‹ Relations des quatre voyages entreprisChapitre 19 sur 29 · Tome IL ol · texte numérisé non relu

Tome IL ol

Après le lever du soleil, n’apercevant pas l’île de Saint-Michel, il résolut de retourner à celle de Sainte-Marie, pour voir s’il pourrait y recouvrer ses gens, ainsi que la chaloupe, les amarres et les ancres qui y étaient restés.

L amiral dit qu il était étonné d’avoir éprouvé un aussi mauvais temps dans ces îles et dans leurs parages , parce que dans les Indes , où il avait navigué pendant tout cet hiver sans mouiller, le temps avait toujours été très beau, et la mer n’avait pas cessé un seul instant ( una sola hora) d’être navigable, sans courir aucun danger, tandis quici il venait d’essuyer une si horrible tempête. Il fait observer qu’il en éprouva une à peu près semblable à sondépart d’Espagne avant d’arriver aux Canaries, mais qu’au-delà de ces îles , il trouva toujours l’air et la mer dans le plus grand calme. L’amiral conclut en rappelant que les théologiens et les savans philosophes ont dit, avec bien de la justesse, que le paradis terrestre est au bout de l’Orient, parce que c’est une contrée très tempérée : aussi dit-il que les terres qu’il vient de découvrir sont celles du bout de l’Orient.

V endredi, 22 février.

L amiral mouilla hier à l’île de Sainte-Marie, dans le même lieu et dans le même port où il

DE CHRISTOPHE COLOMB. 32J avait mouillé la première fois. Bientôt après on vit venir un homme qui monta sur un rocher situé en face du port, et fit avec son manteau des signes (d capear ) (i) à la caravelle pour qu’elle ne s’en allât pas. La chaloupe ne tarda pas à arriver avec cinq matelots, deux ecclésiastiques et un notaire. Ils demandèrent garantie de leur sûreté personnelle, et dès que l’amiral la leur eut accordée, ils montèrent dans la caravelle, et comme c’était à l’entrée dè la nuit, ils couchèrent à son bord, où l’amiral leur fit le meilleur accueil possible. Le lendemain ils le requirent de leur montrer le pouvoir du Roi et de la Reine de Castille, afin de constater qu’il avait fait ce voyage avec leur autorisation. L’amiral comprit qu ils prenaient ce parti pour pouvoir justifier leur conduite antérieure, et éloigner tout soupçon de blâme, et parce qu’ils n’avaient pu s emparer de sa personne, ainsi qu’ils en avaient intention lorsqu’ils vinrent avec la chaloupe armee. Comme ils s’apercevaient qu’ils n’auraient rien à gagner dans cette affaire, ils vouurent réparer leur trahison dans la crainte que amiral n’exécutât, ainsi qu’il en avait formé la resolution, et qu’il y aurait réussi, les me-

(t) Capear, faire signe du manteau, appeler.

(D. L. Br)

naces qu’il leur avait faites, et dont ils redoutaient les résultats. Celui-ci, pour ravoir ceux de ses gens qui étaient entre leurs mains , consentit à leur montrer la lettre circulaire ( caria general) du Roi et de la Reine , pour tous les princes et seigneurs de marque, ainsi que les autres provisions et lettres-royaux dont il était porteur, et leur donna de ce qu’il avait ( diôles de lo que ténia). Ils furent satisfaits, et s’en retournèrent à terre , en laissant tous les hommes de l’équipage avec la chaloupe. L’amiral apprit par eux que si on était parvenu à le prendre on ne lui aurait jamais rendu la liberté, parce que le capitaine assurait que tels étaient les ordres du Roi son maître.

Samedi , 23 février.

Hier le temps commença à devenir meilleur : l’amiral leva les ancres, et fit le tour de l’île pour chercher un bon mouillage et pour prendre du bois et des pierres afin de lester son navire : il ne put trouver un mouillage que dans la soirée, vers l’heure de complies.

Dimanche , 24 février.

L’amiral mouilla hier dans la soirée pour prendre du bois et des pierres; mais comme la mer était très houleuse, la chaloupe ne put

DE CHRISTOPHE COLOMB. 32 5 aller à terre. A la fin du premier quart de nuit un vent d’ouest et de sud-ouest commença a souffler; l’amiral ordonna d’appareiller à cause du grand danger qu’il y a dans ces îles d attendre sur ses ancres le vent de sud, et parce que le vent sud-ouest y est toujours immédiatement suivi du vent sud. Le temps étant favorable pour aller en Castille, il cessa de charger des pierres et du bois, fit gouverner a lest, et fila jusqu’au lever du soleil, dans un intervalle de six heures et demie, à sept milles par heure, quarante - cinq milles et demi. Depuis le lever jusqu’au coucher du soleil il fila six milles par heure; ce qui fit, en onze heures, soixante-six milles, lesquels, avec les quarantecinq et demi de la nuit, font en totalité cent onze milles et demi, ou vingt-huit lieues.

Lundi, 25 février.

Hier, après le coucher du soleil , 1 amiral suivit son chemin à l’est, et filant cinq milles par heure il fit , pendant treize heures de cette nuit, soixante-cinq milles, ou seize lieues et un quart; depuis le lendemain matin jusqu’à la nuit il franchit une distance de seize lieues et demie, ayant, grâces à Dieu, la mer lisse et unie (, con la mar llana). Un fort gros oiseau qui ressemblait à un aigle vint à la caravelle.

Mardi , 26 février.

Hier, après le coucher du soleil , l’amiral continua à suivre sa route à l’est sur une mer, grâces à Dieu , calme et unie ; il fila huit milles par heure pendant la plus grande partie de la nuit, et fit cent milles ou vingt-cinq lieues. Apres le lever du soleil, le vent mollit; il essuya des travers, et ne fit guère que huit lieues à l’est-nord-est.

Mercredi , 27 février.

Toute cette nuit et tout le jour qui la suivit, I amiral fut poussé hors de sa route par les vents contraires , la violence des vagues et l’agitation de la mer. Il se trouvait à cent vingtcinq lieues du cap Saint-Vincent , quatre-vingts de l’île de Madère, et cent six de celle de Sainte- Marie ; il était vivement affligé de ce qu’une si affreuse tempete fût venue le contrarier et le mettre en danger au moment où il était près d’atteindre le port ( agora questaba â la puerta de casa).

Jeudi , 2 8 février.

Il navigua cette nuit de la même manière, avec plusieurs changemens de vent, et alla au sud et au sud-ouest , tantôt d’un côté , tantôt de l’autre; enfin, par momens au nord-est et à

DE CHRISTOPHE COLOMB. 327 l’est-nord-est : c’est ainsi que se passa tout le jour.

Vendredi , Ier mars.

Cette nuit l’amiral suivit le rumb est-quartnord-est, dans lequel il fit douze lieues : pendant le jour il courut vingt-trois lieues et demie dans la même direction.

Samedi, 2 mars.

L’amiral suivit cette nuit sa route à l’est-quartnord-est ; il fit vingt-huit lieues pendant la nuit, et vingt pendant le jour.

Dimanche , 3 mars.

Après le coucher du soleil , l’amiral suivit sa route à l’est; il lui vint une bourrasque qui rompit toutes ses voiles et le mit dans un péril imminent; mais Dieu voulut le délivrer. Il fit tirer au sort pour envoyer à Notre-Dame de la Cinta, à Huelva (en Huelha ), un pèlerin qui s’y rendrait en chemise; le sort tomba sur lui. Tout le monde fit également le voeu de jeûner, au pain et à l’eau , le premier samedi qui suivrait l’arrivée du bâtiment. Il fit soixante milles avant que les voiles se rompissent; ensuite on alla à mâts et à cordes (a arhol seco)y h cause de la violence extraordinaire des vents et de l’agitation de la mer, qui les poussait de tous côtés

{que de dos partes los comia). On vit des signes qui annonçaient la proximité de la terre : ils se trouvaient en effet tout près de Lisbonne.

fi

'Ii

Lundi , 4 mars.

La caravelle éprouva hier soir une horrible tourmente ; les flots, qui la prenaient des deux côtés, semblaient devoir la submerger; les vents paraissaient la soulever dans les airs; l’eau du ciel tombait à verse, et les éclairs sillonnaient les nues. Le spectacle était horriblement effrayant ; mais il plut à notre Seigneur d’être en aide à 1 amiral et de lui montrer la terre , que les matelots aperçurent après le premier quart. Alors, pour ne pas arriver à terre sans la connaître et sans être assuré s’il pouvait trouver un port ou quelque autre endroit pour se mettre à l’abri et se sauver, il fit appareiller la grande voile, n’ayant d’autre moyen d’avancer un peu , malgré le grand péril qu’il y avait à faire voile; mais Dieu les conserva jusqu’au jour, qu’ils n’atteignirent qu’après avoir passé toute la nuit au milieu des angoisses et de la crainte de faire naufrage. Dès que le jour parut, l’amiral reconnut la terre, qui était la roche de Cintra, située près du fleuve de Lisbonne, dans lequel il se détermina à entrer, parce qu’il n’avait pas d’autre voie de salut, tant était terrible la tourmente

DE CHRISTOPHE COLOMB. 3*9 qui avait lieu sur la ville de Cascaës , située à l’embouchure du fleuve. Il dit que les habitans de ce port furent toute cette matinée en prières pour eux, et que, lorsqu’ils furent entrés dans le fleuve , toute la population vint les voir, regardant comme une merveille qu’ils eussent échappé ainsi au péril qui les menaçait. Vers trois heures il passa près de Rastelo , situé dans l’intérieur du fleuve de Lisbonne , où il apprit des gens de mer qui s’y trouvaient, qu’il n’y avait jamais eu un hiver si féçond en tempêtes; que vingt-cinq bâtimens avaient péri sur les côtes de Flandre , et qu’il y en avait d’autres dans les ports de cette province qui, depuis quatre mois, n’en pouvaient sortir. L’amiral écrivit aussitôt au Roi de Portugal, qui était à neuf lieues de là, que le Roi et la Reine de Castille lui avaient ordonné de ne pas manquer d’entrer dans les ports de Son Altesse pour y acheter ce dont il aurait besoin ; il suppliait le Roi de lui donner l’autorisation de se rendre à la ville de Lisbonne avec sa caravelle , afin que quelques bandits, pensant qu’il apportait beaucoup d’or, ne profitassent pas de ce qu’il se trouvait dans un port dépeuplé ( despoblado ) pour commettre quelque brigandage. L’objet de sa lettre était aussi de faire connaître à Son Altesse quil ne venait pas de la Guinée, mais bien des Indes.

33o PREMIER VOYAGE

Mardi } 5 mars.

Aujourd hui Bartolomé Diaz , de Lisbonne , patron du grand vaisseau du Roi de Portugal , qui était aussi au mouillage à Rastelo, et qui était, dit 1 amiral, le mieux pourvu d’artillerie et d’armes qu’on vit jamais, se rendit, sur une chaloupe armée, à bord de la caravelle, et somma 1 amiral d’entrer dans sa chaloupe pour venir rendre compte aux facteurs (/ hacedores ) du Roi et au capitaine dudit vaisseau. L’amiral répondit qu il était amiral du Roi et de la Reine de Castille, qu’il n’avait aucun compte de ce genre à rendre à de pareils officiers , et qu’il ne sortirait des bâtimens ou des vaisseaux ( de las naos ni navios) dans lesquels il se trouvait, à moins qu il n y fut obligé par la force des armes; Le patron lui répondit d’envoyer le maître de la caravelle ( 'cl maestre). L amiral lui répliqua que ni le maître, ni aucune autre personne quelconque ne sortirait du bâtiment, à moins que ce ne fût de force , parce qu’il pensait qu’autoriser une personne de son bord à y aller, ou y aller luimème , c’était la même chose , et que la coutume des amiraux du Roi de Castille était de mourir plutôt que de se rendre ou de livrer quelques uns de leurs gens. Le patron modéra ses prétentions, et répondit que puisqu’il avait pris

DE CHRISTOPHE COLOMB. 33 1 cette détermination , il était libre d’aller comme bon lui semblerait, mais qu’il le priait de lui montrer les lettres du Roi de Castille, s’il les avait. Il plut à l’amiral de les lui montrer, et cet envoyé retourna aussitôt à son bord, et fit un rapport au capitaine , qui s’appelait Alvaro Dama. Celui-ci se rendit alors à la caravelle dans le plus grand ordre, au son des timbales, des trompettes et des fifres. Il traita l’amiral avec beaucoup de considération ( haciendo gran fiesta ), s’entretint quelque temps avec lui, et lui offrit de faire tout ce qu’il lui ordonnerait.

Mercredi , 6 mars.

Comme la nouvelle que l’amiral arrivait des Indes s’était répandue , un si grand nombre de personnes vinrent aujourd’hui de la ville de Lisbonne pour voir ce navigateur et les Indiens, que c’était surprenant ; ce qui ne l’était pas moins, c’étaient les expressions étranges par lesquelles chacun manifestait son étonnement. Ils rendaient grâces à notre Seigneur, et disaient que la grande foi des Rois de Castille , et le désir quils avaient montré de servir Dieu, étaient cause que sa divine Majesté (su alta Magestad ) leur avait donné tout cela.

Jeudi , 7 mars.

Il vint aujourd’hui à la caravelle une foule immense de monde et un grand nombre de personnes d’un rang distingué, parmi lesquelles se trouvaient les facteurs du Roi; ils rendaient tous à notre Seigneur des actions de grâces infinies pour tout le bonheur et l’accroissement de la chrétienté qu’il avait mis entre les mains des Rois de Castille; ils attribuaient leurs succès au zèle efficace avec lequel Leurs Altesses pratiquaient la religion de Jésus-Christ et travaillaient à la propager.

Vendredi 3 8 mars.

L amiral reçut aujourd’hui, par don Martin de Norona, une lettre du Roi de Portugal, dans laquelle ce souverain le priait de venir le visiter dans le lieu où il se trouvait, puisque le temps ne lui permettait pas de partir avec sa caravelle. L’amiral, quoiqu’il s’en souciât fort peu, se rendit néanmoins à cette invitation, afin doter tout soupçon, et il alla coucher (jfue a dormir) à Sacanben. Le Roi ordonna à ses facteurs de remettre à l’amiral , sans en recevoir d’argent, tout ce dont il aurait besoin pour lui , pour son équipage et pour son navire, et de faire tout ce qu’il désirerait.

Samedi } q mars.

L’amiral partit aujourd’hui de Sacanben pour aller trouver le Roi dans la vallée de Paraiso , située à neuf lieues de Lisbonne, et où ce prince était alors. Comme il plut toute la journée, il ne put arriver qu’à l’entrée de la nuit à la résidence du monarque portugais. Ce prince ordonna aux principaux officiers de sa maison de le recevoir très honorablement, et il lui fit lui-même une réception des plus honorables ; il eut pour lui beaucoup d’égards , le fit asseoir, lui parla avec beaucoup d affabilité, et lui dit qu’il donnerait l’ordre de faire tout ce qui serait utile aux Rois de Castille, et à leur service, avec plus d’exactitude encore que si c’était pour le sien propre. Il témoigna que l’heureux succès de ce voyage lui faisait beaucoup déplaisir ; qu’il était charmé qu’il se fût entrepris, mais que, d’après le traité conclu entre lui et les Rois de Castille , il lui paraissait que cette découverte et cette conquête lui appartenaient. L’amiral répondit à cela qu il n avait pas vu ce traité , et que la seule chose qu’il sût, c’était que les Rois de Castille lui avaient ordonné de n’aller ni à la mine d’or, ni dans aucune partie de la Guinée, et que Leurs Altesses avaient fait publier cet ordre dans tous les ports d’Andalousie avant qu’il

partît pour son voyage. Le Roi lui répondit gracieusement qu’il n’y aurait pas besoin de médiateurs entre Leurs Altesses et lui pour arranger cette affaire. Il lui donna pour hôte le prieur du Clato ( del Clato ), qui était le personnage le plus considérable de tous ceux qui se trouvaient dans cette résidence. Ce seigneur fit à l’amiral l’accueil le plus distingué, et eut pour lui les plus grands égards.

Dimanche , 10 mars.

Aujourd’hui, après la messe, le Roi répéta à l’amiral que s’il avait besoin de quelque chose il le lui ferait donner tout de suite. Il s’entretint long-temps avec lui de son voyage, et l’invitait toujours à se tenir assis, en le comblant de politesses.

Lundi , 11 mars.

Aujourd’hui l’amiral prit congé du Roi, qui lui communiqua plusieurs choses pour qu’il les rapportât aux Rois de Castille, en lui témoignant toujours beaucoup de bienveillance. Il partit après dîner. Le Roi le fit accompagner par don Martin de Norona, et tous les personnages distingués qui se trouvaient à la cour le reconduisirent, et restèrent long-temps avec lui pour lui faire honneur (j hacer honra huen rato ). L’amiral se rendit ensuite à un monastère de

DE CHRISTOPHE COLOMB. 335 Saint- Antoine , situé près d’un village nommé Villafranca, où se trouvait la Reine; il alla présenter ses hommages à cette princesse , et lui baiser les mains , parce qu’elle lui avait fait dire de ne pas partir sans la voir. La Reine, ainsi que le duc et le marquis de Yillafranca, qui

étaient avec elle , reçurent l’amiral de la manière la plus honorable (i). Il était déjà nuit lorsque l’amiral partit pour aller coucher à Llandra.

Mardi , 12 mars.

Au moment où l’amiral était prêt à partir de Llandra pour se rendre à sa caravelle, il arriva un écuyer du Roi qui lui dit que s’il voulait se

rendre par terre en Castille, Son Altesse lui avait commandé de l’accompagner pour lui faire donner le logement, des chevaux, et tout ce dont il aurait besoin. Lorsque l’amiral se sépara de cet écuyer, celui-ci envoya , de la part du Roi, une mule pour lui-même, et une autre pour son pilote, qu’il avait amené avec lui. L’amiral ajoute qu’il apprit que cet écuyer avait fait présent au pilote de vingt épées ( veinte espadines) , et il fait observer qu’on disait qu’il n’était comblé de tant de marques de bienveil-

(1) L’original porte : Con la cual estaba el Daque y el

lance de la part de Leurs Altesses, que pour que le Roi et la Reine en fussent informés. Il n’arriva à sa caravelle que dans la nuit.

Mercredi , i3 mars.

L’amiral leva aujourd’hui les ancres à huit heures du matin par la marée haute (i) et le vent nord-nord-ouest, et il mit à la voile pour se rendre à Séville.

Jeudi, i4 mars.

Hier, après le coucher du soleil , il continua sa route au sud, et se trouva avant le jour à la hauteur du c^p Saint-Vincent, qui est en Portugal ; il navigua ensuite à l’est pour se rendre à Saltes, et n’eut toute la journée qu’un vent mou jusqu’au moment où il se trouva à la hauteur de Furon.

Vendredi } i5 mars.

Hier, après la chute du jour, l’amiral poursuivit sa route par un vent toujours faible et mou; au lever du soleil il était à la hauteur de Saltes , et il entra vers midi , avec la marée mon-

(i) Colomb dit con la marea de ingente. Ce dernier mot signifie ce qui est très grand , et M. de Navarre te pense que l’illustre navigateur a voulu faire connaître que la marée était parvenue, au moment de son départ, à une très grande hauteur. (P- E. R*)

DE CHRISTOPHE COLOMB. 33y tante, par la barre de Saltes jusque dans ce port, d’où il était parti le 3 août de l’année précédente. Ici il dit qu’il termine ainsi cette relation , quoiqu’il eût le dessein de se rendre par mer à Barcelone , où on l’informait que se trouvaient Leurs Altesses, et ce afin de leur raconter tout son voyage, que notre Seigneur, qui lui en avait inspiré l’idée, lui avait permis de mener à bien. Car il savait et était fermement persuadé , sans que le moindre doute se mêlât à sa conviction , que Dieu ( su alta Magestad ) fait tout ce qu’il y a de bien, et que tout est bien hors le péché, et qu’on ne peut penser ni juger chose aucune , que ce ne soit avec son consentement. « Et en outre, dit l’amiral , je vois « par ce voyage que Dieu y a merveilleusement « prouvé ce que j’avance, ainsi qu’on peut s’en « convaincre en lisant cette relation , par les « miracles signalés qu’il a faits pendant le cours « de ma navigation et en faveur de moi-même, « qui suis depuis si long-temps, à la cour de Vos « Altesses, en opposition et contre l’avis de tant « de personnages distingués de votre maison , « qui tous s’élevaient contre moi, traitant mon « projet de rêverie, et mon entreprise de chi- « mère; et j’espère cependant en notre Seigneur,

« que ce voyage fera le plus grand honneur à la « chrétienté , quoiqu’il ait été formé avec tant Tome II.

« de facilité » [que asi ligeramente haya jamas aparecido).

Ce sont les dernières paroles de l’amiral Christophe Colomb , dans la Relation de son premier voyage aux Indes occidentales, lorsqu’il alla en faire la découverte.

La présente relation est une copie de celle qui existe , écrite de la main même de V évêque Bartolomè de Las Casas , dans les archives de son excellence monseigneur le duc del Infantado , formant un petit tome in-folio } relié en parchemin, et contenant soixante-seize feuilles (i) d’une écriture très fine et très serrée . Il y a dans les mêmes archives une autre copie ancienne , un peu postérieure à celle de l’évêque Bartolomé de Las Casas , aussi in folio, reliée de la même manière, et composée de cent quarante feuilles. Ces deux copies ont constamment été sous nos yeux dans la collation minutieuse que nous en avons faite avec les nôtres, le cosmo graphe en chef des Indes , don Juan Bautista Munoz , et moi. J Madrid, le 27 février 1791.

Signé Martin Fernandez de NAYARRETE.

(1) Le mot espagnol hoja ou foja, qui se trouve dans l’original, et que nous avons traduit par feuille , signifie la feuille écrite des deux côtés, c’est-à-dire deux pages.

(De Y. .a..)

DE CHRISTOPHE COLOMB. 33g

Page 1