Tome II
du couchant. On croyait être près de terre (i) , les pilotes prirent la direction du nord , qu'ils marquèrent, et ils trouvèrent que les aiguilles nord-ouestaient un grand quart. Les marins étaient craintifs et chagrins , et ne disaient pas pourquoi : l'amiral s'en étant aperçu , leur ordonna démarquer de nouveau le nord dès l'aube du jour , et ils trouvèrent que les aiguilles étaient bonnes. La cause de ce phénomène provenait de ce que l'étoile qui paraît se meut, tandis que les aiguilles restent fixes (2). Ce lundi, dès le
(1) Dans cette position, ils étaient encore à quarante lieues ouest des brisans. ( M. F. de Nav. )
(2) L'ingénieux Colomb, qui fut le premier observateur de la variation de la boussole , tâchait de dissiper les craintes des gens de son équipage , en leur expliquant d'une manière spécieuse la cause de ce phénomène. Ainsi l'assure son historien Munoz , et c'était la vérité , comme le prouvent les réflexions que fait l'amiral dans son troisième voyage , sur ces altérations de l'aimant; la surprise et l'inquiétude ellesmêmes des pilotes et des marins , sont une preuve décisive que personne jusqu'alors n'avait remarqué cette variation de la boussole. Telle est l'opinion de Bartolomé de Las Casas, de Fernando Colomb et d'Antonio de Herrera, historiens exacts et dignes de foi; il est donc bien singulier que l'opinion que Sébastien Cabot a observé le premier les déclinaisons de l'aimant, se soit tant répandue. Ce marin ne partit cependant pour aller faire des découvertes, qu'en 1497, avec la permission du roi d'Angleterre Henri VII,
point du jour, on vit beaucoup plus d'herbes, et elles paraissaient provenir de quelque rivière. On trouva dans ces herbes une écrevisse en vie; l'amiral la garda , en disant que c'était un indice certain , parce qu'il ne s'en trouve jamais à quatre-vingts lieues de terre. L'eau de la mer était moins salée depuis le départ des Canaries, et l'air était de plus en plus tempéré. Tout l'équipage était joyeux, et chacun des navires cherchait à gagner les autres de vitesse , afin d'apercevoir le premier la terre. On vit beaucoup de toninas (1), et les gens de la Nina en tuèrent une.
et ne publia cette observation qu'en 1 549. Il n'est pas moins étonnant que d'autres l'attribuent à un nommé Crignon, pilote de Dieppe, vers i534« Notre savant Feijoô est tombé dans cette erreur, et l'a soutenue ; il l'avait , dit-il , prise dans Y Histoire de V Académie royale des Sciences de M. de Fontenelle, publiée en 17 11 (Théâtre critique, tom. V, discours XI, et lettre V du tom. I). Le P. Fournier ( Hydrographie, liv. XI, chap. 10) attribue l'antériorité de cette observation à Cabot et à Gonzalo Fernandez de Oviedo , sans doute parce que ce dernier en a parlé au liv. II , chap. a, de son Histoire générale, des Indes. C'est ainsi qu'on s'est efforcé de rabaisser le mérite de Colomb jusque dans les observations qui étaient la conséquence de sa situation, et qui furent le fruit de son savoir et de ses méditations.
(M. F. deNav.) (1) Christophe Colomb étant italien , nous avons cherché le nom du poisson qu'il appelle tonina dans les diction-
2o PREMIER VOYAGE
« Ces signes, dit ici l'amiral, venaient du couchant, où j'espère que ce Dieu puissant, entre les mains de qui sont toutes les victoires, nous fera bientôt trouver terre. » Il dit qu'il vit, dans cette matinée , un oiseau blanc qui se nomme pailleen-queue (rabo defunco), et qui n'a pas coutume de dormir en mer.
Mardi, 18 septembre.
On navigua jour et nuit, et on fit plus de cin-
naires d'histoire naturelle italiens, nous l'avons également cherché dans les dictionnaires espagnols, puisque c'est en cette langue qu'il a écrit sa relation ; mais nos recherches ont été vaines. Nous pensions que Colomb avait voulu parler de thons, avec d'autant plus de raison qu'il y en a dans les parages où naviguait l'illustre Génois.
Notre opinion était fortifiée par un passage de la relation latine d'un voyage fait en Egypte , en Terre-Sainte, etc. , par le père George , et insérée dans le Thesaur. anecd. nov. de Pefc, tom. II, part. III, p. l\6\ , dans lequel l'auteur fait la description de la pêche d'une espèce de poissons qu'il appelle toninos , et qui est absolument semblable à celle des thons.
M. le baron Cuvier, que nous avons consulté à ce sujet, a bien voulu lever tous nos doutes en nous écrivant que la « tonine est une espèce particulière du genre des thons , qui « est plus petite que le thon ordinaire, et qui, au lieu « d'être comme lui d'un bleu d'acier uniforme, a le dos « couvert de petites taches et vermiculations noires. »
fD. L. R.)
quanîe-cinq lieues, mais l'amiral n'en marqua que quarante-huit. Tous ces jours-ci la mer fut aussi tranquille et aussi calme que dans le fleuve de Séville. Aujourd'hui Martin Alonso, avec son bâtiment (la Pinta), qui était bon voilier, prit les devans; il dit à l'amiral, de sa caravelle, qu'il allait si vite parce qu'il avait aperçu une grande multitude d'oiseaux voler vers le couchant, et qu'il espérait voir la terre (1) cette nuit même. Il parut du côté du nord une grande obscurité , ce qui est le signe d'une grande proximité de la terre.
Mercredi , 19 septembre,
La flottille navigua en suivant la même direction, et ne fit guère que vingt-cinq lieues pendant tout le jour et toute la nuit, parce qu'il y eut du calme : l'amiral n'en marqua que vingtdeux. Aujourd'hui, à dix heures, un fou (alcatraz) (2) vint au vaisseau, et dans l'après-midi, on en vit un autre. Ces oiseaux n'ont pas coutume
(1) Les brisans leur indiquaient l'ouest à vingt lieues de distance. (M. F. de Nav.)
(2) Ualcatraz est le genre d'oiseau que les Français nomment fous et les Anglais boobies , ce sont mes sala. Il y en a de plusieurs espèces; Linné les range parmi $es/>ele~ canus y ainsi qu'on l'avait dit d'abord dans la traduction.
de s'éloigner de la terre de plus de vingt-cinq lieues (1) : il s'éleva des brumes qui n'étaient pas accompagnées de vent, ce qui est un signe certain de la proximité de la terre. L'amiral ne voulut pas s'arrêter à louvoyer pour s'assurer de cette proximité , quoiqu'il eût la conviction que du côté du nord et de celui du sud il y avait quelques îles, comme il y en avait en effet, et il naviguait entre elles , parce qu'il avait la volonté de poursuivre sa route jusqu'aux Indes. Le temps est bon , et s'il plaît à Dieu tout se verra au retour : ce sont les propres paroles de l'amiral..... Ici les pilotes firent leurs points : celui de la Nina se trouvait à quatre cent quarante lieues des Canaries ; celui de la Pinta à quatre cent vingt ; celui du vaisseau de l'amiral à quatre cents, ni plus, ni moins. (2)
Jeudi, 20 septembre.
On navigua aujourd'hui à l'ouest-quart-nordouest , et au 5° nord ou demi-quart ( a la média partida) , parce que le calme qui régnait occasionna un fréquent changement de vents; on fit
(1) On était à dix lieues environ des brisans.
(M. F. deNav.) (a) La distance marquée par l'amiral est exacte.
(Idem.)
DE CHRISTOPHE COLOMB. s3
jusqu'à sept à huit lieues. Deux fous (alcatraz), qui furent bientôt suivis d'un troisième, vinrent au navire amiral : c'était un signe de la proximité de la terre. On vit beaucoup d'herbe , quoique la veille on n'en eût pas aperçu du tout. On prit à la main un oiseau qui ressemblait à une hirondelle de mer (garjao) (i) : c'était un oiseau de rivière et non de mer ; il avait les pieds comme une mouette (gaviota). Deux ou trois oiseaux de terre vinrent en chantant, dès le point du jour, au bâtiment, et ils disparurent ensuite avant le lever du soleil. Il parut ensuite un quatrième fou; il venait de l'ouestnord-ouest et allait au sud-est. C'était un signe qu'il laissait la terre à l'ouest-nord-ouest, parce que ces oiseaux dorment à terre, et le matin vont à la mer chercher leur nourriture. Ils ne s'éloignent pas de vingt lieues.
Vendredi, 21 septembre.
Le calme régna la plus grande partie de ce
(1) Nous avions traduit d'abord le nom espagnol garjao par choucas , mais M. le baron Cuvier nous a fait observer que si l'oiseau dont parle Colomb a les pieds comme une mouette {gaviota), ce ne pouvait être un choucas, et que c'était probablement quelque hirondelle de mer ( sterna , Linn.) (D. L. R.)
â4 PREMIER VOYAGE
jour, le vent souffla ensuite un peu. La flottille suivant toujours sa route fit à peine treize lieues pendant tout le jour et toute la nuit. On trouva tant d'herbe dès le point du jour, que la mer en paraissait prise comme elle l'eût été par la glace : cette herbe venait de l'ouest. On vit un fou (alcatraz), la mer devint unie comme une rivière, et les airs de vent les meilleurs du monde. On aperçut une baleine ( ballena ) , ce qui est un signe certain qu'on n'était pas loin de terre , parce qu'elles en vont toujours près, (i)
Samedi , 22 septembre.
On navigua à l'ouest -nord -ouest, déclinant plus ou moins d'un côté ou de l'autre : on fit environ trente lieues ; on n'apercevait presque pas d'herbe. On vit quelques damiers ou pétrels tachetés (pardelas) et autres oiseaux. L'amiral dit ici : Ce vent contraire me fut fort nécessaire , parce que les gens de mon équipage étaient en grande fermentation (2) , pensant que dans ces
(1) Le jugement de l'amiral est très fondé, car il naviguait à quatre lieues de distance nord des brisans dont il a été déjà parlé. (M. F. de Nav.)
(2) « Ici l'équipage commença à murmurer de la longueur du voyage. » ( Bartolomé de Las Casas. )
DE CHRISTOPHE COLOMB. s>5
mers il ne soufflait pas de vents pour retourner en Espagne. Une partie de ce jour on ne rencontra pas d'herbe ; elle fut ensuite très épaisse.
Dimanche y a 3 septembre.
On navigua au nord -ouest, de temps en temps quart au nord, et d'autres fois dans la direction de sa route , qui était l'ouest : on fit jusqu'à vingt- deux lieues. On vit une tourterelle , un fou , un moineau de rivière (pa/arito de rio ) , et d'autres oiseaux blancs. Les herbes paraissaient en quantité , et on y trouvait des écrevisses ; comme la mer était calme et unie, l'équipage murmurait, et disait que puisqu'il n'y avait pas de grosse mer dans ces parages, il n'y aurait jamais de vents pour retourner en Espagne; mais bientôt la mer s'éleva sans que le vent soufflât , et devint si grosse que tous en étaient très étonnés; par ce motif, l'amiral dit ici : Ainsi la grosse mer me fut très nécessaire y ce qui n était pas encore arrivé, si ce n'est du temps des Juifs, quand les Égyptiens partirent d'Egypte à la poursuite de Moïse, qui délivrait les Hébreux de V esclavage.
Lundi, 24 septembre.
La flottille suivit sa route à l'ouest, jour et nuit, et fit à peu près quatorze lieues et demie :
a6 PREMIER VOYAGE
l'amiral en compta douze. Un fou vint à son bord : on vit beaucoup de damiers (pardelas).
Mardi, 2 5 septembre.
Il y eut ce jour-là beaucoup de calme et ensuite du vent. On suivit la direction de l'ouest jusqu'à la nuit. L'amiral s'entretenait avec Martin Àlonso Pinzon, capitaine de la caravelle Pinta, au sujet d'une carte qu'il avait envoyée depuis trois jours à ce dernier, à sa caravelle, et sur laquelle il paraît qu'il avait représenté certaines îles dans cette mer (1). Martin Alonso disait qu'ils
(1) Cette carte, dessinée par l'amiral, ne pouvait qu'être semblable à celle que Paul Toscanelli, médecin (*) de Florence, et célèbre astronome de son temps, envoya à Lisbonne en 1 474. Elle comprenait depuis le nord de l'Irlande jusqu'à l'extrémité de la Guinée, avec toutes les îles qui sont situées dans cette traversée; et vers l'occident elle représentait le commencement de l'Inde avec les îles et les lieux par lesquels on pourrait aller. Colomb vit cette carte , et la lecture qu'il avait faite des relations des voyageurs,
(*) Paul del Pozzo Toscanelli, célèbre astronome de Florence, naquit dans cette ville en i3gy , et y mourut le i5 mai 1482, sans avoir eu, malgré sa longévité, la satisfaction d'apprendre les grandes découvertes de Chr. Colomb, auxquelles on doit reconnaître qu'il avait contribué. Bossi lui donne la qualification de physicien , et il est d'accord eu cela avec les auteurs italiens que nous avons consultés. Il est facile de s'apercevoir que la méprise vient de ce que le mot italien Jlsico signifie en même temps médecin et physicien. Voyez l'article de Toscanelli dans la Biog* univ,, toni, XLYI, p. 3o3. (D. L. R. )
étaient dans ces parages, et l'amiral répondait qu'il le croyait aussi, mais que puisqu'ils n'avaient pas encore trouvé ces îles, c'était sans cloute parce que les courans avaient toujours repoussé leurs vaisseaux au nord-est, et qu'ils n'avaient pas fait autant de chemin que le disaient les pilotes; et là-dessus l'amiral lui dit de lui renvoyer ladite carte ; et après que Pinzon la lui eut jetée avec une corde , il se mit à la pointer avec son pilote et quelques uns de ses marins. Quand le soleil fut couché , Martin Alonso monta à la poupe de son navire , et avec un grand mouvement de joie (1) , il appela l'amiral, lui criant bonne nouvelle , et lui disant de partager son allégresse parce qu'il voyait la terre. Lorsque l'amiral lui entendit répéter cette nouvelle d'un ton affirmatif, il dit lui-même qu'il se jeta à genoux pour remercier le Seigneur. Martin Alonso
surtout de celle de Marco Polo, le confirmai ans l'idée de trouver par l'occident la même Inde où ils étaient allés par l'orient. Pour cette raison , la situation des côtes et des îles, tracée d'après des renseignemens si vagues , devait être très imparfaite et très inexacte, comme elle l'était en effet aussi dans le planisphère de Martin 4e Béhem , cornposé en 1^92. (M. F. de Nav. )
(1) Violentes démonstrations de joie que fit Martin Alonso à la vue de la terre, mais ce ne l'était pas. (Casas.)
chantait le Gloria in excelsis Deo avec son équipage; celui de l'amiral en fit autant, et les gens de la Nina montèrent tous sur le mât de hune et dans les cordages , et tous assurèrent que c'était la terre. L'amiral partagea leur opinion , et crut qu'on en était à vingt-cinq lieues : tous jusqu'à la nuit affirmèrent que c'était la terre. L'amiral donna l'ordre de quitter la route suivie, qui était à l'ouest, et de prendre la direction du sudouest, direction dans laquelle la terre avait paru. On fit ce jour-là quatre lieues et demie à l'ouest, et dans la nuit dix-sept au sud-est , ce qui fait vingt et une lieues et demie, dont l'amiral ne déclara à son équipage que treize, parce qu'il feignait toujours en sa présence qu'on faisait peu de chemin , afin que le vo)^age ne leur parût pas aussi long. A cet effet, l'amiral en écrivit une double supputation , la moindre fut la supposée, et la plus haute la véritable. La mer devint très unie, ce qui fit que beaucoup de marins se mirent à nager : ils virent un grand nombre de dorades et d'autres poissons.
Mercredi, 16 septembre.
On navigua en suivant la route de l'ouest jusqu'après midi. On prit ensuite la direction du sud-ouest dans laquelle on fila jusqu'à ce qu'on reconnut que ce qu'on avait supposé être la terre
ne l'était pas, et que ce n'était que le ciel. On fit, entre le jour et la nuit, trente et une lieues, dont l'amiral ne déclara que vingt-quatre à son équipage. La mer était unie comme une rivière , et l'air doux et très agréable.
Jeudi; 27 septembre.
La flottille suivit sa route à l'ouest, et fit pendant le jour et la nuit vingt-quatre lieues, dont l'amiral compta vingt à ses gens. Beaucoup de dorades se présentèrent, on en tua une, et on vit une paille-en-queue {rabo dejunco).
Vendredi , 28 septembre.
On navigua dans la direction de l'ouest; on fut pris de calme le jour et la nuit, et l'on ne fit que quatorze lieues, dont l'amiral ne compta que treize. On trouva un peu d'herbe, et l'on prit deux dorades. Les deux autres navires en prirent un plus grand nombre.
Samedi^ 29 septembre.
On navigua encore dans la direction de l'ouest, et on fit vingt-quatre lieues, dont l'amiral déclara vingt et une à son équipage. Des calmes qui survinrent furent cause que pendant le jour et la nuit on fit peu de chemin. On vit un oiseau qui s'appelle frégate ( rabiforcado ) et fait rejeter aux fous (alcatraces) ce qu'ils ont
3o PREMIER VOYAGE
mangé pour le manger à son tour. Il ne se nourrit pas d'autre chose ni d'une autre manière (i). C'est un oiseau de mer, mais il ne se pose pas en mer, et ne s'éloigne pas à vingt lieues de terre. Il y en a beaucoup dans les îles du cap Vert. On vit ensuite deux fous. L'air était doux et très agréable; il ne manquait que d'entendre le chant du rossignol; et la mer était unie comme une rivière. En trois fois différentes parurent trois fous et une frégate (forcado). On vit beaucoup d'herbe.
Dimanche j 3o septembre.
On navigua encore à l'ouest, et les calmes qui survinrent ne permirent de faire que quatorze lieues entre jour et nuit : l'amiral en compta onze. Quatre paille-en-queue vinrent au navire amiral; et c'est un grand signe de la proximité de la terre, parce que ce nombre d'oiseaux de même espèce réunis prouve qu'ils ne sont ni égarés ni perdus. On vit, en deux fois, quatre fous, et beaucoup d'herbe. Nota. « Les étoiles qu'on appelle les gardes sont à l'entrée de la nuit près du bras dans la direction du couchant, et au point du jour elles
(1) La frégate , pelecanus frégate , a en effet l'instinct de poursuivre les fous et de les contraindre à abandonner le poisson qu'ils ont déjà saisi, et de s'en emparer. (C....R.)
DE CHRISTOPHE COLOMB. 3i
sont dans la ligne et sous le bras dans la direction du nord-est. Il paraît que pendant toute la nuit elles ne font pas plus de trois lignes, ce qui fait neuf heures , et cela chaque nuit. » Voilà ce que dit ici l'amiral. Aujourd'hui à la chute du jour, les aiguilles (agujas) nordouestaient un quart, et dès l'aube du lendemain elles se trouvèrent juste dans la direction de l'étoile du Nord. Il suit de là qu'il paraît que l'étoile polaire est mobile comme les autres étoiles, et que les boussoles montrent toujours la vérité.
Lundi, Ier octobre,
La flottille suivit sa route à l'ouest , et fit vingti cinq lieues, dont l'amiral déclara vingt à l'équipage. On essuya une forte averse. Le pilote de l'amiral disait au point du jour, avec l'accent de la crainte, qu'on avait fait depuis l'île de Fer jusque-là cinq cent soixante -dix- huit lieues à l'ouest. La moindre supputation , qui était celle que l'amiral montrait à l'équipage, était de cinq cent quatre-vingt-quatre lieues ; mais le compte qu'il regardait comme véritable et conservait par-devers lui s'élevait à sept cent sept.
Mardi, i octobre.
On navigua dans la direction de l'ouest, et
3a PREMIER VOYAGE
l'on fit pendant la nuit et le jour trente-neuf lieues , dont on compta trente aux équipages. La mer était unie et toujours bonne, ce qui fait dire ici à l'amiral : Grâces infinies soient rendues à Dieu. Il venait de l'herbe de l'est à l'ouest , ce qui était le contraire de la direction qu'elle avait suivie jusqu'alors. Beaucoup de poissons parurent ; on en tua un , et on vit un oiseau blanc qui paraissait être une mouette (gaviota).
Mercredi , 3 octobre.
Les trois caravelles , suivant le rumb accoutumé , firent quarante-sept lieues : l'amiral n'en marqua que quarante. On vit des damiers (pardelas) et beaucoup d'herbe : il y en avait de très vieille et d'autre très fraîche qui portait comme une espèce de fruit ; on n'aperçut aucun autre oiseau. L'amiral croyait avoir laissé derrière lui les îles qui se trouvaient figurées sur sa carte. Il dit ici qu'il n'avait pas voulu s'amuser à courir des bordées la semaine passée, et ces jours derniers qu'il y avait tant de signes de terre, ne voulant pas s'arrêter, quoiqu'il eût des données sur certaines îles dans ces parages, parce que son but était de se rendre aux Indes , et que perdre son temps en route c'eût été manquer de prudence et de jugement.
Jeudi, 4 octobre.
La flottille filant toujours à l'ouest, franchit pendant le jour et la nuit une distance de soixante-trois lieues , dont l'amiral compta quarante-six à son équipage. Plus de quarante damiers (pardelas) réunis et deux fous (alcatraces) vinrent à son navire; un jeune garçon qui était à bord en atteignit un d'un coup de pierre. Une frégate (rabiforcado) et un autre oiseau blanc comme une mouette (gaviota) , vinrent également à la caravelle.
Vendredi , 5 octobre.
On navigua dans la direction de l'ouest, et filant onze milles à peu près par heure, on fit entre le jour et la nuit cinquante-sept lieues. On en eût fait davantage si le vent n'eût pas un peu molli pendant la nuit : l'amiral compta quarante-cinq lieues à son équipage. La mer était calme et unie. Grâces soient rendues à Dieu, dit l'amiral. L'air est doux et tempéré : il n'y a pas d'herbe : on voit beaucoup de damiers (pardelas). Un grand nombre de poissons (golondrinas) (i) volèrent dans le navire amiral.
( i ) Ce sont très probablement des trigles volans ou dactyloptères. On les appelle quelquefois arondes ou hirondelles