Tome II
i94 premier VOYAÇE
d’un or très fin , qu’ils donnaient aussitôt avec plaisir. L’amiral commanda qu’on leur fit honneur à tous , parce que, dit-il, ce sont les meilleures gens du monde et les plus doux des hommes , surtout parce que j’ai grande espérance en notre Seigneur , que Vos Altesses feront d’eux tous autant de chrétiens , et qu’ils seront tous vos sujets : pour moi , je les regarde déjà comme tels . L’amiral vit aussi le roi, qui était sur la plage, et remarqua que tous le traitaient avec déférence et respect {le hacian acatamiento). Il lui envoya un présent, qu’il reçut avec beaucoup de cérémonial. C’était, dit Colomb, un jeune homme de vingt et un ans au plus, et qui avait un gouverneur âgé, et d’autres conseillers qui l’accompagnaient, le conseillaient et répondaient pour lui; mais il ne proférait que peu de paroles. Un des Indiens de la suite de l’amiral s’entretint avec ce jeune souverain, lui dit que les chrétiens venaient du ciel, qu’ils allaient à la recherche de l’or, et voulaient aller à l’île de Baneque. Il répondit que c’était bien, et qu’il y avait beaucoup d’or dans ladite île ; il montra lui-même à l’alguazil de l’amiral, qui lui avait apporté le présent , le chemin qu’il fallait suivre pour aller à cette île, et il lui dit qu’il ne leur fallait pas plus de deux jours pour s’y rendre, et que s’ils avaient besoin de quelque chose de son pays,
DE CHRISTOPHE COLOMB. ,95 il le leur donnerait très volontiers. Ce roi et tous les officiers de sa suite , ainsi que tous les autres Indiens, allaient nus comme leurs mères les avaient mis au monde. Les femmes n’étaient pas plus couvertes, et n’en montraient ni plus d embarras ni plus de honte. C’étaient les plus beaux hommes et les plus belles femmes que les chrétiens eussent trouvés jusque-là. Ils étaient assez blancs, et s ils avaient eu la coutume de se vêtir et de se préserver du soleil et de l’air, ils auraient été presque aussi blancs qu’en Espagne, car le climat de cette contrée est assez froid, et c’est bien le meilleur pays que langue puisse nommer. Le terrain y est très élevé : ce ne sont que des plaines ( campinas ) et des vallées, et les bœufs pourraient labourer sur la plus haute des montagnes de cette île. Il n’y a pas, dans toute la Castille, de terre qui puisse se comparer à celle-ci ni en beauté ni en bonté. Toute cette île et celle de la Tortue sont entièrement cultivées comme la campagne de Cordoue. Leurs habitans y sèment des ajes, qui sont de petites branches qu’ils plantent, et au pied desquelles poussent des racines assez semblables a des carottes ( zanahorias ) , qu’ils râpent, pétrissent, et dont ils font du pain. Ils plantent ensuite de nouveau , dans un autre endroit, la même petite branche, qui produit
encore quatre ou cinq de ces racines, qui sont extrêmement savoureuses, et dont le goût ressemble tout- à -fait à celui de nos châtaignes. L’amiral dit qu’il y a dans ce pays les plus grosses et les meilleures qu’il ait vues en aucun lieu, et il ajoute qu’il y en a en Guinée de la même espèce : celles de cet endroit n’étaient pas moins grosses que la jambe. Quant aux habitans de cette bourgade , ils étaient tous gros et vaillans (gordos y valientes ), et non maigres, et poltrons comme les autres qu’il avait déjà trouvés ; leur conversation était affable et douce, et ils n’appartenaient à aucune secte. Les arbres avaient, dans ces environs, une sève si vigoureuse , que leurs feuilles cessaient d’être vertes , et devenaient noirâtres à force de verdir. C’était une chose merveilleuse de voir ces vallées , ces fleuves , ces belles et bonnes eaux , ces terres si propres à produire tous les grains et tous les légumes dont on peut faire du pain ; si propres à la nourriture de bestiaux de toute espèce, dont ils n’ont aucune, quelle qu’elle soit; si propres à faire d’ excellens jardins et à produire toutes les choses du monde que l’homme peut demander. Dans la soirée le roi vint au vaisseau de l’amiral, qui le reçut avec les honneurs dus à son rang , et lui fit dire et expliquer qu’il était au service du Roi et de la Reine de Castille , qui
étaient les plus puissans princes du monde. Mais ni les Indiens que l’amiral avait à son bord , et qui lui servaient d’interprètes, ni le roi, ne croyaient à rien de tout cela, parce qu’ils étaient convaincus que les chrétiens venaient du ciel , et que les royaumes des Rois de Castille étaient dans le ciel et non dans ce monde. L’amiral fit servir au roi des mets de Castille. Il commençait par en manger une bouchée, et il donnait ensuite tout le reste à ses conseillers , à son gouverneur et aux autres de ses officiers qu’il avait amenés avec lui. « Je supplie Vos Altesses de « croire que ces terres et surtout celles de cette « île Espagnole sont si bonnes et si fertiles, qu’il « est impossible d’exprimer jusqu’à quel degré , « et que personne ne peut le croire s’il ne le « voit de ses propres yeux. Je les supplie d’ètre « convaincues que cette île et toutes les autres ne « leur appartiennent pas moins que la Castille , « car il ne manque pour régner sur ces pays « que de s’y établir, et d’ordonner aux habitans « de faire tout ce qu’on voudra. Et en effet, « suivi seulement des gens de ma flottille, qui « ne sont pas en grand nombre , je puis parce courir en maître toutes ces îles, car j’ai soucc vent vu trois seulement de mes matelots des- « cendre à terre, et leur seul aspect faire fuir « une multitude de ces Indiens, auxquels cepen-
« dant ils ne voulaient faire aucun mal. Ils n’ont « point d armes, sont fort loin d’avoir l’esprit « belliqueux, vont tout nus, et sont si peureux, « que mille d’entre eux n’attendraient pas de « pied ferme trois hommes résolus. Ils sont « par conséquent bien propres à obéir, à exé- « cuter les travaux qu’on leur commanderait, à « ensemencer, et à faire tout ce qui serait néces- « saire. Qu’on leur fasse donc bâtir des villes, « qu’on leur apprenne à se vêtir, et qu’on les « forme à nos usages. »
Lundi y i q décembre.
Il s’éleva cette nuit un vent violent d’est-nordest; mais la mer ne devint pas très houleuse dans le port où avait mouillé l’amiral , parce que Y île de la Tortue , qui est vis-à-vis, le garantit, le protège et lui forme un puissant abri. L’amiral y resta donc pendant cette journée, et envoya les matelots pêcher avec leurs filets. Les Indiens étaient enchantés d’accompagner les chrétiens, et ils se réjouirent beaucoup de se trouver avec eux : ils leur apportèrent certaines flèches des habitans de Caniba ou des Cannibales, qui sont formées de joncs ou roseaux fort longs, armés de petits bâtons très pointus et durcis au feu. Ils leur montrèrent deux hommes auxquels il manquait des morceaux de chair dans certaines
DE CHRISTOPHE COLOMB. 199 parties du corps , et ils leur firent entendre que les Cannibales les avaient ainsi mordus et dévorés à belles dents ; mais l’amiral ne voulut pas le croire. Il renvoya à la bourgade quelques chrétiens qui échangèrent des billes de verre contre des morceaux d’un or réduit en feuilles très minces. Ils virent sur un Indien que 1 amii al jugea être le gouverneur de cette province, et que les autres Indiens appelaient cacique , un morceau d’or aussi grand que la main, provenant sans doute de la même feuille d or, et qu il paraissait vouloir échanger. Il alla a cet effet à sa maison , où il fit couper cette pièce d or en petits morceaux qu’il apporta un à un aux chrétiens qui étaient restés sur la place, et qu’il échangea avec eux de la même manière. Après qu’il eut échangé le dernier morceau d’or, il dit par signes aux chrétiens qu’il en avait envoyé chercher davantage ailleurs, et qu on le lui apporterait un autre jour. Cet esprit de trafic, cette réflexion , ces calculs , la culture générale des terres, les manières de ces Indiens, leurs mœurs , leurs usages , leur douceur , leur ruse ( couse j o ) , tout , dit l’amiral, prouve qu’ils sont plus actifs et plus intelligens que tous ceux qu’il avait vus jusqu’alors. Dans la soirée un canot monté par une quarantaine d’hommes vint de 1 île de la Tortue . Lorsqu il aborda à la
PREMIER VOYAGE plage, toute la population de la bourgade située sur le bord de la mer, qui était réunie , s’assit en signe de paix. Alors quelques uns des Indiens qui étaient dans le canot, puis ensuite presque tous les autres, descendirent à terre. Mais le cacique se leva seul, et par des paroles qui paraissaient être des menaces, les fit rentrer dans leur canot. Il leur jetait de l’eau, ramassait des pierres sur le rivage et les lançait dans la mer, et après que tous les Indiens de l’île de la Tortue se furent rembarques dans leur canot et se furent remis en mer avec la plus grande obéissance , « le cacique, dit l’amiral, prit une pierre et la « mit, pour qu’il la leur lançât, dans la main de « monalguazil, que j’avais envoyé à terre avec le « notaire de la flotte et d’autres personnes, pour « voir s’ils rapporteraient quelque chose d’avan- « tageux; mais mon alguazil ne voulut pas lancer « la pierre. » C’est dans cette circonstance que le cacique montra combien il favorisait l’amiral. Aussitôt que le canot fut parti, on dit à l’amiral qu’il y avait plus d’or dans l’île de la Tortue que dans l’île Espagnole } parce qu’elle est plus près de Baneque. L’amiral dit ici qu’il croit qu’il n’y a de mines d’or ni dans l’île Espagnole ni dans celle de la Tortue , mais qu’on l’apporte de Baneque , quoiqu’en petite quantité, parce que les habitans de ces deux premières îles n’ont rien
DE CHRISTOPHE COLOMB. 2QI à donner en échange. Le sol d’ailleurs en est si fertile, qu ils n ont pas besoin de beaucoup travailler la terre pour la faire produire ce qui est necessaire à leur nourriture , et moins encore pour ce qui serait nécessaire à leur habillement, puisqu’ils vont tout nus. L’amiral croyait qu’il était bien près des lieux où la terre cachait ses plus grandes richesses , et que notre Seigneur allait le conduire dans l’endroit où naît l’or. Il était informé que du port où il se trouvait jusqu’à Baneque (i) il y avait quatre journées, ce qui pourrait faire trente ou quarante lieues, intervalle qu’on peut, par un bon vent, franchir en un seul jour.
Mardi } 18 décembre.
L’amiral prolongea son séjour dans ces parages, parce que le défaut de vent l’obligea à y rester ce jour-là au mouillage. Une autre raison 1 y engageait aussi : le cacique avait dit qu’il apporterait die l’or , et quoique l’amiral ne pensât pas qu il put en donner beaucoup, attendu qu’il n’y avait pas de mines en cet endroit, il était cependant curieux de s’assurer plus positivement de la position du lieu d’où on le retirait. Dès le
(y) Cette île de Banque ou Baneque n'a jamais paru; c était peut-être l’île de la Jamaïque.
( Bartolomé de Las Casas. )
point du jour il fit pavoiser le bâtiment et la caravelle avec les armes et les pavillons, pour célébrer le jour de la fête de Sainte-Marie de l’O (i), ou commémoration de l’Annonciation , et l’on fit de nombreuses décharges d’escopettes (lorn bardas). Le roi de cette île Espagnole, dit l’amiral, était parti de bonne heure de sa demeure, qui ne devait être éloignée que de cinq lieues , ainsi qu’il en pouvait juger, et il arriva vers les trois heures de l’après-midi dans le bourg (2), où l’attendaient déjà quelques hommes du bâtiment que l’amiral avait envoyés pour qu’ils s’assurassent s’il y arrivait de l’or. Ils remarquèrent que le roi était accompagné de plus de deux cents hommes, qu’il se faisait porter sur un palanquin soutenu par quatre hommes , et qu’il était encore jeune, ainsi que nous l’avons déjà dit. Aujourdhui, pendant que l’amiral était à dîner sous le château (, debajo del castillo) de son bâtiment, le roi
(1) Il y a près de Ségovie un couvent, et une église
dédiée à la sainte Vierge , sur une montagne assez élevée ; cette église est entourée de petits rochers formant un ovale ou un O; de la Sainte-Marie de l’O, qui est l’une des soixante-quinze ou quatre-vingts vierges qu’on honore , en Espagne, d’un culte particulier. (DE V...r. )
(2) C’était le bourg de l’intérieur , connu aujourd hui sous le nom de Gros Morne, et éloigné de 4 lieues du port de la Paix, où l’amiral était mouillé. (M. F. de Nav. )
DE CHRISTOPHE COLOMB. ao3 avec toute sa suite y arriva. A cette occasion amiral dit au Roi et à la Reine catholiques : « Vos Altesses seraient sans doute satisfaites de « la pompe de leur cortège et du respect que « tout le monde leur témoigne, quoiqu’ils aillent « entièrement nus. Au moment où le roi entra « dans le bâtiment, il me trouva à table sous le « château de la poupe; il vint droit à moi, s’assit « à mes côtés , et il ne me permit pas de me * franger, ni de me lever de table avant que « j’eusse terminé mon repas. Présumant qu’il « aurait du plaisir à goûter de nos viandes, j’or- « donnai qu’on lui en servît de suite. Lorsqu’il «. entra sous le château, il fit un signe de la main « pour que tous ses gens restassent en dehors;
" ils ^“pressèrent d’obéir à cet ordre, qu’ils’ v exécutèrent avec les plus grandes marques de « respect, et ils allèrent tous s’asseoir sur le
* pont’ à ' exception de deux hommes d’un âge
* “ur> que je jugeai être, l’un son conseiller, et « autre son précepteur, et qui vinrent s’asseoir
* a ses pieds. Le roi ne prenait de toutes les " VIandes r'lleie 1* présentais que ce qui était « necessaire pour me faire honnêteté et les goû- « ter; il les envoyait ensuite à ses gens, qui en « mangeaient tous. Il en fit autant des boissons :
« d se contentait d’en mouiller ses lèvres, et il « les donnait ensuite à ses gens; il faisait tout « cela avec un air de dignité bien remarquable;
204 premier voyage
« il parlait peu ; le petit nombre de paroles qu’il « proférait étaient , autant que je pouvais le « comprendre, toutes bien judicieuses et bien « réfléchies. Les deux personnages qui étaient « à ses pieds examinaient le mouvement de ses ce lèvres, parlaient pour lui, s’entretenaient aussi « avec lui , et toujours avec le plus grand respect, cc Le repas terminé, un écuyer apporta une ceinte ture ( un cinto ) en tout semblable , pour la cc forme , à celles dont on se sert en Castille , « excepté que le travail n’en est pas le même, cc Le roi la prit et me la remit, ainsi que deux cc morceaux d’or ouvré, qui étaient très minces : cc je crois qu’ils recueillent très peu de ce métal , cc quoiqu’ils soient si voisins des lieux qui le « produisent , et dans lesquels il se trouve en si cc grande abondance.
cc Je m’aperçus qu’une garniture de mon lit «lui plaisait; je la lui donnai, ainsi que plu- « sieurs beaux grains d’ambre que je portais «à mon cou, des souliers de couleur et une « fiole d’eau de fleur d’orange : il en fut si conte tent , que c’était merveille , et il était , ainsi « que son gouverneur et ses conseillers, très « chagrin de ce que nous ne pouvions pas nous « entendre; je compris néanmoins qu’il me dit « que si quelque chose d’ici me convenait, toute « l’île était à mes ordres. J’envoyai chercher un « collier qui portait pour médaille un excellent
DE CHRISTOPHE COLOMB. 2o5 « d’or(i) sur lequel étaient gravés les portraits de « Vos Altesses? je le lui montrai en lui répétant « ce que je. lui avais dit hier, que Vos Altesses « gouvernaient la plus grande partie du monde « ( todo lo me] or dei mundo), et qu’il n’y avait « pas de princes aussi puissans. Je lui montrai « aussi les bannières royales et celles de la croix, « dont il parut faire grand cas. Quels grands « seigneurs doivent être Vos Altesses, dit-il à ses « conseillers, puisque, sans aucune crainte, elles « m’avaient envoyé dans ce pays , de si loin et « du ciel ; il dit encore beaucoup d’autres choses « que je ne compris pas; mais je vis bien qu’il « était émerveillé. » Lorsqu’il était déjà tard et qu’il voulut partir, l’amiral le renvoya avec distinction dans le canot, et le fit saluer de plusieurs décharges de mousqueterie. Descendu à terre, il se plaça sur son brancard, et s’en alla avec son cortège, composé , comme nous l’avons dit, de plus de deux cents hommes, et son fils le suivit , porté sur les épaules d’un Indien très distingué. Il fit donner à manger et rendre de grands honneurs à tous les marins et à toutes les autres personnes des vaisseaux , partout où on
(i) L excellent d’or était une monnaie qui valait deux castillans. ( Bartolomé de Las Casas.)
Un peu plus de 26 francs. (De V...l.)
IJ
les rencontrait. Un matelot dit qu’il l’avait rencontré dans sa route , et qu’il avait vu que les objets que 1 amiral lui avait donnés étaient portés devant lui par un nombre égal de personnes, qui lui paraissaient être les plus marquantes.
Le fils du roi le suivit pendant assez longtemps avec une escorte semblable à la sienne, et il y en avait une autre aussi nombreuse pour un frère du même monarque, avec la différence que ce frère marchait à pied, appuyé sur les bras de deux hommes notables. Ce dernier vint au vaisseau après le roi, et l’amiral lui donna quelques uns de ses objets d’échange. Ce fut alors que l’amiral apprit que le roi était nommé cacique dans la langue du pays. L’amiral dit que ce jour-là on échangea peu d’or; mais il sut d’un vieillard qu’il y avait, à la distance de cent lieues au plus, beaucoup d’îles rapprochées ( comarca nas), qui, autant qu’il put le comprendre, produisaient beaucoup d’or. Il fut jusqu’à dire qu’il y avait une île toute d’or, et d’autres où il abondait au point qu’on n’avait qu’à le ramasser et le passer au tamis; qu’on le fondait, qu’on en faisait des barres et des milliers d’ouvrages dont il expliqua la forme par signes. Ce vieillard désigna à l’amiral la direction et le parage dans lequel elles étaient situées. L’amiral résolut de s’y rendre, et dit que si ce vieillard
! Ai
DE CHRISTOPHE COLOMB. 207 11’était pas un personnage aussi marquant auprès du roi, il le retiendrait et remmènerait avec lui, ou que, s’il savait la langue, il le prierait de l’accompagner, et qu’il croyait qu’il s’y prêterait volontiers, parce qu’il paraissait bien avec lui et avec les chrétiens ; mais que , comme il tenait déjà ces gens-là pour des vassaux des rois de Castille, et qu’il n’était pas juste de leur faire violence, il se décida à n’en rien faire. Il planta une très grande croix au milieu de la place de cette peuplade; les Indiens l’y aidèrent beaucoup, et il dit qu’ils y firent leurs prières et l’adorèrent. Les dispositions qu’ils manifestèrent font espérer à l’amiral , en notre Seigneur, que toutes ces îles se feront chrétiennes.
Mercredi , 19 décembre.
Cette nuit on mit à la voile pour sortir du golfe que forme en cet endroit Vile de la Tortue avec b Espagnole. Au jour, le vent tourna à l’est, ce qui empêcha, pendant toute la journée, de sortir d’entre ces deux îles, et le soir on ne put atteindre un port qui parut (1) en vue; on aperçut quatre pointes de terre, une grande baie et une rivière, et on reconnut un
(1) Le port de la Granja.
(M. F. DE Nav.)
grand promontoire ( una angla mujr grande) (i) où îi y avait une peuplade , et à l’opposite un vallon entre plusieurs montagnes très élevées, couvertes d’arbres, qu’il jugea être des pins. Il Y a> sur les Deux Frères (a); une montagne très haute et très spacieuse ( inuy garda ) qui va du nord-est au sud-ouest, et à Test-sud-est du cap de Torres , une petite île à laquelle l’amiral donna le nom de Saint-Thomas , parce que c’est demain là fête de ce saint. La circonférence de cette île présente des caps et des ports excellens, d’après ce que l’on put en juger de la mer. Près de l’île, et du côté de l’ouest, il y a une pointe qui entre beaucoup dans la mer haute et basse, et qu’il nomma pour cette raison le cap Haut et Bas (3). A la distance de soixante milles de Torres , vers l’est-quart-sud-est , il y a une montagne /plus élevée qu’une autre, qui entre dans la mer (4) , et qui de loin ressemble à une île, à cause d’une coupure qu’elle a du côté* de
(1) La rade du port Margot. (M. F. deNav.)
(2) Ces Deux Frères et le cap de Torres n’ont pas été
nommés jusqu’ici. ( Bartolomé de Las Casas. )
Le cap de Torres, c’est la pointe de Limbé.
( M. F. DE Nav. )
(3) Pointe et île Margot. ( Idem.)
(4) Montagne sur le Guarico, et celle de Monte Cristi ,
à la distance de quarante-deux milles. [Idem.)
DE CHRISTOPHE COLOMB. 209 la terre ; il la nomma Mont-Caribata , du nom de cette province. Cette montagne est très belle et bien garnie de jolis arbres verts, sans neige et sans brouillards. Le temps et la température étaient alors ici ce qu’ils sont en Castille au mois de mars, et les arbres et la verdure comme au mois de mai. Les nuits, dit-il, étaient de quatorze heures. (1)
Jeudi , 20 décembre.
Aujourd’hui, au coucher du soleil, l’amiral entra dans un port qui se trouvait entre l’île de Saint-Thomas et le cap de Caribata (2) , et il y mouilla. Ce port est très bon et capable de contenir tous les vaisseaux de la chrétienté ; son entrée, vue de la mer, paraît impraticable à ceux qui ne la connaissent pas* à cause des pointes de rochers dont elle est parsemée, et qui s’étendent depuis la montagne jusque tout près de l’île. Ces pointes ne se trouvent pas placées par ordre, mais, au contraire, l’une par-ci , l’autre par-là ; celles-ci en mer, celles-là près de terre. Il résulte d’une semblable disposition, qu’il faut être très attentif lorsqu’on veut y pénétrer par une des passes , qui sont très larges et assez bonnes , afin de pouvoir y
(x) Voyez la note de la page 164.
(2) Ce port est la baie d’Acul. (M. F. de Nav.)