Tome II
Samedi , 6 octobre.
On continua à naviguer à Y ouest ou à 1 occident ( al vueste o oueste ) , ce qui est la même chose. On fit, tant le jour que la nuit, quarante lieues , dont on compta trente-trois à l’équipage. Cette nuit, Martin Alonso dit qu’il serait bien de naviguer à l’ouest quart sud-ouest (a la cuarta del oueste , â la parte del sudueste). L’amiral pensa qu’il ne disait pas cela dans l’intention d’aller aborder à Vile de Cipango, et il était d’avis que s’ils s’écartaient de la route ils ne pourraient de sitôt prendre terre , et qu il valait mieux aller d’abord ( una vez') a la terre ferme, et ensuite aux îles.
Dimanche , 7 octobre.
L’amiral poursuivant sa navigation à l’ouest fit d’abord, pendant deux heures, douze milles par heure, ensuite il n’en fit que huit, et une heure avant le coucher du soleil il se trouva
n’avoir fait que vingt-trois lieues : il en compta dix-huit à son équipage. Au j ouf d’hui chacune des trois caravelles courait a 1 envi 1 une de l’autre, à qui mieux mieux, désirant voir la terre avant les autres , parce qu’il n’était per-
de mer sur la Méditerranée; mais il est termes équivoques.
bon d’éviter ces (C....K.)
sonne qui ne voulût jouir de la récompense que le Roi et la Reine avaient promise à celui qui la verrait le premier. Au lever du soleil le navire la Nina, qui était devant parce qu’il était bon voilier, arbora un pavillon au bout du mât de bune, et fit une décharge en signe de ce qu’il voyait terre , parce que l’amiral en avait donné l’ordre. Il avait aussi ordonné qu’au lever et au coucher du soleil les trois bâtimens fussent réunis, parce que l’absence ou la diminution des nuages et des vapeurs, dans ces deux momens , les rend plus propres à voir de loin. Le soir s’approchait; l’équipage de la ne voyait point encore la terre qu’il pensait avoir découverte; une grande multitude d’oiseaux volaient du nord au sud-ouest, ce qui pouvait faire croire qu’ils allaient passer la nuit à terre, ou fuyaient peut-être l’hiver, qui devait n’être pas. éloigné dans les pays qu’ils quittaient. L’amiral savait que les Portugais durent à l’observation du vol des oiseaux , la découverte de la plupart des îles qui sont en leur possession : ces raisons le déterminèrent à abandonner la route directe de l’ouest, et à tourner la proue vers l’ouest-sudouest dans le dessein de suivre deux jours ce nouveau rumb. Ce changement commença à s’exécuter un peu plus d’une heure avant le coucher du soleil. On ne fit guère plus de cinq
Les trois bâtimens continuèrent à faire voile à F ouest-sud-ouest , et n’avancèrent entre le jour et la nuit que de onze lieues et demie ou de douze. Il paraît que pendant la nuit ils filèrent par momens jusqu’à quinze milles par heure, si la relation n’est pas mensongère. La mer était comme le fleuve de Séville, grâce à Dieu, dit l’amiral. La température ( los aires ) était aussi douce qu’à Séville au mois d’avril, et l’air était si embaumé que c’était plaisir de le respirer. L’herbe parut très fraîche; on vit beaucoup d’oiseaux des champs qui fuyaient au sud et dont on prit un; on vit aussi des corneilles i^grajaos ) , des canards ( anades ) et un fou ( alcatraz ).
Mardi , 9 octobre.
On navigua au sud-ouest , et on fit cinq lieues. Le vent changea, et souffla ouest quart au nordouest. On fit quatre lieues : il y en eut onze défaites à la fin du jour, et pendant toute la nuit et tout le jour il y en eut vingt et demie : on en compta dix-sept à l’équipage. On entendit toute la nuit passer des oiseaux.
La navigation continua à l’ouest-sud-ouest , en filant dix milles par heure, par moraens douze milles, et d’autres fois sept; on fit, durant le jour et la nuit, cinquante-neuf lieues , dont l’amiral compta quarante-quatre, pas plus. Ici les gens de l’équipage se plaignaient de la longueur du voyage , et ne voulaient pas aller plus loin. Mais l’amiral les ranima du mieux qu’il put en leur donnant bonne espérance des profits qu’ils pourraient faire. Et il ajouta qu’au reste leurs plaintes ne leur serviraient à rien, parce qu’il était venu pour se rendre aux Indes ( el habia venido a las Indias ) , et qu’il entendait poursuivre son voyage jusqu’à ce qu’il les trouvât avec l’aide de notre Seigneur.
Jeudi , 1 1 octobre .
L’amiral fit continuer la navigation de sa flottille dans le rumb ouest-sud-ouest : on eut une grosse mer, plus forte qu’on ne l’avait eue dans tout le voyage. On vit des damiers ( par delas ) et un jonc vert tout près du navire amiral. L’équipage de la caravelle Pinia aperçut un roseau et un bâton , et on prit un autre petit bâton (palillo) qui paraissait travaillé avec du fer, un morceau de roseau, une autre herbe qui vient
sur terre et une petite planche. Les gens de la Nina virent aussi d’autres signes de terre, et un petit bâton chargé de sapinettes (i). Ces signes les firent tous respirer et se réjouir. On fit cette journée vingt-sept lieues jusqu’au coucher du soleil.
Après la chute du jour, l’amiral ordonna qu’on reprît la première route directement à l’ouest. On fit douze milles par heure , et jusqu’à deux heures après minuit on fila quatrevingt-dix milles, qui font vingt-deux lieues et demie. Et comme le navire la Pinta était meilleur voilier et allait devant l’amiral, il aperçut la terre , et fit les signes que celui-ci avait ordonnés. Un marin nommé Rodrigo de Triana fut le premier qui vit cette terre, car l’amiral étant à dix heures du soir dans le gaillard de poupe, vit bien un feu ( lumbre ), mais au travers d’une masse si obscure qu’il ne voulut pas affirmer que ce fût la terre. Il appela néanmoins Pero Gutierrez, tapissier ( repostero destrados) du Roi, et lui dit que ce qu’il voyait lui paraissait
(i) L’original porte : un palillo cargado descaramojos ; M. de Navarrete pense que c’est pour de escaramujos. Escaramujo signifie proprement églantier, ronce ou épine à petites feuilles, portant des roses sauvages, ce qui s accoiderait avec Herrera, qui dit : un ramo de espino con su fruto t décade I, liv. I. (®* )
DE CHRISTOPHE COLOMB. 3q
être une lumière, qu’il regardât à son tour. C’est ce que celui-ci fit , et il vit une lumière. L’amiral en dit autant à Rodrigo Sanchez de Ségovie , que le Roi et la Reine avaient envoyé sur la flotte en qualité de contrôleur. Ce dernier ne vit pas ladite lumière, parce qu’il n’était pas dans une position d’où il pût rien voir. Après l’avertissement de l’amiral on la vit une fois ou deux ; c’était comme une bougie dont la lumière montait et baissait , ce qui eût été pour peu de personnes un indice de proximité de terre , mais l’amiral regarda comme certain qu’il en était près. Aussi quand on dit le Salve que les marins, qui se réunissent tous à cet effet, ont coutume de réciter et de chanter à leur manière , l’amiral les avertit et les pria de faire bonne garde au gaillard de poupe, et de bien regarder du côté de la terre, et leur promit de donner un pourpoint de soie ( jubon de seda ) à celui qui dirait le premier qu’il la voit , et cela, sans préjudice des autres récompenses promises par le Roi et la Reine a celui qui la verrait le premier 5 ces récompenses consistaient spécialement en dix mille maravédisde rente (1).
(1) Le maravédis de cette époque valant environ trois réaux actuels ou quatre-vingts centimes de France, c’était une rente de huit mille francs, somme considérable pour le
(De V..x)
temps.
4o PREMIER VOYAGE
Enfin , à deux heures après minuit la terre parut; elle n’était plus qu’à deux lieues. On ferla toutes les voiles, et on ne laissa que le tréou ( el treo ) (i), qui est la grande voile sans bonnettes, et on mit en panne pour attendre jusqu’au jour du vendredi, qu’on arriva à une petite île des Lucayes, qui dans la langue des Indiens s’appelait Guanahani (2) ; on vit bientôt plusieurs de ses habitans tout nus. L’amiral se rendit à terre dans la barque armée , avec Martin Alonso Pinzon , et Vincent Anes (3) son frère , qui était
(1) C’est une voile carrée dont on ne se servait que lorsqu’il faisait mauvais temps pour courir. (M. F. de Nav.)
(2) Après avoir mûrement examiné ce journal, les
rumbs, les abordages et les signes distinctifs des terres, des îles , des côtes et des ports , il paraît que cette première île que Colomb découvrit , sur laquelle il posa le pied , et à laquelle il donna le nom de San Salvador , doit être la plus septentrionale des îles turques, qu’on appelle la Grande Saline ( el Gran Turco). Ces particularités s’accordent avec la description qu’en fait Colomb. Elle est située par le parallèle 210 3o' au nord , vis-à-vis le milieu de la côte septentrionale ( al norte de la mediama ) de l’ile de Saint- Domingue. ( Idem .)
Voyez la note placée à la suite de la Relation du premier voyage de Christophe Colomb , dans laquelle nous discutons l’opinion émise ici par M. de Navarrete. (D. L. R.)
(3) 11 devrait y avoir Yanez. [Idem. )
DE CHRISTOPHE COLOMB. 4i
capitaine de la Nina. L’amiral prit en main la bannière royale , et les deux capitaines chacun une bannière de la croix verte que l’amiral avait dans chaque bâtiment comme signe de reconnaissance. Sur ces deux bannières étaient un F et un Y, surmontés chacun d’une couronne; et ces deux lettres étaient, l’une d’un côté de la )^( et l’autre de l’autre. Arrivés à terre ils virent des arbres très verts , beaucoup d’eau et des fruits de diverses espèces. L’amiral appela les deux capitaines, et les autres qui avaient mis pied à terre , et Rodrigo Descovedo , écrivain de toute la flotte, et Rodrigo Sanchez de Ségovie , et il leur dit qu’il les appelait en foi et en témoignage de ce que par-devant eux tous il prenait possession de ladite île , comme de fait il prit possession , au nom du Roi et de la Reine leurs seigneurs, faisant les protestations que de droit, suivant le détail contenu dans les actes qui se dressèrent là par écrit. Aussitôt beaucoup de naturels de File se réunirent autour d’eux. Les paroles suivantes sont les propres paroles de l’amiral , extraites de son mémoire de première navigation et découverte de ces Indes.
« Afin qu’ils nous prissent en amitié , et parce « que je connus que c’étaient des gens qui se livre- « raient plus à nous et se convertiraient à notre « sainte foi plutôt par la douceur et la persua-
« sion que par la violence, je donnai à quelques « uns d’entre eux des bonnets de couleur et des « perles de verre qu’ils mettaient à leur cou , et « beaucoup d’autres choses de peu de valeur ,
« qui leur firent grand plaisir, et nous conciliè- « rent tellement leur amitié que c’était mer- « veille. Ils venaient ensuite à la nage aux embar- « cations des navires dans lesquelles nous étions, ce et nous apportaient des perroquets , du fil de « coton en pelotes, des zagaies et beaucoup « d’autres choses , et les échangeaient avec nous « pour d’autres objets que nous leur donnions, « comme de petites perles de verre et des grelots. «Enfin ils prenaient tout ce qu’on leur offrait, « et donnaient très volontiers de tout ce qu’ils «avaient; mais il me parut que c’étaient des « gens bien pauvres sous tous les rapports. « Hommes et femmes vont tout nus , comme lors- « qu’ils sortent du sein de leur mère , néanmoins « une seule de ces dernières était assez jeune , et «parmi les hommes que je vis, il n’y en avait « pas un seul qui eût plus de trente ans. Ils étaient «très bien faits, avaient de beaux corps et de jolies «figures ( muy buenas caras}, leurs cheveux « étaient presque aussi gros que les crins de la « queue des chevaux, courts, et tombant jusque « sur les sourcils : ils en laissent par-derrière une « longue mèche qu’ils ne coupent jamais. Quel-
« ques uns d’entre eux se peignent d’une couleur « noirâtre ; leur couleur naturelle est la même que « celle des Canariens ; ils ne sont ni noirs ni blancs; « mais il en est parmi eux qui se peignent en « blanc , d’autres en rouge , d’autres avec la cou- « leur qu’ils trouvent. Quelques uns se peignent « la figure , quelques autres tout le corps ; ceux-ci « seulement les yeux , ceux-là seulement le nez. « Ils ne portent pas d’armes , et ne les connaissent «pas, car je leur montrai des sabres, et ils les « prenaient parle tranchant, et se coupaient par « ignorance. Ils n’ont pas de fer : leurs zagaies « sont des bâtons sans fer, dont quelques uns « sont terminés par une dent de poisson , et « d’autres par un autre corps dur quelconque. « Ils sont tous en général de belle taille ; ils sont « bien faits , et leurs mouvemens sont gracieux. « J’en vis quelques uns qui avaient sur leurs «corps des marques de blessures, et je leur « demandai par signes ce que c’était , et ils me «firent comprendre qu’il venait dans leur île « des troupes d’habitans des îles voisines qui « voulaient les prendre , et qu’ils se défendaient. «Je crus, et je crois encore qu’on vient ici de « la terre ferme pour les prendre et les réduire « en esclavage. Ils doivent être bons serviteurs « et de bon caractère. Je m’aperçois qu’ils ré- « pètent promptement tout ce qu’on leur dit,
« et je crois qu’ils se feraient chrétiens sans dif- « ficulté, car il me parut qu’ils n’appartiennent « à aucune secte. S’il plaît à notre Seigneur, lors « de mon départ, j’en emmenerai d’ici six à Vos « Altesses, afin qu’ils apprennent à parler. Je n’ai « vu dans cette île aucune espèce d’animaux , si « ce n’est des perroquets. » Tout ce qui précède et tout ce qui suit sont les propres paroles de l’amiral.
Samedi, i3 octobre .
« A peine fit-il jour, que nous vîmes arriver « sur la plage beaucoup de ces hommes , tous « jeunes , ainsi que je l’ai déjà dit , tous de taille « assez élevée ; c’est une race d’hommes vrai- «ment très belle. Leurs cheveux ne sont pas « crépus , mais tombans , et gros comme des « crins de chevaux; Ils ont tous le front et la tete « très larges , beaucoup plus qu’aucune des races « que j’aie encore vues. Leurs yeux sont beaux « et pas du tout petits ; leur couleur n’est pas « noire , mais semblable à celle des naturels des « Canaries ; et il n en peut pas être autrement , « puisque leur situation est avec celle de l’île de « Fer, l’une des Canaries, en ligne directe de l’est « à l’ouest (i). Ils ont en général les jambes très
(1) La véritable situation de cette île, par rapport à
« droites, et leur ventre n’est pas trop gros , mais « très bien fait. Ils vinrent à mon vaisseau dans « des pirogues ( almadias ) faites de troncs «d’arbres, comme de longs canots, et tout « d’une pièce , travaillées merveilleusement pour « ce pays; les unes assez grandes, et qui portaient «jusqu’à quarante à quarante-cinq hommes, et « d’autres plus petites : il y en avait qui 1 étaient «tellement, qu’elles ne contenaient quun seul « homme. Ils ramaient avec une espèce de pelle « à four ( una pala como de fornero ) , au « moyen de laquelle leurs barques vont à mer- « veille; et si une d’elles vient à chavirer, ils se « jettent tous à la nage, la remettent à flot, et « la vident avec des calebasses qu’ils portent sur « eux. Ils apportaient des pelotons de coton filé , « des perroquets , des zagaies , et d’autres petites « choses qu’il serait fastidieux de citer en détail; « et ils donnaient tout pour quelque petite baga- « telle qu’ils recevaient en retour. Je les exami- « nais attentivement , et je tâchais de savoir s il « y avait de l’or. Je vis que quelques uns en por- « taient un petit morceau suspendu à un trou « qu’ils se font au nez , et je parvins , par signes , « à apprendre d’eux qu’en tournant leur île et
l’île de Fer , est comme les deux extrémités d’une ligne tirée de l’E, , 5° N. , à l’O. , 5° S. * ( M. F. de Nav.)
« naviguant au sud , je trouverais un pays dont «le Roi avait de grands vases d’or et une « grande quantité de ce métal. Je m’efforçai « d’abord de les décider à aller dans ce pays , « mais je compris bientôt qu’ils ne le voulaient « pas. Je me déterminai à attendre jusqu’au len- « demain dans l’après-dîner, et à partir ensuite « pour le sud-ouest, où, selon les renseignemens «que me donnèrent beaucoup d’entre eux, il « existait une terre, ainsi qu’au sud et au nord- « ouest ; et que les habitans de la contrée située « dans cette dernière direction venaient souvent « les combattre , et s’en allaient aussi au sud- « ouest pour y chercher de l’or et des pierres « précieuses. Cette île est fort grande et très « unie, plantée d’arbres très verts; on y trouve « beaucoup d’eau , un très grand lac au milieu , « et pas une montagne ; elle est toute si verte , « que c’est plaisir de la regarder, et ses habitans « sont assez doux. Avides des objets que nous « avons , et persuadés qu’on ne leur en donnera « pas s’ils n’ont rien à donner, ils dérobent s’ils « peuvent et se jettent aussitôt à la nage. Mais « tout ce qu’ils ont ils le donnent pour quelque « bagatelle qu’on leur offre ; ils acquéraient par a des échanges jusqu’aux morceaux d’écuelles « et de verre cassé , au point que j’ai vu donner « seize pelotes de coton pour trois céotis de Pbr-
« tu gai (1), ce qui vaut environ une blanche « de Castille (2) , et ces seize pelotes pouvaient « faire à peu près vingt-cinq à trente livres « (mas de una arroba ) de coton filé. Je dé- « fendis les échanges contre du coton, et je « n’en laissai prendre à personne , me réser- « vant de le faire tout enlever pour Vos Altesses, « s’il y en avait en quantité. C’est une production « de cette île , mais le peu de temps que j y veux « rester ne me permet pas de les connaître toutes. «L’or qu’ils ont suspendu à leurs narines s’y « trouve aussi, mais je ne le fais pas rechercher, « pour ne pas perdre mon temps , voulant aller « voir si je puis aborder à l’île de Cipango (3). A
(1) Le ceuti ou cepti est une ancienne monnaie de Ceuta,
qui avait cours en Portugal. (M. F. de Nav. )
(2) Il y avait en Castille deux espèces de monnaies qui s’ap-
pelaient blanca ( blanche') , l’une valait un demi-maravédïs , il en fallait par conséquent deux cent soixante-douze pour faire la valeur d’une piécette espagnole actuelle 5 1 autre valait cinq deniers, c’est-à-dire un peu moins de deux liaids. On donnait aussi le nom de blanca à l’obole ou demi-denier tournois , dont il faudrait quatre cent quatre-vingts pour représenter la valeur d’un franc. (De Y...l.)
(3) Marco Polo assure, au chapitre 106 de la relation de son Voyage, avoir vu cette île, dont il fait une longue description, et il ajoute qu’elle était située en pleine mer à une distance de quinze cents milles du continent de l’Inde. Le docteur Robertson dit que c’est probablement le Japon ,
« présent, comme il fait nuit, tous viennent de « regagner la terre dans leurs pirogues.
Dimanche , i/y octobre.
« Dès que le jour parut, je fis préparer le « bateau de mon navire et les barques des cara- « velles , et j’allai le long de l’île , dans la directe tion nord-nord-est , pour en examiner l’autre « partie, qui était de l’autre côté de l’est (i), et « pour visiter leurs peuplades , et je ne tardai pas « à en voir deux ou trois dont les babitans ve- « naient tous à la plage, nous appelant et rendant « grâces à Dieu : les uns nous apportèrent de « l’eau, les autres des choses à manger, d’autres,
dans ses Recherches historiques sur l’Inde ancienne , sect. ni.
(M. F. de Nav. )
Je ne pense pas que Marco Polo ait jamais visité par luimême l’île de Cipango, qui est incontestablement le Japon. Il en donne , il est vrai , une description détaillée dans la relation de son voyage, mais seulement d’après les renseignemens qu’il avait recueillis , et il ne dit nulle part qu’il y soit allé, du moins dans les diverses éditions que j’ai été à portée de consulter, parmi lesquelles je citerai l’édition de la Société de Géographie, chap. iôg de la version française, et liv. I, chap. 2 de la version latine. (D. L. R.)
(1) Il nous semble que l’autre partie d’une île, partie située de Vautre côté de l’est , c’est l’ouest de ladite île. Cette périphrase de l’amiral équivaut donc à, pour en voir l’ouest. (De Y...l.)
DE CHRISTOPHE COLOMB. 49 « quand ils voyaient que je ne me disposais pas « à aller à terre, se jetaient à la mer à la nage « et venaient nous trouver. Nous comprenions « qu’ils nous demandaient si nous étions venus « du ciel; il y en eut un vieux qui vint jusque «dans mon bateau, et d’autres appelaient à « grands cris tous les habitans , hommes et fem- « mes : V enez voir , leur disaient-ils, les hommes « qui sont descendus du ciel ; apportez-leur à « manger et à boire . Il vint un grand nombre « d’hommes et de femmes apportant tous quel- «que chose; ils remerciaient Dieu, se jetaient « par terre, levaient les mains au ciel, et nous «invitaient ensuite à venir à terre en faisant « de bruyantes exclamations. Mais je craignais « d’aborder, parce que j’avais sous les yeux un « immense rocher de pierre qui borde cette île « tout autour. Il forme néanmoins une cavité « et un port capable de contenir tous les vaisseaux « delà chrétienté; mais l’entrée en est fort étroite. « Il est certain qu’il y a plusieurs bas-fonds dans « cette enceinte ; mais la mer ne s’y meut pas « plus que l’eaù au fond d’un puits.
« Je me mis en mouvement ce matin pour « examiner tout cela, afin de pouvoir en rendre « compte a Vos Altesses, et pour voir aussi en quel «lieu je pourrais construire une forteresse, et « j’aperçus un morceau de terre qui contient six
5o PREMIER VOYAGE
« maisons, et forme presque une île, quoiqu’il « n’en soit pas vraiment une séparée , mais qui « pourrait le devenir en deux jours de travail. Je « ne crois pas néanmoins que cette opération soit « nécessaire, parce que ces gens sont bien simples « en fait de guerre, ainsi que Vos Altesses pour- « ront en juger par sept d’entre eux que je fis «prendre pour les emmener, leur apprendre « notre langue, et les ramener ensuite dans leur « patrie. Et quand bien même Vos Altesses or- « donneraient de les prendre tous et de les con- « duire en Castille, ou de les tenir captifs dans «leur île même, rien ne serait plus facile, car «avec une cinquantaine d’hommes on peut les « maintenir dans une soumission complete , et « faire d’eux tout ce qu’on voudra. Je vis ensuite,
« près de cette presqu’île, des jardins potagers « plantés d’arbres dont les feuilles étaient aussi « vertes qu’elles sont en Castille aux mois d’avril « et de mai; et ces jardins, les plus beaux que «j’aie vus de ma vie, ont des sources deau «douce en abondance. Après avoir examine ce « port dans tous ses détails , je retournai à mon « navire et mis à la voile. Je vis bientôt une si « grande quantité d’îles, que j’étais fort embar- « rassé du choix de la première où j’irais, avec « d’autant plus de raison, que ces hommes que « j’avais pris avec moi me disaient par signes qu 1
DE CHRISTOPHE COLOMB. 5, «y en avait tant et tant, qu’on ne pouvait les « compter, et ils m’en nommèrent plus de cent par «leurs noms (t). Je m’attachai donc à recon- « naître quelle était la plus grande (2) , et c’est à « celle-là que je résolus d’aller, ce que je fais. Elle « est à peu près à cinq lieues de celle-ci , que je « quitte , et à laquelle j’ai donné le nom de San- « Salvador; les autres en sont plus ou moins «éloignées, et toutes sont plates, sans mon- «tagnes, très fertiles et bien peuplées. Elles se « font la guerre les unes aux autres , quoique « leurs habitans soient bien simples et de très « bonnes gens.
Lundi ? 1 5 octobre.
« J’avais temporisé cette nuit, dans la crainte « de ne pouvoir attérir avant ce matin, ne sa- « chant pas si la côte avait ou n’avait pas de bas- « fonds , et pour pouvoir carguer les voiles dès « le point du jour. Comme l’île où j’allais était « plutôt à sept lieues qu’à cinq de celle que je quit-
(1) La multitude de ces îles indique que ce doivent être celles que forment les Caïques, les deuxlnagues, Mariguana et les autres qui sont situées à l’ouest. (M. F. de Nav. ) 0) Cette grande île doit être celle qu’on appelle aujourdhm la grande Calque; elle est éloignée de l’île de la grande Saline (nommée par Colomb San-Salvador) de 6 lieues et demie. \ldém.)
« tais, et que la marée me retint, il était environ « midi quand j’arrivai à ladite île. Je trouvai que « le côté qui est en face {que es de la parte ) 1 de « de San-Salvador est dans la direction du nord a au sud (i) , dans une longueur de cinq lieues , et « qu’un autre que je parcourus suit celle de l’est «à l’ouest dans une distance de plus de dix « lieues. Et comme de cette île j’en vis une autre « plus grande à l’ouest, je carguai les voiles pour « naviguer tout le reste du jour jusqu’à la nuit ,
« parce que je n’aurais pas pu aller même jusqu’à u la pointe ouest de cette île , à laquelle je donnai le nom de Santa-Maria de là Concep- « don (a); et presque au coucher du soleil, je
(,) La seule inspection des cartes placées à la fin de ce volume , indique qu’il y a ici une erreur de l’amiral. La cote de l’île Gran Caico ou Santa-Maria de la Concepcion, qui regarde l’île de San-Salvador, est dans la direction du N. E. au S O., et l’autre côte qu’il parcourut, et dont la Iongueur est de plus de 10 lieues, est dans celle^de^ S. E.
^ Cette observation peut être juste si Guanaliani est la Grande Saline {et Gran Tarée)-, et par suite, si el Gran Caico est 111e nommée par Colomb Santa-Mana de la Concepcion, ce qui n’est pas tout-à-fait prouvé. Voyez la note placée à la suite de la Relation du premier voyage de Chus
tophe Colomb. . .
(a) Cette île paraît être celle qu'on appelle aujourdhui
Caico del Sorte ( la Calque du Nord), quoique, sous le nom
DE CHRISTOPHE COLOMB. 53 « pris terre près de ladite pointe pour savoir s’il « y avait de l’or, parce que les Indiens que j’avais « fait prendre dans l’île de San-Salvador me di- « saient qu’on y portait de très grands bracelets « de ce métal aux jambes et aux bras. Je crus « bien que tout ce qu’ils disaient était une trom- « perie pour s’échapper. Quoi qu’il en fut, je « voulais ne passer par aucune île sans en prendre « possession , quoique l’avoir prise d’une seule , « c’est la même chose que la prendre de toutes. « J’attéris donc, et restai en station jusqu’à aujourd’hui mardi (i), que dès le point du jour «j’allai au rivage avec les barques armées. Je « mis pied à terre , et je trouvai les habitans , « qui étaient en grand nombre, tout nus, et de « la même race que ceux de San-Salvador; et ils « nous laissèrent aller librement dans leur île , « et ils nous donnaient ce que nous leur deman- « dions. Mais* comme il vint un fort vent de largue « sud-est, je ne voulus pas m’arrêter, et je partis « pour mon navire. Quand j’y arrivai , il y avait « à bord de la caravelle Nina une grande pirogue « dans laquelle se trouvait l’un des hommes de
de Sainte-Marie de la Conception , l’amiral ait compris toutes les îles immédiates qui se nomment les Caïques, comme on le remarque plus loin, à la journée du 1 6 octobre.
(M. F. DE Nav.)
(i) Ceci s’explique par l’habitude qu’ont les marins de compter les jours de midi à midi. (De V...i.)
« l’île San-Salvador, qui la lança en mer et s’en^ « alla dedans ; et vers le milieu de la nuit précé- « dente, un autre Indien (a medio echado el
« otro y fue atras la almadia, la quai
« fugiô , etc. y etc.) (1) de l’île de San-Sal- « vador s’était jeté à la nage derrière cette pi- « rogue , et s’était ainsi sauvé jusqu’à terre. Nous « poursuivîmes le nouveau fuyard , dont la pi- « rogue fila tellement vite , qu’il n’y eut aucune « barque qui pût l’atteindre , en sorte que nous « l’eûmes bientôt très loin devant nous (2). Ainsi, « malgré nos efforts , elle aborda ; mais ces Indiens « laissèrent la pirogue. Quelques uns de mes gens « sautèrent à terre à leur poursuite, et tous se « sauvèrent comme des poules. Nous amenâmes « à bord de la caravelle Nina la pirogue qu’ils « avaient laissée ; et en y arrivant , nous vîmes
(1) L’écriture illisible du mot [otro), et le suivant laissé
en blanc dans l’original, rendent obscur le sens de cette phrase. Colomb voulut peut-être dire : et au milieu de la nuit précédente , Vautre se jeta à la nage , et fut derrière la pirogue , etc. (M. F. be IV av.)
(2) Non seulement il y a ici dans le manuscrit original un mot illisible et un autre en blanc, mais tout ce passage y est inintelligible et plein de contradictions. Nous nous sommes donc borné depuis ces mots : et vers le milieu de la nuit , jusqu’à ceux qui renvoient à cette note, à rendre le sens le plus probable par approximation.
(De V...L,)
DE CHRISTOPHE COLOMB. 55 « une autre petite pirogue montée par un seul « homme qui y venait d’une autre pointe de l’ile « pour échanger un peloton de coton ; et quel- « ques marins se jetèrent à la mer, parce qu’il « ne voulait pas entrer dans la caravelle , et ils « le prirent. Comme j’étais à la poupe de mon «bâtiment, je vis tout. J’envoyai chercher cet « Indien , et je lui donnai un bonnet rouge , quel- « ques perles vertes de verre que je lui mis au «bras, et deux grelots que je lui attachai aux « oreilles, puis je lui fis rendre sa pirogue, qui « était déjà dans la barque , et je le renvoyai à « terre. Je mis ensuite à la voile pour l’autre « grande île que je voyais à l’ouest, et je fis aussi « détacher et lâcher l’autre pirogue qui suivait « en poupe la caravelle Nina. Je fus curieux de « considérer le rivage au moment de l’arrivée « de l’Indien à qui j’avais fait présent des objets « susdits, sans avoir voulu prendre son peloton « de coton , quoiqu’il eût voulu me le donner. «Tous les autres l’entouraient, et il leur disait « que nous étions de bonnes gens , et qu’il en « avait des preuves , et qu’il était émerveillé de « nous ; que celui qui s’était enfui nous avait « fait quelque tort , et que c’était pour cela sans « doute que nous l’emmenions. C’était pour qu’il « en fût ainsi que j’agis avec lui de la manière « susdite, que je le fis relâcher et lui fis les ca-
« deaux mentionnés , afin qu’ils nous eussent en « grande estime , en sorte qu’une autre fois , « lorsque Vos Altesses renverront à cette ileils ne « fassent pas mauvaise réception. Au reste , tout « ce que je lui donnai ne valait pas quatre mara- « védis. Après tout cela , il était environ dix heures « quand je partis avec le vent sud-est, qui fri- « sait le sud , pour passer à cette autre île, qui est « très grande , et où tous ces hommes que j’em- « mène de San-Salvador me font signe qu’il y a « beaucoup d’or, et que ses habitans le portent « en bracelets et en chaînes aux bras , aux jambes, « aux oreilles, au nez et au cou. De l’île de Santacc Maria à celle-ci il y a bien neuf lieues dans la « direction de l’est à l’ouest , et la côte de celle-ci « qui regarde celle-là s’étend (j se corre toda « esta parte de la isla ) du nord-ouest au sud- « est, dans un espace qui, à ce qu’il me paraît, « a bien vingt-huit lieues (i). La surface de cette « île est très plane, sans montagne aucune, ainsi « que celle de San-Salvador et de Santa-Maria. Il « n’y a de rochers sur aucune de ces plages ; mais « elles sont toutes environnées de récifs sous l’eau « et près de terre; c’est pourquoi il est nécessaire « de bien ouvrir les yeux quand on veut attérir, « et ne pas attérir très près de terre, quoique les
(1) Cette côte n’a que rÿ lieues.
(M. F. de Nav. )
DE CHRISTOPHE COLOMB. 5y « eaux soient toujours très claires et qu’on voie « le fond. A deux portées d’escopette de toutes « ces îles , la mer a tant de profondeur, qu’on n’en « peut pas trouver le fond. Ces îles sont très vertes « et très fertiles, la température y est fort agréable, « et on y peut trouver beaucoup de choses que «j’ignore, parce que je ne veux pas m’arrêter, « afin de visiter et de parcourir beaucoup d’îles « pour trouver de l’or. Et puisque celui que ces « insujaires portent aux bras et aux jambes (c’est « bien vraiment de l’or qu’ils portent, parce que « je leur ai montré celui que j’ai) est un signe « que ces îles le produisent, je ne puis manquer, « avec l’aide de Dieu notre Seigneur, de le trou- « ver aux lieux qui le recèlent. Étant en mer en « ce moment entre ces deux îles , à savoir entre « celle de Santa-Maria et la grande où je vais, à « laquelle je donne le nom de Fernandina (i) , « je trouvai , dans une pirogue , un homme « seul, qui passait de l’île Santa-Maria à la Fer- « nandina , et qui apportait un peu de son pain , « à peu près gros comme le poing , une gourde « remplie d’eau , un morceau de terre rouge , « réduite en poudre , et qu’on avait ensuite pé- « trie , et quelques feuilles sèches , qui doivent
(i) Elle est aujourd’hui connue sous le nom de la petite Inague. (M. F. deNav.)
« être une chose fort estimée parmi eux, puis- « qu’ils m’en apportèrent en présent à San- « Salvador. Il apportait aussi un petit panier a d’osier ( un cestillo a su guis a) , dans lequel « il avait une petite branche de perles de verre et « deux blanches ( i ) , ce qui me fit connaître qu’il « venait de l’île de San-Salvador , et qu’il avait « passé à celle de Santa-Maria, d’où il se rendait à « la Fernandina. Il vint près de mon vaisseau : sur a sa demande, je l’y fis entrer; j’y fis mettre « aussi sa pirogue , et garder tout ce qu’il avait ; « j’ordonnai qu’on lui donnât à manger du pain « et du miel , et qu’on lui servît à boire. Je le « transporterai à la Fernandina, et je lui restitue-^ « rai tout ce qui lui appartient , afin qu’il rende « de nous un compte avantageux, et que, lorsque « Yos Altesses enverront ici quelqu’un , s’il plaît « à notre Seigneur, les personnes qui viendront «y trouvent un bon accueil, et qu on leur « donne de tout ce qu’il y aura.
Mardi , 16 octobre.
« Je partis des îles de Santa-Maria de la Con- « cepcion , à bien près de midi pour 1 de de Fer- « nandina , qui paraît être très grande du coté
(i) Monnaie de Castille dont on a déjà fait connaître la valeur. (D.L.R.)
« de l’ouest ; je naviguai tout ce jour avec calme ,
« et ne pus arriver assez tôt pour voir le fond « et attérir en lieu convenable , parce qu’il faut « user de beaucoup de précautions pour ne pas « perdre les ancres : aussi je me tins en panne «toute cette nuit, jusqu’au jour que j’arrivai à «une peuplade où j’attéris et où je trouvai cet « Indien que j’avais rencontré hier en mer, entre « les deux îles que je viens de nommer. Il avait « déjà donné sur nous des renseignemens si fart vorables, qu’il vint toute cette nuit à bord de «mon vaisseau des pirogues remplies d’indiens,
« qui nous apportaient de l’eau et de ce qu’ils « avaient. Je leur fis donner à chacun quelque «chose, comme, par exemple , quelques perles «de verre, soit séparées, soit enfilées par dou- « zaines, quelques petits tambours de basque en « cuivre , de ceux qui coûtent , en Espagne , « chacun un maravédis, et quelques aiguillettes, « toutes choses qu’ils avaient en grande estime « et regardaient comme très précieuses. Je leur fis « aussi donner de la mélasse, pour qu’ils la man- « geassent dans nos vaisseaux quand ils y vert naient. A trois heures , j’envoyai à terre la bar- « que de mon navire pour y faire de l’eau, et « les habitans s’empressaient d’indiquer à mes « gens où il y en avait, et ils voulaient eux- « mêmes apporter les barils à la barque , après
«les avoir remplis. Ils étaient enchantés de « nous complaire en toutes choses. Cette île est « très grande , et je suis déterminé à en faire le « tour, parce que, autant que je puis croire , « il y a une mine d’or , ou dans celle-ci , ou dans « celles qui l’environnent. Cette île est éloignée « de celle de Santa-Maria de près de huit lieues « de l’est à l’ouest. La côte, dont le cap où je « vins mouiller fait partie, est dans la direction « du nord nord-ouest au sud sud-est : j’en vis «bien vingt lieues , et cependant je ne la vis pas « dans toute sa longueur. Au moment où j’écris « ces lignes, je mets à la voile avec le vent sud , « pour tâcher de faire le tour de toute l’île , et «n’avoir pas de cesse que je n’aie atteint Saie maot (i) , qui est l’île ou la ville dans laquelle « on trouve l’or, ainsi que le disent tous ceux « qui viennent au navire, et que nous le disaient « les habitans de l’île de San-Salvador et ceux de «Santa-Maria. Les naturels de Fernandina res- « semblent à ceux de ces îles , dans leur langage , « dans leurs mœurs et en tout , si ce n’est qu’ils « me paraissent un peu plus apprivoisés ( mas « doméstica gente) y plus civilisés même et plus « rusés , parce que j e vois qu’ils ont apporté à mon
(i) Cette île est appelée Samoet dans d’autres passages.
«vaisseau du coton et d’autres petites choses,
« pourle paiement desquelles ils savent beaucoup « mieux marchander que les autres. Je vis même
« dans cette île des morceaux de toile de coton faits
« comme des mantilles, et les habitans plus alertes « et mieux ajustés. Les femmes y portent sur le « devant du corps une petite pièce d’étoffe de « coton qui couvre à peine leur nature. Cette « île est très verte , de surface plane et très fer- « tile, et je ne doute pas que ses habitans n’y «sèment toute l’année du panis ( panizo ), et « n’y en recueillent abondamment, ainsi que « plusieurs autres choses. Je vis beaucoup d’ar- « bres très différens des nôtres , parmi lesquels «beaucoup avaient les branches de diverses mate nières , et toutes venant d’un même tronc.
« Dans ces arbres , une branche est faite d’une « manière , une autre branche d’une autre ; et « elles sont si bizarres, que la diversité de leurs « formes est la plus grande merveille du monde. «Par exemple, une branche avait les feuilles à « manière de roseaux , et une autre a manière « de lentisques , et cela dans un seul et même « arbre de cinq ou six formes diverses, lesquelles « sont encore différentes dans chaque arbre; et « ces arbres ne sont point entés , dans lequel « cas on pourrait attribuer à la greffe une si « étonnante diversité. Bien loin qu’il en soit
« ainsi, ces arbres se trouvent sur les montagnes « et dans les forêts , et les habitans n’en prennent « aucun soin. Je ne leur connais aucun culte re- « ligieux , et je crois qu’ils se feraient chrétiens « sans difficulté , parce qu’ils ont beaucoup d’in- « telligence. Les poissons sont si différens des « nôtres, que c’est merveille. Il y en a quelques « uns qui sont faits comme des coqs , et dont les « couleurs sont les plus belles du monde : il y ce en a de bleus, de jaunes, de rouges et de « toutes couleurs ; d’autres peints de mille ma- « nières , et leurs couleurs sont si parfaites , qu’il « n’y a personne qui n’en soit émerveillé et ne « prenne grande récréation à les voir. Il y a aussi « des baleines. Je n’ai vu à terre aucun animal « d’aucune espèce , si ce n’est des perroquets et « des lézards. Un garçon me dit qu’il avait vu « une grande couleuvre. Je n’ai vu ni brebis ni « chèvres, ni aucune autre bête ; je suis, il est <c vrai , resté ici bien peu de temps , une demi- « journée seulement; mais s’il y avait ici des « animaux , je n’aurais pu manquer d’y en voir « quelqu’un. Je décrirai le circuit de cette île « dès que j’en aurai fait le tour.
Mercredi y 17 octobre.
«Je partis à midi de la peuplade où j’avais « abordé et où je fis de l’eau, pour aller faire
« le tour de cette île Fernandina. Le vent était «sud-ouest portant au sud, tel que je l’eusse « désiré pour suivre cette côte de l’île , où j’étais « au sud-est , laquelle va du nord nord-ouest au « sud sud-est. Je voulais suivre ladite route du « sud sud-est (i), parce que c’est dans cette di- « rection, d’après le témoignage de tous ces In- « diens que j’emmène , et d’autres dont on me « rapporta les assertions pendant ma station au « sud , qu’est située l’île qu’ils appellent Samoet,
« et où l’on trouve de For. Martin Alonso Pinzon ,
« capitaine de la caravelle la Pinta , et à qui j’a- « vais envoyé trois de Ces Indiens , vint à moi ,
« et me dit que l’un d’eux lui avait donné à en- « tendre très positivement que l’on ferait le tour « de l’île beaucoup plus vite par la partie du « nord nord-ouest. Je vis que le vent ne m’était
(i) Comme l’amiral se trouvait pleinement dans la direction du point qui est précisément le plus S. E. de File, il ne pouvait suivre la route du S. au S. E. sans s’éloigner de plus en plus de cette île , dont il voulait au contraire faire le tour. Il faut donc lire du sud au sud-ouest, qui est la direction que suivit l’amiral , et croire que sud-est pour sud-ouest est une erreur , un lapsus calami de cet illustre navigateur. La confusion et l’irrégularité de son style sont d’ailleurs telles dans cette phrase, depuis je voulais , jusqu’à Martin Jlonso Pinzon, que si ce qui précède et ce qui suit peuvent la rendre intelligible, elle n’en reste pas moins littéralement intraduisible. (De V...l.)
« pas favorable par le chemin que je voulais « suivre , et qu’il était bon par l’autre ; je mis « donc a la voile au nord nord-ouest, et quand je «fus près du cap de l’île, à deux lieues, je « trouvai un port admirable , ayant une embou- « chure , ou , si l’on aime mieux , en ayant deux , « parce qu elles sont séparées par un avance- « ment de cap , mais qui sont toutes les deux « très étroites , quoique l’intérieur soit fort large « et capable de contenir cent vaisseaux , s’il était k plus creux et plus propre, et avait à l’entrée « plus de profondeur. Il me parut convenable « de le sonder et de le bien examiner. Je jetai, « en conséquence , l’ancre avant d’y pénétrer, et « j’y entrai avec toutes les embarcations des vais- « seaux. Nous reconnûmes qu’il n’y avait pas de « profondeur; et comme je crus, en le voyant, « que c’était l’embouchure de quelque fleuve , « j’avais ordonné à mes gens d’emporter des bar- « riques pour faire de l’eau. Je trouvai à terre « huit à dix hommes qui vinrent aussitôt à nous, « et nous indiquèrent la peuplade qui était là aux « environs. J’y envoyai mes gens pour y faire de « l’eau ; les uns avec des barriques , les autres « avec des armes. Ainsi , ils en prirent ce qu’ils « voulurent. Et comme c’était assez loin, je m’ar- « rêtai à les attendre pendant environ une cou- « pie d’heures. Pendant ce temps , je me pro-
«menai au milieu de ces arbres, qui étaient « bien la chose la plus belle qu’on eût jamais « vue. La verdure était là aussi abondante et « aussi fraîche qu’elle l’est au mois de mai en « Andalousie , et tous les arbres y sont aussi d«- « férens des nôtres que le jour l’est de la nuit «Il en est de même des fruits, des herbes, des « pierres et de toutes les autres choses. Il y avait,
« à la vérité, quelques arbres de la même espece « que plusieurs de ceux qui croissent en Cas- « tille , mais il y avait néanmoins entre eux une « grande différence. Quant aux autres arbres « d’espèces variées, ils étaient en si grand nom- « bre qu’il serait impossible à qui que ce soit « de les compter, et qu’on ne peut les assimiler « à aucune des espèces de Castille. Pour les habi- « tans, ils ressemblaient entièrement à ceux des « îles dont j’ai déjà parlé : comme eux ils étaient « nus et de la même stature; comme eux ils don- « naient tout ce qu’ils avaient pour la moindre « bagatelle qu’on leur offrait. Je vis quelques « mousses ( mozos de los navios ) leur donner, en i< échange de zagaies, des morceaux d écuelles « e; de verres cassés. Ceux qui avaient été cher- « cl^ de l’eau me dirent qu’ils étaient entrés « dans leurs maisons, et quelles étaient, mte- « rieurement , bien balayées et très propres. « Leurs lits et les meubles sur lesquels ils se Tome II.
« reposent sont à peu près semblables a des filets « de coton (i). Leurs maisons sont toutes con- « struites en forme de tentes , et elles ont des « cheminées (2) très élevées et très bonnes; mais « parmi le grand nombre de peuplades que je « vis, il n’y en avait aucune qui se composât « de plus de douze ou de quinze maisons. Nous « remarquâmes que, dans cette île, les femmes « mariées portaient de petites braies de coton cf [traian bragas de algodon ); mais les filles ne « portaient rien , excepté quelques unes de celles ce qui avaient déjà atteint l’âge de dix-huit ans et ce plus. Il y avait des dogues et d’autres chiens « de plus pptite espèce ( perros mastines y brandi chetes ) (3). Mes gens y rencontrèrent un Indien « qui avait au nez un morceau d’or, à peu près « de la grandeur d’un castillan , et sur lequel ds
( 1 ) Ce sont des hamacs. ( M. F. de Nav. )
(2) Ces cheminées n’ont pas de tuyau, et ne sauraient en recevoir. Ce sont des ouvertures en forme de couronne ( coronillas ) pratiquées au faîte des maisons des Indiens, qui sont construites en paille. Colomb ne dit qu’ils ont des cheminées, que parce qu’ils laissent en haut des ouvertures pour faire sortir la fumée. ( CAS Casas.)
(3) Je ne crois pas qu’il y eût de dogues proprement dits, mais l’Amérique possédait plusieurs variétés de chiens avant l’arrivée des Espagnols. (C....R.)
DE CHRISTOPHE COLOMB. 67 «virent des lettres ( letras ) (1). Je leur fis de « vifs reproches de ce qu’ils n’avaient pas acheté « cette plaque d’or, par un troc, en donnant en « retour à l’Indien tout ce qu’il aurait demandé, « afin de voir ce que c’était, et quelle était cette « monnaie (2). Ils me répondirent qu’ils n’avaient «jamais osé lui proposer cet échange. Après « avoir pris l’eau dont nous avions besoin , je « retournai à mon vaisseau. Je mis ensuite à la « voile, et je filai au nord-ouest jusqu’à ce que «j’eusse découvert toute cette partie de l’île, « jusqu’à la côte qui s’étend de l’est à l’ouest. « Peu de temps après tous les Indiens revinrent à « dire que cette île était plus petite que celle de « Samoet, et qu’il serait bien de retourner en « arrière pour y arriver plus tôt. Ici le vent de- « vint plus calme , ensuite il commença à souf- « fier ouest-nord-ouest , vent qui était contraire « pour retourner sur nos pas ; je pris donc la « direction que je pus, et naviguai toute la nuit « dernièfe à l’est-sud-est , et tantôt à l’est , tantôt « au sud-est. Mon but était en cela de m’éloi-
(1) Sans doute des caractères tracés qui n’exprimaient
peut-être aucune idée, et que les Espagnols prirent pour des lettres. (D. L. R.)
(2) Cette conjecture de Colomb pouvait n’être pas
exacte, car rien n’indiquait positivement que ce fût une espèce de monnaie. ( Idem. )
« gner de la terre , parce qu il faisait une très « grande obscurité, et que le temps était cou- « vert et très chargé. Il y avait peu de vent, et il « ne me permit pas d’arriver à terre pour attérir.
« Il plut beaucoup plus depuis minuit presque «jusqu’au jour, et le temps est si chargé de « nuages qu’il paraît qu’il va pleuvoir encore « Pour nous , nous sommes revenus au cap sud- « est de l’ile (Fernandina) , où je vais attérir et « mouiller, et rester jusqu’à ce qu’il fasse tout-à- « fait jour pour voir les autres îles où je dois - « aller et choisir une direction. Depuis que je « suis dans ces Indes, il a plu ainsi tous les jours,
« tantôt peu , tantôt beaucoup. Vos Altesses peu- « vent croire que ce pays est le plus fertile, le « plus tempéré, le plus uni et le meilleur qu’il « y ait au monde.
Jeudi , 18 octobre.
«Aussitôt qu’il fit jour je suivis le vent, et « naviguai autour de l’île autant que cela dépen- « dait de moi; je mouillai lorsqu’il n’était plus « possible de naviguer ; mais je n allai pas a « terre , et au point du jour j appareillai.
Vendredi , 19 octobre .
« Dès que l’aurore parut, je levai les ancres ,
« j’envoyai la caravelle Pinta à l’est et au sud-
«est, et la caravelle Nina au sud-sud-est. Je «pris avec mon navire la direction du sud- « est , et j’ordonnai aux deux autres de suivre « celles que je leur avais marquées jusqu’à midi, « et après cette heure , de changer tous les « deux leur route , et de venir me rejoindre. « Nous n’avions pas encore navigué pendant «trois heures que nous vîmes, à l’est, une île, « vers laquelle nous nous dirigeâmes ; et les trois « navires y abordèrent avant midi , à la pointe « nord , où elle forme un îlot qui est défendu « au nord par un récif de pierre, et au. sud par « un autre qui se trouve entre ledit îlot et la « grande île. Les Indiens de San- Salvador que « j’ai à mon bord, la nommèrent l’île Saometo, « et je lui donnai le nom d’ Isabelle (i). Le vent «était nord, et ledit îlot se trouvait dans la « direction de l’île Fernandina, d’où j’étais parti « par un vent est- ouest (de adonde y o habia « partido leste oueste ). La côte de cette nou- « velle île ( Isabelle ) s’étendait depuis l’îlot vers « l’ouest pendant une distance de douze lieues , «et se terminait par un cap, que je nommai « le Beau Cap ( el cabo Hermoso) , qui est du
(i) Il paraît que Elle Isabelle, que les Indiens appelaient Saometo , répond à celle qui est aujourd’hui connue sous le nom de la grande Inague. (M. F- de Nav. )
« côté de l’ouest. Il est beau , rond , très avancé « (jnliy fondo ), et n’est entouré d’aucun bas-fond.
« A son entrée il est de pierre et peu élevé , et « à l’intérieur c’est une plage de sable comme « presque toute ladite côte : j’y mouillai cette « nuit vendredi , jusqu’au lendemain matin.
« Toute cette côte et la partie dél’île que je vis « sont presque entièrement plates, et cette île est « la plus belle chose que j’aie vue, parce que si les « autres sont très belles , celle-ci l’est davantage ; « elle est plantée d’un grand nombre de beaux « arbres très verts et très hauts , et son terrain «est plus élevé que celui des autres îles déjà « mentionnées. Il y a quelques éminences qu’on
« ne peut nommer montagnes, mais quiFembellis-
« sent par la diversité qu’elles font avec la plaine. «Elle paraît avoir, au centre, beaucoup d’eau; « de ce côté, au nord, elle a un grand promon- « toire planté d’une infinité d’arbres fort élevés, « qui forment une espèce de forêt très épaisse : « je voulus y aller attérir pour descendre à terre « et voir un si beau lieu ; mais il y avait peu de « fond; je ne pouvais que mouiller loin de terre, « et le vent était excellent pour se rendre à ce cap, « où je viens actuellement d’ attérir, et auquel, je « le répète, je donnai le nom de cabo Fermoso (i),-
(i) La lettre F et la lettre H s’employaient autrefois
DE CHRISTOPHE COLOMB. yr
« parce qu’il est réellement beau. Je ne mouillai « donc pas près de l’autre promontoire pour ces « raisons , et , de plus , parce qu’étant en mer à sa « hauteur, je vis celui-ci, qui est si vert et si beau ,
« ainsi que toutes les productions et le territoire « de ces îles , que je ne sais par laquelle je dois « commencer ma tournée , et que mes yeux ne « peuvent se lasser de voir une verdure si belle «et si différente du feuillage de nos arbres. Je « crois , en outre , qu’il y a dans ces îles beau—
« coup deplantes et beaucoup d’arbres qui sont,
« en Espagne , d’un grand prix pour les tein- « tures , les médicamens et les épiceries , mais je « ne les connais pas, ce qui me fait grand’peine.
« A mon arrivée à ce cap , les fleurs et les arbres « de la plage nous envoyaient une odeur si agréa - « ble et si suave, que c’était la chose du monde « la plus flatteuse pour l’odorat. Demain , avant « de partir d’ici, j’irai à terre pour voir ce qu il « y a sur ce cap; la bourgade est située plus avant « dans l’intérieur du pays ; c’est là , d après le récit « de ces Indiens que j’ai avec moi , que réside le « Roi, qui porte sur lui beaucoup d’or. Je veux « aller demain si avant, que je trouverai certaine-
indifféremment en espagnol ; ainsi , de même que 1 on écrivait Hernandez ou Fernandez, Christophe Colomb appelle ce cap tantôt Hermoso et tantôt Fermoso. (D. L. R )
« ment la peuplade; je verrai le Roi, et je parlerai « à ce souverain , qui , d’après le témoignage de ces « Indiens, tient sous sa domination toutes les îles « voisines , porte des vêtemens , et est tout court vert d’or. Néanmoins je n’ajoute pas grande « foi à leur dire, tant parce que je ne les cornee prends pas bien, que parce que je vois qu’ils « ont si peu d’or dans leur pays , que pour peu « que ce Roi en porte , il leur paraît que c’est « beaucoup. Ce cap , que j’appelle cabo Fer- « moso , est, autant que je puis croire, une île a séparée de Saometo , et je pense même qu’il y « en a entre elles une autre petite. Mais mon « dessein n’est pas de visiter ces pays si en détail, « parce que je n’y réussirais pas en cinquante « ans, et que je veux, au contraire, voir et dé- « couvrir, le plus que je pourrai, des pays nou- « veaux, et être de retour auprès de Vos Altesses « au mois d’avril , s’il plaît à notre Seigneur. Il « est vrai que , quand j’aurai trouvé des lieux « où il y aura de l’or et des épices en quantité, « je m’arrêterai jusqu’à ce que j’en aie fait la « plus forte provision possible , et c’est pour ces « raisons que le seul but de mes courses est la « recherche de ces productions.
Samedi , 20 octobre
« Aujourd’hui, dès que le soleil parut , je levai « les ancres de l’endroit où j’avais été mouiller « avec mon navire près de cette île de Saometo , « au cap du sud-ouest, auquel je donnai le nom « de cap du Lac ( cabo de la Laguna ), comme «j’avais donné à l’île celui de Y Isabelle ( la Isa- « bêla') , et je naviguai au nord-est et à l’est du « côté du sud-est et du sud , où je compris , « par ce que disaient les Indiens que j’emmène, « que se trouvaient la bourgade et le Roi de « cette île, mais je rencontrai partout si peu de «fond, que je ne pus continuer cette naviga- « tion. Je vis que c’était faire un très grand tour « que de suivre la route du sud-ouest, et je me « déterminai , pour cette raison , à retourner par « la route nord-nord-est , du côté de l’ouest , « route que j’avais déjà suivie, et à tourner cette « île pour la reconnaître (1). J’eus si peu de vent « que je ne pus prendre terre le long de la côte «que dans la nuit; et comme il est dangereux « de mouiller près de ces îles, à moins que ce ne
(1) Il y a ici une lacune dans l’original. Il paraîtrait qu’il manque le mot ( reconocerla ), la reconnaître, que nous
avons ajouté pour donner un sens à la phrase.
(M. F- de Nav. }'
« soit de jour, et qu’on ne voie bien clairement « où on jette l’ancre, parce que tout le fond est « inégal et présente ici du sable et là des écueils , «je mis en panne toute la nuit du dimanche.
« Les caravelles mouillèrent , parce qu’elles arri- « vèrent de bonne heure à terre, et elles crurent « qu’avec des signes qu’ elles avaient coutume « de faire, je viendrais mouiller aussi; mais je ne « le voulus pas.
Dimanche , 21 octobre.
« A dix heures j’arrivai ici au cap de l’îlot , et « j’y mouillai ainsi que les caravelles. Après avoir « mangé, je me rendis à terre, et je ne trouvai « sur la côte d’autre peuplade qu’une maison « dont la crainte avait, je crois, fait fuir les « habitans à notre approche , parce que tous leurs « ustensiles domestiques y étaient en place. Je « ne permis à mes gens de toucher à rien, et « j’allai visiter cette île avec mes deux capitaines « et plusieurs de mes gens. Si les autres que j ai « déjà vues sont très belles , très vertes et très fer- « tiles, celle-ci l’est beaucoup plus encore. Elle est « remplie de grandes forets verdoyantes, et il y a « ici de grands lacs, danslesquels on trouve, ainsi « qu’à leur circonférence , de superbes futaies , « elles y sont, ainsi que dans toute lîle, extrê- « mement vertes, et l’herbe est ici en ce moment
DE CHRISTOPHE COLOMB. y 5
« comme en Andalousie au mois d’avril. Les « troupes de perroquets, si nombreux qu ils ob- « scurcissent le soleil ; le chant des oiseaux d es- « pèces si variées, et par leur forme et par la « couleur de leur plumage, et qui ressemblent « si peu à celles que nous possédons en Europe ;
« la diversité des arbres et des fruits dont ils « sont chargés , et les parfums dont 1 air est « embaumé, tous ces objets me remplissaient « d’étonnement et d’admiration, et semblaient « devoir retenir dans ce séjour l’homme qui les « a vus une fois. J’étais on ne peut plus désespéré « de ne pas les connaître, parce que je suis bien « certain qu’ils ont tous beaucoup de valeur, aussi « j’emporte des échantillons de tout, meme des a herbes. Me promenant autour de ces lacs, je vis (f un serpent (i); nous le tuâmes : j’en apporte la « peau à Y os Altesses. Aussitôt qu’il nous aperce eut, il se précipita dans le lac; mais comme il « n’est pas très profond , nous l’y poursuivîmes , « et nous le perçâmes à coups de lance : sa loncc gueur est de sept palmes, et je crois que dans « ce même lac il y en a beaucoup d’autres. Je
(i) C’était sans doute une yüana (iguana).
( Bartolomè de Las Casas. )
Ce prétendu serpent, aussi nommé léguano ou sennebrie, est une espèce de gros lézard d’Amérique. (De V...l. )
« viens d’apprendre ici à connaître l’aloès ( li- « naloe) , et je suis déterminé à en faire porter « demain dix quintaux à mon navire , parce <( qu’on me dit qu’il est d’un grand prix (i). Etant « allés de même à la recherche de bonne eau , « nous arrivâmes à une peuplade , située ici près,
(i) On ne doit jamais prendre à la lettre les dénominations d’histoire naturelle que l’on trouve dans les voyageurs qui ne sont pas naturalistes de profession, ni même dans les naturalistes antérieurs à l’époque où la science a obtenu une nomenclature fixe; ce ne sont jamais que des à-peuprès, fondés même souvent sur des ressemblances assez éloignées.
Ainsi, par le nom de baleine (journée du 21 septembre, page 24), Colomb peut très bien avoir voulu désigner un cachalot ou quelque autre grand cétacé. Lorsqu’il dit que les baleines sont ordinairement près des côtes, il n’a probablement entendu cela que des baleines et des autres cétacés qui venaient encore assez communément, à l’époque où il écrivait, dans le golfe de Biscaye.
Il y a un grand nombre d’espèces d’aloès, et de plantes semblables à l’aloès. L’Amérique en possède que Colomb pourrait bien avoir prises pour de l’aloès de l’ancien continent ; mais puisqu’il en fait porter plusieurs quintaux dans son navire , il est probable qu’il a voulu parler du bois d’aloès. Or le bois d’aloès , autrement appelé agallochum , n’a rien de commun avec l’aloès ; c’est un arbre de la famille des euphorbes, dont le bois brûle avec une odeur agréable. Colomb aura pris quelque bois odoriférant pour du bois d’aloès. (C....R.)
« à une demi-lieue environ de l’endroit où j’ai « mouillé. A. peine les habitans nous eurent-ils « aperçus qu’ils prirent tous la fuite , abandon- « nèrent leur maison , et cachèrent dans la monte tagne leurs vêtemens (ropa) et tout ce qu’ils « avaient. Je ne laissai rien prendre à personne,
« pas même la valeur d’une épingle. Quelques « uns des habitans vinrent ensuite à nous; il y « en eut même un qui s’approcha tout-à-fait :
« je lui donnai quelques grelots et quelques « petites perles de verre : il parut très satisfait et « on ne peut plus joyeux de ce présent; et afin « d’augmenter la bonne intelligence , et pour les « mettre un peu à contribution , je lui fis de- « mander de l’eau; alors, dès que je fus de retour « à mon navire , ils vinrent sur la plage avec « leurs calebasses remplies d’eau, et ils furent « très contens de pouvoir nous en offrir. Je leur « fis donner une autre petite branche de perles « de verre, et ils dirent qu’ils reviendraient de- « m^iin. Je voulais remplir d’eau toutes les «tonnes des vaisseaux, pour partir d ici si le « temps me le permettait , et faire le tour de cette « île jusqu’à ce que j’aie pu prendre langue avec « ce Roi, et voir si je puis avoir de lui l’or qu il « porte, et partir après pour une autre très « grande île qui doit, à ce que je crois, etre Ci - « pango , d’après les renseignemens que me
« donnent mes Indiens, quil’appellent Colba(\), « qui assurent qu’il y a un grand nombre de « très grandes embarcations et beaucoup de gens « de mer, et que cette île n’est pas fort éloignée « d’une autre qu’ils appellent Bosio (2) , qu’ils « disent être aussi fort grande. Je visiterai égale- « ment dans ma tournée les îles intermédiaires, « et selon que je trouverai une bonne provision a d’or et d’épiceries , je déterminerai ce que « j’aurai à faire. Quant à présent ma résolution « est d’aller à la terre ferme , à la ville de Guisaj , « et de remettre les lettres de Vos Altesses au « Grand Can , de lui demander sa réponse, et « de m’en revenir dès que j’en serai porteur. »
Lundi , 22 octobre.
« Je suis resté ici toute cette nuit et toute cette «journée, espérant que le Roi ou autres per- « sonnes de cette île viendraient, et m’apporte- <c raient de l’or ou autre chose de prix. Il vint « effectivement un grand nombre de ces insuet laires , semblables à ceux des autres îles , nus
(1) Colba se trouve sans doute mis par erreur dans l’original pour Cuba , ainsi qu’il est prouvé plus avant.
(M. F. DE Nav.)
(2) Il est probable que c’est Bohio, ainsi que l’amiral nomme cette île plus loin, et non Bosio. ( Idem.)
de CHRISTOPHE COLOMB. 79
« et peints comme eux, en blanc, en rouge, en « noir et de mille autres couleurs différentes ;
« ils apportaient des zagaies et quelques pelotes « de coton pour les échanger, ce qu’ils firent ici « avec quelques mariniers, qui leur donnèrent « en retour des morceaux de verre, de tasses « cassées, et d’écuelles de terre. Quelques uns « d’entre eux portaient des morceaux d 01 sus- « pendus à leurs narines, et les donnaient voce lontiers pour un grelot de ceux qui ont la « forme d’épervier, et pour de petites perles de « verre. Mais ces morceaux d’or sont si petits ,
« que ce n’est rien : il est vrai qu’ils les don- « naient pour la plus petite chose qu’on leur « offrait, qu’ils regardaient notre arrivée comme « une grande merveille , et nous croyaient venus « du ciel. Nous fîmes de l’eau pour les vaisseaux « dans un lac qui est ici près du cap de 1 Ilot « ( cabo dellsleo ), c’est le nom que je lui don-. « nai. Martin Alonso, capitaine de la Pinla, tua « dans ce meme lac un autre serpent pareil à celui « d’hier, long de cinq palmes, et je fis prendre « ici tout l’aloès qu’on put trouver.
Mardi, 1 3 octobre .
« Je voulais partir aujourd’hui pour l’île de « Cuba , que les renseignemens qui m’ont été « donnés par ces gens, sur sa grandeur et ses ri-
« chesses, me font présumer devoir être Cipango , « Mais j e ne m’arrêterai pas ici, et j e ne fer ai pas ( i ) « le tour de cette île pour me rendre à sa bour- « gade principale, ainsi que j’avais déterminé de le « faire, dans le but de voir ce Roi ou seigneur, « et de prendre de lui des informations , parce « que je vois qu’il n’j a pas ici de mines d’or, et « qu’il faut pour faire le tour de ces îles une « grande diversité de vents , lesquels ne changent « pas de direction au gré des hommes. Comme « il convient d’ailleurs que j’aille où l’on peut faire « une grande opération et un grand commerce, « je pense qu’il ne serait pas raisonnable que je « m’arrêtasse, mais que je dois poursuivre ma « route et visiter beaucoup de contrées jusqu’à « ce que j’en trouve une féconde en producte tions et où il y ait beaucoup d’avantages à reti- « rer, quoique je pense que celle-ci est fertile en « épiceries. Mais je ne les connais pas, ce dont « j’ai la plus grande peine du monde, car je vois a mille espèces d’arbres qui ont chacun un fruit « différent, et qui sont aussi verts en ce moment « que ceux d’Espagne le sont aux mois de mai et a juin. J’en dirai autant des plantes ainsi que des « fleurs; et parmi tout cela nous n’avons pu con-
(i) Il y a ici dans l’original une lacune que nous avons remplie par les mots ferai pas. (De V...l.)
DE CHRISTOPHE COLOMB. 8r
« naître que cet aloès, dont j’ai ordonné qu’on « mît aujourd’hui dans les vaisseaux une grande « quantité pour la porter à Yos Altesses. Je n’ai « point appareillé, et je n’appareille pas pour me « rendre à Cuba, parce qu’il n’y a pas de vent , « mais, au contraire, un calme plat et beaucoup « de pluie. Il a plu encore hier beaucoup ; mais « il n’a fait aucun froid : nous avons même de « la chaleur pendant le jour, et les nuits sont « tempérées comme celles d’Espagne au mois « de mai en Andalousie.
Mercredi , 24 octobre.
« Cette nuit vers minuit je levai les ancres de « l’endroit où j’avais mouillé, près de l’île Isa- « belle ou cap de Vllot} qui est du côté du nord , « afin de me diriger vers l’île de Cuba } qui , « d’après ce que j’avais ouï dire par mes Indiens , « était très grande , où l’on faisait un commerce « fort étendu , et où il y avait de l’or, des épice ceries , de grands navires et des marchands. « Mes Indiens me dirent que je m’y rendrais en « suivant le rumb ouest-sud-ouest , et je pense « qu’ils ne se trompent pas, parce que si je m’en « rapporte aux signes que me firent tous les « Indiens de ces îles et ceux que j’ai dans mes « vaisseaux, car je n’entends pas leur langage, « c’est l’île de Cipango , dont on compte des Tome II. 6
« choses si merveilleuses; et sur les sphères que « j’ai vues, ainsi que sur les peintures de mappe- « mondes, elle est située dans ces environs. <( Ainsi je naviguai jusqu’au jour à l’ouest-sud- « ouest ; dès qu’il parut le vent se calma , il plut , « et ce temps dura presque toute la nuit. Le « vent eut peu de force jusqu’après midi : à cette « heure, il se leva et recommença à souffler fort « agréablement ( amoroso ) ; il poussait en poupe « toutes les voiles de mon vaisseau, la grande « voile, les deux bonnettes, le perroquet, la cite vadière, la misaine, la voile d’artimon et la cha- « loupe. Je filai ainsi rapidement dans la direction « indiquée jusqu’à la nuit; je me trouvai alors « dans le rumb du cap Yert de l’île Ferncmdina , « qui est à la partie méridionale de l’ouest de « cette île. Il était à mon nord-ouest et à une di- « stance de sept lieues de moi. Comme il faisait un « vent impétueux, et que je ne savais pas combien « de chemin il y avait jusqu’à ladite île de Cuba, « et que je ne voulais pas aller la nuit à sa rett cherche , parce que la mer est autour de toutes « ces îles ou sans profondeur, ou couverte de « bas-fonds; qu’on ne peut mouiller qu’à deux « portées de fusil , et qu’en outre le fond est « tantôt de sable et uni, tantôt parsemé de ro- « chers, et qu’il devient, pour ces raisons, impos- « sible d’attérir avec sûreté , si ce n’est en voyant
DE CHRISTOPHE COLOMB. 83 « de ses propres yeux le parage où l’on se trouve, « je me déterminai à ferler ( amainar ) toutes les cc voiles, excepté celle de perroquet g trinquete ), « et à naviguer avec elle seule. Par momen s « le vent croissait beaucoup , et me faisait « parcourir un grand espace sans que je susse « où il me poussait; l’obscurité était profonde « et il pleuvait. J’ordonnai de ferler le perro- « quet, et nous ne fîmes pas cette nuit deux «* lieues , etc. , etc. »
Jeudi , 2 5 octobre .
L’amiral navigua après le lever du soleil à l’ouest-sud-ouest jusqu’à neuf heures, et il fit environ cinq lieues; il changea ensuite de route t se dirigea à l’ouest. L’escadre fit huit milles l’heure jusqu’à une heure après midi, et depuis moment jusqu’à trois heures , elle fit quarante-quatre milles. On vit alors la terre; c’étaient sept à huit îles (i) placées, en long, toutes du nord au sud ; l’amiral en était éloigné de cinq lieues.
(i) Ces îles doivent être les Caies orientales et méridionales du grand banc de Bahama , au pied desquelles la sonde trouve des rochers au sud, où Colomb mouilla dans la journée du a'6 octobre, et d’où il partit pour découvrir l’île de Cuba, comme en effet il l’aperçut et entra, le a8, dans le port de Nipe. ' 1 (M. F. de Nav. )
Vendredi , 26 octobre.
L’amiral était au sud desdites îles. Il n’y avait pas d’eau dans un intervalle de cinq à six lieues; ce fut là qu’il mouilla. Les Indiens qu’il avait à bord lui dirent que de ces îles à Cuba il y avait pour un jour et demi de navigation dalis leurs pirogues , qui ne sont que des canots formés d’un tronc d’arbre creusé et sans voiles. Il partit de ces îles pour Cuba , parce que, d’après les renseignemens que lui donnaient les Indiens sur la grandeur de cette île, et sur For et les perles qu’on y trouvait, il pensait bien que c’était elle, c’est-à-dire Cipango.
Samedi , 27 octobre.
Après le lever du soleil l’amiral fit lever les ancres de ces îles, qu’il appela les îles de Sable ( las islas de Arena'), à cause du peu de profondeur qu’avait la mer depuis leur côte sud jusqu’à la distance de six lieues. Il fila huit milles par heure au sud-ouest jusqu’à une heure après midi. Il avait alors fait quarante milles; jusqu’à la' nuit on en fit environ vingt-huit dans le même rumb ; elle allait commencer lorsqu’ils virent terre. Ils ne firent aucun mouvement, et se tinrent en observation toute la nuit, pendant laquelle la pluie tombait par torrens. Ils firent ce
DE CHRISTOPHE COLOMB. 85 samedi dix-sept lieues au sud-sud-ouest jusqu’au coucher du soleil.
Dimanche , 28 octobre.
L’amiral partit de là pour chercher YiU de Cuba au sud-sud-ouest , se dirigeant vers la partie de cette île dont il était le moins éloigné. Il entra dans un fleuve superbe, où il ne courait aucun danger de bas-fonds ni d’autres inconvéniens. Il trouva beaucoup de profondeur et une eau très limpide ( muj limpio ) jusqu’à terre, pendant toute la distance qu’il parcourut le long de la côte. Ce fleuve avait douze brasses à son embouchure , qui a assez de largeur pour qu’on y puisse courir des bordées ( barloventeai *). L’amiral mouilla dans l’intérieur à une portée de fusil environ, et dit qu’il ne vit jamais de choses si magnifiques. Le fleuve présentait sur ses bords et dans toute la longueur de son cours des arbres très beaux, très verts, très différens des nôtres,, chargés de fleurs et de fruits variés , et sur lesquels on apercevait des oiseaux et de petits moineaux qui chantaient très agréablement. Il y avait une grande quantité de palmiers différens de ceux de Guinée et des nôtres, d’une hauteur moyenne, dont l’extrémité inférieure n’était pas recouverte d’une membrane, et dont les feuilles sont très larges et servent aux habi-
tans pour couvrir leurs maisons (i); le sol était très uni. L’amiral sauta dans la chaloupe , alla à terre , et arriva à deux maisons qu’il crut appartenir à des pêcheurs. À son approche toutes les personnes qu’elles renfermaient prirent la fuite. Il trouva dans l’une d’elles un chien qui n’aboya pas du tout, et dans toutes les deux des filets en fil de palmier et en cordes, un hameçon de corne , des harpons en os , d’autres instrumens de pêche , et plusieurs feux dans l’intérieur. Il crut qu’un certain nombre de personnes se réunissaient dans chaque maison; il ordonna qu’on ne touchât à rien de tout ce qu’elles renfermaient, ce qui s’exécuta. L’herbe était aussi grande qu’elle l’est au mois d’avril et de mai en Andalousie. Il trouva beaucoup de pourpier et du cresson sauvage ( verdolagas muchas y bledos ). Il retourna à la chaloupe , et remonta le fleuve à une assez grande distance. Il dit que c’était grand plaisir de voir ces verdures, ces futaies, et il ajoute, en parlant du chant des oiseaux, qu’il ne pouvait s’en éloigner sans être tenté de revenir. Il dit aussi que cette île est la plus belle qu’aient jamais vue les yeux humains; qu’elle est pleine de bons ports, de fleuves profonds, et qu’il paraissait que les eaux
(1) Il est impossible de dire de quelle espèce de palmiers ou fougères en arbre il s’agit ici , l’Amérique en possédant un grand nombre. (C....R.)
\it
de la mer ne devaient jamais s’élever et s’étendre sur la plage, parce que l’herbe, qui ne vient pas où la mer est houleuse, y croissait presque jusqu’au bord de l’eau. Il n’avait pas encore éprouvé , dans toutes ces îles, que la mer y devint agitee : il dit que cette île est remplie de montagnes très belles et très hautes, quoique de peu de longueur : le reste de son sol est à peu près de la même élévation qu’en Sicile.Eîle est parfaitement arrosée, ainsi qu’il put le comprendre d’après le rapport des Indiens qui étaient avec lui , et qu’il avait pris dans l’île de Guanahani : ils lui firent entendre par signes quelle est coupée par dix grands fleuves, et qu’ils ne peuvent en faire le tour en vingt jours dans leurs canots. Au moment où l’amiral se rendait à terre avec ses vaisseaux , deux pirogues ou canots ( almcidias ) sortirent, mais dès que les Indiens qui les montaient virent que les matelots espagnols entraient dans la chaloupe et ramaient pour venir sonder le fleuve et y chercher un mouillage, ils s’enfuirent. Les Indiens disaient qu’il y avait dans cette île des mines d’or et des perles. L’amiral remarqua un lieu propre à leur formation, et plusieurs coquillages bivalves Ççlrneyas ) , qui en sont 1 indication. Il pensait que des gros navires du Grand Lan s’y rendaient, et que de là àl,a terre ferme il y avait dix jours de route. L’amiral donna à ce
, fleuve et à ce port le nom de Saint- Sauveur [San- Salvador). (i)
Lundi y 29 octobre.
L’amiral leva l’ancre de ce port, et navigua au couchant pour aller, dit-il, à la ville, où il lui paraissait que les Indiens disaient qu’était le Roi. Il découvrait une pointe (2) de l’île à six lieues au nord-ouest, et une autre (3) à dix lieues à l’ouest. Après avoir fait une lieue, il vit un fleuve dont l’embouchure n’était pas si grande que celle de l’autre, et auquel il donna le nom de fleuve de la Lune ( rio de la Luna ) (4). Il navigua jusque vers le soir, et vit un autre fleuve beaucoup plus grand que les autres , ainsi que les Indiens le lui affirmèrent par signes, et à peu de distance il aperçut de belles peuplades : il appela ce fleuve, fleuve des Mers {rio de Mares) (5). Il
(1) Ce port est connu sous le nom de port ou baie de Nipe, à six lieues S. S. E. de la pointe des Mules.
(M. F DE Nav. )
(2) La pointe des Mules ( de Malas). [Idem.)
(3) La pointe Cabane ( Cabana ), vers la Caie de Maa.
( Idem. )
(4) Ce doit être le port de Banes , qui est au nord-nord-
ouest du précédent. [Idem. )
(5) Ce doit être le port de las Nuevitas del Principe.
( Idem. )
DE CHRISTOPHE COLOMB. 89 envoya deux chaloupes à une peuplade pour prendre langue, et fit entrer dans l’une d’elles un des Indiens qu’il amenait, parce qu’ils se faisaient déjà un peu comprendre, et manifestaient leur \ contentement de vivre dans la société des chrétiens. A l’aspect de ces derniers, hommes, femmes, enfans, tous prirent la fuite, abandonnant leurs maisons et ce qu’ils y avaient. L’amiral défendit de toucher à quoi que ce fût : il dit que les maisons étaient plus belles que toutes celles qu’il avait vues jusqu’alors, et qu’il croyait que plus il approcherait de la terre ferme, et mieux elles seraient construites. Ces maisons, faites en forme de pavillon, sont très grandes, et ressemblaient aux tentes d’un campement sans alignement de rues; elles sont placées, au contraire, çà et là, nettoyées et très propres à l’intérieur, avec des meubles très ornés. Elles sont toutes | recouvertes de très beaux branchages de palmier. On y trouva beaucoup de statues à figure de femme, et plusieurs têtes en forme de masques (1) très bien travaillées. Je ne sais s’ils ont cela comme ornement ou comme objet de culte. Il y avait , dans leurs maisons , des
(1) L’origihal porte caratona, et M. de Navarrete pense qu’il a été mis pour caratula , careta ou mascarilla masque ou demi-masque. (D. L. R.)
chiens qui n’aboyaient jamais, et des oiseaux sauvages apprivoisés. Il y avait aussi des filets merveilleusement travaillés , des hameçons et des instrumens de pêche : on ne toucha à rien. L’amiral présuma que tous les habitans de la côte devaient être des pêcheurs qui transportaient le poisson dans l’intérieur de l’île , parce quelle est très grande, et si belle qu’il ne se lassait pas d’en faire l’éloge. Il dit qu’il trouva des arbres et des fruits d’une saveur délicieuse, et il ajoute qu’il doit y avoir des vaches et d’autres troupeaux , parce qu’il vit des ossemens qui lui parurent avoir appartenu à une tête de vache. On entendit toute la nuit le chant des oiseaux, des moineaux, et le cri des grillons, ce dont tout le monde se réjouissait. L’air était doux et embaumé; pendant toute la nuit il ne fait ni froid ni chaud. Mais il dit que dans la traversée des autres îles à celle-ci, il faisait grand chaud; qu’ici, au contraire, le climat était tempéré comme au mois de mai. Il attribue la chaleur qu’il faisait dans les autres îles à ce qu’elles ne présentent aucune espèce d’élévation (por ser muy llanas ), et à ce que les vents qui y régnent sont fort chauds , parce qu’ils viennent de l’est. L’eau de ces fleuves est un peu salée. On 11e put savoir où les Indiens allaient puiser l’eau douce qu’ils avaient dans leurs maisons. Les vaisseaux pouvaient ma-
nœuvrer dans ce fleuve (1), soit pour y entrer, soit pour en sortir, et les Indiens ont, à cet effet , de très bons signaux ou marques : il a à son embouchure sept à huit brasses de profondeur et cinq dans l’intérieur. L’amiral dit que toute cette mer doit être tranquille comme le fleuve de Séville, et l’eau de nature à favoriser la formation des perles : il trouva de grands limaçons ou colimaçons ( caracoles ), qui n’avaient pas de saveur, et qui différaient en cela de ceux d’Espagne. Ici l’amiral décrit la situation du fleuve et du port (2) dont il a parlé plus haut, et qu’il nomma San- Salvador. Les montagnes qu’il aperçut sont belles et hautes comme la roche des Amoureux (pena de los Enamorados ) ; l’une d’elles est surmontée d’un monticule qui ressemble de loin à une belle mosquée. Cet autre fleuve et son port (3), dans lequel l’amiral se trouvait alors, a, du côté du sud-est, deux
(1) Canal de l’entrée du port de las Nue vitas del Principe. (k. F. DE NaV. )
(2) C’est le port de Baracoa. (Bartolomé de Las Casas.)
C’est le port de Nipe , et ce ne peut être que celui-là.