‹ Relations des quatre voyages entreprisChapitre 5 sur 29 · M. F. DE N AV · texte numérisé non relu

M. F. DE N AV

(3) C’est celui de Baracoa , et c’est pour cela qu’il l’appelle cap plat ( capo llano.) (Bartolomé de Las Casas.)

Ce ne peut être que le port de las Nuevitas del Principe : les deux montagnes sont les Lamas del Manueco , et le cap plat la punta del Maternillo. ( M. F. de Nav. )

montagnes assez rondes ( redondas ), de forme sphérique, et, du côté de l’ouest-nord-ouest, un beau cap plat dont l’avancement est prolongé.

Mardi , 3o octobre.

L’amiral sortit du fleuve de Mares, au nordouest , et après avoir fait quinze lieues , il vit un cap tout couvert de palmiers , et il lui donna le nom de cap de Palmiers (i). Les Indiens qui étaient à bord de la caravelle Pinta , dirent que derrière ce cap il existait un fleuve (2) , et que de ce fleuve à Cuba il y avait quatre journées de marche (3). Le capitaine de la Pinta dit qu’il pensait que cette Cuba était une ville , et que ce pays était un grand continent , s’étendant beaucoup au nord, et que le Roi de cette contrée était en guerre avec le Grand Can , qu’ils appelaient Cami, de même qu’ils donnent à son pays ou à sa ville le nom de Fava , et beaucoup d’autres noms. L’amiral résolut d’aller à ce fleuve ,

(1) Il s’appelle aujourd’hui X éminence [Alto) de Juan Danue. ( M. F. de Nav. )

(a) Rio Mdximo. [Idem.)

(3) Tous n’allaient qu’en tâtonnant faute de comprendre les Indiens. Je crois que la Cuba dont les Indiens leur parlaient, était la province de Cubanacan, dans cette île de Cuba qui a des mines d’or, etc. (Bartolomé de Las Casas.)

Ce ne peut être que Cuba, la capitale de l’île.

(M. F. DE Nav.)

DE CHRISTOPHE COLOMB. 93 d’envoyer un présent au Roi du pays (i), et de lui faire remettre la lettre du Roi et de la Reine catholiques ; il se proposait de confier cette mission à un marinier qui avait parcouru la Guinée, chargé d’une commission semblable ; en outre , plusieurs Indiens de Guanahani , qui se trouvaient à bord des navires espagnols , voulaient aller avec lui , pourvu qu’on les reconduisit ensuite dans leur pays. L’amiral, d’après son calcul, était à quarante-deux degrés au nord de la ligne 'équinoxiale ( hacia la banda del norte) (d), à moins que l’écriture du manuscrit dans lequel j’ai puisé ce renseignement ne soit altérée. Il dit qu’il devait faire tous ses efforts pour se rendre auprès du Grand Can, qu’il croyait demeurer dans ces environs ou dans la ville de Cathay (3) , apparte-

(1) Toute cette terre est l’île de Cuba, et non la terre

ferme. ( Bartolomé de Las Casas. )

(2) Les quartiers de réduction {quadrantes) de ce temps

marquaient la double hauteur, et, par conséquent , les 4^° auxquels l’amiral dit qu’il se trouvait au nord de la ligne équinoxiale doivent se réduire à 21 0 de latitude nord. Ce qui est , à peu de différence près , le parallèle auquel naviguait alors Colomb. (M. F. de Nav.)

(3) Marco Polo fait la description du grand royaume

de Cathay, et c’est sous ce nom que l’on connaît la Chine encore aujourd’hui en béaucoup d’endroits de l’Orient , ainsi que le dit le docteur Robertson. Recher. hist. sur l'Inde , section III. ( Idem . )

nant à ce prince , qui est , dit-il , fort puissant , ainsi qu’on le lui assura avant son départ d’Espagne. Il ajoute que tout ce sol est bas , mais très beau , et que la mer y est très profonde.

Mercredi , 3i octobre.

L’amiral navigua en louvoyant toute la nuit du mardi. Il vit un fleuve dans lequel il ne put entrer, parce que son embouchure avait trop peii de profondeur; les Indiens croyaient cependant que les vaisseaux pourraient y entrer avec autant de facilité que le font leurs canots. En poursuivant sa route, l’amiral trouva un cap qui s’avançait beaucoup en mer, et était entouré de bas-fonds (r). Il vit une baie ( concha o bahia) qui pouvait contenir de petits bâtimens, et il ne put y pénétrer, parce que le vent était devenu tout-à-fait nord (2) , et que toute cette côte s’étend du nord-nord -ouest au sud-est. Il vit ensuite un autre cap qui formait un prolongement encore plus considérable. Pour ces motifs, et comme

(1) C’est ce qu’on appelle aujourd’hui Boca de Carabelas grandes (embouchure des grandes Caravelles), et punta del Maternillo (pointe du Maternille).

( M. F. de Nav. )

(2) Par ce qu’il dit ici du vent qu’il avait, il est certain

que Colomb naviguait alors le long de la côte de l’ile de Cuba. ( Bartolomé de Las Casas. )

DE CHRISTOPHE COLOMB. q5

l’aspect du ciel annonçait un vent violent, il fut obligé de retourner au fleuve de Mares.

Jeudi , t novembre.

Dès le lever du soleil l’amiral envoya les chaloupes à terre, vers les maisons construites dans cet endroit. Ses gens reconnurent que tous leurs habitans avaient pris la fuite; cependant quelque temps après un homme parut. L’amiral ordonna qu’on le laissât se rassurer, et les barques s’en retournèrent ; mais lorsqu’il eut mangé , il renvoya à terre un des Indiens qu’il avait à bord. Dès que ce dernier aperçut celui dont nous venons de parler, il lui cria de loin de n’avoir pas peur, que ces étrangers étaient de bonnes gens, qu’ils ne faisaient de mal à personne , et n’étaient pas des sujets du Grand Can ; qu’au contraire, ils avaient fait des cadeaux dans plusieurs des îles où ils étaient allés. Il se jeta ensuite à la nage, et arriva à terre ; deux des Indiens qui s’y trouvaient le prirent chacun sous le bras , et le conduisirent à une maison, où ils obtinrent de lui des informations ; et lorsqu’ils furent certains qu’on ne leur ferait pas de mal, iis se rassurèrent, et il en vint aussitôt à l’escadre un bon nombre dans plus de seize pirogues ou canots; ils apportaient du coton filé et beaucoup de petits objets. L’amiral ordonna de ne rien prendre, afin qu’ils sussent qu’il ne cherchait autre chose que de

l’or, qu’ils appellent nucay ; ainsi tout le reste du jour les Indiens allèrent et vinrent de terre au vaisseau, et plusieurs des chrétiens se rendirent à terre en toute sûreté. L’amiral ne vit de l’or à aucun d’eux, mais il dit qu’il y en avait un qui portait un morceau d’argent ouvragé suspendu à son nez , ce qui fut pour lui un signe que ce métal se trouvait dans l’île. Ces Indiens firent aussi connaître , par signes , qu avant trois jours beaucoup de marchands de l’intérieur des terres viendraient à l’escadre pour y acheter des objets qu’apportaient les chrétiens, et leur donneraient des nouvelles du Roi de ce pays, qui, ainsi que purent le faire comprendre leurs signes, était à quatre journées de là, parce qu’ils avaient envoyé plusieurs d’entre eux par toute la contrée, pour y annoncer l’arnvee de l’amiral. «Ces Indiens, dit l’amiral, sont de la « même espèce que ceux que nous avons trouvés « jusqu’à présent; ils ont les mêmes mœurs et « les memes usages, et je ne sache pas qui s « aient aucun culte. Jusqu’à présent je n’ai vu « faire à ceux que j’emmène aucune priere ; mais « ils disent bien le Salve et l’Ave Maria avec les « mains levées au ciel, comme on le leur en- « seigne , et ils font le signe de la croix. Tous « ces Indiens ont un seul et même langage, et « sont tous amis. Je crois que tous ces pays ne « sont que des îles dont les habitans sont en

« guerre avec le Grand Can , qu’ils appellent « Cavila : ils donnent à son royaume le nom de (f Bafan, et ils vont nus comme tous les autres. » Voilà ce que dit l’amiral, et il ajoute que le fleuve est très profond , et que les bâtimens peuvent aller en bordée ( con el bordo ) de son embouchure jusqu’à terre avec leur équipage. L’eau douce ne s’y trouve qu’à une lieue de la mer ; mais elle est très douce. «Il est certain, ajoute « l’amiral , que c’est là la terre ferme , et que je « suis ici devant Zayto et Guinsay, éloigné de « cent lieues (i), plus ou moins de l’une et de « l’autre de ces deux cités , et ceci est bien dé- « montré par la mer, qui vient d’une autre ma- « nière quelle n’est venue jusqu’à présent; et « hier, en allant au nord-ouest, je trouvai qu’il « faisait froid. »

V endredi , 2 novembre.

L’amiral résolut d’envoyer à terre deux Espagnols; l’un se nommait Rodrigo de Jerez, et

(1) Je ne comprends pas ce baragouinage ( esta algaravia. ) ( Bartolomé de Las Casas. )

Comme l’amiral était persuadé que cette terre était l’extrémité du continent de l’Inde, il se croyait aussi à une distance de cent lieues des villes qu’il cite. Marco Polo fait la description de Guinsay ou Giunsay au chap. 98 de la Relation de son Voyage. ( M. F. de Nav. )

demeurait à Ayamonte; l’autre s’appelait Louis de Torres , qui avait vécu avec le gouverneur de Murcie, était juif, et savait, dit-on, l’hébreu, le chaldéen , et même un peu l’arabe. Il envoya avec eux deux Indiens, l’un de ceux qu’il avait amenés avec lui de Guanahani, et l’autre de l’une de ces maisons qui dépendaient des peuplades situées sur les rivages du fleuve. Il leur donna des colliers de perles pour qu’ils achetassent à manger si les vivres venaient à leur manquer, et fixa pour leur retour un terme de six jours. Il leur remit en outre des échantillons d’épiceries pour voir s’ils en trouveraient quelques unes, avec des instructions sur ce qu’ils devaient faire pour obtenir des informations sur le Roi de ce pays, et sur ce qu’ils devaient lui dire de la part du Roi et de la Reine de Castille , et comme quoi ils envoyaient 1 amiral poui lui remettre de leur part leurs lettres et un présent, afin de connaître l’état de son empire et sa puissance , pour lier amitié avec lui et lui rendre tous les services qu’il pourrait désirer d’eux, etc. Il leur recommanda de recueillir des renseignemens sur certaines provinces , sur certains ports et sur certains fleuves sur lesquels l’amiral avait déjà quelques données ; de savoir àquelle distance ils étaient de son mouillage , etc. , etc. , etc. Ici l’amiral mesura cette nuit la hauteur avec un

quartier de réduction ( quadrante ), et il trouva qu’il était à (1) de la ligne équinoxiale; il dit qu’il trouva pour son compte qu’il avait fait depuis l’île de Fer onze cent quarante -deux lieues (2) , et il affirme de nouveau que l’endroit où il est appartient à la terre ferme.

Samedi , 3 novembre.

Le matin, l’amiral entra dans la chaloupe, et comme le fleuve forme à son embouchure un grand lac qui produit un port fort extraordinaire et très profond , nullement embarrassé de pierres , et ayant de chaque côté une plage bien boisée et très commode pour fixer les vaisseaux sur la côte ( para poner navios â monte), afin de procéder à leur réparation ou à leur nettoyage, il remonta le fleuve jusqu’à ce qu’il y trouvât l’eau douce, et il fit ainsi à peu près deux lieues. Il monta ensuite sur un monticule pour découvrir un peu le pays , mais il ne put rien voir à cause des grandes futaies qui étaient très

(1) Ceci est faux, parce que Cuba n’est qu’à degrés.

(Bartolomé de Las Casas.)

On doit entendre la double hauteur. Voyez la note 2 , P- 93- (M. F. deNav.)

(2) La véritable distance parcourue était de 1 to5 lieues.

( Idem. )

lOO

fraîches et très odoriférantes, et c’est ce qui lui fait dire qu’il y a sans doute ici des plantes aromatiques. Il dit que tout ce qu il voyait était si magnifique, que ses yeux ne pouvaient se lasser d’admirer tant de beautés, et ses oreilles d’entendre le chant des oiseaux et des petits moineaux (pajaritos). Ce jour-là , plusieurs pirogues ou canots vinrent aux vaisseaux pour échanger des pelotes de coton filé et des filets , de ceux dans lesquels ils dormaient , qui sont des hamacs.

Dès le lever de l’aurore , l’amiral entra dans la chaloupe , et descendit à terre pour chasser et tuer quelques uns des oiseaux qu’il avait vus la veille. A son retour, Martin Alonso Pinzon vint à lui avec deux morceaux de cannelle , et lui dit qu’un Portugais qu’il avait dans son vaisseau, avait vu un Indien qui en portait deux très grosses bottes, mais qu’il n’avait pas voulu l’échanger à cause de la peine que l’amiral avait portée contre quiconque ferait des échanges; il disait en outre que cet Indien portait des choses qui étaieul rouges et grosses comme des noix. Le contre-

Dimanche, 4 novembre.

paître de la Pinta dit qu’il avait trouve des eau

DE CHRISTOPHE COLOMB. 101 poivre, qu’il avait apparemment apportés de Castille comme échantillon. Il dit qu’ils les reconnurent, et lui indiquèrent, par signes, qu’il y avait près de là beaucoup de ces productions dans 1« chemin du sud-est. Il leur présenta de l’or et des perles, et plusieurs vieillards répondirent qu’il y avait de l’or en quantité dans un lieu qu’ils nommaient Bohio (i), dont les habitans le portaient au cou , aux oreilles , aux bras , aux jambes , et qu’on y trouvait aussi des perles. Il entendit en outre qu’ils disaient qu’il y avait de grands navires et des marchandises, et que tout cela était au sud-est; qu’il y avait aussi des hommes avec un seul œil, et d’autres avec un museau de chien; qu’ils mangeaient les hommes, et qu’ aussitôt qu’ils en prenaient un, ils lui tranchaient la tête, buvaient son sang, et lui coupaient les parties génitales. L’amiral résolut de retourner à bord , et d’y attendre les deux hommes qu’il avait envoyés, pour se décider à aller à la recherche de ces contrées dans le cas où ils n’apporteraient pas une bonne nouvelle au sujet de l’objet de leur excursion. L’amiral

(i) Les Indiens de ces îles appelaient les maisons bohio, et c’est, pour cela que je crois que l’amiral ne comprenait pas bien, car il devrait ici parler de l’île Espagnole qu’ils appelaient HctïtL (Bartolümé de Las Casas. )

dit en outre : «Ces gens sont fort doux , timides,

« très craintifs, et nus, ainsi que je l’ai déjà dit;

« ils n’ont pas d’armes, et ils ne sont assujettis « à aucune loi. Ces pays sont très fertiles ; ils « sont remplis de marnes , qui ressemblent à des « carottes (i) , ont le goût de châtaignes , et que « les habitans cultivent avec beaucoup de soin , « ainsi que les haricots : ces terres produisent « aussi des fèves d’une espèce différente des « nôtres , beaucoup de coton qu’ils ne sèment « pas, mais qui vient naturellement dans les « montagnes, sur de grands arbres; et je crois

(i) Les ajes ou patates (batatas), ne sont autre chose que les marnes dont il est ici question.

( Bartolomé de Las Casas. ) *

Oviedo, dans son Histoire naturelle des Indes , chap. 82, distingue les ajes des patates . les ajes, dit-il, sont d’un violet tirant sur le bleu ; les patates sont plus grises et meilleures. Il ne leur donne pas le nom de marnes.

( M. F. DE Nav. )

Le rhammea ou mammei croît aux Antilles; son fruit, qui est ordinairement de la forme et de la grosseur d’une pomme calville, devient exquis, si on enlève l’écorce, qui est très amère. On le sert sur toutes les tables. On fait aussi avec les fleurs une liqueur excellente que les habitans du pays nomment eau de créole.

Note extraite du Dictionnaire raisonné et abrégé d’hist. natur. , par d’anciens professeurs, Paris, Fournier, 1807.

DE CHRISTOPHE COLOMB. i o3

« qu’ils le récoltent en tout temps , parce que je « vis sur un même arbre des capsules ouvertes , « d’autres qui s’ouvraient , et d’autres en fleurs. « Ce pays produit en outre mille autres espèces « différentes de fruits qu’il m’est impossible de a décrire, et toutes ces productions doivent être « d’un grand avantage. » Ce sont les propres paroles de l’amiral.

Lundi y 5 novembre .

Au point du jour, l’amiral ordonna qu’on fixât sur la côte (poner â monte), pour les réparer, son navire ainsi que les autres, mais pas tous ensemble , de manière qu’il en restât toujours deux pour la sûreté de l’équipage, quoique, disait-il, ces gens-là fussent bien sûrs, et qu’on pût sans danger mettre tous les bâtimens ensemble en réparation. Sur ces entrefaites, le contre -maître de la Nina vint demander une récompense à l’amiral , parce qu’il avait découvert de la gomme lentisque (. almaciga ) , mais il n’en apportait point l’échantillon , parce qu’il l’avait perdu. L’amiral lui en promit une, et chargea Rodrigo Sanchez et le maître Diego d’aller visiter les arbres sur lesquels elle se trouvait. Ils rapportèrent un peu de cette gomme, que l’amiral garda pour la présenter au Roi et à la Reine; il garda aussi, dans

i o4 PREMIER VOYAGE

le même but , des branches de l’arbre , et il dit que c’était bien du vrai mastic ou gomme de lentisque (i), mais qu’il fallait la recueillir en temps convenable, et que l’on pourrait en récolter dans ces environs mille quintaux par an. Il trouva , à ce qu’il dit , beaucoup de bois qui lui parut être de l’aloès ; il ajoute en outre que ce port de Mares (2) est un des meilleurs du monde, que l’air y est excellent, et que les habitans sont très doux; il est dominé par un cap de rochers assez élevé, et propre à la construction d’une forteresse, où les marchands seraient à l’abri des attaques des autres nations , si le pays offrait des richesses , et devenait assez important

( 1 ) Le lentisque croît naturellement dans les contrées les plus chaudes du continent; il n’y perd pas ses feuilles; mais dans les pays même tempérés il est très sensible aux gelées. On le multiplie surtout dans l’île de Chio , pour en tirer le mastic, résine fameuse, et d’un très grand usage en Turquie. Le plus beau mastic est en petits grains clairs , transparens, d’un blanc jaunâtre, d’une odeur agréable, soit naturellement , soit qu’il s’écoule par les incisions qu’on fait à l’arbre. Sa récolte dure tout l’été, mais à plusieurs intervalles. Les habitans de l’île de Chio et les femmes turques le mâchent continuellement, pour donner à leur haleine une odeur de baume, fortifier les gencives, et blanchir les dents. (D. L. R. )

(2) Celui-ci doit être Baracoa. (Casas.-) Ce n’est autre chose que las Nuevitas dcl Principe. (M. F. ue Nav.)

DE CHRISTOPHE COLOMB. io5 pour qu’on la fît bâtir. Et il ajoute : « Que notre « Seigneur, dans les mains de qui sont toutes « les victoires, veuille bien disposer de tout ce « qui lui plaira. » Il rapporte qu’un Indien leur fit entendre par signes que la gomme était bonne pour les douleurs d’estomac.

Mardi, 6 novembre.

L’amiral rapporte qu’hier dans la nuit , les deux hommes qu’il avait envoyés pour reconnaître l’intérieur arrivèrent, et dirent qu’après avoir fait douze lieues, ils avaient trouvé un village de cinquante maisons (1) , qui pouvaient renfermer mille habitans, parce que beaucoup demeuraient ensemble sous le même toit. Ces maisons ressemblent à de grandes tentes de campagne ( alfaneques ). Ils dirent aussi que les habitans les avaient reçus , selon leur habitude , avec la plus grande solennité, et que tous les hommes et toutes les femmes étaient venus les voir; qu’on les avait logés dans les meilleures maisons; que les Indiens leur baisaient les pieds et les mains, qu’ils semblaient frappés d’admiration, et qu’ils leur faisaient comprendre qu’ils les croyaient descendus du ciel ; ils leur offraient en même temps à manger ce qu’ils avaient. Les deux Espagnols racontèrent que dès le moment qu’ils

(i) Ce doit être la ville del Principe ou el Bayamo.

( M. F. de Nav. )

arrivèrent, les plus distingués du village les portèrent sur leurs bras à la maison principale , leur offrirent des sièges sur lesquels ils les firent asseoir, et que tous les habitans s’assirent par terre autour d’eux. L’Indien qui les avait accompagnés leur fit connaître la manière de vivre des chrétiens , en les assurant que c’étaient de bonnes gens. Ensuite les hommes sortirent , et les femmes entrèrent à leur tour, prirent la même posture autour d’eux , leur baisèrent les pieds et les mains , et les tâtèrent pour reconnaître s’ils étaient d’os et de chair comme elles -mêmes. Elles les priaient de rester avec elles au moins cinq jours. Ils leur montrèrent la cannelle, le poivre ( pimenta) et autres espèces que l’amiral leur avait données , et elles leur firent entendre par signes qu’il y en avait une grande quantité près de là, du côté du sud-est, mais que là où ils étaient, elles ignoraient s’il en existait. Ils reconnurent que ces Indiens avaient peu d e villes, mais que s’ils eussent voulu y consentir, plus de cinq cents personnes , tant hommes que femmes , seraient venues les accompagner, parce qu’ils croyaient qu’ils retournaient au ciel. Cependant il vint avec eux un des principaux de la peuplade avec son fils et un serviteur. L’amiral causa avec eux, et leur fit la meilleure réception ; il leur désigna plusieurs îles qu’il y avait dans les environs; il eut envie de les mener au Roi et à la Reine , mais

DE CHRISTOPHE COLOMB. 107 il dit qu’il ne sait quel caprice s’empara de cet Indien, mais que par crainte sans doute, et de nuit, il voulut s’en retourner à sa peuplade, et l’amiral ajoute que comme il avait son bâtiment ballè en terre ( en seco en tierra ) , et qu’il ne voulait pas le mécontenter, il le laissa s’en aller. Ce chef promit de revenir au point du jour, mais on ne le revit plus. Les deux chrétiens trouvèrent en route beaucoup de gens qui revenaient dans leurs villages, et les hommes de même que les femmes portaient à la main un charbon allumé et des herbes pour prendre les parfums , ainsi qu’ils en avaient coutume (1). Ils ne trouvèrent sur le chemin aucun village composé de plus de cinq maisons, et partout ils recevaient la même réception. Ils virent beaucoup d’es-

( 1 ) Dans Y Histoire des Indes écrite par l’évêque Casas , chap. 66, on trouve cette circonstance plus détaillée.

« Ces deux chrétiens trouvèrent, dit-il, sur leur route « beaucoup de monde , tant hommes que femmes , qui se « rendaient dans leurs chaumières ; les hommes portant « toujours dans les mains un charbon allumé et certaines « herbes pour se parfumer. C’étaient des herbes sèches rentt fermées dans une certaine feuille également sèche , et de « la forme de ces mousquets (a manera de mosqucte) dont « les enfans se servent le jour de la Pentecôte. Ils étaient « allumés par un bout , tandis qu’ils suçaient l’autre et l’ab- « sorbaient ; et buvant intérieurement la fumée par I’aspira- « tion, cette fumée les endormait et les enivrait pour ainsi « dire par les narines : de celte manière, ils ne sentaient

pèces d’arbres, d’herbes et de fleurs odoriférantes; ils observèrent plusieurs variétés d’oiseaux différens de ceux d’Espagne, excepté les perdrix et les rossignols qui chantaient ( i ) , et des oies qui abondent beaucoup dans cet endroit. Des chiens qui n’aboyaient pas furent les seuls animaux quadrupèdes qu’ils aperçurent. La terre est très fertile , très cultivée , et semée de marnes , de haricots , de fèves très différentes des nôtres , et de panis ( panizo ). Ils virent aussi beaucoup de coton brut , filé et travaillé , et en trouvèrent dans une seule maison plus de cinq cents arrobes ( d’Espagne ) (2) , ce qui leur fit croire

« presque pas la fatigue. Les espèces de mousquets ( mos - « quetes ), que nous appellei'ons ainsi, se nommaient dans « leur langue tabacos. J’ai connu des Espagnols dans cette « île espagnole, qui s’habituèrent à en faire usage, et « comme on leur faisait des reproches à ce sujet, en leur « disant que c’était mal , ils répondaient qu’il ne dépendait « pas d’eux de l’abandonner ; je ne sais quelle faveur et quel « bien ils en retiraient. Telle est l’origine de nos cigarres. « Qui aurait cru alors que la consommation en deviendrait « si commune et si générale, et que sur ce vice nouveau et « singulier s’établirait un des revenus les plus productifs « pour l’État? » (M. F. de Nav.)

(1) Le rossignol proprement dit n’existe pas en Amé-

rique , mais il y a une foule d’oiseaux à bec fin qui ont pu être pris pour lui. (C...b.)

(2) Environ 1 1,600 livres de France. (D. L. R.)

DE CHRISTOPHE COLOMB. 109 qu’on pouvait en réunir là tous les ans quatre mille quintaux. L’amiral dit qu’il croyait quon ne le plantait pas , et qu’il produisait toute l’année : il est très fin, et la capsule très grosse. Ces gens donnaient à vil prix tout ce qu ils avaient, au point qu’ils échangeaient une grande corbeille de coton pour un bout de ruban , ou pour toute autre chose. Ce sont des gens, continue 1 amiral, sans malice et peu belliqueux ; les hommes et les femmes vont nus comme quand ils vinrent au monde : il est vrai que ces dernières portent un petit morceau de coton qui leur couvre les parties sexuelles, mais pas davantage; elles sont faciles à approcher, pas trop noires, beaucoup moins même que celles des Canaries. «Je suis convaincu, « sérénissimes princes, dit 1 amiral, que dès le mo- « ment que des personnes devotes et religieuses « entendront leur langue , ils deviendront tous « chrétiens. J’espère , avec la grâce de Dieu , que « Vos Altesses se détermineront promptement à « y en envoyer, pour réunir à l’Église de si grands « peuples , et qu’ils les convertiront à la foi , de « même qu’elles ont détruit ceux qui n ont pas « voulu confesser le Père , le Fils et le Saint- «Esprit, et que lorsqu’elles termineront leur « carrière (car nous sommes tous mortels), la « plus grande tranquillité régnera dans leurs « États délivrés de l’hérésie et des mauvaises

1 1 o PREMIER VOYAGE

« doctrines , et qu’elles seront reçues devant « l’Être suprême, que je supplie de leur accor- « der une longue vie , d’ajouter à leup États de « plus grands royaumes et seigneuries , et de « leur donner la volonté et la disposition d’aug- « menter la sainte religion chrétienne comme « elles l’ont fait jusqu’à présent. Ainsi soit-il. « Aujourd’hui j’ai mis le bâtiment à flot, et je « me dépêche pour partir le jeudi , au nom de « Dieu, pour le sud-est, où je vais chercher de « l’or et des épiceries , et découvrir des terres. »

Ce sont les propres paroles de l’amiral, qui espérait partir le jeudi ; mais les vents étant contraires , il ne put mettre à la voile que le 1 2 novembre.

Lundi , 12 novembre .

L’amiral partit du port et du fleuve de Mares à la fin du quart de l’aube (al rendir del cuarto de alba ) pour se rendre dans une île qui, suivant les Indiens qui l’accompagnaient, s’appelait Babeque (1), et où, d’après leurs signes, les habitans ramassaient la nuit , sur la plage , de l’or avec des bougies allumées ( con candelas de

(1) Les Indiens appelaient île de Babeque ou Bohio , la côte de la terre ferme , qu’ils connaissaient aussi sous le nom de Caritaba. ( M. F. de Nav. )

DE CHRISTOPHE COLOMB. i . i noche ), et en faisaient ensuite des lingots avec un marteau , et que pour y arriver il fallait diriger la proue à Fest-quart-sud-est. Après avoir fait huit lieues le long de la côte , il trouva devant lui un fleuve , et à quatre lieues plus loin, un autre qui semblait plus considérable et plus grand qu’aucun de ceux qu’il avait trouvés jusqu’alors. Il ne voulut pas s’arrêter ni entrer dans aucun d’eux par deux considérations; la première et la principale, parce que le temps et le vent étaient favorables pour aller chercher ladite île de Babeque ; l’autre , parce que , s’il eût existé sur les côtes de la mer quelque ville fameuse et très peuplée, on l’aurait distinguée; que, pour remonter les rivières, il fallait de petits bâtimens, tandis que les siens étaient trop grands ; qu’ainsi on perdrait beaucoup de temps, et que de semblables fleuves sont des découvertes qu’il faut faire par soi-même. Cette côte était très peuplée, surtout près du fleuve, qu’il nomma fleuve du Soleil ( rio delSol ) (i). Il dit que la veille, qui était un dimanche, il lui avait paru qu’il convenait de prendre quelques habitans des bords de cette rivière pour les présenter

(i) Le port que Colomb appelle port du Soleil , doit être el puerto del Padre (le port du Père).

ïia PREMIER VOYAGE

aux Rois catholiques, afin qu’ils apprissent notre langue, et qu’ils pussent ainsi nous instruire de ce qu’il y avait dans ce pays, en sorte qu’ils seraient devenus les interprètes des chrétiens , et auraient en même temps adopté nos habitudes et notre foi, « parce que je vois et je sais, dit « l’amiral, que ces gens n’ont aucun culte ; qu’ils « ne sont pas idolâtres, mais au contraire très « doux; qu’ils ignorent le mal, ne savent pas se « tuer les uns les autres , ni se priver de leur « liberté; qu’ils sont sans armes, et si craintifs,

« qu’il suffit d’un de nous pour en faire fuir « une centaine , même en jouant avec eux; qu’ils « sont crédules ; qu’ils savent qu’il y a un Dieu « dans le ciel, et qu’ils sont convaincus que nous « en sommes descendus. Quelque prière que nous «leur disions de faire, ils s’empressent de la « faire, ainsi que le signe de la croix j{(; ainsi « Vos Altesses doivent se décider à les faire chré- « tiens, et je crois que si l’on commence, en peu « de temps on sera parvenu à convertir à notre « sainte religion une multitude de peuples , et « Vos Altesses auront ajouté de grands pays à « leurs États , et l’Espagne acquerra d’immenses « richesses , parce qu’il y a beaucoup d’or dans « ces contrées , et que ce n’est pas sans raison « que les Indiens qui m’accompagnent disent « qu’il y a dans ces îles des endroits où l’on dé-

« couvre l’or enfoui dans la terre ; que les habi- ,« tans en portent au cou, aux oreilles, aux bras « et aux jambes , après en avoir formé des brace- « lets très gros. Il y a aussi , disent-ils , des pierres « précieuses et des perles, et beaucoup d’épice- « ries; et dans le fleuve de Mares , d’où je suis « parti cette nuit , il se trouve sans doute une « quantité considérable de gomme , quantité qui « pourra s’augmenter quand on voudra, en plan- « tant des mêmes arbres , qui prennent racine « à l’instant , et qui sont très nombreux et très « grands : ils ont le fruit et la feuille comme « le lentisque , excepté que les arbres et les « feuilles sont plus grands que ceux dont «parle Pline, et que moi-même j’ai vus à l’île «de Chio, dans l’Archipel (i). J’ordonnai de « faire des saignées à plusieurs de ces arbres « pour reconnaître s’ils rendraient de la ré- « sine, et en emporter; mais comme il a plu «tout le temps que j’ai été dans ledit fleuve, « je n’en ai pu recueillir qu’une très petite quan- «tité, que je porte à Yos Altesses. Peut-être « cela vient-il de ce que ce n’était pas le temps

(i) A.vant de venir en Portugal et en Espagne, Colomb avait navigué et vu toute la mer du Levant. (Voyez le chap. 4 de sa vie , écrite par son fils don Fernando. )

(M. F. DE Nav.)

Voyez la note de la page 104.

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