Tome II
n4 PREMIER VOYAGE
« convenable pour saigner les arbres, qui est, je « crois, à la sortie de l'hiver, et quand ils corn» « mencent à fleurir, tandis que dans ce moment « leur fruit est déjà presque mûr. On tirera aussi « beaucoup de coton de ce pays, et je crois qu'il « s'y vendrait très bien , sans qu'on eût besoin « de le porter en Espagne, mais seulement dans «les grandes villes du Grand Can, que nous « découvrirons sans doute , et dans plusieurs « autres appartenant à d'autres grands seigneurs, « qui seraient heureux de servir Vos Altesses, « On portera dans ces villes, pour les y échan- « ger, des objets d'Espagne et des pays d'Orient, « car ceux-ci sont , par rapport à nous , à FOcci- « dent. On trouve aussi beaucoup d'aloès, quoi- « que ce ne soit pas un article d'un commerce « bien lucratif. Quant à la gomme du lentisque, a il faut bien comprendre qu'on doit y atta- « cher un grand prix , car on n'en trouve que « dans ladite île de Chio , où je crois , si ma « mémoire ne me trompe pas, qu'on en retire « cinquante mille ducats. Il existe à l'embou- « chure de ce fleuve le meilleur port que j'aie « vu jusqu'à présent : propre, large et profond, « et dans un endroit sûr, avec un emplacement à convenable pour construire une ville et un « fort, de manière que les vaisseaux puissent « arriver jusqu'au pied des murs. Le pays est
« tempéré et élevé, et les eaux sont très bonnes. « Hier une pirogue vint à mon bord , portant «six jeunes gens, dont cinq entrèrent dans « mon navire; je les y fis retenir, et je les émet mène. Ensuite , j'envoyai à une maison qui « est du côté ouest du fleuve ; on m'en ramena « sept femmes , tant petites que grandes , et trois « petits enfans. Je prends le parti de les emmener « aussi, dans l'espoir que mes Indiens se condui- « ront mieux en Espagne , ayant des femmes de « leur pays, que n'en ayant pas, parce que très « souvent il est arrivé qu'en conduisant en Por- « tugal des hommes de la Guinée pour qu'ils « apprissent la langue portugaise , lorsqu'ils « revenaient , et que l'on croyait en tirer parti « dans le pays à cause du bon traitement et des « cadeaux qu'on leur avait faits , ils s'échap- « paient dès le moment qu'ils étaient à terre, et « ne reparaissaient plus. D'autres cependant ne le « faisaient pas ainsi; mais ayant leurs femmes, « ils se prêteront à exécuter ce dont on les char- « géra , et ces femmes apprendront aux nôtres «leur langue, laquelle est la même dans toutes «ces îles des Indes, où tous s'entendent, et « qu'ils parcourent avec leurs canots. Ce n'est « pas comme en Guinée , où il y a mille dia- « lectes qui ne sont pas entendus par les peu- « plades les plus voisines. Cette nuit le mari
m 6 PREMIER VOYAGE
« d'une des femmes, qui était en même temps « père de trois enfans, un garçon et deux filles, « vint à bord , et me pria de lui permettre d'aller « avec eux; cela me fît beaucoup de plaisir : ils « sont tous consolés , d'où j'infère qu'ils sont « tous parens : le mari a environ quarante à « quarante-cinq ans. » Ce sont les propres expressions de l'amiral. Il dit aussi plus haut qu'il faisait un peu froid, et qu'à cause de cela il ne convenait pas de naviguer en hiver du côté du nord pour faire des découvertes (i). Le lundi il navigua jusqu'au coucher du soleil, et fit dixhuit lieues à l'est-quart-sud-est, jusqu'à un cap qu'il nomma cap de Cuba. (2)
Mardi 7 ï3 novembre.
L'amiral tint toute la nuit son navire en panne ( a la corda )/ comme disent les marins, ce qui est aller en louvoyant presque sans avancer; il fit gouverner ainsi parce qu'il voulait voir un havre, ce qui est une ouverture de montagnes , c'est-à-
(ï) Il semblerait, d'après ce qu'il dit, que s'il eût navigué au nord pendant deux jours, il aurait sans doute découvert la Floride. ( Bartolomé de Las Casas. )
(2) Ce cap, selon le voyage que fit Colomb à l'est depuis sa sortie du fleuve de Mares (Nuevitas), doit être la pknta de Mulas , pointe des Mules. (M. F. de Nav.)
dire l'espace compris entre deux éminences; il commença , en effet , au coucher du soleil , à voir ce havre , que formaient deux très grandes montagnes (1), et il paraissait que la terre de Cuba s'éloignait avec celle de Bohio (parecia que se apartaba la tierra de Cuba con aquella de Bohio) , ce que disaient par signes les Indiens que l'amiral emmenait avec lui. Lorsqu'il fit jour, il dirigea ses voiles vers la terre , et passa une pointe qui , la nuit précédente , lui avait paru à une distance de deux lieues. Il entra dans un grand golfe qui était à cinq lieues sud-sudouest , et il en restait cinq autres à faire pour arriver à un cap où, au milieu de deux grandes montagnes , existait une échancrure qu'il ne put reconnaître assez exactement pour déterminer si c'était un port (entrada de mar). Comme il désirait aller à l'île que les Indiens appelaient Babeque, laquelle était à l'est de la position où il se trouvait, et renfermait beaucoup d'or, à ce qu'il croyait, d'après les renseignemens qui lui avaient été donnés; ne voyant aucune grande peuplade pour se garantir delà rigueur du vent,
(1) L'une de ces montagnes était le cap de Cuba, qui
s'appelle la. pointe de Mahici. (Bartolomé de Las Casas. )
Ces montagnes étaient celles du Cristal et celles du Moa.
(M. F.deNav.)
u8 PREMIER VOYAGE
qui soufflait avec plus de violence qu'il n'avait fait jusqu'alors , il résolut de se remettre en mer et de suivre le rumb de l'est par le vent qui était nord, ce qu'il exécuta. Il filait huit milles par heure, et depuis dix heures du matin qu'il prit cette direction, jusqu'au coucher du soleil , il fît à l'est , depuis le cap de Cuba , cinquante-six milles, qui font quatorze lieues. Et jusqu'à l'autre île dite de Bohio ( Y de la otra tierra del Bohio) , qui se trouvait pour lui sous le vent , il découvrit que, depuis le cap du golfe susdit, il y avait, selon son estime, quatre-vingts milles, qui font vingt lieues , et que les côtes de ce pays s'étendaient dans les directions de l'estsud-est et de l'ouest-nord-ouest.
Mercredi, \l\ novembre.
Toute la nuit d'hier, l'amiral ne navigua qu'en prenant beaucoup de précautions et en louvoyant , parce que , disait-il , il n'était pas prudent de naviguer de nuit entre ces îles avant de les avoir reconnues. Les Indiens qu'il emmenait avec lui lui dirent, hier mardi, qu'il y avait trois journées, depuis le fleuve de Mares jusqu'à l'île de Babeque > journées par lesquelles on doit entendre celles que leurs pirogues ou canots peuvent faire, et qui sont d'environ sept lieues. D'un autre côté , le vent diminuait : l'amiral
avait à suivre la direction de Test , et ne pouvait marcher qu'à celle du quart-sud-est. Enfin, par suite d'autres incon véniens que l'amiral énumère toi , il fut obligé de rester en place jusqu'au lendemain matin. Dès que le jour parut, il se détermina à aller chercher un port , parce que le vent, de nord qu'il était, était devenu nord-est; et, dans le cas où il n'en eût pas rencontré , il se serait trouvé dans la nécessité de retourner en arrière, aux ports qu'il laissait dans l'île de Cuba. Il arriva à terre , après avoir fait cette nuit vingt-quatre milles à l'est-quart-sud-est. Il
parcourut, au sud (1) , milles jusqu'à
terre, où il vit beaucoup de baies {entradas) > d'îlots et de ports ; et comme le vent était violent et la mer très grosse , il n'osa pas se hasarder d'aborder : il longea , au contraire , la côte au nord-ouest-quart-ouest , cherchant s'il y avait un port , et il vit qu'il y en avait plusieurs , mais difficiles à reconnaître. Enfin , après avoir fait ainsi soixante-quatre milles, il en trouva un dont l'entrée était très profonde et large d'un quart de mille. C'était un bon port (2),
(1) Il y a dans l'original une lacune semblable.
(M. F. deNav.)
(2) Il nous paraît que ce: doit être le port de Tanamo dans l'île de Cuba. {Idem. )
dans lequel une belle rivière avait son embouchure. Il y entra , et tourna la proue au sud-sudouest , puis ensuite au sud, jusqu'à ce qu'il arrivât au sud-est. Ce port était partout de bonne largeur et très profond. L'amiral y vit tant d'îles, qu'il ne put les compter toutes; elles étaient assez grandes , très élevées et couvertes d'une multitude d'arbres de mille espèces différentes et d'une quantité infinie de palmiers. Il fut grandement émerveillé de voir tant d'îles si belles et si élevées, et il assure au Roi et à la Reine que les montagnes qu'il a vues depuis avant-hier sur ces côtes, et celles de ces îles, sont telles , qu'il ne croit pas qu'il y en ait dans le monde de plus hautes ni d'aussi belles , sous un ciel si pur , et dont le sommet soit plus dépouillé de brouillards et de neige, (sin niebla ni nievè). Il ajoute qu'au pied de ces montagnes la mer est extrêmement profonde , et qu'il croit que les îles près desquelles il se trouve sont ces îles innombrables qui, dans les mappemondes , sont placées au bout de l'Orient (i). Il dit aussi qu'il croyait qu'il y avait dans ces îles de grandes richesses , des pierres précieuses et des épiceries ;
( i ) Voyez la mappemonde de Martin de Behem , dressée en 1492, et publiée par MM. Mur et Cladera > où l'on remarquera la multitude d'îles que l'on plaçait à l'extrémité orientale de l'Inde. ( M. F. de Nav. »
qu'elles s'étendent beaucoup vers le sud et s'élargissent de tout côté. L'amiral leur donna le nom de mer de Notre-Dame (mar de Nuestra- Senora) , et il donna celui de port du Prince [puerto del Principe} au port qui est près de l'embouchure de l'entrée de ces îles. Il pénétra peu avant dans ce port , et uniquement pour l'examiner du dehors, et il en remit l'examen plus complet à une autre tournée qu'il fit le samedi de la semaine suivante, comme on le verra à l'article de ce jour. L'amiral dit ensuite tant et de telles choses sur la fertilité , la beauté et la hauteur des îles qu'il trouva dans ce port , qu'il prie le Roi et la Reine de ne pas s'étonner s'il en fait un si grand éloge , parce qu'il leur assure qu'il croit ne pas en dire la centième partie de ce qu'elles méritent. Quelques unes d'elles paraissent toucher au ciel et se terminer en pointe de diamant. Il semble que d'autres aient sur leur cime une grande hauteur pareille à une table ; et la mer est si profonde au pied de chacune d'elles , qu'une très grande caraque (1) y pourrait arriver. Elles sont toutes boisées et sans roches.
(i) Les vaisseaux de la plus grande dimension étaient déjà désignés ou connus sous ce nom dans le treizième siècle, ainsi que le témoigne le roi Alphonse le Sage (et Sabio), part. II, titre XXIV, loi 7. (M. F. de Nav.)
la* PREMIER VOYAGE
Jeudi, i5 novembre
L'amiral résolut de parcourir ces îles avec les embarcations des vaisseaux. Il en dit des merveilles. Il y trouva du mastic de lentisque ( almaciga) et une grande quantité d'aloès, et il s'aperçut que plusieurs racines de lentisque, dont les Indiens font leur pain , étaient travaillées {y algunas délias eran labradas de las raices de que hacen su pan, etc.) (i) , et qu'on avait allumé du feu dans quelques endroits. Il ne vit pas d'eau douce; il y avait plusieurs habitans qui s'enfuirent; et dans toute la route qu'il suivit, il trouva quinze ou seize brasses de profondeur, et partout un fond de sable sans aucune roche, ce que désirent beaucoup les marins, parce que les rochers coupent les câbles des ancres des vaisseaux.
Vendredi, 16 novembre.
Comme l'amiral plantait une croix dans tous les endroits où il allait, îles, provinces, villes et autres lieux , il entra dans une chaloupe et se rendit à l'embouchure de ces ports. 11 y trouva, sur une pointe de terre , deux grands madriers, l'un plus long que l'autre , et posés en croix l'un sur l'autre avec tant d'égalité , qu'il dit qu'un
(1) Il s'agît peut-tire ici de la racine de manioc. (C...r<
menuisier n'aurait pu les placer dans une proportion plus juste. Après avoir adoré cette croix, il en fit faire une très grosse et très haute avec les mêmes madriers. Il trouva des roseaux {caftas) sur cette plage, et comme il ignorait quels lieux avaient pu les produire , il s'imagina qu'ils devaient être apportés par quelque rivière qui les jetait sur la plage, et il ne se trompait pas. Il alla à une cale dans l'intérieur du port , du côté du sud-est ( une cale est une entrée étroite par laquelle l'eau de la mer pénètre dans les terres). Là il y avait une élévation de pierre et de roche semblable à un cap , au pied de laquelle la mer était très profonde , en sorte que le plus grand bâtiment du monde aurait pu y aborder jusqu'à terre ; et il y avait un endroit , espèce d'encoignure (lugar o rincon) , où six vaisseaux pouvaient être sans ancres, et tout aussi en sûreté que dans une salle. Il parut à l'amiral qu'on pourrait construire , à peu de frais , une forteresse dans cette position , où elle serait très convenablement placée s'il se faisait un jour un commerce de quelque importance dans cette mer, parsemée d'une multitude d'îles. Quand il fut de retour à son vaisseau , il trouva les Indiens qu'il avait à bord occupés à pêcher de très gros limaçons qui se trouvent dans ces mers , et il fit entrer ses gens dans les mêmes parages
i^4 PREMIER VOYAGE
pour chercher s'il y avait des avicules perlières ou moules de perles ( nacaras ) , qui sont les coquillages où naissent les perles. Ils trouvèrent en effet beaucoup de ces coquillages , mais sans perles; l'amiral supposa que cela provenait de ce que le temps de leur production, qu'il croyait être vers mai ou juin, était passé (i). Les marins trouvèrent un animal qui paraissait être un taso ou taxa (2) , et entre autres poissons qu'ils prirent avec des filets , ils en péchèrent un qui ressemblait parfaitement à un cochon, non comme une thonine , mais qui, au rapport de l'amiral, était tout écaillé , très dur et n'avait rien de mou que la queue et les yeux. Il avait sous l'écaillé un trou destiné à la sortie des excrémens. L'amiral le fît saler pour l'emporter en Espagne et le montrer au Roi et à la Reine. (3)
( 1 ) Je ne sais pas positivement s'il y a une saison où les coquilles produisent plus de perles; mais cela pourrait bien être , et il se pourrait surtout qu'on l'ait cru , ce qui , pour l'époque dont il s'agit, sera revenu au même.
(2) Pourquoi taxo ne serait-il pas le blaireau {taxus en latin, taisson en vieux français) ? L'animal dont il s'agit ici est probablement le coati. ( Idem. )
(3) Ce poisson dur et à groin de cochon , est ou un cofre (ostracion , Lin.) ou un baliste. C'est probablement un cofre, d'après la description. (Idem. )
DE CHRISTOPHE COLOMB. ia5
Samedi, 17 novembre.
L'amiral entra dès le matin dans la chaloupe, et alla voir les îles qu'il n'avait pas trouvées dans la direction du sud-ouest. Il en vit beaucoup d'autres très fertiles et d'un aspect très riant , au milieu desquelles la mer était très profonde. Plusieurs de ces îles étaient arrosées par des ruisseaux d'eau douce, qu'il jugea être formés par des fontaines qui coulaient du sommet des montagnes de ces îles. 11 prolongea sa tournée et trouva une petite rivière dont Feau était très belle et très douce , et qui était très fraîche , parce que le terrain de son lit est sec et sablonneux {por lo enjuto délia). Il y avait une prairie superbe et une grande quantité de palmiers très élevés, et beaucoup plus hauts que tous ceux que l'amiral avait vus jusqu'alors. Il trouva de grosses noix, de la même espèce que celles de l'Inde, à ce qu'il dit, je crois, et de gros rats (1),
(1) Ce devaient être des agoutis.
( Bartolomé de Las Casas. ) Oviedo, dans son Traité abrégé de V Histoire naturelle des Indes y chap. 6, dit que les agoutis sont comme des rats, ou ont avec eux quelque affinité ou ressemblance de famille; et que les cories sont comme des lapins ou de petits lapereaux , ne font pas de mal , sont très jolis , et de différentes couleurs. ( M. F. de Nav.) Le corie est probablement notre cochon d'Inde. (C....R*)
également semblables à ceux de l'Inde , et des écrevisses énormes. Il vit beaucoup d'oiseaux , et sentit une odeur de musc excessivement forte, ce qui lui fit croire qu'il devait y avoir de ces animaux dans ces îles (i). Aujourd'hui les deux plus âgés des six jeunes gens qu'il avait pris vers le fleuve de Mares, et dont il avait ordonné l'embarquement à bord de la caravelle la Nina, trouvèrent moyen de s'enfuir.
fyimanche , 18 novembre.
L'amiral partit de nouveau dans les chaloupes avec une bonne partie des gens de ses vaisseaux, et alla planter la croix qu'il avait fait faire avec les deux madriers dont il a été déjà parlé (elle était très haute et très belle), à l'entrée de l'intérieur du port du Prince , déjà mentionné , dans un lieu apparent et dégarni d'arbres. Il dit que la mer croît et décroît dans ces parages beaucoup plus que dans tout autre port de ceux qu'il a vus dans ces mers, et que ce n'est pas fort étonnant, vu le grand nombre d'îles qui s'y trouvent.
(i) Il n'y a point de musc en Amérique; mais comme il existe dans le nouveau continent beaucoup d'animaux à odeur musquée , il n'est pas étonnant que Chr. Colomb ait cru que ceux dont il parle étaient de véritables muscs.
Il ajoute que la marée y est à rebours des nôtres, parce que, dans ce port, la marée est basse, quand la lune y est au sud-ouest-quart~ sud. L'amiral ne quitta pas ce lieu , parce que c'était un dimanche.
Lundi, 19 novembre.
La flottille partit avant le lever du soleil , par le calme. Vers midi il venta un peu est. L'amiral navigua au nord-nord-est. A la chute du jour le port du Prince se trouvait au sud-sud-ouest, et à une distance d'environ sept lieues de l'endroit où était l'amiral. Il vit, précisément à l'est, l'île de Babeque, dont il était à soixante milles à peu près. Il navigua toute cette nuit au nord faiblement est (al nordeste escaso) , fila soixante milles, et en fit douze autres jusqu'à dix heures du matin du mardi, ce qui revient en somme à dix-huit lieues, et au nord-est-quart-nord.
Mardi y 20 novembre.
Le Babeque > ou les îles du Babeque, se trouvaient à l'est-sud-est , d'où venait le vent , qui était par conséquent contraire à la navigation de l'amiral. Voyant qu'il ne changeait pas, et que la mer commençait à devenir houleuse , il résolut de retourner au port du Prince, d'où il était parti , et qu'il laissait déjà à vingt-cinq lieues
iï>8 PREMIER VOYAGE
derrière lui. Il ne voulut pas aller à l'îlot qu'il appela Isabelle {Isabeld) , dont il n'était qu'à douze lieues, et auquel il aurait pu aller attérir dans cette journée, pour deux raisons : la première, parce qu'il aperçut au sud deux îles qu'il voulait visiter; la seconde, parce qu'il craignait que les Indiens qu'il avait à bord, et qu'il avait pris à Guanahaniy nommé par lui San-Salvador, et situé à huit lieues seulement de cette île, Isabela, ne se sauvassent, se trouvant si près de leur patrie. Il dit qu'il avait besoin de ces Indiens pour les emmener en Castille; et il pense qu'ils étaient persuadés qu'il les laisserait retourner dans leur pays dès qu'il aurait trouvé de l'or. L'amiral arriva donc dans les parages an port du Prince , mais il n'y put aborder, parce qu'il était nuit et que les courans l'en firent décliner au nord-ouest. Il changea encore de direction et tourna la proue au nord-est par un vent fort, mais qui s'adoucit et changea au troisième quart de la nuit. Alors l'amiral tourna la proue estquart-nord-est. Le vent était sud-sud-est, et devint plein sud au lever de l'aurore; mais bientôt après il frisa le sud-est (tocaba en el sueste). L'amiral, au lever du soleil, marqua le port du Prince 7 qu'il avait au sud-ouest, presque quart-ouest , et dont il n'était guère qu'à quarante-huit milles , qui font douze lieues.
Mercredi , 21 novembre.
Au point du jour on navigua à Test avec un vent sud : on fit peu de chemin , parce que la mer était contraire ; et à l'heure des vêpres on n'avait fait que vingt-quatre milles, ensuite le vent devint est; on navigua au sud-quart-sud-est, et au coucher du soleil on avait fait douze milles. L'amiral se trouva alors à quarante-deux degrés de la ligne équinoxiale (1), partie du nord, comme dans le port de Mares; mais il dit ici qu'il 'ne se servira pas de son quartier de réduction (quadrante) jusqu'à ce qu'il soit arrivé à terre, et qu'il ait pu le rectifier et le mettre en état. De manière que selon l'amiral ce port devait n'être pas très éloigné , et il avait raison , parce que cela n'était pas possible, à moins
que ces îles ne soient à (a) degrés. Ce qui
le portait à croire néanmoins que son quartier de réduction était encore juste , c'est qu'il marquait le nord aussi haut qu'en Castille. Si cela était exact, il devait être bien près de la Floride , et se trouver à la hauteur de cette contrée. Que devenaient, dans ce cas, et où
(1) Il n'était qu'au 210 de latitude nord. Voyez la note 2, page 93. (M. F. de Nav.)
(2) Il y a une lacune semblable dans l'original. {Idem.) Tome IL 9
i3o PREMIEK VOYAGE
étaient les îles qu'il avait vues la veille et celles vers lesquelles il se dirigeait? Ce qui le confirmait dans son opinion, c'est qu'il faisait bien chaud , à ce qu'il dit : mais il est clair que s'il eût été près des côtes de la Floride, l'atmosphère, au lieu d'être chaude, eût été froide, au contraire; et il n'est pas moins évident qu'on ne croit pas qu'il puisse faire chaud en aucun lieu de la terre, situé à quarante-deux degrés de la ligne (r), à moins que ce ne soit par suite d'une cause extraordinaire, per accidens, ce dont je ne sache pas qu'il y ait encore eu d'exemple. De cette chaleur que l'amiral dit qu'il éprouvait en cet endroit , il inférait que dans ces Indes et dans les parages qu'il parcourait il devait y avoir beaucoup d'or. Martin Alonso Pinzon avec la caravelle Pinta, qu'il commandait, se sépara ce jour-là des deux autres bâtimens, non seulement sans en avoir reçu l'ordre , mais même contre la volonté de l'amiral. Suivant ce dernier, Pinzon agit ainsi par avarice, et parce qu'il avait conçu l'espoir de trouver une grande quantité d'or, avec
(i) D'après l'explication donnée par M. de Navarrete (note 2, page 93), les observations de Las Casas n'ont aucun fondement, puisque Colomb se serait trouvé à 210 de l'équateur, et qu'alors il n'est pas étonnant que ce grand navigateur ait écrit qu'à cette latitude la chaleur était assez forte. (D. L. R.)
DE CHRISTOPHE COLOMB. i3i
l'assistance d'un Indien que l'amiral avait fait embarquer à bord de la Pinta. Il partit ainsi sans attendre, sans être forcé de s'éloigner par aucun mauvais temps, mais seulement parce qu'il le voulut bien , et de propos délibéré. De plus , l'amiral dit ici : « Pinzon m'a fait et dit bien d'autres choses. »
Jeudi, 22 novembre.
Pendant la nuit du mercredi il navigua au sud-quart-sud-est par le vent d'est, et fut presque pris de calme : au troisième quart il venta nordnord-est : l'amiral suivait encore le rumb du sud pour voir cette terre qui lui restait encore à visiter dans cette direction; mais quand le soleil parut il s'en trouva aussi loin que le jour précédent par suite des courans contraires, et il était encore à quarante milles de la terre. Cette nuit Martin Alonso Pinzon suivit la route de l'est pour aller à l'île de Babeque, où les Indiens disent qu'il y a beaucoup d'or. Il naviguait en vue de l'amiral, dont il n'était guère éloigné que de seize milles. Pendant toute la nuit, l'amiral ne perdit pas de vue la terre ; il fit plier ou ferler quelques unes de ses voiles, et tenir toute la nuit le fanal allumé, parce qu'il lui parut que Pinzon venait à lui, ce qu'il aurait fort bien pu faire s'il l'eût voulu, car la nuit était très belle et très claire, et il faisait un vent doux et fvn\£
i3a PREMIER VOYAGE
Vendredi y 9.3 novembre.
L'amiral navigua toute la journée vers la terre, toujours au sud, par un vent mou, et le courant, loin de lui permettre d'y aborder, l'en tint tellement éloigné, qu'il n'en était pas plus près au coucher qu'au lever du soleil. Le vent était nord-est, et assez bon pour aller au sud, s'il eût été moins faible. Près de ce cap s'en trouve un autre avec lequel il forme embranchement, cap dont le prolongement suit aussi la direction de l'est, et qui fait partie d'une terre que les Indiens qui étaient à bord appelaient Boliio. Ils disaient qu'elle était très grande et qu'elle contenait une race qui n'avait qu'un œil au front, et des habitans qu'ils nommaient cannibales , qui paraissaient leur inspirer une grande frayeur. Dès qu'ils virent que l'amiral prenait le chemin de cette contrée, la peur les empêchait de parler, parce qu'ils prétendaient que c'étaient des gens qui les mangeaient, et qui étaient très bien armés. L'amiral dit qu'il croit bien qu'il y a en cela quelque chose de vrai, mais que ce devaient être des gens un peu civilisés, puisqu'ils étaient armés. Il pensait qu'ils avaient sans doute fait prisonniers quelques autres Indiens, dont les compatriotes, voyant qu'ils ne revenaient pas , s'étaient imaginé qu'ils avaient été mangés. Ces Indiens
DE CHRISTOPHE COLOMB. i33
n'avaient-ils pas, d'ailleurs, eu la même idée des chrétiens et de l'amiral les premières fois que quelques uns d'entre eux les aperçurent?
Samedi y i[\ novembre.
L'amiral navigua toute cette nuit, et vers trois heures du jour il prit terre à l'île Plate (i), dans le même lieu où il avait relâché la semaine dernière, quand il allait à l'île de Babeque. D'abord, il n'osa pas s'approcher de terre, parce qu'il lui paraissait que la mer se brisait avec violence dans l'intérieur de ce havre, formé par des montagnes. Il arriva enfin à la mer de Notre- Dame, où il y avait une si grande quantité d'îles, et. il entra dans le port situé près de l'embouchure de l'entrée des îles. Il dit que s'il eût connu ce port auparavant, et ne se fût pas occupé à visiter les îles de la mer Notre-Dame , il n'aurait pas été dans la nécessité de retourner sur ses pas, quoiqu'il regarde, ajoute-t-il, ce temps comme bien employé, puisqu'il l'avait été à voir les îles dont il vient de parler. Aussitôt qu'il fut arrivé à terre, il envoya la chaloupe et sonda le port; il y trouva une longue barre (muy buena barra) de six brasses de profondeur; le port en avait jusqu'à vingt, et il était si propre, que le fond était tout sable. L'amiral y entra en tournant
(i) C'est la caïe de Moa, (M. F. de Nav, )
i34 PREMIER VOYAGE
la proue au sud-ouest; mais ensuite il se dirigea vers l'ouest , laissant du côté du nord l'île Plate, qui, avec celle qui lui est presque contiguë , forme dans la mer un lac dans lequel pourraient tenir tous les vaisseaux d'Espagne (i) , qui y seraient certainement à l'abri de tous les vents et très en sûreté , même sans amarres. Cette entrée du côté du sud-est, que l'on franchit en tournant la proue au sud-sud-ouest, a, du côté de l'orient, une sortie très profonde et très large; il est en conséquence facile de passer au milieu desdites îles, ce que peut faire, pour en prendre connaissance, tout navigateur venant du nord, sans se détourner de sa traversée directe. Lesdites îles sont au pied d'une grande montagne (2) qui s'étend de l'est à l'ouest; et celle où l'amiral aborda est très longue, plus longue même et plus élevée que toutes les autres îles semées sur cette côte, où il y en a une infinité; elle est bordée à l'extérieur, le long de ladite montagne, par un rocher à peu près semblable à une espèce de banc qui arrive jusqu'à l'en-
(1) Ce doit être le port que Colomb appela Santa-Catalina (Sainte-Catherine), parce qu'il arriva la veille de la fête de cette sainte. (Bartolomé de Las Casas.)
Ce ne peut être que le port caïe de Mon , dont la description qu'en fait ici l'amiral est très exacte. ( M. F. de Nav. )
(2) Les chaînes de montagnes de Mou, ( Idem.)
DE CHRISTOPHE COLOMB. i35
trée. Tout ceci est du côté du sud-est; du côté de l'île Plate il y a aussi un autre rocher beaucoup plus petit que celui du sud-est. Ainsi donc il y a entre ces deux îles, comme cela a déjà été dit, une grande largeur et beaucoup de profondeur. Aussitôt qu'ils furent entrés dans l'intérieur du même port, ils virent, du côté du sud-est, un grand et superbe fleuve (1) qui contenait plus d'eau que tous ceux qu'ils avaient vus jusqu'alors, et dont l'eau se conservait douce jusqu'à la mer. Il existe un banc de sable à son embouchure; mais en pénétrant dans l'intérieur, il a huit et neuf brasses de profondeur; ses rives, ainsi que celles des autres fleuves, sont garnies de palmiers et de beaucoup d'autres arbres.
Dimanche , i5 novembre.
Avant le lever du soleil l'amiral monta dam la chaloupe, et alla voir un cap ou pointe de terre (a) située au sud-est de la petite île Plate , à une distance d'une lieue et demie, parce qu'il lui paraissait qu'il devait y avoir quelque bonne rivière. En effet, à l'entrée du cap, du côté du sud-est, et après avoir fait un trajet de deux
(i) Le fleuve de Moa. (M. F. de Nav.)
(a) C'est la pointe du Mangle ou du Guarico.
{Idem, )
i36 PREMIER VOYAGE
portées d'arbalète , il aperçut un grand ruisseau d'une eau très limpide 9 qui descendait depuis le haut jusqu'au pied d'une montagne (i), en faisant un grand bruit ; il alla à ce ruisseau , et il y vit briller quelques pierres tachetées de couleur d'or (2). Il se ressouvint alors qu'à l'embouchure du fleuve Tejo , près de la mer, on trouva de l'or, et il lui parut certain qu'il devait y en avoir ici (3). Il fit choisir plusieurs de ces pierres pour les porter au Roi et à la Reine. Au moment où on faisait ce choix, les mousses jetèrent des cris en disant qu'ils voyaient des forêts de pins (4). L'amiral regarda du côté de la montagne, et il en vit de si beaux et de si grands, qu'il n'exagérait nullement en disant qu'ils étaient droits comme des fuseaux, et d'une
( 1 ) L'une des montagnes des chaînes de Moa.
(M. F. deNav.)
(2) Ce devaient être des pierres de marguerite (piedras de margarita ). ( Bartolomé de Las Casas. )
Beaucoup de sortes de pierres peuvent avoir des taches couleur d'or , dues à des pyrites , à des mica , ou à quelques autres substances. Une semblable description n'indique rien de précis. (C....R. )
(3) Il n'y a aucun doute qu'il y en avait.
( Bartolomé de Las Casas. )
(4) H est vrai qu'il y a en cet endroit des pins admirables. ( Idem, )
DE CHRISTOPHE COLOMB. i^
grosseur ainsi que d'une élévation prodigieuse. Il se réjouit de voir qu'on pouvait construire des vaisseaux en ce pays , et qu'il y avait de quoi y faire des planches et des mâts pour les plus grands vaisseaux d'Espagne ; il vit des chênes et des arbousiers , et un beau fleuve , et il appareilla pour faire des moulins à scier des planches {sierras de agud). L'élévation et la beauté des montagnes rendaient la terre et l'air plus tempérés en ce lieu, que l'amiral ne les avait trouvés jusquelà. Il vit sur la plage beaucoup d'autres pierres , toutes roulées par le fleuve; les unes étaient couleur de fer, et les autres , selon l'opinion de plusieurs personnes de l'équipage, provenaient de mines d'argent. C'est là qu'il prit une antenne et un mât pour la misaine de la caravelle Nina. Il arriva à l'embouchure du fleuve, et entra dans une anse (una cala) ( 1 ) très vaste et très profonde, située au pied de ce cap, du côté du sud-est, et dans laquelle tiendraient cent vaisseaux sans ancres ni amarres. Le port qui la termine est tel, que les yeux n'en ont jamais vu de semblable. Les montagnes de ce cap sont très hautes ; de chacune d'elles descendent en abondance des eaux limpides, et elles sont toutes remplies de pins, et couvertes, ainsi que les plaines, de
(i) C'est le port de Jaragua. (M. F. de Nav. )
i38 PREMIER VOYAGE
petits bois remplis de divers arbres très variés, et tous plus beaux les uns que les autres. L'amiral laissait derrière lui deux ou trois fleuves. Il fait au Roi et à la Reine un éloge pompeux de tout ce pays, et il annonce qu'il a éprouvé une jouissance et une satisfaction extrêmes de l'avoir vu, et surtout d'avoir trouvé de si beaux pins , parce qu'on pouvait construire en cet endroit autant de vaisseaux qu'on désirerait, en y apportant toutes les matières, objets et agrès nécessaires, excepté du bois et de la poix-résine, que l'on trouve là en quantité. L'amiral affirme que son éloge n'équivaut pas à la centième partie de la vérité : il dit qu'il plut à notre Seigneur de lui montrer toujours une chose meilleure qu'une autre, et que jusqu'à présent il avait été toujours de bien en mieux dans toutes ses découvertes, tant à l'égard du sol, des arbres, des plantes, des fruits et des fleurs qu'en ce qui est relatif aux personnes; et il ajoute qu'il a trouvé partout des différences, et dans les productions et dans les habitans, et qu'il n'est pas d'endroit où il n'ait remarqué ces gradations. Il a observé la même chose dans les ports et dans la qualité des eaux. Il dit enfin que puisque toutes ces merveilles excitent à un si haut degré l'admiration de ceux quiles voient, elles feront bien plus d'impression sur l'esprit de ceux qui en liront
DE CHRISTOPHE COLOMB. i3q
seulement la description ; et que personne même ne pourra , sans les voir, croire à leur réalité.
Lundi , 26 novembre.
Dès le point du jour l'amiral leva les ancres du port de Sainte-Catherine {Santa Catalina) où il était dans l'île Plate, et il navigua le long de la côte par un faible vent sud-ouest dans la direction du cap del Pico (1) , qui était au sudouest. Il arriva à ce cap un peu tard, parce que le temps devint calme; et quand il fut arrivé, il aperçut un autre cap au sud-est-quart-est éloigné d'environ soixante milles, et il en vit de là un autre au sud-est-quart-sud, qui lui parut être à peu près à vingt milles. Il donna à ce dernier le nom de cap de Campana (2), et il n'y put arriver de jour, parce que le temps redevint encore entièrement calme. Il fit dans toute cette journée trente-deux milles, qui équivalent à huit lieues. Il reconnut, pendant ce court trajet, des ports très remarquables (3) dont il prit note
(1) C'est la pointe du Mangle ou du Guarico.
(M. F. deNav.)
(2) C'est la pointe Vaez. {Idem.)
(3) Parmi les neuf ports que l'amiral dit qu'il reconnut et signala dans cette partie de la côte , on doit distinguer le golfe Yamanique , et les ports de faragua , de Taco , de Caraganucqnc , de Nava et de Maravi. ( Idem. J
et dont tous les mariniers étaient émerveillés. Il reconnut en même temps cinq grands fleuves , car il longeait toujours la côte pour bien voir tout ce qui s'y trouvait. Tout ce pays est formé de montagnes très hautes et très belles, qui ne sont ni arides ni composées de rochers; elles sont toutes, au contraire, aisées à parcourir, et on y voit de très belles vallées; et ces vallées, ainsi que les montagnes , étaient couvertes d'arbres élevés et verts, qui faisaient plaisir à voir, et qui paraissaient être des forêts de pins. Derrière le susdit cap del Pico , du côté du sudest, il y avait deux petites îles, qui ont chacune environ deux lieues de circonférence; on y trouve trois superbes ports et deux grands fleuves. L'amiral ne vit sur toute cette côte, depuis la mer , aucune peuplade : il serait cependant possible qu'il y en eût ; ce que plusieurs indices portent à croire, car, en quelque endroit qu'on descendît à terre, on trouvait des signes, et en particulier des restes de feux , qui prouvaient qu'elle était habitée. L'amiral crut que la terre qu'il avait vue ce jour- là au sud-est du cap de Campana était l'île que les Indiens appelaient Bohio; et il se fondait sur la distance qui sépare ledit cap de cette île. Il dit que tous les insulaires qu'il a trouvés jusqu'à ce jour ont une crainte extrême des habitans de Caniba ou Ca-
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nimci) qu'ils disent demeurer dans cette île de Bohio, laquelle doit être très grande, ainsi qu'elle le paraît; et il croit que les cannibales vont attaquer dans leur pays, et prendre jusque dans leurs propres maisons les autres insulaires, qui sont très lâches et ne savent faire usage d'aucune arme pour leur défense. L'amiral pensait que le voisinage de ces hommes de Caniba est le motif qui a déterminé les Indiens qu'il avait à bord à ne pas construire leurs bourgades sur les côtes de la mer; et il ajoute que lorsque ces derniers le virent prendre la direction de Bohio y ils furent tellement frappés de l'idée qu'ils allaient être mangés, que cette crainte, dont rien ne pouvait les guérir, les empêchait de parler. Ils disaient que les anthropophages n'avaient qu'un œil et une figure de chien, et l'amiral croyait qu'ils mentaient, et que ces prétendus cannibales devaient être des sujets du Grand Can, qui venaient prendre les insulaires pour les réduire en captivité.
Mardi, 27 novembre.
Hier, au coucher du soleil, l'amiral arriva près d'un cap , qu'il appela Campana. Quoique le ciel fût clair et serein , et quoiqu'il eût sous le vent cinq ou six ports admirables, il ne voulut pas néanmoins aller à terre pour ne pas retarder la
i4* PREMIER VOYAGE
marche de son voyage et l'accomplissement de son but principal. Le vent d'ailleurs était faible, et il s'arrêtait toujours plus qu'il ne voulait, entraîné par le désir et la jouissance qu'il avait de voir et d'admirer la beauté et la fraîcheur de ces pays, de quelque côté qu'il y pénétrât. Pour toutes ces raisons , il se tint cette nuit en panne et temporisa jusqu'au jour. Et comme les courans, extrêmement rapides, l'avaient repoussé cette nuit à plus de cinq ou six lieues au sud-est, vis-à-vis de l'endroit où il se trouvait à la chute du jour, endroit qui lui avait paru être la terre de Campa na, et que, d'un autre côté, le cap auquel il avait donné ce nom lui semblait formé par une grande ouverture, qu'il croyait séparer une terre d'une autre, et faire comme une île au milieu , il résolut de retourner sur ses pas par le vent sud-ouest, et il arriva au lieu où l'ouverture avait paru se trouver. Il reconnut que ce n'était qu'une grande baie (i), à l'extrémité de laquelle, du côté du sud-est, se trouve un cap sur lequel est une montagne (2) haute et carrée, qui de loin paraissait une île. Le vent devint nord , et l'amiral reprit alors la direction du sud-est pour courir la côte et découvrir tout ce qu'il y
(1) C'était le port de Baracoa. ( M. F. de Nav. )
(fc) C'était le mont de Yunque. (Idem.)
avait à y voir. Il vit bientôt au pied de ce cap de (ampana un port (i) admirable et un grand fleuve, et à un quart de lieue de là un autre fleuve , et encore à une demi-lieue de celui-ci un autre fleuve , et à une autre demi-lieue de ce dernier un autre fleuve, et à une lieue de là un autre fleuve , et une autre lieue après encore un fleuve qui n'était séparé que par un quart de lieue d'un autre fleuve, à une lieue duquel s'en trouvait un dernier très grand et à une distance d'environ vingt milles du cap de Carnpana situé au sud-est de tous ces fleuves. La plupart de ces fleuves ont des embouchures grandes, larges et propres (Jimpias)\ leurs ports admirables sont capables de contenir des bâtimens de la plus grande dimension, et n'ont ni bancs de sable, ni rochers, ni récifs. Arrivant ainsi en longeant la côte au sud-est du dernier de ces fleuves, il trouva une grande peuplade (2), la plus grande qu'il eût encore rencontrée jusqu'à ce jour; et il vit venir au rivage de la mer une multitude infinie de gens entièrement nus et armés de zagaies, qui poussaient de grands cris. Comme il désirait parler avec eux, il ferla les voiles, aborda, et envoya les chaloupes du vais-
(1) C'était le port de Maravi. ( M. F. de Nav. )
(1) Celle de Baracoa. {Idem,)
i44 PREMIER VOYAGE
seau et de sa caravelle , disposées de manière à ce que ceux qui les montaient ne pussent faire aucun mal aux Indiens ni en recevoir de leur part, et il prescrivit à ses gens de leur donner quelques petits objets choisis parmi les marchandises de pacotille qu'il avait apportées. Les Indiens firent mine de ne pas les laisser sauter à terre et de vouloir leur résister , mais voyant que les chaloupes s'approchaient davantage de terre, et que ceux qui étaient dedans n'avaient pas peur d'eux, ils s'éloignèrent du bord de la mer. Les chrétiens croyant que les Indiens n'auraient pas peur si deux ou trois d'entre eux seulement descendaient des chaloupes , ne sortirent qu'au nombre de trois, en criant à ces sauvages de ne rien craindre , et cela dans leur langue , car ils en avaient appris quelques mots par la conversation de ceux qui étaient abord; mais ils se mirent tous à fuir, sans qu'il en restât un seul grand ni petit. Les trois chrétiens allèrent aux maisons , qui sont de paille et de la forme de toutes celles qu'ils avaient vues : ils ne trouvèrent dedans ni habitans ni meubles, ni quoi que ce soit. Ils retournèrent à leurs vaisseaux, et levèrent les voiles vers le milieu du jour pour se rendre à un beau cap (i) qu'ils découvraient à l'est, et
(1) C'est la pointe de Mai ci. (M. F. de Nav. )
dont ils pouvaient être éloignés d'environ huit lieues. L'amiral, après avoir fait une demi-lieue dans la même baie , vit du côté du sud un port très remarquable (1), et du côté du sud-est des terres merveilleusement belles, semblables à une plaine couverte de monticules et entourée de grandes montagnes. On apercevait dans cette vaste plaine de grands feux, de grandes peuplades, et des terres parfaitement labourées, ce qui détermina l'amiral à se diriger vers ce port , et à tenter de prendre langue avec les habitans , ou de communiquer avec eux d'une manière ou d'autre. Il dit que ce port était tel , que s'il avait loué les autres, il devait louer celui-ci beaucoup plus encore à cause des terres dont il est entouré, de leur température, des peuplades qu'elles renferment et de leurs environs. Il dit des merveilles de la beauté de la terre et de celle des arbres, parmi lesquels se trouvent beaucoup de pins et de palmiers (2), et il n'en dit pas moins de la grande plaine qui s'étend vers le sud-est, et dont la superficie n'est pas entièrement plate [no es llana de llano) (3) , mais
(r) C'est le port de Baracoa. (M. F. de Nav.)
(2) Partout où il y a des palmiers d'une grande hauteur, la terre est très fertile. ( Bartolomé de Las Casas. )
(3) L'amiral veut dire ici que ce n'est pas un terrain uni. {Idem.)