‹ Relations des quatre voyages entreprisChapitre 20 sur 29 · SUR L ILE DE GUANAHANI, NOMMÉE PAR CHRIST. COLOMB SAN -SALVADOR · texte numérisé non relu

SUR L ILE DE GUANAHANI, NOMMÉE PAR CHRIST. COLOMB SAN -SALVADOR

Il semblerait, en comparant le texte de Herrera ( Decada prima , lib. I , cap. 1 2 et seq, ) avec l’une des cartes qui l’accompagnent, que la première île où Christophe Colomb aborda , à laquelle il donna le nom de San-Salvador , et que les naturels appelaient Guanahani , est San-Salvador grande, ainsi qu’on le croit généralement, et non pas l’île de/ Grau Turco , l’une des îles turques, que nous appelons la grande Saline, ainsi que le pense M. de Navarrete.

Tout ce que dit Herrera , qui a eu à sa disposition une grande partie des manuscrits de Christophe Colomb , ou du moins des copies exactes, puisque des passages entiers de ses décades sont littéralement conformes au texte dont nous publions aujourd’hui la traduction, se rapporte ou peut se rapporter à l’opinion que nous lui prêtons; et cette opinion se fortifie encore par l’inspection de l’une de ses cartes , où l’on trouve une île placée à peu près dans la même position que San-Salvador grande , c’est-à-dire à la même latitude que l’extrémité méridionale de la Floride, et qui porte le nom de Guanihana , qui paraît être évidemment celui de Guanahani très peu altéré.

D un autre côté, l’ile de Guanahani a quinze lieues de long suivant Herrera , d’accord sur ce point avec Ferdinand

i te

Colomb dans la vie de son père. Christophe Colomb ne donne pas, il est vrai, la longueur de Guanahani dans la relation de son premier Voyage, mais il dit que cette île est très grande.

Or, Tîle 'd ’el Gran Turco ( la grande Saline ), où le savant éditeur espagnol suppose que Christophe Colomb a abordé pour la première fois , n’a pas plus de deux à trois lieues de long; elle n’aurait même que trois quarts de lieue environ , si l’on pouvait s’en rapporter à la carte des îles turques de Belin , tandis que l’île qui porte en ce moment sur nos cartes le nom de San-Salvador, et qu’on croit être Guanahani , en a près de quinze, circonstance fort remarquable à notre avis. M- de Navarrete fait cependant observer que Colomb n’a pas toujours représenté Guanahani comme une grande île , puisqu’en rendant compte de la journée du n oetobre 1492, il dit qu’il arriva à une petite île des Lucayes ( una isleta ), et qu’il donne la même qualification à Guanahani, le 5 janvier 1 49^ , lorsqu'il l’appelle la isleta de San-Salvador.

Christophe Colomb ajoute en outre dans sa relation, que Guanahani est très- unie , plantée d’arbres toujours •verts , qu’ on y trouve des sources d’eau pure en abondance , qu’elle a un très grand lac au milieu , pas une montagne , qu’elle est très peuplée, bordée tout autour d’un immense rocher de pierre qui forme néanmoins une cavité, et un port capable de contenir tous les vaisseaux

DE LA CHRÉTIENTÉ, ET ENFIN, QUE SA SITUATION EST, AVEC CELLE DE L’ÎLE DE Fer, l’uNE DES CANARIES, EN LIGNE

directe de l’est a l’ouest Il est d’abord difficile de

croire que l’île turque appelée la grande Saline ou el Gran Turco, ait jamais pu être très fertile et surtout très peuplée, puisqu’elle a trois salines qui en occupent plus de la moitié.

DE CHRISTOPHE COLOMB. 34 r

et dont Colomb 11e parle pas , et qu’aucune description , au surplus, ne fait mention de sa fertilité.

Suivant Catesby {the natura l History of Carolina, Florida and the Bahama Islands^ , Tîle de San-Salvador grande , que les Anglais appellent Cat Island , celle où, d’après cet écrivain , Christophe Colomb aborda pour la première fois , est l’une des plus fertiles des îles Bahama; et les Anglais y ont plusieurs établissemens suivant Morse ( American universal geography).

Aucune relation ne parle non plus, ni des sources qui fournissaient de l’eau pure en abondance, et que Colomb dit avoir vues , ni du grand lac qu’il a trouvé au milieu de Guanahani .

M. Chastenet de Puységur, dans ses Instructions nautiques sur les côtes et les déhouquemens de Saint-Domingue , dit seulement, en parlant de la grande Saline ( el Gran Turco ), que Von trouve sur la pointe près de laquelle on mouille , un lagon d’eau douce assez bonne pour les bestiaux.

Ce lagon serait-il le grand lac dont parle Colomb? Cela ne parait pas probable , surtout lorsqu’on remarque que le navigateur génois le place au centre de l’île, et M. de Puységur à l’une des extrémités; et que ce dernier ne dit pas un mot des nombreuses sources d’eau douce que l’île devrait renfermer.

Veut-on prétendre que Colomb a donné le nom de lac à l’une des salines qui se trouvent dans la grande Saline ( el Gran Turco ) , alors cette particularité s’appliquerait également à San-Salvador grande , qui renferme aussi des étangs salés.

Aucun navigateur n’a rapporté qu’il existât dans la grande Saline , un port assez vaste pour contenir tous les vaisseaux de la chrétienté; et ce port ou cet abri pour un

grand nombre de vaisseaux , se rencontre dans l’île de San- Salvador grande. Enfin, suivant Christophe Colomb, Guanahani serait placée à la même latitude que l’île de Fer, c’est-à-dire entre 270 5o' et 270 39'.

Or, la latitude à'el Gran Turco est de 210 3o' environ, tandis que San-Salvador grande est située entre 2 3° ou 2 4° et 24° 3 g'; d’où il résulte que la situation de cette dernière correspond mieux à celle que Christophe Colomb a donnée à Guanahani.

M. de Navarrete dit, il est vrai, en note, que Colomb s’est trompé ; que la véritable situation de Guanahani par rapport à l’île de Fer, est comme les deux extrémités d’une ligne tirée de l’E. 5° N- à l’O. 5° S. Mais sans nous prononcer ici entre le texte espagnol et M. de Navarrete, ne peut-on pas craindre que le savant éditeur n’ait été, en écrivant ces lignes, trop préoccupé de l’idée que Guanahani ne pouvait être X[uel Gran Turco?

Nous ne connaissons pas de description détaillée de l’île San-Salvador grande. S’il en existe, et que nous eussions été à portée de la consulter, peut-être y aurions-nous trouvé des raisons à ajouter à celles que nous venons de donner, en la comparant avec celle que Christophe Colomb fait de Guanahani.

J.-B. Munoz ne fait que compliquer la question , en soutenant, Histor. del Nuevo-Mundo , liv. III, §. 12, p. 85 et 86 , sans indiquer cependant les motifs sur lesquels il se fonde, que Guanahani est l’île Watelin qui s’étend du nord au sud , et qui est environnée d’un récif de pierre.

M. le contre-amiral de Rossel , que nous avions consulté sur la question que nous discutons en ce moment, et qu’il a bien voulu examiner avec nous , partage l’opinion commune que l’île Guanahani de Christophe Colomb est San -

Salvador grande. Il pense que Christophe Colomb a pu se rendre de San- Salvador grande au port de Nipe , île de Cuba, en passant le long de la côte de Vile Longue, laissant l’île Crooked à l’est, et sortant des îles Bahama par le canal qui est entre les Mira por vos et l’île Verte, puisqu’il a fait ensuite une navigation plus difficile contre le vent et les courans, en se rendant du port de Nipe au Cap Français, île Saint-Domingue.

Cette opinion a été adoptée assez récemment par Jean Ferrer, qui place le lieu du premier débarquement de Colomb (el desembarco de Colon) sur l’île de San-Salvador grande, dans sa Car ta esferica que comprehende los desem boques al norte de la isla de Santo-Domingo , y la parte oriental del canal viejo de Bahama construida de orden del Rey en la direccion hydrografica, ano 1802. Mais M. le baron de Humboldt, auquel nous avions soumis également nos doutes, paraît pencher pour l’opinion de M. de Navarrete, et pense que les rumbs de vent suivis par Christophe Colomb sont très en faveur de cette opinion. U ne se prononce cependant pas tout-à-fait affirmativement, parce qu’il n’a pas eu occasion d’approfondir cette question. « Je regrette vivement, nous écrit cet illustre voyageur, de n’avoir pas le temps de faire ces recherches, pour lesquelles il y a une extrême pénurie de livres à Paris. » L’imperfection des moyens de mesurer la route à l’époque où vivait Christophe Colomb , et la variation de l’aiguille aimantée, ajoute M. de Humboldt, ne permettent guère de déterminer d’une manière précise la navigation suivie par l’illustre Génois; mais, d’un autre côté, il faut reconnaître que des obstacles assez grands, tels que bancs, écueils, etc. , devaient l’arrêter dans sa route sur Cuba, surtout à l’époque où il naviguait, s’il eût réellement abordé a San-Salvador grande ; et que ces obstacles

étaient moins considérables, si l’île de Guanahani eût été Watelin, ainsi que le pense Munoz, ou la grande Saline ( el Gran Turco), suivant l’opinion de M. de Navarrete. Nous avons vu plus haut que ces obstacles dont parle M. de Humboldt, et que signale également M. de Navarre te, font peu d’impression sur M. de Rossel, et qu’il ne croit pas qu’ils aient pu arrêter Christophe Colomb.

En se référant aux raisons déjà exposées dans l’ouvrage dont nous publions la traduction, le savant éditeur espagnol persiste à penser que la première île où Colomb aborda lorsqu’il découvrit le Nouveau-Monde, est bien l’île d 'el Gran Turco, et non celle de San- Salvador grande. Le chemin qu’a suivi le navigateur génois, toujours à l’ouest pour aller à Cuba, dit M. de Navarrete , en est une preuve irrécusable, et elle anéantit tous les raisonnemens contraires. D’ailleurs, la position, l’entourage, la description de cette première île découverte, tout n’est-il pas différent de la longue île courbe de San-Salvador grande , et tout n’est-il pas au contraire dans une harmonie parfaite avec la plus grande des îles turques.

D’après le conseil de M. de Rossel, nous avions demandé, à M. de Navarrete le procès-verbal de prise de possession de Guanahani. Si cette pièce importante et curieuse eût encore existé, nous y aurions probablement trouvé des renseignemens suffisans pour fixer notre irrésolution; mais comme on n’a pu la découvrir, et comme il est difficile de tracer sur la carte les routes que Christophe Colomb doit avoir suivies en se rendant de Guanahani à Cuba , par suite des lacunes et du vague qui règne dans les directions exprimées, nous croyons devoir nous borner au simple rôle de rapporteur , en laissant à de plus savans que nous à prononcer entre l’opinion commune , appuyée sur une ancienne

tradition dont l’origine remonte à une époque très rapprochée de la découverte de Christophe Colomb, celle de Munoz , qui paraît avoir peu de partisans , et celle de M. de Navarrete, que Buache, à ce que nous croyons, avait déjà soutenue, et que le savant éditeur espagnol défend avec tant de talent et des raisons si plausibles.

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