‹ Relations inédites de la Nouvelle-France (1672-1679) [microforme] (volume 2)Chapitre 55 sur 119 · DE LA MISSION DE LA FOLLE-AVOINE ! PRÈS DE LA BAIE DES PUANTS · texte numérisé non relu

DE LA MISSION DE LA FOLLE-AVOINE ! PRÈS DE LA BAIE DES PUANTS

Lettre du P. Louis André.

Depuis les mémoires que j'envoyai la dernière lois de plusieurs missions faites en divers endroits, j'ai baptisé environ cent personnes, partie enfants,

1. Cette Mission comprenait la nation des Folles-Avoines ou Maloumines, sur la rivière de même nom.

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partie adultes. Je commencerai par ceux de la Folle-Avoine, parce que, parmi les Sauvages de ces contrées, ce sont eux qui ont témoigné le plus d'affection au Christianisme, surtout depuis une bénédiction inespérée que Dieu a donnée à leur pêche, pour fortifier le commencement de leur Foi. Étant arrivé chez eux sur la fin d’avril 1673, j'assemblai les plus considérables pour leur dire à quel dessein j'étais venu. Je leur demandai aussi ce que signifiait une image du soleil que l’un d’eux avait peinte sur un bout de planche. Cette image élait attachée au haut d’une perche, aussi peinte des plus vives couleurs ; et à cette perche on voyait, à la hauteur d’un homme, pendre un faisceau de petits bois de cèdre, coupés comme pour servir à mettre aux filets qu'on emploie à la pêche de l’esturgeon, de même qu'en France on met du liége à toutes sortes de filets. Je m'informai donc à quel dessein ils avaient dressé cet espèce d’anathème. Ils me répondirent que c'était un sacrifice, ou plutôt, selon l'expression propre de leur langue, une exhortation qu’ils faisaient au soleil pour le prier d'avoir pitié d'eux. Comme ils croyaient que le soleil était le maître de la vie et de la pêche, le dispensateur de toutes choses, ils le conjuraient de faire entrer l’esturgeon dans leur rivière et de favoriser leur pêche. Ils m’ajoutaient qu’il y avait longtemps qu’ils attendaient l’esturgeon dans leur rivière, et

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qu'ils appréhendaient qu'il n’y vint pas, En effet, ils avaient sujet de le craindre, puisque l’esturgeon était déjà entré dans la rivière de la Pechetik et dans celle d'Oukatoum, qui sont plus éloignées du lac que la rivière des Maloumines!. Après les avoir désabusés sur l’idée qu'ils avaient du soleil, et leur avoir expliqué en peu de mots les points principaux de notre Foi, je leur demandai s'ils seraient bien aises que j'ôtasse l’image du soleil, et que je misse en sa place l’image de Jésus crucifié. Ils me dirent tous, et à plusieurs reprises qu’ils le voulaient bien, et qu’ils croyaient que Dieu était le maître de toutes choses. IL était déjà tard quand ils me donnèrent celte assurance de leur bonne volonté; cela n’empêcha pas que, pour profiter de ces favorables dispositions, je ne misse mon crucifix à la place de l’image du soleil. Le lendemain matin l’esturgeon entra dans leur rivière en si grande abondance, que ces pauvres gens en étaient ravis, et me disaient tous : « Nous voyons bien maintenant que le Génie qui a tout fait est celui qui nous nourrit. Prends courage, enseigne-nous à prier, afin que nous n’ayons jamais faim. » Ensuite, la confiance qu’ils avaient en la Prière, et le désir

A. Le lac d'où viennent les esturgeons qui remontent les rivières des Maloumines et d'Oukatoum est le lac Michigan; mais comme ce lac ne communique à ces différentes rivières que par la baie des Puants, il en résulte que les courants d’eau qui, comme la rivière des Maloumines, sont plus raprochés de l'ouverture de la

baie, se trouvent aussi plus près du lac et plus à portée de recevoir l'esturgeon.

qu'ils avaient de l’apprendre, me les rendaient si dociles et si attentifs que j'en étais surpris ; et quoique, pour l'ordinaire, je n’appelasse auprès de moi que les enfants pour prier, les adultes eux-mêmes nous écoutaient fort attentivement et répétaient tout bas ce que nous disions à haute yoix, soit en priant, soit en chantant. Mais c'était principalement vers le soir, lorsque la pêche n’occupait plus les hommes ni les femmes, qu’on se rassemblait en plus grand nombre pour prier Dieu dans la chapelle. Les anciens y venaïient tous, trois seulement exceptés. Plusieurs femmes y étaient fort assidues, ce que je n’avais pas encore vu. Les Français qui étaient avec moi ne pouvaient assez admirer celte ferveur en de nouveaux catéchumènes, d'autant plus qu’elle nous semblait venir de l’esprit de Dieu. J’en avais une marque assurée dans l’obéissance qu’ils me rendaient, et dans leur docilité à se dénoircir le visage et à rompre leur jeûne superstitieux. Les guerriers mêmes m’obéirent en cela ; et il y en eut très-peu qui se noircissent et qui jeûnassent pour rêver le Nadouessi leur ennemi!. Ceux-mêmes qui l’avaient fait se dénoircirent le visage aussitôt que je leur eus déclaré que Dieu était ennemi de leurs songes superstitieux ; et, avant de partir pour la guerre, ils n’offrirent pas de festin au diable et ne firent aucun rêve selon leur ancien

4. Rêver un ennemi, c'était rêver sa défaite; comme rêver le poisson, c'était rêver une pêche abondante de poissons.

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usage. Mais ils s’adressaient à Dieu en disant : « Nous l’obéissons, nous aimons la Prière, donne-nous la vie. » Je fus surpris moi-même de cette obéissance si universelle, et de la promptitude avec laquelle ils parvinrent à se défaire de ces sortes de superstitions ; car je sais par expérience combien tous ces peuples y ont un attachement prodigieux. J'avais auparavant employé tous les moyens imaginables pour les leur faire quitter, tous mes efforts avaient été jusque-là à peu près inutiles; mais lorsque Dieu veut mettre la main à la conversion des plus endurcis, il fait bien voir qu'il est le maître des cœurs, ainsi qu’il le fit paraître à l'égard de cette nation, chez laquelle le plus grand jongleur du pays témoigna prendre plaisir à mes instructions. Cet homme avait une extrême confiance au éonnerre comme à une puissante divinité, et, loin de se cacher quand il l’enten-

dait gronder, il faisait tout ce qu’il pouvait pour le .

rencontrer. Un jour qu’il pleuvait, j'eus occasion d’être témoin de sa folie 4 il courait tout nu dans le bois, criant à pleine tête, et invoquant le tonnerre par ses chants. À le voir, on l’eût pris pour un démoniaque, tant les mouvements de son corps étaient étranges. Il est vrai qu’il agissait ainsi afin qu’on le crût saisi d’un enthousiasme extraordinaire dont le dieu-tonnerre aurait été l’auteur. Il voulait aussi faire croire qu’il avait un démon familier qui lui communiquait un grand pouvoir pour guérir les

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