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Tome IL i

entrer sans crainte : elles ont partout sept brasses d’eau; et après avoir franchi les pointes, on y trouve, dans l’intérieur, jusqu’à douze brasses. Un vaisseau amarré avec un câble quelconque y est en sûreté contre toute espèce de vent. L amiral dit qu’il y a à l’entrée de ce port un canal (i) situé à la partie ouest d’une petite île de sable qui contient beaucoup d’arbres, et au pied de laquelle il y a sept brasses d’eau; mais il y a aussi beaucoup de bas-fonds dans ces parages, et il est néçessaire d’avoir les yeux ouverts jusqu’à ce qu’on soit dans le port : après cela, on ne doit craindre aucun ouragan. On aperçoit, de ce port, un grand vallon cultivé, et qui vient y aboutir de la partie du sudest, avec une légère inclinaison ; il est entouré de très belles montagnes ornées d’arbres verts, et si élevées, quelles paraissent atteindre jusqu’au ciel. Il est hors de doute qu’il y en a parmi elles qui sont plus élevées que i’île de Ténériffe (a) des Canaries, que l’on regarde

(0 crois qu’il veut dire une cannace ( canavercil ).

(Bartolomé de Las Casas.^

C est bien canal que Colomb dit et devait dire.

(M. F. de Nav,)'

(2) En effet, ces montagnes sont fort élevées, mais pas autant* ^ (Idem.)

On ne connaît pas encore d’une manière précise la hau-

DE CHRISTOPHE COLOMB. 21I comme la plus haute que l’on puisse trouver De ce côté de «le de Saint-Thomas il y a un îlot (i) à une lieue, et un autre à une moindre distance; tous ont des ports merveilleux, mais il faut faire attention aux bas-fonds. L’amiral aperçut aussi des peuplades, et des feux que 1 on faisait sur la côte.

Vendredi , 21 décembre .

L’amiral alla visiter ledit port aujourd’hui, avec les embarcations des vaisseaux, et il le trouva tel, qu’il affirme qu’on ne peut lui comparer aucun de ceux qu’il avait jamais vus (2). Il dit qu’il a tant vanté d’autres ports, qu’il ne

leur des montagnes de Saint-Domingue; il parait cependant qu’on ne peut guère accorder que 1000 à 1 100 toises aux pics les plus élevés, tels que ceux de la Selle et de la Hotte, tandis que le pic de Ténériffe a près du double de hauteur (1900 et quelques toises). A l’époque à laquelle écrivait Christophe Colomb, on croyait que ce pic n’était surpasse par aucune autre montagne; mais il est démontré aujourd’hui qu’il en existe un grand nombre, tant en Afrique qu’en Europe, en Amérique et surtout en Asie, avec lesquelles il ne peut entrer en comparaison.

( 1) L île de Ratas (I’île à Rats). (M. F. de Nav. ) (a) Cest en effet un bon port; mais celui de Nipe , . Colomb nomma Smi-Salvador, dans l’île de Cuba, est m,

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sait plus de quelles expressions se servir pour vanter convenablement celui-ci , parce qu’il craint d’être accusé d’exagérer les choses et de les représenter sous des couleurs beaucoup plus brillantes qu'elles ne le sont en réalité. Mais il justifie ses éloges en disant qu’il a avec lui de vieux marins qui disent et diront la même chose, ainsi que quiconque naviguera ; savoir , que tous les éloges qu’il a donnés aux autres ports sont justes, et qu’il ne l’est pas moins que celuici est encore meilleur que tous les autres. Il continue , de plus , en ces termes : « J’ai couru « les mers pendant vingt-trois ans, presque sans « interruption; j’ai vu tout le Levant et le Cou- « chant, j’ai été au Septentrion , en Angleterre « ( que dice por ir al camino de Septentrion y « que es Inglaterra) , et j’ai parcouru la Guinée; « mais dans aucune de ces contrées on ne trou- « vera la bonté des ports (i). . . .

toujours trouvé le (2), ....

« meilleur que l’autre. J’ai toujours bien ré- « fléchi à ce que j’avançais, et je répète à pré- « sent que je n’ai rien dit de trop, que celui-ci « surpasse en bonté tous les autres; qu’il peut

(1) Il y a ici dans le manuscrit original une lacune d’une

ligne et demie. (M. F. pe Nav.)

(2) Il manque ici un mot dans l’original. ( Idem .)

DE CHRISTOPHE COLOMB. aï3

« contenir tous les vaisseaux du inonde , et « qu’il suffit qu’il soit fermé avec un câble, si « vieux soit-il , et qu’un navire y soit amarré «d’une manière quelconque, pour y être en « sûreté.» Il a cinq lieues de longueur, depuis l’entrée jusqu’au fond (i). L’amiral vit quelques terres parfaitement labourées; elles sont au reste toutes très bien. Il ordonna à deux hommes de débarquer, et de se rendre sur une éminence pour voir s’il y avait une peuplade , car on ne pouvait pas en apercevoir de la mer. Ce soir, à dix heures environ, quelques In* diens vinrent en canot pour voir l’amiral et les chrétiens comme une chose merveilleuse. Il leur donna quelques bagatelles qui leur- firent beaucoup de plaisir. Les deux chrétiens, à leur retour , désignèrent l’endroit où ils avaient aperçu une grande peuplade (a) un peu éloignée de la mer. L’amiral ordonna de ramer vers cette direction, jusqu’à peu de distance de la terre. Il vit alors quelques Indiens qui s’approchaient de la plage; mais comme ils parurent craintifs , il fit arrêter les embarcations, afin que les Indiens qui étaient à bord du vaisseau pussent leur parler et les assurer qu’on ne leur

(i) Ce ne sont que cinq milles. (M. F. de Nav. ) (a) Le village d’ Àcul. ( Idem. )

ferait aucun mal : alors ils s’approchèrent davantage de la mer, et l’amiral de la terre. Lorsqu’ils furent tout-à-fait rassurés , il en vint tant, que toute la plage en était couverte ; les hommes, comme les femmes et les enfans, faisant beaucoup de démonstrations; les uns courant par-ci, les autres par- là pour nous chercher du pain qu’ils font de niâmes (i), qu’ils appellent ajes, et qui est très blanc et très bon. Ils nous apportèrent aussi de l’eau dans des gourdes ( calabazas ), et dans des cruchons de terre faits comme ceux de Castille ; en un mot , ils nous donnèrent tout ce qu’ils possédaient et qu’ils croyaient pouvoir être agréable à l’amiral , et tout cela de si bon cœur et avec tant de joie, que c’était merveille. «Qu’on ne « dise pas, fait observer l’amiral, qu’ils donnent « si libéralement parce que ce sont des objets « de peu de valeur , car ceux qui donnaient des « morceaux d’or, les donnaient d’aussi bon gré « que ceux qui n’avaient à donner qu’une gourde « pleine d’eau; et il est facile de voir, ajoute- « t-il, quand on donne de bon cœur. » Voici encore ses paroles : « Çes gens n’ont ni bâtons,

(i) C’est sans doute du pain à’ igname, plante très nourrissante , qu’on appelle aussi înhame ou iniàns.

(De V...L. )

DE CHRISTOPHE COLOMB. 2i5 ^ ni zagaies, ni 'aucune arme, non plus que « les autres habitans de toute cette lie, que je « crois très grande. Hommes et femmes vont « nus comme quand ils sortirent du sein de « leur mère. Dans les terres de la Juana et « dans les autres îles, les femmes, surtout après « l’âge de douze ans, portaient, pour couvrir « la -partie sexuelle , un morceau d’étoffe de « coton assez semblable à la brayette de nos « chausses; mais ici, jeunes et vieilles sont éga- « lement nues. Dans les autres endroits, les « hommes cachaient leurs femmes aux chré- « tiens par jalousie; mais ici c’est le contraire, « et il y a de très beaux corps de femmes ( mur « lindos cuerpos de mugeres) ; et elles sont venues « les premières rendre grâces au ciel de notre « arrivée, et apporter tout ce qu’elles avaient, « principalement des comestibles, du pain d \ajes, « des noisettes ( gonza avellanada ) et cinq ou « six espèces de fruits. » L’amiral fit sécher quelques échantillons de chaque espèce pour les offrir au Roi et à la Reine. Dans les autres endroits, les femmes en avaient agi de meme qu’ici, dit l’amiral, avant qu’on les dérobât à nos yeux ( antes que se ascondiesen ) ; et il recommanda partout d’avoir bien soin de n’offenser personne en aucune manière, et de ne rien prendre contre la volonté des Indiens; aussi,

216 premier voyage

tout ce qu’on reçut d’eux fut payé. Finalement, 1 amiral dit qu’il ne peut pas croire qu’on ait jamais vu d’hommes qui eussent le cœur si bon et si généreux , et qui fussent en même temps si craintifs, et il ajoute qu’ils se privaient de tout ce qu ils possédaient pour le donner aux chrétiens, allant meme à leur rencontre pour le leur offrir dès qu’ils arrivaient.

Après cela, l’amiral envoya six chrétiens pour reconnaître la peuplade. On leur rendit tous les honneurs possibles, et on leur donna tout ce qu’on possédait., car personne ne doutait que 1 amiral et tout son monde ne fussent venus du ciel. Les Indiens des autres îles qui étaient à bord du vaisseau avaient la même persuasion , quoiqu on leur eut déjà dit à quoi ils devaient s’en tenir à cet égard. Lorsque les six chrétiens furent retournés ( despues de haber ido los seis cristianos) , plusieurs canots remplis d’indiens vinrent pour inviter l’amiral , de la part d’un seigneur, à se rendre à sa peuplade avant de quitter le pays. Un canot est une barque dans laquelle ils naviguent, et ils en ont de grands et de petits. Voyant que la peuplade de ce seigneur était sur la route , sur une pointe de terre , et qu accompagné de beaucoup de monde il attendait l’amiral, celui-ci y alla; et avant son retour, la plage était si couverte de monde,

rV

DE CHRISTOPHE COLOMB. 2i7 que c était un objet d’admiration. Hommes, femmes , enfans , tous le priaient de ne pas s’en aller, et de rester parmi eux.

Les messagers d’un autre seigneur, qui étaient venus aussi pour l’inviter, attendaient avec leurs canots, afin qu’il ne partît pas sans voir leur maître ; il se rendit aussi chez lui. Ce seigneur, qui attendait l’amiral avec de grandes provisions de comestibles , n’eut pas plus tôt appris son arrivée, qu’il fit asseoir tout son monde , et qu’il leur ordonna ensuite de porter tous les vivres à bord des embarcations espagnoles placées près de la rive; et lorsqu’il vit que l’amiral avait reçu tout ce qu’on lui avait apporté , tous les Indiens, ou du moins le plus grand nombre , coururent vers la peuplade , qui devait être assez proche , pour chercher une plus grande quantité délivrés, des perroquets et autres choses qu’ils avaient, et cela avec un cœur si franc, que c’était merveille. L’amiral leur donna des grains de verre, des anneaux de laiton et des grelots , non parce qu’ils demandaient quelque chose, mais parce que cela lui parut convenable, et surtout, disait-il , parce qu il les regardait déjà comme chrétiens et comme sujets des rois de Castille, plus que les Castillans mêmes. Il ne manque, dit-il , que de connaître leur langue et de savoir leur commander, parce qu’ils obéiraient sans

contradiction à tout ce qu’on leur dirait. L’amiral partit enfin pour retourner à bord, et les Indiens, hommes, femmes et enfans, poussaient des cris afin que les chrétiens ne s’en allassent pas, et restassent avec eux. Quand il fut parti , des canots remplis d’hommes le suivirent jusqu’au vaisseau ; il leur fit faire de grandes politesses , les régala et leur donna plusieurs objets qu’ils emportèrent. Il était venu en son absence un autre seigneur de la partie de l’ouest , et quoique le vaisseau fût déjà à une demi-lieue de terre, beaucoup d’hommes s’y rendirent à la nage. Le seigneur dont je viens de parler étant déjà parti, l’amiral lui envoya quelques personnes pour lui demander des renseignemens sur ces îles ; ils furent très bien -reçus par ce seigneur, qui les conduisit à la peuplade de sa résidence, et leur donna quelques morceaux d’or. Ils arrivèrent à une grande rivière, que les Indiens passèrent à la nage, et que les chrétiens ne purent passer, ce qui les obligea à s’en retourner.

Dans toute cette contrée il y a des montagnes très élevées qui semblent atteindre au ciel ; celles de l’ile de Ténériffe ne paraissent rien en comparaison , pour la beauté et la hauteur ( i ) ;

v (i) Voyez la note i , p. 2io.

elles sont tellement couvertes d’arbres et de verdure , que c’est une merveille. Elles sont coupées par dp belles plaines ; et à l’extrémité de ce port, vers le sud, il y a un vallon si grand , que l’œil ne peut pas en embrasser l’étendue , quoiqu’il n’y ait aucune hauteur qui l’empêche ; il paraît avoir quinze ou vingt lieues : une rivière le traverse, et il est entièrement cultivé et peuplé, et ses champs sont aussi verts que ceux de Castille dans les mois de mai ou de juin, quoique la nuit soit encore de quatorze heures et que le pays soit tout au nord. Ce port (1) est très bon pour tous les vents possibles, bien abrité et très profond, peuplé d’hommes excellens et très doux, Sans armes ni bonnes ni mauvaises; et tout bâtiment peut y rester sans autre crainte que celle des vaisseaux qui pourraient venir l’assaillir pendant la nuit; car quoique son entrée ait plus de deux lieues de largeur, elle est fermée par deux récifs que l’on voit à peine audessus de l’eau , et au milieu desquels il y a un passage qui semble fait à main d’homme, pour laisser ouverte une porte justement suffisante à 1 entrée des navires. A l’embouchure il y a sept brasses d’eau jusqu’au pied d’un îlot plat qui a une plage bien boisée. L’entrée est du

(1) La baie d’Jcul.

(M. F. i>e N av.)

a 20 PREMIER VOYAGE

côté de 1 ouest, et un navire peut approcher sans crainte jusqu’au bord du rocher. Il y a, du coté du nord-ouest, trois îles, et à une lieue du cap un grand fleuve ; c’est le meilleur port du monde : 1 amiral le nomma port de la mer de Saint-Thomas (puerto de la mar de Santo Tomds') , parce que c’est aujourd’hui la fête de ce saint; il l’appelle mer à cause de son étendue.

Samedi 3 22 décembre.

A la pointe du jour il fit mettre à la voile pour chercher les îles que les Indiens avaient indiquées comme renfermant beaucoup d’or, et dont quelques unes (suivant leur récit) devaient renfermer plus d’or que de terre. Le temps ne le permit pas, et il fut obligé de retourner au mouillage ; il détacha une embarcation pour pêcher au filet. Le seigneur de cette contrée (1), qui possédait un village près de là , lui envoya un grand canot plein d’hommes , parmi lesquels se trouvait un de ses principaux serviteurs, pour inviter l’amiral à approcher avec ses vaisseaux, et pour lui dire qu’il lui donnerait tout ce qu’il avait. Il lui envoya par

(1) C’était Guacanagari , souverain du Marien, où î’amiral construisit un fort et laissa trente-neuf chrétiens.

( Bartolomé dk Las Casas.)

DE CHRISTOPHE COLOMB, ce canot une ceinture (cinto) qui avait, au lieu de bourse, un mufle (una caratula ), avec deux grandes oreilles , la langue et le nez en or battu ; et comme ces gens ont le cœur si franc, que lorsqu’on leur demande quelque chose ils le donnent de la meilleure volonté du monde , il parait que c’est leur faire une faveur que de leur demander quelque chose. Yoilà ce que dit l’amiral. Ils s’approchèrent de l’embarcation (' barca ), donnèrent la ceinture à un mousse, et leur ambassade monta à bord du navire. Une partie du jour se passa avant que l’amiral pût les comprendre ; les Indiens même qui étaient avec lui ne les comprenaient pas, parce qu’il y avait une grande différence dans les noms des objets : on devina enfin, par leurs signes, l’invitation qu’ils étaient chargés de faire. L’amiral résolut de s’y rendre dimanche , quoiqu’il n’eût pas l’habitude d’appareiller à pareil jour, non par superstition, mais à cause de sa piété; il ne partit meme ce jour-la, dit-il, que par suite de 1 espérance qu’il avait conçue que ces habitans se feront chrétiens , d’après les bonnes dispositions quils manifestent, et qu’ils seront sujets des rois de Castille. Il ajoute qu’il les considérait déjà comme tels , et que pour qu’ils les servent avec amour, il les aime et s’applique à leur faire plaisir. Aujourd’hui, avant de partir, il envoya

vaient

, ou pour ’ils veulent ent , et les

PREMIER VOYAGE six hommes à une grande peuplade (1) éloignée de trois lieues vers l’ouest, et dont le seigneur vint ces jours-ci chez l’amiral, et lui dit qu’il avait plusieurs morceaux d’or. Lorsque les chrétiens y arrivèrent, le seigneur donna la main au notaire ( escribano ) de l’amiral, que celui-ci avait mis au nombre des députés afin qu’il ne. souffrît pas qu’on fît aucun tort ( cosa indebida ) aux Indiens. Ceux-ci sont en effet si bons, et les Espagnols si avides et si exigeans , qu’il ne leur suffit pas de recevoir tout ce qu’ils demandent en échange d’un bout de cordon et même nour un morceau de verre , de faïem d’autres objets sans valeur, mais qui encore avoir les choses gratuitement prennent même sans rien donner en échange , ce que l’amiral a toujours défendu. Quoique, à

v por? tout ce qUe jes inc|iens pou-

mer fût de médiocre valeur, l’amiral considérant leur bon cœur, et voyant que pour six grains de verre ils donnaient un morceau d’or, défendit de rien recevoir d’eux sans leur donner quelque chose en échange. Lorsque seigneur eut donné la main au notaire, conduisit à son habitation , accompagné de toute

DE CHRISTOPHE COLOMB. 2a3 la population, qui était très nombreuse; il fit donner à manger aux députés , et les Indiens leur apportèrent du coton en tissu et en pelotons filé. En les congédiant le soir, le seigneur leur donna trois oies (très ansares ) très grasses, et quelques morceaux d’or. Ils furent accompagnés par une multitude d’hommes, qui portèrent tous les articles qu’ils avaient échangés, et voulaient porter tous les députés sur leurs épaules, ce qu’ils firent même au passage de rivières et de quelques endroits fangeux. L’amiral ordonna de faire quelques cadeaux #u seigneur, qui fut extrêmement satisfait , ainsi que tous ses vassaux, croyant fermement que les chrétiens étaient venus du ciel : ils se regardaient heureux seulement de les voir.

Il est venu, ce jour seulement, plus de cent vingt canots remplis de monde, tous apportant quelque chose, spécialement du pain , du poisson et de l’eau dans des cruchons de terre ; ils apportaient aussi des semences de diverses espèces d’épices très bonnes, dont ils jettent un grain dans une écuelle d’eau qu’ils boivent ensuite, et les Indiens qui étaient à bord du vaisseam.de l’amiral disent que c’est une chose très saine.

Dimanche } o. 3 décembre.

Faute de vent l’amiral ne put pas se rendre, avec les vaisseaux , au pays du seigneur qui avait envoyé pour le prier et l’inviter; mais il fit accompagner les trois messagers de ce seigneur , qui étaient restés pour attendre , par des embarcations montées par plusieurs de ses gens , au nombre desquels se trouvait son notaire. Pendant leur absence , il envoya deux des Indiens qui étaient avec lui aux peuplades voisines du mouillage ; ils revinrent bientôt au vaisseau avec un seigneur, qui annonça que dans cette île {V Espagnole} il y avait beaucoup d’or; qu’on venait l’y acheter des autres contrées , et qu’on y en trouverait autant qu’on voudrait. Il en vint d’autres qui confirmèrent qu’il y avait beaucoup d’or, et qui montrèrent à l’amiral la manière dont on le recueillait. Il eut beaucoup de peine à comprendre tout cela ; mais il tenait néanmoins pour certain qu’il devait y en avoir en grande abondance, et que s’il pouvait découvrir l’endroit d’où on le tirait , il en aurait à bon marché et même pour rien ; et il répéta qu’il croyait qu’il devait y en avoir beaucoup, puisque depuis trois jours qu’il était dans ce port il en avait recueilli de bons morceaux, et ne pouvait croire qu’on l’y apportât

DE CHRISTOPHE COLOMB. 2a5 d’aucun autre pays. Notre Seigneur , qui a toutes les choses en son pouvoir, veuille m’aider et rn accorder ce quil lui plaira , et ce qui sera le plus convenable à son service ! Ce sont les paroles de l’amiral. Il dit que jusqu’à cette heure il est venu au vaisseau plus de mille personnes, et que toutes ont apporté quelque chose , et qu’avant d’aborder le vaisseau à la distance de demi-portée d’arbalète, ils se tiennent debout dans leurs canots , et crient , en montrant ce qu’ils ont en main : Prenez, prenez. Il croit aussi qu’il en vint plus de cinq cents à la nage, faute de canots, quoique nous fussions mouillés à près d’une lieue de terre. Autant qu’il pouvait en juger, il était venu, pour voir les chrétiens, cinq seigneurs, fils de chefs, avec toute leur famille, femmes et enfans. L’amiral fit faire des cadeaux à tous, parce que, dit-il, tout sera bien employé; et il ajoute : Que notre Seigneur ni aide , par sa miséricorde , à trouver cet or, je dis cette mine , car il y en a ici qui disent qu’ils la connaissent. Ce sont ses propres paroles. Pendant la nuit les embarcations revinrent, et elles nous apprirent qu’elles avaient été très loin et qu’elles avaient rencontré , au mont Caribatan, beaucoup de canots remplis d’hommes qui venaient de l’endroit d’où elles sortaient, afin de voir l’amiral et les chrétiens. Il regardait comme certain que , s’il pouvait être Tome IL ï5

encore dans ce port (i) pour la fête de Noël, tous les habitans de l’île (qu’il estimait être plus grande que l’Angleterre) (2), s’y rendraient

(1) Port de Guarico. (M. F. de Nav.)

(2) L’île de Saint-Domingue , loin d’être plus grande que l’Angleterre, est infiniment plus petite.

Voici les variantes sur la superficie de la première de ces îles, et sur celle de l’Angleterre proprement dite, sans y comprendre la principauté de Galles , et les petites îles qui en dépendent :

Tableau comparatif de la superficie , en milles carrés de 60 au degré, de Vile Saint-Domingue et de l'Angleterre proprement dite.

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