‹ Relations inédites de la Nouvelle-France (1672-1679) [microforme] (volume 2)Chapitre 47 sur 119 · DE LA MISSION DE SAINTE-MARIE-DU-SAULT · texte numérisé non relu

DE LA MISSION DE SAINTE-MARIE-DU-SAULT

Un incendie arrivé au Sault-de-Sainte-Marie nous oblige, cette année, à parler bien plus des malheurs de cette Mission que des progrès de l'Évangile. Cet accident, qui a été accompagné de circonstances bien funestes, a des suites plus déplorables encore. D’abord il a été précédé ou plutôt occasionné par une trahison qui a rompu une paix désirée depuis longtemps, et qui était sur le point de se conclure. En

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outre, il a causé la mort à plus de cinquante personnes, et a jeté l’épouvante dans tout le pays, par la crainte de guerres sanglantes dont il est menacé. Les Nadouessis, nation nombreuse et très-belliqueuse, sont les ennemis déclarés de tous les Sauvages compris sous le nom d’Outaouais ou Algonquins supérieurs. Îls ont même porté la guerre fort avant dans le nord, jusqu'au pays des Kilistinons !, Partout ils se sont rendus redoutables, et par leur nombre et par leur hardiesse dans le combat. Entre autres armes, ils se servent de couteaux de pierre; ils en portent toujours deux, dont l’un est attaché à leur ceinture et l’autre est pendu à leurs cheveux. Cependant, une bande de guerriers du Sault-de- Sainte-Marie les ayant surpris, et ayant fait sur eux quatre-vingts prisonniers, ils furent les premiers à demander la paix. À ce dessein, ils avaient envoyé au Sault-de-Sainte-Marie dix d’entre eux, des plus hardis, pour la négocier. Ces députés, dès qu’on eut appris le sujet de leur ambassade, furent reçus avec de grands témoignages de joie; mais des Kilistinons arrivés depuis peu, et quelques Missikakis, en témoignèrent du mécontentement et prirent résolution d'empêcher la conclusion de la paix, et mème de massacrer ces dix étrangers. Pour les mettre en sûreté, on fut obligé de les faire entrer: dans la maison

1. Kilistinons, ou Kiristinons, nom générique des Sauvages de la baie d'Hudson. On en a fait Cristinaux, ct finalement Cris.

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française qui a été bâtie pour les missionnaires. Le P. Druillettes tâcha de profiter de cette occasion pour les instruire de nos mystères. Ils l’écoutèrent avec tant de docilité, qu'après l'instruction ils se mirent lous à genoux, et, joignant les mains, ils invoquèrent Jésus, le maître de la vie, dont on venait de leur parler. Ils protestèrent, en outre, qu'ils tiendraient désormais les missionnaires pour leurs pères; ils demandèrent donc qu’on les logeât dans l'Église, afin que le grand Génie, disaient-ils, qui y résidait, les protégeât contre la fureur des Kilistinons et des Missikakis, dont ils avaient reconnu le mauvais dessein. Cependant les Sauvages s’assemblaient à la maison française, les uns pour conclure la paix avec les Nadouessis, les autres pour empêcher qu’elle ne fût conclue. On prit des précautions pour que tous ceux qui devaient composer l'assemblée n’entrassent autrement que désarmés; mais, comme la foule était extrêmement grande, cinq ou six guerriers se glissèrent sans qu'on leur eût Ôôté leurs couteaux. L’un d'eux, qui était un Kilistinon, donna commencement à tout ce désordre et aux malheurs qui s’ensuivirent; car, s’approchant d'un Nadouessi, le couteau à la main, il le menaça de le frapper. Le Nadouessi, sans s'étonner, lui dit d’un ton fier et d’une mine assurée : «Si tu crois que je tremble, frappe droit au cœur. » Puis, se sentant frapper, il cria à ceux de sa nation : «Mes frères, on nous trahit, on nous tue. » A cette

parole, tous les Nadouessis sont excités à la vengeance; ces hommes vigoureux et d’une taille avantageuse se lèvent et tombent sur tous les Sauvages réunis en ce lieu, sans faire aucune différence de Kilistinons ou de Sauteurs !, dans la pensée qu'ils avaient tous également conspiré pour les assassiner. Il ne leur fut pas difficile d’en faire d’abord un grand carnage, parce que celte multitude, qui ne s’attendait à rien moins qu’à une semblable attaque, était entièrement désarmée. Le Kilistinon qui avait commencé la querelle fut percé des premiers et jeté mort sur la place avec plusieurs autres. Ensuite les Nadouessis se mirent à la porte de la maison pour la garder et pour poignarder ceux qui voudraient s’enfuir. Mais, voyant que plusieurs s'étaient déjà échappés et étaient allés chercher des armes, ils fermèrent les portes sur eux, résolus de se défendre jusqu’au dernier soupir. En effet, ils se mirent aux fenêtres, et, comme par hasard, ils avaient trouvé quelques fusils, de la poudre et du plomb, ils s’en servirent contre leurs ennemis. Ils tâchaient ainsi de les éloigner, Car ceux-ci, étant revenus, voulaient les brûler avec la maison où ils étaient renfermés. Mais, malgré tous les efforts des Nadouessis, qui avaient tué les premiers qui s'étaient avancés, d’autres furent plus

1. Sauteurs ou Saulteurs, c'est le. nom qu'on donne dans la langue algonquine aux Sauvages outaouais qui demeurent aux environs du Sault-de-Sainte-Marie., *

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heureux ; ils s’approchèrent d'assez près pour mettre le feu à la maison.

Dans le danger prochain d’être consumés par les flammes, ces vaillants guerriers donnèrent une dernière preuve de leur courage; car ils sortirent tous dix, les armes à la main, et, avec une rapidité incroyable , ils gagnèrent une petite cabane faite de peaux et qui était proche. Ils s’y jetèrent, et, dans ce nouveau poste, ils ne cessèrent de tirer tant que dura la poudre et le plomb. A la fin, ils furent accablés par le grand nombre de leurs adversaires, et tous ils furent tués sur place, avec deux femmes qui les avaient accompagnés. Une troisième femme fut épargnée, parce qu’elle n’était que leur esclave et qu’elle était Algonquine de nation. Pendant tout ce désordre et ce massacre, le feu, que les Sauvages avaient mis à la maison des missionnaires, gagnait de plus en plus, et, malgré tout ce que l’on put faire, il consuma bientôt l'édifice, qui n’était que de bois, et même l'incendie fut si complet qu’on ne put rien sauver de tout ce qui y était renfermé. Ainsi une partie des mémoires qu'avaient composés les Pères sur ce qui s'était passé de plus remarquable cette année dans ces Missions y fut brûlé. Ce fut là néanmoins la moindre perte que l’on eut à regretter ; car, d'un côté, les Sauvages eurent à pleurer environ quarante des leurs, morts ou blessés, entre lesquels e trouvaient quelques-uns des principaux et des plus

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considérables, et, de l’autre, les missionnaires eurent un grand sujet d’affliction, de perdre si tôt l’espérance d'aller prècher l'Évangile aux Nadouessis, espérance qui semblait si bien fondée sur la paix que toutes ces nations étaient sur le point de conclure. Les Pères se virent, de plus, abandonnés des Sauvages du pays, qui, dans la crainte que les Nadouessis ne vinssent en grand nombre pour tirer ven-

geance de la mort de leurs envoyés, s’écartèrent tous Le dans les bois et laissèrent ainsi les missionnaires dans exposés à la fureur de ce cruel ennemi. Ainsi, outre De le danger où ils sont tous les jours d’être massacrés, j'aib non-seulement au Sault-de-Sainte-Marie, mais ençore entre dans leurs autres missions environnantes, le progrès Je toujours croissant de l'Evangile se trouve arrêté pour tomn

un temps. Dieu n’a pas laissé cependant de tirer sa leur sa gloire de tant de malheurs, de s’en servir pour cerf, procurer le salut de quelques âmes et pour faire pa- D caba raître des effets merveilleux de sa toute-puissance ; quare

car plusieurs des Sauvages qui avaient été blessés à recev mort ayant demandé le baptême, on le leur conféra, témoi et bientôt ils ont été guéris de leurs blessures. quelc

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