MEMOIRE
Sur les résultats du second voyage aux Indes de l'amiral don Christophe Colomb, que cet amiral rédigea pour les Rois catholiques, et remit, dans la ville à'Isabela, le 3o janvier i494? à Antoine de Torres. A la fin de chaque chapitre se trouve la réponse de Leurs Altesses, (i)
Ce que vous, Antoine de Torres, capitaine du vaisseau Marie-Galante (Marigalante), et gouverneur de la ville de Isabela, direz de ma part au Roi et à la Reine , nos maîtres , est ce qui suit :
Premièrement, après avoir remis les lettres de créance que vous portez de ma part pour Leurs Altesses , vous leur baiserez , en mon nom, les pieds et les mains, et vous me recommanderez à elles comme au Roi et à la Reine , mes maîtres naturels, au service desquels je désire terminer mes jours, et vous pourrez leur dire plus amplement tout ce que vous avez vu et su de moi.
Leurs Altesses V agréent et le reconnaissent pour un service.
(i) Dans l'original et dans la copie du manuscrit d'où on a tiré cette autre copie, les réponses sont en marge de chaque chapitre. ( M. F. de Nav. )
Item. Quoique, par les lettres que j'ai écrites à Leurs Altesses , ainsi qu'au père Buil et au trésorier, on puisse se former une idée bien détaillée et étendue de tout ce qui s'est fait depuis notre arrivée; vous direz néanmoins de ma part à Leurs Altesses, qu'il a plu à Dieu de m'accorder pour leur service une si grande grâce, que non seulement jusqu'à présent on n'a rien trouvé qui ait pu diminuer l'importance de ce que j'ai écrit, dit et affirmé précédemment à Leurs Altesses; mais que, par la grâce de Dieu, j'espère au contraire que dans peu de temps tout cela paraîtra bien plus clairement par les faits, parce que, sur le rivage de la mer, sans avoir pénétré dans l'intérieur du pays, on trouve des traces marquées des différentes épiceries, et que ce commencement annonce naturellement de meilleurs résultats que ceux déjà obtenus. Il en est de même pour les mines d'or ; car deux personnes seulement qui partirent pour en découvrir, chacune de leur côté , et qui ne s'arrêtèrent que quelques instans, parce qu'elles avaient avec elles très peu de monde , trouvèrent cependant un grand nombre de rivières dont les sables renfermaient ce précieux métal, et en telle quantité , que chacun de ceux qui se trpuvaient là en ramassèrent avec la main pour échantillon, et que nos deux envoyés revinrent si
joyeux et vantèrent tellement l'abondance de l'or, que je crains de fatiguer l'attention de Leurs Altesses en rapportant tout ce qu'elles ont dit. Mais comme Gorbalan i qui fut une des personnes qui allèrent à la découverte, se rend en Espagne , il pourra raconter tout ce qu'il a vu et observé; quoiqu'il reste ici un autre individu nommé Hojeda, domestique {criado) du duc de Medinaceli, garçon très discret et très appliqué {muy discreto mozo y de muy gran recabdo), qui , sans aucun doute et même sans comparaison , découvrit beaucoup plus , d'après le mémoire qu'il donna sur les rivières qu'il avait vues, en ajoutant que dans chacune d'elles il y a des choses qui paraissent incroyables : il résulte de tout cela que Vos Altesses doivent rendre grâce à Dieu, qui les favorisa tant dans toutes leurs entreprises.
Leurs altesses rendent beaucoup de grâces à Dieu pour tout cela, et considèrent comme un service très signalé tout ce que V amiral a déjà fait et ce qu'il fait en ce moment , parce qu elles reconnaissent qu'après Dieu c'est lui qui leur a procuré ce qu elles ont et pourront avoir dans ces contrées j et comme elles lui écrivent à ce sujet plus longuement, elles se réfèrent à leur lettre.
Item. Vous direz à Leurs Altesses ce que je
DE CHRISTOPHE COLOMB. 45cj
leur ai déjà écrit, que je désirerais avec ardeur pouvoir leur envoyer, par ce convoi , une plus grande quantité d'or sur celui qu'on a l'espoir de pouvoir ramasser; mais que la majeure partie des gens que nous employons sont tombés subitement malades. En outre , le départ de ce convoi ne pouvait pas être suspendu plus longtemps , soit à cause des grands frais que son séjour ici occasionne, soit parce que le temps est favorable pour aller, et pour le retour de ceux qui doivent rapporter les objets dont nous avons ici le plus pressant besoin. S'ils différaient à se mettre en route , et si ceux qui doivent revenir retardaient leur départ , ils ne pourraient pas être arrivés ici au mois de mai. D'ailleurs , si je voulais entreprendre d'aller dans ce moment aux rivières avec ceux qui sont bien portans , tant sur mer que sur terre , dans les habitations ( en la poblacion ) , j'éprouverais beaucoup de difficultés et même des dangers , parce que dans un trajet de vingttrois à vingt-quatre lieues, où l'on trouve des ports et des rivières à passer, pour faire une si longue route et pour y séjourner le temps nécessaire pour ramasser l'or, on serait obligé d'emporter beaucoup d'objets pour la nourriture, que l'on ne pourrait pas charger sur le dos, et qu'on ne trouve pas de bêtes de somme
46o SECOND VOYAGE
pour y suppléer. Les routes et les passages ne sont pas d'ailleurs dans l'état où je désire qu'ils soient pour devenir praticables, et c'est de quoi j'ai commencé de m'occuper. Il y aurait aussi un grand inconvénient à laisser ici les malades en plein air ou dans des cabanes, avec les provisions et les munitions qui sont à terre; quoique ces Indiens paraissent tous les jours plus simples et sans malice aux yeux de ceux qui vont à la découverte. En somme, quoiqu'ils viennent chaque jour nous visiter, il n'est cependant pas prudent de risquer la perte de nos gens et de leurs vivres, ce qui pourrait arriver très facilement si un Indien, avec un charbon allumé, mettait le feu aux cabanes, car, tant la nuit que le jour, ils rôdent autour; c'est pour cette raison que nous avons des sentinelles dans le camp, tandis que les habitations sont ouvertes et sans défense.
Il a bienfait.
De plus, comme nous avons remarqué que la plus grande partie de ceux qui sont allés faire des découvertes sont tombés malades à leur retour, et que quelques uns ont même été obligés d'abandonner l'entreprise au milieu de la route et de revenir, il était également à craindre qu'il n'en arrivât autant a ceux qui jouissaient dans
le moment d'une bonne santé, s'ils y allaient, Il y avait deux maux à craindre, l'un de tomber malade en se livrant au même travail dans un endroit où il n'existe ni maisons ni abri quelconque, et d'être exposés aux entreprises du cacique qu'on appelle Caonabo, qui, d'après tous les rapports, est un homme très méchant et extrêmement audacieux, lequel, s'il nous voyait abattus {desbaratados} et malades, pourrait entreprendre ce qu'il n'oserait faire si nous sommes en bonne santé; l'autre consistait dans la difficulté du transport de l'or; car, ou nous devrons le transporter par petites quantités, et aller et venir chaque jour en nous exposant ainsi journellement à la chance des maladies, ou il faudra l'envoyer avec une partie de nos gens, en courant également le risque de le perdre.
77 a bienfait.
Voilà, direz-vous à Leurs Altesses, les causes pour lesquelles le départ de l'expédition n'a pas été retardé, et ce qui fait qu'on ne leur envoie d'autre or que celui qui sert d'échantillon ; mais me confiant dans la miséricorde de Dieu, qui en tout et partout nous a dirigés jusqu'à présent, tous ces gens se rétabliront bientôt, comme ils commencent déjà à le faire, car il n'y a que cer-
tains endroits qui leur conviennent, et lorsqu'ils y sont, ils reviennent bientôt en bonne santé. Ce qu'il y a de certain , c'est que s'ils pouvaient avoir des viandes fraîches, avec l'aide de Dieu ils seraient tous promptement sur pied, et que les plus malades entreraient déjà en convalescence : j'espère qu'ils se rétabliront. Le petit nombre de ceux qui sont bien portans sont employés tous les jours à barricader notre habitation, à la mettre en état de défense, et à prendre les mesures nécessaires pour la sûreté de nos munitions ; ce qui sera fait sous peu de jours, car tous nos travaux ne consisteront qu'en un mur de pierre {por que no ha de ser sino albarradas) (i). Ces précautions suffiront, les Indiens n'étant pas des gens très à craindre; et s'ils ne nous trouvent pas endormis, ils n'oseront rien entreprendre contre nous, quand bien même ils en auraient conçu l'idée. Le malheur qui arriva à ceux qui restèrent ici doit être attribué à leur peu de vigilance, car en quelque petit nombre qu'ils fussent, et quelques occasions favorables qu'ils eussent fourni aux Indiens de faire ce qu'ils ont fait, ceux-ci n'auraient jamais
( i ) Albarrada , terme arabe qui signifie un enclos ou muraille faite de pierre sèche, sans mortier, ou de levées de terre. (D. L. R. )
entrepris de leur causer du préjudice, s'ils avaient vu qu'ils prenaient de bonnes précautions. Aussitôt que cela aura été fait, j'entreprendrai d'aller chercher ces rivières, soit en partant d'ici par terre , en employant les meilleurs moyens que nous pourrons imaginer, soit par mer, en tournant l'île, jusqu'à l'endroit où l'on dit qu'il ne doit plus y avoir que six ou sept lieues jusqu'aux rivières dont je viens de parler, de manière qu'on puisse , avec sûreté , ramasser l'or et le mettre à l'abri de toute tentative dans quelque forteresse ou tour, que l'on construira bientôt à cet effet, afin qu'il soit recueilli lorsque les deux caravelles reviendront ici, et afin qu'au premier temps favorable pour naviguer on l'envoie en sûreté.
C'est bien y et c'est ainsi qu'il devait faire.
Item. Vous direz à Leurs Altesses, comme cela a été déjà dit, que la cause des maladies, si générale pour tous, est le changement d'air et d'eau, car nous observons qu'elles nous atteignent tous; mais qu'il y en a peu qui soient en danger : par conséquent, la conservation de la santé dépendra, après Dieu, de ce que ces gens soient pourvus des mêmes alimens qu'ils avaient l'habitude de prendre en Espagne; sans cette précaution, ni ceux qui sont à présent
ici, ni ceux qui pourraient venir, ne seraient dans le cas de servir Vos Altesses s'ils ne jouissaient pas d'une bonne santé. Les approvisionnemens doivent se renouveler jusqu'à ce que nous ayons récolté ici une assez grande quantité de ce que nous aurons semé ou planté : je parle de blé , orge et vigne , dont on s'est peu occupé cette année , parce qu'on ne put pas choisir plus tôt un emplacement convenable. Lorsqu'on l'eut choisi, le petit nombre de laboureurs qui étaient avec nous tombèrent malades , et quand même ils eussent été bien portans, ils avaient si peu de bestiaux, et ces bestiaux étaient dans un tel état de maigreur et de faiblesse, que ce qu'ils pouvaient faire se réduisait à peu de chose ; cependant on a fait quelques semences , plutôt pour essayer la terre, qui semble admirable, que pour tout autre objet , et le résultat de nos essais nous fait espérer un remède dans nos besoins. Nous sommes bien certains, comme le fait le prouve, que le blé et la vigne viendront très bien dans ce pays-ci : il faut cependant en attendre le fruit; et s'il correspond à la promptitude avec laquelle le blé croît, et au petit nombre de ceps que l'on a plantés , il est sûr qu'on ne regrettera pas ici ces mêmes productions , nées en Andalousie et en Sicile. Il en est de même des cannes à
sucre , dont la petite quantité qu'on a plantées ont très bien réussi. La beauté de la terre de ces îles, les montagnes, les vallées, les eaux, les campagnes arrosées par des rivières considérables , tout enfin est si merveilleux , qu'il n'est point de pays, éclairé par le soleil, qui puisse offrir un tel aspect avec un sol plus fertile.
Puisque la terre est ainsi, on doit chercher à semer autant qu'il est possible, et on a invité don Juan de Fonseca à envoyer à V instant tout ce qui sera nécessaire pour cela.
Item. Vous direz qu'une grande partie du vin transporté ici sur la flotte ayant coulé , et cela , comme presque tout le monde le dit, par suite de la mauvaise construction des tonneaux faits à Séville, ce qui nous manque le plus en ce moment, et ce que nous désirons davantage, c'est du vin; et quoique nous ayons pour plus de temps du biscuit et du blé, il est nécessaire néanmoins qu'on en envoie une quantité raisonnable, car la route est longue, et on ne peut pas s'en pourvoir tous les jours ; il en est de même du lard et de la viande salée, qui doit être meilleure que celle que nous avons consommée en route : des moutons, des agneaux , plutôt femelles que mâles , et de petits veaux et de petites génisses , sont aussi nécessaires. Il faudrait par conséquent Tome II. 3o
qu'on en mît dans toutes les caravelles que Ton expédiera ici , et en même temps quelques ânes et ânesses, et quelques jumens pour labourer, car ici il n'y a pas de ces bestiaux dont l'homme puisse se servir pour l'aider dans ses travaux. Craignant que Leurs Altesses ne se trouvent pas à Séville , et que leurs officiers ou les ministres ne procèdent pas, sans un ordre exprès de leur part, à la délivrance de ce qui est nécessaire pour ce prochain voyage, et que, dans l'intervalle qui s'écoulera entre le rapport qu'on fera et la réponse, le temps favorable pour le départ des bâtimens qui doivent se rendre ici, et qui doit être dans tout le mois de mai, ne se passe, vous direz à Leurs Altesses que je vous ai chargé et ordonné de déposer For que vous portez, dans les mains de quelque marchand de Séville, afin qu'il en distraie les sommes qui seront nécessaires pour charger les deux caravelles de vin , de blé et des autres objets détaillés dans le mémoire, et ce marchand portera ou enverra ledit or à Leurs Altesses, pour qu'elles le voient, le reçoivent et fassent payer ce qu'aura coûté l'expédition et le chargement desdites deux caravelles. Afin d'encourager les hommes qui restent ici, et afin de soutenir leurs esprits, on doit faire des efforts pour que l'expédition arrive dans le courant du mois
de mai, de manière qu'ils aient, avant l'été, les vivres frais et autres choses nécessaires , surtout pour les malades; desquelles choses nous manquons, et particulièrement de raisins secs, de sucre, d'amandes, de miel et de riz, dont on aurait dû envoyer une grande quantité, tandis qu'il en est venu très peu, et ce peu est déjà consommé et employé. Il en est de même de la majeure partie des médicamens apportés d'Espagne ; ce qui n'est pas étonnant si l'on considère la grande quantité de malades que nous avons eus. De tous ces objets , destinés tant pour les malades que pour ceux qui sont en bonne santé, vous portez, comme je l'ai déjà dit, des mémoires signés de ma main; vous exécuterez mes ordres en totalité si l'argent suffit, ou vous vous procurerez au moins ce qui est le plus nécessaire pour le moment, et ce qui doit par conséquent venir le plus promptement possible avec les deux bâtimens; quant aux articles qui ne pourront pas être expédiés, vous aviserez, de concert avec Leurs Altesses, à ce qu'ils soient remis par d'autres bâtimens sans perdre un instant.
Leurs Altesses ordonneront à don Juan de Fonseca de prendre immédiatement des informations sur les auteurs de cette fourberie , dans la fabrication des tonneaux, afin qu'on prélève
sur leurs biens de quoi couvrir les dommages occasionnés par la perte du vin , et en même temps tous les frais. Il aura à veiller à ce qu'on envoie des cannes à sucre d'une bonne qualité ; quant aux autres choses dont il est ici question , on s'occupera à V instant de leur envoi.
Item. Vous direz à Leurs Altesses que ne possédant pas d'idiome au moyen duquel nous puissions faire comprendre à ces gens-ci notre sainte foi, comme Leurs Altesses et nous qui sommes ici le désirons, et ce que nous ferons lorsque nous le pourrons, on envoie avec ces deux bâtimens des hommes, des femmes, des enfans et des petites filles de ces cannibales. Leurs Altesses pourront les mettre entre les mains des personnes qui seront les plus capables de leur enseigner la langue, en les exerçant au service, et en ordonnant peu à peu qu'on en ait plus de soin que des autres esclaves, afin qu'ils apprennent les uns des autres. En ne se voyant et ne se parlant que fort tard, ils apprendront plutôt en Espagne qu'ici, et seront de meilleurs interprètes. Nous ferons cependant ici tout ce que nous pourrons; il est vrai que comme ces gens communiquent peu d'une île à l'autre , il y a quelque différence dans leur manière de s'exprimer qui dépend beaucoup du plus ou du moins de distance qui les sépare.
Mais comme parmi ces îles , celles des cannibales sont les plus grandes et les mieux peuplées , il a paru convenable d'envoyer en Castille des hommes et des femmes des îles qu'ils habitent, afin de leur faire abandonner une fois leur coutume barbare de manger leurs semblables. En comprenant en Castille la langue espagnole, ils recevront beaucoup plus tôt le baptême, et assureront le salut de leurs âmes ; en outre , il en résultera un grand bien pour les peuples qui n'ont pas une semblable cruauté, en voyant que nous avons saisi et mené en captivité ceux qui leur font du mal, et dont ils ont une si grande frayeur, que leur nom seul les remplit d'épouvante. Vous certifierez à Leurs Altesses que l'arrivée dans ce pays , et la vue d'une aussi belle flotte , ont produit le meilleur effet et assuré la sûreté à venir, car tous les habitans de cette grande île et de celles des environs , en voyant les bons traitemens que Ton fera éprouver à ceux qui se comportent bien, et le châtiment que l'on exercera envers les méchans, s'empresseront de se soumettre , et bientôt Leurs Altesses pourront les compter au nombre de leurs sujets. Et comme il arrive en ce moment que non seulement ils se prêtent à tout ce qu'on exige d'eux , mais qu'en outre ils cherchent, de leur propre mouvement, à faire tout ce qu'ils imaginent de-
voir nous être agréable, je pense en même temps que Leurs Altesses peuvent être certaines que , sous beaucoup de rapports, et autant pour le présent que pour l'avenir, l'arrivée cle cette flotte leur a acquis une grande réputation parmi les princes chrétiens : elles pourront mieux les juger et les comprendre que je ne saurais les décrire.
Qu'on lui dise ce qui est arrivé avec les cannibales venus en Espagne. Que c'est très bien , et quil doit le faire ainsi; mais qu'il tâche par tous les moyens possibles de les convertir à notre sainte religion catholique, et qu'il en fasse de même à l'égard des habitans des îles oit il se trouve.
Item. Vous direz à Leurs Altesses que pour le bien des âmes desdits cannibales, et même des habitaïis d'ici, il nous est venu à la pensée que plus on les enverra loin, mieux cela vaudra, et en cela Leurs Altesses pourraient être servies de la manière suivante : en considérant combien on a ici besoin de troupeaux et de bêtes de somme pour la nourriture et les travaux des gens qui doivent habiter ce pays , et pour le bien de toutes ces îles , Leurs Altesses pourront autoriser un nombre convenable de caravelles à venir ici chaque année pour y transporter lesdits troupeaux et autres animaux et choses, afin de
peupler les champs et de tirer parti du terrain. Ces troupeaux , etc. , seraient vendus à des prix modérés pour le compte des porteurs, et on pourrait les payer avec des esclaves pris parmi ces cannibales , hommes féroces, propres à tout, bien proportionnés, et d'une grande intelligence, et qui, lorsqu'ils auront perdu les sentimens cruels auxquels ils sont habitués, seront meilleurs qu'aucune autre espèce d'esclaves. En perdant de vue leur pays, ils cesseront d'être cruels, et il sera facile de se procurer beaucoup de ces sauvages au moyen des bateaux à rames que l'on se propose de construire. Il est sousentendu que chacune des caravelles expédiées par Leurs Altesses aura à son bord une personne de confiance, laquelle s'opposera à ce que lesdits bâtimens s'arrêtent dans aucune autre partie ou île , excepté dans ce lieu-ci , où l'on doit charger et décharger les marchandises. Sur ces esclaves qu'on amènerait, Leurs Altesses pourraient établir des droits à leur arrivée eu Espagne. Vous demanderez une réponse sur ce point, et vous me l'apporterez, afin qu'on puisse prendre avec confiance les mesures nécessaires, si ce projet mérite l'approbation de Leurs Altesses.
On a suspendu ceci pour le moment, jusqu'à ce qu'on propose d'autre moyen dans l'île; l'amiral devraécrire ce qu'il pense à ce sujet.
Item. Vous direz aussi à Leurs Altesses qu'il est plus avantageux et moins coûteux de fréter les navires comme les frètent les marchands qui font le commerce de Flandre par tonneaux, que de toute autre manière, et c'est pour cela que je vous ai chargé de fréter de cette manière les deux caravelles que vous devez envoyer. Il sera bien d'adopter ce mode pour toutes les autres que Leurs Altesses enverraient, si elles y donnent leur approbation ; mais je ne prétends pas que cette mesure doive s'appliquer aux bâtimens qui arriveront, en vertu de leur licence, pour le trafic des esclaves.
Leurs Altesses ordonnent à don Juan de Fonseca de faire fréter les caravelles de la manière indiquée ci-dessus % si faire se peut.
Item. Vous direz à Leurs Altesses que , pour épargner des frais plus considérables, j'ai acheté les caravelles mentionnées dans le mémoire dont vous êtes porteur, pour les retenir ici avec les deux vaisseaux la Gallega et cet autre vaisseau amiral Vy esa otra Capitand), dont j'achetai les trois huitièmes pour le prix énoncé dans ledit mémoire, signé de ma main, par le conseil de son maître pilote. Ces vaisseaux donneront non seulement de la force et une grande sûreté aux individus qui devront y être
à bord, et qui devront se concerter avec les Indiens pour ramasser l'or, mais ils seront encore fort utiles pour garantir contre toute entreprise que pourraient faire contre eux des étrangers; de plus, les caravelles sont nécessaires pour découvrir la terre ferme , et les autres îles situées par-ci par-là dans ces parages {entre aquiè alla). Vous supplierez doncLeurs Altesses de faire payer, aux échéances qui ont été fixées avec les vendeurs, les sommes qui forment le prix de ces bâtimens, parce que sans doute elles seront bien promptement remboursées de leurs avances, ainsi que je crois et que j'espère dans la miséricorde de Dieu.
& amiral a bien fait. Vous lui direz que la somme mentionnée a été payée au vendeur du vaisseau, et quon a ordonné à don Juan de Fonseca de payer le prix des caravelles achetées par Vomirai.
Item. Vous direz à Leurs Altesses, et vous les supplierez de ma part, et le plus humblement possible, qu'il leur plaise réfléchir mûrement aux observations sur lesquelles je me suis le plus appesanti au sujet de la paix, de la tranquillité et de la concorde entre ceux qui viennent ici, et vous les prierez de choisir pour toutes les affaires de leur service, des personnes
telles qu'on puisse leur accorder de la confiance. Vous les supplierez qu'il leur plaise d'avoir plus en vue le but pour lequel elles les envoient, que leurs propres intérêts; et à cet égard, puisque vous avez vu et su toutes choses , vous parlerez à Leurs Altesses , et leur direz la vérité sur tout ce qui est, telle que vous l'avez comprise, et vous f^rez en sorte que l'ordonnance que Leurs Altesses feront faire à cet effet arrive, s'il est possible, par les premiers bâtimens, afin qu'il ne se commette plus ici de scandale dans des affaires qui intéressent tant leur service.
Leurs Altesses sont bien informées de tout ce qui se passe , et elles pourvoiront à tout comme il convient.
Item. Vous direz à Leurs Altesses quelle est la position de cette ville, la beauté de la province dans laquelle elle est située, ainsi que vous l'avez vu et que vous vous en êtes assuré , et vous leur apprendrez qu'en vertu des pouvoirs que j'ai reçus d'elles, je vous ai fait gouverneur (alcajde) de ladite ville , et vous leur direz aussi que je les supplie humblement, qu'eu égard à vos services, elles aient pour agréable votre nomination, ce que j'espère de Leurs Altesses.
Il plaît à Leurs Altesses que vous soyez gouverneur.
Item. Comme Mosen Pedro Margarite, officier de la maison de Leurs Altesses, a bien servi \ et que j'espère qu'il continuera à le faire de même à l'avenir dans les choses qui lui seront recommandées , j'ai éprouvé un grand plaisir de la continuation de son séjour dans ce pays, et j'y ai vu rester aussi avec plaisir Gaspard et Beltran ; et comme ils sont tous les trois des serviteurs connus de Leurs Altesses, je leur donnerai des postes ou des missions de confiance. Vous supplierez Leurs Altesses d'avoir surtout égard à la position dudit Mosen Pedro Margarite, qui est marié et père de famille, et de daigner le pourvoir de quelque commanderie de l'ordre de Sain t- Jacques , dont il est chevalier, afin que sa femme et ses enfans aient de quoi vivre. Vous ferez aussi mention de Juan Aguado, serviteur de lueurs Altesses ; vous leur direz avec quel zèle et quelle activité il les a servies en tout ce qui lui a été commandé, et que je supplie Leurs Altesses de vouloir bien, tant pour lui que pour les susnommés, ne pas oublier ma recommandation et y avoir égard.
heurs Altesses accordent une pension annuelle de trente mille maravedis à Mosen Pedro Margarite y et des pensions de quinze mille à Gaspard et à Beltran : elles courront à dater d'aujourd'hui i5 août i494- Elles dorment des
ordres pour qu elles leur soient payées par V amiral en ce qui devra être soldé dans les Indes , et par don Juan de Fonseca en ce qui devra l'être en Castille $ quant à ce qui regarde Juan Aguado , Leurs Altesses ne V oublieront pas.
Item. Vous direz à Leurs Altesses quel continuel travail donne au docteur Chanca le nombre prodigieux de malades et la rareté des provisions de bouche; que, malgré tout cela, il s'acquitte avec le plus grand zèle et la plus grande charité , de tout ce qui regarde sa profession. Comme Leurs Altesses s'en sont remises sur moi du soin de fixer les honoraires qui doivent lui être payés ici , quoiqu'il soit certain qu'étant ici il ne reçoit ni ne peut rien recevoir de personne, et ne tire pas parti de son état comme il le faisait ou pouvait le faire en Castille, vivant tranquillement et dans le repos d'une manière bien différente qu'il ne vit ici, et quoiqu'il jure qu'il gagnait davantage en Castille, outre la solde qu'il recevait de Vos Altesses, je n'ai pas voulu néanmoins porter à plus de cinquante mille maravedis par an la somme qu'il devra recevoir pour son travail de chaque année pendant son séjour dans ce pays. Je supplie Leurs Altesses de les lui ordonnancer, outre le traitement qui devra lui être
alloué ici, et cela parce qu'il dit et affirme que tous les médecins de Vos Altesses qui les suivent dans leurs galères royales ou dans leurs expéditions quelconques, ont coutume d'avoir de droit la rétribution d'un jour de la solde annuelle de chaque individu. Quoi qu'il en soit, j'ai été informé, et l'on assure que, quel que soit le service dont on les charge, l'usage est de leur donner une certaine somme fixée par la volonté et l'ordre de Leurs Altesses , en compensation dudit jour de solde. Vous supplierez , en conséquence, Leurs Altesses de régler cette affaire, tant au sujet de la solde annuelle qu'à l'égard de la coutume susmentionnée, de manière que ledit docteur ait lieu d'être content.
Leurs altesses agréent et trouvent justes les observations du docteur Chanca , et il leur plaît que V amiral y outre sa solde fixe annuelle , lui fasse payer la somme qu'il lui a allouée.
Quant à ce jour de solde accordé aux médecins, ils n'ont coutume d'être autorisés à le percevoir que lorsqu'ils font leur service là où le Roi notre seigneur se trouve en personne.
Item. Vous direz à Leurs Altesses quel est le dévoûment de Coronel pour leur service en beaucoup de choses , quelles grandes preuves il en a données jusqu'à présent dans tout ce qu'il a
fallu faire de plus important, combien nous nous apercevons qu'il nous manque, maintenant qu'il est malade. Vous leur représenterez combien il est juste que, les servant ainsi, il recueille le fruit de ses bons et loyaux services, non seulement dans les grâces dont il pourra plus tard être l'objet , mais encore dans sa solde actuelle, afin que lui et ceux qui sont ici sachent de quelle utilité est pour eux leur zèle pour le service , parce que l'importance et la difficulté de l'exploitation des mines doit faire accorder beaucoup de considération aux personnes auxquelles sont confiés de si grands intérêts; et comme les talens dudit Coronel m'ont déterminé à le pourvoir de la charge d'alguazil major de ces Indes, et que j'ai laissé en blanc la fixation de ses honoraires dans sa commission , je supplie Leurs Altesses de daigner les fixer aussi grandement qu'elles le jugeront convenable, en considération de ses services, et de confirmer sa nomination à la charge que je lui ai confiée, en l'en pourvoyant officiellement.
Leurs vitesses lui accordent , outre sa solde , une pension annuelle de quinze mille maravedis y laquelle lui sera payée en même temps que sa dite solde.
Item. Vous direz en même temps à Leurs Altesses que le bachelier Gil Garcia est venu ici
en qualité d'alcade major sans qu'on lui ait fixé ni alloué d'honoraires; que c'est un homme de bien, instruit, exact, qui est ici fort nécessaire , et que je supplie Leurs Altesses de vouloir bien lui fixer des appointemens de manière à ce qu'il puisse se soutenir honorablement, et qu'il lui soit payé sur les fonds destinés aux appointemens des domaines d'outre-mer.
Leurs Altesses lui accordent une pension annuelle de vingt mille maravedis pendant tout le temps de son séjour dans les Indes y et cela outre ses appointemens fixes , et elles ordonnent que cette pension lui soit payée aux mêmes époques que sa solde.
Item. Vous direz à Leurs Altesses que comme je le leur écris, je pense que cette année il sera impossible d'aller faire des découvertes jusqu'à ce que les deux rivières dans lesquelles on a trouvé de l'or soient mises dans l'état le plus avantageux au service de Leurs Altesses; qu'ensuite on pourra le faire beaucoup mieux , parce que ce n'est pas une chose que toute personne puisse faire à mon gré et pour le bien du service de Leurs Altesses, si je ne suis pas présent, quelque bien qu'on le fît , car tout se termine beaucoup mieux avec la présence de l'intéressé.
Quil continue ses travaux aussi bien quil l&
48o SECOND VOYAGE
pourra, et quil tâche de découvrir les lieux ou l'or est enfoui.
Item. Vous direz à Leurs Altesses que les écuyers (los escuderos de caballo) qui vinrent de Grenade dans la revue que l'on fit à Séville, présentèrent de bons chevaux, et que lors de l'embarquement, auquel je n'assistai pas parce que j'étais un peu malade, ils les remplacèrent par d'autres, dont le meilleur ne paraît pas valoir deux mille maravedis> parce qu'ils vendirent les premiers et achetèrent ceux-ci; et cette substitution de la part des écuyers ressemble beaucoup à ce qui est arrivé à beaucoup de braves gens à Séville, et que j'ai connu. Il paraît que Juan de Sorias, après avoir soldé le prix pour son intérêt particulier, en mit d'autres à la place de ceux que je crus trouver, et j'en vis qui jamais ne m'avaient été présentés. Il y a eu dans tout ceci la plus grande mauvaise foi, en sorte que je ne sais si je dois me plaindre seulement de lui d'après cela , vu qu'on a payé à ces écuyers les frais occasionnés jusqu'à présent, outre leur solde et le loyer de leurs chevaux , et que quand ils sont malades, ils ne veulent pas qu'on les emploie sans être présens; Leurs Altesses ne voulant pas qu'on achète les chevaux, mais qu'ils soient à leur service, et eux disent qu'ils
ne doivent servir qu'à cheval , ce qui n'est pas du cas présent. Toutes ces considérations font croire qu'il serait plus convenable d'acheter leurs chevaux, qui sont de peu de valeur, et de ne pas s'exposer tous les jours à de nouvelles disputes ; enfin Leurs Altesses détermineront ce qui conviendra le mieux à leurs intérêts.
Leurs Altesses ordonnent à don Juan de Fonseca de prendre connaissance de ce qui concerne ces chevaux , et s'il est vrai qu'il y ait eu une semblable fourberie , d'envoyer les coupables pour les faire châtier comme ils le méritent} de s'informer aussi de ce qu'il dit des autres gens , et d'envoyer le résultat des informations à Leurs Altesses. Peur ce qui regarde les écuyers , Leurs Altesses veulent et ordonnent qu'ils demeurent oh ils sont, et qu'ils servent , car ils appartiennent aux gardes et à la classe des serviteurs de Leurs Altesses, et Leurs Altesses ordonnent à ces mêmes écuyers de remettre les chevaux toutes les fois qu'on en aura besoin et que l'amiral le commandera, et si l'emploi des chevaux leur faisait éprouver quelques pertes, Leurs Altesses ordonnent que le montant des dommages leur soit payé par l'intermédiaire de l'amiral.
Item. Vous direz à Leurs Altesses qu'il est arrivé ici plus de deux cents personnes sans Tome II. 3i
solde, qu'il y a quelques unes d'entre elles qui font très bien le service, et afin qu'il y ait de l'uniformité, on ordonne aux autres de faire de même {y aun los otros por semejante se mandan que lo hagan asi) ; pour ces trois premières années, il convient qu'il y ait ici mille hommes, afin de mettre en sûreté cette île et les rivières d'or; et quand même il y en aurait cent à cheval, loin d'être un mal, ce serait au contraire une chose très nécessaire; mais comme il faudrait que Leurs Altesses envoyassent de l'argent, on pourra s'en passer (aunque en estos de caballo fasta que oro se envie sus altezas podrdn sobreceer). En somme, pour ce qui regarde les deux cents personnes venues sans solde, Leurs Altesses doivent faire connaître si on doit les payer comme les autres si elles font bien leur service, car il est certain que nous en avons besoin dans le commencement, comme je l'ai déjà manifesté.
Leurs Altesses veulent et ordonnent que ces deux cents personnes sans solde remplacent celles qui ont manqué et qui manqueront désormais, et qui recevaient la solde, puisqu'elles sont propres au service et qu elles conviennent à V amiral, et Leurs Altesses ordonnent au Contador de les inscrire au lieu de celles qui manqueront, ai?isi que l' amiral le déterminera.
Item. Comme il existe des moyens de diminuer les frais que ces gens occasionnent, et d'épargner la majeure partie des dépenses, en imitant les procédés (con indus tria y formas, etc.) que d'autres princes savent employer à propos, il faudrait faire de même. Il paraît qu'il serait bien d'ordonner que tous les bâtimens qui viendront ici portent, outre les munitions ordinaires et les médicamens , des souliers et des cuirs pour les fabriquer, des chemises communes et de qualité supérieure, des pourpoints, des tissus de fil, quelques babillemens de paysans, des chausses et des draps pour s'habiller, le tout à des prix modérés; et d'autres objets, comme confitures , qui n'entrent pas dans la ration journalière ou qui sont nécessaires à la santé ; lesquelles choses les Espagnols qui sont ici recevraient toujours avec plaisir en déduction de leur solde; et si tout cela est acheté par des préposés pleins de loyauté, et qui prennent intérêt au service de Leurs Altesses , il en résultera de grandes économies. Si Leurs Altesses trouvent que cela paraît convenir à leur service, on doit s'en occuper immédiatement.
Il aurait été à désirer que l'amiral entrât à ce sujet dans plus de détails ,• en attendant, on ordonnera à don Juan de Fonseca qu'il prescrive à Jimeno de Bribiesca de faire les disposi-
tions nécessaires pour U exécution de ce qu'on propose.
Item. Vous direz aussi à Leurs Altesses que dans la revue que l'on passa hier, on remarqua qu'une grande partie des gens étaient sans armes, ce que je crois devoir attribuer en partie à l'échange qui se fit à Séville ou dans le port, lorsqu'on laissa ceux qui se présentèrent armés, et qu'on en prit d'autres qui donnaient peu de chose à ceux qui les remplaçaient. Il me paraît qu'il conviendrait qu'on nous envoyât deux cents cuirasses, cent espingardes (i), cent arbalètes , et beaucoup d'objets de magasin de guerre {jnucho abnacen) , car nous en avons un bien grand besoin pour armer ceux qui ne le sont pas.
On a déjà écrit à don Juan de Fonseca pour qu'il y pourvoie.
Item. Plusieurs employés (algunos oficiales) qui sont venus ici , tels que des maçons ou exerçant d'autres métiers, étant mariés et ayant leurs femmes en Espagne, désirent qu'on paie à leurs épouses ou aux personnes qu'ils désigneront, la solde qui leur revient, pour qu'on leur achète ce dont ils ont besoin. En conséquence,
(i) Grandes arquebuses. (D. L. R. )
je supplie Leurs Altesses qu'elles ordonnent des mesures convenables à ce sujet, car il convient à leurs intérêts que ces gens soient pourvus de
tout.
Leurs Altesses ont déjà ordonné à don Juan de Fonseca de pourvoir à cela.
Item. Outre les autres articles que nous faisons demander dans les mémoires que vous portez signés de ma main , et qui consistent en alimens et en autres munitions, pour ceux qui se portent bien comme pour ceux qui sont malades, il serait très utile qu'on transportât de l'île de Madère cinquante pipes de mélasse (miel de azucar), parce que c'est le meilleur aliment (el me/or mantenimiento) du monde et le plus sain. Chaque pipe ne coûte ordinairement que deux ducats sans la futaille, et si Leurs Altesses ordonnent qu'au retour quelqu'une des caravelles passe par ladite île, elle pourra en faire l'achat, et se procurer en même temps dix caisses de sucre dont nous avons grand besoin; c'est la saison de l'année la plus favorable pour s'en procurer à bon compte, c'est-à-dire dès à présent jusqu'au mois d'avril. On pourrait donner les ordres nécessaires, si Leurs Altesses y consentent, en ayant soin de laisser ignorer le lieu de la destination.
Don Juan de Fonseca y pourvoira.
Item. Vous direz à Leurs Altesses que, quoique les fleuves renferment clans leurs lits la quantité d'or indiquée par ceux qui l'ont vue, ce qu'il y a de certain , c'est que ce métal ne s'engendre pas dans des fleuves , mais dans le sein de la terre, et que l'eau, venant frapper contre les mines, l'entraîne enveloppé dans le sable; et comme parmi ce grand nombre de rivières qu'on a découvertes, il y en a quelques unes d'assez grandes , il y en a d'autres si peu considérables, que ce sont plutôt de petits ruisseaux {fuentes) que des rivières, qui n'ont pas plus de deux doigts d'eau, avec un cours très peu étendu (y se f alla luego el cabo donde nasce). C'est pourquoi des laveurs seront très nécessaires pour séparer l'or du sable, et il en faudra d'autres pour le chercher dans le sein de la terre. Cette dernière opération sera la principale et la plus productive; il conviendra donc que Leurs Altesses envoient des laveurs et des ouvriers, de ceux qu'on emploie eu Espagne aux mines d'Almaden , afin que d'une manière ou d'autre l'ouvrage puisse se faire. Nous n'attendrons pas cependant l'arrivée de ces ouvriers, et avec l'aide de Dieu et les laveurs que nous avons ici, une fois que nos gens seront revenus en bonne santé, nous espérons envoyer une
bonne quantité d'or par les premières caravelles qui partiront.
Par une autre voie on pourvoira à ceci complètement; en attendant y Leurs Altesses ordonnent à don Juan de Fonseca d'envoyer les meilleurs mineurs quil pourra trouver; elles écrivent à jLlmaden pour que Von y en prenne le plus grand nombre possible , et quon les envoie.
Item. Vous supplierez Leurs Altesses très humblement et en mon nom, qu'elles veuillent bien regarder comme très recommandé Villacorta , lequel , comme Leurs Altesses ne l'ignorent pas, a été d'une très grande utilité dans cette affaire, et qui a montré la meilleure volonté du monde : d'après ce que j'ai reconnu en lui, je le considère comme un homme exact, zélé et affectionné à leur service. Je serai très reconnaissant si elles daignent lui accorder quelque emploi de confiance qui convienne à ses moyens, et dans lequel il puisse montrer son désir de servir et son application ; et vous ferez en sorte que Villacorta apprenne par des faits, que les travaux qu'il a exécutés pour moi, toutes les fois que je lui en ai commandés, ne sont pas restés sans récompense.
Cela se fera ainsi.
Item, Que lesdits Mosen Pedro, Gaspar, Beltran et d'autres qui sont restés ici, vinrent commander des caravelles qui sont déjà retournées, et ne jouissent d'aucune solde; comme ce sont des personnes qu'on doit employer dans les affaires majeures et qui exigent le plus de confiance, on n'a pas fixé la solde, qui doit être différente de celle des autres. Vous supplierez de ma part Leurs Altesses d'arrêter ce qu'on doit leur donner, soit par an, soit par mois, relativement à leur service.
Fait dans la ville d'Isabelle, le trente janvier mil quatre cent quatre-vingt-quatorze.
On a déjà répondu plus haut à ceci; mais comme dans ledit chapitre il est dit qu'ils jouissent de leur salaire 3 Leurs altesses ordonnent qu'on leur paie à tous leur solde depuis le moment qu'ils ont laissé le commandement.
Il se trouve une copie de la même époque, depuis le folio 124 jusqu'au folio 129 d'un livre in-folio intitulé : Livre des extraits des cédules et dépêches d'expéditions pour les Indes, du temps des Rois catholiques; lequel existe dans les archives générales des Indes de Séville , parmi les papiers qui y ont été portés des archives de Simancas x liasse première de celle sur différentes matières. Au folio 68 du
même livre on trouve la note suivante : Ceci est la copie du Mémoire de l'amiral des Indes, apporté par Antonio de Torres , et le même Antonio de Torres emporta l'original avec les réponses qui étaient en marge, comme elles se trouvent dans cette copie. — Collationné le trente mai mil sept cent quatre-vingt-treize.
Signé M. F. de NAVARRETE.
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