AU POINT DE VUE OCULO-MOTEUR
11 existe un grand- nombre d'observations expérimentales sur les fonctions des canaux semi-circulaires en rapport avec quelques troubles visuels se manifestant dans le vertige. Déjà, en 1861, Ménière, en décrivant le syndrome auquel on a donné son nom, avait montré l'altération primitive des canaux semi-circulaires ; uous montrerons plus loin les troubles oculaires que l'on peut observer au cours de ce vertige si particulier.
Il y a eu une série de discussions au sujet de la fonction de ces canaux semi-circulaires. Contrairement à Goltz, qui admet que la section expérimentale de ces canaux est la cause de la perte de l'équilibre, Gruber soutient en 1869 qu'ils ne constituent pas l'organe exclusif du sens de l'espace.
Mach pense que « l'organe des sensations du mouvement siège dans la tôte, et très probablement dans l'ampuule des canaux semi-circulaires. » Cyon admet qu'à ces appareils périphériques est lié le sens de l'espace, que c'est grâce à eux que notre cerveau peut concevoir les diverses dimensions de l'espace, et cela par l'intermédiaire du mouvement des otolithes. Qu'il existe une lésion de ces canaux, il se produit un vertige visuel qui tire son origine d'une fausse sensation, d'une fausse conception de notre corps dans l'espace. Dans un travail antérieur (1876) cet auteur avait bien montré les rapports physiologiques qui existent entre le nerf acoustique
et l'appareil moteur de l'œil. Nous croyons inli^rpsBRnl de rapporter ici le résumé de ses conclusiuas r
1° Les troubles dans l'appareil moteur, occasionnés par les opérations sur les canaux semi-circulaires, ne se produisent pas d'une maniiire uniforme chez les animaux de différentes espèces ; chez les grenouilles, ces troubles se limilenl presque exclusivement aux muscles du tronc ; chez les pigeons, ce sont principalement les muscles de la tête qui sont atteints ; uhez les lapins, ce sont surtout ceux du globe oculaire.
2" L'opinion, soutenue dernièrement par Golli! et par moi et acceptée par la plupart des physiologistes, que la perle de l'équilibre survenant après la section des canaux semi-circulaires est occasionnée par les notions erronées que l'animal conçoit sur la position de sa tète dans l'espace, n'est donc plus soutenable.
3" Les mouvements du globe oculaire, observés après ces lésions, ne sont pas des mouvements compensateurs : ils sont la suite immédiate et directe de la lésion des canaux. Chaque canal inllue d'une manière spéciale sur les mouvements du globe oculaire.
4" Par l'excitation du canal horizontal chez le lapin, on produit une rotation de l'œil du même côlé, telle que la pupille se trouve dirigée en arrière et en bas ; celle du canal vertical postérieur produit une déviation de l'œil avec la pupille dirigée en avant et un peu en haut ; celle du canal vertical antérieur la fait dévier en arrière et en bas.
L'excitation d'un canal produit toujours les mouvements oculaires dans les deux yeux ; mais dans le globe du côté opposé au canal atteint, les mouvements ont lieu dans le sens contraire de ceux du globe du côté lésé. La pupille se contracte du côté où a lieu l'excitation et reste dilatée du côté opposé.
G" Au momenl même de l'excitation, la contraction des | muscles moteurs du globe oculaire a un caractère tétanique : les yeux restent fortement déviés dans les sens indiqués ; immédiatement après, ils commencent à exécuter des mouvements oscillatoires dans le sens opposé. Ces oscillations ont 1 une fréquence variable entre 2() et laO par minute. Leur durée dépend de la force de l'excitation, mais dépasse rarement une demi-heure.
70 Ces mouvements oscillaloires disparaissent lorsqu'on sectionne le nerf acoustique du côté opposé. De nouvelles excitations d'un canal semi-circulaire ne produisent plus que | des contractions tétaniques.
8° L'excitation d'un nerf acoustique produit de violentes rotations des deux globes oculaires. La .section d'un nerf acoustique provoque une forte déviation du globe du même câté, telle que la pupille se trouve dirigée en bas, tandis que de l'autre cftté l'œil se porte en haut. Cette déviation disparaît après la section du second nerf acoustique, (Cette section, toujours accompagnée d'une forte excitation, produit de violentes rotations qui précèdent celte disparition.)
9" Les mouvements de la tête et du tronc qu'on observe chez les pigeons, après la lésion des canaux semi-circulaires, sont décrits d'une manière très exacte dans les classiques [mémoires de Flourens).
Telles sont les conclusions du mémoire de Cyon et de ses expériences admises depuis par tous les physiologistes. 11 faut cependant rappeler que, avant lui, Lowenberg avait fait des recherchés sur le même sujet et avait entrevu la physiologie des canaux semi-circulaires. 11 avait posé en principe que : a) les troubles de la locomotion produits par la lésion des canaux semi-circulaires sont dus à une excitation et non à une paralysie, b) l'excitation de ces canaux produit les mouve-
meols convulsifs par voie réflexe, sans aucune participation de la conscience, (^J la trarsmissiun de celle excitation réflexe se fait dans les couches optiques.
Plus tard, en 1881, et toujours au point de vue expérimental, Baginsky reprit cette queslion des troubles oculaires provoqués par des lésions de l'oreille. En injectant de l'eau dans la cavité tympanique des lapins, il observa un nystagmus bilatéral qui élail d'autant plus manifeste que la pression produite dans cette cavité était plus grande et que la température et la constitution chimique de ce liquide étaient plus diUérentes, par rapport au contenu physiologique de la cavité. Dans les expériences de cet auteur, l'autopsie des animaux montrait des lésions traumatiques énormes , telles que : rupture du tympan secondaire, œdème et hypérémie de l'encéphale, pénétration du liquide jusqu'à celui-ci par l'aqueduc du limaçon.
Dans les perforations du labyrinthe que le même auteur faisait encore chez le lapin dans un but expérimental, il observa le nystagmus unilatéral et la rotation du globe oculaire en dedans et en bas. Chez le chien, il a obtenu un résultat semblable, mais il y avait toujours lésion de la cavité crânienne. Chaque fois que cette cavité n'était pas lésée au cours de l'expérience, il n'y avait ni vertiges, ni incoordination des mouvements : l'auteur en concluait que pour provoquer l'apparition de ces phénomènes, il fallait qu'il y eut lésion directe du cerveau.
Il résulte eu somme de ces expériences que dans les cas où une action sur le labjTintbe provoque du vertige, des mouvements oculaires, etc. ; ces symptômes sont dus à ce que l'onde consécutive à la poussée sur les fenêtres ovale et ronde se propage & la base de l'encéphale, et y détermine ces troubles, en agissant particulièrement sur les deux nerfs
acoustiques, les moteurs oculaires communs et le centre respiratoire.
Cette question de l'ellel des pressions exercées expérimentalement sur l'encépliale n'est pas admise par tous. Hôgyes, dans un travail sur (i les rapports réflexes des douze muscles ries yeux avec les douze terminaisons nerveuses des nerfs de l'ampoule », combat celle théorie et montre l'influence directe de l'oreille sur l'œil. Pour le démontrer, dans une expérience, il attache un lapin sur une planche, de manière à ce qu'il ne puisse faire de mouvements, puis il lui fait exécuter des mouvements rapides de rotation autour des trois plans principaux de la tête, et il provoque ainsi des oscillations des deux yeux associées et variables pour chacun des plans. De ses recherches, il résulte que le centre de ces mouvements nystagmiques est situé dans la portion du cerveau moyen et de la moelle allongée qui se trouve entre les tubercules quadrijumeaux et le noyau de l'acoustique. Les voies centrifuges sont les nerfs oculaires et les voies centripètes sont les nerfs acoustiques et leurs terminaisons dans le labyrinthe. Le point de départ des mouvements réflexes est la terminaison des six nerfs de l'ampoule. Chaque ampoule correspond à un nerf du même côté et à un du côté opposé. Dans les mouvements de rotation, c'est la pression de 1^ périlymphe qui est la cause du nystagmus. Les ampoules membraneuses sont donc une partie accessoire de l'appareil des mouvements "oculaires, et les muscles de l'œil sont constamment dans un état d'innervation tonique par une excitation réflexe qui part du labyrinthe. En plantant des aiguilles dans les diQérents méridiens de l'œil, il est parvenu à reproduire graphiquement ces mouvements.
Dans une autre série d'expériences, Hôgyes a obtenu des résultats positifs k ce point de vue. « En aspirant la périlymphe, dit-il, aussi bien qu'en la réinjectant dans le vestibule.
(tu provoque t^hez l'animai soumis à l'expérience les signes caractéristiques de l'excilation du laliyrinllie : uyslaguius bilatéral et mouvements particuliers de la tète.
Mais si le résultat de ces excitations peut encore, h lu rigueur, être attribué à la propagation de la poussée au liquide céphalo-rachidien et au recessus Cotunnii par les aqueducs, il n'eu est plus de môme des expériences suivantes : lorsqu'on enlève la paroi osseuse supérieure du vestibule sur une grande étendue, on a facilement accès dans l'utricule, dans les ampoules horizontale et verticale antérieure et dans le tube commun formé parla réunion des deux canaux verticaux. Pendant cette opération, il s'écoule, bien entendu, de Ja périlymphe en quantité. Qu'on touche alors très légèrement ces organes en divers endroits avec une soie de porc, on suscitera toujours des mouvements caractéristiques, variables selon l'endroit louché. Ainsi, le contact de la soie avec le canal semi-circulaire horizontal ou avec son ampoule détermine du nystagmus vers le côté excité, etc.
Ces dernières expériences prouvent à l'évidence que les mouvements caractéristiques sont bien dus à l'excitation du labyrinthe même, et non pas à la propagation à l'encéphale d'une onde qui partirait de la périlymphe et parcourrait le liquide céphalo-rachidien, puisque celle-ci, en cas d'ouverture des parties membraneuses, l'endolymphe avec, se sont écouléeschez ces animaux.
11 y a plus : enlève-l-nn après ces expériences le labyrinthe membraneux et détruit-on môme ses résidus, s'il s'en trouve, par l'acide nitrique dilué, ni l'aspiration ni le refoulement du liquide restant ne provoquent plus aucun mouvement de la tète ni des yeux. On peut encore citer ce fait': en agissant sur une oreille, en excitant, par conséquent, un seul labyrinthe, on provoque des mouvements dirigés vers un côté. S'il y avait dans ce cas, excitation, non pas d'un nerf acoustique
dans ses lerminaisons, mais de l'encéphale même par la voie du liquide céphalo-rachidien, comme le veulent Lucœ, etc., il devrait y avoir, en raison de l'action simultanée sur l'ensemble de ce centre nerveux et des nerfs qui en naissent, propulsion en avant ou en arrière, et non pas laléro- pulsion. »
H. Sewall a pu entièrement confirmer ces résultats ilans ses recherches expérimentales chen les poissons, et voici les faits qu'il a pu observer. En louchant avec un stylet un ner£ ampuUaire, il a déterminé des mouvements actifs et saccadés des deu.v yeux ; une simple et légère irritation mécanique de l'ampoule a pu provoquer le môme eflet, pourvu que le nert fût intact. L'excitation des sacs veslihulaires, et principalement l'ablation des otolithes, a déterminé un violent nysta^^mus. Le mouvement oscillatoire des yeux persista seulement pendant la durée de l'excitation mécanique et ne s'accompagna d'aucua trouble de l'équilibre. Dans toutes ces expériences, les excitations des ampoules el de leurs nerfs furent très fréquemment accompagnées de vomissements.
En somme, il se dégage ce tait, d'une grande importance : que le nerf vestibulaire agit, par un acte réflexe, sur un certain groupe de muscles oculaires.
Les recherches expérimentales de Bride ont seivi de base pour émettre une nouvelle Ihéorle sur la fonction des canaux semi -circulaires : ils auraient pour usage principal de provoquer, suivant les qualités physiques du son, une attitude spéciale du corps el un mouvement des globes oculaires.
Ces explications physiologiques n'ont pas été admises par tous les auteurs. Ainsi, Kisselbach, tout en lésant les canaux semi-circulaires, n'a vu se produire aucune incoordination dans les mouvements. Bechterew a observé l'apparition d'un nystagmus après la section d'un pédoncule cérébelleux, comme après celle du nerf acoustique el celle des canaux semi-circulaires.
Ajoutons, prmr lerniiner ceLte élude sur les rapports pliysiolo^iques de l'oreille interne et de l'œil, qu'un a pu les mettre de nouveau en évidence par l'expérience suivante ; dans les cas d'absence du tympan avec perméabilité de la trompe, si l'on augmente, par les «louches d'air données dans le conduit, la pression de l'oreille interne, on voit se produire un vertige visuel avec mouvement apparent des objets de gauche à droite, quand la pression était augmentée dans l'oreille gauche, de droite à gauche si la pression s'exerçait sur l'oreille droite. Les globes oculaires se tournent dans la direclion de l'oreille irritée, faculté visuelle diminue (hueœ).
De tous ces rapports physiologiques il résulte que les canaux semi-circulaires : 1' paraissent des organes destinés à la coordination des mouvements généraux ; â» que leur lésion peut provoquer une série de troubles oculaires, dont doivent tenir compte l'auriste et l'oculiste.
Audition colorék
L'audition colorée est un phénomène plutôt physiologique que pathologique, qui consiste en ce qu'une sensation auditive détermine une sensation visuelle colorée. Les sujets qui présentent ce phénomène éprouvent une sensation visuelle de couleur chaque lois que le son d'une lettre, par exemple, vient frapper leur oreille. On voit, en somme, deux sens dlQérents simultanément mis en activité par une excitation de l'un d'eux seulement. Cette faculté d'association des sons et des couleurs par laquelle toute perception acoustique peut éveiller et faire apparaître, pour certains individus, une image lumineuse colorée ou non, se développe dans l'enfance et persiste généralement avec les années sans grandes variations. ^OLesj^premières observations^ d'audition colorée ont j)assé à
peu près inaperçues : on a cru qu'elles étaient le résultat d'une iiDagination un peu exaltée. L'incrédulité a cessé le jour où ces faits, mieux étudiés, ont paru plus fréquents, et ont été rapportés par des sujets absolument dignes de foi, par des médecins, qui s'étaient entourés des précautions nécessaires pour éviter toute fantaisie et simulation des sujets examinés. Actuellement l'audilion colorée est admise par les physiologistes et les médecins et elle rende dans un groupe de phénomènes qui s'étendent à tous les organes des sens. Souvent la sensation de l'un d'eux évoque et appelle la sensation d'un autre : ainsi une sensation gustative peut éveBler une sensation colorée, de môme une sensation olfactive. C'est de la sorte que l'on a pu décrire une audition colorée, une olfaction colorée, une gustation colorée, etc.
11 ne faut donc plus considérer comme une figure de rhétorique l'expression de " diclioo colorée » ; il ne faut pas s'étonner • que Berlioz ait parlé de h colorer la mélodie n et que Meyerbeer ait qualifié de <.< pourpre >» certains accords de Weber. Aujourd'hui que l'audition colorée est entrée dans le domaine scientifique, on s'explique certaines descriptions de romanciers qui, au moment de l'apparition de leurs ouvrages, ont pu paraître plus qu'originales. La littérature contemporaine en fournit quelques exemples :
En 1843, il parut dans la Presse un feuilleton, rians lequel Théophile Gautier analysait les sensations qu'il avait éprouvées à la suite d'une griserie de haschisch : h Mon ouïe s'était prodigieusement développée ; j'entendais le bruit des couleurs. Des sons verts, rouges, bleus, jaunes, ui'arrivaient par ondes parfaitement distinctes. » Dans son roman « A rebours », Huysmans nous fournit un autre exemple de la sensibilité colorée : il nous dépeint son héros, le névrosé Jean des Esseintes, doué de la gustation sonore; Guy de Maupassant, dans la (( Vie
errante h, élant en vue de Gènes, à boni du Bel-Ami, prétend avoir éprouve d'éLranfres sensations : u je ne savais plus vraiment si je respirais de la musique oii si j'entendais des parfums, ou si je dormais dans les étoiles. » C'est un exemple typique d'audition odorante, et il semlile, fait intéressant, que nous nous trouvions ici en présence d'un phénomène plutôt patliologique, ainsi que l'a démontré la fin de la vie de cet auteur.
C'est à tort que l'on a fait remonter les premières observations d'audition colorée à une époque relativement récente. Bien avant Verpi, Lussana et Nussbauraer, en 1863, l'audition colorée était connue. C'est un jésuite, le R. P. Castel, qui, au siècle dernier, eut la première notion de ce phénomène: il vit une relation entre les sept notes de la gamme et les sept couleurs du spectre el il construisit un clavecin dont les louches étaient coloriées d'une façon systématique.
Goethe, en 1810, dans sa « Théorie des couleurs, » cherche k établir une relation entre les sonsït les couleurs. Mais c'est en 1812, que paratl la première observation scientifique : elle est due à Sachs, médecin albinos d'Erlangen (lîavière), qui rapporte sa propre observation.
Deux médecins de Lyon, Perroud el Chabalier, en 18B3, citent des observations d'audition colorée observées, l'une chez le premier de ces auteurs, l'autre chez un confrère.
Lussana, en 1865, communique plusieurs cas, mais l'incrédulité la plus complète accueillit ses travaux et on crut que le physiologiste italien avait été victime d'une mystification. En 1873, Nûssbaumer publia un article sur les « impressions subjectives colorées occasionnées par les impressions objectives de certains sons n et donna plusieurs faits d'audition colorée. A partir de ce moment, les observations se multiplient.
En Allemagne, Bleuler el Lehniann tirent paraître le premier ouvrage sur la question conleDanl un grand nombre de i
L'audition colorée lut étudiée en Italie par Bareggi, Ouaglino, Grazzi et Franceschini. En Angleterre, le Lomlon médical record publie en 1881 un article intitulé <( Colour kearing » qu'il emprunte à la I.ancct Cincinnati. En France, Pedrono, dans le . Jmirnal de médecine de l'Ouest (octobre 1882), fait paraître une des premit'res observations d'audition colorée. En 1885, de Rochas, dans la « Nature » publie trois articles sur la sensibilité colorée. Dans le Progrès médical, en 1888, Baratoux fait «ne revue critique sur celte question, Beaunis y consacre une étude intéressante dans son « Traité de physiologie, ii Millet a donné une revue complète sur ce sujet, tâtons enfin le travail important de Suarez de Mendoza sur les h fausses perceptions sensorielles secondaires et particutièremenl sur les fausses sensations de couleurs associées aux perceptions objectives des sons, n
Plusieurs faits ressorteut de la lecture de ces observations : 1" elles se ressemblent* presque toutes et semblent calquées les unes sur les autres, donc Irf's peu d'originalité, chacune contient fi peine un point de vue nouveau ; 1° il est curieux de noter que ce ne sont pas les optitalmologistes et les otologistes qui ont découvert et étudié ce phénomène physiologique, c'est à peine si on lui consacre quelques lignes dans les traités classiques.
La fréquence de l'audition colorée est très discutée, ainsi sur S96 individus, 76 auraient présenté ce phénomène; une autre statistique au contraire donne 2 "/a. Nous croyons plutôt à la rareté de ce fait, les malades l'accusent très rarement, et il parait si bizarre et si étrange qu'ils seraient du reste les premiers à l'observer et à s'en plaindre.
Fait intéressant à noter : c'est l'apparition de ce trouble I chez plusieur-s membres de la même famille, l'hérédité fami- i iiale est 1res nette dans quelques cas. Remarquons aussi que
plusieurs sujets étaient des médecins, dooc plus habitués et plus aptes que d'autres à analyser leurs sensations.
La plupart des auditifs-coloristes étaient des hommes : ils n'avaient aui^un antécédent auriculaire, quelques-uns étaient nerveux. Aucun malade ne présentait rien d'anormal, ni au point de vue oculaire, ni au point de vue psychique.
L'époque du début de ce pliénomène est difficile à préciser par les sujets qui le présentent et la plupart ne peuvent, dire quand ils s'en sont aperçus pour la première fois, ils ont toujours regardé comme naturelles ces Sssociations sensorielles et" ils sont même surpris d'apprendre que tout le monde ne les fasse pas.
D'une manière schématique, on peut décrire de la façon suivante l'audition colorée.
Les sons les plus divers, depuis le simple bruit, jusqu'à l'émission d'une voyelle, d'un son musical, peuvent chez certains sujets, provoquer une sensation lumineuse en même temps qu'une sensation auditive.
Les couleurs le plus habituellement vues sont^le blanc et le rouge, le noir esl lout à fait exceptionnel. Ces couleurs sont toujours les mêmes pour le même sujet, mais varient d'un sujet k un autre. Te! qui verra a noir, par exemple, verra e rouge, alors qu'un autre le verra gris, etc. Nous ferons remarquer que ces sensations lumineuses sont de nuance tout h fait spéciale et qu'il esl très difficile de les rapporter à une couleur nettement définie. On peut établir une analogie avec ce qui se passe dans les sensations subjectives de lumière, soit à propos d'un choc sur l'œil, soit dans un effort violent (toux, éternuement, action de se moucher, etc.).
Les lyruilu peuvent s'accompagner d'images colorées mais celles-ci sont grises ou brunes, sombres en général. Il faut remarquer que les excitations sonores bien déterminées, commr
la voix, parlée ou chantée, les notes musicalOB, produisent des sensations lumineuses très nettes et très distinctes. Au contraire, les sons discordants, les bruils ordinaires éveillent des sensations vagues : ainsi le bruit du canon, par exemple, ne produira qu'une impression lumineuse confuse, « qu'une sorte d'éblouissement au milieu duquel il est impossible de reconnaître la présence de telle ou telle couleur ». Le changement de la teinte colorée est lié à une modification du bruit, ainsi avec un son intense, aigu et strident, la couleur jiaraîtra plus claire qu'avec un Son étouffé, sourd et grave.
Les sons niMSirfft(,r provoquent très souvent des photisraes. Déjà en 1786, Hoffmann attribuait des couleurs aux sons des instruments, le son du violoncelle est bleu indigo, celui de la flûte, rouge, etc. Du reste les couleurs perçues varient avec les personnes. D'une manière générale, on peut dire que les notes élevées produisent des teintes colorées brillantes, et les notes basses des sensations colorées sombres, ainsi pour certains sujets, il peut y avoir une différence très sensible entre les notes aiguë» et les notes graves d'un piano. Quelquefois chi que noie de la gamme éveille une couleur propre qui est I sombre ou brillaole suivant que la note est basse ou élevée. Dans un accord parlait, les notes se confondent généralement j de manière à pi-oduire l'impression d'une même teinte colorée; si au contraire l'accord est dissonnant, il y a prédominance de J certaines couleurs. Des trois qualités du son, l'intensité, la ] hauteur, et le timbre, la première agit sur la netteté de couleur perçue : plus le son est intense, plus la sensation colorée est vive; la seconde rend l'image plus claire ; le timbre détermine la nature de l'impression lumineuse, ainsi tel air produira une image colorée qui variera suivant la voi-t de la personne qui le chante, tel morceau éveillera l'idée d'une couleur dont la nature se modiliera suivant qu'il sera exécuté
sur un instrument à cordes ou sur un instrument à vent.
Lauret a constaté que i( les voix de basse en général sont marron, celles de ténor jaune, et que les notes aiguës passent au blanc. Si cette loi était universelle, ajoute-t-il fort judicieusement, il y aurait un parallèle entre la hauteur rlu son et la rapidité de vibration des couleurs correspondantes, parallèle qui paraîtrait logique et simplifierait beaucoup l'explication de ces faits.» «Des sons musicaux qui se succèdent dans le^ temps sous forme de mélodie, provoquent ordinairement une succession de teintes correspondant aux notes successives. Il arrive cependant qu'une phrase musicale, une mélodie entière soit caractérisée par une teinte dominante. » Chez certains sujets, la musique de compositeurs diflérenls pj-oduirait des teintes diSérentes.
C'est la voix surtout qui a la propriété de provoquer de fausses sensations de couleurs, principalement quand les mots sont prononcés lentement et avec force. L'émission des consonnes seules ne produit aucune sensation colorée, les voyelles au contraire déterminent toujours des sensations lumineuses dont le degré d'intensité est en rapport avec le timbre de la voyelle : ainsi l't et Vé donnent les couleurs les plus éclatantes, l'it la couleur la plus sombre. « Les diphtongues auraient une coloration qui tiendrait le milieu entre les couleurs des deux voyelles composantes. Enfin les mots emprunteraient leurs couleurs aux lettres qui les composenl. Chez un malade, chaque pbrase pouvait être comparée â une gamme chromatique dans laquelle les couleurs étaient déterminées par les voyelles et séparées par des raies grises produites par les
Dans la majorité des cas l'image colorée est extériorisée, ! est perçue au niveau de la personne ou de l'instrument producteur du son ; ainsi, lorsqu'on chante en
présence d'un k coIoui' liearer ii, c'est au-dessus de la personne qui fliante que l'imaife colorée semble siéger; lorsque le son provient d'un instrument à cordes, c'est autour des cordes qu'elle apparaît. La même impression se produit, que le sujet en expérience voie ou non, le foyer émisseur des suns ; ainsi, en jouant d'un instrument derrière lui, c'est au niveau de l'endroit supposé où se produit le bruit que semble siéger l'image • colorée. »
Beaucoup de ces laits, comme on le voit, semblent tenir un peu du merveilleux, et il n'est pas surprenant qu'ils aient été accueillis avec scepticisme. On a traité les n voyants ii de fantaisistes, de simulateurs, on a cru qu'ils étaient toujours des hystériques, des névrosés et l'on a été longtemps avant d'ajouter foi aux observations d'audition colorée. Cependant plusieurs ordres de preuves doivent nous faire croire à la réalité de ces phénomènes étranges et bizarres. Tout d'abord la garantie et la bonne foi de certains observateurs, dont quelques-uns étaient médecins et qui se sont entourés de toutes les précautions nécessaires pour éviter toute supercherie de la part des sujets. En outre la qualité des auteurs, et Ëu particulier des physiologistes qui se sont occupés de la question (Féré, Urbantschitsth, Beaunis, etc.} Enfin nous ferons valoir la grande analogie que ces faits présentent entre eux, malgré les dilTérences de temps, de lieu, des observations ; la diversité de tempérament, d'éducation, d'habitudes, des sujets observés. Si nous croyons à ta réalité de ces faits, nous pensons qu'ils sont extrêmement rares. Nous devons nous en tenir à l'observation clinique, jamais on n'a pu les reproduire expérimentalement.
La pathogénie de l'audition colorée n'est pas définitivement établie, il n'est peut-être pas de phénomène qui n'ait suscité autant de théories pour l'expliquer. On a cherché tout d'
ement ^^H suscité ^^H
par quelle voie les impressions auditives arrivaient à produire des sensations colorées. Pour le démontrer, on s'est basé sur * la théorie des couleurs et l'on a cru que les vibrations néces- L saires pour produire les ondes sonores pourraient du même I coup déterminer des impressions visuelles, sans qu'il soit F nécessaire de faire intervenir ici l'efieL complexe d'une sensation I auditive. On peut faire ;i cette conception plusieurs objections :
a] Lorsque la sensation auditive est pniduite par le bruit I du canon tiré à grande distance, ce n'est pas au moment où
l'on voit la fumée que l'impression colorée apparaît, mais bien au moment où la commotion auditive est perçue.
b] Le malade de Grazzï était un aveugle, ou ne peut donc pas faire entrer ici en ligne de compte l'tiypolhcse d'une impression visuelle.
c] Lorsque le bruit se passe derrière le sujet qui présente I de l'audition colorée, la sensation colorée se produit également.
Nous exposerons brjpvement les diflérenles théories qui ont été émises pour expliquer ce phénomène. Les unes sont d'ordre physiologique, les autres ressorlent à la psychologie.
On a rattaché l'audition colorée à une « erreur de l'esprit », sans autre commenlaire |Bruehl}, c'est une explication bien sommaire.
t'ornaz admet la possibilité d'une exagération du sens des couleurs, d'une sensibilité exagérée des centres chromatiques, c'est la théorie de l'Iiyperchromalopsie. Ce serait un trouble pathologique dû à quelque lésion oculaire, trouble voisin du daltonisme (Wartmann).
Perroud et Chabalier en font un phénomène purement physiologique.
D'après Pouchet et Tourneux, il existe chez les sujets qui présentent de l'audition colorée des communications anormales entre les libres auditives et optiques, eu somme des libres ,
erratiques du nerf acoustique se rendant aux centres Tisuels. On peut faire plusieurs objections à cette théorie : l" premier abord ces communications peuvent paraître bizarres, car elles n'existent pas entre les autres organes des sens; 2*" si elles existent, il faudrait admettre que les cellules i cérébrales des centres sensoriels sont toujours reliées par des anastomoses qui, rudimentaires chez la plupart des sujets, pourraient prendre chez quelques-uns un grand développement.
D'autres auteurs admettent un rapport de voisinage des 1 centres cérébraux sensoriels, et même certains croient l'existence d'anastomoser normales entre le centre cérébral 1 auditif et le centre rérébral optique. Si celle théorie était exacte, l'audition colorée devrait se montrer chez tous les Individus, alors qu'on ne l'observe que dans un très petit | nombre de cas.
Nous ne rappellerons, que pour la condamner, la théorie qui admet que l'audition colorée est produite par la vibration des ondes sonores qui ti travers le corps du sphénoïde iraient impressionner le nerf optique I (Maloney).
On a voulu réduire ce fait physiologique k n'être qu'une 1 forme particulière de ce phénomène banal de psychologie, l'association des idées, association qui serait consciente ou inconsciente et daterait de la jeunesse,
Féré, dans une étude extrêmement intéressante sur la vision colorée, montre l'équivalence des excitations sensorielles, établit par une série d'exemples que les excitations auditives I ne sont pas les seules ii produire la vision colorée. On coonatt la xanlbopsie qui se manifeste dans l'ictère, l'intoxication par la santonine qui détermine la vision violette, il arrive môme un moment dans ce dernier cas oti le sujet voit les objets en vert; il y aurait donc plus qu'une imprégnation, mais une action nerveuse. Rapprochons de ces faits les cas de vision
I rouge {empoisonnement par la jusquiame), de vision successivement verte, bleue, jaune, rouge, détermin<^e par ie griiîou I (Lemoine, de Liège). L'olfaction et la Ruslation colories sont ( bien connues. Les névropathes et les sujets allaiblis piincipa- I lement, présentent ce phénomène ; chez ces derniers, l'exposition prolongée à un éclairage intense , à la réverbération d'une large surface brillante, comme une plaine de sable, un lac, etc., provoque quelquefois la vision colorée en orangé, en rose, etc. » Dans beaucoup d'allecttons du système nerveux on peut observer de la chnimopsie ; ainsi, dit 1 Féré, dans l'invasion de l'apoplexie, dans les attaques congestives des paralytiques généraux, au début de l'accès épiteptique, chez les hystériques. Dans beaucoup d'états émotifs, d'exalta- I tion ou de dépression, il existe de la vision colorée, c'est ainsi [ que dans une certaine mesure, les expressions métaphoriques « voir en rose, voir en noir « peuvent se comprendre. En somme I nombre d'excitations autres que celles qui proviennent de I l'oule peuvent provoquer la vision colorée- Aussi, d'après Féré, ce phénomène s'explique par l'équivalence des effets physiologiques des excitations sensorielles, et ce qui rendrait vraisemblable cette interprétation, c'est que des sujets qui ont des excitations visuelles à propos d'excitations auditives peuvent parfaitement éprouver la sensation audilive à propos de l'excitation visuelle correspondante (cas de Rochas, Bleuler et Lehmann).
Cette théorie est très séduisante, mais elle n'explique pas suffisamment tous les cas, et la patbogénie, le mécanisme intime de cet acte physiologique ou psychique ne sont pas complètement élucidés. Tout récemment, Nuel a posé ainsi la question et c'est ainsi du reste qu'on peut l'envisager. « Il n'y a rien de certain, dil-il. au point de vue pathogénique, mais il existe beaucoup de ilesiderala eu vue d'une théorie
future de ces phénomèoes. Ces desiderata sont relatifs aux I teintes perçues et aux sods qui les provoquent. Il faudra surtout essayer d'opérer avec des sons simples, de hauteurs différentes, pour voir si chez ces sujets, ou chez un d'eux pris I isolénieDt, il n'y a piis de relation constante entre le photismt la hauteur du son qui le produil. Puis seulement il faudra j passer à des sons complexes, sons musicaux, parole, etc.
Le mécanisme, la théorie de ces phénomènes devra être ] cherchée dans l'une ou l'autre des deux directions suivantes; l'explication se trouvera, soit dans un mécanisme ylujxiohhjiqw. soit dans un mécanisme pstjehiqw..
i" 11 se pourrait que chez les personnes en question, chaque son simple provoque toujours une même sensation visuelle. Les teintes des sons compliqués seraient le résultat du mélange des teintes de leurs sons composants, mélange qui, dans beaucoup de cas, s'opère entre photismes plus élémentaires, et d'après les lois ordinaires qui répissenl le mélange des couleurs objectives. L'ne sensation acoustique élémentaire, l'excitation d'un élément du centre psycho-arnustique se propageraient dans récorce cérébrale à un centre visuel [chromatique) déterminé. 11 faudrait songer ici aux nombreuses fibres d'association qui (dans l'écorce cérébrale) relient entre eux les divers centres psycho-sensoriels, et qu'on invoque notamment pour expliquer la genèse de la représentation (psychique) d'un objet au moyen des qualités sensorielles diCérentes qu'il produit dans nos divers organes des sens.
Plusieurs auteurs ont exprimé des opinions de ce genre. Urbantschitsch fait remarquer à ce propos que des sensations quelconques, que nous percevons par les procédés habituels, sont souvent influencées (au moins dans leur interprétation cor- | porelle) par d'autres sensations coexistantes, provoquées elles aussi par la voie habituelle. Une personne regardant une surface
I grise, on lait vibrer un diapason contre son oreille ; la plupart du temps elle ne tardera pas à voir survenir des lignes ou des zones de clarté différente dans la surface uniforme.
Enfin des partisans d'une théorie plus physiologique font rfibserver que, pour décrire les sensations d'un organe des sens, notre langage emprunte des termes appliqués liabituellement aux sensations d'un autre organe des sens. La description d'une pièce de musique notamment peut fourmiller de qualificatifs visuels. Ils veulent y voir l'expression de rapporls sensoriels, absolument physiologiques, mais peu conscients pour notre sens intime, et non pas le résultat de la pauvreté de la langue.
2" L'association entre les sons el les couleurs pourrait aussi être le résultat d'une opération de l'esprit , dans le genre de celle qui associe, par exemple, une sensation acoustique à un caractère graphique. L'association en question, de nature psychique, acquise dans l'entance déjà, pourrait repose^ sur une disposition générale de l'esprit ; elle s'opérerait réellement sous l'influence de circonstances fortuites.
Tantôt le pholisme, la couleur semble avoir été associée à l'idée d'un objet, parce que le sujet regardait une surface colorée au moment où cet objet a fait sur le sujet une première et forte impression ; puis la couleur est restée associée pour toujours à la voyelle principale du nom de l'objet. D'autres fois, la couleur a été associée, par un procédé analogue, au son (nom) qui éveille l'idée de l'objet, et non à l'idée elle-même, et la couleur reste accolée â la voyelle principale de ce nom. Enfin il parait que l'association psychique peut s'établir aussi directement entre la couleur et un son. h
De celle longue étude putbogénique et descriptive de l'audition colorée, ii résulte que :
i" L'auiiitioo des mois peut donner lieu k des perceptions de couleur,
2P Ce sont principalement les voyelles qui marquent sensation chromatique.
3f Le rouge vil est surtout déterminé par des sons aigus,* | les couleurs sombres appartenant plus spécialement aux sons graves.
4" Aucune théorie ne satisfait pleinement l'esprit; le mécanisme intime de l'audition colorée n'est pas encore établi d'une manière suffisamment précise, ce sujet appelle de nouvelles recherches et jusqu'ici il est très dillicile d'expliquer rationnellement l'audition colorée. Tout ce que nous pouvons dire c'est qu'on l'observe principalement chez des sujets nerveux ou névropathes, c'est que ce phénomène ne dépend pas d'une excitation des organes périphériques de l'audition (en eflet beaucoup de sujets présenlant l'audition colorée peuvent iaire apparaître cette sensation lumineuse', en prononçant mentalement un mol quelconque sans que l'ouïe ait été impressionnée), mais qu'il se passe dans les centres cérébraux. Est-ce par contiguïté, connexion et influence de ces centres sensoriels les uns sur les autres ? Nous l'ignorons encore.