusieurs additions au premier; le deuxième est une traduction presque littérale. Depuis la feuille dixsept verso, jusqu'à la trente-unième, on trouve la relation du docteur Chanca, que nous venons de donner, et qui était restée inédite jusqu'à ce moment. Don Manuel Avella en avait tiré une copie, qui se trouve dans la collection de don J.-B. Muhoz, et je l'ai eue sous les yeux pour la confronter avec l'original.
A Madrid, le 11 juin 1807.
Signé Marti n-Fernandez de NAVÀRRETE.